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Les entrepreneurs de Damas : nation, impérialisme et industrialisation

De
291 pages
Comment la domination impérialiste de la France sur le Levant peut-elle favoriser un processus d'industrialisation ? Ce livre examine comment les entrepreneurs de Damas et la France interagissent dans ce refaçonnement du marché régional. Les aspirations nationalistes des entrepreneurs aussi bien que les visées coloniales de la France se recomposent à travers de multiples processus de différenciation entre le politique et l'économie. C'est dans ces écarts que naîtra l'industrie syrienne.
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À Shani

REMERCIEMENTS Ce livre est issu d’une thèse de doctorat et mes remerciements vont d’abord à mes directeurs de thèse, Randi Deguilhem et Gudrun Krämer, pour leur concours inestimable à cette étude. Je suis également redevable à l’Institut de Recherches et d’Etudes sur le monde Arabe et Musulman à Aix-en-Provence et notamment à Jean-Claude Garcin, Robert Ilbert et Elizabeth Picard. Mes remerciements vont aussi à Edhem Eldem, Rashid Khalidi et Henry Laurens qui ont bien voulu accepter de faire partie du jury. À l’Institut français d’études arabes de Damas, j’ai pendant deux ans bénéficié d’un soutien logistique sans lequel ce travail n’aurait pas pu être réalisé. Je tiens à en remercier son directeur Dominique Mallet. La secrétaire scientifique de l’Institut, Nadine Méouchy, a accompagné et encouragé pendant plusieurs années l’élaboration de cette étude ; je l’en remercie sincèrement. Je ne saurais oublier Michel Nieto, Bassam Djabi et Issam Chahada qui m’ont initié aux richesses de la bibliothèque de l’Institut. Merci également à Eugene Rogan et au Middle East Center de St. Antony’s College, Oxford, qui m’a accueilli pendant un trimestre. De nombreuses personnes ont contribué à mes recherches, à Damas et ailleurs. Je suis notamment redevable à Jérôme Bocquet, Leïla Boutamine, Georg Christ, Antun Dabbus, Samih Ghabra, Ghassan Kalla, Michael Provence, Kim Sitzler, Tariq Suyufi,Vahé Tachjian et Barbara Thériault. Stefan Weber a généreusement accepté de préparer une carte et de fournir une photo pour ce livre. J’exprime ma profonde gratitude envers les enfants et petits-enfants des industriels, commerçants et entrepreneurs qui ont partagé avec moi leurs mémoires familiales, documents et photos. Finalement, je tiens à remercier toutes les personnes qui ont facilité mes recherches dans différentes bibliothèques et archives, notamment au Centre d’archives et à la Chambre de commerce de Damas, à l’Université américaine de Beyrouth, aux archives de la Banque Impériale Ottomane à Istanbul, au Public Record Office et au Quai d’Orsay.

Introduction
Au début du XXe siècle, Damas est en pleine transformation. La ville, qui s’était rapidement agrandie dans les décennies précédentes, est électrifiée, elle est dotée d’un tramway et d’un chemin de fer qui la lie à l’Arabie et qui s’ajoute à la voie ferrée entre Beyrouth et Damas. Le premier hôpital moderne entre en fonction en 1900 et les travaux pour un nouveau système d’alimentation en eau commencent quelques années plus tard. C’est également à ce moment, après la révolte jeune-turque en 1908 plus précisément, que les premières tentatives sont entreprises à Damas pour fonder de véritables usines, l’utilisation de moteurs et de quelques machines ayant commencé quelque temps auparavant. Dans les quelques années qui séparent Damas de la Première Guerre mondiale, ces tentatives n’aboutissent pas. La mécanisation des installations industrielles se poursuit tout de même et elle prend une tout autre dimension dès la fin des années vingt, moment où sont aussi fondées les premières usines dans les États sous mandat français (E.S.M.F.). C’est le début de l’industrialisation à Damas, une industrialisation qui consiste avant tout dans l’emploi (le plus souvent partiel) d’un outillage mécanique et qui n’implique pas nécessairement une division du travail plus poussée ou la normalisation de la production. C’est aussi la base du secteur industriel « moderne », c’est-à-dire mécanisé, qui emploiera au début des années cinquante environ 40.000 personnes en Syrie (à comparer avec les 60.000 personnes travaillant dans les industries artisanales) et dont les leaders joueront un rôle décisif dans les années mouvementées de l’après-indépendance 1. Dans cette étude, nous aborderons précisément le développement des industries damascènes entre 1908 et 1939 et la constitution d’un groupe d’industriels ayant de forts intérêts dans le secteur mécanisé. Le terme « industrie » est utilisé ici d’abord comme terme générique désignant le secteur secondaire dans son ensemble. Pour ce qui est du terme industriel, il renvoie à des personnes qui contrôlent un ensemble de sites de production dont ils sont, du moins en partie, propriétaires. Cette désignation n’est pas exclusive puisque l’investissement de ces acteurs dans le secteur industriel se joint souvent à d’autres types d’activités économiques. L’usage de ce terme ne se base donc pas sur une définition stable ; et nous ne cherchons d’ailleurs pas non plus à en produire une au cours de cette étude. L’objectif est plutôt d’esquisser les changements intervenant dans la configuration socio-économique, politique, et spatiale qui détermine ce qui est un bon choix entrepreneurial et qui façonne ainsi le profil économique complexe des industriels de Damas2. Le terme « industrie » présente certes le désavantage de ne pas rendre compte de la complexité interne de ce secteur, mais son emploi s’avère souvent indispensable, notamment dans le cadre des réflexions se situant sur un niveau macroéconomique. D’ailleurs, au cours de cette étude, la structure interne du secteur industriel et l’emboîtement des différents systèmes de production (artisanat, manufacture, usine…) seront étudiés de près à différents moments 3. En effet, un des principaux buts de cette étude est d’analyser la composition de ce secteur et sa transformation dès le début du
Pour les chiffres voir IBRD, Economic development of Syria, p. 10 sq. Les conflits entre industriels, notables et mouvements ouvriers et paysans ont été examinés notamment par Heydemann, Authoritarianism in Syria et Sadowski, Political power and economic organization in Syria. 2 Voir ch. I. 3. Le profil des industriels se complexifie davantage par leurs activités simultanées en dehors du secteur industriel et il se rapproche à certains égards de celui d’un entrepreneur. Sur ce point voir ch. III. 2. et VI. 1. 3 Voir notamment ch. I. 3, I. 4, III. 4 et IV.
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XXe siècle. Ajoutons que le terme industrialisation qui désigne ce processus de transformation ne se refère pas au modèle d’industrialisation « classique », modèle dont la validité est contestée d’ailleurs depuis longtemps même pour le cas des pays européens, mais se refère à la dissémination et à l’application d’un savoir technique dans un contexte économique et politique qui est spécifique aux États sous mandat français. Si les éléments constitutifs de ce processus d’industrialisation sont dans une grande mesure d’origine européenne ou américaine, l’orientation de ce processus et ses résultats obéissent, comme il est à démontrer, avant tout à des déterminants locaux. Notre travail n’est pas le premier à aborder cette question. Un nombre considérable d’études économiques, en majorité des thèses soutenues en France dans les années cinquante, abordent la question de l’industrialisation en Syrie 4. Faisons mention notamment des travaux de Farra Adnan et d’Adib Bagh qui lui sont entièrement consacrés 5. On remarquera que l’ensemble de ces études puise une bonne partie de ses informations dans deux études de haute qualité réalisées dans les années trente à l’université américaine de Beyrouth, à savoir Economic organization of Syria, ouvrage collectif édité par Said Himadeh, et The tariff of Syria 1919-1932 de Norman Burns 6. L’ouvrage de ÝAbd AllÁh ÍannÁ sur le mouvement ouvrier en Syrie et au Liban jusqu’en 1945 est le premier à traiter de l’industrialisation du point de vue de l’histoire sociale 7. Cette étude, parue en 1973, et fondée presque entièrement sur des sources en langue arabe, accorde une place importante aux industriels qui sont considérés, avec une partie des propriétaires fonciers, comme le noyau de la « bourgeoisie nationale » qui se constitue durant le mandat 8. Philipp Khoury traite également dans son Syria and the French mandate (1987) des commerçants et industriels pendant le mandat, mais cet aspect ne figure qu’en marge d’un récit qui étudie essentiellement comment la « classe » des notables réussit à se maintenir au pouvoir. Khoury, le premier à utiliser abondamment les sources d’archives européennes, base son analyse des objectifs économiques du Haut-Commissariat en Syrie, à de petites exceptions près, sur la littérature secondaire. L’étude récente de Geoffrey Schad, Industrialization in Syria (2001), qui traite de l’émergence d’une classe d’industriels dans le secteur textile alépin entre 1920 et 1954, se situe certes à un autre niveau, dans la mesure où l’auteur nous offre, grâce notamment à la lecture des archives diplomatiques de Nantes, un regard plus approfondi sur l’industrialisation en Syrie. Néanmoins, dans son étude, Schad n’accorde qu’une place secondaire au traitement de la politique française dans le domaine industriel. Le fait qu’il n’y ait pas d’analyse globale de la politique douanière, qui est au centre du processus de l’industrialisation, indique bien que l’accent est mis, dans son travail, sur d’autres aspects du mouvement industriel en Syrie.

