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Ni chômage, ni assistance

De
280 pages
Est-il moral de laisser des personnes perdre jusqu'à l'estime de soi ? Peut-on laisser des enfants naître et grandir en n'ayant d'autre perspective que l'exclusion du monde du travail ? Se priver de la force de sa jeunesse, n'est-ce pas susciter l'explosion sociale ? Enfin, est-il efficient de payer des allocations pour inactivité à raison d'environ 90% de ce que coûterait la remise au travail ? La réponse apportée ici passe par une réflexion éthique et se fonde sur une analyse économique fouillée et de grande rigueur...
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Jules GAZON

NI CHOMAGE
"-

NI ASSISTANCE
Du choix éthique à la faisabilité économique

L'Harmattan

Questions Contemporaines Collection dirigée par JP. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland
Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines» n'ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines)} est d'offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

Dernières parutions Delphine FRANÇOIS-PHILIP BOISSEROLLES DE ST JULIEN, Cadre juridique et conséquences humaines d'un plan social, 2007. Clément DESBOS, La gauche plurielle à l'épreuve de la mondialisation, 2007. Eric SOMMIER, Essai sur la mode dans les sociétés modernes, 2007. Guy CARO, De l'alcoolisme au savoir - boire, 2007. Richard SITBON, Une réponse juive à l'anarcho-capitalisme, Judéo-économie, 2007 David SADOULET, La coopération au développement en France. Réforme et modernisation de l'Etat, 2006 Sylvie TROSA, Pour un management post bureaucratique, 2006 Jean LAURAIN, Du partage, 2006. Francis JAUREGUIBERRY, Question nationale et mouvements sociaux en Pays Basque sud, 2006. Gérard NAMER, Réinventer en France les principes d'une nouvelle démocratie « solidariste », 2006. Roger VICOT, Pour une sécurité de gauche, 2006. Joachim de DREUX-BREZE, Femme, ta féminité fout le camp! Sur une lecture masculine du Deuxième Sexe, 2006. Lazare BEULLAC (sous la direction de), Armes légères: Syndrome d'un monde en crise, 2006. Jean-Loup CHAPPELET, Les politiques publiques d'accueil d'événements sportifs, 2006.

À Olivier et Françoise À Laure-Anne et Sofia

RemercÎelTIents

Jacques Drèze, professeur émérite à l'Université catholique de Louvain et fondateur du Center for Operations Research and Econometrics (CORE) a mobilisé les économistes, dès les années quatre-vingts, pour qu'ils répondent aux défis du chômage. Son adhésion à ma démarche philosophique constitue un réel encouragement. Son interrogation sur les potentialités suffisantes de demande de services de proximité m'a conduit à affiner mon approche de la demande contrainte et du fonctionnement de la bourse des Crédits de Proximité (CPR). Le soutien .enthousiaste et les conseils de mon collègue André Joyal, professeur émérite de l'Université de Trois-Rivères au Québec m'ont fait chaud au cœur. Je n'oublierai pas non plus notre collègue et ami commun, Roland Lantner, professeur à la Sorbonne (Paris 1) avec qui nous avons jadis collaboré à l'étude de l'interdépendance économique et de la dominance, concepts toujours présents en mon esprit dès qu'il s'agit d'aborder un problème complexe comme l'est celui du marché du travail. Melchior Wathelet, ancien Vice-Premier Ministre et ancien juge à la Cour de Justice des Communautés européennes, professeur aux Facultés de Droit de l'Université de Liège et de l'Université catholique de Louvain, ainsi que Of Counsel CMS Bureau Francis Lefebvre à Paris, m'a fait part de ses

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remarques judicieuses tout en me rappelant les bons moments passés ensemble à l'Université de Liège. Mark Pearson, Head of Social Policy Division à l'OCDE m'a rendu attentif à la manière dont l'OCDE considère les conséquences du piège du chômage. Les encouragements de Bruno Boidin, Maître de Conférences à l'Université de Lille 1, furent l'occasion de rappeler combien il convient d'associer notre maître commun, feu François Perroux, à la pensée d'Amartya Sen qui est au cœur de ma démarche éthique. L'interpellation d'Olivier Gazon, consultant en management international, sur les problèmes d'adéquation régionale, voire locale, entre l'offre et la demande des services de proximité est pertinente quand on sait combien peuvent être importantes les disparités régionales en matière de chômage. Jean-Yves Huwart, journaliste et Philippe Bauduin, responsable de la cellule emploi de l'Université de Liège, m'ont encouragé à diffuser ma démarche auprès des média et dans le milieu des décideurs, tâche difficile dont je m'acquitterai car je voudrais effectivement qu'un débat s'ouvre sur la possibilité d'une société sans chômage. Un tel travail nécessite un soutien logistique pour lequel j'ai bénéficié de l'aide de mon épouse Christiane et de Bénédicte Pirotte, senior consultante, qui ont relu cet ouvrage et m'ont fait part de leurs remarques pertinentes. Enfin Claudine Chmielewski en a assuré la mise en forme. Par leur questionnement, leurs remarques et leur aide, toutes ces personnes ont contribué à l'amélioration de cet ouvrage et m'ont conforté dans les idées que j'ai développées et dont je reste le seul responsable. Qu'elles soient vivement remerciées.

