Monnaie et finances dans la transition en Russie

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296310728
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Monnaie et finances dans la transition en Russie

Relecture Georges Préli Raymonde Arcier (Maison des sciences de l'homme)
Correction et mise en page Atelier Christian Millet, Paris
Conception

Raymonde Arcier

@ Maison des sciences de l'homme, 1995 ISBN: 2-7351-0703-5 @ L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3753-2

Sous la direction de

Victor V. Ivanteret

Jacques Sapir

Monnaie et finances dans la transition en Russie
Un dialogue franco-russe

Publié avec le concours de la Compagnie parisienne de réescompte

Éditions de la Maison des sciences de l'homme, paris UHarmattan

Collection "Pays de l'Est" dirigée par Bernard Chavance

Gérard Roland, Economie politique du système soviétique, 1989.
Wladimir Andreff (ed.), Réforme et échanges extérieurs dans les pays de l'Est, 1990. Pierre Dubois, Jenô Koltay, Csaba Mako, Xavier Richet (eds.), Innovation et emploi à l'Est et à 1'0 uest. Les entreprises hongroises et françaises face à la modernisation, 1990. Jacques Sapir (ed.), L'URSS au tournant. Une économie en transition, 1990. François Bafoil, Entreprises et syndicats en RDA. Une histoire dt l'émulation socialiste, 1991. Commission des Communautés Européennes, La situation économique et les réformes en Union Soviétique. Stabilisation, libéralisation et dévolution dt compétencts, 1991. Catherine Locatelli, La question énergétique en Europe de l'Est, 1992. Michel Roux (ed.), Nations, Etat etterritoire en Europe de l'Est et en URSS, 1992. Krystyna Vinaver(ed.),Lacrise de l'environnement à l'Est. Pays ~n transition et expérience française d'une économie mixte, 1993. Elisabeth R. Najder, Une histoire monétaire de la Pologne 1918 -1992. Contrôle des changes et convertibilité, 1993. Marie-Claude Maurel, La transition post-collectiviste. Mutations agraires en Europe centrale, 1994. Frédéric Wehrlé, Le divorce tchéco-slovaque. Vie et mort de la Tchécoslovaquie, 1918-1992, 1994. Bernard Chavance, Lafin des systèmes socialistes. Crise, réforme ettransformation, 1994. Jacques Sapir, Victor Ivanter (eds.), Monnaie etfinancesdans la transition en Russie, 1995. Wladimir Andreff, Le secteur public à l'est, restructuration in-

dustrielle etfinancière, 1995.

Sommaire

Remerciements Les auteurs Présentation par Jacques SA.PIR Liste des participants aux diverses sessions

VI IX XI XV.

I Inflatiùn et prix: du système soviétique à la réalité russe
1. Inflation et pénurie dans la transition, Michel AGLIETIA et Jacques SAPIR - Inflation, pénurie et l'interprétation des déséquilibres dans l'économie de type soviétique - Aventures et avatars d'une libération des prix: de l'hyperinflation annoncée à l'inflation inertielle - Bilan et perspectives 2. L'évolution des prix en Russie. Les causes de l'inflation dans l'économie de transition, Viktor VOLKONSKY, Evsej GOURVITCH et Gregorij G. KANTOROVITCH 3 3 41 57 79

II Les transformations du système financier Expériences françaises et réalités russes
3. Les enseignements du financement du redémarrage de l'économie française après 1945, Françoise RENVERSEZ 4. Le financement en mutation. Le système financier français dans les années quatre-vingt, Hélène CLÉMENT.PITIOT 5. La crise des paiements et des règlements. en Russie: Causes. conséquences et approches permettant de la maîtriser, Oleg GOVTVAN, jatcheslav S. PANFILOV AlexeïMEDKoV V et 6. Mécanismes de règlements entre les pays membres de la CEI: prospectives théoriques. Michel LITVIAKOV 141 157 173 195

VI Que~

SOMMAIRE

III stabilisation?

7. La stabilisation financière en Russie: nouveaux phénomènes, nouveaux problèmes, Viktor V.IVANTER,Oleg D. GOvrvAN et Vjatcheslav S. PANFILOV 8. Stabilisation et transition. Un point de vue français sur l'expérience russe, Jacques SAPIR

223 255

Bibliographie Glossaire Listes

291 301 303

Remerciements

Ce livre est issu d'un travail collectif, auquel de nombreuses personnes et institutions ont largement contribué. Le séminaire qui lui a servi de base a été financé, pour la partie française, par le CEMI-EHESS grâce à des contrats de recherche du ministère de la Recherche et de la Technologie ainsi que du Commissariat général du Plan. L'École des hautes études en sciences sociales a aussi apporté sa contribution financière et mis à la disposition des organisateurs français ses moyens matériels. Les responsables du volume tiennent à remercier tout particulièrement la fondation de la Maison des sciences de l' homme, et en particulier ses adminis" trateurs, MM. Clemens Heller et Maurice Aymard, sans le soutien desquels le groupe franco-russe n'aurait jamais pu se mettre en place. Ce soutien fut décisif lors de la phase de constitution du groupe, et a permis d'accueillir en France certains de nos collègues russes. Les sessions parisiennes du séminaire se sont déroulées dans ses locaux. La Maison des sciences de l'homme a aussi pris à sa charge une partie des frais de traduction et, chose importante entre toutes, nous a accordé un soutien décisif pour la réalisation technique de cet ouvrage, à travers Son service des publications. La Compagnie parisienne de réescompte a, pour sa part, financé une partie des traductions des contributions russes. Ces dernières, ainsi que la traduction lors des séances du séminaire à Paris en juillet 1993 et juillet 1994, ont été réaliSées par Olga Savkievitch-Litviakov, dont le travail a fait l'admiration de tous les participants. Les organisateurs tiennent aussi à exprimer leur gratitude aux membres du secrétariat scientifique de la MSH, et en particulier à Mme Sonia Colpart, dont l'assistance fut souvent décisive pour la bonne tenue matérielle de nos travaux.

,

Les auteurs

VIKTOR V. IVANTER,vice-directeur de l'Institut de prévision de l'économie nationale Académie des sciences de Russie (IPEN-RAN),Moscou. Docteur ès sciences économiques, professeur à l'Université Lomonosov, Moscou, membre correspondant de l'Académie des sciences de Russie. Spécialiste des questions financières.et bancaires, a publié de nombreux ouvrages sur l'organisation financière et bancaire de l'économie soviétique, et s'est intéressé, dès les années soixante, aux réformes financières et monétaires nécessaires pour introduire des régulations de marché dans l'économie planifiée. Depuis plusieurs années, il est un des experts reconnus auprès du ministère des Finances, de la Banque centrale et des comités du Parlement et de la Douma d'État. Il est aussi un consultant auprès de plusieurs institutions financières et bancaires russes. VJATCHESLAV.PANFILOv,chercheur au département des analyses financières S de l'IPEN-RAN,et diplôrhé de l'Université de Moscou. Spécialiste des questionsmacroéconomiques et financières sur lesquelles il a écrit de nombreuses publications. Collabore au département scientifique de la Banque centrale de Russie, sur les problèmes de la maîtrise de l'inflation et de l'analyse des non-paiements. Il exerce aussi une activité de consultant, et est devenu le directeur de la société Centre de monitoring bancaire de Moscou. OLEG D. GOVTVAN,collaborateur de l'IPEN-RAN,diplômé de l'Université de Moscou et habilité à la direction de recherches, auteur de plusieurs publications Sur les problèmes bancaires et financiers. Collabore au département scientifique de la Banque centrale de Russie sur les problèmes du système bancaire et des relations entre les banques commerciales et la Banque centrale. Exerce aussi une activité de consultant, comme vicedirecteur de la société Centre de monitoring bancaire de Moscou, AU:;:XEIA. MEDKOV, collaborateur scientifique de l'IPEN-RAN, diplômé de l'Université de Moscou, spécialiste des problèmes de paiements et de solvabilité dans l'économie russe. Collaborateur de la société Centre de monitoring bancaire; VIKTOR N. VOLKONSKY,responsable du laboratoire des prévisions économiques de l'IPEN-RAN, docteur ès sciences économiques. Le professeur Volkonsky est un expert reconnu des questions des prix et de la structuration de l'appareil productif, sujets sur lesquels il a publié de nombreux articles et ouvrages. Outre son activité àl'IPEN-RAN, il participe au Centre d'expertise de l'Association des industriels et entrepreneurs de Russie, pour lequel il a conduit de nombreuses études. EvsÊJ T. GOURVITCH,chercheur à l'IPEN7RAN, st spécialiste des questions des e branches industrielles et de la structuration de l'industrie. A collaboré avec

