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Les compétences au travail : sport et corps à l'épreuve des organisations

De
274 pages
Cet ouvrage a pour ambition de questionner sociologiquement le travail dans les organisations sportives. Les apports mutuels de la sociologie du travail et des sciences sociales du sport permettent de mieux comprendre les formes que prend le travail dans ces organisations, ainsi que les dynamiques individuelles et collectives qui le régissent.
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Les compétences au travail :
sport et corps à l’épreuve
des organisations




















Logiques Sociales
Collection dirigée par Bruno Péquignot

En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si
la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend
favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale.
En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à
promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une
expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes
sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique,
voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels
classiques.

Dernières parutions

André GOUNOT, Denis JALLAT, Michel KOEBEL (sous l a dir. de), Les
usages politiques du football, 2011.
Martine CHAUDRON, L’exception culturelle, une passion française ?
Éléments pour une histoire culturelle comparée, 2011
Philippe ZARIFIAN, La question écologique, 2011.
Anne LAVANCHY, Anahy GAJARDO, Fred DERVON (sous la dir.)
Anthropologies de l’interculturalité, 2011.
André DUCRET et Olivier MOESCHLER (sous la dir. de), Nouveaux
regards sur les pratiques culturelles. Contraintes collectives, logiques
individuelles et transformation des modes de vie, 2011.
Frédéric MOLLÉ, Servir. Engagement, dévouement, asservissement... les
ambiguïtés, 2011.
Bernard FORMOSO, L’identité reconsidérée. Des mécanismes de base de
l’identité à ses formes d’expression les plus actuelles, 2011.
Hermano Roberto THIRY-CHERQUES, Survivre au travail, 2011.
Isabelle LOIODICE, Philippe PLAS, Núria RAJADELL PUIGGRÒS
(sous la dir.de), Université et formation tout au long de la vie, Un
partenariat européen de mobilité sur les thèmes de l’éducation des
adultes, 2011.
Maxime QUIJOUX, Flaviene LANNA, Raúl MATTA, Julien
REBOTIER et Gildas DE SECHELLES (sous la dir. de), Cultures et
inégalités. Enquête sur les dimensions culturelles des rapports sociaux,
2011.
Nathalie GUIMARD et Juliette PETIT-GATS, Le contrat jeune majeur. Un
temps négocié, 2011.
Sous la direction de
William Gasparini et Lilian Pichot







Les compétences au travail :
sport et corps à l’épreuve
des organisations
























































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55627-0
EAN : 9782296556270
SOMMAIRE

INTRODUCTION GENERALE
Le travail dans le sport : genèse d’un objet
et perspectives interdisciplinaires…............................. 7
WILLIAM GASPARINI, LILIAN PICHOT


L’ANALYSE DU TRAVAIL EN
ORGANISATION : ENTRE CATEGORIES
D’ANALYSE ET TRAVAIL VECU……. 37

Travail, emploi, activité : variations sémantiques
et enjeux de connaissance……………………………. 39
MICHEL LALLEMENT

Compétence et extension du domaine de l’activité… 61
SYLVIE MONCHATRE

La perspective de l’activité en sociologie du travail :
des organisations classiques au sport, en passant
par les associations………..………………………… 83
PASCAL UGHETTO


ETRE COMPETENT DANS LE SPORT :
DE QUOI PARLE-T-ON ? …………………. 107

La construction sociale de l’emploi « sportif » :
compétences attendues et croyances des recruteurs… 109
PASCAL BAUGER

L’éthique comme compétence dans le travail collectif :
le cas des enseignants d’éducation physique et
sportive…………………............................................. 135
CHRISTELLE MARSAULT
5

Compétences professionnelles et économie des
rapports sociaux sur le marché du travail cycliste…… 155
NICOLAS LEFEVRE

LE CORPS AU TRAVAIL :
DEPLACEMENTS DES REGARDS ET
MISE EN PERSPECTIVE ............................. 179

Une « professionnalisation par corps » ?
L’élève-comédien entre sélection corporelle
et transmission technique…………………………...... 181
SERGE KATZ

Le capital sportif dans le recrutement des commerciaux.
Comparaison entre le secteur de la grande distribution
et le commerce d’articles de sport…………………… 211
OUMAYA HIDRI NEYS et ANAIS BOHUON

Le corps dans les récits du travail…………………… 235
THIERRY PILLON

CONCLUSION
Compétences « sportives » et corps au travail… ……. 253
JULIEN PIERRE, MICHEL KOEBEL


Les auteurs……………………………………………. 261


Table des matières……………………………………. 267


6
Introduction générale

Le travail dans le sport : genèse d’un objet et
perspectives interdisciplinaires
1William GASPARINI et Lilian PICHOT
Ce livre prend sa source dans une curiosité partagée pour le
travail et le sport. Questionner sociologiquement le travail dans
les organisations sportives est un souci scientifique relativement
récent. En effet, malgré le développement d’emplois dans le
secteur des sports et des loisirs depuis les années 1980, sur le
terrain de la recherche, les études tant en sociologie du sport
qu’en sociologie du travail ne sont pas si nombreuses qu’on
pourrait le penser. Jusque dans les années 1990 prédominent
essentiellement des analyses à caractère économique et
juridique visant à saisir le marché du travail sportif dans le sport
professionnel (Fouques, 1978 ; Bourg, 1989) ou encore les
réglementations dans l’accès aux métiers de l’encadrement
sportif. Pour ce sujet comme pour d’autres, l’excès de lumière
diffusé par le sport professionnel (et notamment le football)
écrase les nuances et la diversité des situations de travail dans
les organisations sportives. Malgré le développement
économique des activités sportives (comme pratique, spectacle
et objet de consommations), peu de sociologues du travail se
sont finalement intéressés au secteur de l’emploi sportif et, dans
le même temps, peu de sociologues du sport se sont penchés sur
la question du travail.
L’objectif de l’ouvrage n’est pas de faire une synthèse sur
l’état des savoirs dans ce vaste domaine. Plus modestement, il
vise à tracer les contours d’un domaine de recherche
2interdisciplinaire en voie de construction, tant pour les STAPS

1
Equipe de recherche Sciences sociales du sport (EA 1342), Faculté
des sciences du sport, université de Strasbourg.
2 Sciences et techniques des activités physiques et sportives.
7
que pour la sociologie du travail et de l’emploi. Comme le
souligne Pascal Ughetto dans sa contribution, « au moment où
la sociologie du sport peut se révéler intéressée par les apports
potentiels de la sociologie du travail pour l’enrichissement de
ses approches, cette dernière doit donc faire état de la pluralité
qui la traverse ». D’où l’intérêt de croiser non seulement les
regards, tant en sociologie du travail qu’en sociologie du sport,
mais aussi les différentes manières d’appréhender
sociologiquement l’activité de travail dans les organisations
sportives ou non sportives.

