Le socialisme distributiste

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Jacques Duboin (1878-1976) fut banquier, député de Haute-Savoie, sous-secrétaire d'Etat au Trésor en 1924. La crise de 29 lui fait prendre conscience de la " grande relève de 1'homme par la machine ". C'est la fin du travail... Il fonde alors une économie en phase avec le fait que les hommes ont si bien maîtrisé la pénurie qu'il faut désormais l'entretenir pour maintenir les cours... Il crée un mouvement, remplit des salles, avant et après la guerre, le grand amphi de la Sorbonne au début des années 50, et... " Le silence l'engloutit ", pour cause de Trente Glorieuses. Mais revoici " ce qu'on appelle la crise ", qui rend toute leur actualité aux analyses et aux solutions du socialisme distributiste.
Publié le : mercredi 1 avril 1998
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EAN13 : 9782296360938
Nombre de pages : 192
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LE SOCIALISME DISTRIBUTISTE
JACQUES DUBOIN

1878 - 1976

Cette anthologie répond à une demande de la Société des Amis de Jacques Duboin BP 108, 78108 LE VÉSINET

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Du même auteur

JALONS, roman, Seuil, 1958 Articles dans ESPRIT, 1964-71 et La Gueule Ouverte, mensuel/hebdo écologiste, 1972-1978 (pédagogie des usages, appropriation politique du quotidien). LE GAI MASSACRE, Éd. Ouvrières, 1972, essai (sur l'éducation) LETTRE AUX ENFLÉS, essai, (sur le quantitatif) La bouteille à la mer, Beigbeder éd. LE PORTE-KÉPI, Galilée 1976, essai (sur la gratuité)

Les Cahiers d'Usologie

L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-6470-X

Présentation de l' œuvre et choix de textes par Jean-Paul LAMBERT

LE SOCIALISME DISTRIBUTISTE
JACQUES
1878 Préface

DUBOIN

- 1976
Caillé

d'Alain

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Œuvres de Jacques Duboin

1923 1925 1931 1932 1934 1934 1935 1935 1937 1937 1939 1940 1944 1946 1947 1948 1950 1951 1955 1961

Réflexions d'un Français moyen La stabilisation du franc Nous faisons fausse route La grande relève des hommes par la machine Ce qu'on appelle la crise La grande révolution qui vient Kou l'ahuri ou la misère dans l'abondance En route vers l'abondance Lettre à tout le monde Libération Égalité économique Demain ou le socialisme de l'abondance Rareté et abondance Économie distributive de l'abondance Les hommes sont-ils naturellement méchants? L'économie distributive et le péché originel L'économie distributive s'impose L'économie politique de l'abondance Les yeux ouverts Pourquoi manquons-nous de crédits?

PAYOT RIVIÈRE Ed. des Portiques FUSTIER FUSTIER Éditions nouvelles FUSTIER FUSTIER FUSTIER GRASSET GRASSET OCIA OCIA OCIA OCIA OCIA LEDIS LEDIS JEHEBER LEDIS

La plupart de ces oeuvres ont été plusieurs fois rééditées et sont aujourd'hui épuisées, à l'exception de Kou l'ahuri.

PRÉF ACE

par Alain Caillé

Jean-Paul Lambert me demande avec insistance d'écrire une préface au bien beau recueil de textes de Jacques Duboin qu'il vient de réaliser, et qu'il a assorti de commentaires très vivants et personnels. Ils confèrent à l'ensemble, au-delà de l'intérêt historique que l'on éprouve envers le personnage de Jacques Duboin, auteur original et courageux, difficile à classer, - une sorte de « socialiste utopique» du XIXe siècle prolongé dans le XXe, suis-je tenté d'écrire -, un charme certain. S'étant convaincu il y a deux ans que le versement à tous, riches ou pauvres, jeunes ou vieux, mariés ou célibataires, d'un revenu minimum inconditionnel d'un montant suffisamment élevé, au moins au niveau du Smic, était le remède à tous les maux économiques et sociaux de notre époque, et ayant découvert qu'une idée comparable avait déjà été formulée avec force par Jacques Duboin dès l'avant deuxième guerre mondiale, Lambert n 'a eu de cesse que de lire et relire Duboill pour mieux lnontrer, à son aune, aux réformistes modérés de tous poils leurs limites, leur pusillanimité et leurs contradictions. Au"t yeux de Jean-Paul Lambert, je compte au nombre de ces réformistes modérés, déjà condamnés à l'inanité par les évolutions en cours. Quoique bataillant depuis plus de dix ans en faveur de