Voir p. ex. Helbaoui, Économie syrienne ; Hilan, Culture et développement en Syrie ; Essaleh, L’état actuel de l’économie syrienne. 5 Farra, Industrialisation en Syrie ; Bagh, Industrie à Damas. 6 L’ouvrage de Himadeh a été publié simultanément en anglais et en arabe. 7 Íanna, Íaraka ÝummÁlÐya. 8 Íanna a prolongé cette recherche dans un nombre d’autres études. Voir notamment Min al-ittiÊÁhÁt al-fikrÐya. Al-Mu×aqqafÙn fi-l-siyÁsa wa-l-muÊtamaÝ et son œuvre sur Šahbandar.
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Le Haut-Commissariat français et l’économie syrienne La politique économique du Haut-Commissariat telle qu’elle est présentée dans ces ouvrages se conforme à ce qui a été pendant longtemps le consensus historiographique sur les objectifs économiques des puissances impérialistes, à savoir la défense des intérêts économiques métropolitains. Tous les auteurs font mention des mesures françaises favorables aux industries locales, mais ni l’envergure de ces mesures ni les motifs qui ont poussé le HautCommissariat à les prendre ne sont suffisamment examinés . Plus important, ces mesures, qui pourraient sembler à première vue anormales dans le contexte colonial, n’amènent pas les auteurs à s’interroger sur la possibilité d’une pluralité d’objectifs que poursuit « le pouvoir colonial ». La thèse d´une alliance de base entre la politique des puissances impérialistes et le capital métropolitain n’est ainsi pas remise en question et le rôle attribué au Haut-Commissariat est d’abord celui de défenseur des intérêts économiques français dans les États sous mandat. L’action des commerçants lyonnais (et marseillais) en faveur du mandat, telle qu’elle est décrite par D. Chevallier et M. Seurat, pourrait certainement suggérer l’existence de liens étroits entre les lobbies économiques et le Haut-Commissariat français 9. Or, grâce aux recherches de V. Cloarec, nous savons désormais que l’intervention française en Syrie durant la Première Guerre mondiale ne s’explique pas par des intérêts économiques 10. Ajoutons aussi que A. S. Kanya-Forstner et C. M. Andrew font apparaître une constellation complexe de facteurs politiques, économiques et stratégiques qui soutiennent dans des combinaisons toujours changeantes l’expansion coloniale française depuis la deuxième moitié du XIXe siècle 11. Bien évidemment, cette absence de mobiles économiques lors de l’occupation ne nous renseigne pas sur la politique économique menée par le Haut-Commissariat après la prise de possession des futurs États sous mandat français. Cette politique peut être aussi bien en faveur des intérêts métropolitains qu’elle peut viser d’autres buts 12. L’étude de C. Dubois, qui examine le développement du commerce marseillais avec le Levant dans l’entre-deuxguerres, suggère pourtant que la politique française ne correspond pas aux espérances des Marseillais exprimées au début du mandat français 13. Les études faites sur la politique menée dans d’autres colonies nous incitent également à entamer une analyse plus approfondie de la politique française en Syrie. En effet, depuis les années 1960 environ, un grand nombre d’études ont mis en doute aussi bien la thèse du rôle particulier des colonies pour le capital métropolitain que l’existence d’une politique systématique des pouvoirs coloniaux en faveur

Chevallier, Villes et travail en Syrie ; Seurat, « Le rôle de Lyon ». Cloarec, La France et la question de Syrie, 1914-1918. 11 Andrew/Kanya-Forstner, France overseas, p. 7-11. Sur les groupes coloniaux en France voir aussi Persell, The French colonial lobby 1889-1938 ; Ageron, France coloniale ou parti colonial ? 12 Tout comme les résultats des travaux de Kanya-Forstner et d’Andrew ne permettent pas de juger du rôle des colonies dans l’économie métropolitaine. Le travail de Jacques Marseille démontre justement que l’engagement des milieux d’affaires français dans les colonies est bien plus important qu’on ne le pensait, et ceci dès la fin du XXe siècle, en dépit du fait que l’expansion impérialiste ne résulte pas le plus souvent de mobiles proprement économiques. Marseille, Empire colonial et capitalisme français. 13 Dubois, « Marseille, le Levant et la crise ». Pour une discussion de la thèse de Dubois voir ch. III. 4.
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des intérêts métropolitains 14. En même temps, d’autres ouvrages ont fait apparaître dans quelle mesure la faiblesse de l’État colonial a souvent limité ses possibilités d’action. Dans son étude sur le coton dans le Soudan français, où l’échec des projets coloniaux de mise en valeur est bien apparent, R. Roberts va ainsi jusqu’à s’interroger sur l’utilité du terme « économie coloniale » qui présuppose non seulement que le pouvoir colonial poursuit un ensemble d’objectifs cohérent, mais aussi qu’il est capable de le réaliser 15. C’est à partir de ces réflexions sur le pouvoir ou la faiblesse du pouvoir colonial et ses objectifs parfois conflictuels que nous voulons examiner la politique économique que mène le Haut-Commissariat français dans les États sous mandat. Le premier axe de recherche qui structure notre travail concerne ainsi l’action du pouvoir mandataire dans l’économie et les finances publiques. En effet, l’industrialisation dans les E.S.M.F. est principalement le résultat d’une politique budgétaire coloniale qui s’appuie depuis 1924 sur l’augmentation des droits douaniers et qui, dès la fin des années vingt, est refaçonnée afin de stabiliser la situation politique et sociale par des mesures qui sont relativement favorables aux intérêts des industriels. Cette politique en faveur de l’industrie locale fait partie intégrante d’une stratégie qui a tenté l’ensemble des Hauts-Commissaires à Beyrouth, stratégie qui consiste à consolider le pouvoir français au Levant par une politique de mise en valeur du pays. Henri de Jouvenel, Haut-Commissaire de 1925 à 1926, résume de la manière suivante le raisonnement qui la soutient : « Le pays se ralliera au mandat français dans la mesure où ce mandat lui paraîtra une bonne affaire 16 ». Dans la vision française il y a donc bien un espace de coopération possible entre Syriens et Français dans le domaine économique. Comme l’ont démontré de nombreuses études, l’exercice du pouvoir impéraliste ne peut se passer que rarement des intermédiaires locaux 17. Dans notre travail, nous cherchons à déterminer comment cette volonté de renforcer le pouvoir français par une politique de mise en valeur s’intègre dans l’ensemble de la politique française afin de discerner les contraintes qui l’accompagnent. Il convient d’abord de voir dans quelle mesure cette politique est entravée par les intérêts économiques et financiers français dans les États sous mandat. Dans cette région, le réseau d’intérêts économiques français joue un certain rôle dans la politique que mène le Haut-Commissariat. La défense de ces intérêts qui incombe au Haut-Commissariat et qui lui est régulièrement rappelée par le Quai d’Orsay, limite à certains égards sa capacité à réaliser une politique susceptible de contribuer à la mise en valeur du pays. Ceci n’est pourtant pas la principale raison qui explique l’échec de la politique économique qui constitue aux yeux des Hauts-Commissaires la clé de voûte du succès du projet mandataire. Le principal facteur qui intervient à cet égard est l’impératif fiscal qui oblige le Haut-Commissaire à équilibrer les budgets locaux et à assurer la participation des États sous mandat aux dépenses militaires, qui sont très considérables. Cet impératif fiscal est
Parmi le grand nombre d’auteurs qui se sont impliqués dans ce débat, nous ne citons que H. Brunschwig, D. Fieldhouse et D.C.M. Platt. Voir notamment Brunschwig, Mythes et réalités de l’impérialisme colonial français 1871-1914 ; Fieldhouse, Economics and empire 1830-1914 ; Platt, Finance, trade and politics. Mommsen, Imperialismustheorien, présente un aperçu historiographique des études sur l’impérialisme depuis le travail inaugural de Hobson ; les théories marxistes sur l’impérialisme sont analysées par Brewer, Marxist theories of imperialism. 15 Roberts, French Soudan 1800-1946. 16 De Jouvenel au MAE, Beyrouth, 17 décembre 1926, MAE-Paris/316. 17 Pour une disscussion de l’historiographie voir Adas, « 'High' imperialism and the 'new' history », notamment p. 318-326.
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lié aux intérêts financiers français et il est aussi, comme l’ont laissé entrevoir nos remarques précédentes, indissociable de l’industrialisation qui est déclenchée véritablement par l’augmentation des droits douaniers. Nous avons ainsi choisi d’approfondir la question de la refonte de la fiscalité par le Haut-Commissariat, question qui nous permet d’abord d’esquisser les conditions générales dans lesquelles se fait la gestion de l’économie pendant le mandat et qui nous conduit ensuite au processus d’industrialisation.

L’industrialisation à Damas et l’émergence d’une économie nationale L’examen de la politique française nous permet ainsi d’expliquer comment une politique coloniale agit sur le processus d’industrialisation : comment elle le favorise, quelles entraves en découlent et de manière plus générale, comment elle détermine les principales caractéristiques de ce mouvement d’industrialisation. Dans l’analyse du processus d’industrialisation dans les E.S.M.F., nous essayons non seulement d’évaluer l’ampleur de ce mouvement mais, avant tout, de déterminer ce que le terme « industrialisation » veut dire dans le contexte damascène. Dans quels secteurs y a-t-il mécanisation de la production, dans quelle mesure l’introduction des machines est accompagnée de l’adoption d’une division du travail plus poussée et est-ce qu’il y a une normalisation de la production ? On pourrait objecter que ce travail ne porte que sur les débuts de l’industrialisation et que ses résultats sont ainsi d’un intérêt limité pour comprendre le fonctionnement des industries dont l’essentiel est créé seulement dans les années suivant la Deuxième Guerre mondiale. Néanmoins, l’état de ces industries, c’est-à-dire leur taille, leur répartition sectorielle, leur niveau technologique et leur rentabilité, sont dans une très grande mesure déterminés par les conditions géographiques, socio-politiques et financières telles qu’elles sont (re)façonnées depuis le début du XIXe siècle et particulièrement pendant le mandat. J. Reilly montre dans son étude sur l’économie de la région de Damas entre 1830 et 1914 à quel point l’accroissement des échanges extérieurs avec les pays industrialisés et l’intégration de la Méditerranée orientale par de nouveaux moyens de transport ont conduit à une restructuration des industries locales 18. Dans ce travail, nous essayons de montrer comment et dans quelle mesure l’environnement dans lequel les industries de Damas évoluent est modifié durablement durant le mandat et quels effets en découlent à long terme sur son développement. Deux facteurs sont ainsi au centre de notre étude : d’une part, la fragmentation de l’espace régional par le démembrement de l’Empire ottoman et la création d’un ensemble d’entités étatiques qui préfigure l’ordre politique actuel au Moyen-Orient, d’autre part, la politique douanière du Haut-Commissariat. L’importance que nous accordons dans notre analyse à la politique douanière ne s’explique pas seulement par son effet direct sur l’industrialisation, mais aussi par sa contribution à la construction d’une économie nationale « syro-libanaise » qui prendra fin définitivement en 1950 avec la dissolution de l’union douanière syro-libanaise. L’intervention du Haut-Commissariat dans le domaine douanier (qui est sous sa seule compétence) constitue probablement la plus importante intervention dans l’économie pendant le mandat. C’est cette politique qui préfigure la politique véritablement interventionniste de la Syrie
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Reilly, Origins of peripheral capitalism. Voir aussi Rafeq, « Damas 1840-1870 » et idem, BuÎÙ×.