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Introduction
Le chômage endémique des économies européennes est devenu la préoccupation majeure de tous les gouvernements ainsi que des responsables sociaux et économiques. En terme de pourcentage de la population active, demanderesse d'emploi, il avoisine les 10%, (8,8% en 2005) pour l'Union européenne à 25 (UE25) avec des performances inégales par pays et par régions. De plus, la situation de l'emploi pour les jeunes (15-24 ans) est des plus alarmantes, le taux de chômage se situant à 18,4% en 2005 pour l'UE25 tandis que le chômage de longue durée atteint, la même année, les 3,9% pour l'UE25, ce qui représente quasi la moitié des chômeurs. Ce sont les personnes peu qualifiées, les travailleurs âgés et les travailleurs de l'industrie qui sont les plus menacés, le chômage frappant généralement davantage les femmes que les hommes. Afin de répondre à la situation douloureuse de celui qui perd son emploi et donc son revenu, toutes les sociétés occidentales ont institué un lien solidaire en octroyant un revenu de remplacement au chômeur et souvent une allocation d'assistance aux inactifs non éligibles à ce revenu. Mais lorsque ces personnes, ne retrouvant pas d'emploi, s'installent dans leur inactivité que facilite sans aucun doute l'assistance financière, elles s'enferment dans un ghetto et perdent souvent les repères nécessaires pour réintégrer la vie active. Quant au chômage des jeunes, il engendre la frustration bien compréhensible de ceux-ci qui, dès l'aube de leur vie active, se voient rejetés par la société. Inévitablement un terreau criminogène s'installe. Les événements récents des banlieues en France, s'ils témoignent d'un problème d'intégration raciale, ont cependant comme origine l'oisiveté des jeunes sans emploi et donc sans revenu. Une société qui ferme toute perspective d'avenir à une partie de sa jeunesse ne peut que générer l'explosion sociale, dont on vient seulement d'apercevoir les prémisses, si la situation ne change pas. L'assistance apportée aux sans emplois est présentée par certains comme responsable d'un accroissement du chômage, soit parce que les allocations sociales dont disposent les chômeurs et autres Il

inactifs non éligibles au revenu de remplacement incitent ces inactifs à ne pas rechercher un emploi, soit parce que le revenu de remplacement des chômeurs pousse les salaires à la hausse et ainsi menace la compétitivité des entreprises. C'est ce qu'on appelle le piège du chômage, Aussi, les gouvernants ont-ils multiplié les politiques actives d'emploi et sa protection non sans certains succès. Ici et là, le chômage s'est réduit mais il perdure néanmoins. Pourtant chacun s'accorde à considérer le sous-emploi des ressources comme un équilibre économique inefficient et sa persistance, généralisée aux pays européens, interpelle. Faut-il considérer que c'est le système solidaire trop généreux qui, générant le piège du chômage, serait responsable de cet état? Mais à l'extrême, l'alternative que serait le laisser-faire, ne pourrait résorber le chômage qu'en mettant au travail ceux qui acceptent de travailler pour un salaire de subsistance. Ce choix de société qui est celui des pays où sévit le capitalisme sauvage et qui rappelle l'aube de la révolution industrielle en Europe, serait une régression majeure par rapport au niveau de développement économique et humain atteint par l'UE. Reconnue inévitable par la théorie économique, l'inactivité de personnes en âge de travailler et en bonne santé physique et psychique est-elle tolérable au plan éthique? Telle est la question que je me pose. Un changement de paradigme pour l'organisation du marché du travail est nécessaire. Une première clef pour penser différemment le rôle de ce marché réside dans le constat que l'objet du marché du travail n'est pas une marchandise comme c'est le cas pour celui des biens et services, mais bien l'Homme dont le sort matériel ne peut se réduire à la seule loi du marché. Toutefois changer de paradigme en rendant à l'Homme ses droits dans le partage de la richesse créée mais en lui imposant également des devoirs pour la créer, implique qu'on démontre la faisabilité économique de ce renversement de pensée et que l'on trouve une seconde clef permettant d' "amortir" l'activité économique marchande autrement que par la mise au chômage d'une partie de la population active. La solution très concrète que je propose n'implique pas l'abandon de certaines politiques opérationnelles aujourd'hui qui lui sont complémentaires. Chaque gouvernement a mis en place une 12

batterie de mesures pour résorber le chômage. Si le résultat global de ces mesures est mitigé, il convient cependant de souligner que certains pays, chacun choisissant sa méthode, s'en sortent mieux que d'autres: tels le Luxembourg, les Pays-Bas, l'Autriche, la Tchéquie, l'Irlande, le Royaume-Uni, le Danemark et la Suède. Dès lors on se doit de tirer des enseignements de ces différences dans les résultats de la politique de l'emploi. Mon travail se divise en trois parties. La première parcourt d'abord de manière critique les apports de la théorie économique en vue d'expliquer notamment pourquoi et comment le marché du travail génère du chômage en raison du choix de société, généralement admis en Europe, fondé sur un lien social solidaire. Ensuite je mets en perspective les principales mesures de politique active des gouvernants avec l'analyse théorique et les résultats empiriques afin d'y trouver certaines inspirations. La deuxième partie présente une approche philosophique destinée à trouver un nouveau paradigme de gouvernance qui justifie au plan éthique une société sans chômage. Enfin, la troisième partie s'attache aux propositions concrètes et décisions à pendre pour faire fonctionner l'économie en conférant un statut de travailleur à chaque personne en âge de travailler et en bonne santé avec le double souci de l'équilibre budgétaire de l'Etat et d'une organisation flexible du travail. Même si le fil conducteur de mon analyse se fonde sur l'articulation des trois parties, la lecture peut s'organiser en sélectionnant a priori l'une ou l'autre partie. Toutefois la prise de connaissance de ma proposition postule la lecture de la troisième partie. De même, il me paraît souhaitable de s'imprégner du chapitre 5 et de la fin du chapitre 6 (Ze partie) pour articuler le changement de paradigme à la proposition concrète. Par ailleurs, un spécialiste de l'économie du travail peut ne pas s'attarder à la première partie. La première partie se décompose en plusieurs chapitres. Dans un premier temps, je montre, à partir de l'analyse économique du chômage (le modèle classique et le modèle d'appariement), son caractère inéluctable dans les sociétés qui allient économie de marché et solidarité sociale, mais au sein desquelles le chômage joue le rôle d'" amortisseur" de l'activité économique.

