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REGULATION ET CROISSANCE

De
304 pages
Cet ouvrage présente une synthèse originale des travaux de l'École de la Régulation (Michel Aglietta, Robert Boyer, Alain Lipietz…). La démarche est à la fois historique et institutionnelle : restituer la période actuelle comme une étape dans un processus historique et lier les phénomènes économiques observables aux institutions qui les informent. Un ouvrage qui intéressera tous ceux qui veulent acquérir ou compléter une connaissance en macroéconomie.
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RÉGULATION ET CROISSANCETHÉOR I E SOC I ALE eONTEMPORA I NE
Collection dirigée par Georges Benko
Université de Paris I - Panthéon-Sorbonne
Dans la même collection:
Les conséquences de la modernité
Anthony Giddens, 1994
La convention de terreur
Michel Rétiveau, 1994
L'ordre économique de la société moderne
Bernard Billaudot, 1996
Sociologie urbain~ et rurale. L'espace et l'agir
Jean Remy et Etienne Leclercq, 1998
Régulation et croissance
Bernard Billaudot, 2001
Les régions et l'économie mondiale
Allen J. Scott, 2001RÉGULATION ET CROISSANCE
UNE MACROÉCONOMIE HISTORIQUE ET INSTITUTIONNELLE
Bernard Billaudot
L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
Hargita u. 3 Via Bava, 375-7, rue de l'École Polytechnique 55, rue Saint-Jacques
75005 Paris Montréal (Qc) 1026 Budape~ 10214 Torino
FRANCE CANADA H2Y lK9 HONGRIE ITALIEMes remerciements à Cécile Abattu, Bernard Drugman, Jean-Pierre Dumasy, André
Gauron, Concetta Guiguet, Jean-Paul Laurencin, Pascal Petit, Marie-Christine
Sombardier, pour leur aide à la réalisation de cet ouvrage.
@ Couverture: Manel Marzo-Mart, 1992, « Forma sobre pedestral »
@ L'Harmattan, 2001
Paris, France.
Tous droits réservés pour tous pays.
Toute reproduction, même partielle,
par quelque procédé que ce soit, est interdite.
Dépôt légal Janvier 2001
ISBN: 2-7384-7535-3Sommaire
Avant-propos 7
Introduction générale 9
Première partie
L'organisation et le déroulement de l'activité économique
dans l'histoire 15
Chapitre 1 : les formes d'organisation 17
Chapitre 2 : la croissance économique 43
Chapitre 3 : la régulation 63
Conclusion de la première partie: une conjecture induite par les faits 76
Seconde partie
Les apports de Marx et de Keynes: un bilan 79
Chapitre 4 : l'apport de la théorie marxiste 83
Chapitre 5 : l'apport de la théorie keynésienne 99
Conclusion de la seconde partie 126
Présentation des troisième et quatrième parties: une élaboration théorique
à deux niveaux 129
Troisième partie
L'approche de la régulation 131
Chapitre 6 : les institutions du capitalisme 133
Chapitre 7 : formes institutionnelles et comportements 173
Conclusion de la troisième partie: de la vision à la méthode 197Bernard Billaudot6
Quatrième partie
Macroéconomie théorique: le fordisme, sa crise, son issue 199
Chapitre 8 : l'économie en régime: la régulation et la croissance intérieures 201
Chapitre 9 : l'économie en régime: l'international 241
Chapitre 10 : crise d'un régime et régimes de crise 261
Conclusion générale 285
Références 289
Table des matières 297AVANT-PROPOS
Pourquoi la croissance diffère-t-elle en rythme et en contenu d'une
époque à l'autre, comme d'un pays à l'autre à une même époque?
Comment se fait-il que les périodes de stabilité, comme celle des
"trente glorieuses" au cours de laquelle la croissance fut
particulièrement rapide, ne durent qu'un temps? Que penser de cette
"nouvelle économie" qui s'est mise en place aux Etats-Unis dans la
XXèmedernière décennie du siècle? Quel en est le soubassement
institutionnel? La "mondialisation" est-elle le vecteur de sa diffusion,
notamment en Europe? Est-ce l'issue trouvée à la crise du fordisme ou
faut-il que s'imposent encore de nouvelles mutations pour que l'on soit
définitivement sorti de cette crise?
Ces questions d'ordre macroéconomique sont celles que se pose
l'Ecole de la Régulation. En présentant une synthèse originale des
travaux de cette école, cet ouvrage y répond en traçant son sillon à
l'écart des nouvelles théories de la croissance. La régulation n'est pas
réduite au jeu invariant du marché, complété par des interventions de
l'Etat rendues nécessaires par les externalités qui président à
l'accumulation des connaissances et qui sont autant de failles du
marché. Si le propos tenu s'accorde avec celui de la Nouvelle
Macroéconomie Keynésienne pour qui le comportement de l'économie
dépend de manière cruciale des institutions et conventions en place, il
s'en distingue en ne limitant pas celles-ci à des arrangements qui
assurent une convergence des anticipations des agents, en les
enfermant et en les guidant dans la sélection d'un équilibre. Ici, les
liens entre formes d'organisation, régulation et croissance sont
analysés de façon strictement dynamique et procédurale.
Cet ouvrage ne s'en tient pas à l'exposé d'une telle macroéconomie
historique et institutionnelle, à en articuler le volet empirique et le
volet théorique. En amont de l'élaboration de ce dernier, il propose
une théorie générale des institutions du capitalisme et des
transformations de leurs formes, fondée sur un réexamen des apports
de Marx et de Keynes. Afin de rendre compte du rôle des individus
dans ces transformations, il emprunte à la sociologie de Giddens et à
l'économie des conventions de quoi combler le vide laissé par
l'abandon de l'homo oeconomicus utilitariste. La vision du lien entreBernard Billaudot8
règles et rationalité, qui est ainsi proposée, n'est pas celle de la
Nouvelle Economie lnstitutionnaliste : les règles en vigueur ne sont
pas celles qui s'imposeraient en raison de la rationalité limitée
d'acteurs placés dans un certain contexte de coûts de transaction; au
contraire, ces règles disent ce qu'il faut faire pour agir dans son propre
intérêt lorsqu'on occupe telle place sociale; elles sont suivies tant
qu'elles conduisent à une évolution satisfaisante, c'est-à-dire à une
évolution conforme aux représentations conventionnelles qui les
justifient. La méthode qui s'accorde à cette théorie générale est
holindividualiste : on part de règles - ce que les régulationnistes
appellent des formes institutionnelles - et l'on déduit la dynamique
économique portée par ces formes en passant par les individus - ce
qui revient à étudier comment ces derniers s'approprient ces règles et
les transforment, en se dotant notamment d'acteurs collectifs
représentatifs de groupes sociaux.
