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Tourismes, patrimoines et mondialisations

De
279 pages
Les tourismes jouent-ils la carte des patrimoines contre celle des mondialisations ? On pourrait le croire. Le tourisme, qui reste en plein essor en dépit d'une crise économique désormais permanente, a besoin du patrimoine pour faire face à la mondialisation ; et en retour, le patrimoine a plus que jamais besoin du tourisme pour exister, pour résister, se préserver. Au-delà du "tourisme autrement", il s'agit de penser différemment les questions de développement durable, de valorisation du patrimoine, de gestion de l'univers des voyages.
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Tourismes, patrimoines &
mondialisationsTourismes et Sociétés
Collection dirigée par Franck Michel
Déjà parus
J.-L. MORETTI, Tourisme et aménagement du territoire en Corse,
2010,
J. SPINDLER, D. HURON, L’évaluation de l’événementiel touristique,
2009.
J. CHAUVIN, Les Colonies de vacances, 2008.
IANKOVA K. (dir.), Le tourisme indigène en Amérique du Nord, 2008.
LAMIC J.-P., Tourisme durable : utopie ou réalité ? Comment identifier
les voyageurs et voyagistes éco-responsables ?, 2008.
D. FASQUELLE et H. DEPERNE (dir.), Le tourisme durable, 2007.
J.-M. FURT & F. MICHEL (dir.), L’identité au cœur du voyage
(Tourismes & identités 2), 2007.
KIBICHO W., Tourisme en pays maasaï (Kenya) : de la destruction
sociale au développement durable ?, 2007.
CACCOMO J.-L. et SOLONANDRASANA B., L’innovation dans
l’industrie touristique, 2006.
J.-M. FURT & F. MICHEL (dir.), Tourismes & identités, 2006.
J.-M. DEWAILLY, Tourisme et géographie, entre pérégrinité et chaos ?,
2006.
R.AMIROU, P. BACHIMON, J.-M. DEWAILLY, J. MALEZIEUX (dir.),
Tourisme et souci de l’autre. En hommage à Georges CAZES, 2005.
A. VOLLE, Quand les Mapuche optent pour le tourisme, 2005.
O. GUILLARD, Le risque voyage, 2005.
J.SPINDLER (dir.) avec la collaboration de H. DURAND, Le tourisme au
èXX siècle, 2003.
J. CHAUVIN, Le tourisme social et associatif en France, 2002.
F. MICHEL, En route pour l’Asie. Le rêve oriental chez les
colonisateurs, les aventuriers et les touristes occidentaux, 2001.
J. L. CACCOMO, B. SOLONANDRASANA, L’innovation dans l’industrie
touristique, 2001.
RAYMOND, Le tourisme au Pérou, 2001.
GIREST (Groupement Interdisciplinaire de Recherche En Sport et
Tourisme), Le tourisme industriel : le tourisme du savoir-faire ?, 2001.sous la direction de
Jean-Marie Furt et Franck Michel
Tourismes, patrimoines &
mondialisations
L’HARMATTANLégendes des trois photos de couverture :
Le Louvre et sa pyramide, à Paris, ou le mariage de l’ancien et du
moderne, la pyramide de Khéops en Egypte avec son Bédouin au service des
touristes, Chaussée à l’entrée des fameux temples d’Angkor Vat et le flux des
visiteurs, au Cambodge.
(Photos F. Michel, respectivement 2008, 1986 et 2010)
SuDunia Consulting
18, rue des Orphelins 67000 Strasbourg
© L’HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54098-9
EAN : 9782296540989Présentation : Tourismes, patrimoines et
mondialisations
Jean-Marie Furt et Franck Michel
Université de Corse
Les tourismes jouent-ils la carte des patrimoines contre celle des mondialisations ?
On pourrait le croire. De nos jours, en effet, le tourisme qui reste en plein essor en dépit de
la crise économique durable, a besoin du patrimoine pour faire face à la mondialisation…
et en retour, le patrimoine a plus que jamais besoin du tourisme pour exister, pour résister,
bref pour « se préserver » ; la meilleure gestion du patrimoine permet également
d’affronter avec plus de sérénité les affres et les surprises de la mondialisation… Par le
biais de savantes politiques tant touristiques que patrimoniales, culture et nature agissent
comme par enchantement pour nous épargner de sombrer dans la seule et dure
1dépendance économique. Après une mise en tourisme(s) au pluriel , nous verrons aussi
dans les contributions qui suivent que ce pluriel – pour patrimoines comme pour
mondialisations – s’impose également compte tenu de la diversité des situations
existantes.
Chaque site, lieu, parc, village, musée, etc., est un cas à part, à étudier en tant que
tel et à ne pas transposer sans prendre les plus infimes précautions, au risque de répéter
les erreurs ou errements du passé. La patrimonialisation est aussi là pour rassurer – et se
rassurer – de l’état bancal du monde : la récente inscription de la gastronomie française
sur la fameuse liste de l’Unesco est un « bon » exemple d’une décision susceptible de
redorer le blason d’un pays qui, à part le tourisme et sa cuisine – donc ses vins et ses
fromages, et ses « routes » qui vont avec – n’a plus forcément grand-chose d’autre à offrir.
