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Progrès et ruptures

208 pages
Le pouvoir socialisant de la "puce" électronique se combine avec la complexification des relations économiques et sociales que la "puce", pourtant, soit simplifier. Si les progrès technologiques permettent d'améliorer les produits et les méthodes de production, ces avancées ne sont pas sans engendrer des transformations sociales importantes - aussi bien positives que négatives. Sous le titre fédérateur "Progrès et Ruptures", différents auteurs proposent un ensemble de pistes de réflexion sur certains aspects des impacts du progrès technique sur les économies nationales et, plus généralement, sur les formations sociales. L'argumentation des auteurs révèle la nécessaire remise en question, de facto ou de jure, des harmonies sociales au moment de l'introduction du progrès technique dans une économie donnée.
SOMMAIRE :
M. VERRET Création, industrie marché
S. BOUTILLIER L'entrepreneur selon J. B. Say ou la formation du paradigme de l'entrepreneur dans le contexte d'une industrialisation naissante
C. NAPOLEON A propos des notions de progrès et d'évolution dans l'Histoire de la Pensée Économique. L'esprit physiocratique
H. ZAOUAL Les dimensions "cachées" des processus scientifiques : une leçon pour la science économique
P. VAN ACKER Prolégomènes à l'évaluation scientifique des programmes
C. BEAURAIN La réglementation publique du réseau téléphonique en France et aux Etats-Unis au tournant du siècle : similitudes et divergences
D. UZUNIDIS Potentiel scientifique et technique national, norme technologique et dislocation des systèmes productifs des pays faiblement développés
G. DOKOU De nouveaux rôles pour la direction générale dans l'entreprise citoyenne ?
L. PERU-PIROTTE Un outil d'innovation au service de l'entreprise : la Société par Actions simplifiée.
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INNOVA TIONS
Cahiers d'économie de l'innovation

N°l
PROGRES ET RUPTURES

Revue publiée avec le concours du Centre National de Recherche Scientifique et de l'Université du Littoral (Dunkerque)

EDITIONS L'HARMATTAN 5 - 7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

Comité Scientifique et Editorial: Deniz AKAGÜL, Chistophe BEAURAIN, Sophie BOUTILLIER, Renato DI RUZZA, Abdelkader DJEFLAT, Gérard DOKOU, Jacques FONTANEL, Jean-François LEMETTRE, André GUICHAOUA, Antigone LIBERAKI, Georges LIODAKIS, Jean LOJKINE, Bernadette MADEUF, Régis MAHIEU, Pierre OUTTERYCK, Philippe ROLLET, Denis SCHOR, Claude SERFATI, Dimitri UZUNIDIS, Pierre VAN ACKER, Michel VERRET, Pierre YANA, Hassan ZAOUAL.

Secrétariat: Sophie BOUTILLIER, Constantin NAPOLEON, Dimitri UZUNIDIS. Laboratoire "Redéploiement industriel et innovation", Université du Littoral, 59140 Dunkerque.

Les manuscrits doivent être envoyés en trois exemplaires au responsable de la publication: Sophie BOUTILLIER, 17 rue Camille Dramart, 93350 Le Bourget.

Prochains numéros: N° 2 : L'innovation entre croissance et crises économiques. Faits sociologiques. N°3 : L'innovation entre croissance et crises économiques. Faits économiques.

<9L'Harmattan, 1995 ISBN: 2-7384-3221-2

SOMMAIRE
PRESENTATION GENERALE 7 11

M. VERRET: Création, industrie,marché
S. BOUTILLIER : L'entrepreneur selon J.B. Say ou la fonnation du paradigme de l'entrepreneur dans le contexte d'une industrialisation naissante C. NAPOLEON: A propos des notions de progrès et d'évolution dans l'Histoire de la Pensée Economique. L'esprit physiocratique H. ZAOUAL : Les dimensions "cachées" des processus scientifiques: une leçon pour la science économique
P. VAN, ACKER: Prolégomènes à l'évaluation scientifique de programmes

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33

53 81

C. BEAURAIN : La réglementation publique du réseau téléphonique en France et aux Etats- Unis au tournant du siècle: similitudes et divergences 95 D. UZUNIDIS : Potentiel scientifique et technique national, norme technologique et dislocation des systèmes productifs des pays faiblement développés G. DOKOU : De nouveaux rôles pour la Direction Générale dans l'entreprise citoyenne?