-

x

LES AUTEURS

le professeur Volkonsky aux études réalisées pour le compte du Centre d'expertise de l'Association des industriels et entrepreneurs de Russie. GRIGORIJ G. KANTOROVITCH, hercheur à l'IPEN-RAN, docteur ès sciences c économiques, vice-doyen du Haut Collège d'économie, Moscou. Le professeur Kantorovitch est un spécialiste des problèmes de modélisation de la structure de l'appareil productif et des relations inter-branches et intersectorielles. Il a à son actif de multiples publications. Il a collaboré avec le professeur Volkonsky aux études réalisées pour le compte du Centre d'expertise de l'Association des industriels et entrepreneurs de Russie. MICHELAGLIETTA, rofesseur d'économie à l'Université de Paris X-Nanterre, p conseiller scientifique au CEPI!,consultant et collaborateur extérieur de la Banque de France. Le professeur Aglietta est bien connu pour ses travaux portant sur la régulation de l'économie, la monnaie et sur les problèmes d'intégration monétaire et financière internationale. Il a publié de nombreux ouvrages sur ces questions. Il s'intéresse depuis plusieurs années aux évolutions économiques dans l'ex-uRss et en Russie, et délivre un enseignement dans le cadre du Haut Collège d'économie de Moscou. HÉLÈNE CLÉMENT-PITIOT,maître de conférences à l'Université de CergyPontoise, chercheur au Forum international de Paris-La Défense. Spécialiste des problèmes monétaires et bancaires, ainsi que de l'étude des conditions de viabilité et de la stabilité des systèmes. S'intéresse depuis plusieurs années aux évolutions dans l'ex-uRss et en Russie, sujet sur lequel elle a déjà publié plusieurs articles. MICHELLITVIAKOV, chercheur au MINI-LaDéfense et à l'Université de Paris XNanterre, diplômé de l'Université d'État de Moscou. FRANÇOISERENVERSEZ, rofesseur à l'Université de Paris X-Nanterre, direcp trice de l'école doctorale, ancien recteur de l'Académie d'Amiens; a travaillé comme collaborateur extérieur à la Banque de France. Le professeur Renversez est une spécialiste reconnue des problèmes monétaires et financiers, sujet sur lequel elle a publié de nombreux ouvrages et manuels. Elle s'intéresse depuis de nombreuses années aux évolutions dans l'exURSSet en Russie et a accueilli dans son laboratoire plusieurs étudiants russes. JACQUESSAPIR,maître de conférences à l'École des hautes études en sciences sociales, enseignant à l'ENSAEet au Haut Collège d'économie de Moscou. Spécialiste de longue date des problèmes de l'économie soviétique et de la transition, il a publié de nombreux ouvrages sur ces questions et dirige des recherches sur l'évolution de la situation macroéconomique de la Russie. Il a participé aux travaux de plusieurs institutions internationales en tant que consultant.

Présentation

Cet ouvrage a une histoire à la fois simple et compliquée. Que des économistes de pays différents se réunissent pour discuter de certains thèmes, à l'importance bien établie dans.la profession, voilà qui n'a rien d'étrange ni d'extraordinaire.Quand on ajoute cependant, que ces économistes se rattachent à des traditions et des histoires économiques somme toute fort différentes, et qu'ils ont cherché non seulement à dialoguer mais à travailler en commun, on peut deviner que, là, commencent les difficultés. L'origine de ce livre remonte donc à une double prise de conscience, à la fin des années quatre-vingt. Les transformations qui, pour certaines se déroulaient déjà en URSSet pour d'autres s'annonçaient pour un avenir proche, avaient à l'évidence une importance considérable. Les répercussions possibles ne pouvaient laisser nul d'entre nous indifférent. La mutation de ce qui était encore le système soviétique s'annonçait comme un processus complexe, aux implications multiples, en ce qui concerne, tant le futur de notre continent européen, que la nature des relations économiques pour le siècle à venir. Si, incontestablement, l'URSSétait à un tournant de son histoirel, ce dernier avait une signification qui concernait les économistes biim au-delà des cercles, restreints, de ceux que l'on appelle des soviétologues. Il était donc clair qu'une coopération entre chercheurs français et soviétiques était, pour diverses raisons, toutes aussi impératives, un enjeu scientifique majeur. Mais il y avait là plus qu'une simple curiosité scientifique, si légitime qu'elle fût. L'idée de constituer un groupe de travail commun, en dehors des diverses tentatives institutionnelles qui existèrent dans les années soixantedix et quatre;.vingt,avec d'ailleurs un succès limité, renvoyait aussi à une vision plus historique de la reconstitution d'une communauté intellectuelle dans une Europe comprise dans son sens le plus large. Il faut ici saluer la prescience de l'administrateur de la Maison des sciences de l'homme, Clemens Heller, et celle de son succeSseur, Maurice Aymard, qui n'épargnèrent ni leurs efforts ni leur peine pour que se constitue ce groupe. C'est donc en fonction. d'un triple impératif que devait germer, au début de 1989, l'idée d'une coopération qui fut d'abord franco-soviétique. Un impératif de solidarité, tout d'abord, car il n'était pas possible, au vu des enjeux engagés, de se dérober à une demande émanant de nos collègues soviétiques. Un impératif d'opportunité, ensuite, car la situation de l'économie soviétique, alors qu'elle entamait cette périlleuse transition, n'était pas sans rappeler, dans la nature de certains de ses problèmes, la situation de l'économie française après
1. En ce sens, le présent livre répond à un ouvrage plus ancien publié dans la même collection. J. Sapir (éd), L'URSS au tournant. Une économie en transition, Paris, L'Harmattan, 1990.