Enfin, il s’agit sans doute d’un scénario catastrophe, il reste que par les temps qui courent,
en tourisme comme en politique, les mises en patrimoine semblent faire plus d’adeptes et
engranger plus de recettes que les vertus de l’hospitalité…
Dans certains lieux divinement bénis par la Déesse Nature, le patrimoine culturel
cède le pas à la grandeur voire la mystique des éléments, le Groenland en est un parfait
exemple. Et dans son article, Aude Créquy rappelle à bon escient que, dans le Grand
Nord, « la culture inuit n’est pas ce qui fait monter le touriste dans l’avion ». Ainsi la culture
peut-elle, ici ou là, s’avérer quasi décorative sur des sites essentiellement dévoués à la
découverte du patrimoine naturel. Qu’il s’agisse de tourisme ou de patrimoine, l’appel de
la nature – d’autant plus si elle est perçue comme « sauvage » – renvoie davantage au
culte qu’à la culture, au sacré qu’au profane. En forgeant notre regard sur l’ailleurs et en
façonnant notre rapport à altérité, l’Europe du romantisme (puis celle des explorateurs) est
aussi passée par là, marquant les générations de touristes jusqu’à nos jours. Les
« visites » – parfois compulsives – des patrimoines répartis dans le monde ne répondent
pas seulement à nos envies de découverte mais également à nos besoins de
dépaysement, d’exotisme et de distinction. Voir de visu tant pour mieux connaître que
pour être mieux… Comme l’attestent les injonctions des guides de voyage décrivant les
sites « indispensables » et « à ne pas manquer » (en dépit de quoi, le touriste risquera de
passer pour un « idiot du voyage »…), le tourisme qui rencontre le patrimoine n’est pas
seulement une affaire de culture mais aussi d’égo. C’est pour cette raison qu’aux yeux de
nombreux visiteurs certains circuits touristiques, arpentant ou plutôt accumulant une
succession de sites patrimoniaux grandioses, s’apparentent à de véritables chemins decroix ou du combattant…
Pour le touriste qui veut tout voir – donc tout avoir aussi (en photos, en souvenirs,
etc.) – la découverte du patrimoine s’avère une épreuve redoutable et surtout épuisante.
Sans oublier que dans l’idée de tout voir, il y a inexorablement celle de trop voir.
Autrement dit, ne plus rien voir du tout. Le tourisme ne peut non plus faire l’économie de
l’expérience ludique même si celle-ci s’inscrit dorénavant dans le cadre d’un
individualisme préoccupant, et comme le montre dans son article Rachid Amirou, « du jeu
au je », le chemin n’est jamais très loin. La question en cette époque de patrimonialisation
à outrance et de mondialisation à gogo est : comment encore transmettre ? Mais aussi :
comment voir sans revoir, tant nous avons déjà l’impression d’avoir tout vu sans quitter
son fauteuil et surtout son ordinateur…
Trop de patrimoine tue le patrimoine, tout comme trop de tourisme tue le tourisme,
transformant ce dernier en une simple opération de déplacement. De même, lorsque la
visite de sites n’est plus qu’une consommation effrénée de lieux fabuleux, vite traversés et
vite photographiés, la fameuse et tant attendue magie du voyage ne peut plus guère
opérer… Et, dans ce cas, le séjour-découverte de vacances devient une course à la
consommation de « biens culturels » dans le seul but d’accumuler des clichés dans tous
les sens du terme.
Personne ne contestera le fait que butiner une semaine au milieu des vestiges de
l’immense site et parc archéologique d’Angkor au Cambodge, en occupant son temps à
admirer les belles apsaras et autres fresques sculptées sur les murs, tout en observant
voire partageant la vie des villages alentours, n’est trop long pour réellement profiter de ce
site aussi vaste que superbe… Pourtant, la majorité des visiteurs ne prennent des billets
que pour une journée, la passant à courir d’un temple à l’autre pour finir la journée sur les
rotules et forcément frustrés de n’avoir pas pu voir tel ou tel temple trop éloigné… Le prix
d’entrée explique peut-être cela, mais la principale raison est le temps, « nec le plus
ultra », des temps injustement modernes : Angkor n’est souvent qu’une escapade – une
extension dans la lingua touristica – à partir du Vietnam ou de la Thaïlande, ou de Phnom
Penh, et les touristes ne voulaient pas « rater » Angkor pendant leur séjour en Asie du
Sud-Est. Alors, basé à Siem Reap (J. M. Furt), cité refuge et porte d’entrée à quelques
kilomètres du plus grand parc archéologique au monde, on visite en vitesse, en passant,
entre deux avions, en se disant qu’on reviendra peut-être une prochaine fois (« pour
prendre plus de temps »), ce qui n’arrive que très rarement. Car le temps est compté, il
faut revenir chez soi, retrouver le rythme du travail que finalement on n’a pas vraiment
quitté. Et puis d’autres lieux sont à visiter avant qu’il ne soit trop tard : l’année prochaine
viendra le tour du Machu Picchu, de Pétra ou des Pyramides d’Egypte ou du Mexique, à
voir donc… Atteint quelque peu de boulimie, l’Unesco n’arrête plus d’inscrire chaque
année de nouveaux sites sur sa liste. En effet, comment faire pour tout voir, tout avoir ?
En attendant de découvrir le mystère des Andes ou des pyramides, le souvenir du temple
d’Angkor Vat et de sa visite éclair effectuée au pas de course appartient déjà au passé, et
il faut toujours avancer, progresser, évoluer…
La culture est souvent faussée par le tourisme qui choisit les éléments qu’il
souhaite mettre en avant pour laisser de côté des éléments culturels sincères mais
inutilisables d’un point de vue touristique et financier. L’offre et la demande créent le
patrimoine culturel touristique. Quand le patrimoine culturel ne correspond pas, il est
abandonné en faveur d’éléments plus vendeurs ou bien créés de toute pièce.
Préconisant dans le présent volume une approche écotouristique dans le cadre
d’un « autre » développement touristique pour les Antilles françaises, aujourd’hui à la
recherche d’un nouveau souffle, Jean-Marie Breton précise à juste titre que : « l’activitétouristique doit satisfaire aux exigences de protection, de conservation et de gestion
reproductible de la biodiversité et du patrimoine culturel, en cohérence avec les
règlementations protectrices de l’environnement. Ceci doit générer des approches, des
stratégies et des comportements nouveaux, en matière de politiques publiques comme de
gestion opérationnelle, favorables à l’optimisation des cadres et de la qualité de vie. Le
développement touristique durable s’impose alors comme participant d’un développement
multiforme global ». Voilà bien, en effet, les préoccupations premières qui devraient hanter
les nuits de nos décideurs et autres développeurs en matière d’aménagements et de
politiques touristiques.