Appliquée aux mutations qui s'opèrent dans la crise du mode de
développement des "trente glorieuses", cette théorie générale est
porteuse de son propre éclairage de la nouvelle voie qui se cherche, au
tournant du vingt et unième siècle, entre libéralisme et dirigisme. Ces
mutations font passer d'une croissance en quantité commandée par la
normalisation à une en qualité dont la tonalité
institutionnelle est la responsabilisation. Cette nouvelle voie, dans
laquelle les Etats-Unis ont pris de l'avance et qui se décline
différemment en Europe et en Asie, n'est ni de gauche ni de droite. Au
même titre qu'il y a eu une gauche et une droite de la normalisation
fordienne, il y aura une gauche et une droite de la responsabilisation.
Leur invention est encore devant nous.INTRODUCTION GÉNÉRALE
L'Ecole de la Régulation est un courant d'analyse qui a pris
naissance au sein de l'administration économique française (INSEE,
DP) et dont la constitution remonte aux années soixante dix. La
théorie de la, régulation est le nom communément donné aux
propositions de cette école. Ces propositions ne concernent pas
seulement la régulation, entendue comme le processus de coordination
des activités d'agents économiques prenant leurs décisions de façon
décentralisée - processus dont l'aspect principal est l'ajustement
réciproque entre la production des entreprises et la consommation des
ménages. Elles portent sur la dynamique économique d'ensemble
(nationale et internationale). Dans le prolongement de
l'institutionnalisme américain du début du vingtième siècle pour
lequel les formes d'organisation de l'économie capitaliste sont
sélectionnées par l'action collective et répondent à un besoin de
cohérence sociétale, la théorie de la régulation traite des liens entre ces
formes d'organisation, la régulation, la croissance et le progrès social.
Mais revenons au contexte de sa naissance, celui de la fin des
"trente glorieuses". A l'époque, le point de vue théorique dominant est
le suivant. La régulation est fondamentalement réglée à long terme par
le marché opérant comme une main invisible; mais son bon
déroulement nécessite qu'y soit associée la main visible de l'Etat; par
une politique budgétaire et monétaire adaptée, ce dernier est à même
d'assurer le guidage macro-économique à court terme de ce processus.
Ainsi chaque économie nationale doit évoluer au voisinage d'un
sentier de croissance de plein emploi des hommes et des machines,
sans que l'on assiste à des manques durables de certains produits ou à
des crises structurelles de débouchés pour d'autres. Seuls des chocs
peuvent l'écarter de ce sentier.
En comprenant la régulation économique de cette façon, on ne la
rend pas responsable de la croissance telle qu'elle s'opère
à l'échelle d'un pays. On considère, au contraire, que le sentier de
cette croissance est déterminé par le mouvement de la population
active disponible et un progrès technique tombant du ciel. Et l'on
postule du même coup que le progrès social - l'amélioration généraleBernard Billaudot10
du niveau de vie de la population -découle de ce dernier. Ainsi, cette
conversion du progrès technique en progrès social s'opérerait
naturellement dans le cours de la croissance économique: il ne serait
pas nécessaire d'organiser cette conversion pour qu'elle ait lieu.
Fruit d'une synthèse entre l'analyse néoclassique et l'analyse
keynésienne, ces propositions se sont imposées parce qu'elles
paraissaient expliquer la croissance forte, quasi-continue et sans
chômage important, que connaissent les principaux pays développés
depuis la seconde guerre mondiale.
Ce savoir partagé est mis à mal dès la fin des années soixante par la
montée conjointe de l'inflation et du chômage. Cela rouvre le vieux
débat entre libéraux et interventionnistes: la conjugaison entre le jeu
de la concurrence sur le marché et l'intervention de l'Etat est-elle
viable? Et lorsque tous les pays, à l'exception du Japon, empruntent
après mille neuf cent soixante-quatorze un chemin durablement
éloigné du sentier de croissance de plein emploi, la synthèse vole en
éclat.
La rupture est consommée. Chacun revient à son camp de base: les
"néoclassiques" considèrent que cette dérive découle de
l'omniprésence de l'Etat qui bloquerait le jeu du marché, tandis que les
"keynésiens" restent sans voix. Une question de fond mobilise dès lors
la réflexion de la majorité des économistes: comment opère
effectivement la main invisible? Cette direction de recherche conduit
à de nouvelles théories de la croissance économique. Elles mettent
l'accent sur le caractère endogène de l'accumulation des connaissances
(le nouveau nom donné au progrès technique) et sur la responsabilité
de l'Etat dans son impulsion en raison de la présence d'externalités
(des interactions entre les agents qui ne passent pas par le marché).
Mais la façon d'envisager les liens entre régulation, croissance et
progrès social demeure celle de la synthèse. Et l'on doit invoquer des
chocs répétés, tenant à l'usage de ressources naturelles ou à des
révolutions technologiques, pour expliquer à la fois la présence d'un
chômage durable et l'instabilité de la croissance que l'on constate
encore à la fin du vingtième siècle en Europe et au Japon. Mais on ne
comprend pas bien alors pourquoi ce n'est plus le cas aux Etats-Unis.
En explorant une autre voie, les régulationnistes prétendent rendre
compte de l'une et de l'autre sans recourir à une telle hypothèse ad
hoc. Ils ne s'enferment pas dans le dilemme Marché / Etat. Empruntant
à Karl Marx et John Maynard Keynes, ils entendent refaire, à propos
de la période postérieure à la seconde guerre mondiale, ce que ceux-ci
ont réalisé, chacun à sa façon, pour la forme de l'économie de marchéRégulation et croissance Il
capitaliste de leur époque. Ainsi leurs premières recherches, menées
avant même que la rupture de la croissance soit manifeste, ont pour
objet d'expliquer dans un même mouvement la dynamique des" trente
glorieuses" et son épuisement déjà perceptible aux Etats-Unis, en
resituant cette période dans l'histoire longue du capitalisme. Ils
élaborent ainsi la théorie du fordisme (naissance, maturité, crise). Ils
se préoccupent ensuite de délimiter les enjeux de cette nouvelle crise
structurelle, en analysant les changements institutionnels qui s'y
opèrent et les nouvelles régulations qui en résultent, sans pour autant
prétendre en prédire l'issue.