XII

PRÉSENTATION

1945. Alors que le discours économique anglo-américain semblait devoir être dominant dans l'analyse de la transition, l'expérience française, et plus généralement celle des économies d'Europe occidentale, est apparue comme potentiellement beaucoup plus pertinente. De manière plus globale, la valorisation de l'expérience française s'est voulue une affirmation de l'appartenance du monde russe à la réalité européenne. Enfin, il y avait un impératif scientifique; aucun économiste ne peut se soustraire à la critique des faits. Et, ceux issus de la transition, étaient susceptibles d'enrichir considérablement notre intelligence des processus économiques et sociaux, avec toutes les retombées que l'on imagine d'un point de vue théorique. Il est ainsi important de bien voir que cette coopération ne fut jamais unilatérale; elle a été bénéfique aux deux parties, même si ce fut sous des formes différentes. Cette coopération, mise en place à travers des missions d'information et de recherche, s'est concrétisée, à partir de juillet 1991, dans un séminaire bi-annuel consacré aux problèmes monétaires et financiers dans la transition, réunissant des économistes français et soviétiques, puis russes. L'identification du thème des travaux a elle-même résulté d'une collaboration informelle qui s'était mise en place dès la fin de 1988. Cette coopération a réuni des chercheurs provenant de diverses institutions. Du côté russe, ont participé aux travaux des membres de l'Institut de prévision de l'économie nationale2, de la Banque centrale, et de l'Institut de l'économie mondiale et des relations internationales. Du côté français, si le Centre d'études des modes d'industrialisation de l'École des hautes études en sciences sociales a joué un rôle de fédérateur, ont participé aussi des chercheurs du CEPU,de Paris X-Nanterre, de Paris-l, de l'ENSAEet de l'INSEE, de la Banque de France et du Centre d'observation et de prévision du ministère du Commerce extérieur3. Cette collaboration, réalisée en dehors de tout cadre gouvernemental, dans une liberté de ton garante de l'objectivité scientifique, a permis d'apprendre à travailler en commun avant de déboucher sur une série de résultats tangibles. Ce sont ces derniers qu'il nous est maintenant possible de présenter. Cet ouvrage se présente ainsi en trois parties, où, à chaque fois, se répondent des contributions russes et françaises. La première est consacrée à la question de l'inflation et des prix. Ce thème a une double importance. Pendant longtemps, les situations de pénurie que l'on connaissait dans les économies de type soviétique ont été assimilées à des phénomènes d'inflation réprimée. Se déployait alors une interprétation purement quantitativiste de la monnaie et de l'inflation, dont les conséquences se faisaient directement sentir en ce qui concerne les prescriptions concernant la stabilisation de l'économie. En réalité, et c'est ce que les deux contributions tendent à démontrer, les phénomènes monétaires et inflationnistes ont été, et restent, d'une redoutable complexité qui exclut les monismes interprétatifs. La seconde partie est consacrée essentiellement aux questions relatives aux systèmes financiers, et en particulier aux systèmes de paiement. L'expérience de la transition en Russie, confirmant ce que nous avait déjà enseigné la transition en Europe centrale et orientale, a montré l'importance décisive. des institutions financières. Il n'y a ainsi guère de sens à parler de transition vers l'économie de marché sans la construction d'un système financier qui doit
2. Institut Narodnohozjajstvennogo Prognozironanija, Académie des sciences de Russie; cet institut a joué le rôle de coordinateur du côté russe. 3. Les chercheurs provenant des diverses administrations ont toujours participé aux travaux tlu séminaire à titre individuel.

PRÉSENTATION

XIII

être à la fois efficace et robuste. A cet égard, la France présente des éléments d'expérience qUi peuvent être d'un intérêt considérable pour les.chercheu~ et

les responsables des écononries en transition..

.

La troisième partie synthétise certains des problèmes évoqués dans les deux premières,.autour du thème de la s~abilisation. Les événements de 1993 et 1994 ont montré à quel point un tel objectif était difficile. à atteindre dans les conditions d'une économie de transition. Mais ces difficultés sont aussisouvent le produit de. prescriptions erronées, découlant d'interprétations théoriques fautives de la situation économique, qui ont été propagées par un certain nombre de conseillers occidentaux en Russie. Les économistes se sont en effet trop souvent manifestés soUs la forme de tribus sectaires et dogmatiques, incapables de prendre la mesure et des réalités concrètes et des limites de la théorie économique standard. En ce sens, l'expérience de la transition en Russie Se révèle riche d'epseignements qui devraient être profitables non seulement aux économies en transition, mais aussi aux économies occidentales. Jacques Sapir

Liste des participants aux diverses sessions du séminaire franco-russe
Participants russes:
VICfOR V. IVANTER,vice-directeur de l'Institut de prévision de L'économie nationale (IPEN), de l'Académie des sciences de Russie.
OLEG GOV1'VAN, IPEN. EVSEJ GOURVITCH, IPEN. GRIGORIJ KANTOROVITCH, IPEN, vice-recteur du Haut Collège d'économie (Moscou). ALEXANDRE KHANDRUEV, vice-gouverneur de la Banque centrale de Russie.
RUSLAN KHUMAKHOV, IMENO. VLADIMIR KLEPATCH, IMENO. VYATCHESLAV PANFILOV, IPEN. MARAT UZIAKOV, IPEN. VIKTOR VOLKONSKY, IPEN.

YOURI V. YAREMENKO,directeur nationale.

de l'Institut

de prévision

de l'économie

Participants

français :

FRANÇOISE RENVERSEZ, Paris-X. ALIÉNOR BENOIST, CEMI-EHESS. CÉCILE LEFÈVRE, CEMI-EHESS et INSEE. MATHILDE MAUREL, DELTA-EHESS. HÉLÈNE CLÉMENT-PmOT, LAREA-Paris X. LAURENCE SCIALOM, LAREA -Paris.X. HÉLÈNE TAËB, CEMI-EHESS. CLAIRE WAYZAND, INSEE. MICHEL AGLIETTA, CEPII et Paris X. CHRISTIAN DE BOISSIEU, Paris-I. ANTON BRENDER, CPR. JÉRÔME GUILLET, CEMI-EHESS. MICHEL LITVIAKOV, Paris-X et MINI-la Défense. Luc MARCHAND, CEMI-EHESS. JACQUES MELITZ, INSEE et ENSAE. GEORGES DE MÉNIL, DELTA-EHESS.

XVI

LES PARTICIPANTS

PHIUPPE MOUTOT,Banque de France. JEAN-PIERREPAGE,cop-Ministère du commerce extérieur.
JACQUES SAPIR, CEMI-EHESS.

YVESZLOTOWSKI, Paris-X et Caisse des dépots et consignation~

Invités (lors des sessions à Paris) :
CHRISTINE ANDRÉ, CEPREMAP.

MIcHÈLE BAILLY, op-Ministère c
NINA KOUZNETSOFF, CEpn.

du commerce extérieur.

CATHERINE MONTLIBERT, DE Commissariat général du plan. NATHALIERICŒUR,Caisse des dépôts et consignations.
RICHARD BARON, CIRED-CNRS ROBERT BOYER, CEPREMAP.

ROBERT BRILLET, Commissariat général du .plan. FRANÇOIS CAPPANERA, Banque de France. BERNARD CHAVANCE, CEMI-EHESS. ROBERT DELORME, CEPREMAP. HENRY DUMÈs, CRG-Polytechnique. JACQUIE FAYOLLE, OFCE. ALAIN JEUNEMAÎTRE, CRG-Polytechnique. DANIEL MOUNERON, Caisse des dépôts et consignations.
PIERRE-ALAIN MUET, OFCE. OLIVIER PASTRÉ, Marseillaise de Crédit. JEAN PISANI-FERRY, CEpn. JÉRÔME SGARD, CEpn et CGP. JAN-RoBERT SUESSER, .INSEE. GÉRARD WILD, CEpn.