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Dans un second temps, je rappelle les réponses des gouvernants d'abord pour atténuer les effets de la perte de revenu des travailleurs au chômage en leur octroyant un revenu de remplacement, ensuite pour protéger la conservation d'un emploi et pour veiller à ce que le marché du travail ne puisse aujourd'hui réduire le niveau des salaires au salaire de subsistance du début de l'ère industrielle. TI est montré combien ces mesures en faveur d'une société plus solidaire ne sont pas toujours en adéquation avec la résorption du chômage, ce qui témoigne de l'antagonisme immanent au marché du travail entre le laisser-faire et les objectifs de solidarité. Troisièmement, je passe en revue les principaux instruments utilisés par les gouvernants pour réduire le chômage - formation et enseignement, subvention à l'embauche, création d'emplois publics, promotion du travail intérimaire et efficience des agences de placement - parmi lesquels il convient de faire le choix opportun. Quatrièmement, j'analyse les effets d'une réduction de la durée du travail avec réduction concomitante des salaires afin d'isoler les effets propres au concept sans y associer une augmentation horaire des salaires, non pas avec l'objectif d'imposer cette réduction comme la solution au problème du chômage, mais bien pour souligner sa tendance séculaire, sa dimension solidaire et aussi la mettre en perspective avec l'équilibre à trouver pour le financement des retraites. J'aborde ensuite le rôle essentiel de la demande finale dans le contexte de la mondialisation de l'économie. Sans ignorer les conditions d'une offre performante et en donnant mon point de vue sur les contraintes institutionnelles qui entourent, dans l'UE, les politiques budgétaires et monétaires, je montre surtout les potentialités pour l'emploi d'une démarche favorable au développement des services. Partant du constat d'échec de la régulation actuelle du marché du travail, je m'interroge dans la deuxième partie, d'abord sur les raisons d'ordre méthodologique, du disfonctionnement de la gouvernance économique incapable d'annihiler le chômage. D'une manière générale, mais surtout lorsque l'être humain est au centre des préoccupations de l'organisation économique, comme c'est le cas pour le marché du travail, tout problème relève de différents ordres ou niveaux d'analyse: l'ordre éthique et moral (ordre 3), 14

l'ordre juridico-politique (ordre 2) et l'ordre économique (ordre 1). Après avoir rappelé le danger de la confusion des ordres, par exemple en imposant au marché dont le but est l'efficience d'intégrer dans son propre fonctionnement le lien solidaire, je montre pourquoi une société juste postule une hiérarchie descendante des ordres, l'ordre éthique dominant l'ordre juridicopolitique, celui-ci ayant autorité sur l'ordre économique. Si, dans notre société démocratique, cette hiérarchie descendante fonctionne pour les libertés personnelles, il est montré que la valeur d'égalité est, quant à elle, mal traitée et qu'il n'existe pas de véritable référence éthique et morale pour répondre à la question de savoir si le chômage est acceptable Afin de mieux saisir le substrat éthique qui inspire ou doit inspirer les sociétés démocratiques contemporaines et dans le but de situer dans le référentiel éthique et moral tant les principes de liberté que celui d'égalité, je passe ensuite en revue les principales conceptions éthiques qui influencent la société d'aujourd'hui. D'abord l'utilitarisme qui domine la théorie économique, pour poursuivre par le libertarianisme qui justifie le laisser-faire. Ensuite, en positionnant le libéralisme par rapport au républicanisme, j'introduis un continuum éthique au sein duquel se situent les principaux courants politiques des démocraties occidentales plus ou moins libérales ou sociales démocrates. Mon souci étant de retrouver pour ces démocraties, une véritable dimension éthique au concept d'égalité, je m'appuie enfin sur les travaux du philosophe américain, John Rawls, récemment décédé, et surtout sur ceux du prix Nobel d'économie 1998, Amartya Sen. Je me pose la question de savoir quelle égalité doit s'imposer dans une hiérarchie descendante des ordres, c'est-à-dire quel principe d'égalité doit dominer l'ordre juridico-politique et s'imposer à l'économique sans compromettre son efficience. Je montre pourquoi la référence égalitaire perçue comme égalité dans la capacité de faire pour chacun, l'égalité des "capabilités"l selon A. Sen, disqualifie le chômage au niveau éthique et moral et impose une société sans chômage. Cette démarche revient à élargir le concept de liberté, pour y intégrer, en plus de l'absence d'entrave

1 En anglais "capabibity" ou au pluriel "capabilities". 15

fondement des libertés personnelles, la notion de liberté positive proposée par le philosophe Isaiah Berlin (1969). Mais si la valeur d'égalité retrouve ainsi sa place dans l'ordre éthique et si, suivant le principe de la hiérarchie descendante, elle s'impose comme cadre à l'ordre économique, encore faut-il que ce cadre ne compromette pas l'efficience économique. La troisième partie reprend et développe mes propositions concrètes d'une société sans chômage, réalisable sans révolution fondamentale si ce n'est celle de la pensée. Le choix de supprimer le chômage étant d'ordre éthique, je dois évidemment en démontrer la pertinence économique. Qu'en est-il de l'impact pour le budget public, de la flexibilité sur le marché du travail, des poussées inflationnistes et de la contribution des ménages? On ne peut remettre au travail les chômeurs et autres allocataires sociaux non éligibles aux allocations de chômage sans accroître la demande de biens et services produits à l'intérieur du pays. Les réelles potentialités du côté des services et des services de proximité en particulier qui ont l'avantage d'utiliser des travailleurs relativement peu qualifiés -ceux qui sont le plus durement frappés par le chômage- m'ont conduit à chercher comment rendre effective cette demande de services de proximité. Par ailleurs, il ne faut pas seulement créer de nouvelles activités, il faut encore que de nombreux chômeurs, principalement ceux de longue durée, qui ont perdu leurs compétences et la motivation pour le travail, retrouvent un degré d'employabilité suffisant. De plus, principalement pour ne pas prêter le flanc à de faciles critiques, je me suis imposé un modèle à neutralité budgétaire, ce qui signifie que le système que je propose génère de façon endogène les moyens budgétaires nécessaires à sa réalisation. En d'autres mots, il ne postule pas de nouveaux moyens budgétaires par rapport à ceux que les pouvoirs publics dépensent aujourd'hui pour payer les allocations de chômage ainsi que les autres allocations pour les inactifs non éligibles à ces allocations. Sous ces diverses contraintes, le problème se réduit à un système de deux équations à deux inconnues, la première inconnue étant liée à la demande des services de proximité qui doit être suffisante, la seconde déterminant la répartition des chômeurs entre les services de proximité et d'autres activités. Une équation doit préciser comment dégager les moyens financiers des ménages afin 16