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indépendante et qui donne un sens concret à l’unité économique des États sous mandat français ; c’est aussi elle qui les différencie par rapport aux pays limitrophes, anciennes provinces de l’Empire ottoman, comme la Syrie et le Liban. Il s’agit donc de s’interroger sur l’enracinement profond des industries de Damas dans l’espace ottoman, enracinement qui se transforme au fur et à mesure de la construction d’une économie « syro-libanaise » qui se détache lentement des structures ottomanes. Les industriels de Damas Les changements structurels réalisés par les Français modifient les conditions les plus essentielles dans lesquelles les entrepreneurs damascènes travaillent. L’enjeu de l’industrialisation est inséparable de la restructuration de l’économie dans le cadre de la nationalisation de l’espace régional et de l’émergence d’une autorité publique interventionniste. Pour les industriels de Damas, il s’agit d’assurer leur avenir dans l’économie « nationale » qui se constitue ainsi lentement et dont le façonnement suscite dans les années 1930 les premiers conflits entre industriels et commerçants. Le recours à la politique devient ainsi de plus en plus incontournable pour les industriels, pour qui il s’agit de faire valoir leurs revendications face au Haut-Commissariat et, à plus long terme, de préparer leur avenir dans une Syrie indépendante 19. Dans ce travail, nous examinons comment cette recherche d’influence politique de la part des industriels se traduit au niveau de leur organisation collective, principalement dans les chambres de commerce et dans leurs affiliations et alliances politiques. L’identité collective des commerçants, qui sont habituellement confondus avec les industriels, est souvent considérée comme faible, et on a affirmé que l’émergence d’une « classe capitaliste » ne commence qu’au début de l’indépendance 20. Nous montrons comment les industriels commencent à développer une identité collective en réponse aux changements décrits ci-dessus, notamment en réponse aux possibilités et contraintes qui proviennent de la réforme du tarif douanier. Enfin nous cherchons à savoir comment cette identité, qui n’est pas nécessairement exclusive d’autres identités, aboutit à une action politique au niveau local et national. L’examen des activités de la Chambre de commerce de Damas est étroitement lié à l’analyse des affiliations politiques des industriels et commerçants dans la mesure où la chambre est censée être très proche du mouvement nationaliste 21. Nous examinons ce que cette « proximité » signifie précisément. Non seulement l’orientation politique des commerçants et industriels est précisée autant que possible, mais nous cherchons aussi à voir de quelle façon elle se manifeste. De manière générale, nous nous interrogeons sur l’importance à accorder aux oppositions politiques dans la vie économique, que ce soit au niveau syrien ou bien franco-syrien. Nous revenons ici, à partir du cas des commerçants et industriels syriens, sur la question de savoir dans quelle mesure il y a, dans le contexte colonial, une symétrie du politique et de l’économique. Dans quelle mesure un industriel nationaliste syrien est-il néVoir Heydemann, Authoritarianism in Syria et Sadowski, Political power and economic organization in Syria. Voir Khoury, Syria and the French mandate, p. 207-210 ; Heydemann, Authoritarianism in Syria, p.42 sq. Le point de vue de Schad, qui sera discuté dans le chapitre VI. 2., se rapproche à cet égard du nôtre ; voir Schad, Industrialization in Syria, ch. 2. 21 ÍannÁ, Íaraka ÝummÁlÐya, p. 172-202 ; Khoury, Syria and the French mandate, p. 279 sq.
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cessairement hostile à la politique économique française ? Dans quelle mesure peut-il l’être ? Ici encore, nous sommes amené à émettre des doutes. Chronologie et structure du travail Le mandat français occupe une place centrale dans ce travail. En effet, traiter de l’industrialisation de Damas à l’époque ottomane revient à expliquer les causes de son échec. Nous avons néanmoins choisi de commencer cette étude en 1908 et ceci principalement parce que nous considérons que la période entre 1908 et 1939 englobe une phase relativement distincte de l’industrialisation et des mouvements politiques à Damas. Pour ce qui est de l’industrialisation, c’est au moment de la période jeune-turque que les premiers grands projets industriels débutent à Damas avec les mêmes familles qui vont dominer le mouvement industriel jusqu’aux années 1950. L’intégration de la période ottomane dans cette étude permet pour la première fois d’aborder en profondeur l’évolution des stratégies industrielles de ces familles dans la transition Empire ottoman/mandat. Plus important, l’année 1939 marque une nette rupture dans le développement industriel. Non seulement les industries des E.S.M.F. fonctionnent pendant la Deuxième Guerre mondiale dans des conditions très particulières, mais ces conditions, notamment l’interruption du commerce extérieur, vont déclencher une phase d’accumulation de capitaux qui seront dès 1945 investis entre autres dans le secteur industriel, qui passe alors par une période d’expansion très importante. On peut également noter que cette période entre 1908 et 1939 se caractérise par une certaine continuité de la politique. Durant cette période, les mêmes familles notables dominent la scène politique et c’est à partir de 1908 que de nouvelles élites commencent à s’intégrer lentement à l’élite politique. Les liens de ces élites avec les commerçants et industriels seront abordés. La structure du travail ne suit que dans une certaine mesure la chronologie. Après le premier chapitre, où sont traités les premiers projets industriels et l’impact de la révolution de 1908 sur la vie politique à Damas, les chapitres 2 et 3 sont consacrés à la réorganisation des finances et à la politique douanière française jusqu’en 1935 environ. Ces deux chapitres analysent les nouvelles conditions créées par le Haut-Commissariat pour l’industrialisation à Damas. Les deux chapitres suivants traitent de ce processus d’industrialisation et de son interaction avec la reconstitution du marché régional entre 1920 et 1939. Dans le sixième chapitre, nous tentons de situer les industriels et commerçants dans la société et la vie politique de Damas dans l’entre-deux-guerres.

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CHAPITRE I

Précurseurs ottomans
1. L’avenir de Damas

En février 1911, le journal damascène Al-Muqtabas publie, en cinq volets, en tête de la rubrique « Événements locaux » (ÍawÁdi× dÁÌilÐya), le récit, fictif, du retour, en l’ an 1380 de l’ Hégire (1960/61), d’ un habitant de Damas qui aurait émigré 50 ans auparavant, aux ÉtatsUnis 1. Dans ce texte, intitulé « L’ avenir de Damas » (Mustaqbal Dimašq), l’ auteur, anonyme 2 , relate comment cet émigré aurait vécu les premiers jours de son retour à Beyrouth et Damas. C’ est, d’ abord, un texte qui esquisse une vision du Damas futur tout en traitant des conflits qui s’ y déroulent, au moment de la rédaction. D’ une part, le narrateur décrit ainsi Damas telle qu’ elle se présenterait au bout d’ un long processus de modernisation, d’ autre part, il indique qu’ au cours de ce processus, les notables, détenteurs d’ un pouvoir arbitraire, ont dû céder leur place à un système politique méritocratique. Résumons son récit. Le narrateur insiste, tout d’ abord, sur le progrès qui aurait été réalisé dans le domaine des moyens de transport. À l’ arrivée au port moderne de Beyrouth, tout un réseau de chemins de fer, liant la ville aux contrées comprises entre le Nil et l’Euphrate, serait à la disposition des voyageurs 3. Dans le train en direction de Damas, le Damascène découvrirait le confort offert aux voyageurs : à côté d’ un restaurant et d’un salon, il y aurait un grand wagon de lecture avec livres, journaux et cartes, où les voyageurs pourraient s’ins-

