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Les conservateurs et le travail

De
170 pages
Ce numéro présente l'assaut que les conservateurs ont mené sur le syndicalisme comme une reformulation de la notion de liberté individuelle sur le lieu de travail, selon une tactique reposant essentiellement sur une transformation de la vision que les salariés eux-mêmes ont de leurs droits et de leurs devoirs, avec un succès indéniable. Le géant de la distribution Wal-Mart, les avocats "anti syndicalistes" sont ainsi analysés.
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POLITIQUE POLITIQUE
AMÉRICAINE AMÉRICAINE
N°20
N°20
La domination des conservateurs depuis plus de trente ans a
eu des conséquences fondamentales sur les relations sociales
aux États-Unis et, plus précisément, sur le rapport entre Les
inégalités et démocratie. Ce numéro présente l’assaut mené par
les conservateurs sur le syndicalisme comme une reformulation conservateurs
de la notion de liberté individuelle sur le lieu de travail. Bien
loin de se limiter à une attaque frontale contre les bastions et le travail
progressistes, la tactique conservatrice repose essentiellement
sur une transformation de la vision que les salariés eux-mêmes
ont de leurs droits et de leurs devoirs. Son succès est indéniable : La crise du syndicalisme
la culture anti-syndicale est maintenant bien installée dans le
monde du travail américain. Ce sont les différents aspects de
cette tactique, ainsi que ses conséquences, qui sont abordés
dans ce numéro. Les pratiques sociales de Wal-Mart, le géant La démocratie dans l’entreprise
américain de la distribution, et l’émergence d’une profession
aussi particulière que celle des avocats « anti-syndicalistes » sont
analysées. L’affaiblissement des contre-pouvoirs au sein du monde
du travail, y compris dans la fonction publique, ainsi que l’échec Le Living Wage Movement
d’une réforme syndicale portée par Obama illustrent l’emprise
des conservateurs au niveau national. Les réformes progressistes
viennent maintenant « du bas », des autorités locales, comme en
témoigne le mouvement pour un « salaire décent » (living wage
movement).
ISBN : 978-2-336-00203-3
18 €
POLITIQUE
AMÉRICAINE
Les conservateurs et le travail
N°20

Directeurs de la publication Conseil scientifique
et rédacteurs en chef Suzanne BERGER, directrice, M.I.T. International Science and
Technology Initiatives, Massachusetts Institute of Technology François VERGNIOLLE
Bruce CAIN, professeur de science politique, University of
DE CHANTAL California, Berkeley
Jack CITRIN, professeur, Institute for Governmental Studies,
University of California, Berkeley
Alexandra DE HOOP SCHEFFER
John D. DONAHUE, professeur, Center for Business and
Government, John F. Kennedy School of Government, Harvard
University
Jean-Pierre DUPUY, professeur, Stanford University, École
Comité de rédaction Polytechnique
Daniel BÉLAND John E. ENDICOTT, président de l’université Woosong, Corée
du Sud Professeur à l’Université de la
Stephen J. FLANAGAN, vice-président, Center for Strategic and
Saskatchewan International Studies (CSIS)
Francis FUKUYAMA, professeur, School of Advanced
International Studies, Johns Hopkins University Anne-Lorraine BUJON
William A. GRAHAM, doyen, Harvard Divinity School, Harvard
DE L’ESTANG University
Laurent L. JACQUE, directeur, International Business Relations Institut des hautes études
Program, Fletcher School of Law and Diplomacy, Tufts
sur la justice University
Charles O. JONES, professeur émérite de science politique,
université de Wisconsin-Madison Frédérick DOUZET
Robert O. KEOHANE, professeur, Department of Political
Université de Paris VIII Science, Duke University
Charles A. KUPCHAN, professeur, Department of Government,
Georgetown University Denis LACORNE
David MAYHEW, professeur, Yale University
Centre d’études Sidney MILKIS, professeur, Miller Center, University of Virginia
et de recherches internationales William R. MOOMAW, directeur, International Environment and
Resource Policy Program, Fletcher School of Law and (CERI Sciences-Po)
Diplomacy, Tufts University
Joseph S. NYE, ancien doyen, John F. Kennedy School of
Government, Harvard University Vincent MICHELOT
Robert B. REICH, ancien secrétaire au Travail, professeur,
Institut d’études politiques de Lyon University California, Berkeley
William RICHARDSON, gouverneur du Nouveau-Mexique
Saskia SASSEN, professeur, Department of Sociology, University
of Chicago
James R. SCHLESINGER, ancien secrétaire à la Défense,
directeur de la publication, The National Interest
Dimitri K. SIMES, président, Nixon Center
Anne-Marie SLAUGHTER, ancienne doyenne, Woodrow Wilson
School of Public and International Affairs, Princeton University
Ezra SULEIMAN, directeur, Program in European Politics and
Society, Princeton University
Serge SUR, professeur, université de Paris-Panthéon-Assas
Bruno Tertrais, maître de recherches, Fondation pour
la Recherche Stratégique
Dali Yang, doyen, Department of Political Science, 28, rue
Étienne Marcel University of Chicago