que ceux-ci achètent effectivement les services de proximité en quantité suffisante. Pour ce faire, je chercherai un compromis entre une demande contrainte et l'avantage que le consommateur peut retirer du système en terme de prix réel du service fourni, sans qu'il ne soit nécessaire de passer par des subventions directes comme c'est le cas pour les expériences engagées dans certains pays, comme la Belgique. Une deuxième équation exprime la contrainte de neutralité budgétaire. On perçoit aisément qu'un élément essentiel élargissant les possibilités budgétaires de l'Etat est la récupération des allocations et divers avantages dont bénéficient les inactifs en âge de travailler, allocations qui n'ont plus lieu d'être si le dispositif est à même de fournir un contrat d'emploi à tous les inactifs. Je n'ai pas voulu encombrer le lecteur par une formulation mathématique afin de concentrer la réflexion sur les dimensions sociales et économiques. Toutefois la nature du problème et sa solution aux chapitres 7 et 8, impliquent de suivre le fil conducteur imposé par le développement mathématique qui est renvoyé en annexe. Celle-ci permettra aux économistes habitués à la formalisation mathématique de vérifier l'exactitude de mes propositions. Par ailleurs, une simulation est proposée pour vingtdeux pays et présentée dans un tableau de synthèse au chapitre 7. L'économie sans chômage postule la suppression de l'assistance aux inactifs qui redeviennent des travailleurs productifs. Mon système confère un statut d'employé à tous les chômeurs sous diverses modalités, notamment en raison de la nécessité de remettre à niveau ceux qui, enfermés dans le ghetto de l'inactivité, sont devenus inemployables. Cette situation nouvelle rend effectif le droit au travail et donc le devoir de travailler. Enfin, après avoir montré que mon dispositif réconcilie la stabilité de l'emploi, donc du revenu, et la flexibilité, je m'interroge sur deux types d'objection que l'on pourrait m'opposer. Qu'en est-il de l'inflation dans une économie où tous ceux qui ne sont pas rentiers sont au travail? Comment les responsables politiques qui croient bénéficier d'un soutien électoral chez les inactifs préférant continuer à vivre de l'assistance, vont-ils réagir à l'obligation qui serait faite à ces personnes de travailler?

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PARTIE I LE CHOMAGE: UNE FATALITE ACCEPTEE

Chapitre 1 Le chômage: conséquence économique inéluctable

La littérature économique considère diverses formes du chômage. Le chômage frictionnel qui résulte du temps nécessaire au travailleur pour passer d'un emploi à un autre en vue de rencontrer l'emploi vacant. Le chômage structurel qui se caractérise notamment par les chômeurs de longue durée. il témoigne d'une inadéquation profonde entre l'offre et la demande sur le marché du travail en raison de la qualification des travailleurs ou d'une inadaptation de l'appareil productif à l'évolution de la demande sur le marché des biens et services. Le chômage conjoncturel est lui lié à l'insuffisance de la demande suite à un repli conjoncturel sur le marché des biens et services. il devient cyclique si la récession se manifeste à fréquence plus ou moins régulière et saisonnier s'il varie selon les saisons. Le chômage classique est celui résultant d'une décision des entreprises de ne pas accroître l'emploi malgré l'existence d'une demande sur le marché des biens et services, en raison d'une insuffisance des perspectives de profit. il est opposé au chômage keynésien qui postule une insuffisance de la demande sur le marché des biens et services pouvant résulter d'une rigidité des prix à la baisse. Le chômage classique et le chômage keynésien sont évidemment liés aux théories économiques classique et keynésienne. Très longtemps, l'analyse économique théorique du chômage s'est fondée sur le modèle de concurrence parfaite du marché du travail mettant en présence un grand nombre de travailleurs qui

offrent leur travail pour un salaire donné et un grand nombre d'entreprises qui demandent du travail en vue de produire des biens et services résultant de cet autre marché. En raison des rigidités qui caractérisent l'évolution des prix et des salaires, les économistes ont maintenant de plus en plus recours à des modèles de concurrence imparfaite.

1.

Le chômage volontaire

La théorie classique considère que la demande de travail des entreprises, évidemment spécifique à chaque niveau de qualification des travailleurs, est déterminée par la productivité marginale en valeur du travailleur2. Celle-ci résulte de l'articulation du marché du travail -où se manifeste la productivité marginale physique- au marché des biens et services où se fixe le prix de vente de ceux-ci. La demande de travail des entreprises est ainsi mise en relation avec le salaire offert à la personne engagée, salaire égal à sa productivité marginale en valeur3. Dans la conception classique, le chômage de plein emploi constitue un chômage volontaire qui se définit comme la différence entre le potentiel de la capacité de travail, la population active (en âge de travailler), et la population réellement au travail, lorsque le salaire réel est celui défini par la rencontre de l'offre de travail des travailleurs et de la demande de travail des entreprises. Ce chômage volontaire représente la capacité de travail existante non utilisée. TI se compose d'une part de ceux qui se tiennent volontairement à l'écart du marché du travail parce qu'ils ne veulent pas travailler pour le niveau de salaire défini par le marché, salaire considéré insuffisant pour compenser leur préférence pour les loisirs, d'autre part de ceux qui choisissent le travail à la maison
2

La productivité marginale est une notion essentielle pour l'analyse économique.