Al-Muqtabas, 11/13/15/17/19 février 1911. Il est peu probable qu’il s’agisse de l’éditeur du journal, M. Kurd ÝAlÐ, qui affirme ne jamais utiliser de pseudonymes. Voir Al-Muqtabas, 17 février 1909. 3 Sur l’état du réseau ferré au début du siècle, voir carte 2. Voir aussi chap. I. 5. pour les discussions après 1908, concernant l’extension éventuelle du réseau ferré vers l’Euphrate.
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truire sur le pays, son économie et ses sites touristiques. Le train, dont le moteur utilise le pétrole qui se trouve abondamment dans la wilÁya, avancerait rapidement, à une vitesse moyenne de 50 kilomètres-heure ; il éviterait la montée difficile des chaînes montagneuses en empruntant un tunnel qui l’amènerait directement dans la Bekaa. Ainsi, il n’aurait besoin que de trois heures pour atteindre la vallée du BaradÁ 4. Le fleuve abonderait en eau puisque la « Société de l’irrigation de Damas » aurait détourné une partie de l’eau du Litani vers le BaradÁ pour étendre la Ghouta de Damas jusqu’au lac d’ÝUtayba. La ville que le Damascène découvrirait par la suite serait surtout la « nouvelle » ville extra muros de Damas — l’ancienne ville n’étant jamais mentionnée explicitement — et les personnes qui la peupleraient seraient des intellectuels, des techniciens et des entrepreneurs. Arrivé à Damas, dans une gare aussi grande et luxueuse que celle de Beyrouth, le Damascène monterait dans une automobile pour se rendre, en suivant la vaste route au bord du QanawÁt, au grand hôtel près de la gare du Hedjaz 5. Il serait salué par un groupe d’habitants distingués (wuÊahÁÞ al-madÐna wa-fuÃalÁÞihÁ wa-udabÁÞihÁ), dans lequel les différentes ethnies se confondraient grâce à leur habit uniforme, européen. D’autres gens, dont le wÁlÐ, des commerçants, entrepreneurs et financiers, lui souhaiteraient la bienvenue en se servant du téléphone, pour ne pas perdre de temps. Le Damascène lui-même profiterait, comme tous les habitants de la ville, du service de lavage de linge offert par des usines (maÝÁmil) situées sur les deux rives du BaradÁ ; le temps de se rafraîchir et de prendre le petit - déjeuner (avec du café cultivé au Éabal QÁsÐyÙn), on lui remettrait ses vêtements tout propres, grâce aux nouvelles machines employées. Prenant l’ascenseur, il sortirait ensuite de l’hôtel pour faire un premier tour en ville et se rendrait au siège de quelques-uns des nombreux journaux, quotidiens et revues de Damas. Il visiterait une agence de presse qui publierait, deux fois par jour, des bulletins reçus par télégraphe et téléphone et qui travaillerait, entre autres, avec un quotidien fait par et pour les femmes, un journal d’adolescents pris en charge par les fils des notables (aÝyÁn) et, aussi, le Muqtabas, tiré à 20.000 exemplaires par jour 6. À la mairie, il se retrouverait dans la centrale urbaniste de Damas qui prendrait en charge l’embellissement et l’hygiène de la ville. Les différents départements s’occuperaient de l’élargissement et de l’asphaltage des rues, de la propreté et de l’éclairage de la ville. Dans le cabinet de l’ingénieur en chef, homme qui allierait les qualités d’un savant et l’expérience acquise au cours d’un travail de terrain, il admirerait des modèles architecturaux européens que la municipalité mettrait à la disposition gratuite de tous les habitants. Sorti de la mairie, il serait amené tout de suite après à reconnaître l’action des urbanistes municipaux : voulant rendre visite au tombeau de sa mère au cimetière de BÁb ÑaÈÐr, il découvrirait que le cimetière a été déplacé et éloigné des quartiers résidentiels pour des raisons de santé publique.
Au début du siècle, la lenteur du train entre Beyrouth et Damas est l’objet de nombreuses plaintes de la part des habitants de Damas. En 1901, l’éditeur du journal Al-Muqtabas qualifie le train de « tramway à vapeur » (voir ch. I. 5.). 5 Les premières automobiles atteignent Damas aux environs de la révolution jeune-turque. En 1909, une société anonyme de transport automobile entre Nabak et Damas est fondée ; en 1910, deux voitures arrivent de Bagdad et le projet de créer un service de transport entre les deux villes est lancé. Voir consul britannique à Istanbul, « General report for December quarter 1909 », Damas, 2 janvier 1910, PRO-FO/618/3 et ch. I.5. — La gare du Hedjaz sera mise en service après la publication de cet article en automne 1911. 6 À la fin des années 30, les plus grands journaux dans les États sous mandat français ont rarement un tirage qui dépasse les 2.000 exemplaires. Voir ch. VI. 2.
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Après avoir visité une usine d’engrais, dirigée par un Allemand — les gens de la région (waÔanÐyÙn) ne s’intéressant pas à de tels projets — le Damascène se rendrait à l’école des arts et métiers (Madrasat al-ÒanÁÞiÝ) où on enseignerait aussi bien l’artisanat que la mécanique 7. En entrant, le narrateur verrait des élèves qui travailleraient avec un zèle et une régularité comme s’ils étaient animés par des machines. Reçu par le directeur égyptien, diplômé de l’école des arts et métiers d’Égypte il contemplerait, dans le salon de réception, les portraits des industriels de Damas : ÝAbd al-MaÊÐd AÒfar, l’inventeur du tissu DÐmÁ 8, Darwiš alRÙmÁnÐ, ËawÁÊat YÙsuf al-ËawwÁm et ÉurÊÐ MašaÔÔa, les entrepreneurs du textile Íasan al-SuyÙfÐ et KamÁl al-ÍalbÁwÐ, le menuisier al-Sayyid MuÎammad al-ÍamwÐ, restaurateur du portail de la Grande Mosquée, le forgeron al-Sayyid ÝAbd al-ÇannÐ al-ÍamwÐ, Musallam al-ÝUmarÐ, l’initiateur de l’usine de verre rie9, et d’autres. Le soir, l’école accueillerait des conférences publiques ou projetterait des films. Les sujets discutés seraient divers, allant de l’astronomie ou de la géologie de la Ghouta jusqu’à des questions éthiques où les conférenciers s’étendraient sur des problèmes tels que la prééminence du savoir sur la richesse. Les conférences seraient animées par les descendants des notables, ce qui ne manquerait pas de susciter l’étonnement du Damascène : si leurs pères et grands-pères étaient incapables d’écrire leur propre nom, ils seraient, eux, bien versés dans les sciences et assumeraient l’obligation faite à tous les musulmans de divulguer la savoir. Le lendemain, en déambulant encore une fois dans la ville, le Damascène constaterait avec satisfaction que les rues — vidées des enfants qui suivraient les cours désormais obligatoires de l’école — seraient larges, asphaltées et pourvues de trottoirs. Il apprendrait que l’initiative en revient à l’ancien wÁlÐ, ÍÁzim Bek. Celui-ci, soucieux de donner à la municipalité une organisation digne d’une ville, et non d’un grand village, l’aurait également contrainte à dresser un plan général de la ville (ÌarÐÔa uÒÙlÐya). Ce plan ne servirait pas seulement de base à toutes les opérations urbanistiques — en mettant ainsi fin à la corruption de jadis — mais ce serait aussi un plan public de la ville : imprimé en 200 exemplaires, il serait affiché dans les administrations, les écoles, les associations et les clubs. Finalement, le Damascène — et c’est ainsi que son récit se termine, la suite annoncée étant introuvable — remarquerait avec étonnement, en regardant les noms indiqués aux entrées des demeures, qu’il y a parmi les médecins, commerçants et ingénieurs, beaucoup de descendants des notables (aÝyÁn/ÆawÁt). Il apprendrait, en interrogeant son compagnon, que les temps où les notables dédaignaient tout travail en dehors des postes gouvernementaux ou de l’agriculture, sont révolus à jamais. Certains d’entre-eux auraient reconnu l’utilité du travail et le mal de l’oisiveté et auraient ainsi décidé de préparer leurs enfants pour « le combat de la vie » en leur fournissant une bonne éducation. Qu’ils aient fait le bon choix, le Damascène en serait convaincu surtout lorsqu’il apprend que les autres vivraient effectivement dans une pauvreté abjecte. Les industriels et l’industrialisation occupent une place importante dans ce récit.
Le mauvais fonctionnement de l’école des arts et métiers à Damas est régulièrement critiqué dans les années qui suivent la révolution jeune-turque. Pour les discussions concernant sa réforme voir ch. I. 5. 8 Voir infra ch. I. 3. sur ce type de textile dont l’invention, autour des années 1860, permet aux industries de textile damascènes de reconquérir des marchés perdus face à la concurrence étrangère. 9 Sur l’usine de verrerie (1909), qui est au moment de sa création le projet industriel le plus ambitieux de Damas, voir ch. I. 5.
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L’industrialisation est en effet considérée comme partie intégrante des deux processus qui sont au centre de ce texte, à savoir le processus de modernisation, entendu dans son sens large, et les conflits autour du règne des notables. Rappelons la situation en 1911, date de parution de ce texte. Depuis le début du siècle, un mouvement de mécanisation apparaît timidement dans la région et, au moment même où le texte est publié, Damas connaît les premiers véritables projets industriels. Au niveau politique et social, la ville vit, comme l’ensemble de l’empire, à l’heure de grands changements. En 1908, le sultan avait été contraint de réinstaurer la constitution de 1876, de convoquer la chambre des députés et d’ouvrir largement le champ politique. Trois ans après ces événements, à un moment où la structure politique de l’Empire subit des transformations d’envergure, l’auteur de cet article nous livre une vision de ce que pourrait être le résultat de ces années mouvementées. Partant de la force transformatrice de la modernisation, des réformes sociales et du progrès technique, il nous décrit une société où les élites éduquées, intellectuels et techniciens, auraient évincé les notables du sommet du pouvoir. Vision dont on connaît l’échec partiel, bien sûr ; en 1960, si les notables ne sont effectivement plus au pouvoir, ils sont remplacés par des forces bien différentes de celles imaginées par l’auteur de « L’avenir de Damas » en 1911. Mais, au-delà de cet aspect, c’est un texte qui pose la question des liens entre développement économique et transformations sociales, entre industrialisation à Damas et émergence d’un groupe d’entrepreneurs au sein de la société. Ensuite, c’est le témoignage d’un groupe d’acteurs, que l’on pourrait désigner comme les intellectuels de classe moyenne, qui s’impose, dès 1908, comme une nouvelle force politique. L’auteur de cet article, écrivant au milieu des luttes politiques, veut voir cette nouvelle force faire front commun avec les industriels, contre les notables. Quelles alliances politiques les industriels concluent-ils véritablement, quels types d’oppositions sociales caractérisent la société de Damas après 1908 et quelle est la position des commerçants et industriels dans ces conflits ? Finalement, ce texte soulève la question de la transition de l’Empire ottoman au mandat français et des nouvelles donnes qui conditionnent, après 1920, le processus de modernisation commencé sous l’Empire ottoman. Avant de proposer les premiers éléments d’une réponse, esquissons d’abord l’histoire de l’économie de Damas et notamment celle de ses industries, depuis la seconde moitié du XIXe siècle.