De quelques difficultés de présenter la Théorie de la Régulation
Présenter cette théorie n'est pas une affaire simple. La première
difficulté rencontrée est qu'il a existé des théories de la régulation,
notamment celles développées en France par Paul Boccara et par les
membres du Groupe de Recherche sur la Régulation des Economies
Capitalistes (GRREC) créé par Gérard de Bernis. Ces derniers
considèrent les lois du capitalisme établies par K. Marx comme des
lois générales et présentent eux-mêmes leurs travaux un
approfondissement de l'analyse marxiste, sans réelle filiation
keynésienne. Or ce n'est pas, ou plus, le cas des principaux
contributeurs initiaux de la théorie du fordisme, Michel Aglietta,
Robert Boyer et Alain Lipietz. Dans cet ouvrage, on a circonscrit le
propos à l'Ecole que ces derniers ont constitué.
Reste la difficulté majeure. La Théorie de la Régulation ainsi
délimitée a profondément évolué et elle n'est aucunement stabilisée
dans une forme aisément transmissible. Certains décèlent en cela le
signe d'une dilution ou d'un éclatement. On peut, au contraire,
considérer cette évolution comme normale et même souhaitable pour
un programme de recherche conséquent et la voir comme un processus
de construction d'une théorie institutionnaliste originale. Telle est
l'optique retenue ici.
Cela conduit à privilégier l'axe central de ce programme de
recherche: la compréhension de la dynamique économique
d'ensemble dans ses variations historiques et spatiales. On laisse ainsi
de côté son versant extensif, qui a trait au développement d'analyses
en termes de régulation dans les disciplines économiques
traditionnelles que sont l'économie du travail, l'économie du
développement, l'économie industrielle, etc. [Boyer, Saillard, 1995].Bernard Billaudot12
Il va toutefois de soi que la théorie présentée dans cet ouvrage,
même si elle se veut une synthèse, est propre à l'auteur de ces lignes.
Une présentation en quatre parties
Cette théorie est complexe. Elle ne se réduit pas à un faisceau de
conjectures induites par l'observation de faits méthodiquement
construits. Ce n'est pas, à l'inverse, un pur construit formel fait d'un
ensemble de propositions déduites logiquement d'hypothèses. Certes
des hypothèses générales sont retenues: 1°/ les individus suivent des
règles; 2°/ ces' règles découlent des formes que prennent les rapports
sociaux constitutifs de l'économie de marché capitaliste. Ces
hypothèses permettent d'établir une théorie de la dynamique
macroéconomique pour chaque système particulier de formes
institutionnelles préalablement repéré dans l'histoire, en expliquant
ainsi la stabilisation temporaire de ces dernières. En revanche, ces
hypothèses ne sont porteuses d'aucune théorie prédictive du
changement de ces formes. A ce niveau plus général, l'élaboration
théorique relève d'une compréhension post-factum [Mouchot, 1996].
La théorie de la régulation a été construite en articulant ces deux
démarches: elle est le fruit de la combinaison d'une composante
empirique et d'une composante théorique. Une fois la théorie
construite, on ne voit pas distinctement ces deux composantes: la
première, qui a servi d'échafaudage, a disparu, étant englobée dans la
seconde, qui est elle-même à deux niveaux (théories particulières /
théorie générale du capitalisme). Une bonne compréhension de cette nécessite d'en dissocier les éléments constitutifs. On a adopté
en conséquence un plan en quatre parties.
Dans la première partie, on présente les faits pris en compte par les
régulationnistes et la conjecture qui en est induite. On fait état, dans la
seconde partie, des apports de Marx et de Keynes, retenus pour
l'élaboration théorique de cette conjecture.
Les deux dernières parties sont consacrées à la présentation de la
théorie institutionnaliste reposant sur ces bases. Dans la troisième
partie, on traite de l'approche générale du capitalisme retenue par
l'école de la régulation. Et on fait état dans la quatrième partie de la
macroéconomie historique et institutionnelle construite en mobilisant
cette approche. L'accent est alors mis sur la théorie du fordisme et
celle de sa crise / mutation conduisant à la "nouvelle économie" sur
fond de mondialisation.Régulation et croissance 13
Note. Chacun des chapitres de la première et de la seconde partie est clos par un
résumé: que retenir de ce chapitre? La lecture de ces résumés, complétée par celle
des introductions et des conclusions de ces deux premières parties, suffit pour un
accès rapide aux développements théoriques des troisième et quatrième parties
(celles-ci font l'objet à cette fin d'une présentation générale). Le lecteur trouvera:
tre p. 15Introduction partie
Résumé chapitre 1 p.40 2 p.61
Résumé chapitre 3 p. 74
treConclusion partie p. 76
Itme p. 79Introduction partie
Résumé chapitre 4 p.98 5 p. 124
ItmeConclusion partie p. 126
IVèmePrésentation générale Iltme et parties p. 129PREMIÈRE PARTIE
L'ORGANISATION ET LE DÉROULEMENT DE L'ACTIVITÉ
ÉCONOMIQUE DANS L'HISTOIRE
Les faits sociaux sont toujours des constructions conventionnelles.
Ils sont ce que l'on peut dire avec les informations utilisées et le savoir
préalable qui a guidé la démarche de leur construction. Toute
description est donc partielle et partiale. Son objectivité tient à
l'explicitation de la méthode retenue à chacune des étapes de cette
démarche.
Sans échapper à cette règle, l'observation des régulationnistes ne
porte pas sur toute la vie sociale, mais seulement sur cette activité
économique couramment circonscrite à l'ensemble des transactions
conduites en monnaie (on verra dans la troisième partie que cette
délimitation s'accorde à leur théorie). Cette activité n'est toutefois pas
envisagée de façon isolée. Deux volets sont pris en compte. Le
premier est relatif à son organisation. Les règles du jeu économique,
dont certaines sont fixées par l'Etat (pour chaque économie nationale)
ou par les Etats (pour les échanges internationaux), font partie de ce
volet institutionnel. Le second est le volet proprement économique.
L'observation s'attache alors au déroulement de l'activité économique,
en distinguant la croissance, lorsqu'on s'intéresse seulement aux
ressources mobilisées pour faire cette activité et à ses résultats, et la
régulation, lorsque le regard porte sur l'ajustement réciproque entre les
décisions des agents économiques qui concourent à la réalisation de
cette activité économique.
On s'en tient aux faits construits dans les travaux fondateurs. Ils
sont relatifs à l'évolution des principales économies occidentales et du
commerce mondial, depuis le milieu du dix-neuvième siècle. L'enjeu
commun de ces recherches factuelles est de répondre aux questions
suivantes. Quels changements constate-t-on en longue période dans
les formes d'organisation, de régulation et de croissance de cesBernard Billaudot16
économies? Ces changements sont-ils liés entre eux? En conclusion
de cette première partie, on fera état des réponses apportées à ces
questions et de la conjecture qui est induite par ces réponses.I
LES FORMES D'ORGANISATION
Dans l'étude du volet institutionnel, l'Ecole de la Régulation s'est
unifiée sur une méthode et un résultat. L'investigation porte sur cinq
formes institutionnelles, à l'échelle de chaque économie nationale.