Les Amériques sont dans ce volume à l’honneur, puisque après deux articles sur
les confettis de l’empire français dans l’espace caribéen (J.-M. Breton ; O. Dehoorne et C.
Murat), et un texte sur le Groenland, d’autres territoires américains sont analysés, tant
pour leur patrimoine, notamment immatériel, que dans les rapports qu’ils génèrent entre
tourisme et mondialisation : Guyane française (Eric Navet), encore un encombrant vestige
historico-national qui risque ou est en train de se fondre dans un parc tant naturel, culturel
que touristique et peut-être… artificiel ; Mexique (V. Basset), avec l’engouement que
connaît depuis ces dernières années le tourisme chamanique « revisited » auprès des
peuples autochtones. Au terme de son étude menée auprès des Wixaritari, Vincent
Basset constate notamment que « le tourisme mystique déstabilise la tradition tout en la
renforçant, et s’approprie un patrimoine matériel et immatériel tout en participant à la
création de nouveaux mouvements religieux et sociaux » ; Amérique latine en général et
Chili en particulier (A. Volle) où, à leur manière, les Mapuches et d’autres s’organisent
pour récupérer leurs terres tout en optant pour un développement local où le tourisme
autogéré, souvent née de la résistance à l’oppression, pourrait bien augurer de belles
surprises. Comme le dit très bien Aurélie Volle, dans le tourisme comme dans la vie en
général, « résister est donc bien créer ». Tout un programme, à méditer !
La mondialisation, désormais réalité incontournable et miroir d’un réel implacable
pour toute étude sur les mobilités, est aussi analysée – par une équipe de chercheurs de
l’Université KDU de Malaisie – dans ses liens avec le tourisme international, dans le cas
de l’Asie du Sud-Est notamment, ainsi que dans celui presque trop connu des îles
Baléares, dont l’analyse est ici proposée par le spécialiste du tourisme au cœur de ce
singulier archipel méditerranéen (Miguel Seguí Llinás).
Après les Antilles et les Baléares, d’autres îles encore, indécrottables archétypes
de nos paradis vacanciers et temporaires, livrées au développement touristique tantôt
chaotique tantôt idyllique – comme la Corse (J.-M. Furt ; C. Tafani) ou Bali en Indonésie
(F. Michel) – sont également au sommaire de ce volume. Mais le tourisme, surtout lorsqu’il
se développe massivement sur fond de corruption généralisée et que les corps forment
l’essentiel du décor de la carte postale, dérive aussi, parfois, vers une dramatique
mondialisation du sexe, ici analysée par Richard Poulin. Des Pygmées d’Afrique aux
Papous de Mélanésie, des peuples en sursis luttent contre les mondialisations, touristique
entre autres (Lomo Myazhion, Michel, Furt). Enfin, Alain Girard, Bernard Schéou et
Bernard Duterme reviennent respectivement sur la signification des pratiques touristiques,
le voyage éthique et solidaire et ses liens avec le « village global », les effets délétères du
libéralisme lorsqu’il se mêle au tourisme, le tout dans un contexte de mondialisation à
tendance ingérable. Alors faut-il désespérer d’un monde qui serait devenu touristique ?
Certes non, mais il faudra, pour ne céder ni au catastrophisme ambiant, ni concéder trop
de compromis au pratique leitmotiv qui consiste à nous faire croire qu’il n’existe d’autre
voie que celle d’un développement rapide et illimité du tourisme, se méfier des fausses
promesses des tenants de l’industrie du voyage et se mettre toujours plus à l’écoute desacteurs locaux partout où ils sont choyés et soudoyés, explorés et exploités, utilisés et
instrumentalisés. Il n’est jamais trop tard de bien – et si possible mieux – faire pour que les
patrimoines et les mondialisations soient placés au service des tourismes, avec comme
objectif de valoriser le vivre-ensemble pour tous et d’améliorer les conditions des vie des
populations directement concernées par la présence touristique.
Jacques Meunier, journaliste intrépide et ethnologue défroqué, a imaginé un musée
du voyage où le respect de l’autre et de la nature dominerait l’instinct si commun à nos
contemporains mais qui conduit inexorablement à la guerre économique. Ses propos,
datés des années 1980, restent lourds de sens et d’actualité, ils constituent une bonne
entrée en matière à notre réflexion menée collectivement dans ce livre : « Au voyage
fonctionnel, utilitaire, machinal, mon musée apporterait l’indispensable contrepoint de la
rêverie sentimentale et spéculaire. Il réveillerait en nous, hommes d’affaires et journalistes,
consommateurs d’univers homogénéisé, le cœur de l’enfant endormi. A la servitude des
horaires, des trajets, des contrôles, à l’angoisse des accidents et des attentats, il
2opposerait la tendresse. Le mystère. Le rire. Vaste programme » .
Notes
A ce sujet, lire les trois volumes collectifs suivants, parus dans cette même
collection : Tourismes, touristes, sociétés, 1998 (dir. F. Michel), Tourismes &
Identités, 2006 et L’identité au cœur du voyage, 2007 (tous deux sous la dir. de J.-M.
Furt et F. Michel).