La productivité physique marginale du travail est la quantité produite (bien ou service) par unité supplémentaire de travail. On comprend aisément que face à une possibilité d'embauche, l'entreprise s'abstiendra si le salaire à payer est supérieur à la productivité marginale en valeur, c'est-à-dire à la valeur (quantité x prix) de la quantité produite par un travailleur supplémentaire. D'une manière générale, on considère que la productivité marginale est décroissante, ce qui explique le comportement de demande du travail des entreprises. 3 Le salaire réel est donc égal à la productivité marginale physique. 22

ou toute autre activité non rémunérée parce que ces personnes disposent déjà d'une source de revenus. La théorie économique classique considère ce chômage volontaire comme la manifestation d'une préférence individuelle et ne doit, dès lors, pas être traité comme une conséquence dommageable du marché. Pourtant le choix de ces personnes en "chômage volontaire" de ne pas intégrer le marché du travail relève de situations multiples qui concernent autant les riches que les démunis. Ceux qui en raison de leur naissance tirent un revenu suffisant de leur fortune ont sans aucun doute le libre choix de ne pas travailler. Par contre, les familles peuvent considérer qu'il est préférable qu'un des parents reste au foyer parce que le salaire net supplémentaire en cas de cumul est insuffisant pour compenser le temps nécessaire aux tâches ménagères et à l'éducation des enfants. TI s'agit d'un choix préférentiel certes, mais pas toujours d'un libre choix car la non-recherche d'un emploi est la conséquence du salaire net fixé par le marché et le cadre institutionnel fiscal pour la qualification considérée. Mettre en perspective la conception classique du chômage volontaire dans la société occidentale actuelle, c'est trahir l'idée de base de cette théorie qui fait l'hypothèse d'une concurrence parfaite, ce qui suppose que tant la demande de travail des entreprises que l'offre de travail des travailleurs seraient représentées par un grand nombre de part et d'autre, de telle façon qu'aucune entreprise et qu'aucun travailleur ne serait à même de modifier le salaire d'équilibre à titre individuel. Cette hypothèse économique intégrée dans le courant philosophique du libertarianisme4, se transforme en la doctrine du laisser-faire qui s'oppose à l'interventionnisme étatique. L'histoire de la révolution industrielle et la fixation actuelle des salaires dans de nombreux pays où le laisser-faire économique est la règle, montrent toutefois que cet équilibre du marché du travail aboutit à un taux de salaire de subsistance, tout juste suffisant pour reconstituer la force de travail, comme l'ont souligné, accepté mais déploré, les grands économistes classiques Adam Smith et David Ricardo et comme l'a contesté Karl Marx. Le constat historique et contemporain est clair: le laisser-faire engendre un niveau de salaire qui met le monde du
4

Voir infra pour l'analyse philosophique

du courant libertarien. 23

travail, fût-il au travail, dans un état miséreux parce que le marché du travail n'est pas un marché de concurrence parfaite mais bien, en raison même du laisser-faire, un marché dominé par les entreprises demanderesses d'emplois qui ont le pouvoir décisif pour fixer le niveau des salaires même en dessous de la productivité marginale en valeur. Les profondes inégalités sociales qui s'ensuivent interpellent donc tous ceux qui font le choix d'une société solidaire tant pour défendre un salaire raisonnable que pour apporter assistance à ceux qui perdent leur emploi. Mais le choix de la solidarité dans l'organisation d'une nation par l'octroi aux chômeurs d'un revenu de remplacement a engendré un nouveau type de chômage volontaire. Installés dans le ghetto de l'inactivité, des chômeurs sont tentés de se mettre en marge du marché du travail car l'arbitrage rationnel qu'ils font se base sur la différence entre, d'une part, le revenu net qu'ils pourraient obtenir sur le marché du travail diminué des coûts imputables au travail, tels les coûts de transport et de garde des enfants par exemple, et d'autre part, le revenu de remplacement éventuellement augmenté d'une activité non déclarée et donc non taxée. C'est le piège du chômage où celui-ci ne devient volontaire qu'en raison même du système solidaire mis en place pour atténuer les conséquences sociales dramatiques qui résulteraient de la perte d'un emploi si ce lien solidaire n'existait pas. On s'éloigne du modèle classique en interférant sur le marché du travail et on suscite un chômage volontaire d'une autre nature. Ce cercle vicieux, où l'aide aux chômeurs tout à fait justifiée dans une société démocratique soucieuse autant d'égalité que de liberté est source de "chômage volontaire", introduit une dimension nouvelle à l'analyse. TI pose une question fondamentale qui interpelle ma proposition d'une société sans chômage: pourquoi faudrait-il remettre au travail des personnes qui, en raison de l'assistance dont elles bénéficient, se complaisent dans l'inactivité? La réponse à cette question ainsi que la possibilité de sortir du dilemme d'une assistance qui amplifie le chômage, ne sera possible qu'en repensant le principe d'égalité (voir infra).

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2.