Cela conduit à ne repérer que deux périodes historiques pour
lesquelles on peut faire état, pour un ensemble de pays, d'une même
configuration globale stabilisée.
1. LES CINQ FORMES INSTITUTIONNELLES
L'activité économique dont on se préoccupe d'observer
l'organisation est propre aux sociétés à économie de marché salariale à
impulsion capitaliste, expression que l'on résume par celle d'économie
capitaliste ou même par le terme de capitalisme. Sans faire intervenir
les raisons théoriques susceptibles de justifier ce choix (on y revient
dans la troisième partie), les cinq domaines d'investigation préconisés
se déduisent des caractéristiques factuelles de ce type d'économie.
L'économie de marché salariale à impulsion capitaliste: des
caractéristiques factuelles de nature institutionnelle
La dimension institutionnelle de toute activité sociale est relative
aux relations primordiales que les hommes nouent pour mettre en
œuvre cette activité. Le terme d'institution sert alors à désigner aussi
bien les systèmes de règles qui président à l'établissement de cesBernard BiZZaudot18
relations que les organismes qui en résultent. On considère ainsi
comme non-primordiales les relations qui se nouent ensuite au sein de
ces organismes. D'un genre de société à l'autre, ces règles et ces
organismes changent. Dans la société moderne qui nous intéresse ici,
ces sont l'entreprise, le ménage et l'administration.
Pour l'activité économique qui s'y déploie, les relations
primordiales dont on peut observer tous les jours la conclusion ont
pour caractéristique commune d'être des relations monétaires
bilatérales. Ce sont des relations commerciales, salariales ou
financières.
Ces relations sont, avec les prélèvements et transferts (subventions,
prestations sociales) opérés par les administrations, à la base du
tableau économique d'ensemble par lequel les comptables nationaux
décrivent et prennent la mesure de l'activité économique.
On ajoute quelque chose lorsqu'on précise, comme eux, que la
production réalisée par les entreprises est une production marchande
ou, plus généralement, que ces relations sont des relations
marchandes. Les premiers marchés furent ces foires où n'importe quel
acheteur pouvait trouver tout ce qu'il voulait, pourvu qu'il ait l'argent
nécessaire. Se tenant en des lieux précis et à des dates fixées, elles
étaient le cadre d'une mise en rapport des vendeurs et des acheteurs,
que les premiers soient de simples marchands ou les producteurs des
objets offerts. La notion de marché se dégage, par généralisation, de
cette forme primitive. De nature empirique, cette notion se distingue
de toutes les conceptions théoriques qu'on peut s'en faire. Il s'agit de
l'idée que l'on se fait de l'activité économique lorsque, observant les
relations commerciales portant sur des biens et services, on s'attache à
la façon dont est réglée la compétition entre toutes les entreprises en
quête de clients. On est en présence d'une économie de marché
lorsqu'une telle compétition existe; ceci implique que ces entreprises
soient constituées à partir d'initiatives privées distinctes et que les
quantités produites et les prix pratiqués ne soient pas administrés par
la puissance publique (cas où l'on devrait parler d'économie monétaire
de production administrée). Les biens et services échangés sont alors
des marchandises: ils ont été produits par des entreprises pour être
vendus sur le marché, où elles se trouvent en compétition. C'est du
marché des biens et services dont il est alors question et non d'un particulier, entendu comme un segment de ce marché associé
à un type de produit particulier.Régulation et croissance 19
Une telle désignation est discutable. Comme le retiennent les
comptables nationaux, cette façon de voir repose sur deux
conventions:
. la relation salariale n'est pas une relation commerciale: le
salarié ne vend pas un service à son employeur; il se met à son
service contre rémunération, le versement du salaire étant une
opération de répartition de revenus.
. la relation financière n'est pas une relation commerciale:
l'apporteur (ou le prêteur ordinaire) ne vend pas un service à celui qu'il
finance; il met de l'argent à sa disposition contre rémunération, le
versement de dividendes ou d'intérêts étant aussi une opération de
répartition de revenus.
Cette double convention conduit à faire état, à côté du marché des
biens et services, d'un marché des emplois - celui que l'on appelle
couramment le marché du travail - réglant la compétition entre les
employeurs en quête de salariés, et d'un marché des capitaux réglant la
compétition entre les emprunteurs en quête de financement. Toutefois,
si les relations commerciales, salariales et financières sont
généralement marchandes, ce n'est pas leur seul attribut.
Il reste en effet à préciser le caractère capitaliste de ce type
d'économie, celui qui justifie qu'on le qualifie de capitalisme. Il tient
au genre d'entreprise qui y prédomine. Celui-ci est dit "à impulsion
capitaliste" parce qu'au moins deux conditions sont réunies:
1/ la direction de l'entreprise procède de l'apport propre en capital
nécessaire à son existence;
2/ cet apport n'est pas le fait d'une collectivité publique, fixant à
l'entreprise des objectifs de service public.
Peut-on dire que l'apport propre en capital est motivé par le profit?
Ce serait aller au-delà d'une simple délimitation factuelle. Comme il
se doit, celle-ci demeure floue et vague. Son intérêt est de ne pas
préjuger d'une théorie particulière du capitalisme. Autant dire que
l'Ecole de la Régulation a fait sienne cette boutade de Fernand
Braudel: la meilleure raison de se servir du mot capitalisme, si décrié
qu'il soit, c'est après tout qu'on n'en a pas trouvé d'autre pour le
remplacer.
Une socialisation monétaire politiquement fractionnée: la notion
d'économie nationale
Les régulationnistes suivent aussi Fernand Braudel, pour qui cette
impulsion capitaliste animant l'économie de marché donne naissance àBernard Billaudot20
une seule économie-monde. Ils constatent avec lui que, dès qu'on est à
même d'en repérer la naissance en Europe et tout au cours de son
élargissement avec déplacement de son centre en Amérique, cette
économie-monde est fractionnée.