Lire le passionnant recueil d’articles de Jacques Meunier, dont les textes ont été
réunis dans Le monocle de Joseph Conrad, Payot, 1993. Le passage, ici cité, est
extrait de la fin de son ouvrage, et rend compte de son idée de départ à son récit :
« constituer un musée imaginaire de l’exploration du voyage ». Vaste mais beau
programme en effet.I Tourismes & PatrimoinesPatrimoines communs, tourismes et
business
Franck Michel
Anthropologue, Université de Corse
« Il faut être fier d’avoir hérité de tout ce que le passé avait de meilleur et de plus
noble. Il ne faut pas souiller son patrimoine en multipliant les erreurs du passé »
Gandhi
Gandhi avait raison. Par le biais de la transmission qui le caractérise, le patrimoine
est essentiel pour le devenir de nos familles comme de nos sociétés. Il importe cependant
de veiller à ne pas le dilapider, à ne pas le brader, à ne pas l’idéaliser non plus. Le
patrimoine est à la mode, tellement d’actualité qu’il est peut-être en certains lieux victime
de son succès, ce que vient illustrer l’excès de patrimonialisation repérable ici ou là dans
nos « pays » du coin (de France par exemple) ou dans ceux du bout du monde. Et puis, il
faut se méfier des priorités et des dérives, celles par exemple qui conduisent à accorder
plus d’importance à tel objet vétuste qu’à tel personne de son entourage. Dans Le Prince,
Machiavel avait déjà pointé du doigt cette méprise : « Les hommes oublient plus
facilement la mort de leur père que la perte de leur patrimoine ». Pourtant, le paternel est
à la base même de l’esprit du patrimoine qui nous anime… Parfois en voie de disparition,
d’aucuns considèrent non sans bonnes raisons que le tourisme pourrait bien s’avérer
sauver le patrimoine en sursis. Oui, pourquoi pas ? Mais il faudra pour ce faire éviter d’un
côté la folklorisation culturelle et de l’autre la commercialisation de ce même patrimoine
ainsi offert en spectacle au monde.
Les patrimoines sont divers mais tous, à des titres variables, intéressent et
interpellent les décideurs (politiques), les développeurs (économiques) et les nouveaux
« industriels » (culturels)… Relier les termes de culture et d’industrie est en soi une insulte
pour les cultures – qu’elles soient populaires ou savantes – et évidemment de mauvaise
augure puisque le mariage de la culture et du marché ne peut que déboucher sur une
marchandisation à plus ou moins long terme de nos savoirs ancestraux, coutumes,
traditions, langues, créations et adaptations aussi, etc. Les affaires des entrepreneurs
culturels chargés de la mise en patrimoine de tel ou tel espace préservé, de telle ou telle
danse traditionnelle ou de telle ou telle douloureuse mémoire collective, ne font pas
forcément – loin de là – les affaires des populations les plus directement concernées.
Sans oublier que ce que l’on gagne – en argent comme en visibilité – à sauvegarder ou à
folkloriser ici, on risque fort de le perdre ailleurs, par exemple dans les domaines de
l’identité, de la dignité, de l’autonomie, bref de la liberté.
Aux Philippines, un cas parmi tant d’autres, il existe déjà des rizières
« patrimonialisées » que les autochtones ne peuvent plus cultiver (pour manger) mais
qu’ils doivent montrer à des touristes internationaux en goguette (pour de l’argent). Avec
les dollars touristiques, ils pourront acheter « leur » riz (en fait le riz d’ailleurs) au
supermarché local nouvellement installé… sans doute grâce aux deniers du tourisme.
Dans ce contexte de privation ou d’appropriation, il importe pourtant de faire savoir les
savoir-faire – les nôtres et ceux des autres – au plus grand nombre d’habitants, au Nord
comme au Sud. Sans bafouer le passé, en respectant le présent, et d’abord les
populations locales qui se battent pour rendre leur quotidien plus vivable. Le « bon »
patrimoine est celui qui est bien (re)donné, celui qui assure et assume la transmission
entre les générations. Le passé et le présent, le matériel et l’immatériel, le naturel et leculturel, doivent tous être traités et appréhendés avec attention pour mieux préparer le
futur. Et la transmission est justement le maître mot en ces temps de démissions. En elle
réside précisément l’enjeu fondamental du destin collectif d’une planète qu’on ne cesse de
rappeler être en danger. En ce sens, le patrimoine n’est qu’un moyen et non une fin.
Patrimoines ou Matrimoines ?
Boutade ou non, on peut en effet s’interroger… N’y gagnerait-on pas si demain
l’héritage si prisé de nos trésors naturels, culturels et humains passait des mains du père
dans celles de la mère? Symboliquement, une pensée monolithique et monothéiste est
peut-être la source même de certains de nos maux actuels. L’actuel engouement pour le
patrimoine s’inscrit également dans cette vision binaire à prétention universaliste. Et si le
multiculturalisme a aujourd’hui du plomb dans l’aile, les limites de l’universalisme d’abord
occidental tout comme celles du républicanisme dépassé sont au moins aussi évidentes :
difficile désormais, nous semble-t-il, de faire abstraction d’un véritable pluralisme culturel.
Bien pensés, et parfois repensés, le tourisme et le patrimoine peuvent en être les
meilleurs vecteurs de la période complexe qui s’ébauche.
Critiquer l’universalisme n’invite pas pour autant à encourager les particularismes
et autres communautarismes ou régionalismes. Au contraire, il s’agit de faire de la place à
tous les apports, et donc in fine à tout le monde. Un exemple : ces dernières années en
Bretagne, la reconstruction de l’identité régionale s’est en partie légitimée du fait que la
langue bretonne était quasiment en voie de disparition. Du coup, pour sauvegarder cette
part indéniable du patrimoine de l’humanité, les plus ardents défendeurs de la langue
bretonne ont bâti une unité culturelle et linguistique qui ne souffrirait pas des apports
extérieurs, qu’ils soient mondiaux, français ou… parisiens ! Les métissages
linguistiques – où par exemple langues bretonne et française joliment s’entremêlent – sont
gommés de l’histoire comme pour gagner en « pureté » (toujours dangereuse), tout
comme on enlève la bouteille de coca sur la table lorsqu’un touriste photographie
l’intérieur d’une yourte mongole… que l’on se trouve en Mongolie, au Québec ou dans
l’Ardèche !