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L. PERU-PIROTTE : Un outil d'innovation au service de l'entreprise: la Société par Actions simplifiée 165

A PROPOS

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A. Guichaoua, Y. Goussault : Siences sociales et développement par H. Zaoual G. Rist (sous la direction de) : La culture otage du développement? par H Zaoual C. Kindleberger : Histoire mondiale de la spéculation par D. Uzunidis J. Rawls: Justice et Démocratie par H. Flanquart M. Friedman: La monnaie et ses pièges par S. Boutillier La mesure de l'Etat Administrateurs et géomètres au XVIIIe siècle par P. Van Acker 205

POST -SCRIPTUM

PRESENTATION

GENERALE

Une nouvelle revue, pourquoi faire? La revue Innovations est publiée à l'initiative de chercheurs en sciences sociales et économiques touchés par la "révolution informationnelle" : informatique, communication, réseaux, Minitel, satellites, banques transfrontières de données, \ autoroutes de l'information, etc. Le support;;papier de la connaissance, nous dit-on, tendrait à disparaître. Nous ne le pensons pas. En revanche, nous pensons que l'hyperspécialisation du savoir facilitée par la "révolution informationnelle" invalide, très souvent, l'approche globale d'un phénomène-problème social. Le pouvoir socialisant de la "puce" électronique se combine avec la complexification des relations économiques et sociales que la "puce", pourtant, doit simplifier. Cela est-il possible? La revue Innovations s'efforcera de joindre les deux bouts en prenant place dans la réflexion sur les rapports entre innovation et relations économiques et sociales et la théorisation de ces rapports. Elle a ainsi un double objectif: participer au débat, qui prend de plus en plus d'ampleur depuis quelques années, sur la place de l'innovation technologique et organisationnelle et des nouvelles pratiques économiques et sociales dans la vie de tous les jours; tenter de faire connaître les nouvelles conceptions et méthodes d'analyse et d'investigation en sciences sociales. Cette revue s'adresse aux chercheurs et étudiants venant d'un grand éventail de disciplines scientifiques: économie, droit, gestion, sociologie, histoire, géographie, politique, etc. Les travaux de recherche qui seront publiés devront s'insérer dans quatre systèmes d'interrogations: - thèmes: le progrès technique, la dynamique de son apparition, de sa diffusion et son application. Stratégies des acteurs économiques face au changement technique. Mondialisation des technologies, transformations sociales et modifications des structures nationales d'innovation; - initiatives: économie et nouvelles approches organisationnelles, entrepreneurs et entreprises, organisations, 7

Etat, vie associative et syndicale, culture-économiedémocratie, régulation-dérégulation-rerégulation des marchés et des économies; - la pensée scientifique: nouvelles approches hétérodoxes de l'économie. Réexploration des "classiques" et nouvelles pistes théoriques. Interrogations pluridisciplinaires, mais aussi "doctrinales". Critiques et méthodes de la critique en sciences sociales; - les outils: analyse prospective et méthodes d'évaluation et de quantification des progrès de la science et de la technologie. Méthodes d'évaluation des retombées des innovations technologiques, organisationnelles, économiques. Ce premier numéro comprend principalement des contributions provenant de nombreux débats scientifiques et de travaux de recherche menés au sein du laboratoire "Redéploiement industriel et innovation" de l'Université du Littoral et du Groupe de recherche sur le développement de l'Université de Lille 1. Sous le titre fédérateur "Progrès et Ruptures", les auteurs proposent un ensemble de pistes de réflexion sur certains aspects des impacts du progrès technique sur les économies nationales et, plus généralement, sur les formations sociales. L'argumentation des auteurs révèle la nécessaire remise en question, de facto ou de jure, des harmonies sociales au moment de l'introduction du progrès technique dans une économie donnée. Ainsi pour Michel Verret, le Marché est historiquement "le grand libérateur des appareils de conformité établis...". Le marché tue la créativité (p.ex., les gestes répétitifs du taylorisme) ; le marché, l'entrepreneur, suscitent aussi la demande et font connaître à l'Humanité les Oeuvres d'Art. Socialisation, désocialisation, résocialisation, ... L'entrepreneur devient le moteur de l'activité économique dans la pensée de J.RSay. Sophie Boutillier montre que Say, contrairement aux Classiques anglais, croit en cet acteur de l'économie; ce marginal qui "met en cause les pratiques productives établies" et fait progresser les techniques. Les trajectoires des notions du "progrès" et de l"'évolution" en Sciences Economiques constituent en elles-mêmes un intéressant cadre d'analyse de l'Histoire des sociétés. Si dans un premier temps, selon Constantin Napoléon, le "progrès" 8