Parce qu'y coexistent plusieurs monnaies, la socialisation monétaire
n'est pas unique: elle s'opère à chaque fois sur un espace limité, celui
où a cours la monnaie particulière correspondante. Certes les diverses
monnaies sont le plus souvent convertibles entre elles. Cela autorise
des relations économiques entre des agents résidant dans des espaces
monétaires différents. Mais cette convertibilité, plus ou moins libre,
manifeste seulement que le fractionnement de l'économie-monde en
économies distinctes n'est pas synonyme d'une fermeture de chacune
d'elles. Or quel est l'origine de ce fractionnement? A l'observation, on
constate toujours une certaine correspondance entre la carte des
économies et la carte des Etats. Dans l'histoire, ces deux cartes
changent de concert, de sorte que la situation normale apparaît celle
où l'espace sur lequel a cours une monnaie est aussi un espace de
citoyenneté. Cette correspondance laisse place à une économie
nationale, les premières économies de ce type n'étant pleinement
constituées qu'au dix-neuvième siècle en Europe. On se représente
ainsi l'économie-monde comme un ensemble structuré d'économies
nationales, cet ensemble pouvant comporter des empires coloniaux
(ou équivalent) de telle ou telle économie nationale. Cette
structuration tient elle-même à l'existence d'une organisation
internationale, dont les accords entre Etats et les organismes
internationaux sont la partie visible.
L'organisation d'une économie nationale: cinq domaines
d'investigation
Les régulationnistes considèrent que l'on a décrit l'essentiel de
l'architecture d'une économie nationale à une époque donnée si on a
pu la caractériser par cinq formes institutionnelles [Boyer, 1986].
La première est la forme de la contrainte monétaire. Par
contrainte monétaire, on entend celle qui pèse sur chaque agent
économique doté d'une autonomie institutionnelle: lorsqu'il est
acheteur, employeur ou emprunteur, il doit disposer de la somme
d'argent nécessaire pour régler le prix, le salaire ou apurer la dette (en
intérêts et principal) au moment convenu. L'investigation dans ce
domaine a d'abord pour enjeu de voir comment tel ou tel type d'agent
peut faire face à cette obligation de régler ce qu'il doit: cela dépend de21Régulation et croissance
la configuration de la gestion monétaire, c'est à dire du mode de
création et de destruction des signes monétaires. Comme tout agent
peut reporter cette contrainte dans le temps en obtenant un
financement, cette investigation s'étend à la façon dont les organismes
qui créent les signes monétaires s'insèrent dans le système global de
financement. Autrement dit, c'est de la forme du régime monétaire et
financier dont il est question.
La seconde est la configuration du rapport salarial. Il s'agit
d'observer comment sont codifiées les conditions d'usage et de
rémunération des salariés, et plus généralement leur place dans la
société. Une forme particulière correspond à un type de relations
mutuelles entre cinq composantes: l'organisation du travail, la
hiérarchie des qualifications, la mobilisation et l'attachement des
salariés à l'entreprise, la formation des salaires directs et la couverture
sociale, le mode de vie salarié enfin.
La troisième est la forme de la concurrence. Cette concurrence est
avant tout celle que se livrent les entreprises sur le marché des biens et
services, leur concurrence sur le marché des capitaux étant prise en
compte dans la forme du régime monétaire et financier et celle sur le
marché des emplois, dans la forme du rapport salarial. Comme les
entreprises prennent leurs décisions (quantités produites et prix
d'offre) de façon décentralisée, l'observation porte sur la façon dont
ces décisions sont coordonnées.
La quatrième est la forme de l'Etat, ou plus précisément la forme
de l'intériorité réciproque entre l'Etat et l'économie. En voyant l'Etat
comme un système de droits et devoirs des organismes de puissance
publique vis-à-vis de tout ou partie des citoyens, il s'agit d'étudier
comment le système qui prévaut se traduit par des dépenses et quelles
sont les modalités de prélèvement et de financement retenues pour
couvrir ces dépenses. Ce système comporte aussi les réglementations
publiques de l'activité économique.
La cinquième est la modalité d'insertion de l'économie nationale
dans l'organisation économique internationale. Quelle qu'en soit la
forme, cette organisation n'est jamais qu'un cadre ouvert laissant place
à divers degrés et modalités d'insertion d'un Etat-nation dans
l'économie-monde. L'investigation porte alors sur les règles qui
organisent les relations entre cet Etat-nation et le Reste du Monde en
matière d'échanges de marchandises, de transferts de capitaux -
notamment de localisation des productions par investissement direct -
et de financement des flux et soldes extérieurs bilatéraux.Bernard BiUaudot22
Comme ces cinq formes institutionnelles sont interdépendantes et
même imbriquées les unes dans les autres - on le constate
immédiatement pour le rapport salarial et l'Etat à propos de la
protection sociale - , il Y a lieu de procéder à un aller et retour entre
l'analyse détaillée de chacune d'elle et la caractérisation de leur
configuration globale.
2. DEUX PÉRIODES À CONFIGURATION GLOBALE STABILISÉE: DE
LA SOCIÉTÉ BOURGEOISE À LA SOCIÉTÉ SALARIALE
Par définitiQn, un système de formes institutionnelles est stable s'il
tend à reproduire les conditions de son propre maintien. Seule une
analyse théorique - développée dans la quatrième partie - permet de
mettre à jour un tel mécanisme. L'observation quand à elle ne peut
conduire qu'à une présomption de stabilité et on rencontre alors deux
difficultés.
Evolution historique et périodes de stabilisation à l'échelle d'une
économie
La première difficulté est relative au repérage d'une configuration
stabilisée à l'échelle d'un pays. A cette échelle, l'impression première
que laisse l'observation des institutions est paradoxale: tout change,
sans que rien ne change. La distinction faite précédemment entre les
caractéristiques institutionnelles permanentes du capitalisme et les
formes qu'elles prennent dans tel couple d'espace-temps rend compte
de ce paradoxe. Mais alors, comment faire le partage, dans cette
évolution historique des secondes, entre une mutation et une simple
altération synonyme de stabilité? Cela vaut aussi bien pour les règles
que l'on peut appréhender lorsqu'elles sont explicites (loi, règlement,
convention officielle) que pour celles que l'on induit de régularités de
comportements lorsqu'elles sont implicites (norme, convention tacite,
routine, coutume). Cela s'applique en conséquence aux formes que
prennent les organismes qui en résultent. Chacune des grandes
réformes datées que l'on est à même de repérer dans un pays, souvent
à la suite d'une crise sociale ou d'une guerre, doit-elle être vue après
coup comme une réforme-transformation qui n'a pas avorté ou comme
une réforme-routine qui a consolidé l'existant?
Lorsqu'on envisage chaque forme institutionnelle séparément, il n'y
a jamais de réponse évidente à une telle question. On ne peut trancher
dans un sens ou dans un autre qu'en mettant en rapport les évolutionsRégulation et croissance 23
constatées dans les divers domaines. Autant dire que l'on ne peut faire
état d'une stabilisation que pour une configuration globale. Pour une
forme particulière, celle-ci n'est acquise que si elle participe d'un
système stabilisé. Sinon, il ne peut s'agir que d'une forme transitoire.