On est ceci ou cela, l’un ou l’autre ; la dialectique et le binaire nourrissent nos
savoirs et nos décisions. « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi » peut-on entendre
ici ou là. C’est l’unité contre la diversité, au risque de quêter une improbable pureté
originelle. C’est là où, précisément, un jour peut-être, le patrimoine devrait céder le pas
au… matrimoine ! Car la modernité occidentale, sevrée au patriarcat lui-même issu de la
tradition monothéiste judéo-chrétienne, s’est forgée et construite autour du fantasme de
l’Un contre le Deux et surtout contre le Divers. Cette divine mais souvent crétine « loi du
père » conduit à l’unité et donc aussi à l’invention de l’ individu au détriment de celle – plus
complexe – de la personne. On sait que culture et nature ne sont pas séparées de
manière rigide dès que l’on quitte le territoire occidental, les deux notions sont même
intrinsèquement liées, reliées, mêlées. Souvent religieusement (de religare, « relier ») très
loin du moralisme anti-paganiste véhiculé par les doctes dogmes monothéistes pour une
fois unis pour combattre l’ennemi païen commun… Il ressort que l’idée de « dépasser »
tout ce que l’humain a de naturel prévaut dans l’esprit hérité de la modernité. Loin d’une
morale paternaliste à vocation universaliste, le retour au sensible – à l’opposé du
normatif – est ce qui pourrait représenter le « matrimoine ». Le débat n’est ici qu’esquissé,
mais il reste que c’est l’instinct qui plus souvent que la raison fonde la communauté de
destin, et si l’instinct ne représente en aucun cas une panacée il n’est pas non plus besoinde le ranger dans les vitrines poussiéreuses d’un musée où la culture a été
progressivement transformée en produit. A voir. Avoir surtout.
Notre époque incertaine et en proie aux doutes est en débat sur un possible retour
d’un paganisme repensé, reformulé, réadapté. Un retour au polythéisme, à la matrice du
monde, un périple – la vogue actuelle du tourisme mystique est là pour le rappeler – qui
s’inscrit dans la présente accumulation des crises économiques et politiques mais aussi
existentielles et spirituelles. L’oikos (la « maison commune » en grec) est au cœur de la
vie, c’est pourquoi il s’agit de protéger le foyer placé en son centre. Un centre dont le
ventre est le cœur. Ce « ventre » où bat la vie est aussi une « voie du milieu », fruit d’une
pensée médiane et modérée qui, timidement, semble émerger dans certains recoins de
nos contrées tempérées. C’est que le réchauffement climatique avance désormais de
concert avec le refroidissement géopolitique, nous invitant globalement au repli et à la
méfiance.
Pour réchauffer le nouveau climat de guerre froide qui semble s’annoncer à
l’horizon, nos contemporains s’intéressent à nouveau à la Terre-Mère ou à la
DéesseNature, pourtant si violée de part et d’autre du globe, de l’Amazonie à la Papouasie…
Certains souhaitent – et cela est plus que louable – (re)venir à l’essentiel comprenant
enfin tout le danger à se focaliser sur l’urgence. D’un tempérament naturellement agité, la
modernité n’a pas la patience comme vertu première. Mais le changement est dans l’air du
temps… en cette période de crise longue et durable. Environnementale aussi, dans tous
les sens du terme.
Le patrimoine se situe au croisement de trois secteurs – le culturel, l’économique et
le politique – et tous sont traversés par l’histoire, celle du temps long. Du temps qu’on
oublie aussi, parfois, souvent. Depuis la fin de la guerre froide (et non de l’Histoire puisque
celle-ci plus que jamais continue !), en tout cas depuis l’épuisement attesté des grandes
idéologies, le retour au territoire local et le recours à l’identité culturelle font office de
nouvelles « valeursrefuges » en période de mauvais temps généralisé, encore accentué
par la tempête provoquée par la mondialisation. Dans ce contexte maussade où les crises
ou plutôt mutations se succèdent entre elles, et compte-tenu de l’état dégradé bien
avancé de la planète, le patrimoine constitue « l a » valeur-refuge par excellence; c’est
pourquoi son intrumentalisation politique, économique et touristique s’avère – sans
surprise – incontestable. Et donc problématique.
Voilà bientôt deux décennies que les confortables repères géopolitiques se sont
effondrés en même temps que les murs, laissant à nos contemporains un monde en
perpétuelle menace (dangers réels ou délires imaginaires) provenant de l’intérieur et plus
encore de l’extérieur. L’ennemi est partout, du moins est-ce le message que l’on nous
transmet et retransmet en permanence… Il importe alors de sauver ce qui peut encore
l’être dans les batailles présentes et à venir. Les mots du patrimoine deviennent des
injonctions : sauvegarder, préserver, recenser, mais aussi développement et
tourisme – durables évidement – et toujours patrimonialisation des sites, des mémoires,
des langues, des religions, des cultures, etc.
Sur un plan mondial, devant le constat d’une nature saccagée et de cultures
mondialisées (mais pas nécessairement uniformisées), le label « patrimoine » semble être
la dernière solution pour éviter une mort annoncée, une sorte de bouée de sauvetage pour
planète en péril. Pouvoirs publics et entreprises privées se pressent au chevet des
merveilles du monde, ici en sursis, là déjà à l’agonie. Mais des affaires restent encore à
faire… De l’autre bord, des résistances aussi s’élèvent.