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l'instauration d'un revenu minimunl inconditionnell, d'un revenu de citoyenneté, cumulable avec d'autres ressources et octroyé inconditionnellement à ceux qui n'ont pas pour vivre au moins la moitié du SMIC, je me sens très éloigné, en effet, de ce qui me semble être l'extrémisme abondanciste de J. Duboin. Pour le dire en d'autres termes, je défends une version de l'inconditionnalité que je qualifie de faible, par opposition aux formulations de Philippe Van Parijs, Jean-Marc Ferry ou Yoland Bresson qui s'inspirent d'un principe d'inconditionnalité forte ou radicale, en cela qu'ils entendent donner inconditionnellement à tous et non seulement aux plus démunis. C'est donc plutôt à eux qu'il aurait fallu demander de se situer par rapport à J. Duboin. Ou à André Gorz, dont le dernier livre, Misère du présent, Richesse du possible (Galilée 1997) est peut-être ce qui s'est écrit de plus en résonance avec l'esprit de l'abondancisme depuis longtemps. La chose mérite d'autant plus d'être notée que jusqu'à peu A. Gorz figurait au contraire parmi les adversaires les plus acharnés de toute idée de revenu inconditionnel parce que, écrivait-il, il ne saurait exister de droits sans devoirs, et donc de revenu sans travail. On aura compris que, trop en désaccord avec les textes ici rassemblés, je ne me sente guère à l'aise dans mon rôle de préfacier. J'imagine que si J.-P. Lambert a voulu me le faire endosser (et semble y avoir réussi), outre des raisons de commodité et de familiarité, c'est dans l'espoir que je puisse être pris au piège des arguments d'apparence antiutilitariste de J. Duboin. C'est sur ce point que je tenterai de m'expliquer brièvement. Et c'est parce que je me sens interpellé personnellement par l'invite de J.-P. Lambert, en tant que directeur d'une revue qui se proclame antiutilitariste, et non par narcissisme Û'ose l'espérer) que je m'autorise à écrire ici à
I Qu'on nous pennette de renvoyer ici au Bulletin du MA USS n023, « Du revenu social: au-delà de l'aide, la citoyenneté? » qui dans le sillage du collectif belge Charles Fourier et de Philippe Van Parijs, a ouvert la discussion contemporaine en France sur ces questions. Pour un panorama complet du débat, cf La Revue du MAUSS semestrielle n07, 1er semestre 1996, « Vers un revenu minimum inconditionnel?», La Découverte, Paris

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la première personne. Que le lecteur veuille bien me le pardonner. Soit il fallait faire convenu, soit amorcer une explication au fond et réagir en personne.