1. L’institutionnalisation d’une recherche sur l’emploi
sportif

A la fin du siècle dernier, il est possible de relever des
démarches isolées, le plus souvent régionales, qui tendent à
délimiter en les quantifiant les emplois dans le sport, et plus
précisément dans l’animation sportive (Bauger, 2004).
Au tournant des années 2000, le Centre d’études et de
recherches sur les qualifications (CEREQ) a réalisé des études
nationales d’insertion professionnelle des diplômés de
l’enseignement supérieur (Martinelli, Molinari, 2000 ;
Molinari, 2004) et des stagiaires en formation dans
3l’encadrement sportif et l’animation sportive et socioculturelle .
Simultanément et parfois en partenariat avec les unités
régionales de l’INSEE et des directions de la Jeunesse et des
sports, les observatoires régionaux de l’emploi et de la

3
FOURNIE D., MOLINARI M. (1998), Le suivi des stagiaires et
diplômés du sport et de l’animation socioculturelle en PACA, Rapport
final, OREF ; MOLINARI M. (2000), « L’insertion à l’issue de la
filière STAPS », in MARTINELLI D., MOLINARI M., L’insertion
professionnelle en 1999 des diplômés de l’enseignement supérieur,
CEREQ, 150, p. 33-49 ; OREF du Limousin (2001), Les métiers du
sport et de l’animation sportive et de loisirs en Limousin, rapport
final ; AMARILLO H. (2002), Animation socioculturelle et sportive
en région PACA. Activités, emplois et qualifications, marché du
travail, ORM, Collection Etudes, 1.
8
formation (OREF) ont pris le sport – et là encore
essentiellement l’encadrement sportif – comme terrain
d’investigation pour s’intéresser au développement des emplois
dans le secteur des services à la personne. Outre la contribution
relative du sport à l’économie régionale, ces études ont pu
révéler, par bassin géographique d’emplois et ce sur des temps
courts, les régularités et les instabilités de la relation formation-
emploi, et mettre en évidence les compétences principales à
acquérir dans le secteur du sport.
A partir des années 2000, quelques travaux en socio-
économie du sport étudient directement les questions de la
professionnalisation des structures sportives (Chantelat,
dir., 2001) et de l’emploi sportif (Le Roux, Camy, dir., 2002 ;
Le Roux et al., 2004 ; Bauger et al., 2004) dans un contexte où
l’on se préoccupe des débouchés pour les étudiants toujours
plus nombreux dans les filières des STAPS.
A la différence des précédentes recherches centrées sur les
métiers de l’encadrement sportif et différemment des
sociologies consacrées aux activités des sportifs dits
« professionnels » (Bertrand, 2009 ; Lefèvre, 2007 et 2010), des
études plus récentes embrassent tous les métiers de la branche
et de la filière « sport » (professions du sport et en relation avec
4le sport) . Mais cet intérêt scientifique correspond aussi à
l’augmentation des emplois dans le domaine sportif. Depuis les
années 1980, les secteurs des services sportifs marchands et de
l’industrie des équipements et biens sportifs connaissent une
forte croissance en développant dans le même temps les
emplois dans la vente, le marketing, l’animation, le
management et la prestation de services (Bauger, Chevalier et
al., 2007). Dès 2002, on note dans le secteur de l’encadrement
des activités physiques et sportives une croissance globale de
l’emploi de plus de 60 % en 10 ans, dans un secteur qui compte
environ 105 000 emplois exercés à titre d’activité principale,

4 Sportif professionnels, entraîneurs, arbitres, moniteurs et animateurs
sportifs d’une part ; managers, médecins et kinésithérapeutes du sport,
professeurs d’EPS, journalistes sportifs, agents et promoteurs
d’événements sportifs, vendeurs d’articles de sport d’autre part, sans
que cette énumération soit exhaustive.
9
dont 35 % sont des postes de « moniteurs, éducateurs ou
sportifs professionnels » (Camy et Le Roux, op. cit. ; Le Roux,
2004). Même si ces emplois sont en voie de « normalisation »
ou de « stabilisation » (féminisation, massification du salariat,
diminution du travail à temps partiel, part plus importante de
CDI…), on observe dans le même temps de faibles salaires et la
précarité liée aux emplois aidés, au temps partiel non choisi, à
l’emploi saisonnier, phénomènes qui touchent davantage les
femmes (Le Roux, 2002 ; Gasparini, 2007).
En 1999, la création du RUNOPES (Réseau universitaire
d’observation et de prospective de l’emploi sportif) accélère
l’autonomisation d’un champ de recherche sur l’emploi sportif.
5A l’initiative de la conférence des directeurs d’UFR STAPS
désirant se doter d’un outil de réflexion sur les nouveaux
besoins de formation, ce réseau regroupe des enseignants-
chercheurs investis dans des laboratoires en sciences du sport et
dont les thématiques de recherche touchent aux questions de
formation, d’emploi, d’organisation, de développement socio-
économique et de management dans le domaine des activités
physiques et sportives. En 2000-2001, le réseau participe à
l’enquête nationale sur l’emploi sportif commandée par Jack
Lang (alors ministre de l’Education nationale) et coordonnée
par Jean Camy. Publié en 2002 sous le titre « L’emploi sportif
en France : situation et tendances d’évolution » (Le Roux et
Camy, dir., 2002, op. cit.), le rapport final a durablement
marqué les UFR STAPS dans leur stratégie de diversification
des filières professionnelles et leur perception de la relation
formation-emploi. En parallèle, d’autres chercheurs mènent des
enquêtes d’insertion auprès des étudiants diplômés de troisième
cycle professionnalisés dans le champ sportif et auprès de leurs
employeurs afin de repérer les compétences produites et
nécessaires à l’exercice professionnel (Bauger et al., op. cit.).
Empruntant la méthodologie d’analyse du RUNOPES, la
recherche sur les emplois sportifs se poursuit à l’échelle locale
dans les laboratoires en STAPS. On peut mentionner à titre
d’exemple, l’étude régionale sur les animateurs sportifs et les