Revue publiée avec le soutien du Centre National du Livre
et en partenariat avec l’Institut des Amériques




L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-00203-3
EAN : 9782336002033
POLITIQUE AMÉRICAINE, N°20

SOMMAIRE
Éditorial ................................................................................................. 7
Alexandra de Hoop Scheffer et François Vergniolle de Chantal

Introduction
LLLLeeeessss ccccoooonnnnsssseeeerrrrvvvvaaaatttteeeeuuuurrrrssss eeeetttt lllleeee ttttrrrraaaavvvvaaaaiiiillll aaaauuuuxxxx Éttttaaaattttssss----UUUUnnnniiiissss ::::
combats, idées, pratiques ...................................................................... 1 11
Jean-Christian Vinel

Wal-Mart, John Tate et le combat pour une Amérique sans syndicats….15
Nelson Lichtenstein
L’opposition au syndicalisme est un élément crucial de la culture d’entreprise de Wal-Mart, société qui va
profondément transformer l’industrie de la distribution. Issue du sud rural, où elle est créée en 1962,
Wal-Mart s’appuie sur une stratégie très élaborée pour s’implanter dans les banlieues américaines sans
pour autant accepter l’action collective de la part de ses salariés. La contribution de John Tate, avocat
spécialiste du droit du travail, sera déterminante à cet égard. Dans les années 1970, ce dernier élabore un
répertoire qui comprend trois éléments essentiels : construire un esprit d’entreprise rappelant ; mettre en
place un plan retraite qui récompense la loyauté des salariés, et enfin utiliser la « liberté d’expression » que
le droit du travail américain reconnaît aux managers au cours des campagnes syndicales, pour décrire les
syndicats comme des organisations corrompues et incapables d’améliorer les salaires ou les conditions de
travail des employés. Le succès de cette stratégie est visible aujourd’hui : aucun syndicat n’a réussi à
s’implanter dans les quelque 5,000 magasins Wal-Mart.

Défendons les urnes ! Le débat sur l’Employee Free Choice Act (EFCA)
et le combat conservateur pour la démocratie au travail ......................... 4 47
Joseph A. McCartin et Jean-Christian Vinel
À la croisée de l’histoire des représentations et de l’histoire politique, cet article pose les premiers jalons
d’une histoire de la désyndicalisation insérée dans l’histoire de la démocratie aux États-Unis. En partant
d’une analyse des débats portant sur la proposition de réforme du droit du travail intitulée Employee Free
Choice Act en 2008-2009, cet article montre comment, depuis les années 1950, les conservateurs ont
combattu l’idéal de la démocratisation de l’usine et la liberté syndicale héritée du New Deal par une autre
conception de la démocratie au travail. Pour les hommes d’affaires, avocats et économistes conservateurs,
la démocratie au travail implique pour chaque salarié le libre accès à l’emploi et la négociation
individuelle des conditions de travail sans pression ou intervention syndicale. Derrière ce combat
idéologique se trouve un enjeu essentiel : le financement électoral.