Mais avant de débattre et de critiquer,. il convient d'abord de dire que J. Duboin est un auteur qui compte et pourquoi. Certàinement pas à l'égal de Marx ou Pascal. Mais nul peut-être n'est plus sensible que lui aux absurdités et au caractère si souvent scandaleux de notre système économique. Au contraste insupportable entre des capacités de production non pas infinies mais facilement multipliables, d'un point de vue technique, dans des proportions considérables, et les limitations drastiques apportées aux capacités de richesses, de jouissance et de bonheur, par la base trop étroite, bornée, de la distribution. Il écrit ainsi: «Le système est devenu complètement imbécile car il place l'homme au-dessous du singe. L'idée ne viendrait pas à ce dernier d'infliger la grande pénitence à ses petits sous prétexte qu'il y a abondance de noix de coco; et un ours ne se condamnerait pas à passer I'hiver dehors, sous prétexte que les abris sont trop nombreux» (p. 75). Nul ne trouve de formules plus frappantes pour stigmatiser l 'horreur et l'absurdité économiques. Retenons seulement celle-ci, qui ne manque pas d'une certaine actualité: « Sismondi a écrit qu'un jour viendrait où le roi d'Angleterre, rien qu'en tournant une manivelle, produirait tout ce qui serait nécessaire à ses sujets. Il aurait dû ajouter qu'à moins d'un bouleversement complet de l'ordre social, ses sujets britanniques seraient condamnés à mourir de faim et de froid, faute d'argent pour acheter ses produits. Eh! oui, puisqu'ils n'auraient pu s'en procurer qu'en échange de leur travail et que leur travail serait devenu subitement inutile! » (p. 73). Ou encore, sur la politique économique, celle-là: «N'y a-t-il rien de plus grotesque que ces injonctions qui sont faites au ministre des Finances d'avoir à équilibrer son budget? Avec quoi, grands dieux! Une partie de ses dépenses: défense, pensions, est incompressible, et les recettes ne peuvent aller qu'en diminuant, car elles sont fonction de l'activité économique. Or le chômage augmente, le pouvoir d'achat diminue, le profit disparaît! Au cours d'un seul mois, l'État français [ce texte 9

date de 1934] emprunte 3 milliards, tandis que l'économie privée s'endette de 250 millions. Comme c'est l'économie privée qui doit assurer les intérêts des dettes de l'État, cela revient à constater que c'est désormais le bébé qui doit nourrir sa nourrice. » (p. 72) On le pressent, J. Duboin mérite d'occuper une place de choix dans une liste des économistes hétérodoxes, à la fois pertinents et impertinents, qui viendrait compléter celle que dresse John Maynard Keynes à la fin de sa Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie. Avec ce dernier, il partage l'idée que nous touchons au terme d'une civilisation façonnée par la rareté économique et l'obligation matérielle de travailler. Et comme lui, là où d'autres se lamentent, le plus grand nombre, il pense qu'il convient de s'en réjouir. «Je ne vois pas, écrit-il, pourquoi la race humaine serait condamnée au travail à perpétuité. Ou alors, il ne fallait pas la doter d'un cerveau grâce auquel elle oblige la matière de travailler à sa place... Un pays devrait être fier du nombre d'hommes dont le progrès permet d'économiser l'effort. Le chômage, au lieu d'être la rançon de la science, devrait en être la récompense. Plus il y a de chômeurs dans un pays, plus le niveau intellectuel, plus l'étiage économique est élevé. Théoriquement, n'est-ce pas vrai?» (p. 54). C'est l'absurdité de notre systènle économique, et non une que/conque fatalité technique ou naturelle, qui condamne les hommes à la misère parce qu'ils assimilent la richesse à la richesse monétaire. Délivrés de cette illusion, ils pourraient enfin accéder à la vraie richesse, que Duboin décrit en termes éloquents: «Est riche celui qui... attentif au jour qui passe, le vit comme s'il devait être toute sa vie, car le lendemain ne lui fait plus peur. Être riche, c'est user des bonnes choses de l'existence sans jamais en abuser..., c'est pouvoir mourir en paix parce que sans inquiétude sur le sort de ceux qu'on laisse..., c'est être l'égal de tous les hommes et témoigner ainsi, aux uns comme aux autres, l'affection désintéressée qu'on porte aujourd'hui aux camarades de régiment... Être riche, c'est n'avoir jamais sous les yeux le spectacle affligeant de malheureux qui souffrent, faute de posséder le strict nécessaire... Être riche, c'est avoir des loisirs, ce bonheur si précieux qu'à si peu de mortels ont accordé les dieux. Et loisir ne 10