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19 Carte 1 Damas en 1918

2. Damas au début du siècle : structures et conjonctures En 1900, Damas et ses industries vivent dans un monde profondément agricole et c’est l’agriculture qui, en fin de compte, déterminera sa fortune. À la veille de la Grande Guerre, environ les deux tiers de la population sédentaire du BilÁd al-ŠÁm sont des paysans vivant dans des villages de moins de 10.000 habitants 10. Une estimation, haute, de leur contribution au produit national à cette époque s’élève à 72% 11 ; ce sont leurs produits qui alimentent majoritairement les exportations 12 et l’économie, dans l’ensemble, vit au rythme des saisons agricoles et des récoltes dont le résultat varie beaucoup d’une année à l’autre, selon les conditions climatiques. On a parlé du XIXe siècle comme d’un « siècle de croissance économique et de transformation » 13. C’est une croissance très importante, notamment dans l’agriculture, qu’il faut expliquer et, chose difficile, quantifier autant que possible. La production agricole — il s’agit en majorité de céréales — augmente pour répondre, d’une part, au nouveau marché ouvert en Europe, d’autre part à la demande des marchés domestiques qui connaissent croissance démographique et urbanisation. Les chiffres démographiques officiels, certes problématiques, montrent une augmentation de la population dans les provinces syriennes de 2,5 millions en 1878 à 4,5 millions en 1913/14 14. Dans le kaza de Damas, la population, suivant la tendance générale, est également fortement en hausse : entre 1882/1893 et 1914 elle augmente de 114.000 à 222.000 15. Chiffrer exactement la part de la ville de Damas dans cette augmentation de population est impossible, mais la construction de nouveaux quartiers, résidentiels et autres, au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, atteste de l’essor que la ville prend à ce moment 16, même si son ascension relève d’une autre cause que celle des villes côtières 17. Dans ce développement des marchés régionaux de Damas, que ce soit dans le BilÁd al-ŠÁm ou dans d’autres provinces, et dans l’intensification des relations d’échange avec l’Europe, le développement des moyens de transport et de communication joue un rôle clé. L’histoire de la modernisation ottomane se conjugue ici avec celle de la pénétration européenne dans l’Empire. L’affirmation du pouvoir central dans les provinces, que ce soit envers les nomades
Si on prend comme critère de base les villages avec un nombre d’habitants supérieur à 5.000, le pourcentage des non-citadins serait de 62,55%. Voir Kalla, Foreign trade, tab. VII ; Owen, Middle East, p. 244. Ruppin, Syrien, p.16 sq. donne une liste de toutes les « villes » (au-dessus de 3.000 habitants) entre Antep et MaÝÁn et arrive à un pourcentage de 44% de « citadins » dans la population totale. 11 Estimation de Ruppin, dans Kalla, Foreign trade, p. 161. Les calculs de Ruppin seraient problématiques, selon Kalla, en raison de la sous-estimation de la contribution du commerce et des industries au produit national. Voir ibid., p. 184, n. 15. 12 Voir Kalla, Foreign trade, tab. II, p. 260-263, pour les chiffres des rapports consulaires britanniques. Ruppin, Syrien, p. 249, résume la statistique ottomane des importations et exportations, entre mars 1910 et mars 1911, de tous les ports situés entre ËÁn YÙnis et Mersine ; pour un aperçu de la structure du commerce de Damas, voir p. 339 sq. 13 Owen, Middle East, p. 287. 14 McCarthy, « Population of Ottoman Syria and Iraq », p. 42 ; Issawi, Fertile Crescent, p. 16. 15 Il semble difficile de faire usage des chiffres des deux recensements antérieurs à celui de 1881/82-93, qui est le premier, d’ailleurs, où on tente d’inclure les femmes ; le recensement de 1844 est fragmentaire et celui de 1877 ne fait que reprendre ses chiffres qui sont modifiés à partir des estimations. Voir sur ces questions Karpat, Ottoman population et McCarthy, « Population of Ottoman Syria and Iraq ». 16 Friès, Damas 1860-1946 ; Weber, « Ottoman wall paintings ». 17 Kalla, Foreign trade, tab. VII, p. 288.
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ou bien dans des régions vivant auparavant dans une semi-autonomie 18, l’intégration des provinces dans le réseau télégraphique, innovation politique aussi bien qu’économique 19 et le développement des moyens de transport sont les conditions indispensables à l’extension des marchés intérieurs et à leur intégration dans l’économie mondiale 20. Quel est l’impact de ce développement sur l’intégration des provinces dans l’empire ? Nous pouvons d’abord constater que cette unification de l’espace ottoman et de ses marchés n’est que partielle. Elle ne fait que renforcer des structures plus anciennes qui, elles, se sont formées en rapport étroit avec les données géographiques. Comme le montre la carte 2, les chemins de fer se limitent aux grands axes de communication horizontaux qui font le lien entre l’arrière-pays et la côte : Alep-Alexandrette, Hama/Homs-Tripoli et DamasBeyrouth/Haifa. Laissant de côté le cas exceptionnel de Beyrouth, il est clair que ces axes correspondent, en grande partie, aux chemins qui s’offrent, depuis des siècles, aux trois grandes régions agricoles du BilÁd al-ŠÁm, pour accéder à la Méditerranée. De l’autre côté, cette intégration horizontale n’est pas suivie d’un processus qui lierait plus étroitement les provinces du Nord à la Syrie méridionale. Certes, la ligne de chemin de fer qui relie Alep à Beyrouth passe par Hama et Homs, mais on remarque qu’aucune connexion directe n’est possible entre les chemins de fer du Nord et ceux du Sud, les deux réseaux utilisant des voies de largeur différente ; les marchandises venant de Beyrouth doivent être déchargées à RayyÁq avant de reprendre leur chemin vers Alep. Les commerçants du Nord continuent ainsi à orienter une partie de leur commerce vers Tripoli et Alexandrette 21. L’introduction du chemin de fer mène moins à l’unification de l’espace économique qu’à la réorganisation de sa structure régionale 22. Notons aussi que l’extension du réseau de transports ne se fait qu’assez tardivement, à partir de 1894/95 avec la ligne Hauran-Damas-Beyrouth 23 et que de nombreuses lacunes persistent dans les différents réseaux. Non seulement ces manques font obstacle à l’extension du commerce extérieur mais ils mènent parfois, en conjonction avec la baisse des prix sur le marché mondial, à l’arrêt des exportations dans certains secteurs. Le développement des exportations de céréales de la région d’Alep illustre bien cet aspect : après 1887, les prix mondiaux sont en baisse et les exportations d’Alep chutent de manière dramatique jusqu’à ce qu’elles ne constituent, à la veille de la guerre, qu’une fraction minime de ce qu’elles étaient 30 ans auparavant 24. En dépit de ces problèmes, on peut considérer que c’est dans le domaine des transports que les développements les plus importants ont été réalisés, développements qui ont soutenu fortement la croissance de la production agricole. Cette croissance ne s’est accompagnée que

Pour une discussion générale de la question de l’intégration des provinces périphériques dans l’empire, voir Rogan, Frontiers of the state. Voir aussi Lewis, « Frontier of settlement in Syria »; Schaebler, Aufstände im Drusenbergland. 19 Gross, Province of Damascus 1860-1909, p. 58 sq., 122 sq., 270. 20 Sur les chemins de fer en Syrie et le port de Beyrouth, voir notamment Thobie, Intérêts français ; Eleftériadès, Chemins de fer ; Monicault, Port de Beyrouth ; Fawaz, Merchants and migrants. 21 Ruppin, Syrien, p. 422. 22 Pamuk, Ottoman empire and European capitalism, p. 10-17. 23 La première ligne dans le BilÁd al-ŠÁm est celle construite entre Jaffa et Jérusalem en 1892. 24 Owen, Middle East, p. 259 ; Kalla, Foreign trade, tab. II, p. 260-263 ; consul allemand à Berlin, Beyrouth, 2 juin 1890, BAL R 901/53714.
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très rarement de l’amélioration de la productivité. C’est une croissance qui est due au boom démographique et à l’extension des terres, mais non, en général, à l’emploi d’un matériel agricole plus sophistiqué 25. Néanmoins, en choisissant une perspective globale, on peut constater que le revenu national — dépendant d’abord de la production agricole — s’est accru au cours du XIXe siècle 26. Or, deux remarques s’imposent par rapport au rythme de cette croissance et à la distribution du revenu national. Plusieurs études démontrent que cette croissance est fonction, d’abord, des changements du cours mondial des produits agricoles 27. Au tournant du siècle, l’économie du BilÁd al-ŠÁm, comme d’ailleurs celle de l’Égypte, bénéficie ainsi de conditions d’échange particulièrement favorables qui entraînent une période de croissance importante. Mais déjà à ce moment, les développements survenus dans certains secteurs, comme le secteur clé des céréales, montrent la fragilité de cette nouvelle richesse bâtie sur la demande des marchés étrangers et sur des avantages compétitifs qui ne sont pas développés. En outre, les bénéficiaires de cette croissance constituent un groupe très restreint dont est exclue la majorité de la population. Certes, le manque de sources quantitatives se fait sentir particulièrement dans ce domaine mais, en tenant compte des limites des analyses disponibles, plusieurs observations peuvent être faites. D’abord, pour ce qui est des populations urbaines, tout indique que le salaire réel des artisans et ouvriers a baissé. Selon C. Issawi, il y a eu, entre 1870 et 1914, une légère augmentation des salaires réels, augmentation qui surviendrait, d’ailleurs, après une période de baisse 28. Constatant l’importation croissante de ce qu’il considère comme étant des biens supérieurs — café, sucre, et, dans une certaine mesure, tissus — il observe aussi une certaine amélioration du niveau de vie des couches populaires 29. Cet argument nous semble pourtant très problématique. Si les estimations de l’inflation varient beaucoup d’une source à l’autre, celle d’Issawi semble de toute façon être extrêmement basse 30. D’une façon générale, il semble que l’inflation, dès la fin du XIXe siècle, conduise à une baisse des salaires réels. J. Reilly considère que ce sont les artisans et ouvriers qui en sont le plus touchés, étant victimes, à la fois, de la hausse des prix et des tentatives du patronat de réduire les salaires. M. Kalla, lui, insiste sur les grandes différences de salaires existant entre les