De New York à Madison :
Le workfare et la remise en cause du service public ................................ 6 69
John Krinsky
Cet article montre comment les réformes du workfare menées dans les années 1990 pèsent dans le débat
actuel sur les agents publics aux États-Unis. Il montre combien, à New York, la spécificité de la
construction institutionnelle du syndicalisme, l’abandon d'une critique forte des programmes d’assistance 4 Sommaire
par les associations de défense des pauvres et enfin la réorganisation de la fonction publique depuis les
années 1990 ont conjointement participé à la détérioration des conditions du travail dans le secteur
public et posé les jalons d’une remise en cause du statut et des droits des agents publics dont on voit toute
l’importance aujourd’hui au Wisconsin.

Teach for America… et contre le syndicat ? ............................................ 8 89
Maud Simonet
Créée en 1990 par une jeune diplômée de Princeton, Teach for America (TFA) est une association qui a
pour mission de recruter et de former des jeunes issus des meilleures universités pour enseigner pendant
deux ans dans les écoles publiques des zones urbaines les plus défavorisées. Cet article montre comment
ce programme « civique » questionne de l’intérieur du système éducatif public le pouvoir des syndicats
enseignants.

La lutte pour un salaire décent (living wage).
Force et faiblesse d’un mouvement progressiste
face à l’offensive conservatrice ............................................................. 103
Isabelle Richet
Le mouvement pour un salaire décent est apparu en 1996 à Baltimore et s’est développé dans le pays
autour de sa revendication pour un salaire correspondant au niveau de vie réel dans les différentes
régions. Le mouvement s’est appuyé sur une mobilisation à la base, au niveau local et a réussi à rassembler
différentes forces progressives, comme des syndicats de gauche, des associations d’action locale telles que
ACORN, et des forces religieuses progressives. Alors que le mouvement atteignait son but dans de
nombreuses villes, il devint la cible d’une attaque concertée par les forces conservatrices les plus radicales,
déterminées à détruire toute force porteuse d’une action progressive dans le pays.

Revue critique
Lawrence Richards,
Union-Free America, Workers and Antiunion Culture. ........................... 123
Gabriel Lattanzio

UUUUnnnn bbbbrrrraaaassss ddddeeee ffffeeeerrrr ffffeeeeuuuuttttrrrréééé ???? LLLLeeee hhhheeeeuuuurrrrtttt eeeennnnttttrrrreeee llll’’’’aaaaddddmmmmiiiinnnniiiissssttttrrrraaaattttiiiioooonnnn BBBBuuuusssshhhh
et le gouvernement Shamir (1991-1992) ............................................. 133
Pascal de Crousaz
Au début des années 90, l’administration Bush Sr. et le gouvernement israélien nationaliste d’Itzhak
Shamir s’affrontèrent sourdement sur la poursuite de la construction de colonies dans les territoires
occupés, perçue à Washington comme obstacle au processus de paix. On découvrira dans cet article à
quel point le bras de fer est allé loin, mais aussi les limites de ce que pouvait obtenir une administration
pourtant résolue à faire prévaloir les intérêts américains, fût-ce au prix d’un heurt frontal avec Israël. Ce
retour sur une crise aujourd’hui relativement oubliée est éclairant pour appréhender le comportement de
l’Administration Obama face à la coalition de Benyamin Netanyahou.

Livres signalés .................................................................................... 155

Chicago : le moment 68......................................................................................................... 155
Par Caroline Rolland-Diamond
POLITIQUE AMÉRICAINE, N°20 Sommaire 5
L’intermédiation en question. Finance et politique aux États-Unis de Clinton à Obama ......... 157
Par Christine Zumello

Le monde selon Obama ......................................................................................................... 159
Par Zaki Laïdi

Abstracts ............................................................................................ 163