signifie pas oisiveté... » (p. 118) À la racine de la confusion entre la richesse monétaire, illusoire, et la richesse vraie, ainsi distinguées de façon toute socratique et aristotélicienne, réside, selon J. Duboin, la croyance omniprésente dans les vertus infinies de l'échange, par quoi il entend la logique du donnant/donnant. Toujours la même histoire. On n'a rien sans rien. Toute peine mérite salaire, etc. Or, rappelle à juste titre J. Duboin, l'échange « exige que chacun possède déjà quelque chose afin d'être admis dans le cycle des échanges... puisqu'il faut posséder déjà quelque chose, il est évident que ceux qui possèdent... seront seuls à pouvoir bénéficier des avantages qu'apportera le progrès... Puisque les produits doivent être relativement rares pour qu'ils puissent faire l'objet d'un échange, il faut de toute nécessité que de nombreux êtres humains soient privés même du nécessaire» (p. 93). Jusque là, je ne vois rien qui puisse choquer un antiutilitariste conséquent, et trouve au contraire nombre de formules à approuver. Jusqu'à la critique de l'échange et de l'axiomatique de l'intérêt, pour le dire dans mes propres termes, qui la sous-tend. De la critique en elle-même fondée de l'échangisme et de ses bases étroites, faut-il cependant conclure à la nécessité de supprimer l'échange et de le dissoudre dans la distribution et le partage? C'est ici que les choses se gâtent. Qu'est-ce qui vous empêche de produire deux fois plus de manteaux? demande Kou, jeune asiatique faisant office de persan dans un livre de J. Duboin, à unfabricant. - Le manque de clients, répond bien sûr l'industriel. - Mais alors pourquoi ne les donnezvous pas? - Les donner? Mais comment paierais-je mes employés
et mes fournisseurs?

-

Où est le problème,

demande

Kou en

substance, si eux aussi vous livrent gratuitement? Et Kou de conclure: «C'est faute d'argent que vous ne pouvez pas fabriquer, c'est faute d'argent que vos clients ne peuvent pas acheter. Supprimez l'argent de part et d'autre, à l'entrée comme à la sortie; car enfin... l'argent, c'est du papier colorié qui empêche de vivre. - Ahuri », rétorque l'industriel (Kou l'ahuri ou la misère dans l'abondance, 1935, cité p. 145). Voici, résumés en quelques mots, Il

le cœur et l'esprit des solutions préconisées par J. Duboin. Tout le reste en découle. Ce n'est d'ailleurs pas tant l'argent qu'il s'agit de supprimer, car on a besoin qu'en le dépensant librement les consommateurs puissent indiquer l'utilité des différents biens, que la possibilité de l'accumuler. Chacun doit donc recevoir, inconditionnellement, tous les ans, tous les trimestres ou tous les mois, une certaine somme d'argent, qui ne servira qu'une fois, à la dépense exclusivement (cf par exemple p. 97). La somme d'argent
distribuée étant égale à la production, il n y a pas de risque

d'inflation. Le tout est géré par un État qui n'est pas totalitaire, insiste J. Duboin, mais utilitaire (p. 114), mettant au service de la société tout entière les trésors de la science et de la technique. Chacun reçoit ainsi selon ses besoins en fonction de la productivité globale. Et chacun donne selon ses capacités dans le cadre d'un service civil obligatoire effectué au prorata des besoins à satisfaire. Le terme « donner» est ici à prendre au sens fort, car avec un égalitarisme absolu, il constitue la clé de voûte du système abondanciste. C'est le don, en effet, qui permet d'assurer la nécessaire déconnection entre la contribution productive, le travail, et sa rémunération. Ainsi J. Duboin écrit-il: «C'est que l'intérêt personnel s'exacerbe dans la pénurie grâce aux échanges iniques qui en sont le corollaire, tandis qu'avec l'abondance succèdera le mouvement naturel qui nous porte à aimer nos semblables, à partager leurs joies, à désirer leur bonheur» (p. 110). Et, quant à l'égalité, elle est absolue puisque personne ne peut thésauriser d'argent et que chacun reçoit exactement la même somme: «En résumé, je crois avoir prouvé que l'inégalité des revenus était la source de toutes les' injustices qui sont à la base des conflits sociaux... ce sont ceux que l'inégalité avantage qui, seuls, y tiennent très fort, et déclarent que l'égalité est une impossibilité, une utopie, une monstruosité ou la pire des démagogies. Si l'on voulait répondre sur le même ton, on dirait que la seule supériorité que peuvent avoir les imbéciles est celle de l'argent. C'est pourquoi l'égalité les choque» (p. 96) On le voit, ce n'est pas un principe d'inconditionnalité forte ou radicale que défend J. Duboin, mais d'inconditionnalité absolue et totale. 12