Kalla, Foreign trade, p. 168-171. Notons que Issawi, Fertile Crescent, p. 34, affirme, en mettant en comparaison le revenu de la dîme entre 1833 et 1910 et le développement démographique, une augmentation de la productivité d’environ 50%. Pour la question de la mécanisation, cf. infra. 26 Owen, Middle East, p. 290 ; Issawi, Fertile Cresecent, p. 34. 27 Pour une discussion critique des estimations du produit national faites par V. Eldem et B. Hansen, voir Owen, « Eastern Mediterranean », p. 11 sq. 28 Issawi considère que les salaires moyens accusent une augmentation de 150%, tandis que le coût de vie aurait seulement doublé. Voir Issawi, Fertile Crescent, p. 34 sq. Pour la question de l’inflation au début du siècle, voir Kalla, Foreign trade, p. 237. 29 Les biens supérieurs sont des biens dont la consommation augmente avec l’élevation du niveau de vie d’un ménage. Leur demande accuse une augmentation plus que proportionnelle par rapport à l’augmentation du revenu. Kalla, Foreign trade, p. 79. 30 Selon Issawi, Fertile Crescent, p. 35, le coût de la vie aurait à peine doublé entre 1840–1858 et 1900-1914. Ruppin, Syrien, p. 455 sq., reprend les estimations du consul anglais à Damas qui font apparaître une hausse des prix (entre 1900 et 1912 seulement) d’au moins 50 %. J. Reilly, finalement, en se basant également sur des sources anglaises, estime que le niveau général des prix à Damas aurait triplé entre 1861 et 1891 et doublé ou triplé entre 1891 et 1906. Voir Reilly, « Women in the economic life », p. 102 sq.
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artisans et les ouvriers non-spécialisés, le nouveau prolétariat urbain 31. Ce développement doit tenir compte du niveau de vie général qui est relativement bas — le revenu par tête à la veille de la guerre est estimé à environ 10 livres sterling, chiffre comparable à celui de l’Égypte 32 — et aussi de la distribution extrêmement inégale des revenus entre les différents groupes sociaux, tant au niveau régional qu’à l’intérieur des régions. Selon R. Owen, la croissance économique du XIXe siècle va de pair avec un changement des rapports de forces entre côte et arrière-pays et avec l’ascension des propriétaires fonciers et des commerçants, notamment ceux appartenant aux groupes minoritaires 33. C’est un phénomène urbain à plusieurs égards : la monétarisation de l’économie et l’essor du commerce agricole prennent comme relais incontournable les villes qui en reçoivent le stimulus principal pour leur agrandissement et leur modernisation, sur la côte surtout, mais aussi dans l’intérieur du pays. C’est dans les villes que se trouvent commerçants, intermédiaires et rentiers qui vont consommer et investir l’essentiel de leurs bénéfices. Il n’est pas question, ici, de faire appel aux vieilles thèses qui concevaient les rapports entre ville et campagne comme un simple antagonisme, politique aussi bien qu’économique, entre des groupes sociaux tout à fait différents l’un de l’autre 34. Cet antagonisme, d’origine ancienne, aurait pris une tout autre dimension dans la deuxième moitié du XIXe siècle où la promulgation du Code des terres (1858), l’endettement croissant des paysans et l’ouverture vers les marchés européens, auraient mené à la constitution de grandes propriétés foncières, base du pouvoir des notables urbains 35. Des études menées ultérieurement ont permis d’affiner ces thèses et nous sommes ainsi en position d’affirmer l’existence de liens socioculturels plus proches entre ville et campagne qu’on ne le pensait auparavant. Mais, plus important encore, le rapport de force entre ville et campagne, entre les grands propriétaires et la paysannerie, est moins en faveur des premiers qu’il n’a été souvent affirmé. Qu’il s’agisse de la question de l’enregistrement des terres, où l’ignorance présumée des paysans ne mène pas à leur auto-anéantissement au profit des notables, de leur endettement, phénomène bien réel mais d’une importance très variée selon les régions ou bien du fonctionnement du marché foncier où le nombre d’acheteurs potentiels reste restreint pour diverses raisons, de nombreux facteurs interviennent contre la formation de grandes propriétés foncières. Il semble bien que l’emprise urbaine sur la campagne reste, au début du XXe siècle, lacunaire. J. Reilly, à la fin de son étude sur l’intégration de la région de Damas aux circuits économiques mondiaux, considère même que c’est dans le domaine de l’agriculture qu’il y a le moins de changement durant le XIXe siècle 36. Selon lui, s’il y a eu un fort mouvement vers la commercialisation de l’agriculture, ce développement, dans la région de Damas, dans le Hauran ou le djebel Druze, n’allait pas de pair avec une simple « capitalisation » de l’agriculture ou l’émergence d’un

Reilly, « Women in the economic life », p. 102 sq. ; Kalla, Foreign trade, p. 232, n. 127. Les estimations de Issawi et Kalla, qui se basent tous les deux sur Ruppin, varient entre £8 10s et £10 per capita. Voir Issawi, Fertile Crescent, p. 35 et Kalla, Foreign trade, p. 236. 33 Owen, Middle East, p. 290 sq. 34 Voir p. ex. Latron, Vie rurale, p. 129, qui considère que les grandes villes syriennes vivent du « parasitisme direct sur la campagne ». Voir aussi Weulersse, Paysans de Syrie, notamment p. 85-89 et pour une discussion critique de son œuvre, voir Gerber, Social origins of the modern Middle East, p. 95-101. 35 Sluglett/Farouk-Sluglett, « 1858 Land Code in Greater Syria », p. 409, 413. 36 Reilly, Origins of peripheral capitalism, p. 333.
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prolétariat rural important 37. En prenant comme indice, certainement tardif et à plusieurs égards problématique, l’analyse, par R. Tomeh, des expropriations réalisées en 1958 et 1963, nous constatons que 32% de toutes les terres cultivables dans la MuÎÁfaÛa de Damas appartiennent à des rentiers urbains ; si on ne considère que les terres non-irriguées, leur proportion serait de 48% 38. Ces données, à considérer à la lumière de la quasi absence de propriétés dans le Hauran (seulement 4%), montrent bien l’importance relativement limitée des investissements urbains dans l’agriculture. Toutefois, cette affirmation ne vaut pas pour d’autres régions du BilÁd al-ŠÁm et tout porte à croire, par exemple, que la répartition des terres, entre petits et grands propriétaires, est plus en faveur des grands propriétaires autour de Homs et Hama 39. S’il y a eu mainmise urbaine sur la campagne, il est à noter qu’elle varie d’une région à l’autre et que le groupe des petits et moyens paysans indépendants demeure certainement important au début du siècle 40. L’analyse des rapports entre ville et campagne ne peut pourtant s’arrêter là et il importe de délimiter clairement la portée des relectures de l’histoire rurale évoquées ci-dessus. Pour la région de Damas, Reilly maintient la thèse de la dégradation du niveau de vie dans la campagne ; la pression fiscale, émanant des villes, en est une raison majeure, le nombre croissant des métayers soumis à des conditions d’exploitation très défavorables en est une autre. S’il faut se garder donc de sous-estimer le pouvoir, politique et économique, que villageois et paysans continuent à détenir dans les provinces syriennes, il est aussi clair que l’écart entre ville et campagne se creuse au cours de cette période 41 et c’est à la lumière de cette observation qu’il faut interpréter la croissance du revenu national. Ce qui veut dire, pour la structure du marché local, que ses limites, imposées par le revenu moyen de la paysannerie, la clientèle principale, sont claires. Une productivité agricole relativement faible et soumise à de fortes variations selon les conditions climatiques, dans l’agriculture, des conditions de métayage défavorables aux paysans et la pression fiscale sur les petits paysans créent une clientèle appauvrie dont le pouvoir d’achat est fonction des récoltes. Dans l’intérieur du BilÁd al-ŠÁm, il y a eu, comme dit J. Reilly, « commercialisation extensive » de l’agriculture 42. Commercialisation, parce que l’état de subsistance, qui caractérisait la région au début du siècle, prend fin et la production agricole suit de plus en plus la demande des marchés européens et régionaux. C’est une commercialisation extensive, dans l’arrière-pays, puisque le nombre de personnes impliquées est grand, mais les relations d’échange qu’elles entretiennent sur les marchés ne parviennent pas encore à surpasser la part de l’économie de subsistance.