5
Unités de formation et de recherche en sciences et techniques des
activités physiques et sportives.
10
vendeurs d’articles de sport en Alsace. Pilotée par le Groupe de
6recherche sur les métiers du sport en Alsace , l’enquête a été
coordonnée par trois chercheurs de l’unité de recherche en
Sciences du sport (EA 1342) de l’Université Marc Bloch de
Strasbourg, avec la participation de doctorants et étudiants de
master en Sciences du sport (Gasparini et Pichot, dir., 2005 ;
Marsault et Pichot, dir., 2005). D’autres chercheurs de cette
même équipe ont aussi réalisé des enquêtes pour l’observatoire
européen de l’emploi et du sport (European Observatoire of
Sport and Employment – EOSE) dans le cadre du Réseau du
Dialogue Social (Social Dialogue Network) ciblées sur
plusieurs secteurs du sport, notamment le fitness (Pichot, 2004 ;
Bauger et al., 2006) et le commerce d’articles de sport (Aubel et
Pichot, 2004). Avec d’autres équipes de recherche en sciences
du sport, ces travaux ont contribué à dresser une carte des
loisirs actifs en Europe et une carte des marchés du travail
« sportif » en particulier (Le Roux et Camy, dir., 2002, ibid.).
Les récentes analyses sociologiques de l’emploi et du
travail dans le secteur du sport sont certainement liées à la
progression quantitative régulière des emplois depuis une
vingtaine d’années (de 200 000 dans les années 1980 à plus de
e300 000 emplois au début du XXI siècle) et, partant, aux
enjeux économiques et sociopolitiques que représente le sport
en France depuis les années 1980. Les nouveaux objets d’étude
qui en découlent (les identités professionnelles, les résistances
au travail, les rapports sociaux de sexe et la domination
masculine dans les entreprises sportives, la mobilisation au
travail, la relation de service...) sont nourris par deux principaux
facteurs : les transformations du travail et de l’emploi
« sportifs » (évolution de son organisation structurelle,
apparition de nouvelles professions, mutations des professions
existantes, transformations des profils et des attentes des

6 Groupe composé de chercheurs de l’Equipe d’accueil en sciences
sociales du sport de l’université Marc Bloch de Strasbourg ainsi que
de représentants de la région Alsace, de la direction régionale de la
Jeunesse et des Sports, de l’observatoire régional de l’emploi et de la
formation, du Comité régional olympique et sportif d’Alsace.
11
consommateurs et des usagers) ; les échanges entre sociologues
du sport et sociologues du travail.