En Afrique australe, une femme – Thuli Makama Brilliance – lutte contre les
agissements scandaleux réalisés au nom de la protection du patrimoine naturel. Dans unarticle paru dans la revue Altermondes (septembre 2010), Julie Baron décrit comment
« au Swaziland, la défense d’organise » : le combat mené par Thuli Makama Brilliance se
situe certes aux marges du pouvoir mais, plus qu’un simple encouragement, l’initiatrice a
reçu en 2010 le prix Goldman pour l’environnement. Son combat, à l’instar par exemple de
celui engagé de longue date par Vandana Shiva en Inde, commence à porter de beaux
fruits et prouve qu’il importe de ne jamais baisser les bras devant le poids des
multinationales touristiques plutôt rapaces ou des Etats trop véreux. Présidente au
Swaziland de l’ONG Yonge Nawe, impliquée dans la défense des droits de l’homme mis à
mal par les enjeux touristiques et affairistes sous couvert de conservation patrimoniale,
Thuli Makama Brilliance est la seule a réellement s’engager contre le pouvoir de
l’économie et du politique. La création de parcs naturels a débouché sur des abus voire
des crimes terribles : ainsi, l’entreprise privée Big Games Parks détient à elle seule
plusieurs parcs nationaux et ses « agents de sécurité » ont tué desdits « braconniers », en
fait des autochtones expropriés de leurs terres ou résidant en périphérie des parcs.
Dans ce combat de David contre Goliath, Thuli et son équipe subissent des
pressions, heureusement le récent prix qui lui a été décerné, atténuera peut-être ces
harcèlements incessants. Il reste que pour l’instant, au Swaziland comme en d’autres lieux
de la planète, le constat est amer : « La lutte des conservationnistes n’est pas tellement
une lutte pour l’environnement, elle est plutôt une lutte d’argent, pour attirer le tourisme ».
Et c’est bien là que la vigilance est de mise.
Des lieux de mémoire et d’écrits du passé, et des
préservations en cours
Désormais, l’heure n’est plus à se battre pour changer le monde mais tout
simplement à vouloir le conserver tel quel… Tel quel donc, ou plutôt tel qu’il devrait être
ou tel qu’on croit qu’il est… Et ce n’est pas la même chose. Chaque pierre, chaque forêt,
chaque légende, chaque danse, chaque langue n’existeraient et donc ne survivraient que
dans la mesure où elles se verraient figées dans un espace-temps donné et précis.
Immuable et imperturbable. Une approche culturaliste qui – en ces temps qui n’en
finissent plus de célébrer en grande pompe le centenaire de Lévi-Strauss, un des ultimes
« grands hommes », éveilleur inspiré et talentueux sur l’état de nos tristes tropiques mais
également concepteur de la discutable distinction entre sociétés « froides » et sociétés
« chaudes » – risque fort de rendre compte d’une vision anachronique et donc
passablement fausse du passé. Mais ne sait-on pas que celui qui (ré)écrit et donc contrôle
l’histoire est aussi celui qui maîtrise (ou croit maîtriser) le présent ? Le pouvoir du présent,
de l’actualité, et parfois le pouvoir tout court. De nos jours, la tendance à tout
commémorer ou presque participe à cet engouement pour un patrimoine historique
commun (local, régional ou national) mais aussi ce regain d’intérêt pour les souvenirs
(surtout positifs) d’une époque définitivement révolue.
Familial ou mondial, naturel ou culturel, privé ou public, matériel ou immatériel, le
patrimoine est en voie de sacralisation. Il relève aussi de l’héritage, donc de la
transmission entre les générations, le rendant encore plus sacré compte-tenu de son rôle
à défendre des échantillons de vies, à présenter un patrimoine « vivant ». Tellement vivant
qu’il risque de ne pas échapper à sa propre muséification. A leurs risques et périls, les
« lieux de mémoire », si chers à Pierre Nora, sont avant tout – pour beaucoup de nos
dirigeants et intellectuels patentés – des espaces à consacrer. Des beaux monuments àériger et des grands hommes à honorer. A voire… Une récupération politique et une
exploitation économique et touristique s’invitent au festin patrimonial réveillant au
demeurant une inévitable « guerre des mémoires » dont les efforts actuels (toutes parties
confondues) de réécriture de l’histoire ne sont pas étrangers… Surtout lorsqu’il s’agit
d’interpréter justement le rôle des étrangers – migrants et immigrés, soldats coloniaux et
travailleurs des Suds – dans la construction des histoires régionales et nationales. L’ère
du métissage – si fondamentale pour sortir de l’impasse dans laquelle se sont engagées
tant de cultures régionales et nationales, notamment sur ce Vieux Continent qui ne sait
plus comment faire pour être entendu sur la scène internationale – en prend un sérieux
coup ! De vieux, forcément. Pour l’heure, c’est la très nationale gastronomie française qui
s’est vue consacrée par l’Unesco. C’est bien et c’est certainement porteur, à la fois pour
l’image du pays (auquel cela ne peut faire que du bien, tellement elle est écornée ces
derniers temps) et plus encore pour les « recettes » de cuisine et surtout du tourisme.
Mais il n’est pas sûr que « les enfants de Marx et de Coca-Cola », pour reprendre les
termes du cinéaste Jean-Luc Godard, s’y retrouvent. Pas sûr non plus que ces mêmes
rejetons soient invités au festin pour goûter à ladite gastronomie si justement honorée.
Valorisée plutôt car le patrimoine est au moins autant une question de « valeur » que
d’« honneur ».
Revenons au mélange et à la diversité. De l’histoire (Serge Gruzinski) à
l’anthropologie (François Laplantine) en passant par la littérature (Edouard Glissant), les
concepts élaborés autour de la pensée métisse, de la multi-appartenance identitaire ou
encore de la créolité/créolisation, pourraient venir opportunément au secours des excès
avérés des politiques de patrimonialisation à gogo actuelles. Mais cela signifie lutter à
contre-courant non seulement des intérêts bien connus mais aussi des affects et des
émotions qui désormais semblent guider les politiques affairistes voire électoralistes – le
patrimoine est à la mode, il faut donc s’en occuper et si possible se
l’accaparer ! – chargées de contenter la terrible soif identitaire des habitants des quatre
coins du monde. Victime de son succès, le patrimoine est en danger… d’une
patrimonialisation à outrance !