était couplé avec la "rupture" dans un processus cyclique, plus récemment le "progrès" et la "rupture" s'inscrivent dans le même mouvement cumulatif et évolutif. Hassan Zaoual, en faisant appel à la notion du "paradigme", explore les dimensions culturelle et historique de la Science. "La montée des sciences de l'imprécis et du chaos est un coup d'arrêt à la prééminence des modes explicatifs et linéaires dans les sciences de la nature" et... dans les sciences économiques. Un tel progrès méthodologique porterait-il en lui-même la rupture par rapport aux approches économiques établies? Planification de la science ou Laissez-faire? Pierre Van Acker montre qu'un programme (militaire, économique, scientifique), qui est composé d'un ensemble de décisions pour l'obtention d'un résultat, est mis en application et est exécuté selon des méthodes complexes d'évaluation interne et externe. Les apports de la sociologie, de l'économie et de l'économétrie sont décisifs pour la faisabilité, la gestion et le calcul de l'efficacité d'un programme. Christophe Beaurain étudie les modes d'adhésion sociale à l'innovation et dessine les contours du cadre national de réception de l'innovation à travers le développement du réseau téléphonique en France et aux Etats-Unis et de sa réglementation. Tout le débat et l'action des Etats et des individus se réfèrent alors à la définition du bien commun. Dimitri Uzunidis poursuit la réflexion sur le rapport entre technologie et développement économique. II propose l'idée de la normalisation du progrès technique au niveau mondial, comme conséquence de la globalisation technologique, commerciale et financière des firmes internationalisées. Cette normalisation est source de ruptures entre pays industrialisés et pays éternellement sur la voie du développement. Réinventer l'entreprise, surtout dans les pays riches! Gérard Dokou plaide pour une entreprise citoyenne et propose des nouvelles voies de réflexion en la matière. Si le profit reste le "moteur incontestable des économies développées", l'entreprise ne peut plus rester sourde aux appels ou aux mises en accusation des citoyens. L'Etat non plus... Le législateur s'adapte aux nouvelles donnes économiques et parfois libère les pratiques qui sont en train de déborder 9

du cadre réglementaire de la concurrence. C'est le cas, selon Laurence Péru, de la Société par Actions Simplifiée (S.A.S.), définie par la loi du 3 janvier 1994. Un progrès: deux associés suffisent pour créer une S.A.S., ce qui facilite le rapprochement des firmes et le partage des risques commerciaux et financiers des projets industriels. La loi vient à point pour officialiser les ententes entre groupes industriels et les stratégies globales de ceux-ci.
Dimitri Uzunidis