I
Inflation et prix: du système soviétique à la réalité russe
Cette partie se comp()se de deu,!: contributions, dont les volumes respectifs témoignent de l'importance des problèmes traités, mais aussi de leur complexité. La première contribution, due à MM. Aglietta (Paris-X et CEPII) et

Sapir (CEMI-EHESS), consacrée à une étude des interactions entre est
.

inflation et pénurie dans la phase de décompositioI).du système soviétique et dans la transition. Ce texte reprend donc le débat sur la nature et l'()rigine des situations chroniques de pénurie (Davis et Charemza 1989) que l'on pouvait connaître dans le système soviétique. Après avoir montré que la pénurie avait aussi une dimension logistique, et qu'elle renvoyait à des comportements stratégiques des différents types d'acteurs, les deux auteurs présentent deux modèles, l'un en dynamique et l'autre en statique comparative, pour tenter de comprendre les interactions entre mouvements des prix et intensité des pénuries. Ils en déduisent alors une architecture des relations économiques et des modes de coordination, dont certains perdurent avec la transition. Ceci leur permet d'analyser les caractéristiques particulières de l'inflation, telle qu'elle se développe dans le cours de la transition. La seconde contribution, due à trois- chercheurs de l'Institut de prévision de l'économie nationale, présente une analyse originale des mouvements de prix et de l'inflation en Russie depuis 1992. Après avoir discuté la valeur des différentes séries. statistiques utilisées, et montré les pr()blèmes de robustesse et d'estimation que l'on rencontre aujourd'hui en Russie, les trois auteurs analysent les différents facteurs de l'inflation en Russie. Ils montrent que l'on est en présence de logiques complexes, où divers facteurs sont simultanément présents, mais pas toujours avec le même impact suivant lapériode.L'apport le plus important de cette contribution est sans conteste la dém()nstration de l'évolution dans. le temps de la nature de la dynamiquè inflationniste russe. Le rôle des structuresinstitutionneUes, mais aussi les effets pervers des politiques économiques, sont présentés de manière détaillée. Les trois auteurs concluent à la responsabilité majeure de la rigidité des structures productives, et montrent que la libération des prix, en raison des conditions de sa mise en oeuvre en Russie, a tendu

2 à accroître ces rigidités. Les transferts de ressources d'un secteur vers l'autre sont alors à l'origine des mécanismes d'inflation de conflit analysés théoriquement dans la contribution de MM. Aglietta et Sapir. Ces deux textes fournissent un cadre théorique, appuyé ~ur des éléments empiriques pour le second, permettant de comprendre la résistance de l'inflation russe aux politiques monétaires traditionnelles. On peut aussi mieux saisir les raisons de la persistance de phénomènes de pénurie en dépit de la libération des prix 1. Enfin, l'analyse par secteurs industriels montre la responsabilité dans la dynamique de l'inflation d'un groupe réduit de secteurs, qui sont les mêmes que ceux à l'origine des fluctuations économiques en URSS dans les années soixante-dix (Sapir 1989). On est donc ici clairement confronté à des phénomènes structurels de longue durée. Jacques Sapir
1. Voir les données fournies dans The Russian Economic Barometer, n° 2/1994.

Références

bibliographiques

Davis, C. et W. Charenza, 1989, Models of Disequilibrium and Shortage in Centrally Planned Economics, Londres, Chapman & Hall. Russian Economic Barometer, 1994,n° 2. Sapir, J., 1989, Les fluctuations économiques en URSS, 1941-1985, Paris, Éditions de l'École des hautes études en sciences sociales.

Michel Aglietta et Jacques Sapir* 1

Inflation et pénurie dans la transition Inflation, pénurie et l'interprétation des déséquilibres dans l'économie de type soviétique
Les enjeux d'un débat
La décomposition des systèmes économiques de type soviétique a fait apparaître des situations de déséquilibres macroéconomiques sévères, qui se sont manifestées par des combinaisons, à proportions variables, d'inflation ouvertè et de pénuries 1. La mise en œuvre de politiques macroéconomiques dites de «thérapie de choc », et caractérisées par une libération totale des prix accompagnée de fortes restrictions quant à la création monétaire, était censée combattre victorieusement ces déséquilibres. L'expérience accumulée depuis 1991 montre que les résultats de ces politiques ont été moins brillants qu'espérés 2. Si des stabilisations partielles ont été obtenues dans certains cas, ce fut au prix de dépressions graves qui menacent l'équilibre temporairement atteint3. On peut d'ailleurs s'interroger sur la cohérence entre les, objectifs .économiques, qui incluaient et la stabilisation et la transformation structurelle de ces économies, et les instruments utilisés4. Dans d'autres cas, comme en Russie en 1992-1993, on voit se développer des formes particulières d'inflation, sur lesquelles les reçettes macroéconomiques traditionnelles semblent au mieux peu efficaces et, au pire, pourraient avoir des effets pervers. Contrairement à. ce qui a été un temps supposé, ces inflations ne dégénèrent pas en hyperinflation. Elles semblent, au contraire, présenter des traits qui les
* Respectivement, professeur à l'université de Paris-X Nanterre, conseiller scienti. fique du CEPII,et maître de conférences à l'École des hautes études en sciences sociales, chercheur au Centre d'études.des modes d'industrialisation-EHEss. Ce texte a bénéficié de discussions avec MilesA. Benoist, H. Pitiot, L. Scialom, H. Taïeb, C. Lefèvre, et MM. L. Marchand et P. Moutot. Il incorpore, bien entendu, le résultat des sessions du sémiJ1aire franco-russe qui se sont tenues en décembre 1991, juilletet décembre 1992, et juillet 1993. Les auteurs sont seuls responsables des erreurs et omissions, et les idées exprimées ici n'engagent que leur seule responsabilité. 1. Voir Kolodko, Gotz.Kozierkiewicz, Skrzeszewska-Paczek, 1992. 2. Ibid. ; Calvo et.Coricelli, 1992 ; Zlotowski, 1993 ; Gomulka, 1991. 3. Portes, 1992 : pp. 18-22. 4. Fisher et Gelb, 1991 ; Kolodko et al., op. cit. : p. 148 ; 154-156.

4

M. AGLIETIA

I 1. SAPIR

rapprochent des inflations inertielles. Le contrôle macroéconomique sur de telles situations s'avère particulièrement difficile. Le but du présent texte est donc de comprendre la génèse de ces situations, afin d'en déduire les prescriptions qui pourraient être opérantes, au moindre coût pour les populations. Ceci conduit donc à revenir sur la nature des situations initiales, et sur les processus de combinaison d'inflation et de pénurie qui caractérisent la décomposition des économies de type soviétique. A partir de l'identification des agents pertinents, et de la caractérisation de modèles réalistes de comportements, il est possible de décrire la dynamique de ces situations d'inflation pénurique5.

On est ici en présence d'un double débat. Le premier, qui se fait jour à travers l'étude de la nature des déséquilibres dans les économies de type soviétique, porte sur l'analyse de l'ancien système. Son importance n'est pas qu'historique; il est raisonnable de considérer que nombre de comportements comme de structures qui caractérisent l'économie russe actuelle sont hérités de la situation antérieure. L'existence ou non d'une inflation, la caractérisation des pénuries comme simple résultat d'un excès de demande en situation de prix rigides, sont des problèmes ici essentiels. Ils ont provoqué, parmi les spécialistes occidentaux, un débat important. Celui-ci est relié à un autre débat, plus général, et concernant la nature même des processus inflationnistes. On peut rappeler ici certaines des bases de l'approche standard: la monnaie ne crée pas de richesse, l'inflation est purement un phénomène macro-économique, les situations de monopole (ou apparentées) modifient les prix relatifs mais n'influent pas sur l'inflation. Ces affirmations reposent sur l'hypothèse d'une parfaite circulation de l'information, d'une temporalité similaire des comportements, et de l'impossibilité pour certains agents. de modifier leurs rapports aux autres agents via la manipulation des grandeurs nominales. Si on accepte ces hypothèses, avec en particulier leurs implications en matière d'anticipations rationnelles, on retrouve en effet les caractéristiques de l'analyse dichotomique traditionnelle. Le secteur monétaire étant incapable de modifier les caractéristiques du secteur réel, tout dérapage inflationniste n'a que des conséquences néfastes. EUes reposent cependant sur une compréhension des mécanismes de circulation de l'information, de la nature de la connaissance et du comportement des agents économiques qui est plus que discutable. L'existence d'infortnations ne circulant que par capillarité, de proche en proche, le rôle des savoirs internalisés dans les processus productifs,
5. Kolodko et McMahon, 1987 ; Kolodko et al., op. cit. : pp. 173-175.