L'émergence des syndicats et le chômage involontaire

Le principe de liberté qui a généré le laisser-faire économique, implique aussi dans une société démocratique la liberté d'association, terreau favorable à la naissance de syndicats. Pour sortir de leur état de faiblesse dans la négociation du contrat de travail et obtenir un salaire supérieur au salaire de subsistance, les travailleurs se sont en effet regroupés (dans les grandes entreprises) en syndicats dont les principaux objectifs économiques sont l'accroissement du salaire réel et la création d'emplois. Les salaires sont négociés soit entre le syndicat des travailleurs de l'entreprise et son patron, soit entre syndicats et associations patronales. TIs sont transcrits dans des conventions collectives qui affectent aussi le niveau de salaire dans les petites et moyennes entreprises où la représentation syndicale est absente. Réponse à la dominance des entreprises engendrée par le laisser-faire sur le marché du travail, le syndicat constitue un contre pouvoir en raison même du caractère non concurrentiel du marché du travail. Plus forts au travers de leur syndicat, pour tout niveau donné de l'offre de travail, les travailleurs revendiquent des salaires réels plus élevés que ceux auxquels aboutirait une négociation individuelle. On s'éloigne ainsi du modèle classique de concurrence. On comprend aisément que la négociation syndicale, dont le premier objectif fut de relever les salaires à un niveau supérieur au salaire de subsistance, conduit aussi les entreprises à n'embaucher que les travailleurs dont la productivité marginale en valeur est au moins égale au niveau du salaire négocié. L'entreprise se doit de rester compétitive sur le marché des biens et services et la productivité marginale en valeur constitue pour elle le critère décisif puisque intégrant, comme déjà mentionné, d'une part la productivité physique du travailleur et d'autre part le prix auquel se vend la production. Dès lors, au niveau du salaire syndicalement négocié, des activités de production ne sont plus accessibles parce qu'elles ne sont plus rentables. Toutes autres choses restant égales, un chômage involontaire au niveau individuel mais syndicalement volontaire s'installe. Pourquoi les syndicats sont-ils amenés à privilégier la hausse du salaire réel par rapport à l'emploi? Pourquoi le pouvoir syndical 25

impose-t-il la rigidité des salaires à la baisse et diverses autres rigidités du marché du travail freinant l'adaptation du nombre de travailleurs lorsque la demande de travail diminue par exemple en raison d'un retour conjoncturel? La représentation syndicale se fait généralement avec des délégués syndicaux élus par les travailleurs membres du syndicat. Bien que les syndicats cherchent dans le jeu politique à être perçus comme les porte-parole de l'ensemble du monde du travail, ils doivent avant tout défendre les intérêts de leurs membres. Or les chômeurs sont souvent éloignés de la gestion syndicale quand ils ne résilient pas leur adhésion. Le syndicat finit ainsi par défendre prioritairement ceux qui ont un emploi au détriment des chômeurs. C'est la raison pour laquelle il se bat d'abord pour la hausse du salaire réel, celle-ci devrait-elle engendrer du chômage et cherche à maintenir la stabilité de l'emploi. C'est parce que les salariés n'aiment pas prendre de risques que les syndicats sont conduits à imposer ces rigidités au marché du travail. En fait beaucoup de salariés doivent faire face à des engagements financiers à échéance fixe comme le paiement des loyers ou des remboursements de divers emprunts. Dans la mesure où les entreprises sont moins vulnérables aux fluctuations du marché, car elles ont davantage de possibilités de financement, elles peuvent s'accommoder de ces rigidités, même là où les syndicats sont moins puissants, mais ce faisant, à leur point de vue, elles espèrent échanger plus de stabilité pour les travailleurs contre davantage de productivité, voire une certaine modération salariale. La théorie économique utilise le terme de contrat implicite pour caractériser cette situation parce qu'elle ressortit davantage à une entente qu'à un contrat explicite. Ce n'est que parce que les entreprises seraient neutres par rapport au risque qu'elles accepteront de garantir la stabilité salariale aux travailleurs. Mais si elles ne sont pas en mesure d'assumer l'entièreté du risque inhérent aux fluctuations d'activité, elles chercheront davantage de flexibilité en multipliant les contrats temporaires et pourront, le cas échéant, réduire le personnel si elles ne peuvent diminuer les salaires. On comprend donc que le contrat implicite qui pourrait exister directement entre patrons et travailleurs ne garantit pas toujours à ces derniers un revenu stable et un emploi durable. Le recours au syndicat les renforce dans leur recherche de stabilité.

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Le constat d'un chômage syndicalement volontaire ne constitue pas une condamnation du fondement de l'action syndicale, dès lors que l'on opte pour une société davantage égalitaire que celle générée par le laisser-faire. Mais au niveau du salaire acquis aujourd'hui en l'Europe occidentale et compte tenu de la concurrence accrue au plan international, l'arbitrage entre niveau des salaires et niveau de l'emploi est bel et bien déterminant comme en témoigne d'ailleurs la relative modération des revendications syndicales en matière de salaire depuis une vingtaine d'années car le chômage menace de plus en plus les membres syndiqués. Par ailleurs, le taux de chômage s'étant fortement accru depuis le milieu des années septante, le syndicat a de plus en plus épousé l'intérêt des chômeurs en vue de maintenir le plus d'adhérents possibles, fussent-ils au chômage. Le syndicat des travailleurs se trouve ainsi au lieu de convergence d'intérêts contradictoires, les salaires, l'emploi et le chômage. Sans aucun doute, le syndicat souhaite une augmentation de l'emploi non seulement pour accroître ses propres revenus en terme de perception de cotisations mais aussi parce qu'il s'agit d'une condition de bien-être de la classe des travailleurs qu'il représente. En plus, ce faisant, il se trouve en position favorable pour négocier des hausses salariales. Si les perspectives économiques sont bonnes à long terme, il n'y a pas de contradiction pour le syndicat entre les objectifs d'emploi, de salaire et de réduction du chômage. A contrario, son mandat de défendre, pour le moins, le niveau acquis de rémunération quelles que soient les conditions économiques sur le marché des biens et services, engendre une rigidité persistante des salaires à la baisse. En effet, la crédibilité du syndicat postule que des chômeurs involontaires ne puissent offrir leur travail à des salaires inférieurs à ceux qu'il a négociés, les entreprises étant par ailleurs dissuadées d'accepter leurs offres de service à ce niveau de salaire. Cette rigidité des salaires à la baisse peut accélérer la délocalisation d'activités en perte de compétitivité et aussi menacer les travailleurs plus âgés dont les salaires, sous la pression syndicale, ont souvent augmenté suivant l'ancienneté sans augmentation concomitante de la productivité et dont parfois les compétences sont dépassées par rapport à la révolution technologique en cours. En conséquence, lorsque l'activité économique n'est pas poussée par une forte 27