2. De l’emploi sportif au travail dans les organisations
sportives

Dès 2004, ce premier âge de la recherche a laissé la place à
des analyses plus approfondies mobilisant les méthodes et
concepts de la sociologie du travail afin de mieux saisir la
réalité du travail sportif. Les chercheurs en sciences sociales du
sport ont poursuivi leurs recherches d’une part en échangeant
avec les sociologues du travail, des professions et des
organisations et, d’autre part, en analysant l’activité de travail
dans les entreprises du sport ainsi que le recours au sport dans
la gestion des salariés (Pierre, Pichot et Burlot, 2010). Les
journées d’étude, sessions de congrès et colloques consacrés au
lien entre le sport et le travail, se multiplient alors que
chercheurs et doctorants en sciences sociales du sport se
penchent sur les transformations de l’organisation du travail, la
socialisation professionnelle, les identités et compétences
professionnelles des salariés, les formes de domination au
travail (Gasparini, 2004a et 2004b) ainsi que la division
sexuelle du travail (Chimot, 2003 ; Vieille Marchiset, 2004 ;
Gasparini, 2007) au sein des organisations sportives. On
pourrait alors penser que, dans ce domaine, la sociologie du
travail et des professions a tout à apporter et la sociologie du
sport tout à emprunter. Ce n’est pourtant pas si simple car les
échanges scientifiques récents ont montré la contribution
mutuelle à une meilleure connaissance des situations de travail
dans le secteur sportif, par un aller-retour entre modèles
théoriques et connaissance empirique tant de l’emploi sportif
que des systèmes de croyance propres au « milieu » sportif.
Ainsi, dès sa naissance, au sein du Réseau Thématique 25
« Organisation, travail et emploi » de l’association française de
sociologie, le travail dans les organisations sportives constitue
l’un des terrains d’étude de la sociologie du travail. Le travail
sportif est ici abordé à partir des thématiques « classiques » de
cette discipline sociologique : la question du consentement au
12
travail (Gasparini, 2006), les controverses sociologiques autour
de l’analyse du travail (Durand et Gasparini, dir., 2007), les
identités professionnelles à l’épreuve des mutations socio-
économiques (Causer et al., 2009) ou encore les formes de
violence au travail (Gasparini et Pierre, 2011).
A la croisée de la sociologie du travail, du droit et de
l’entreprise, d’autres recherches questionnent d’une part le
rapport entre subordination et contrat de travail dans les
associations sportives (Loirand, 2003) et, d’autre part, le rapport
entre le sport et l’entreprise sous l’angle de la mobilisation des
cadres et de la contribution du sport au renforcement de
l’autocontrôle des salariés. A la marge des travaux sur l’emploi
sportif, cette dernière approche montre l’ambivalence de
l’usage du sport en entreprise, entre mobilisation des salariés
par l’invention de communautés de travail alternatives et
violence symbolique qui permet au pouvoir managérial de
contraindre les cadres à travailler toujours plus, tout en créant
de la reconnaissance dans l’entreprise (Pierre, 2009). Au
discours autoritaire et à la contrainte externe des entreprises
traditionnelles, se substituent dans les entreprises d’un nouveau
type un discours « moderniste » et des méthodes (avec, par
exemple, l’intervention de « coachs » sportifs ou le recours au
sport) visant l’intériorisation des contraintes et des normes,
l’identification de chacun à l’image de l’entreprise performante
et à celle d’un « athlète de l’entreprise » (Burlot, Pichot et
Pierre, 2009). Comme le souligne Danièle Linhart (2001 : 103)
« ce qui est en jeu, dans la nouvelle entreprise, c’est la capacité
de transformer des salariés imprégnés de valeurs contestataires,
en salariés disposés à se mobiliser au service de leur entreprise,
à laquelle ils soient en mesure de s’identifier, en épousant ses
intérêts et en prenant sa défense ».
Ces réflexions se situent toutes à la croisée des champs de
la sociologie de l’emploi, des organisations, du travail et des
professions et renouvellent la recherche sur le sport et le travail.
Cependant, la construction d’une réflexion tant autonome
qu’hétéronome sur « le sport au travail » et
l’institutionnalisation de sa recherche ne peuvent se comprendre
que si on resitue cette dynamique dans l’espace de la recherche
en sciences sociales du sport. Alors que la sociologie du travail
13
a longtemps constitué l’une des branches les plus vivantes de la
sociologie, on peut constater une relative pauvreté de son
application dans l’analyse du fait sportif et des organisations
sportives. Cette absence s’explique d’abord parce que la
sociologie du sport s’est constituée historiquement autour de
l’analyse sociale des pratiquants et des cultures sportives dans
la société contemporaine (Pociello, 1995 ; Defrance, 1997).
Laissant le champ libre à l’économie, au droit puis au
management du sport, elle s’est peu attardée sur le monde du
travail sportif ou sur le travail de l’organisation sportive. Mais
on observe dans le même temps que de nombreux travaux se
situent à la frontière de la sociologie du travail. Plusieurs
centres de recherche en sciences sociales du sport font ainsi de
la sociologie du travail sans le savoir : en étudiant les politiques
publiques et les politiques sociales du sport, les organisations
sportives, le dispositif emplois-jeunes, les métiers de professeur
d’EPS ou de manager des clubs sportifs ou encore les emplois
du secteur sportif associatif, certains participent à la sociologie
des nouveaux métiers et des nouvelles organisations du travail.
Bref, la sociologie du travail est partout et son centre n’est nulle
part. Ces travaux traduisent aussi la diversification de la
sociologie du travail. Elle a en effet donné naissance, depuis le
début des années 1980, après la sociologie de l’atelier et du
travail ouvrier, à la sociologie de l’entreprise, de l’emploi, de
l’activité de travail et de service, après avoir vu s’épanouir la
sociologie des rapports sociaux de sexe ; ces sous-disciplines
venant s’ajouter à la sociologie des organisations. Ainsi, non
seulement la sociologie du sport tarde à utiliser les concepts et
la méthodologie de la sociologie du travail, mais elle hésite
aussi à couvrir l’ensemble des secteurs socio-économiques. En
effet, s’attardant davantage sur les métiers de joueur
professionnel ou d’encadrant sportif, la recherche en STAPS ne
s’est penchée que récemment sur le monde de l’entreprise
sportive (à l’inverse, le monde de l’entreprise a été le premier
champ d’investigation de la sociologie du travail). Alors que,
depuis les années quatre-vingt, les secteurs des services sportifs
et globalement l’économie marchande du sport a permis la
création d’emplois dans la vente d’articles de sport. Ce décalage
s’explique tant par la croyance en un monde sportif dominé par
14
le secteur associatif que par un délaissement des sociologues du
sport de terrains d’étude qu’ils estiment « hors champ ».