D’autres patrimoines, moins « traditionnels » et plus « mondialisés », s’avèrent
également « en danger » : par exemple, la gestion et la sauvegarde du patrimoine littéraire
mondial. Une société américaine, Google, a déjà investi ce « domaine » et des millions de
livres sont en ligne. Une révolution numérique fabuleuse, indéniable, certes… Mais cette
évolution n’est pas seulement révolutionnaire, elle est aussi dangereuse dans le sens où
tout le pouvoir du savoir sera dans les mains – et les coffres – d’une seule entreprise
privée. Dans ce cas, c’est aussi le patrimoine littéraire européen qui est en danger.
Un patrimoine peut donc toujours en cacher un autre… A l’heure actuelle, le
patrimoine reste trop souvent attaché à un espace-temps fixé, authentique, pérenne,
comme si les trésors culturels ou naturels de la planète étaient immobiles et inanimés,
inchangés et inchangeables. Même les pierres, comme le bois, ont une vie. Une belle vie
même… avec néanmoins le risque de disparaître de leur belle mort également. Mais si le
patrimoine ne doit échapper à l’indispensable critique, il faut aussi reconnaître son
importance vitale dans le contexte actuel de prédation capitaliste à l’échelle mondiale.
Ainsi, afin de lutter efficacement contre la dégradation et la destruction, le
patrimoine reste incontestablement le meilleur moyen de transmission et de conservation
des traditions, des savoirs, et bien sûr des milieux naturels et culturels qui rendent notre
monde si beau dès lors qu’on prend le temps de l’explorer, sans l’exploiter, avec respect
et humilité. Le patrimoine reste en revanche plus fréquemment associé à ce qui disparaît
qu’à ce qui apparaît, il lui faudrait par conséquent prendre davantage en compte lemouvement, la création, l’innovation. Petits ou grands, tous les patrimoines du monde sont
voués à se transformer, s’adapter, s’actualiser, et certains surgiront tandis que d’autres
disparaîtront… En fait, à la manière du voyage dont Nicolas Bouvier disait qu’il vous défait
plus qu’il ne vous fait, on peut dire que le patrimoine également intègre ce « fait » : dans
un monde qui change sans arrêt au rythme effréné des échanges, le patrimoine est lui
aussi en mouvement, et il se fait puis se défait pour mieux, ensuite, se refaire. L’univers du
patrimoine a décidemment beaucoup à voir – en commun et en partage – avec le monde
du voyage.
Finalement, le patrimoine, qu’il aille du familial jusqu’au mondial, est d’abord un
bien commun. Ce que l’Unesco, sans doute mieux que le notaire, a depuis longtemps
bien compris. Espérons-le. « Comme un », certes, mais pour tous, c’est pourquoi nous
préférons le terme « patrimoines » au pluriel. Patrimoines communs donc… Pour mieux
contredire aussi ce proverbe corse qui dit que « politique et tribunal ne sont que ruine de
patrimoine » !Le patrimoine, alibi du développement
touristique local ?
Jean-Marie Furt
Maître de Conférences, Université de Corse
« Nous construisons des maisons pour les autres mais la nôtre est encore en
projet »
Erri de Luca
Le tourisme est aujourd’hui l’une des premières industries du monde (OCDE,
2008). Cette situation, portée par l’explosion de nouvelles clientèles devrait encore évoluer
puisque l’Organisation Mondiale du Tourisme (OMT) prévoit que, dans les années 2020,
près de 1,6 milliard de visiteurs se promèneront de par le monde. Le bassin méditerranéen
va confirmer sa position de première destination touristique mondiale et accueillera, dans
les années 2025, 396 millions d’arrivées internationales (Plan bleu, 2005). Dans ce
contexte de croissance, beaucoup de destinations – qui généralement ne maîtrisent pas
l’offre et son organisation – doivent, tout à la fois se structurer et asseoir leur politique,
pour espérer récupérer une partie de cette manne. Il faut encore qu’elles justifient un choix
de développement acceptable par tous, en recréant du lien social et de la richesse, dans
des espaces souvent en butte à une marchandisation croissante et à un mal être
économique.
Nous avons choisi, dans cet article de nous intéresser aux espaces de proximité.
Certains, jusqu’alors vierges de toute expérience touristique, veulent s’ouvrir sur cette
activité ; d’autres, déjà au fait de cette pratique, souhaitent aujourd’hui attirer d’autres
formes de clientèle, faire évoluer leur image ou revendiquer une meilleure répartition des
flux.
L’analyse qui s’appuie sur un certain nombre d’entretiens réalisés en Corse dans le
cadre d’études de développement territorial, intègrent des questionnements sur le coût
1d’opportunité des opérations réalisées à l’échelon local , souvent justifiées par l’existence
d’une demande touristique à caractère patrimonial, mais aussi parfois imposée par la
volonté de quelques uns. Elle nous à conduit à examiner les conditions de « l’utilisation »
du patrimoine rural (Chevallier, Chiva, Dubost, 2000) et plus particulièrement à certains de
ses aspects, parfois qualifiés de « petit patrimoine », dans des opérations de
développement local (Violier, 2008). Celui-ci représente en effet pour les communes qui
en sont dotées l’opportunité de disposer d’un facteur d’attractivité susceptible d’être
économiquement valorisé et donc de contribuer à la création d’emplois et à la sauvegarde
2de certaines entités . Cette volonté louable, justifiée par la noblesse du fait culturel ou
l’alibi identitaire, s’organise pourtant souvent au détriment de toute réalité économique,
imposant les opérations de conservation et de rénovation comme une nécessité
historique, une obligation morale dont le coût est justifié par l’intérêt public, le respect de la
mémoire, mais aussi une réappropriation locale des retombées économiques.