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Création, industrie, marché

Michel VERRET Professeur de Sociologie

Création, c'est le premier jour -né de rien pour ceux qui croient en Dieu, né d'hier pour les autres dans l'infinité des jours -qu'importe, si seulement cet aujourd'hui est neuf, qui vient d'hier, et si demain doit l'être, qui viendra d'aujourd'hui... Il s'en faut pourtant, nous le savons tous, qu'en tout jour neuf ne se fasse que du neuf: tant de choses s'y répètent identiques et mornes, où nous avons le sentiment de le perdre, ce jour... Petit poème d'une bobineuse d'aujourd'hui: "Mon boulot, ma tâche, mes gestes, mes soucis.
Lever les bras. Baisser les bras.
Couper les barbes. Recouper les barbes. Mettre les bobines. Enlever les bubines. Porter les bobines. Encaisser les bobines. Vaporiser les bobines. Pourquoi écrire là dessus? "

Est-ce la peine de le dire, se demande la jeune Jaoquina Baptista, de la Lainière de Roubaix, en ce stage de formation (1), où elle le dit, presqu'à voix basse, plutôt pour elle que pour les autres... Oui, cela valait la peine de le dire, chère Jaoquina Baptista. Car, dit ainsi, comme une petite chanson, Il

au ras mortel, petite Grande

du jour, au ras des choses, ce jour même d'ennui retrouve quelque chose du jour... Quoi donc, en cette création, qu'on retrouverait transfiguré, dans la 1

L'ESPRIT DE LA CREA nON Une surprise d'abord: Surprise de retrouver dans le coeur habitué, le coeur inhabitué... "Coeur. De jour en jour inentendu", aujourd'hui réentendu. Une surprise, un entraînement, dans l'inconnu. Comme un voyage du sens qui nous fait sortir du code usuel des mots, des idées, des sentiments usés et les "recharge" d'un sens nouveau, sur un autre code, dont il nous ouvre la porte, et ce n'est pas assez, il nous en donne la clé. "Dans un moment de gloire", disait Fernand Léger, une densification de l'information, une intensification de la réflexion, une exaltation de la sensibilité, une mobilisation des énergies, qui font de l'art ce condensateur, ce transformateur, cet accélérateur, cet explosant de la vie. Distinguons l'appareil de répétition de la répétition ellemême. Car, par elle-même, la répétition, loin d'être exclusive de la création, en serait plutôt la base. Plus que base, substance des grandes structures instinctives; au delà, des grands rythmes métaboliques, assortis aux rythmes naturels. Et base encore de cet échange de la variabilité et de l'invariance, de l'invariance et de la variabilité, dans l'habitude, cette forme mobile de l'identité. On n'apprend à marcher, à parler, à écrire, à raisonner qu'en répétant; l'habitude répétitive libérant à son tour... l'espace d'invention de la non répétition: en toute chanson même, rimes, rythmes, refrains... Mais il y a bien loin de la répétition voulue (nous avons voulu marcher, parler, écrire, qui ne voudrait chanter 1) la répétition imposée. Et l'appareil est précisément, plus que l'organe d'imposition, l'organisation de celle-ci: deux fois hostile à la création, en ses commandements comme en ses interdits. Comme la marche en rangs l'est à la marche libre, la langue de bois à la langue d'improvisation, le recopiage à l'écriture, la rengaine à la chanson. Et sans doute les appareils de répétition sont ils moins vieux que la 12