3. Du travail à l’activité de travail et à la compétence
« sportive »

Longtemps confinée aux métiers du sport, l’analyse de
l’activité de travail mettant en jeu une compétence sportive
devient non seulement un nouveau terrain d’étude de la
sociologie du travail mais aussi un exemple parfaitement
éclairant tant des nouveaux métiers émergents que des
nouveaux régimes de mobilisation des salariés où le sport est
convoqué pour créer des communautés alternatives de travail.
La sociologie française a longtemps été orientée plutôt vers
l’analyse de l’organisation du travail, de ses conditions ou de sa
rémunération, que vers son contenu. Les recherches les plus
récentes, attentives aux pratiques, s’accordent à dire que le
travail n’est pas le décalque des règlements, des normes, des
directives, ni des théories gestionnaires qui l’enserrent. De
même qu’on ne peut plus s’en tenir à la seule vision objectiviste
selon laquelle il y aurait un travail et un monde social en soi, on
ne peut pas davantage se satisfaire de la vision subjectiviste
pour qui le monde social n’est que le produit de l’agrégation de
toutes les représentations et de toutes les volontés. Il semble dès
lors important de tenir compte de l’effort des acteurs sociaux
pour construire leur représentation subjective d’eux-mêmes, de
leur travail, de leur relation aux autres et du monde (parfois
envers et contre toutes les données objectives). C’est en ce sens
que l’approche ethnographique des organisations sportives
permet justement d’examiner comment les « travailleurs
sportifs » ou les salariés des entreprises sportives s’ajustent
collectivement aux contraintes propres à leurs univers
professionnels ou interprètent celles-ci, aussi bien dans les
services municipaux du sport que dans les magasins d’articles
de sport ou les clubs sportifs. Ainsi, dans toute situation, ils
développent des compétences et des savoir-faire particuliers,
affinent les modalités d’action au sein des organisations,
œuvrent à conforter leur marge de manœuvre et résistent en
15
pratique (bien que rarement de manière organisée dans le
secteur du sport), parfois de façon plus latente, à la domination
au quotidien. On rejoint ici Howard S. Becker qui recommande
d’étudier les activités plutôt que de dresser des typologies
d’acteurs (Becker, 2002 : 86-90). La compétence des salariés
reste alors indissociable des représentations des acteurs sociaux
– salariés eux-mêmes, recruteurs, managers – sur la compétence
elle-même (Stroobants, 1993). En ce sens, la « compétence » est
l’une de ces catégories controversées qui ouvre le débat et qui
permet la discussion entre des chercheurs issus de champs
disciplinaires différents. On peut alors l’envisager à la fois
comme une catégorie de pratique sociale et comme une
catégorie d’analyse, au sens de Brubaker (2001) et de Sylvie
Monchatre (2010). En tant que catégorie de pratique, la
compétence est utilisée par les salariés et managers pour rendre
compte de leurs activités, pour qualifier un savoir, un savoir-
faire ou un savoir-être. Mais la compétence est aussi utilisée
comme catégorie d’analyse tant par des responsables patronaux
que par des sociologues pour caractériser le salarié et non le
poste de travail. L’usage de plus en plus fréquent de la notion
de « compétence » à la place de celle de « qualification »
indique par ailleurs un nouveau mode de gestion des salariés
plus flexible et un nouveau régime de subordination (Durand et
Le Floch, dir., 2006).
Pour autant, les dimensions sociales extérieures jouent
pleinement tant dans la perception de la compétence légitime
que dans l’activité et les relations de travail. Elles obligent le
chercheur à prendre en compte, dans l’analyse de celles-ci, des
échelles diverses conduisant au bassin d’emploi, à la branche
d’activité, aux réseaux relationnels tissés hors du travail
proprement dit (Gasparini et Pichot, 2007). Mais les facteurs
structuraux du contexte (poste, organisation du travail, taille de
l’entreprise ou de l’administration) n’agissent pas de la même
manière en fonction des dispositions et des parcours
professionnels des salariés. La relation de travail est le lieu
d’une tension entre le jeu des salariés, la soumission aux
contraintes d’une institution ayant ses lois propres et l’effet des
normes sociales et économiques. Si l’on s’en tient à la seule
analyse macrosociologique, on risque de passer à côté du travail
16
réel et des relations sociales qui l’animent, en laissant ainsi le
monopole de l’analyse microsociologique aux démarches
individualistes ; à l’inverse, en se cantonnant à l’acte ou la
situation de travail, sans le reporter à son contexte économique
et social, on prend le risque d’observer des effets de contexte
sans en comprendre le sens. Or, les situations concrètes mettent
toujours en jeu des formes caractéristiques de rapports sociaux
et relèvent de logiques d’ensemble. Associées ou combinées,
les échelles d’analyse micro-méso-macro peuvent être
convoquées pour mieux comprendre l’activité de travail, les
situations concrètes et les acteurs salariés mus par des enjeux
identitaires, sans omettre ni les effets de structure et de
conjoncture ni leur perception subjective du travail (Durand et
Gasparini, op. cit.).
Ainsi, les politiques de gestion des vendeurs d’articles de
sport, des entraîneurs sportifs ou des responsables d’équipement
sportif résultent non seulement des normes imposées « par le
haut » (direction de magasins, maisons mères du réseau
succursaliste, président de club ou de comité régional, direction
des services des sports…) mais aussi des normes produites dans
l’espace propre de l’organisation. L’analyse de la situation de
travail n’a de sens qu’à la condition d’être mise en relation avec
la structure plus générale qui la détermine. Dit autrement, le
comportement du salarié (tout comme celui du client dans une
relation de service), dans une situation de travail à l’intérieur
d’une entreprise sportive, ne peut être saisie qu’en l’articulant
avec la structure néo-capitaliste de la société qui influence les
conditions de travail et les formes d’emploi.


4. De la compétence « sportive » au corps au travail

L’analyse de l’activité de travail dans les organisations
sportives pouvant d’une part mettre en jeu le corps comme
référent identitaire et, d’autre part, tirer profit d’un « capital
corporel » est relativement récente. Les métiers du sport ont en
commun de valoriser la possession d’une compétence sportive
qui semble fonctionner comme un « capital » (Bourdieu, 1984).
Cette compétence s’accumule au travers d’opérations
17
d’investissement dans le sport : expériences de pratiquant
sportif, participation à des compétitions. Elle se transmet par le
7biais d’un héritage familial qui permet de dégager des profits
selon l’opportunité qu’a son détenteur d’opérer des placements
les plus rentables. Dans un chapitre intitulé « Les ambiguïtés de
la compétence », Pierre Bourdieu (1989) expliquait que la
consécration quasi magique des compétences techniques par le
biais des titres scolaires ou des certificats consacre en fait les
compétences sociales, et ce d’autant plus que l’on monte dans la
hiérarchie sociale. La notion de compétence peut alors être
entendue non seulement comme un ensemble de connaissances
professionnelles et de savoir-faire en situation de travail mais
aussi comme un ensemble de propriétés sociales des individus
et un « savoir-être » au sens d’un ensemble de dispositions
acquises socialement. Associé à la possession d'un réseau de
relations constitué au cours et grâce à la trajectoire sportive des
salariés de l’emploi sportif, ce capital corpo-sportif peut se
présenter sous un état incorporé (le "physique" et "l'allure" du
sportif, au sens du "physique de l'emploi", sorte de "capital
8corporel" ou physique) et sous un état "institutionnalisé" ou
objectivé (les titres sportifs, les participations à diverses
rencontres sportives, etc.). Pierre Bourdieu (1984 : 188)
rappelait que « le marché sportif est au capital physique des
garçons ce que le cursus des prix de beauté et des professions
auxquelles ils ouvrent – hôtesse, etc. – est au capital physique
des filles ». Le secteur sportif semble alors fonctionner comme
un « marché » dans lequel circulent des formes spécifiques de
capital. Et le taux de rendement des différentes espèces de
capital possédées par un individu à la recherche d’un emploi

7 Les enquêtes réalisées auprès des vendeurs d’articles de sport
révèlent que la majorité de leurs parents sont pratiquants sportifs ou
anciens sportifs, ce qui favorise la familiarisation précoce avec les
objets et les équipements sportifs nécessaires à la pratique – cf.
GASPARINI W., PICHOT L., op. cit.
8
Voir notamment MICHON B. (1984), « Capital corporel et stratégies
èsociales : le cas des étudiants en E.P.S », Actes du VIII symposium
international de l'I.C.S.S., Sports et sociétés contemporaines, Paris,
Société française de sociologie du sport, p. 539-548.
18
varie selon les champs, leur logique interne et leur degré
d’autonomie/hétéronomie. Le capital spécifique (ici, sportif) est
une compétence convertible non seulement dans plusieurs
secteurs de l’emploi sportif mais aussi dans les entreprises qui
tirent un profit de l’apparence physique de leurs salariés
(Hidri, 2008 et 2009 ; Hidri et Bohuon, 2009).