Reilly, Origins of peripheral capitalism, p. 335 sq. Tomeh, Landowners and political power, A-33. 39 Gaulmier, « Propriété foncière dans la Syrie Centrale ». 40 Reilly considère que les « small and medium propertyholders » sont plus nombreux que les métayers. Voir Reilly, Origins of peripheral capitalism, p. 335. 41 Reilly, « Urban hegemony in the hinterland of Ottoman Damascus », p. 469 ; Owen, Middle East, p. 290 ; Kalla, Foreign trade, p. 221. 42 Reilly, Origins of peripheral capitalism, p. 13 sq.
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3. Réduction et réorientation du secteur industriel Le sort des industries syriennes est à la fois lié au développement de ce marché local et aux conditions qui régissent les échanges au sein de l’empire ottoman. Gravement atteint et se rétrécissant, dans un premier temps, du fait de l’accroissement des importations après 1830, le secteur industriel se relève, après 1870, grâce notamment à l’amélioration des conditions d’échange et de la productivité, à l’extension du marché local qui peut être desservi plus facilement par les nouveaux moyens de transport et à la relative baisse des salaires d’ouvriers. S’il est impossible de quantifier exactement le développement des industries entre 1830 et 1900, il est clair qu’elles sont, au début du siècle, en phase d’expansion. Elles constituent, probablement, le secteur d’embauche le plus important dans les villes 43 et si leur contribution au revenu national à côté de celle, immense, de l’agriculture, est forcément relativement modeste 44, il est à noter qu’elles alimentent une grande partie du commerce extérieur. Entre 1898 et 1913, la seule part des « produits manufacturés », surtout les produits textiles, la principale industrie, dans le total des exportations des ports syriens est, en effet, aussi importante que celle des céréales, les deux se situant autour de 12% 45. Le peu qu’on vient de dire sur l’état et le développement des industries dans les villes du BilÁd al-ŠÁm suffit à faire comprendre que leur parcours ne se résume que difficilement à des termes tels que continuité, survie ou résistance, d’une part, et destruction ou déclin d’autre part. D’abord, c’est une histoire qui doit être analysée en tenant compte des phases temporelles bien distinctes et différentes l’une de l’autre par lesquelles passent les industries. « Survie » ou « continuité » n’est alors parfois que la renaissance d’une industrie qui fonctionne, dans le nouveau contexte, avec des conditions très différentes de celles prévalant avant son déclin 46. Ensuite, le terme de « résistance », essentiel pour analyser l’histoire de l’impérialisme, politique ou économique, est d’un usage difficile lorsqu’il est employé au niveau macro-économique. D’abord la résistance, concept essentiellement politique, ne peut être dissociée du motif purement économique de concurrencer les produits étrangers pour pouvoir maintenir et maximiser les bénéfices. Ce serait vider de son sens le terme d’entrepreneur si on ne prenait pas en compte le fait que son action part de la recherche de bénéfices ; son engagement politique est nécessairement subordonné à cet objectif qui seul assure sa survie et sa prospérité. En nous focalisant sur l’opposition entre les industries locales et celles des pays impérialistes, nous courons donc le risque de négliger les conflits à l’intérieur des industries locales, au fonctionnement de plus en plus capitaliste, et d’obscurcir notamment l’histoire du sort des ouvriers syriens, premières victimes de la survie des industries du BilÁd al-ŠÁm.
Kalla, Foreign trade, p. 249, n. 12. Les chiffres que donne A. Ruppin, dans son estimation du revenu national d’avant-guerre, pour le secteur industriel semblent toutefois très bas. Selon cette estimation, la part de l’industrie n’est que de 30 millions de francs pour un total de 882 millions de francs, ce qui est contesté par S. Kalla. Voir Kalla, Foreign trade, p. 184, n. 15. 45 À partir des chiffres avancés par S. Kalla, qui, lui, se base notamment sur les rapports consulaires britanniques, la part des « produits manufacturés » constitue en moyenne 12,7%, celle des céréales 12,63% du total des exportations entre 1898 et 1913. Puisque les rapports britanniques incluent les échanges maritimes avec d’autres parties de l’empire (en dehors de la direction douanière des ports entre Mersine et ËÁn YÙnis), le terme « exportation » se réfère, dans les deux cas présentés ici, dans une très grande mesure au BilÁd al-ŠÁm comme unité de base. Voir Kalla, Foreign trade, tab. II, p. 261-263. 46 Sur ce point voir Koptiuch, Poetics of political economy in Egypt, p. 61-73 et idem, « Other workers », p. 43-45.
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En effet, en considérant l’affaiblissement de la position sociale et économique des ouvriers, il semble qu’il y ait moins de raisons de se féliciter de la survie des industries locales. Les ouvriers, à long terme, perdent la relative sécurité garantie par les corporations et subissent directement, bon gré mal gré, l’impact des conditions du marché qui, pour le moins, le soumettent à de rudes épreuves. L’étude du développement des industries du BilÁd al-ŠÁm au cours du XIXe siècle reste, dans l’état actuel de la recherche, approximative et elle exclut pratiquement toute industrie en dehors du textile, secteur le plus important 47. Néanmoins, elle nous permet de donner une esquisse du rythme et des modalités qui caractérisent le développement de l’industrie locale. Il y a peu de doute que l’impact des importations européennes a été sévère dans un premier temps. En général, la période entre la fin des années 1830 jusqu’aux émeutes de 1860 est marquée surtout par la forte concurrence européenne et la contraction du marché pour les producteurs locaux 48. En effet, l’incursion du textile européen intervient juste après une phase d’expansion de la production, expansion qui vient affaiblir le système des corporations puisque les nouveaux entrepreneurs travaillent souvent en dehors de ce cadre ; l’impact de la concurrence européenne, dans les années suivantes, sur la fluctuation du nombre des employés et « chômeurs » n’en sera que plus sévère 49. Mais si le déclin des corporations mène, dans un premier temps, à de graves problèmes économiques et sociaux qui sont certes pour une bonne part dans les événements de 1860, il est aussi clair que les entrepreneurs de la ville acquièrent ainsi un espace de manœuvre — dans les années 1870, le rôle des corporations dans la fixation des salaires est pratiquement inexistant 50 — qui leur sera d’une grande utilité dans les années suivantes, durant leur compétition avec les produits européens. L’augmentation de la production industrielle à partir des années 1860 s’explique certainement en partie par le contexte économique général, favorable dans le BilÁd al-ŠÁm, et par la baisse des prix des matières premières importées de l’Europe, notamment les filés de coton et de laine 51. Mais la relative baisse des salaires
En ce qui concerne le nombre d’ouvriers et celui des métiers en opération, les estimations varient beaucoup d’une source à l’autre. À la fin des années 1830, 4.000 métiers sont en opération. Leur nombre descend à moins de 2.000 en 1850 et ne s’élèvera qu’à 300 au lendemain des massacres de 1860. Au cours des années 1860/70, le secteur du textile reprend et on estime le nombre des métiers entre 4.000 (1879/80) et 5.500 (1875), employant, en 1879/80, 6.500 ouvriers. À l’exception d’une baisse éphémère au début des années 1890, ce chiffre reste relativement stable jusqu’à 1909 environ, lorsqu’on estime le nombre de métiers à tisser à seulement 2.500. En 1912, 2.200 métiers sont recensés, un an plus tard 2.500. Pour ce qui est du nombre des ouvriers, il est à noter qu’il est estimé, dès les années 1890, à 10.000-15.000, voire à 21.000 en 1900. De manière concomitante avec la réduction du nombre des métiers, ce chiffre baisse, à environ 5.000 à la veille de la guerre. Les sources arabes de la période mandataire ont tendance à surestimer la taille du secteur du textile d’avant-guerre ; L. ÍaffÁr, qui est l’auteur de l’histoire des industries dans les ËuÔaÔ al-ŠÁm de Kurd ÝAlÐ, considère ainsi que le nombre de métiers à Damas s’élévait à 30.000 avant le mandat. Voir Reilly, Origins of peripheral capitalism, p. 77, 80 (n. 138), 155 ; Owen, Middle East, p. 261 ; Vatter, « Journeymen textile weavers », p. 78 ; Kurd ÝAlÐ, ËuÔaÔ al-ŠÁm, IV, p. 230. Bartsch, Oase Damaskus, p. 68 sq., donne un aperçu de cette question à partir des sources anglaises, autrichiennes, françaises et allemandes ; Schulman, « Seidenindustrie in Syrien », p. 476, fait de même, de manière moins exhaustive. 48 Reilly, Origins of peripheral capitalism, p. 75-83. Notons qu’il y eut une courte période de prospérité entre 1853 et 1856, due notamment à la guerre de Crimée. 49 Vatter, « Journeymen textile weavers », p. 84 sq. ; idem., « Militant journeymen », p. 4 sq. ; Reilly, Origins of peripheral capitalism, p. 84 sq. Voir Kalla, Foreign trade, p. 198-200, pour une chronologie différente. 50 Vatter, « Militant journeymen », p. 6. 51 Kalla, Foreign trade, p. 202 sq., 243.
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contribue également à renforcer la compétitivité des produits locaux. Comme le montre S. Vatter, le revenu des ouvriers s’amoindrit de manière très importante entre 1820 et 1879 52. C’est que le secteur du textile est en pleine « transition vers le capitalisme ». Non seulement les salaires sont de plus en plus fixés en fonction des conditions du marché ou bien des stratégies commerciales, mais le type même du commerçant change dans la seconde moitié du XIXe siècle. D’abord, on peut constater que le rapport de forces entre, d’un côté, les commerçants et, de l’autre, les producteurs —muÝallimÙn al-kÁr (maîtres), ÒunnÁÝ (artisans) et uÊarÁÞ (apprentis) —bascule en faveur des premiers 53. Ensuite, le groupe des commerçants semble s’élargir, intégrant une partie des maîtres et connaît une certaine hiérarchisation qui résulte de la concentration du pouvoir dans les mains de certains commerçants. S’il y a eu de véritables « usines » fondées par des familles commerçantes qui confient leur direction technique à des maîtres salariés, comme l’affirme S. Vatter 54, ou s’il y a eu plutôt ascension et transformation des maîtres en entrepreneurs dont quelques-uns, à la fin des années 1860, emploient autour des 100 ouvriers 55, il y a eu, de toute façon, émergence d’un groupe relativement puissant d’entrepreneurs du textile. Il est également hors de doute que, dans certains secteurs de l’économie, la solidarité entre les « producteurs » en est diminuée ; les nombreuses disputes entre maîtres et artisans en témoignent. La première grande grève est déclenchée en 1879 à Damas après que les maîtres eurent réduit la rémunération payée par pièce produite ; quatre semaines plus tard, les ouvriers réussissent à faire valoir leur cause 56. En d’autres cas les enjeux, aussi bien que le résultat des conflits, sont différents. La deuxième grève se déclenche en réponse à la réduction des salaires qui intervient au moment où les cours mondiaux de la soie sont en baisse et les entrepreneurs damascènes se trouvent dans l’impossibilité de vendre leurs stocks à des prix rémunérateurs. Après des mois de grève, les ouvriers sont obligés d’accepter une réduction de 20 % de leur salaire 57. Si ces deux grèves constituent, de par la longueur des conflits et les importants enjeux en cause, des cas extraordinaires, il est à noter qu’à Damas au début du siècle, les grèves sont à l’ordre du jour. Lorsque le consul britannique relate, rétrospectivement, le fonctionnement de l’économie de Damas en 1908, il remarque ainsi que le secteur du textile avait fonctionné « sans les grèves habituelles » 58. Comment les artisans, commerçants et entrepreneurs réagissent-ils à ces développements ? Quelles sont les innovations que les entrepreneurs apportent au fonctionnement de l’industrie du textile et à son organisation ? Le monde des affaires à Damas profite, grâce à quelques-uns de ces entrepreneurs, des avantages d’une coopération plus étroite entre les commerçants. Le peu d’informations dont nous disposons à propos de ces personnes —il s’agit du récit du Damascène QasÁtilÐ, contemporain des événements — ne signalent, en effet, que deux cas de partenariat. En effet, ces partenariats dont l’un s’avère être un succès
Vatter, « Journeymen textile weavers », p. 87 sq. ; idem., « Militant journeymen », p. 6 sq. Reilly, Origins of peripheral capitalism, p. 123. 54 Vatter, « Militant journeymen », p. 6. 55 Reilly, Origins of peripheral capitalism, p. 121-123, 157 ; idem., « Workshops to sweatshops », p.204 sq. 56 Vatter, « Journeymen textile weavers », p. 88. 57 Consul britannique à Istanbul, « General report for last quarter », Damas, 5 avril 1902, PRO-FO/618/3 ; consul britannique à Istanbul, « General report for last quarter », Damas, 10 juillet 1902, ibid. ; Reilly, Origins of peripheral capitalism, p. 156 sq. 58 PP/CR, « Damascus 1908 », XCVIII (1909), p. 855.
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extraordinaire qui fait survivre des milliers d’ouvriers, ont été interprétés comme une rupture avec l’attitude individualiste qui prévalait auparavant dans les milieux commerçants de la ville 59. Peut-être plus important que ces changements au niveau organisationnel — qui ne semblent pas constituer une rupture nette avec le passé 60 —, ces partenariats œuvrent et s’engagent pour la réorientation de la production dans le textile, réorientation qui se fait en concurrence avec les produits européens. À un moment donné, dans les années 1860 ou 1870, l’entrepreneur ÝAbd al-MaÊÐd AÒfar, et son partenaire Íasan al-ËÁnÊÐ, se mettent à produire un tissu de pur coton, appelé DÐmÁ, qui est commercialisé comme substitut bon marché des AlÁÊÁ, tissus mélangés de soie et coton. Ce produit, considéré par un observateur au tournant du siècle comme le vêtement des gens pauvres, connaît un grand succès ; au moment où QaÒÁÔilÐ écrit son récit, environ la moitié des métiers à Damas produisent des tissus DÐmÁ et à la veille de la Première Guerre mondiale, sa production occupera toujours un quart environ des ouvriers et artisans du textile 61. Pour revenir à la question de la survie et du déclin des industries syriennes, il semble bien, en ne considérant que ce cas-ci, qu’il y ait eu un déclin, à savoir le déclin relatif d’une industrie ancienne et raffinée de la soie, et l’émergence d’une industrie bon marché, celle des cotonnades qui, elle, trouve sa clientèle dans le marché local constitué par la masse toujours croissante d’appauvris qui participe désormais au jeu de l’économie monétarisée. J. Reilly cite d’autres exemples de cette réorientation des industries de Damas vers les couches sociales pauvres dans la région ou dans d’autres provinces de l’empire : que ce soient les graveurs sur cuivre, les bourreliers, les mosaïstes ou bien les armuriers, la perte des clients aisés locaux qui, eux, se tournent souvent vers les produits occidentaux, réoriente la production de ces secteurs et, en fin de compte, mène à la perte d’un savoir technique ancestral 62. Notons bien une exception importante qui concerne le textile. En effet, il ne semble pas que le cas de la DÐmÁ soit caractéristique de l’ensemble du secteur. Selon les rapports autrichiens, à la veille de la Première Guerre mondiale, presque la moitié des métiers à tisser de Damas travaillent pour la production de quÔnÐya miÒrÐya, un tissu mélangé de coton et de soie qui est relativement coûteux et qui est destiné à l’exportation. Un rapport anglais constate au même moment que l’importance du textile à Damas s’explique moins par les quantités produites que par la qualité des matières premières utilisées 63. Dans quelle mesure cette perte d’un savoir technique dans certains secteurs n’irait-elle de pair avec l’acquisition de nouveaux savoirs ? Il y a eu, en effet, très tôt une tentative, de la part des Damascènes, de s’approprier des procédés mécaniques. C’est en 1860, qu’un groupe de « notables » (aÝyÁn) met en place une filature hydraulique qui, dans un premier