INFLATION

ET PÉNURIE

DANS LA TRANSITION

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la capacité d'action stratégique d'agents, déstabilisent profondément l'analyse standard. Elles conduisent à inverser la proposition qui veut que les sitUations s'éloignant dela concurrence pure et parfaite soient perçues comme des imperfe;:ctionsdu marché..Ce dernier, dépouillé de son aspect mythique, est alors conçu comme soit un système de coordination, soit parfois même Une orga.nisation. À la notion d'économie de marché fait place celle;: 'Une économie de marchés. On entend par d là un système d'institutions etde f9rmes d'organisation, dans lesquelles les marchés ont leur place, même s'ils peuvent être régis par.des logiques différentes. C'est une économie composée d'une population d'agents diversifiés, des individus aux organisations largement intégrées, dont les.capacités diffèrent, et dont la perception de leurs capacités d'action est loin d'être identique. Une telle compréhension de l'économie admet que les manipulations des valeurs nominales puissent engendrer des modifications des grandeurs réelles. Elle conçoit que les temporalités d'ajustement aux changements de l'environnement ne soient pas idel1tiques,retrouvant ici et généralisant les résultats du cobweb. Elle conduit à une intelligence de l'inflation comme phénomène macro-économique résultant de l'agrégation de situations et de comportements micro"économiques diversifiés.
On voit donc que les deux: débats évoqués sont profondément liés. La question de l'analyse de la combinaison entre inflation etpénurie n'est pas un simple problème local, un moment de la compréhension d'une situation somme. toute aberrante. Il s'agit fondamentalement de l'incarnation d'un débat central à la pensée économique, qui met en jeu non seulement des représentations opposées, mais des démarches conceptuelles. différentes. . A l~approche axiomatique, qui a pour elle sa simplicité et sa prétention à une généralité immédiate, s'oppose une démarche qui cherche à construire son objet, qui vise à resituer la complexité des situations réelles par rapport à l'approchethéoriqueà travers la construction des médiations particulières qui font passer des idéaux-types aux objets réels. Cette démarche concentre son attention sur les capacités différentes des différents agents, ainsi que sur les formes prises par l'agrégation de leurs comportements en tendances s'exprimant au niveau macro-économique. Elle oppose à.l'idée d'une dynamique unique de l'inflation l'idée d'une spécificité des mécanismes inflationnistes à chaque économie. En ce sens, eUe se. situe dans la tradition de l'école historique française, et fait sienne l'aphorisme de Lucien Fèvre selon lequel les sociétés ont les crises de leurs structures. La question des mécanismes de production et de circulation. de l'information est donc ici centrale. Dans la mesure où l'on renonce à

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l'uniformité des agents ont doit aussi renoncer à l'homogénéité de l'espace informationnel. Les conséquences sur les comportements, et en dynamique sur la formation des anticipations, sont évidentes. Il est ainsi possible de faire apparaître de nouvelles sources de friction, qui contribuent soit à ralentir et altérer tout retour à l'équilibre après un choc exogène, soit à ralentir les dynamiques de déséquilibre. Au-delà, la prise en compte d'une capacité stratégique pour certains des agents, et par là même de leur capacité à modifier, intentionnellement ou non, les conditions de circulation de l'information, réintroduit la dynamique des conflits dans l'analyse de l'inflation. La prise en compte simultanée de l'hétérogénéité et de la capacité stratégique permet de justifier l'efficacité sur des variables réelles de stratégies se développant dans l'espace des grandeurs nominales. La nature des déséquilibres dans les systèmes économiques de type soviétique Il est avéré que les économies de type soviétique connaissaient des poussées inflationnistes avant même qu'elles soient entrées dans des phases de crise et de décomposition 6. Il est important, ici, de bien réaliser que l'on est en présence de deux débats, distincts mais liés. Le premier concerne la réalité d'une inflation dans des économies réputées centralement planifiées; il repose, en fait, sur une discussion quant au degré d'autonomie des agents économiques vis-à-vis du planifica-. teur. Le second concerne la réalité de hausses de prix, au niveau des prix de gros, et de leur influence sur les indices de croissance. Les poussées inflationnistes ne se traduisaient pas seulement par une évolution des prix nominaux, mais aussi par une déformation des prix relatifs. En règle générale, les prix de gros augmentaient plus vite que les prix de détail, obligeant les gouvernements à subventionner les seconds, ou à procéder à des réajustements brutaux, aux conséquences sociales imprévisibles 7; de même, les prix des produits issus de la branche des constructions mécaniques avaient tendance à s'apprécier par rapport aux prix des matières premières, de l'énergie et des produits semi-finis. Dans le système soviétique, on assistait en effet à un glissement régulier à la hausse des prix de gros qui résultait des mécanismes de hausse illégale des prix, utilisant la notion de «produit nouveau », qui étaient employés par les directeurs des entreprises du secteur industriel pour s'évader des prix fixés (les preiskuranty,) 8. Ces
6. Sur ce point, voir: Birman, 1981; Buck et Cole, 1987, chap. 4; Bomstein,1972; Garvy, 1977; Gekker, 1972; Pickersgill, 1977; idem 1980; Podolsky, 1973; Sapir, 1989; idem, 1990 (2); Seurot, 1983. 7. Comme ce fut le cas, par exemple, en Pologne en 1970 et 1976. 8. Sur ce point, les sources sont nombreuses .et anciennes. Voir, notamment:
Jakovec, 1980; Krasovskij, 1967; Krasovskij et Kvasha, Kondrasov, 1981; Palterovich, 1970; Voziakov, 1987. 1964; idem, 1965; Komin, 1976;

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hausses étaient principalement le fait des entreprises des constructi011s mécaniques, même si des cas analogues pouvaient être trouvés dans la construction 9 et dans la métallurgie 10.Elles aboutissaient à fausser les chiffres de croissance, et .ont alimenté un important débat sur ce point 11. On était donc, dans le cas de l'ex-uRsS, en présence de mouvements différents affectant les biens de production et les biens de consommation. En ce qui concerne les premiers, les estimations initiales de la CIA, qui étaient de l'ordre del,5% par an sur longue période, peuvent être considérées comme des minima 12.Il semble bien plus probable que l'on ait été en présence, dans les années soixante-dix et le début des années quatre-vingt, de glissements de l'ordre de 3 à 4 % par an 13,déformant d'autant la structure <Jela production. Cette hausse des prix se reflétait en ce qui concerne les biens de consommation, par une dégradation de la qualité (ou la disparition de certaines qualités de certains produits) 14,ainsi que par des tensions sur les marchés libres, comme dans le cas de l'agriculture 15,reflétant la hausse des coûts en amont. Ces glissements de prix pouvaient être liés à des phénomènes de dégradation, ou de croissance plus faible qu'anticipée, de la productivité. Ils n'impliquaient pas directement un excès d'offre de moyens de paiements, même si cet excès pouvait exister par ailleurs. Ils se traduisaient par une modification du poids relatif des différentes branches, et une déformation progressive du stock de capital fixe, en fonction de la capacité ou non des entreprises de s'adapter à ces hausses en amont. Pour l'essentiel, cependant, l'attention s'est focalisée sur les glissements de prix au détail, et leur conjonction avec des phénomènes de rationnement par les quantités, les pénuries. Ceci a donné naissance à un débat particulier sur l'existence d'une inflation réprimée dans ces économies. La théorie de l'inflation réprimée L'interprétation traditionnelle des combinaisons d'inflation et de pénurie8 à été d'attribuer ces processus à l'existence d'une rigidité à la baisse des salaires nominaux, aux objectifs trop ambitieux des planificateurs en matière de croissance et d'accumulation, enfin à des chocs exogènes 16.
9. Kachaturov,I979. 10. Ceplanov et Sorokina, 1976. 11. Hanin, 1981 ; idem,I984; Nikitin et Gel'vanovskij, 1990; Ellman, 1982 ; Ericson, 1988; Sapir,199O (1). 12. Converse, 1982; Leggett, 1981 ; Steiner, 1978. 13. Hanson, 1984; Sapir, 1986, vol. 2: 960 et sq. 14. Kushnin;ky, 1984. 15. Dirksen, 1981. 16. Voir, en particulier, Nuti, 1989.

