MEMOIRES DE VILLES

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Première expériences de reportage en Amérique latine et journal de bord d'un voyage au Vietnam ; différents regards sur l'Espagne et le Portugal saisis au fil des années 90 ; portraits de ces lieux symboliques que sont - ou furent - la Rome de Fellini… enfin les récits inscrits au cœur de la mémoire de l'auteur sont regroupés dans cet ouvrage. Permanence des villes, mouvements des civilisations, visages actuels de la mondialisation : tout incite et invite à confronter les mots et les lieux, à bousculer les images, à laisser parler les cinq sens de la mémoire.
Publié le : mercredi 1 janvier 2003
Lecture(s) : 48
EAN13 : 9782296304307
Nombre de pages : 158
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Mémoires de villes

COLLECTION CARNETS DE VILLE
dirigée par Pierre Gras Les trois quarts de la population du globe vivent en milieu urbain et tout indique que cette proportion va s'accroître au cours du XXIe siècle. Les villes constituent, depuis leur origine, un vivier culturel majeur pour la plupart des civilisations. Mais qu'en sera-t-il demain?
Renouant avec la tradition des voyages philosophiques du XVIIIe siècle, tout en cherchant à la renouveler et à l'actualiser, la collection Carnets de ville se propose de faire émerger les enjeux liés au devenir du monde urbain, tout en révélant la dimension culturelle et poétique des lieux vivants que sont les villes.

Cette nouvelle collection de « récits de voyages urbains» s'efforcera d'associer la rigueur des informations et des analyses proposées depuis des positions très diverses (historiens, géographes, sociologues, philosophes, ethnologues, journalistes, architectes...) et une écriture propre à stimuler chez le lecteur l'imaginaire et le plaisir de la découverte.

PREMIERES

PARUTIONS

Pierre Gras, « Mémoires de villes », 2002. Serge Mouraret, « Berlin, carnets d'amour et de haine », 2002. EN PRÉPARATION Thierry Paquot, « Des villes indiennes» (titre provisoire). Suzana Moreira, « Sao Paulo, une ville en veille ». Pierre Gras, « Ports et déports ; l'imaginaire des villes portuaires ».

(Ç) L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3343-3

COLLECTION CARNETS DE VILLE

Pierre Gras

Mémoires de villes

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

DU MÊME AUTEUR

- « L'autre
réalité?

Pérou; l'intégration des Indiens, », éditions Fédérop, Lyon, 1981.

mythe

ou

- « Amériques sans visa; récits et reportages d'Amérique latine », L'Harmattan (collection Logiques sociales), Paris, 1988. - « La ville-arlequin; dix ans de murs peints dans l'agglomération lyonnaise» (avec Yves Guélaud), éditions Syros-Alternatives, Paris, 1990.
- «

Lyon 2010 ; une ville pour vivre et pour rêver »,

Syros, Paris, 1990.

- « Révélateurs de ville» (avec Albert Jaubert et François Guy), Mardaga, Liège, 1995. - « Médias et citoyens dans la ville », L'Harmattan (collection Champs visuels), Paris, 1998. - « Les nouvelles frontières de la ville; banlieues, centre, périphéries» (avec Renée Feltin), éditions du Certu (collection Débats), Lyon, 1999.

Ce livre est dédié à Julien, Nicolas et Lise-Hélène.

MÉMOIRES

DE VILLES

PROLOGUE

S'il Y a quelque chose d'agaçant dans les récits de voyages, c'est qu'ils vous obligent souvent à parler de ce que, sans nul doute, vous connaissez déjà. Prague vous rappelle Florence, Bilbao vous suggère, allez savoir pourquoi, Saint-Étienne ou Manchester tandis qu'Iquitos, dans la moiteur de l'Amazonie péruvienne, évoque les langueurs parfumées de Da-Nang, oubliée de tous depuis le départ des Américains... Alors pourquoi s'obstiner à vouloir à tout prix faire œuvre originale, décrire à nouveau ce que l'œil a vu et revu parfois jusqu'à satiété, ou repasser à l'envi sur les traces de Kafka, Pessoa, Vargas Llosa ou Sciascia, en quête du détail que l'un d'entre eux aurait pu laisser échapper? L'amour des villes, peut-être. Sans lui, qu'y aurait-il de commun entre ces portraits chinois écrits à des époques différentes et qui évoquent, sans aucune intention d'équité, quatre des cinq continents? Comme toute expérience humaine, ce regroupement de récits est à la fois aléatoire et cohérent a posteriori. Certains textes sont associés à des moments particuliers de mon expérience professionnelle ou personnelle, voyages quasi initiatiques en Amérique du Sud (1), au début des années 80, ou reportages plus 9