Peut-être dans notre bref résumé de la doctrine avons-nous légèrement suraccentué les tonalités saint-simoniennes et marxistes. Au prix d'une injustice possible, puisque J. Duboin passe son temps à prendre ses distances par rapport à l'expérience soviétique. À démarquer, nous l'avons vu, l'État utilitaire de l'État totalitaire. Et d'autres mises en perspective de son utopie seraient possibles, légitimes et éclairantes. Avec le système de la monnaie fondante de Silvio Gesell, par exemple. Ou avec le socialisme de la guilde, défendu par le jeune Karl Polanyi] et avec la version du socialisme de marché défendue par Oscar Lange. Mais si les bonnes intentions de J. Duboin ne sont nullement en cause, il semble difficile de ne pas être frappé par les analogies de son discours avec une certaine rhétorique marxiste trop connue. L'appel à la contribution volontaire, fondée exclusivement sur les stimulants moraux et non pas matériels, ne peut qu'évoquer les pires moments du communisme soviétique ou maoïste. Et, plus directement encore, l'expérience guévariste de l'île des Pins. C'est que, comme dans la tradition du marxisme institutionnel, tous les maux sont censés naître de la rareté matérielle. C'est elle, croit-on, qui engendre la passion de l'inégalité, l'exploitation et la lutte des classes. Puisqu'il est possible de supprimer la cause, la rareté, grâce à la science et à la technique, les effets, l'inégalité et le conflit entre les hommes, disparaîtront d'eux-mêmes et il s'ensuivra une paix perpétuelle. Même économicisme et même scientisme dans un cas comme dans l'autre. La distinction de l'État totalitaire et de l'État utilitaire fait sourire, tristement, car c'est précisément en prétendant être utilitaire, rien qu'utilitaire, et ne se soucier que de l'amour de I 'humanité, que les États communistes, si bien intentionnés en principe, ont sombré dans le totalitarisme. Entre utilitarisme, philanthropie, technicisme et scientisme, d'une part, totalitarisme de l'autre, il n y a pas opposition mais au contraire étroite complémentarité. Il n'est donc pas nécessaire
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Cf par exemple les articles de Jérôme Maucourant dans son recueil de

textes sur Karl Polanyi (1997, l'Harmattan).

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d'entrer dans le détail de la critique du système pour montrer son impossibilité. Bornons-nous à observer qu'entre l'appel à la contribution volontaire de tous, par an10ur et au-delà. de l'intérêt, et le recours à un service civil obligatoire, il y a place pour quelque incertitude dont on imagine trop bien comment elle serait tranchée dans la pratique. Comme le marxisme orthodoxe (et comme le libéralisme économique d'ailleurs), l'abondancisme pèche par son économicisme foncier. Parce qu'il croit que la lutte des hommes s'origine dans leur rapport à la matière, il s'imagine que dès lors que les problèmes matériels sont résolus, c'est l'amour qui doit occuper le terrain. Comme beaucoup de discours qui se croient an tiutilitaristes, il ne développe en fait qu'un an-utilitarisme, autrement dit une dénégation de l'intérêt et non son dépassement. L 'antiutilitarisme fait toute sa place à l'intérêt personnel, y compris matériel; il reconnaît la légitimité des médiations entre les hommes, et donc celle, en particulier, du marché et de la monnaie. Il tente, sin1plement, de les maintenir à une place hiérarchiquement seconde par rapport aux intérêts collectifs et d'expression de soi. L'anutilitarisme, dénégationfantasmatique de la logique de l'utilité personnelle, au contraire croit possible de supprimer purement et simplement l'intérêt égoïste, le marché et la monnaie, et il s'imagine pouvoir dissoudre le politique, autrement dit le conflit entre les hommes, dans la science et la technique. C'est dans la Grande relève d.~s..hommes par la science3 que l'abondancisme place ses espoirs. Concluons: on ne peut qu'être sensibles aux critiques faites par J. Duboin à un système détraqué. Comme à celles de Marx, d'ailleurs. Mais on ne saurait partager son espérance eschatologique et positiviste à la fois dans la science et dans l'amour. La science comme l'amour sont de bien mauvais conseillers sociologiques. Contentons-nous donc, plus modestement, de chercher recours dans le politique, le conflit aménagé et l'amitié. Et dans les Titre de la revue des abondancistes dirigée par Marie-Louise Duboin, fille de Jacques Duboin. «Par la science» a été retiré en Janvier 1998.
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voies d'une économie plurielle qui fasse place à l'économie publique, à l'économie privée comme à l'économie sociale et associative sans prétendre dissoudre l'un ou l'autre de ces pôles. Nous savons trop, désormais, où mène l'aspiration à la disparition des « catégories marchandes ». Muni de cet avertissement, dont il n'avait sans doute nul besoin, que le lecteur n 'hésite pas cependant, et au contraire, à entrer dans ce livre, remarquablement composé par les bons soins de J. -P. Lambert. Quelques préventions qu'il puisse, comme nousmême, nourrir face aux solutions de J. Duboin, il n'en rencontrera pas moins un homme et un esprit de valeur, en prise avec des problèmes de plus en plus similaires à ceux auxquels la crise nous confronte aujourd'hui, et chez qui on trouvera admirablement formulées, non seulement toutes les angoisses et les rêves d'une époque pas si ancienne, mais aussi nombre d'analyses et de réflexions toujours d'actualité. Remercions donc Jean-Paul Lambert de nous avoir offert ce choix de textes si éclairant.