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Une divergence d'approche se faisait jour, cependant, entre les analyses reposant sur la notion de pénurie 17et celles se concentrant sur l'idée d'une inflation réprimée 18. La théorie pure de l'inflation réprimée suppose que tous les prix soient rigides. Tel n'était pas le cas dans les économies de type soviétique. La présence de segments de marché libre (légaux ou illégaux) dans ces économies pourrait conduire à la conclusion que les encaisses liquides détenues correspondaient aux montants désirés. Cependant, on peut montrer qu'il existait des coûts de transaction tels que:
(...) une part significative, si ce n'est la totalité des encaisses liquides détenues par la population dans une situation de déséquilibre sur le marché d'État, aux prix officiels, sera excessive par rapport aux actifs monétaires que cette population souhaiterait détenir si elle pouvait les convertir en marchandises sur ces marchés à ces prix 19.

Cette argumentation peut être renforcée par la constatation que la substituabilité des biens entre le marché d'État et le marché libre peut être imparfaite, comme on le constate dans le cas du marché kolkhozien en URSS20. La mise en cause de l'hypothèse de substituabilité conduit à décrire un ensemble complexe de situations où le déséquilibre ne se traduit pas, forcément, par un accroissement de la contrainte monétaire21.Par ailleurs, compte tenu des fortes variations de l'écart entre les prix officiels et les prix libres, on peut être confronté à des effets de seuil. La théorie de l'inflation réprimée repose sur la prise en compte des imperfections des marchés dans les économies de type soviétique. Si elle accepte les éléments d'une analyse institutionnelle des conditions d'échange dans ces économies, elle n'en retrouve pas moins la démarche traditionnelle de l'économie néoclassique pour ce qui est des relations entre monnaie et prix (ou pénuries) :
L'économie socialiste de type soviétique est un paradis monétariste, où la théorie quantitative de la monnaie s'applique dans sa forme traditionnelle la plus stricte, mais où il n'y a pas d'espace pour une politique monétaire car la quantité de monnaie est automatiquement ajustée par les autorités aux flux physiques planifiés. .. 22.

La théorie de l'inflation réprimée n'est cependant pas sans poser problème. Il est abusif, empiriquement, de considérer les pénuries comme de simples phénomènes transitoires. En fait, les tenants de la
17. 18. 19. 20. 21. 22. Komaï,1982;idem,1984. Portes, 1977; Nuti, 1982. Nuti, 1989, op. cit.: 111. Matthews, 1989; table 3-15, pp. 91"92. Sapir, 1990 (2): 110-113. Nuti, 1989, op. cit. :103.

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théorie d~l'inflationréprimée se focalisent sur le seul marché des biens de consommation, et sijr le comportement des ménages. Une étude plus approfofidiedu phénomène montre que la pénurie est une situation perrn.anente23. Surtout, elle est un phénomène qui concerne tout autant les entreprises, et le marché d~s biens interindustriel, que les ménages24. Ce.Cimet en évidence les comportements de stockage, et plus géfiéralement le fait que l'on est efi présefice d'agents capables d'une action stratégique sur leur environnement. La pénurie doit, ainsi, être considérée comme una}éa pesant sur les comportements25. Trois hypothèses implicites. de la théorie de l'inflation réprimée apparaissenralors très discutables, et non vérifiées dans les faits: - L'excès de demande de biens deconsornrnation serait attribuable soit à une erreur de planification, soit à un compromis idéologique (la garantie de travail). En fait, on peut montrer que ce sont des déséquilibres dans la sphère productive qui engendrent les déséquilibres sur le marché des biens de consommation. ~ Les marchés des biens de production et de consommation doivent être s~parés. ICi aussi, cette affirmation est très discutable. On peut en effet montrer que, confrontées à des désordres dans la sphère productive, les entreprises réagissent en accroissant l'emploi26, en développant le stockage (ce qui accroît la demande agrégée)27, ou en modifiant le contenu du plan de production et du plan d'investissement28. Pour ce faire, elles entrent dans un processus de marchandage implicite 29avec les ministères et les autorités centrales, où les directeurs peuvent exercer cette fameuse autonomie. de fait décrite par A. Gerschenkron 30.On peut considérer qu'il y a de nombreijses et importantes retombées des désordres survenant dans la sphère de la production sur les ménages 31. Mais, l'engendrement de déséquilibres sur Je marché des biens de consommation, qui aboutissent à.un affaiblissement du pouvoir libératoire de la monnaie dét~nue par les ménages, a, bien entendu, des consé23. Kemme, 1989. 24. Sur la contamination des différents marchés, à partir de celui des biens de capital, Buck et COle, 1987,dp. cit. : 83-84. 25. Sur le rôle de la pénurie quant aux décisions d'investissement, voir Bauer, 1978; Winiecki, 1984. L'interaction entre la pénurie sur le marché des biens de consommation, l'offre de travail, et le marché des biens d'investissement esttrllitée dans Podkaminer, 1985. Sur ce point, voir a\Jssi Sapir, 1989 et, idem, 1987. 26. Sapir, 1989: chap.7.; Winiecki, 1984, op. cit. 27.. Kothaï,1979; idem, 1984, op. cft. 28. Rollltld,1987. 29. Au se.ns utilisé dans Schelling,J960. Pour une utilisation du concept dans le cas des économies de type soviétique, voir Sapir, 1990 (2). 3O.«The conclusion is inescapable that the officilll theory is a poor guide in IIssessing the true role of Soviet industrial managers. Far from being bound, trunk and limbs, by thepl3D, the managers enjoys IIlarge sphere of independent activity», in Gerschenkron, 1962.: 286. 31. Kemme, 1989, op.. cit. : 86.