croissance, l'organisation du marché du travail dans les économies avancées aboutit nécessairement à ce que des travailleurs désireux de travailler se retrouvent sans emploi. L'arbitrage que peut faire le syndicat en faveur d'une augmentation du salaire réel et au détriment de l'emploi le met alors dans l'obligation de défendre davantage les chômeurs en favorisant l'octroi de revenus de remplacement les plus élevés possible. Le piège à l'emploi s'en trouve ainsi amplifié et l'orientation vers une société d'assistance renforcée. Si un choc exogène, par exemple l'accès de l'entreprise à un nouveau débouché tout en restant compétitive malgré la hausse des salaires, peut réduire le chômage involontaire, celui-ci paraît néanmoins inéluctable car il y va de la crédibilité du syndicat vis-àvis de ses membres.

3. Le modèle d'appariement et le chômage d'équilibre
Si l'analyse précédente a le mérite de tracer les axes de la réflexion, elle est toutefois insuffisante dès lors que l'on souhaite apprécier l'efficacité des politiques de remise au travail des chômeurs. La rigidité des salaires à la baisse ainsi que la dimension stratégique des négociations salariales entre syndicat des travailleurs et groupement patronal, auxquelles il faut ajouter les imperfections dans l'information disponible sur le marché du travail, source du chômage tout au moins frictionnel, entraînent la présence simultanée de chômeurs et d'emplois vacants et réduisent donc fortement le pouvoir explicatif du modèle classique concurrentiel. De plus, il apparaît dans la plupart des pays industrialisés des créations et des destructions simultanées d'emplois de grandes ampleurs. L'addition annuelle de ces deux flux se chiffre entre 15 et 30% de l'emploi total suivant les pays. C'est la mobilité d'emploi à emploi qui prédomine, tandis que le passage du chômage à l'emploi est plus faible surtout en Europe. Le modèle d'appariement proposé par plusieurs auteurs depuis 25 ans et développé récemment par Pissarides (2000)5 constitue aujourd'hui le cadre de la réflexion économique tant pour l'explication du chômage résultant d'un marché du travail non
5 Voir aussi Cahuc et Zyberberg modèle. (2001) pour une analyse très complète de ce

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concurrentiel que pour apprécier la pertinence des politiques favorables à l'emploi. La fonction d'appariement (matching function) mesure l'efficacité du processus de rencontre entre les employeurs disposant d'emplois vacants et les travailleurs à la recherche d'un emploi. Cette fonction d'appariement est représentée par la courbe de Beveridge (1944) qui met en relation décroissante le taux de chômage et le taux d'emplois vacants. Un indicateur de tension exprime le rapport entre le nombre d'emplois vacants et le nombre de chômeurs sur le marché du travai1.6 Plus la tension est forte, c'est-à-dire plus le nombre d'emplois vacants est important pour un nombre donné de chômeurs, plus ceux-ci ont la possibilité de sortir du chômage et moins les entreprises ont de chance de pourvoir leurs emplois vacants. Alors que les chômeurs ont intérêt à ce que les entreprises créent des emplois, les entreprises ont intérêt à ce qu'il y ait peu de postes vacants. Cet indicateur de tension varie notamment sous l'effet de la conjoncture.? L'indicateur de tension permet d'intégrer dans l'analyse de multiples paramètres susceptibles d'expliquer le taux de chômage et d'apprécier la pertinence des politiques d'emploi. Fondamentalement le nombre d'emplois vacants proposés par les entreprises dépend des perspectives de profit inhérentes à chaque emploi vacant. Celles-ci sont tributaires de la demande sur le marché des produits et services qui évolue sous l'effet de la conjoncture mais aussi en raison de mutations structurelles postulant une réallocation permanente des ressources productives sur base des avantages compétitifs que les entreprises peuvent faire valoir sur la scène internationale. De plus les perspectives de profit dépendent de la capacité de production de l'ensemble de l'économie tant du point de vue du capital physique, déterminant essentiel de la productivité, que de la main-d'œuvre totale disponible qui évolue en raison du taux de croissance de la population active, du taux de destruction d'emplois et du caractère plus ou moins laboristique des innovations technologiques. L'existence concomitante de chômage et d'emplois vacants tient à la difficulté de réallouer
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A toute valeur donnée de l'indicateur de tension correspond un point de la courbe
à un taux de

de Beveridge et donc le nombre d'emplois vacants concomitants chômage. 7 Glissement le long d'une même courbe de Beveridge. 29