répétition. Bien vieux tout de même, et plus imposants encore que cette ancienneté même, quand la création est toujours par nature si jeune: jamais l'âge que de sa nouveauté. Trois appareils au moins pour la faire trembler: L'appareil du rite: Le rite comme fixation d'un geste, d'un mot, d'un mot associé à un geste, en actes supposés efficaces, non par leur vertu de transformation technique, mais de conformité magico-religieuse à un .archétype immuable, ne supportant ni écart, ni variation. Récitation de formulaires, cérémoniels incantatoires, mécaniques des dévotions (première forme de machinalisation humaine). . L'appareil du règlement: le règlement comme programme codé, donc déductible et prédictible, de postures, gestes, paroles, jugements requis pour faire face à des situations prévues à l'avance dans des procédures dépersonnalisées: disciplines militaires, des pas de parade et des obéissances mécaniques; disciplines de soumission formelle aux procédures impersonnelles du droit; régularités bureaucratiques formalisées (deuxième forme de machinalisation de l'homme). . L'appareil d'école fera la troisième: école comme imposition de savoirs fixés dans une transmission codée à l'identique: savoirs par coeur, manuels de catéchismes, logiques scolastiques. Voici 1~.lntellect-Machine ! Rituels, bureaucraties, scolastiques: trois appareils de formation de masses. Masse comme somme d'individus r~ndus identiques et substituables par l'oubli ou l'effacement de leurs différences. Appareils d'in~différence, dont la créativité artistique aura de tout temps à se défendre et se défaire, sauf à consentir à sa propre dé-création académique. Car l'art s'entend, comme le sentiment humain, à faire jaillir le sens enfoui dans le rite (Messes et Tombeaux), à composer avec les règles du goût établi (Molière et Racine), à recomposer les savoirs d'école (Rabelais à Thélème), à décomposer les académismes (Picasso au Louvre). Mais de quel prix tragique n'a-t-il dû payer les refus et rebellions de la fierté créative, jusqu'en histoire proche: ce terrorisme d'art dans les socialismes de caserne, ces obtuses et féroces censures des bureaucraties autoritaires et totalitaires et toutes Inquisitions antécédentes ou parallèles -mais ne les voyons pas renaître en Islam? -. Inutile de refaire cette histoire, utile

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cependant de ne pas l'oublier, s'agissant de ce nouvel et immense appareil de conformité qu'est l'appareil industriel.
CREATION ET INDUSTRIE

L'industrie moderne -la grande production sérielle- est sans doute par elle-même une grandiose création: une des inventions majeures même du Genre Humain. Mais c'est aussi la création du plus grand appareil de décréation qu'il se soit jamais infligé. Production sérielle, c'est, dans la répétition à l'identique, la garantie de l'identité. Sans ces écarts en défaut que la copie artisanale, même la plus attentive (celle des ateliers de Pergame pour la sculpture grecque ou des ateliers monastiques pour les manuscrits médiévaux), inflige toujours à l'original. Quand l'imprimerie s'empare du manuscrit, c'est en chaque exemplaire la certitude de la reproduction conforme à l'origine, l'accès à sa perfection virtuellement ouvert à tous. Et serait-ce même un Coca, comme disait Andy Warhol, pas rien que le Coca du pauvre soit exactement le même que celui du riche -on sait le prix que le pauvre peut attacher à ces égalités industrielles. Mais on sait aussi le prix d'appareil que la créativité industrielle paye pour cette reproductibilité parfaite et indéfinie. Production de masse, normalisée et standardisée, df'; rrodnits conformes par producteurs conformes, rendus indéfiniment substituantes les uns aux autres par la machinalisation des gestes productifs. Jusqu'à ce que la mécanisation, puis l'automatisation viennent y réduire définitivement l'espace des incertitudes, où l'esprit d'initiative et d'invention pouvait encore trouver silencieusement à s'employer... Et désormais, c'est la chasse aux incertitudes, la traque à la création, la méfiance à l'égard de la réflexion -jusqu'au maître-mot de Taylor: "On ne vous demande pas de penser". Et sans doute ne le demandera-t-on pas ainsi à la création intellectuelle. Mais il y a beau temps que la logique du reproductible vient contrarier sa logique de création. On sait, pour s'en tenir à la création littéraire, ce qu'avait déjà représenté pour la créativité propre des cultures orales le 14