POLITIQUE AMÉRICAINE, N°20
Éditorial
ALEXANDRA DE HOOP SCHEFFER
ET FRANÇOIS VERGNIOLLE DE CHANTAL*
Ce numéro de Politique américaine traite essentiellement d’un sujet
peu visible ou mal compris, la profonde reformulation des relations
sociales aux États-Unis dans le contexte de la domination conservatrice
contemporaine. Dans le pire des cas, la perception française se limite à
une série de clichés sur l’inégalité soi-disant « inhérente » à la société
américaine, ou bien se contente de prendre acte de la défaite des
syndicats et des forces progressistes en gros depuis les années quatre-
vingt.
Le dossier coordonné par Jean-Christian Vinel, maître de conférences
à Paris 7, permet d’aller au-delà de ces images caricaturales et restitue
toute la complexité des phénomènes à l’œuvre tout en les inscrivant dans
une problématique plus générale. On a trop souvent tendance à opposer
l’histoire politique – celle des grands hommes – et l’histoire sociale – celle
des grèves et des combats de classes. Or, le pari méthodologique sur
lequel repose ce dossier est précisément inverse. Il s’agit en effet de
montrer à quel point le travail est un enjeu puissamment politique, ne
serait-ce que parce que son histoire récente aux États-Unis s’inscrit
pleinement dans les dynamiques que les historiens du politique cherchent
à explorer, le rôle de l’État dans la société, les mobilisations sociales (de
droite comme de gauche), les évolutions partisanes, les conséquences de

* Alexandra de Hoop Scheffer est directrice France du German Marshall Fund of the
United States. François Vergniolle de Chantal est maître de conférences à l’université de
Bourgogne (Dijon). 8 Alexandra de HOOP SCHEFFER et François VERGNIOLLE de CHANTAL
la croissance des inégalités, et sans doute ni plus ni moins que la
démocratie elle-même. Autrement dit, les problématiques sociales des
cinq contributions de ce dossier nous parlent du politique et de son
développement aux États-Unis. Plus précisément, les auteurs rassemblés
dans ce numéro nous permettent de mieux comprendre comment le
rapport démocratie et inégalités sociales s'est transformé au cours des
trente dernières années.
En 2002, l’éditorialiste du New York Times Paul Krugman publiait un
article maintenant connu où il dénonçait le retour à un Gilded Age : tout
èmecomme la fin du 19 siècle, la croissance économique allait de pair avec
1une inégalité croissante et des tensions montantes . Cette situation est
concomitante d’un affaiblissement des syndicats dans l’ensemble du pays
et plus généralement du système de régulation fordiste traditionnel. What
Do Unions Do ? était le titre d’un livre de 1984 publié par deux
sociologues James L. Medoff et R.B. Freeman. La réponse apparaît
maintenant clairement : les syndicats permettent d’augmenter les salaires
et en ce sens de soutenir la croissance économique. Les new dealers
étaient convaincus des bénéfices de l’augmentation des salaires. Pour eux,
le travail était un vecteur d’intégration sociale par la consommation d’où
le rôle déterminant des conventions collectives négociées « de bonne foi »
(bargain in good faith) selon les termes de la loi Wagner. La
mondialisation remet bien sûr en cause cet équilibre traditionnel, mais
l’affaiblissement syndical est lui le résultat d’une véritable guerre
politique menée par les conservateurs. Nelson Lichtenstein décrit la
montée d’une profession fort particulière, celle des avocats spécialisés
dans la suppression de tout syndicat au sein des entreprises. En prenant
l’exemple de Wal-Mart et de John Tate, un pionnier en la matière, il
montre l’efficacité redoutable de ce type de démarche, notamment dans
un contexte politique national où les contre-pouvoirs, tel le National
Labor Relations Board, sont affaiblis. Dans l’article suivant, Jean-
Christian Vinel et Joseph A. McCartin se penchent sur le tout dernier
chapitre dans cet amoindrissement du cadre légal national, le débat
autour du « Employee Free Choice Act ». Ce texte était censé faciliter
l’adhésion aux syndicats, mais il se heurta à une offensive des
conservateurs qui, à cette occasion, mirent en avant une définition
précise de la façon dont ils envisagent la démocratie sur le lieu de travail.
Les deux textes qui suivent portent sur des études de cas plus précises.
John Krinsky se penche lui sur la gestion du workfare dans la fonction
publique new yorkaise. La mise en œuvre de cette obligation fédérale –