urbains effectués en Europe, notamment pour le compte de la revue Urbanisme, au cours des dix dernières années. L'actualité a joué son rôle. Il y a aussi les exigences troubles de la mémoire, toujours partielle ou partiale. Il existe enfin d'intimes liens entre ces récits dont je ne saurais trop dénouer les fils. Il fallait faire des choix, ordonner le désordre des souvenirs au bénéfice de l'ordre d'un projet. Ces premiers Carnets de villes ont donc été classés en quatre chapitres dont j'assume pleinement la subjectivité. Tropiques fait le lien entre mes premières expériences de reportage en Amérique latine et le « journal de bord» d'un voyage plus récent au Vietnam: un grand écart à la fois géographique et temporel que motive la recherche d'un « ailleurs» beaucoup moins exotique qu'il n'y paraissait au départ. Comme son nom l'indique, Ibériques regroupe différents regards sur l'Espagne et le Portugal saisis au fil des années 90, depuis l'Andalousie de l'Exposition universelle jusqu'aux rivages post-modernes du musée Guggenheim, à Bilbao. Mythiques associe les portraits de ces lieux symboles que sont - ou furent - la Rome de Fellini, de la Dolce vita et des scooters Piaggio, la Prague de la « révolution de velours» ou encore la « Cité radieuse» que Le Corbusier a léguée à l'industrieuse Firminy. 10

PROLOGUE

Enfin, les récits de Sans titre évoquent une géographie personnelle liée à des villes inscrites au cœur de ma mémoire: Rouen et la Normandie de mon enfance, Bizerte, Marseille et enfin Taormine, la plus grecque des cités siciliennes. Permanence des villes, mouvement des civilisations, visages actuels de la mondialisation: tout incite et invite à confronter les mots et les lieux, à bousculer les images, à laisser parler les cinq sens de la mémoire. L'écriture se veut ici échange, débat et découverte universelle de l'Autre. Mais aussi retour vers l'essentiel: la vie. Avec seulement les mots pour le dire. Sont-ils justes, déplacés, lucides ? Je ne sais pas. « Une autre chose (...) qui lie les villes et l'écriture, c'est d'être des formes de hasard plus ou moins ordonnées, mais ordonnées, on pourrait dire des hasards instruits, ou bien encore des désordres contrariés par une assez mystérieuse obstination », explique Olivier Rolin dans la préface d'un

ouvrage où il
aimées (2).

«

fait le lien », justement, entre des villes

C'est peu dire que cette « mystérieuse obstination» a guidé mes pas pendant toutes ces années. Sans elle, le chemin ne valait pas toujours la peine qu'on se donnait. Grâce à elle, j'ai vécu des moments intenses: anxieux comme à Lima, lorsque le soir tombait, aussi dur que la misère, sur les barriadas ; électriques comme les nuits interminables de Barcelone ou les journées lourdes de Saigon figée dans l'attente de la mousson; apaisés 11

comme à Lisbonne, ville bienheureuse « où les contraires ne s~opposent jamais ». Ces Carnets de villes invitent aujourd'hui le lecteur à partager et à poursuivre la route.

Amériques latine », L'Harmattan,
«

(1) Cf.

sans visa; 1988.

récits et reportages

d'Amérique

(2) Olivier Rolin, « Sept villes », éditions Rivages, Marseille, 1988.

12

Tropiques

LIMA SALSA
Il a oublié la maison de l'avenue Salaverry, à

«

Magdalena Nueva, où il a habité depuis la nuit où il est arrivé à Lima pour la première fois, et le voyage de dix-huit heures en car, le défilé de villages en ruines, d'étendues sableuses, de vallées minuscules, la mer par moments, des champs de coton (...). Il avait son visage collé contre la fenêtre, et il sentait tout son corps en
proie à l'excitation: je vais voir Lima. » Mario Vargas Llosa, La ville et les chiens.