passage à l'écriture (projection spatialisée de la parole, par là fixée et invariabilisée, créée même pour cela). La loi inscrite sur la pierre y publiât pour tous son identité, ou le Texte divin, sur le papier, son éternité. Mais en clôture aussi de l'écart indéfini de variation qui fait toute la vie de la parole, en culture orale hier, en culture parlée aujourd'hui. Texte écrit, texte orphelin, disait Platon. Orphelin de son créateur, et par là sans défense contre le contre-sens ou l'objection, incapable de discuter avec l'interlocuteur devenu lecteur -tout le dialogue transféré en celui-ci comme dialogue ou soliloque (?), de l'Arne avec elle-même. Qu'en sera-t-il alors quand l'imprimerie s'emparera de toutes ces créations déjà immobilisées, pour diffuser à l'identique des textes fétichisés par la sacralité religieuse (le livre le plus imprimé dans l'histoire: la Bible) ou politique (après elle, le Manifeste et le Petit Livre Rouge) ou seulement par la tradition scolaire (édition sûre: le catéchisme). Alliance et entraînement des conformités: l'industrie du reproductible reproduira toujours électivement tout de qui, dans les conformités antécédentes, demandait copie conforme. Peut-on imaginer sans doute que la création joue encore avec la série, subvertissant la conformité par la dérision (Duchamp), lui rendant imperceptiblement vie par variabilités insensibles (Warhol), la rattachant aux antiques traditions sérielles des créations textiles, décoratives, tp,xfne:llt>:s même (Pegu y rapportant son usage quasi-répétitif du vers au rythme digital et vocal de sa grand-mère rempaillant ses chaises en chantant). Mais nous savons aussi -et eux mêmes- combien le sérialisme industriel a puissance de banalisation à récupérer ces détournementi:mêmes, et à faire rentrer l'écart dans le rang.
CREA nON, INDUSTRIE, MARCHE

En cette pression conforme à l'identique, le marché pourrait, il est vrai, réintroduire un principe de variabilité, où la création pourrait retrouver ses espaces de liberté. Le marché, grande création historique aussi. Et principe continu de création pour tous entrepreneurs -le mot le dit lui-même 15

dans sa charge d'aventure, de séduction, de filouterie même. Où est la ruse de l'invention: pour les Grecs c'était l'invention même. Et il en faut à l'entreprenant pour entreprendre, ne fût-ce que tous ces entrepris... Entreprendre et gagner... Car le marché n'est pas seulement l'échange, et dans l'échange déjà, la nouveauté de la confrontation. C'est aussi la concurrence. C'est à dire, dans l'alternative généralisée des offres d'achat, cette incitation de l'offre à capter la demande, et si possible l'anticiper -sinon même la produire. Concurrence, principe d'incertitude. Principe de risque et de création. C'est bien ainsi que le marché est apparu historiquement: comme le grand libérateur des appareils de conformité établis; le porteur, mieux même, le demandeur de cette créativité indéfiniment neuve que serait la Modernité. Plus qu'un hasard encore si les grandes philosophies critiques des 17 ème et 18 ème siècles se sont toutes battues pour la liberté du commerce de l'imprimé, comme principe de libération tout à la fois de l'interdit religieux, de la commande politique, de la censure bureaucratique, de l'opinion tabouée... Et de fait, le marché pourrait bien être -il l'a été, peut l'être encore à l'occasion- ce principe de créativité corrective au principe de conformité de la sérialité industrielles, si... S'il ne recréait insidieusement, puis ouvertement et pour finir impérieusement, sa propre censure créative, sur sa propre logique de conformité marchande, qui, pour lui être propre,

se combinera aisément, si même elle ne se cumule avec toutes
celles qui l'ont précédée? Deux logiques en une, en vérité: . Logique marchande de la moyenne. Moyenne comme cette règle invisible, qui, dans la concurrence, établit les normes de la viabilité marchande sur la moyenne des coûts de production, en dépenses de travail notamment, et de temps de la dépense. . Logique de la moyenne, mais paradoxalement aussi, logique restituée du monopole: dans la moyenne, puis de la moyenne, en cette liberté dictatoriale de marché, dont parle Guy Debord, qui tout aligne, et les écarts même, sur la moyenne. Moyenne d'élites, si c'est marché d'élites; moyenne de masse, si c'est marché de masse; moyenne de marges, si c'est marché de marges... N'est ce pas de cet Empire de la Moyenne, dont toutes créations font 16

aujourd'hui l'expérience dans le monopole désormais sans limite de la marchandisation universelle. Normalisation générale sur les standards moyens des goûts, des opinions, des moeurs, des rêves eux-mêmes. Et normalisation encore de l'écart à la moyenne, dans les limites. de permissivité de modes, instituant certes écarts dans la moyenne et renouvellement de l'écart, quand sa diffusion l'a intégré à celle-ci: mais comme écart de marché, non au marché. Et malheur de marché, à l'audacieux qui l'oublierait.
CREATION, MARCHE, ESPACES PUBLICS