5. Les régimes d’objectivation de l’emploi et du travail
dans le secteur du sport

Les contributions présentées dans l’ouvrage semblent
instructives de l’évolution des manières d’aborder et de faire la
sociologie du travail dans le secteur du sport.
En effet, les premiers travaux sectoriels relatifs aux emplois
sportifs intègrent des données structurelles qui sont directement
liées aux formes d’organisation du travail et aux secteurs
classiques (en référence à la segmentation usuelle qui distingue
secteur marchand, secteur associatif et secteur public). Inspirés
d’une tradition sociologique classique, les premiers travaux sur
l’emploi sportif privilégient les schèmes d’intelligibilité
causaux et voient dans les formes d’organisation et les
structures sociales les déterminations des statuts d’emplois, des
emplois occupés, des manières d’être au travail, des identités
professionnelles. Il faut dire que la sociologie du sport en
France, postérieure à la sociologie du travail, est fortement
marquée par l’école structuraliste (Callède, 2007) qui a formé
bon nombre des chercheurs participant aux premières
9recherches sur l’emploi et le travail dans le secteur sportif . De
manière récente et encore très marginale, des approches
conventionnalistes (Lima et Mossé, 2010) éclaircissent et
qualifient les dynamiques à l’œuvre sur le marché très segmenté
du travail des professionnels du sport ainsi que les manières
dont s’établissent les compromis et les systèmes d’attentes
réciproques entre les différents acteurs du monde des sports

9 Notamment ceux qui participent aux travaux du Réseau universitaire
d’observation et de prospective de l’emploi sportif (RUNOPES) au
début des années 2000.
19
(employeurs, recrutés, représentants professionnels et bénévoles
des univers sportifs…). Ce faisant, il est possible d’apprécier les
ressorts de la transformation des vocations ou des passions pour
le sport en professions durables.
Depuis le début des années 1990 et la professionnalisation
des filières de formation en STAPS, les enquêtes d’insertion,
visant autant à légitimer les choix politiques institutionnels qu’à
mieux connaître les champs d’insertion et les débouchés
professionnels, n’ont cessé d’identifier les modalités d’accès à
l’emploi. Le schéma d’analyse emprunté repose sur une relation
formation-emploi pensée de manière linéaire et quelque peu
restrictive. Très vite, le focus réglé sur la seule dimension de
l’accès à l’emploi est déplacé et intègre les formations
complémentaires, les réseaux à caractère professionnalisant, les
réseaux de sociabilité, les réseaux sportifs de type associatif,
etc., qui concentrent aussi des ressources essentielles de l’accès
à l’emploi sportif. Progressivement, la valeur d’usage des
diplômes est questionnée et l’illusion d’une stricte linéarité
entre formation et emploi est peu à peu rompue. Les approches
fixistes se concentrant tantôt sur les formations, tantôt sur les
emplois occupés avec des liens de causalité linéaires sont peu à
peu dépassées. Défini de manière prescriptive par le contenu
des postes et des savoirs requis, l’emploi dans le secteur du
sport demeure partiellement intelligible aussi longtemps qu’il
n’est pas saisi à travers les situations de travail, de plus en plus
fragmentées. La rupture et le déplacement qui s’opèrent
concernent aussi bien les niveaux d’analyse – des niveaux
macro et méso vers le niveau microsociologique – que la
dimension spatiale irréductible à la seule sphère d’activité du
travail mais comprenant d’autres sphères périphériques. En
prise avec l’hypothèse de l’implication subjective de l’individu
social au travail (Sainsaulieu, 1987 ; Courpasson, 2000 ;
Dubar, 2005) et des ressources potentiellement engageables et
engagées, le déplacement se traduit par une approche plus
compréhensive du travail dans le sport qui envisage
l’appréciation du travail et de l’activité comme un construit
social (Wipf et al., 2008). Ce construit social inclut les
représentations de soi, de l’autre, de la hiérarchie, du travail, de
l’excellence et des compétences légitimes (Dupray et al., 2003).
20
C’est ce qui nous amène à faire le constat que la définition et la
perception des compétences, tout comme les conditions de leur
reconnaissance, concentrent les débats autour de l’identité au
travail (Brochier, 2002 ; Cavestro et al., 2007 ; Causer et
al., 2009).
La prise en compte de l’individu social au travail
(Gasparini, 2007) n’est pas sans lien avec l’imposition d’un
nouveau vocabulaire pour désigner le professionnel, une
nouvelle figure du professionnel s’imposant dans toutes les
sphères d’activité professionnelle (Ropé et Tanguy, 1993). A
partir de cette figure du professionnel sont mises en avant des
catégories de dispositions privilégiant des qualités « sociales »
et « relationnelles » (ne parle-t-on pas de plus en plus de
compétence « relationnelle ») qui échappent aux déterminations
professionnelles, s’étant construites pour une large part dans
d’autres espaces de socialisation.