1. Paul Krugman, « For Richer », New York Times Magazine, 20 octobre 2002.
POLITIQUE AMÉRICAINE, N°20 Éditorial 9
depuis 1996 – s’est faite avec l’accord des syndicats, soucieux d’éviter
toute confrontation majeure. Mais le workfare a créé un groupe de
travailleurs placés ni plus ni moins en position d’exploitation. Il sape
également le statut des employés du public et affaiblit l’influence
syndicale. La perspective est similaire dans l’article de Maud Simonet. À
partir d’entretiens qu’elle a menés, elle analyse le fonctionnement d’un
programme scolaire, le Teach for America, qui vise à faire participer de
jeunes diplômés des plus grandes universités à l’enseignement secondaire
public. Mais ce programme a des effets pervers graves, car là aussi il sape
le pouvoir des syndicats enseignants en termes de contrôle des conditions
de travail et plus largement il questionne la définition de la profession
elle-même. Le dernier texte porte sur une des dernières initiatives
progressistes dans un contexte national éminemment conservateur.
Isabelle Richet présente le mouvement pour un « salaire décent » (living
wage) qui, depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, se développe au
niveau local. Le succès relatif de cette initiative illustre la difficulté qu’il y
a à généraliser sur les États-Unis, notamment parce que les évolutions
nationales ne sont bien souvent que la partie émergée du gigantesque
iceberg américain. Dans ce cas précis, c’est au niveau local que des
coalitions originales (rassemblant des groupes religieux, des associations
communautaires et les syndicats des employés du secteur public)
préparent peut-être un nouveau chapitre dans l’histoire des relations
sociales aux États-Unis. Le dossier se termine par une revue critique.
Gabriel Lattanzio nous propose ainsi de découvrir la prégnance de la
culture antisyndicale là où on l’attend le moins : chez les salariés.

POLITIQUE AMÉRICAINE, N°20
Introduction
Les conservateurs et le travail
aux États-Unis :
combats, idées, pratiques
JEAN-CHRISTIAN VINEL*
Le 3 août 1981, le Président Reagan rompt une promesse de
campagne en s’opposant publiquement au mouvement collectif des
aiguilleurs du ciel qui vient de paralyser les aéroports du pays.
Contrairement aux engagements qu’il avait pris auprès des dirigeants du
syndicat PATCO (Professional Air Traffic Controllers Organization),
Reagan rejette en bloc les demandes des grévistes, rappelle que la loi ne
leur donne pas le droit de grève et menace de licencier tous ceux qui
n’auront pas repris le travail au bout de deux jours. Il licenciera quelque
onze mille d’entre eux le 5 août. Cette détermination, certes
impressionnante, n’est possible que parce que Reagan est prêt à redéfinir
les frontières de l’acceptable dans un conflit social : pour permettre au
trafic aérien de reprendre, il fait appel à l’armée de l’air et à des
contrôleurs en retraite. Quelques années plus tôt, Nixon, confronté lui
aussi à une grève importante des aiguilleurs du ciel, s’y était refusé,
préférant la négociation. À Moscou, où l’on suit le conflit de près, l’on
ne manque pas de s’étonner de la pugnacité du nouveau président, qui

* Maître de conférences en civilisation américaine à l’Université Paris-Diderot.
12 Jean-Christian VINEL
préfèrera par la suite dépenser de fortes sommes d’argent pour former de
1nouveaux contrôleurs plutôt que de réengager les grévistes .
Autorité de l’État, respect de l’ordre, refus de la grève comme pratique
de négociation : on trouve dans le geste de Reagan certains des schèmes
qui animent le mouvement conservateur depuis son éclosion au niveau
2local dans les années 1960 . Qu’ils soient hommes d’affaires, publicistes
ou hommes politiques, les conservateurs dénoncent depuis longtemps les
schèmes progressistes qui permirent la mise en place d’une régulation
sociale du travail à partir des années 1930, régulation dont le
3syndicalisme est la clé de voute . En échange de sa participation à l’OST,
cette régulation assure à l’ouvrier un statut social que les architectes du
New Deal surnomment « sécurité économique ». Symbolisée par le
fameux « Traité de Detroit » signé en 1950 par le syndicat de
l’automobile UAW (United Auto Workers) et General Motors, cette
régulation repose sur un équilibre délicat dans les répartitions des tâches :
l’État, au travers des lois du New Deal, érige un cadre juridique précisant
le salaire minimum et assurant le bien-être des ouvriers ne travaillant plus
(chômeurs, retraités), tandis que les entreprises négocient par la
convention collective celui des ouvriers en activité, notamment en
proposant une assurance médicale. Cet État providence ne ressemble pas
au modèle de Beveridge, mais il constitue néanmoins une rupture avec
l’homo economicus cher aux partisans de l’économie néoclassique. Qui se
souvient aujourd’hui que, dans les années 1950, les conventions signées