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quences négatives quant aux incitations au travail, accroissant par là même les désordres dans la sphère de la production 32. - L'idée d'un contrôle absolu des autorités centrales sur les prix comme sur les mouvements financiers est, comme on l'a vu plus haut, largement discutable. La grande faiblesse de la théorie de l'inflation réprimée est donc de reposer sur une double séparation conceptuelle: celle entre les fluctuations de l'économie réelle et de l'économie monétaire, propre aux thèses néo-classique et monétaristes, et celle entre le marché des biens de consommation et celui des biens de production. Cette double séparation conduit à évacuer la question de l'action des organisations productives. Elle traduit une assimilation des mécanismes généraux à ceux, particuliers, qui se manifestent sur le marché des biens de consommation. La théorie de l'inflation pénurique

La notion d'inflation pénurique s'appuie sur un retournement du sens de la pénurie33. Au lieu de la considérer comme un accident conjoncturel, provoqué par la combinaison de contraintes exogènes et d'un système de prix rigides, il faut l'interpréter comme un aléa permanent d'intensité variable, découlant du fonctionnement même d'un système caractérisé par la garantie de vente. On peut facilement montrer la présence de situations permanentes de pénurie au niveau microéconomique 34.Ces situations conduisent à l'émergence de comportements appropriés dela part des organisations productives. Ces dernières vont chercher à se protéger contre ce qu'elles perçoivent comme une incertitude logistique. Ces comportements varient en fonction de l'intensité de l'aléa. L'utilisation par un auteur comme Kornaï de termes comme «demande quasi-insatiable» ou «hystérie d'achats35», suggère que le problème réside moins dans le niveau statique du déséquilibre que dans le degré et la nature de l'incertitude 36. En fonction des intensités, comme en fonction des niveaux de priorité dont jouissent les entreprises, on met en évidence différentes stratégies37. Ces dernières passent toutes par une modification de la fonction de production, à travers des mécanismes de substitution d'un procédé à un autre ou d'un intrant à un autre.
32. Sapir,1984; Oxenstierna, 1990. 33. Le terme est ici employé dans un sens quelque peu différent de celui que lui donnaient Kolodko et McMahon, dans «Stagflation and shortageflation »,1987, op. cil. 34. Kapitany, Kornaï et Szabo et Charemza, 1989 ; Kemme et Winiecki, 1989; Major, 1982. 35. Kornaï, 1984, op. cil.: 98-100. 36. Sur l'analyse des différents types d'incertitude, voir Orléan, 1989. 37. Voir le modèle développé dans Sapir, 1993 (1) : 96-101.

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L'aléa pénurique pousse les entreprises à développer des relations bilatérales de troc, qui accroissent leur autonomie face au plan, et contribuent à le pervertir. Ces relations nécessitent la constitution de stocks de matières susceptibles de servir dans ces opérations. Elles aboutissent à l'existence de rapports d'échange distincts de ceux donnés par les prix relatifs, et s'y superposant, qui façonnent la fonction de production des entreprises 38. Les pénuries entraînent donc une déformation progressive de la fonction de production. La comparaison de l'intensité relative de la pénurie entre différents biens, mais aussi entre les différents acteurs, à travers les degrés de priorité dont ces derniers jouissent, jouant ici un rôle équivalent à celui des prix relatifs. Le terme d'inflation pénurique décrit donc un phénomène d'autoengendrement des excès dedernande, où ceux-ci peuvent aller s'accélérant en se répercutant sur trois rnarchés (biens de production, biens de consommation et travail). Ces déséquilibres se répercutent, à leur tour, sur les demandes d'encaisses monétaires. Ce problème est souvent négligé en raison d'une interprétation littérale de la notion de contrainte budgétaire molle (soft budget constraint), héritée de 1.Kornap9. Cette dernière reste cependant très unilatérale; et abusivement sirnplificatrice 40,comme le démontrent tant des analyses plus précises41, que l'observation des stratégies de financement mises en œuvre par les agents, et dont le crédit inter-entreprises est l'une des faces. Contrairement à une opinion solidement établie parmi les spécialistes occidentaux, cette pratique n'est ni nouvelle, ni liée à la désorganisation induite par la transition. Le gouvernement soviétique a, à plusieurs reprises, cherché à contrôler les évolutions macroéconomiques par des restrictions du crédit, en général à travers des rationnements quantitatifs. Ces pratiques correspondaient, en général, aux phases de retournement du cycle d'investissement que l'on connaissait dans l'ancien système 42.Lors de l'une des expériences les plus spectaculaires,. en 1951-1952,soit en plein stalinisrne,Je développement d'un crédit illégal entre les entreprises fut si important43, que le gouvernement et la
38. Freinkman, 1992 : 101. 39. Komaï,198O. 40.Lessimplifications provenant d'ailleurs plus des épigones que de Komai luimême. Sur l'introduction de Kornaï en Russie, outre la traduction de son ouvrage Ec:onqmîcs of Shortage par Nauka sous le titre de Deficita, en 1990, voir Afanas'ev,l992; Karagedov, 1987: Semenov, 1991. 41. Voir Kemme, 1989: Podkaminer, 1983. Voir aussi les critiques adressées à la démarche de Kornaï par Roland, 1989. 42. Sapir, 1986: vol. 2. 43. Ikonnikov,1952: 28, 32;Kazantsev,1955; Gosudarstvennyi Bank SSSR-1957, 1957: 115.116.

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FIGUREl Interactions stratégiques et engendrement de l'excès de demande et des pénuries

(Zone
du marchandage implicite)

Décomposition du Plan sous l'effet de la concurrence entre organisations

Déséquilibre sur le marché des biens d'investissement

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Gosbank n'eurent pas d'autre alternative que de créer un compte spécial pour apurer la situation44. On estime que 12 000 entreprises furent à l'époque concernées, soit environ 25% du total. En 1952, le montant de ces dettes représenta plus du tiers des crédits à court terme accordés, et, en 1954, lors de la compensation, les crédits délivrés pour régulariser la situation s'élevè. rent à la moitié des crédits de l'année45. Par ailleurs, la réglementation mise en place en 1954 permettait l'annulation des dettes des entreprises considérées vis-à-vis du budget de l'Etat; ce degrèvement fiscal devant être compensé par un accroissement du déficit budgétaire 46.Il est symptomatique que les tenants de la vision monétaire de la pénurie, et donc de l'interprétation intégriste du concept de contrainte budgétaire molle, s'empressent d'oublier les faits historiques qui contredisent leur interprétation, comme les pratiques de hausses illégales des prix dans l'industrie (inexplicables si les directeurs d'entreprises étaient en contrainte de budget molle pure), ou l'existence d'un endettement interentreprises bien avant qu'il ait été question de la transitioIl47. Il est ainsi tout aussi abusif d'assimiler la demande de monnaie à la simple image des données du plan dans la sphère matérielle, que de la concevoir comme une réponse à une optimisatipn d'un. portefeuille financier, où cohabiteraient monnaie nationale et devises étrangères48. Non que le problème de cette cohabitation ne se soit pas posé, en particulier dans la phase de décomposition des systèmes de type soviétique. Mais le modèle proposé par Calvo et Frenkel, et qui s'inspire directement de modèles conçus pour traiter les problèmes de stabilisation macroéconpmique en Amérique latine et Israël49, publie trois faits importants : - les biens achetés par les deux monnaies ne sont pas complètement substituables (on ne peut donc adopter une pure. approche de portefeuille). -- les relations de troc qui ne sont pas évoquées conduisent les agents à détenir des biens non pour les conspmmer mais pour un échange ultérieur, voire pour garantir un échange en monnaie (la substitution ne se fait pas seulement entre les monnaies, mais aussi entre monnaies et biens).

44. Direktivy KPss, 1958, volA: 279-295; Gurvich,1959: 63. 45. Kazantsev, 1956 : 21 ; Shvarts, 1956 : 27. 46. D'après Birman, le déficit budgétaire, qui avait été de 1,7 milliard de roubles en 1952 (3% des ressources), serait passé à 8 miIIiardsde .roublesen 1954 (14 % des ressources). Voir Birman, 1981 : table V-6, p.ll0. 47. Pour un établissement des faits, voir Marcband,1992; Sapir, 1989; idem, 1990 (1). , 48. Voir Calvo et Frenkel,1991. 49. Calvo et Rodriguez, 1977.