6. Déplacements des regards et adaptations
méthodologiques

Sous la prédominance des jugements valorisant les qualités
relationnelles, la tentation devient grande de voir une réalité
substantielle des compétences et d’évacuer une vérité relative, à
contextualiser sur des temps courts et des temps longs,
notamment à prendre en compte les trajectoires professionnelles
et sociales des individus (Coutrot et Dubar, 1992). La posture
réflexive invite en effet à tenir compte des dimensions
temporelles – temps court et temps long – dans les analyses du
travail sportif et dans la compréhension du processus de
construction du travail. Les expériences de terrain et les
observations du travail sportif, en particulier les métiers qui
engagent le corps dans l’action professionnelle, obligent à
comprendre les articulations entre les dispositifs techniques et
les êtres humains qui interagissent avec eux. Des exemples sont
éclairants tels que le secteur du commerce d’articles de sport où
la vente place le vendeur en face à face avec le client avec une
relation médiée par l’objet plus ou moins technique à vendre, ou
encore le secteur de l’encadrement sportif qui place le
21
professeur ou le moniteur en face d’un public qui interagit avec
lui, avec une médiation possible par l’appareil selon les
activités sportives, ou que l’on pense encore différemment à la
production de performance par l’engagement corporel des
sportifs professionnels.
Les forces de structuration de l’activité de travail ne
sauraient cependant être réduites aux seules interactions
physiques présentes. Leur nature trouve leur origine dans des
dispositifs matériels et symboliques qui ont une histoire elle-
même à décrypter. A ce jour, rares sont les démarches
sociologiques ou anthropologiques dans le sport qui
appréhendent les séquences de travail in situ, ou encore des
analyses relevant de la pragmatique sociologique, partant des
réseaux sociotechniques pour aller vers des problématiques
relatives à la violence au travail, aux identités au travail quand
il est question par exemple de responsabilité, d’encadrement, de
reconnaissance de soi. L’ouvrage collectif Sociologie du travail
et activité paru chez Octarès (Bidet et al., 2006) ouvre des
perspectives d’analyse intéressantes dans cette direction.
La nécessité de déplacer le curseur de l’interprétation des
activités de travail nous conduit à des passages obligés, à un
questionnement notamment sur la place et la définition de la
compétence et à des adaptations méthodologiques.
La mise en cohérence des « trajectoires subjectives », des
« mondes vécus du travail » et des « conceptions du savoir
professionnel » dessine des logiques subjectives reliant le sens
accordé au travail, l’anticipation du parcours professionnel et
les croyances sur les savoirs utiles (Dubar et Tripier, 1998). Ces
logiques qui constituent des dynamiques professionnelles, peut-
être des parcours typiques d’emploi-formation, sont liées à des
croyances subjectives sur le travail. Ancrées dans l’expérience
de travail, ces croyances sont certes reliées à des formes de
socialisation professionnelle, mais elles s’enracinent aussi dans
des expériences de vie extraprofessionnelles. Elles engagent de
manière inéluctable des jugements sociaux sur les compétences,
sur un ensemble de qualités perçues, de propriétés corporelles
en particulier.
Si la compétence peut être définie comme le produit d’une
rencontre entre certaines qualités personnelles de l’individu et
22
un éventail large d’expériences (Monjardet, 1987), elle est une
catégorie pratique qui connote un rapport social entre trois
phénomènes qui sont eux-mêmes des construits sociaux : les
propriétés individuelles ou collectives d’ordre cognitif, affectif
et éthique des individus, des situations-problèmes appelant le
travail humain, et la reconnaissance à la fois du caractère adapté
et réussi des conduites et de la légitimité des individus à les
adapter (Demailly, 1994). Autant reconnaître que la dimension
pratique et subjective de la compétence peut faire l’objet d’un
travail de construction symbolique, par des professionnels
visant à établir la légitimité d’un ensemble de propriétés
données (ou ressources) mobilisées pour l’exercice de l’activité
professionnelle. La légitimité de ce que fait le professionnel est
constamment en jeu dans la définition de l’activité de travail.
Plus encore, la légitimité de ce qu’il est et de ce qu’il
représente. Comme l’a si bien dit Everett Hughes (1996), le
travail est toujours un drame social où se jouent la définition et
la reconnaissance sociale de soi.
Les expériences de travail vécues et projetées concentrent
ainsi un rapport au travail construit, des manières dominantes
d’envisager l’activité de travail, des appartenances et des
revendications professionnelles, mais plus largement des
relations entre les acteurs sociaux. Pour comprendre ce
processus de qualification sociale, les mobilisations des acteurs
sont considérées dans des formes d’organisation du travail
largement reconfigurées et redéfinies où les relations entre
employeurs et employés mais aussi entre collaborateurs ne sont
pas équivalentes.
Le cadre de référence de l’acte de travail est ainsi amené à
être déplacé : ce qui se joue au travail – l’implication, la
mobilisation, la reconnaissance – dépasse les frontières
physiques de l’espace de travail et fait intervenir des catégories
de perception, des registres de valeurs, des positions éthiques
minimales qui trouvent leur origine ailleurs qu’au travail
(élargissement des cadres de perception de l’action). Outre la
question sous-jacente de la place et de la valeur attribuées au
travail, le sens de ce déplacement semble révéler l’importance
et la reconnaissance des registres de valeurs et des
croyances des professionnels. Au fond, la préoccupation des
23
acteurs sociaux est d’identifier ce qui fait sens pour la
« communauté » de travail, le collectif de travail, ce qui fonde
l’identité du collectif.
L’entreprise visant à qualifier l’activité de travail dans le
sport par les prismes de la compétence et de l’emploi comme
catégories d’analyse socialement construites, doit permettre de
résister aux déformations des prismes des jugements de soi sur
soi et sur les autres. La démarche invite à saisir des
configurations complexes, c’est-à-dire à penser ensemble les
parcours de vie jalonnés par les socialisations, les identités
individuelles et collectives, les interactions sociales et les effets
de structure.
Les différentes contributions et les analyses proposées des
activités de travail dans le sport ont pour objectif d’offrir les
clés de lecture pour objectiver l’intériorisation des structures
objectives et l’extériorisation des propriétés subjectives, en
s’attachant aux conditions de production de ces activités
travaillées, leurs expressions concrètes, ainsi qu’à leurs
finalités. S’agissant des activités de travail dans le sport qui
vantent certaines dispositions incorporées et qui placent
l’analyse sous le registre de la vocation et des socialisations
premières, ou différemment qui insistent sur les pesanteurs et
les déterminismes économiques du marché explicatifs de
comportements fatals (obligés), nous nous efforcerons de
reconstruire les principes collectifs de l’action et du travail dans
leurs dimensions dynamique, conflictuelle et hiérarchique. Dans
cette optique, la posture adoptée entre engagement et
distanciation doit nous permettre de saisir ces principes dans
leur complexité symbolique et matérielle, c’est-à-dire de se
départir des normes et réalités sociales spécifiques à l’espace
étudié qui influencent tout autant les conditions d’accès au
terrain du chercheur que les interprétations qui peuvent être
faites des données recueillies.
Pour démêler ces nœuds, le recours aux différents niveaux
du social – macro/méso/micro – s’est avéré certainement fertile.
Les croisements de méthodes d’investigation plurielles
(enquêtes quantitatives caractérisant la morphologie sociale et
les structures de travail, enquêtes qualitatives menées par
entretiens, observations ethnographiques...) sont féconds pour
24
traiter de la question du sport au travail. Dans cette direction,
les opérations de désignation des compétences idoines dévoilent
les formes d’organisation du travail, les relations au travail, les
identités de groupes de professionnels, les identités sociales
définies variablement par le travail.