1. Sur la grève PATCO, voir le Daily Labor Report n° 196, 9 octobre 1981 ainsi que
Joseph A. McCartin, Collision Course: Ronald Reagan, the Air Traffic Controllers, and the
Strike that Changed America, New York, Oxford, 2011.
2. Nous utilisons ici le terme « conservateur » dans le sens que lui donne
l’historiographie américaine pour la période allant des années 1960 à nos jours. Au
cours de cette période, ce terme est fréquemment utilisé par des acteurs qui, bien
qu’appartenant à des familles différentes (libertarians, social conservatives, neo-
conservatives) se définissent comme des conservatives et estiment que le réformisme du
New Deal est leur ennemi commun. Voir notamment Romain Huret, dir, Les
conservateurs américains se mobilisent, Paris Autrement, 2008; Lisa McGirr, Suburban
Warriors, Princeton, NJ, Princeton UP, 2002; Becky Nicolaides, My Blue Heaven, ainsi
que Bruce Schulman et Julian Zelizer, dir., Rightward Bound: Making America
Conservative in the 1970s, Cammbridge, Harvard UP, 2008.
3. À ce sujet, voir Kim Philipps Fein, Invisible Hands : The rise of Conservatism from the
New Deal to Reagan (New York: Norton, 2008), et Joseph A. McCartin et Jean-
Christian Vinel, « Compulsory Unionism, Sylvester Petro and the Rise of the Anti-
Union Idea, 1955-1987 », in Nelson Lichentstein et Ellie Shermer, dir., The Right and
Labor, Philadelphia: the University of Pennsylvania Press, 2011, p.226-251.
POLITIQUE AMÉRICAINE, N°20 Les conservateurs et le travail aux Etats-Unis : combats, idées, pratiques 13
par les sidérurgistes prévoyaient un jour férié pour fêter la création des
4Nations unies ?
eAujourd’hui, au début du XXI siècle, cette régulation sociale semble
déjà fort éloignée, tout comme l’Amérique industrielle qui l’avait vue
naître. De fait, l’affrontement avec PATCO a ouvert une période où le
déclin de la pratique syndicale et de la pratique gréviste s’accélère de
manière fort rapide. Les syndicats représentaient 23% de la main-
d’œuvre en 1980, mais seulement 13,5% en 2000, dont une grande
partie dans le secteur public. Quant aux grèves, leur nombre annuel
continue de baisser, mais en tenir le compte devient difficile. Depuis
1982, en effet, le BLS ne s’intéresse plus aux conflits impliquant moins
de 1000 salariés, manipulation symbolique des statistiques qui renforce la
thèse de l’émergence d’une société postindustrielle : on ne dénombre que
540 conflits en 1988, et seulement 5 en 2009 . À Pittsburgh, où les
ouvriers sidérurgistes négociaient des rémunérations avoisinant les 70000
dollars annuels en 1979, on trouve aujourd’hui un centre commercial et
un cinéma moderne où nombre de salariés gagnaient à peine plus de
610000 dollars par an en 2000 . Quant à la fameuse usine que Ford avait
implantée au bord de la rivière Rouge pour produire le modèle T, elle fut
détruite par un incendie sans que personne s’arrête pour faire le lien entre
la disparition de cette trace matérielle du fordisme et la croissance des
inégalités dans une Amérique promise depuis Reagan à tous les espoirs de
mobilité sociale, pour peu qu’elle redéfinisse son rapport au travail et à la
libre entreprise.
Or, la disparition des institutions (au sens que la sociologie donne à ce
terme) du syndicat et de la convention collective n’est pas simplement le
produit naturel de la désindustrialisation, dont les conséquences ont