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- l'impact de la pénurie sur la demande de monnaie ne se manifeste pas. Il faut donc revenir sur les stratégies mises en œuvre par les agents face à l'aléa pénurique, et en premier lieu sur celles adoptées par les entreprises. En effet, ces dernières, contrairement aux ménages, sont confrontées à une contrainte supplémentaire, la relative viscosité de leur fonction de production. En contrepartie, elles disposent d'un avantage spécifique, la possibilité d'engager des relations de type marchandage implicite avec les autorités. Ceci conduit à distinguer deux aspects dans la manifestation de l'aléa pénurique. Il faut d'abord tenir compte de l'intensité de lapénurie, qui se manifeste sous la forme d'un allongement des délais de livraison, d'une réduction des quantités instantanément disponibles, de la disparition de certaines qualités de biens au profit d'autres. Cette intensité a un effet profondément désorganisateur sur la production. La désorganisation étant proportionnelle au degré de viscosité de la fonction de production, et inversement proportionnelle aux capacités de négociation (donc au rang dans la liste des priorités) de l'organisation productive concernée. Il y a, ensuite, l'acuité de lapénurie, c'est-à-dire la qualité même de l'aléa. Comme dans un processus spéculatif, cette acuité se traduit par un accroissement de la demande. Elle entraine un mouvement de substitution des biens à la monnaie, tout comme elle déclenche, via le mécanisme des anticipations, les process,us de restructuration de la fonction de production qui, à leur tour se répercutent sur la demande agrégée via un accroissement de la demande de monnaie fiduciaire et scripturale. On mesure ici que la question des anticipations est primordiale.
Nature des anticipations et dynamique de l'inflation pénurique Il faut, tout d'abord, admettre que la notion d'anticipation n'a pas exactement le même sens pour un ménage ou pour une organisation. Les anticipations de cette dernière ne la conduisent pas seulement à adopter des comportements visant à minimiser ou à exploiter les effets d'un changement anticipé de son environnement. Compte tenu de sa capacité d'action sur ce dernier, elle est en mesure, selon sa taille, de mettre en place une stratégie qui va viser la source même du changement. En ce sens, rares sont les contraintes dont le degré de dureté serait équivalent à ce qu'il peut être pour un agent dépourvu de cette capacité d'action stratégique. A partir de là, il faut considérer, tout d'abord, que l'intensité n'est une donnée saisissable qu'ex-post. L'événement doit survenir pour être mesurable. Par contre, l'acuité renvoie, elle, à des spéculations (au sens

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premier du terme) portant non seulement sur des états de la nature, mais aussi sur les réactions des agents à ces états et l'évolution des mécanismes de production et de circulation de l'information. Si l'on admet que, dès avant le processus de transition, les liens bilatéraux étaient une forme importante de relation entre les organisations productives, cette question des mécanismes producteurs de l'informationest évidemment cruciale 50.Le bilatéralisme implique, en effet, un haut degré de connaissance du partenaire; une fois cette connaissance accumulée, l'agent a peu d'incitation à acquérir des informations sur d'autres partenaires, à la fois parce que ces informations sont multiples, complexes, et ne peuvent être synthétisées en un simple vecteur (comme le prix) 51et parce que le processus d'acquisition passe, pour l'essentiel, par un mécanisme d'essais et d'erreurs, dont la mise en place peut être considéré comme un signal de défection par l'autre agent avec lequel on traite habituellement. Onest donc en présence d'une situation qui favorise le conservatisme des agents, et la mise en place de circuits de relations opérant, autant qu'il est possible, en cycle fermé 52. Il n'est donc nullernent possible d'endogénéiser l'acuité; loin d'être une variable de bouclage, elle est, au contraire, un paramètre pouvant déterminer soit le basculement vers une situation de panique, soit au contraire le retour vers un état normal. Il existe donc, pour chaque intensité de la pénurie, des niveaux différents d'acuité qui détermineront la trajectoire que suivra l'économie. A partir du moment où l'on admet que l'acuité découle de la perception des conditions de fonctionnement des mécanismes de production et de circulation de l'information, il devient souhaitable, et possible, de chercher à agir sur ce paramètre. L'émergence de faits saillants, pour reprendre une terminologie empruntée à T.C. Schelling 53,est donc un enjeu considérable. Ces faits saillants peuvent être tout aussi bien des comportements agrégés (effet-masse d'une panique), des réactions provenant du système administratif (comme l'émission de normes ou de règlements), ou encore l'image des comportements passés d'agents dominants (leur réputation) 54. Ainsi, l'édiction d'un ordre de priorité, émanant d'une autorité réputée, ihtroc duit un élément susceptible de polariser les comportements et de

50. Maiminas, 1991. 51. Freinkman, 1992, op. cit. 52. Dont la nécessité formelle, dans le cadre d'un système produisant et échangeant des biens complexes et différenciés, avait été mise en lumière par Yaremenko, 1981 : 83 etsq. 53. On traduit ici focal points par faits saillants, dans Schelling, 1960. 54. Kreps et Wilson, 1982.

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réduire l'acuité de la pénurie. La capacité des autorités à imposer des règles. même limitées dans l'espace et le temps, constitue un élément essentiel du système d'information 55, et ne saurait ici être remplacé par un mécanisme de simple itération entre agents 56.La propagation d'informations entre des marchés ne fonctionnant pas suivant les mêmes ajustements (comme les marchés libres et le marché d'État), joue évidemment un grand rôle dans la nature des anticipations. La pénurie est donc un «prix» très particulier. Son acuité dépend de processus de marchandage implicite, et résulte d'une interaction stratégique entre agents. Quant à son intensité, elle exerce un effet négatif sur l'offre du secteur dans lequel elle est le principe d'ajustement. Il s'ensuit qu'une théorie purement monétaire de l'inflation, que l'on étendrait à la pénurie, serait particulièrement mal adaptée pour décrire le comportement des agents. Dans la formulation la plus rigoureuse, donnée par Cagan 57,le taux d'inflation anticipé et le rythme de croissance de la masse monétaire déterminent conjointement le processus inflationniste. Les anticipations rationnelles entraînent l'ajustement instantané des encaisses réelles au niveau exogène de la masse monétaire, quel qu'il soit 58.Il ne peut donc y avoir de processus inflationniste résultant de l'ajustement lui-même; l'inflation est complètement exogène et entièrement déterminée par la croissance de l'offre de monnaie. Une telle formulation, et contrairement à l'affirmation de D.M. Nuti, est particulièrement inadéquate pour décrire les comportements microéconomiques que l'on a identifiés dans l'inflation pénurique. Dans cette dernière, seul le niveau «normal» de l'intensité de la pénurie, celui qui, en moyenne, se manifeste aux agents, pourrait être considéré comme une grandeur fondamentale. On peut, en effet, considérer que les agents sauraient s'adapter à un écart aléatoire, et jugé temporaire. Cependant, il convient de se souvenir, quand on cherche à tout prix à étendre à la pénurie le cadre analytique de l'inflation, que l'économie de type soviétique n'a jamais toléré d'institutions intermédiaires capables d'être des lieux de totalisation d'information (comme les institutions financières), ou d'expression des intérêts collectifs (comme les syndicats). Une analyse monétariste.cohérente intègre d'~illeurs cette absence des lieux de totalisation de l'information dans le domaine

55. Sur le rôle de ces règles, voir Sapir, 1989, op. cil.: chap. 1. 56. La règle est ici supérieure à l'itération en raison de la nature de l'incertitude qu'implique l'acuité; sur ce point, Orléan, 1989, op. cil. 57. Cagan, 1956. 58. Sargent, 1977.

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