7. Présentation de l’ouvrage
Les contributions présentées tendent à identifier et
comprendre les nouvelles formes d’organisation du travail et les
ressorts qui président notamment à la mise en œuvre de (micro)
collectifs de travail, qui régissent les principes collectifs de
l’activité de travail. Pour atteindre les objectifs précédemment
mentionnés selon les orientations épistémologiques, théoriques
et méthodologiques avancées, l’ouvrage est structuré en trois
temps.
La première partie de l'ouvrage apporte des clarifications
concernant les notions centrales – travail, emploi, activité,
compétence – de la sociologie du travail souvent utilisées
indistinctement, et montre la nécessité du recours aux
différentes échelles d'analyse – macro à micro – pour objectiver
le travail et l’évolution de ses formes dans le temps. Plutôt que
de renvoyer dos à dos le moment objectiviste et le moment
subjectiviste, les trois contributions mettent en évidence leur
nécessaire articulation. En effet, le texte de Michel Lallement
examine les variations sémantiques autour des notions de
travail, emploi et activité. Ce faisant, sa mise en ordre socio-
historique est éclairante de l’analyse du travail. Elle dévoile les
enjeux de connaissance autour du travail en décryptant la
polysémie des significations dont elle est l’objet. Ne cédant ni à
la tentation d’une définition légitime du travail et de son sens
social, ni à la facilité de reprendre à son compte les oppositions
constituées entre les branches de la sociologie du travail,
l’auteur parcourt les territoires et objets sociologiques propres
au travail, avant de proposer une piste de recherche théorique
invitant au mode de pensée relationnel pour dépasser le clivage
stérile entre les notions largement usitées.
25
Dans le second texte, Sylvie Monchatre s’emploie à révéler
les usages sociaux de la notion de compétence. Prenant place
dans un contexte récent de mobilité des structures productives,
le recours à la compétence traduit le renouvellement des formes
d’engagement dans l’activité de travail qui masquent
l’incorporation de prescriptions de comportements parmi
lesquels une discipline d’apprentissage. Au cœur des politiques
et des instrumentations encadrant le travail, les mobilités et les
apprentissages, l’auteur montre que la compétence et ses usages
sociaux constituent un analyseur privilégié de l’éclatement des
lieux et des formes de mobilisation du travail et pour le travail.
Pour clore cette première partie, Pascal Ughetto souligne le
renouvellement des analyses classiques en sociologie du travail,
venu du développement d’une sociologie pragmatiste de
l’activité, susceptible d’être articulée avec un intérêt pour
l’instrumentation gestionnaire de l’activité. Cette perspective
trouve un terrain d’application en dehors du domaine de
l’entreprise. Une illustration en est ainsi donnée dans le
domaine du travail associatif ainsi que dans le secteur du sport.
En entrant dans l’analyse par l’activité structurée, l’auteur
appréhende le travail comme « activité en train de se faire »,
avec ses démêlés, ses contraintes, les ressources inhérentes aux
dispositifs et aux acteurs, en somme avec l’ensemble des
conditions d’exercice de l’activité. S’agissant du processus de
reconversion professionnelle du sportif de haut niveau, l’auteur
démontre que la structuration organisationnelle s’appuie sur
l’activité structurée par les travailleurs qui définissent
partiellement l’environnement de travail et les finalités
poursuivies.
La seconde section de l’ouvrage propose des textes qui
s’intéressent aux univers de travail du sport ou en lien étroit
comme l’éducation physique et sportive. Plus précisément, les
approches présentées s’attachent à comprendre ce qu’est « être
compétent » dans le sport, les ressorts de l’appréciation des
compétences attendues par les professionnels du sport.
Dans le premier texte, Pascal Bauger examine le processus
d’institutionnalisation des emplois dans le sport à travers tout
un travail social de définition, de désignation et de
symbolisation des groupements de professionnels du sport. En
26
comparant les secteurs d’activité publics, privés associatifs et
privés marchands et en prenant la phase de recrutement comme
moment d’objectivation, l’auteur montre comment la
« sportivisation » des qualifications et des compétences se
constitue autour d’un capital sportif spécifique où pèsent à la
fois l’expérience vécue du pratiquant et les croyances des
recruteurs sur le monde du sport. Ce faisant, le processus de
qualification du salarié enferme des constructions sociales qu’il
convient d’analyser comme le produit d’une lutte identitaire
entre acteurs ayant des intérêts divergents à donner une
définition légitime de l’emploi sportif.
Dans le contexte de l’organisation des institutions scolaires,
Christelle Marsault s’applique à montrer comment l’ordre local
prend appui sur la décision collective et, en particulier,
comment l'éthique professionnelle devient centrale dans le
registre des compétences attendues. L'analyse des débats au sein
des équipes autour du programme d'activités permet d'étudier
l'articulation entre l'éthique personnelle et les valeurs
collectives inscrites dans le contexte local. A partir du concept
d’étayage, l’auteure montre comment se construisent les vertus
éducatives attribuées aux pratiques sportives dans le cadre du
métier de professeur d’éducation physique et sportive. Par-delà
la valeur éducative attribuée aux pratiques sportives enseignées
et la reconnaissance collective des valeurs incorporées par les
enseignants, l'éthique professionnelle se renforce autour de
valeurs partagées lors d'épreuves collectives qui questionnent
les convictions initiales.
Le troisième texte écrit par Nicolas Lefèvre décortique le
processus de régulation du marché du cyclisme professionnel.
En rupture avec la perspective physicaliste et techniciste
naturalisant les compétences, l’analyse saisit les conditions
d’encastrement des compétences dans la dimension sociale du
travail, c’est-à-dire dans une économie plus globale des rapports
sociaux dans lesquels elles prennent toute leur valeur. A la
lecture d’une économie des rôles au sein du groupe, les
conditions de reconnaissance et la mise en œuvre des
compétences professionnelles des cyclistes éclairent la
régulation de ce marché du travail appréciée par les
27