4. Sur la notion de « sécurité économique », voir Meg Jacobs, Pocketbook Politics,
Princeton, Princeton UP, 2005. Sur le « Traité de Détroit », voir Nelson Lichtenstein
Walter Reuther: the Most Dangerous Man in Detroit, Urbana, The University of Illinois
Press, 1995. Sur les conventions des sidérurgistes, voir Jack Metzgar, Striking Steel,
Philadelphie, Temple University, 2000.
5. Ces statistiques proviennent des analyses publiées chaque année par le Bureau of
Labor Statistics.
6. Steven Henry Lopez, Reorganizing the Rust Belt, Berkeley, University of California
Press, 2004, viii. Sur l’incendie qui ravagea l’usine Ford en 1999, Voir Kevin Boyle,
« Work Places: The Economy and the Changing Landscape of Labor, 1900-2000 », in
Harvard Sitkoff, dir., Perspectives on Modern America: Making Sense of the Twentieth
Century, New York, Oxford University Press, 2000, p.101-124.
POLITIQUE AMÉRICAINE, N°20 14 Jean-Christian VINEL
7largement été analysées . L’essentiel du succès de ce que l’on peut appeler
la « contestation conservatrice » au travail réside dans sa capacité à
redéfinir les groupes sociaux qui s’y enracinent et les représentations qui
y sont associées. De fait, les conservateurs n’ont eu de cesse de chercher à
leur tour à « instituer » l’économie, c’est-à-dire à diffuser des valeurs, des
normes, et des pratiques structurant le rapport des acteurs au travail.
America Works !, nous dit le nom d’une entreprise new yorkaise
spécialisée dans la formation des bénéficiaires de l’assistance publique,
lesquels doivent désormais trouver un emploi pour bénéficier de la
solidarité nationale : que l’on traduise par « l’Amérique travaille » ou bien
par « l’Amérique, ça marche », la polysémie du nom choisi par les
dirigeants de cette agence fondée en 1984 traduit bien le respect de la
méritocratie et les rêves de mobilité sociale qui animent un projet
politique et social qui fait une large part au labeur, mais rejette la figure
8sociale du travailleur aux confins de l’imaginaire social . C’est de la
naissance de ce projet et des dynamiques sociales et politiques qui
l’animent aujourd’hui, mais aussi de sa concrétisation par des combats et
des pratiques bien précis, que ce dossier souhaite rendre compte.




7. Voir par exemple Jefferson Cowie, Capital Moves, Ithaca, Cornell UP, 1996; Ruth
Milkman, Farewell to the Factory, Los Angeles, The University of California Press,
1997; Saskia Sassen, The Global City: New York, London, Tokyo, Princeton NJ,
Princeton NJ, 1991.
8. Le cas de l’entreprise America Works est analysé par Frédéric Viguier « L’Amérique,
ça marche », Actes de la recherche en sciences sociales, juin 2001, n°138, p.66-72. Sur la
disparition du travailleur de l’imaginaire social, voir aussi Jefferson Cowie, Stayin’ Alive:
The 1970s and the Last Days of the Working Class, New York, The New Press, 2010.
POLITIQUE AMÉRICAINE, N°20
Wal-Mart, John Tate et le combat
pour une Amérique sans syndicats
NELSON LICHTENSTEIN*
L’hostilité des entreprises au syndicalisme est à la fois théorique et
pratique. Depuis longtemps, les cadres dirigeants conjuguent la défense
d’une vision conservatrice des structures sociales et économiques avec des
stratégies pratiques, mises en œuvre sur le lieu de travail, pour repousser
les tentatives d’organisation des salariés aux États-Unis. Aucune
entreprise, pourtant, n’a réuni ces deux aspects du combat conservateur
avec autant de succès que Wal-Mart. En effet, le géant très controversé de
la distribution n’est pas simplement à la pointe des luttes antisyndicales ;
la croissance impressionnante de ses supermarchés au cours des deux
dernières décennies du vingtième siècle a transformé tout un pan de
l’économie des États-Unis, lui donnant un nouveau visage social autant
qu’économique.
« Nous n’avons jamais eu de syndicats à Wal-Mart et nous n’en avons pas
besoin aujourd'hui pour représenter nos associés », déclarait le fondateur
Sam Walton aux lecteurs de Wal-Mart World en octobre 1989. « Nous
n'aimons pas les intrus qui viennent, profèrent des discours mensongers, et
1essayent de changer cette entreprise à laquelle nous sommes tant attachés » .
Pour les managers de Wal-Mart, il n’a jamais fait aucun doute que le
syndicalisme et les négociations collectives représentaient bien plus qu’un