Et la configuration dans laquelle elle s'inscrit l'est aussi.
En résolvant la difficulté de cette façon, on est conduit à ne retenir
que peu d'époques de stabilité. Ainsi toute la période de l'entre-deux-
guerres est une longue période d'instabilité et de mutation en
Allemagne, en Grande Bretagne et en France, mais aussi aux E-U.
Dans ce dernier pays, l'architecture institutionnelle des années vingt
est encore transitoire, quand bien même certaines composantes du
système "monopoliste-fordiste" qui se stabilisera après la seconde
guerre mondiale sont déjà en place, telle la grande entreprise
managériale.
Différences nationales et périodes d'homogénéisation
Si l'on a repéré dans deux pays à la même époque un système
stabilisé, s'agit-il pour autant de la même configuration globale? A
première vue, la réponse est négative. En effet, la même impression
paradoxale s'impose lorsqu'on passe du temps à l'espace: l'économie
capitaliste parle la langue de chacun des pays où elle est devenue
dominante. Quelle que soit l'époque, les différences institutionnelles
entre pays (ou régions) demeurent importantes. Au-delà de ce
maintien d'identités nationales affirmées, peut-on dégager des périodes
d'homogénéisation pour un ensemble de pays? En admettant
l'existence de similitudes entre des configurations concrètes qui
demeurent hétérogènes, on fait état d'une forme de capitalisme
concurrentiel-bourgeois pour la seconde moitié du dix-neuvième
siècle, puis d'une forme monopoliste-fordiste pour les vingt ou trente
années qui ont suivi la seconde guerre mondiale. Elles ont le statut de
formes abstraites, à partir desquelles peuvent être pensées les
différences nationales. On nomme la première forme "C" et la seconde
forme "F".
Dans la première génération de travaux, la forme "F" est
caractérisée par les similitudes constatées entre les E-U et la France;
et ultérieurement la RFA - ce qui conduit, à contrario, à retenir que
son établissement a été entravé en Grande Bretagne et retardé en Italie
[Grando, Margirier et Ruffieux, 1980 ; Barou et Keiser, 1984]. Mais
les systèmes institutionnels japonais et suédois échappent, en partie, à
ce fordisme canonique [Mjoset, chap. 40 ; Inoué et Yamada, chap. 41,Bernard Billaudot24
1995]. Du coup, on s'interroge sur la réalité de ce dernier. Faut-il alors
reconstruire une forme "F" plus abstraite à même d'englober les divers
pays en question ou bien s'en tenir à une pluralité de modèles à
l'époque des trente glorieuses?
Le point de vue qui prévaut au début des années quatre-vingt-dix
dépasse cette alternative: ces deux démarches ne relèvent pas du
même niveau d'analyse et ne sont donc pas exclusives l'une de l'autre.
La première est utile, à la condition de ne pas s'y tenir en se contentant
"de recourir aux facilités de simples préfixes accolés au terme
fordiste" [Boyer, 1995b : 373]. La seconde est celle qui s'impose
finalement. Elle conduit à mettre l'accent sur la reproduction dans le
temps long de spécificités nationales. Ainsi Robert Boyer [1999] fait
état de quatre modèles de capitalisme, encore en compétition à la fin
du vingtième siècle: un modèle "marchand" (pays anglo-saxons), un
modèle "mésocorporatiste" (Japon), un modèle "social-démocrate"
(pays scandinaves) et un modèle "à impulsion étatique" (pays latins,
dont la France) -l'économie allemande empruntant aux deux derniers.
Pour notre part et par souci de simplicité pédagogique, nous nous en
tiendrons ici à la première démarche, en pointant à l'occasion certaines
particularités nationales.
D'une économie concurrentielle insérée dans une société
bourgeoise à une économie monopoliste insérée dans une
salariale fordiste
Quelle est cette grande transformation à laquelle s'en tiennent les
régulationnistes pour la période historique en revue, celle du passage
de la forme "C" à la forme "F" ? Dès lors que l'économie est encastrée
dans la société et que cette dernière change avec la première, la
caractérisation synthétique de cette grande transformation doit être
d'abord faite en termes de changement de forme de société.
Depuis le milieu du dix-neuvième siècle, les évolutions
structurelles, qui ont eu lieu dans les pays étudiés, sont connues: une
montée de la population urbaine au détriment de la population rurale,
une salarisation croissante de la population active et une réduction de
l'emploi primaire (agriculture et industries extractives) au bénéfice de secondaire (industries de transformation), puis tertiaire
(services). Ainsi en France, la population rurale représente 75% de la
19èmepopulation totale au milieu du siècle, ce pourcentage tombant à
48% à l'époque du Front populaire et à moins de 20% à la fin du
vingtième siècle; dans le même temps, la part des salariés dans laRégulation et croissance 25
population active totale passe d'environ 40% à plus de 85% (95% aux
E-U et en G-B) ; et le poids de la population active employée dans le
secteur primaire, de près de 50% à guère plus de 5%. Ces trois
mouvements conjoints sont la marque du basculement d'une forme de
société à une autre. On serait passé d'une société bourgeoise aux
marges de laquelle vivent les prolétaires, à une société salariale dans
laquelle ces derniers ont été intégrés à titre viager [Granou, Baron et
Billaudot, 1979 ; Aglietta et Brender, 1984].
Dans la société bourgeoise le sujet abstrait identifié par le droit et
pris en compte par la législation est le propriétaire, le prolétaire étant
alors celui qui n'est pas propriétaire de quelque chose si ce n'est de sa
capacité à travailler comme salarié. Cette société a pour tonalité
dominante l'enrichissement personnel. Celle qui prend définitivement
sa place à la suite des deux conflits mondiaux est, au contraire, axée
sur la reconnaissance du salarié. Elle repose sur une normalisation à
travers l'édiction et l'actualisation de normes salariales, financières et
commerciales qui sont exorbitantes au seul droit du propriétaire et en
restreignent par là même la liberté. Ces normes émanent du législateur
ou de compromis passés entre groupes socio-économiques qui se sont
dotés de représentations collectives, selon un processus dans lequel la
réglementation politique tantôt actionne tantôt sanctionne ces
compromis. La logique de cette normalisation est le classement
différenciateur. Dans la forme qu'elle prend alors, cette société
salariale a pour tonalité dominante le progrès social: les inégalités
portées par la stratification sociale ainsi constituée sont acceptées au
nom d'une amélioration dans l'avenir de la propre situation de chacun
s'il conserve la même position, comme d'une possible ascension
sociale, au moins pour ses enfants. Mesuré en augmentation de
pouvoir d'achat, ce progrès social se traduit par une amélioration de
niveau de vie passant par l'accès à un certain nombre de biens
d'équipements durables d'origine industrielle, à commencer par
l'automobile.