Alain Caillé

DUBOIN @I?

DUBOIN @OI?

DUBOIN POUR@OI?

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Jacques Duboin (1878-1976)a énoncé dès les années 30 un diagnostic

toujours aussi mal supporté, à savoir que « ce qu'on appelle la crise» n'est pas conjoncturel mais structurel. Il a décrit sans chichis littéraires la misère dans l'abondance et « l'assainissement des marchés» qui fait payer à la collectivité la destruction et la limitation de ce qu'elle pourrait consommer. Il a montré que « ce qu'on appelle la crise» n'était pas le signe négatif qu'on voulait croire mais bien plutôt un signe d'espérance: celui que la technique allait libérer l' homme du travail. Il a brossé à grands traits un système économique, politique, social, où les ci-devant « travailleurs» auront accès à ce que la machine productive est capable de produire aujourd'hui avec un minimum de travail ou un «travail» qui n'a plus grand' chose de commun avec celui d'autrefois. Il laisse encore loin derrière lui les visées généreuses des plus généreux des socialistes et des Verts. L'inventeur de l'économie distributive est cité dans de rares dictionnaires. Il n'est pas pour autant un auteur maudit! Il a été abondamment édité et réédité de son vivant. Mais depuis sa mort, plus rien, sauf Les yeux ouverts et Kou l'ahuri ou la misère dans l'abondance, une satire dont l'actualité a été confll1Ilée par le spectacle qu'en a tiré, en 1996, une troupe belge. Duboin a rempli des salles, en France, en Belgique, en Suisse, au Maroc. Les plus de soixante ans qui ont eu la chance de l'entendre et reçu son message en sont encore marqués. La plupart d'entre