Mais peut-être aussi est-ce à cette audace qu'on reconnaîtra aujourd'hui la grande création: celle qui ne se contentant pas de répondre à la demande (ni grande demande de la moyenne, ni petite de l'écart à celle-ci) endreprend plutôt -car c'est une entreprise aussi: entreprise non marchande seulement- "de susciter une demande en un temps qui n'est pas mûr encore pour la satisfaire", comme le proposait Walter Benjamin. Création hors code, d'un nouveau code, que déjà elle nous aide à déchiffrer, désirer, demander. "Eveillant en nous la nostalgie d'un autre état du monde", disait Jean Genet. Ou, tout simplement réveillant en nous l'Humanité? "Beaucoup pensaient que les Grands Maîtres de la musique et de la peinture (on dirait aussi bien de l'écriture) avaient dû être fiers de pouvoir faire ce que personne d'autre ne pouvait faire. Mais je pense, disait Me Ti, alias Brecht, que les Grands Maîtres étaient fiers que l'Humanité pût le faire". N'est ce pas d'ailleurs ce qu'elle fait, quand elle lit, écoute, regarde leurs oeuvres, s'y connaît ou reconnaît? "En ce qu'elle a été, est, sera peut-être et qui sait, ajoutait Fellini, aurait dû être". Quelque chose comme ça, oui... Et alors Brecht encore a raison: "Ce ne sont pas des marchandises qu'ils produisent" ces artistes, "ce sont des cadeaux". Et tant pis si les cadeaux ne se vendent pas: ce n'est peutêtre pas leur vocation la plus profonde. Mais tant mieux aussi s'ils se vendent: car dans un monde de marchandises, çà peut-être un moyen -si l'on a seulement l'argent, il est vraide se faire un cadeau, d'en faire un cadeau. Et merci alors à ceux qui le font circuler, le cadeau, éditeurs et libraires. 17

Merci déjà à celui qui le fait circuler à la moyenne, si d'aventure un chef d'oeuvre y est tombé: un classique, par exemple, entré dans le code des programmes d'école et du marché des programmes. Et le voilà codé d'accord, mais faites lui confiance il sortira du code -il n'est même classique que par sa capacité indéfinie d'en sortir. Et merci, plus grand merci encore, à l'aventureux qui tente de faire circuler aux marges le classique de demain: la demande d'avant la demande, messagère de l'avenir. Car ce n'est rien de tomber dans la marge, mais tomber des marges. Merci à qui en prend le risque: c'est pour nous tous qu'il le prend Et ce sera bien le moins que les aiment, les entourent et les aident, ces prospecteurs de la création, ceux et celles qui médiateurs entre la demande d'aujourd'hui et celle de demain, organisent, en leurs bibliothèques, discothèques, cinémathèques, vidéothéques, etc. la rencontre des oeuvres et de leurs publics potentiels. Et aussi, de plus loin peut-être, d'autres médiateurs, et créateurs aussi, à leur manière les militants porteurs de rêve. Car eux aussi cherchent bien la demande d'avant la demande. Et s'ils échouent souvent à en trouver les langues neuves, raison de plus pour eux de rencontrer les artistes qui les inventent en leur propre solitude. Savoir même, si en ces petites places publiques, dont ils ménagent l'espace, mental autant que physique, dans la clôture privée universelle du monde triomphant de la marchandise, ces médiateurs, ces militants ne pourraient pas, eux les Gardiens du Trésor sans Or, aider à leur tour les artistes à trouver, dans les tutoiements de la fraternité en acte, les voies de "cet art à tu et à toi avec l'Humanité", qui, toi, moi, nous, eux, nous feraient tous entrer dans un nouveau "nous", plus libre et généreux, plus sensible et plus heureux... Là pour moi la beauté de ce jour-ci: jour de rencontre des amis de la vie neuve. Et qu'elle soit modeste, discrète et gratuite, cela lui va plutôt bien, non?