Lima, septembre 1979 - été 1982. Gisèle a été danseuse, en France, quand elle était jeune. Elle doit avoir soixante-quinze ou quatre-vingts ans maintenant. Toujours avenante. Il y a deux ou trois photos d'elle au mur, un peu passées, mais ce n'est peutêtre pas une bonne idée pour entamer la conversation. Gisèle tient un petit restaurant en face de l'hôtel Savoy. On y mange bien, son café est excellent, goût français bien sûr. Mais quand elle sort, elle aime mieux aller chez un Chinois de la rue Capon, allez savoir pourquoi. Elle me donne un ou deux noms, mais attention les enseignes sont en mandarin, prévient-elle. Demain, j'essaierai un 15

TROPIQUES

chifa (1) au hasard. Gisèle a le sens des affaires, elle vend aussi des quefias, des flûtes indiennes. Elles sont plus chères que dans les villages haut perchés de la Sierra, surtout depuis que son modeste établissement figure dans le Guide du Routard, à la rubrique « où manger»... Mais ce sont les meilleurs instruments de musique du Pérou, paraît-il. C'est un Suisse, Thévenot, qui les a mises au point en utilisant un bois particulier, leur donnant une excellente sonorité. Impossible de le rencontrer directement, cela se comprend. Gisèle est bonne fille, mais quand même... J'ai promis de revenir, les restaurants de l'avenue Pierola sont hors de mes moyens. À moins que je ne déniche un comedor près de la plage de Barranquita, où le Pacifique devient presque blanc.

Lima est une ville grise, plutôt triste, sous le nuage

permanent Humboldt»

que lui apporte le courant dit « de - du nom d'un fichu savant prussien - qui

garantit à l'ancienne Cité des dieux un climat cotonneux et humide à 100 % chaque hiver austral, de juillet à octobre. En tout cas désagréable. Il va de pair avec une certaine oppression, que l'on ressent en descendant d'avion ou même du cargo qui vient de s'amarrer, après d'interminables manœuvres, au port du Callao. Une sensation mélangée d'étouffement, de rupture, de délabrement, sans doute commune aux métropoles latina-américaines, mais tellement particulière ici. C'est sans doute la garua. Une sorte de crachin tropical, un fin vernis qui se dépose sur tout, colle les cheveux par 16

LIMA SALSA

paquets, rend moite et parfois même mélancolique. On s'habitue. Comme il faut oublier la barre nuageuse qui domine la ville pour mieux s'y attacher. Qui sait si ces nuages ne la protègent pas de la colère des dieux? Lima n'est pas belle, même si certains bâtiments préservent, pour le plaisir des touristes, les restes d'une lointaine splendeur coloniale. Et même si plus d'une Péruvienne prierait facilement à genoux, pendant un an, pour disposer ne serait-ce que d'un deux-pièces avec balcon dans le quartier de Miraflores... Pas belle, non. Pourtant quand on la quitte, que sont franchies les collines arides qui ceinturent la capitale et annoncent les contreforts de la cordillère des Andes, on se prend presque à l'aimer, Lima. C'est peut-être la garua.

On ne peut pas dire qu'il y ait ici un « style de vie », comme on dit dans les revues branchées. On peut faire du lèche-vitrines le long des boutiques de luxe de la

place San Martin - on ne peut pas se tromper:

dans une

grande ville latino-américaine, il y a toujours un type à cheval avec une épée sur le côté, tendance héros de la Révolution, au milieu d'un parterre de fleurs, et en général, c'est là. On peut même aller se baigner l'aprèsmidi aux bains-plages de Chorillos, goûter un café crème « comme à Paris» à Miraflores ou encore, pourquoi pas, savourer la douceur d'une promenade dans les allées ombragées de San Isidro, sur les pas de Flora Tristan. Mais décidément, ce n'est pas cela, Lima. La garua, c'est une transition violente, impudique, entre mer et 17

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