eux ont donné à lire les livres qu'ils avaient et ne les ont pas vu revenir... Ils restent abonnés à La Grande Re/ève, fondée avant la Guerre, qui fut hebdomadaire, et, devenue mensuelle, fêtera son millième numéro au tout début du prochain millénaire. Ils vous confieront volontiers quelques exemplaires de leur collection, et vous vous abonnerez, bien entendu! Mais il vous faudra alors chaque mois souffrir de ne pas avoir accès à la pensée du maître autrement qu'à travers ce que la Grande Relève, en ses seize pages, peut en distiller au milieu d'une actualité chargée. « Il faut republier Duboin »... Oui! Mais la réédition complète des œuvres étant pour l'instant exclue, laquelle fallait-il choisir pour commencer? Prises séparément toutes celles d'avant-guerre donnent de l'auteur et de sa pensée, pour ceux qui la connaissent, une image d'inachevé. Celles publiées après la guerre sont trop longues pour sécuriser un éditeur, ou au contraire si courtes qu'elles manquent de chair et trahissent leur auteur... D'où l'idée d'une suite d'extraits classés par ordre chronologique, qui montrent comment la pensée progresse. C'est ce que nous avons tenté de réaliser, sachant d'avance qu'on nous fera immanquablement reproche de nos choix et liaisons mais que notre travail engagera des efforts complémentaires tels qu'un Duboin, sa vie, son combat, un Duboin dans son temps, qui attend son étudiant d'histoire, et diverses études qui analyseront de plus près la valeur économique, philosophique, sociale, du distributisme, ou aborderont de front les difficultés que sa mise en applicatioon présente. Duboin qui, Duboin quoi? - il y sera amplement répondu dans les pages qui suivent, et nos lecteurs y apprendront aussi pourquoi il leur faut le connaître. D'abord comme un homme moyennement cultivé doit connaître Pascal ou Marx. Ensuite parce que ce pourquoi a un véritable caractère d'urgence. Je veux dire ici la façon dont je l'ai rencontré. Fin 95, début 96, soucieux comme tout un chacun de la montée du chômage, j'ai entendu pour la première fois avec beaucoup de retard parler d'une idée qui sortait de l'ordinaire. Elle est encore à ce jour défendue par des sociologues, économistes et philosophes au cœur à gauche. On l'appelle allocation universelle ou revenu minimum inconditionnel de citoyenneté. Il s'agit de redistribuer à tous, que vous ayez du travail ou non, une sorte de dividende pris sur les profits de la machine économique nationale et sur les salaires. L'impôt proportionnelle reprendrait à ceux qui ont de hauts revenus, mais cette allocation

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universelle éviterait aux chômeurs de fréquenter inutilement certains guichets. Pas bête, en principe, mais côté usagers, la somme ainsi versée, dans l'état actuel du budget de l'Etat, ne dépasse pas, dans le meilleur des cas, nous dit-on, la moitié du salaire minimum. Il faudra la compléter? Or « le travail» va toujours se réduisant, et on n'en trouvera bientôt plus qu'au noir, précaire ou délocalisé. Côté État, pourra-t-il longtemps la fmancer? Pas avec ses propres entreprises, il les vend! Ses impôts et taxes rentrent de plus en plus mal, du fait de la crise, et leur augmentation encourage les entreprises à se faire étrangler ailleurs. Il lui faut donc à la fois respecter les lois du Marché dont il tire de plus en plus maigres profits, et panser avec ces profits les dégâts que le même Marché produit... Le dire - et le prouver! - ne changeait évidemment rien. Il fallait repartir sur d'autres bases. Pourquoi, par exemple, ne pas financer le revenu inconditionnel pour tous à la source au lieu de le faire à partir de l'impôt tiré d'une production qui ne rapporte plus et d'une consommation dont il y a de moins en moins? Il suffit de considérer cette source non plus sous forme de flux monétaire mais de flux de produits, on ne peut plus concrets, qu'on ne peut plus vendre. Vous chiffrez ces produits... Pas sur la base de leur valeur sur le marché, attention! Cette valeur-là a curieusement pour effet que lorsque les produits abondent et ne devraient rien coûter on préfère les jeter. Non: vous les chiffrez sur la base de ce qu'il faut de matières premières, d'énergie, de transports pour qu'ils existent... Vous faites la somme de tous les produits et services... Il ne reste plus qu'à partager la somme obtenue entre les usagers, en autant de « salaires», sur des cartes de crédit donnant à chacun les moyens de se procurer ce dont il a besoin, et dont les magasins regorgent... Je vous laisse imaginer les fou-rires et protestations véhémentes que ma trouvaille, pourtant encore bien fruste, provoqua. On m'a même dit comme pris de pitié: c'est chez Duboin... Qui c'était, celui-là? Ah! j'avais de lui un vieux bouquin... Classé avec les socialistes utopiques. Pas lu jusqu'au bout: les pages n'étaient pas toutes coupées... M'avait-il pourtant ...? Il a bien fallu aller voir.

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