QaÒÁÔilÐ, Al-RauÃa al-ÇannÁÞ, p. 123 sq. ; Reilly, « From workshops to sweatshops », p. 206 sq. ; idem., Origins of peripheral capitalism, p. 120. Pour un aperçu de la vie et de l’œuvre de QaÒÁÔilÐ, voir Rafeq, « Historical writing in Ottoman and post-Ottoman Syria », p. 88 sq., qui, d’ailleurs, souscrit pleinement la thèse de la nouveauté de ces partenariats commerciaux. 60 La question des problèmes que suscite la coopération entre les commerçants, notamment dans le cadre des sociétés anonymes, sera discutée ci-dessous (cf. ch. I. 5.). 61 Reilly, Origins of peripheral capitalism, p. 116 sq. ; QaÒÁÔilÐ, Al-RauÃa al-ÇannÁÝ, p. 123 ; Kurd ÝAlÐ, ËuÔaÔ alŠÁm, IV, p. 202 ; QÁsimÐ/QÁsimÐ/ÝAÛm, QÁmÙs al-ÒinÁÝÁt al-ŠÁmÐya, p. 147 sq. ; Bartsch, Oase Damaskus, p. 69 ; Ruppin, Syrien, p. 182 sq. 62 Reilly, Origins of peripheral capitalism, p. 110-114. 63 Bartsch, Oase Damaskus, tab. XIV ; Weakley, Report, p. 67 sq.
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temps, ne donne pas les résultats escomptés. Elle continue néanmoins à fonctionner et à la fin des années 1870, sous l’égide du gouverneur réformateur Midhat Pacha (1878-80), l’installation est complètement rénovée et la direction remplacée. En dépit de ces efforts, le projet échouera en raison, semble-t-il, de l’usage du coton local inapproprié aux objectifs visés et des frais élevés liés au transport du coton de Nablus à Damas 64. Peu importent les raisons précises qui mènent à la perte de ce projet. Nous n’avons connaissance que d’un autre projet semblable, postérieur celui-ci et entrepris à Antioche, qui s’avérera également un échec 65. Qu’il y ait eu si peu de projets d’entreprises mécanisées est révélateur de la faible connaissance des Damascènes des nouveaux procédés de production, manque qui leur fait, pendant longtemps, douter de la faisabilité de projets industriels. En ce qui concerne l’industrie du textile, ceci a de graves conséquences dans le domaine de la filature du coton. Ainsi, aucune compétition n’est possible avec les produits européens qui sont supérieurs techniquement. En ne considérant que le textile, le secteur clé de l’industrie de Damas, nous devons constater qu’il y a eu un déclin, un double déclin. Déclin de secteurs entiers, comme celui de la filature où la concurrence avec les produits européens est simplement impossible, et déclin relatif, par réorganisation d’anciennes industries, et ici nous avons pu mentionner d’autres productions en dehors de l’industrie de la soie, qui ne trouvent plus de débouchés sur le marché local. Jusqu’à la fin du siècle, la réorganisation des industries syriennes, qui, rappellons-le, ne touche pas tous les secteurs, entraînera une nette perte du savoir technique. Au tournant du siècle, les hommes et femmes engagés dans les industries de Damas constituent un groupe social peu puissant. Ce sont le plus souvent des artisans ou de petits entrepreneurs qui travaillent avec de fortes contraintes pour un marché local au pouvoir d’achat très restreint. C’est seulement dans le textile qu’un groupe d’entrepreneurs a su faire face à la concurrence européenne grâce à son esprit innovateur, à la concentration des processus de production et au faible coût du travail. 4. Industrialisation et modernisation ottomane

Qui initie ce processus de modernisation et quand sera-t-il mis en marche ? Le terme « modernisation ottomane » se réfère à un processus qui prend certes ses origines dans la capitale, Istanbul, mais qui implique, que ce soit dans la province ou dans le centre impérial, des acteurs provenant des provinces syriennes. P. Khoury démontre dans son étude sur les « notables urbains » de Damas comment ce groupe est intégré, après 1860, dans l’exercice du pouvoir, tant dans la province qu’à Istanbul, aux plus hauts postes, et comment il est attiré, au niveau culturel, par le centre impérial 66. Des études récentes, sur Beyrouth et Damas, renforcent sa thèse d’une communauté d’intérêts et de goûts entre Istanbul et les provinces 67, communauté, on ne saurait trop y insister, qui se limite dans une grande mesure aux élites urbaines. Ce sont ces élites proprement ottomanes qui animent, dans une large mesure, le processus de modernisation et qui jouent un rôle important, comme politiciens
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Kalla, Foreign trade, p. 200 ; QaÒÁÔilÐ, Al-RauÃa al-ÇannÁÞ, p. 124 ; Reilly, « Transition to capitalism », p. 23. Kalla, Foreign trade, p. 202. Khoury, Urban notables, p. 50-54, 90-91. Voir aussi Schatkowski-Schilcher, Families in politics, p.102-106. Weber, Zeugnisse kulturellen Wandels ; Hanssen, Fin de siècle Beirut.

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