NOTE (1) MEDIATECH W8, TEC/CRIAC, Lille 1994. 18

L'entrepreneur selon J.B. Say ou la formation du paradigme de l'entrepreneur dans le contexte d'une industrialisation naissante
Sophie BOUTILLIER Université du Littoral

Refonte des institutions politiques, la révolution de 1789 et la période immédiate qui la suivit, ont été aussi riches en événements économiques, technologiques et scientifiques. C'est la période dite de la première révolution industrielle où le capitalisme français commence véritablement à s'épanouir. Les corporations sont dissoutes, la main d'oeuvre libérée. Cette mutation économique et sociale se réalise sur le plan des idées par un mouvement en faveur de la libre entreprise vilipendant l'interventionnisme économique de l'Etat, pendant économique de l'éthique individualiste sur le plan politique. La pensée scientifique, ici la pensée économique, évolue en étroite relation avec l'environnement social, économique et politi'llle qlli lui donne forme et réciproquement. D'où la formation de ce qu'il est convenu d'appeler, selon la conception de T. Kuhn, un paradigme, ensemble de principes et de concepts propres à une vision du monde originale. Nous attacherons donc à montrer comment au début du XIX ème siècle, la pensée économique se structure autour de l'image de l'entrepreneur, qu'elle sacralise l'agent moteur du développement économique et de l'industrialisation, en nous appuyant sur l'analyse de J. B. Say. L'économiste libéral J. B. Say (1767-1823), fut l'un des principaux artisans de ce courant de pensée, en proposant une image de l'entrepreneur originale, mais qui s'appuie sur des conceptions antérieures, telles que celles de Cantillon et de Turgot. Toutes ces analyses ont pour point commun le 19

rôle de pilier accordé à l'entrepreneur dans le circuit économique. L'entrepreneur est ainsi le principal agent social créateur de richesses. Il est le moteur de l'accumulation et de la reproduction sur une échelle élargie du système économique et social. Say conçoit en effet le "métier d'entrepreneur" sous de multiples facettes, en particulier en tant que révélateur de technologies nouvelles, inaugurant du même coup la conception schumpéterienne de l'entrepreneur. L'entrepreneur personnalise l'image abstraite de l'accumulation, mais ne résout guère la question épineuse du "big bang" économique. L'entrepreneur tel que le conçoit Say se trouve en quelque sorte parachuté sur l'économie. L'auteur ne propose aucune explication satisfaisante sur les mécanismes sociaux et économiques qui donnent à l'entrepreneur son identité. Celui-ci n'est alors qu'une sorte de deus ex machina de l'économie: son dynamisme justifie la croissance. Les crises économiques trouvent leur origine dans l'incapacité d'action de l'entrepreneur, suite à l'intervention de l'Etat dans le monde des affaires.
LE PARADIGME Science, économie DE L'ENTREPRENEUR et paradigme

L'entrepreneur constitue le paradigme central de l'économie politique. Il apporte aux économistes qui s'y réfèrent un ensemble de concepts, d'outils analytiques, une méthodologie pour à la fois comprendre ce qu'ils nomment "société" et "économie", mais aussi pour légitimer le rôle de certaines catégories d'agents économiques. J.B. Say n'a-t-il pas écrit que "les richesses sont essentiellement indépendantes de l'organisation politique" ? (1) Quant à K. Marx, il note que "'l'économie vulgaire' se borne en fait à transposer sur le plan doctrinal, à systématiser les représentations des agents de production, prisonniers des rapports de production bourgeois, et à faire l'apologie de ces idées. Il ne faut pas alors s'étonner qu'elle se sente tout à fait à l'aise précisément dans cette apparence aliénée des rapports économiques, phénomène évidemment absurde et
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