A ce double titre, cette forme de société salariale peut être qualifiée
de fordiste [Gramsci, 1975]. Le constructeur automobile Henri Ford
en est bien l'un des inventeurs, lui pour qui "toutes les affaires des
richards ne suffiraient pas pour faire vivre une seule industrie. La
classe qui achète est chez nous la classe laborieuse, il est nécessaire
qu'elle devienne notre classe aisée si nous voulons écouler notre
énorme production" [1930]. A partir des années soixante-dix, ce type
de société salariale est en crise avec l'arrêt de cette amélioration et le
blocage de cet ascenseur social pour la grande majorité des citoyens-Bernard Billaudot26
salariés (y compris aux Etats-Unis où le niveau de vie des ménages
concernés n'augmente, dans un contexte de croissance, qu'en raison de
la multiplication des emplois au sein d'une même famille).
Si on l'étudie plus attentivement, cette grande transformation se
caractérise par un ensemble de mutations des formes institutionnelles.
3. D'UNE CONFIGURATION À L'AUTRE LES FORMES
INSTITUTIONNELLES INTÉRIEURES
L'Ecole de la Régulation s'écarte de la périodisation selon laquelle
un capitalisme monopoliste aurait remplacé un capitalisme
XIXèmesiècle (courant marxiste) ou auconcurrentiel dès la fin du
XXèmedébut du siècle (institutionnalistes américains). Elle ne retient
pas que l'avènement de la grande entreprise, d'ailleurs caractérisée
distinctement par ces deux courants, a été suffisant pour déterminer à
lui seul une nouvelle forme stabilisée. Non pas qu'elle ignore cet
avènement, mais sa démarche s'est attachée à ne pas isoler l'entreprise
de son environnement institutionnel. Un traitement préalable de cette
question de la forme d'entreprise s'avère toutefois utile, avant de
décliner les changements qui ont eu lieu, de la forme "c" à la forme
"P", pour chacune des quatre formes institutionnelles intérieures
distinguées plus haut. On traite dans la section suivante de la
cinquième forme, qui met en jeu on s'en souvient l'organisation
internationale.
La forme d'entreprise: de l'entreprise personnelle à l'entreprise
managériale
D'un point de vue institutionnaliste, la grande entreprise ne se
distingue pas de l'entreprise personnelle par sa taille ou son poids sur
le marché, mais parce qu'il s'agit d'une firme managériale. L'entreprise
personnelle domine d'abord, en donnant lieu à l'occasion à la
constitution d'un empire et en prenant souvent la forme d'une société
de capitaux familiale après la mort du fondateur. La firme
managériale, qui voit le jour à l'orée du vingtième siècle aux Etats-
Unis et qui y domine dès l'entre-deux guerres, se caractérise par la
scission entre la propriété et la gestion du capital, les familles
propriétaires ayant accepté de se dessaisir du pouvoir. Peu importe
qu'on attribue cela à l'accroissement du nombre des décisions à
prendre dans le contexte d'une seconde révolution industrielle porteuse
d'économies d'échelle et de diversification (Chandler) ou à l'ampleurRégulation et croissance 27
des besoins en capitaux nécessaires pour la mettre en œuvre, qui
conduit à une grande dispersion des actions dans le public (Bearle et
Means), le fait est là : un manager salarié entouré d'une équipe, ce que
J.K. Galbraith appelle sa techno-structure, dirige la firme. Cette
dernière est-elle, en conséquence, gérée différemment de l'entreprise
personnelle? On assiste, en ce début du vingtième siècle où la
production en série a pris le pas sur la spécialisation souple, à une
planification de la production et de l'investissement [Piore et Sabel,
1989]. Mais doit-on faire de ce souci du long terme, de la croissance
et de l'investissement stratégique l'apanage définitif du manager? Ce
ne sont pas les intentions qui comptent ici, mais les pratiques
effectives. Or les routines de gestion ont surtout changé de l'entre-
deux-guerres à l'après-guerre, sans que dans le même temps
l'entreprise managériale ait été supplantée. Cela se constate dans
presque tous les domaines: prix, emploi, salaires, investissement,
financement. Ces évolutions dans les stratégies et les méthodes de
gestion renvoient aux changements des formes institutionnelles
concernées, les changements les plus déterminants du passage de la
forme "C" à la forme "F" ayant eu lieu après la crise de 1929-32. Si
l'entreprise managériale est donc vue comme une composante avancée
de la société salariale, elle n'est pas propre à la forme "F" et peut de ce
fait donner lieu à divers modes de gouvernance (diverses façons pour
les actionnaires de contrôler la direction).
La forme de la contrainte monétaire: d'un régime à monnaie
exogène à un régime à monnaie endogène
Fruit d'un compromis historique entre les banquiers et l'Etat sur la
forme de la monnaie, le cours légal des signes émis par le Banquier de
l'Etat met fin à une longue période marquée par la coexistence de
pièces d'or (ou d'argent) ou de papier-monnaie émis par l'Etat et de
billets de banque. Avec ce cours légal, la monnaie de crédit (bancaire)
se trouve instituée comme la seule forme de la monnaie au sein de
chaque nation. Un premier régime monétaire se met alors en place.
S'agissant de l'utilisation et de la détention de monnaie par les agents
non financiers, les principales routines qui caractérisent ce régime sont
les suivantes. Seules les entreprises font appel aux services des
banques ordinaires chez qui elles ont des dépôts et de qui elles
obtiennent des crédits (avance en compte courant, escompte de traites
commerciales) ; les paiements entre entreprises se font au moyen des
reconnaissances de dettes de ces banques (billets ou dépôts) ; parBernard Billaudot28
contre le paiement des salaires et avec lui celui des dépenses des
familles prolétaires s'effectuent en monnaie de l'Institut d'émission.
Quant à la création monétaire gérée par ce dernier, elle a lieu
couramment en contrepartie des rentrées de devises ou en raison du
financement d'un déficit public non couvert par une émission de titres
et, seulement de façon discrétionnaire, à l'occasion de prêts aux autres
banques. Cette création est donc (quasi) indépendante de l'activité
économique. C'est la raison pour laquelle ce régime monétaire est
qualifié de régime" à monnaie exogène".