instantanément la main- d'œuvre dans les entreprises individuelles en raison de ce que les économistes appellent les coûts de transaction sur le marché du travail, telles la déficience de l'information, l'inadéquation entre les offres et demandes de qualification et la désemployabilité des chômeurs de longue durée. Le modèle d'appariement qui déduit le taux de chômage de l'indicateur de tension introduit en plus comme facteur explicatif un paramètre mesurant le pouvoir de négociation de l'employé au travers de négociations individuelles ou syndicales à un niveau plus ou moins agrégé (négociations sectorielles, nationales,...). Cette dimension de l'analyse fait également référence à la théorie des contrats dont la complétude ou l'incomplétude est déterminante pour apprécier le comportement des parties.8 Enfin le modèle d'appariement permet aussi d'intégrer l'impact de la politique monétaire sur le chômage à travers le taux d'intérêt et son influence sur la décision d'investir. Lorsqu'un chômeur et une entreprise possédant un emploi vacant se rencontrent, ils entament une négociation sur le niveau de salaire. Plus la tension est forte, plus le rapport de force est favorable au salarié car la probabilité d'être embauché augmente: l'employé redoute moins la perspective du chômage ce qui le pousse à négocier un salaire à la hausse. Cette relation négative entre le taux de chômage et le salaire négocié par le travailleur correspond à une relation positive entre ce salaire et l'indicateur de tension. La "courbe de salaire" ainsi obtenue appelée WS (wage setting) se substitue à la traditionnelle fonction d'offre de travail dans le modèle classique. Par ailleurs, pour qu'une entreprise propose un emploi vacant, il faut que son coût moyen ne compromette pas le profit espéré sur un emploi occupé. Donc si le salaire négocié augmente, moins d'emplois seront rendus vacants et il y aura plus de chômage, ce qui diminue la tension sur le marché du travail. Cette relation décroissante entre le salaire en vigueur dans une entreprise et l'indicateur de tension est le pendant de la courbe de demande de travail dans la théorie classique. La courbe de salaire et la demande de travail déterminent le salaire et le taux de chômage d'équilibre qui est aussi celui pour lequel les tensions inflationnistes et déflationnistes disparaissent (NAIRU).
8 Un contrat est dit complet s'il spécifie à l'avance, de manière irréversible, toutes les configurations possibles et les rémunérations qui leur correspondent. 30

Notons cependant que cette analyse fondée sur la fonction d'appariement (courbe de Beveridge) et la tension sur le marché du travail est tributaire de situations singulières propres à chaque économie étudiée et variant dans le temps. D'un point de vue formel, à ces situations multiples correspondent divers positionnement de la courbe de Beveridge qui traduisent la plus ou moins grande efficacité du processus de rencontre entre les chômeurs et les entreprises qui ont des emplois vacants. Ainsi, à titre d'exemples (dans lesquels la courbe de Beveridge s'éloigne de l'origine), un choc exogène tels une révolution technologique, un processus de délocalisation d'activités dû à la perte d'avantages comparatifs, peut être destructeur d'emplois et rend l'appariement plus difficile toutes autres choses restant égales. De même, une inadéquation structurelle des qualifications, soit due à des mutations d'activité où encore à la désemployabilité de chômeurs de longue durée, rend également l'appariement plus difficile (skill mismatch). Cette analyse théorique intégrant les multiples facettes d'une économie de concurrence imparfaite tant sur le marché du travail que sur celui des biens et services conclut donc, comme le modèle classique, au caractère inéluctable du chômage comme résultante des divers comportements des entreprises et des travailleurs sur le marché du travail.

4.

Le niveau des négociations salariales

Par sa revendication salariale, l'action syndicale a abouti logiquement à un niveau de salaire supérieur à celui qui aurait prévalu en son absence engendrant ainsi un chômage involontaire. Dans la pratique, les négociations ont cours à différents niveaux qui varient suivant les pays. Pour les pays scandinaves et l'Autriche, elles se situent surtout au niveau national. En GrandeBretagne, au Canada et aux Etats-Unis, ce rôle est dévolu à l'entreprise, tandis qu'en Allemagne, en Hollande et en Belgique, c'est la branche d'activité qui constitue le plus souvent le lieu de négociation.9
9 Suivant les auteurs, les négociations en France se font tant au niveau intermédiaire que décentralisé. Par contre, en Belgique, les lignes directrices du niveau des salaires sont généralement d'abord négociées au niveau national. 31

Plusieurs études, théoriques et empiriques, ont tenté d'apprécier l'impact du niveau des négociations sur l'emploi global. Les conclusions ne sont pas toujours convergentes. Celles de Calmfors et Driffil (1988) sont aujourd'hui souvent admises:l0 la négociation par branches d'activités consacrerait un taux de chômage plus élevé que la négociation au niveau de l'entreprise et que la négociation centralisée, par exemple au niveau national. En fait, les négociations de branche incitent les employés et employeurs de la branche à se comporter comme un monopoleur (à condition que la concurrence internationale ne soit pas trop vive) en répercutant les hausses salariales dans le prix de vente des biens et services. Ceci implique généralement de restreindre la production. Si toutes les branches font de même, les négociations aboutissent à un emploi global inférieur à ce qui se passerait si elles étaient centralisées ou décentralisées. En négociation décentralisée, au niveau de l'entreprise, il n'y a pas pour l'entreprise de possibilité de se comporter en monopoleur sur le marché des biens et services. C'est le rapport de force entre l'employeur et l'employé qui détermine le niveau de salaire. Or ce rapport de force relève de la tension propre à cette négociation singulière. Elle dépend notamment du nombre d'emplois vacants connus des protagonistes pour la qualification requise rapporté au nombre de candidats postulant le poste de travail. Mais en raison d'une information limitée et asymétrique tant pour l'employeur que pour les chômeurs potentiellement candidats, il est probable que la tension qui prévaut pour cette négociation décentralisée ne soit pas identique à celle relative à l'ensemble du marché du travail pour la qualification recherchée. Le salaire résultant ne correspondra pas à celui que le marché attribuerait s'il y avait information parfaite des parties. Ainsi si le défaut d'information profite à l'employeur, parce que le rapport entre le nombre d'emplois vacants tels que le perçoit le chômeur et le nombre de candidats au poste est inférieur à la tension réelle du marché, le salaire négocié sera inférieur à celui que confèrerait le marché ce qui est de nature à augmenter la production et à diminuer le chômage par l'ouverture de nouveaux

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La relation entre le degré de centralisation des négociations et le taux de
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chômage aurait la forme d'une courbe en cloche.