* Professeur d’histoire à l’Université de Californie (Santa Barbara).
1. Sam Walton, « Keeping Our Partnership Strong », Wal-Mart World, octobre 1989,
p.3.
16 Nelson LICHTENSTEIN
mécanisme d’ajustement des salaires et de résolution des conflits du
travail. Ainsi, Larry English, l’un des jeunes gérants les plus doués de
Walton, racontant son combat contre les syndicats qui mettaient en
doute l'éthique de la direction et sa prétention paternaliste de parler et
d’agir au nom de la communauté des travailleurs. « Je les détestais parce
qu’ils voulaient m'apprendre comment m'occuper de mon personnel. Je n'ai
pas besoin de quelqu'un pour diriger ma boutique à ma place. Et je
2continuerai à le penser jusque dans ma tombe » .
Pour comprendre cette hostilité, il faut revenir dans l’Arkansas du
emilieu du XX siècle. Le syndicalisme y apparaissait alors comme une
menace pour l’économie régionale : celle-ci était depuis longtemps
structurée autour d’une main-d’œuvre bon marché et des entreprises
compétitives et se trouvait dominée par une élite locale soucieuse de
préserver son hégémonie sociale et économique. La crainte de voir les
syndicats se développer unit alors les propriétaires d’exploitations
agricoles du delta du Mississippi au sud-ouest de l’Arkansas, les cadres
dirigeants des entreprises dont le seul avantage compétitif résidait dans
leur main-d’œuvre bon marché et enfin des entrepreneurs de la région
des Ozarks, au nord-ouest de l’Arkansas, dans les comme John Tyson,
J.B Hunt, et Sam Walton qui voyaient dans leurs entreprises en plein
essor le simple prolongement de leur paternalisme social et de leur
éloignement des effets politiques du New Deal.
Sous l’influence des planteurs du delta, qui se souvenaient bien du
soulèvement interracial orchestré par le syndicat des ouvriers agricoles du
Sud (Southern Tenant Farmers Union) dans les années 1930, l’Arkansas
fut le premier État à adopter une législation dite « right to work » qui
interdit le monopole syndical à l’usine, ainsi que le prélèvement des
3cotisations à la source . Ces lois affaiblissaient les syndicats car elles
compliquaient fortement la collecte des cotisations. Mais leur impact le
plus significatif relevait sans doute de la symbolique politique : dans

2. Entretien de l’auteur avec Larry English, 7 juin 2006.
3. NdT – avant l’adoption de ces lois, les conventions collectives dites « union shop »
obligent un patron à n’embaucher que des ouvriers déjà syndiqués, tandis que les
conventions prévoyant un « union shop » stipulent qu’un salarié doit adhérer au
syndicat après son embauche. Enfin, les dispositions dites « agency shop » prévoient
seulement que les ouvriers non syndiqués s’acquittent d’une cotisation même s’ils ne
deviennent pas membres du syndicat. Ces trois cas de figures sont interdits par les lois
dites « right to work ». Et après 1947, le « union shop » est illégal aux USA. Voir le texte
de Joseph A. McCartin et Jean-Christian Vinel dans ce numéro « Défendons les
urnes ! », pp. 47-67.
POLITIQUE AMÉRICAINE, N°20