Les grandes réformes porteuses d'une mutation de ce régime sont
l'instauration d"un système de réserves des banques auprès de l'Institut
d'émission (Federal Reserve Act de 1913, aux Etats-Unis) ; puis
l'organisation d'un véritable système bancaire national entre ce dernier
et les banques de dépôts habilitées à bénéficier de ses refinancements
(Banking Act de 1933), l'Institut d'émission étant alors qualifié de
Banque Centrale et les autres banques de banques monétaires de
second rang.
En effet, le mode d'exercice de la contrainte monétaire s'en trouve
profondément transformé. Les monnaies privées émises par les
banques de second rang sont unifiées à la monnaie centrale: leur
convertibilité au pair en celle-ci (un franc du crédit lyonnais vaut un
franc de la banque de France) est assurée par le rôle convenu de
prêteur en dernier ressort de la Banque Centrale. Cela autorise la
pratique du paiement des salaires par chèque, chacun ou presque ayant
son compte en banque. La masse monétaire est ainsi élargie aux
dépôts à vue transférables dans les banques de second rang. L'essentiel
du pouvoir de création monétaire se trouve, en conséquence, transféré
aux banques de second rang: cette création s'opère principalement à
l'occasion des crédits que ces dernières accordent aux entreprises et
aux ménages (voir encadré). Elle devient ainsi endogène à l'activité
économique, même si la Banque Centrale est à même d'agir sur elle en
modulant le (les) taux d'intérêt auquel elle accorde ses refinancements.
On est ainsi passé à un régime "à monnaie endogène" sans ancrage
nominal [Aglietta, 1995].
Système bancaire, crédits et dépôts
Une fois que le système bancaire est institué, la masse monétaire au
sens strict - la masse des signes disponiblespour se libérer d'une dette
née d'une opération commerciale, salariale ou financière - comprend
la masse des billets émis par la Banque Centrale (en circulation àRégulation et croissance 29
l'extérieur du système bancaire) et la masse des dépôts à vue
transférables dans les banques de second rang.
Il y a création monétaire chaque fois que cette masse est
augmentée. Cela n'a pas lieu lorsqu'un déposant demande la
conversion de tout ou partie de son dépôt en billets de la banque
centrale; seule change alors la composition de la masse monétaire. De
même, à l'occasion de crédits entre banques. Par contre, chaque fois
qu'une banque de second rang accorde un nouveau crédit à une
entreprise, à un ménage ou à l'Etat, la masse monétaire augmente. Ce
crédit est d'abord viré au compte du bénéficiaire et, comme ce dernier
a le plus souvent emprunté pour faire face à des règlements, la masse
correspondante se trouve transférée aux comptes des bénéficiaires de
ces règlements. A la sortie, l'encours des crédits à l'économie et
l'encours des dépôts (donc celui de la masse monétaire) se sont accrus
du même montant. Inversement, les deux se réduisent en cas de
remboursement d'un crédit antérieur; c'est une destruction de
monnaie. Pour le dire autrement, les banques ne prêtent pas à certains
agents non financiers l'argent que d'autres déposent chez elles: ce sont
les crédits qui créent les dépôts et leurs remboursements qui les
diminuent.
Le système centralisé ainsi mis en place est à l'opposé du "free
banking" préconisé par les libéraux. Il peut cohabiter avec une
organisation globale du financement des entreprises dans laquelle la
finance de marché est prépondérante (Etats-Unis) ou en être la
composante principale (RFA, France). Aussi paradoxal que cela
puisse paraître au premier abord, les émissions de titres des entreprises
sur le marché financier ne représentent dans un cas comme dans
l'autre qu'une part réduite de leur financement. Mais dans le premier
cas, c'est l'auto-financement qui est la principale source de
financement des entreprises - ce qui reflète leur autonomie vis-à-vis
des banques (ce sont principalement les ménages qui sont endettés
auprès de ces dernières). Dans le second cas, l'autofinancement n'est
pas négligeable, mais l'endettement des entreprises auprès des banques
est important. Ce sont alors les règles convenues au sein du système
bancaire - telles les normes en matière de taux d'endettement financier
à ne pas dépasser et de degré de solvabilité à court terme à respecter
par l'emprunteur - qui sont déterminantes des moyens mobilisables
par une entreprise: celle-ci "prend" le taux d'intérêt que fixe la banque
à partir du taux de base bancaire, taux qui dérive lui-même du taux deBernard Billaudot30
refinancement de la Banque Centrale. Dans le même temps, l'accès au
marché financier (émissions d'obligations) est réglementé, le taux
d'intérêt à long terme qui s'y forme étant aussi commandé par le taux
d'intervention de la Banque Centrale. On verra comment
l'internationalisation des marchés financiers sous l'effet conjugué des
déficits publics, des déséquilibres de paiement extérieurs entre pays et
des besoins de financement élevés des grandes firmes nationales (ex:
EDF, en France) a entraîné la crise de ce régime monétaire fordien.
La forme de la concurrence: de pratiques concurrentielles à des
pratiques mon'opolistes
On s'intéresse maintenant à la façon dont sont coordonnées les
décisions des entreprises en concurrence sur le marché des biens et
19èmeservices. Au milieu du siècle, les grandes réformes législatives
qui ont mis fin aux corporations et aux monopoles des manufactures
royales ont été réalisées dans les pays étudiés. Elles ont institué la
liberté d'entreprise. Sous réserve de quelques barrières
institutionnelles à l'entrée dans certaines activités (pharmacies,
transport aérien, ...), il n'y aura pas de retour en arrière. Ce n'est donc
pas en se tournant du côté de la réglementation juridique de la
concurrence que l'on peut trouver des changements significatifs du
passage de la forme "C" à la forme "F".
Il est courant de prendre en compte la structure de l'offre. Lorsque,
pour un produit donné, celle-ci est le fait d'un grand nombre de petites
entreprises, le marché correspondant est dit concurrentiel. Il devient
monopoliste lorsqu'elle provient principalement d'une entreprise ou de
quelques grandes entreprises ayant chacune sa propre clientèle. Un tel
changement s'est bien effectué dans la majorité des segments du
marché des biens et services, mais il est intervenu - on l'a vu plus haut
- avant l'avènement de la forme "F".
Les régulationnistes privilégient plutôt le côté de la demande: la
forme du rapport entre entreprises a d'abord été concurrentielle, parce
que la confrontation après coup sur le marché était alors, pour chacune
d'elles, le seul moyen de s'assurer de la validité sociale de sa propre
production; si elle est devenue ensuite monopoliste, c'est parce que
"prévalent certaines règles de socialisation ex-ante de la production"
[Boyer, 1986 : 50].
Toutefois, que l'on considère le degré de concentration de l'offre ou
les conditions de formation de la demande, on a en vue les raisons
factuelles qui sont à même d'expliquer pourquoi la façon dont les