Ces opérations sont généralement approuvées par les résidents, surtout lorsqu’ils
pensent que les travaux sont subventionnés. Elles semblent pourtant aujourd’hui susciter
de plus en plus d’interrogations. D’abord d’ordre économique, alimentées par la raréfaction
des crédits publics, utilitaristes ensuite, insistant sur la nécessité de s’attaquer aux
urgences du moment (emploi, assainissement, traitement des déchets, gestion de l’eau)
plutôt qu’à l’entretien de monuments, identitaires enfin, lorsque les jeunes insulairesentrant de plein pied dans un monde consumériste semblent considérer que la
préservation de ces traces du passé est une affaire de touristes ou de néo résidents
(Dibie, 2006).
Nous essaierons ici à la lumière de ces questionnements de réfléchir à une
stratégie et à une méthode de management territorial permettant de remettre le patrimoine
rural au centre d’un processus de développement.
1. Quelle réalité économique pour un produit
patrimonial ?
Les travaux qui sous-tendent cette réflexion ont été réalisés sur la côte orientale de
la Corse et plus particulièrement en Costa Verde (région de Moriani plage), et dans la
région d’Aléria.
Dans le premier cas, il s’agissait de travailler à la mise en œuvre d’un contrat de
pays. Dans la deuxième situation, le projet, moins ambitieux, visait à dynamiser un
développement touristique toujours embryonnaire par la creation d’un office de pôle autour
d’un axe nature/culture. Ces espaces situés entre mer et montagne sur la seule véritable
plaine de Corse ont longtemps vécu de l’agriculture et de l’élevage.
Le déclin agricole, la désertification mais aussi une accélération du développement
touristique de la Corse vont amorcer une réflexion, que l’arrivée au pouvoir d’une nouvelle
génération d’élus, que l’on qualifiera « d’entrepreneurs », permettra de mettre en pratique.
Ils vont d’abord devoir s’attaquer à un découpage territorial qui les exclut.En effet, pour les instances régionales, ces territoires n’existent pas sur le plan
touristique, ce ne sont que des lieux de passage sans attractivité particulière. Les fruits de
leur production sont d’ailleurs globalisés ou comptabilisés chez les voisins, dont on
considérait qu’ils avaient une plus grande légitimité à revendiquer le développement de
cette activité, ainsi d’ailleurs que les aides qui devaient l’accompagner.
Ces territoires sont avant tout des constructions sociales : il s’agit d’affirmer une
existence, de se rassembler autour d’un projet.
On voit ici le parallèle que l’on peut faire, toute proportion gardée, avec « l’invention
du patrimoine » et donc l’importance de choix visant à créer une identité au travers d’un
développement en rupture avec la stratégie dominante. Dans ces nouveaux espaces, le
tourisme se doit d’être différent. Tout d’abord pour se distinguer des voisins, mais très
certainement aussi parce qu’au regard des canons du marketing et de la demande
actuelle, formatée autour du tourisme balnéaire, on ne dispose pas ici des mêmes atouts.
Il faut donc inventer, innover pour retenir le chaland. On dira qu’ici le tourisme sera
vert, diffus et donc plus proche des populations locales. Il sera même culturel, voire
patrimonial.
Ces axes une fois posés, il faut les mettre en oeuvre et pour cela investir dans undomaine complètement nouveau. Les choses sont à priori relativement simples lorsque
l’on dispose sur son territoire des atouts classiques d’un tourisme patrimonial, soit un site
antique et un musée départemental (région d’Aléria). Mais ces avantages, que l’on peine à
mettre en marché ou en synergie avec le désir d’un territoire et de sa population, ne font
pas une stratégie de développement touristique. L’attente et les rendez-vous manqués
incitent donc les élus locaux à entreprendre des actions isolées à fortes connotations
patrimoniales, (soutien à des manifestations religieuses, réhabilitations d’églises ou de
chapelles). Les choses sont plus difficiles dans le cas de la Costa Verde dont les richesses
naturelles et culturelles ne permettent pas une véritable différenciation et conduisent, là
encore, les édiles à privilégier des actions voyantes marquant l’espace et les esprits, sans
s’inquiéter de l’existence d’un consensus ou même d’une véritable politique.
On se rend compte aujourd’hui, dans les discussions que l’on peut avoir avec les
responsables politiques et associatifs, que ces réhabilitations doivent toujours être
justifiées économiquement, comme si une certaine gêne transparaissait au regard des
sommes investies, comme si la mémoire ne pouvait se suffire à elle-même.
L’argument économique de la création d’emplois et d’un développement touristique
toujours attendu, doit donc sauvegarder les apparences et préserver le décideur de toute
suspicion claniste (Isnard, 2009), ou de la présomption de vouloir inscrire son nom dans la
pierre pour s’assurer une prolongation de mandat.
Les investissements à caractère patrimonial – réhabilitations d’églises non
classées, de moulins, de fontaines, organisation de foires – réalisés par les collectivités
locales3, représentent en effet un coût important pour les petites communes rurales4 qui,
au-delà du devoir de mémoire vont les justifier par le contexte économique et l’attente d’un
retour sur investissements.
Pour les acteurs locaux qui s’engagent dans ces opérations, souvent lourdes à
l’échelle de certains territoires, les débats universitaires sur la nécessaire construction
patrimoniale et sa nature de capital (Barrère et alli, 2005) ou de ressource (Pequeur &
Gumuchian, 2007) paraissent relativement lointains. Ils s’estiment souvent dépositaires
d’une urgence à agir et c’est en toute bonne foi, souvent, qu’ils mettront en oeuvre des
programmes pouvant s’avérer très importants, tant sur le plan financier que
psychologique. Qu’en est-il donc de cet argument ? La recherche d’une justification
économique lorsqu’il s’agit d’un investissement public de cet ordre est-elle pertinente ?
Cette question peut d’ailleurs paraître totalement incongrue : on pourrait en effet,
surtout dans une région à forte identité, s’arrêter à la nécessité morale d’essayer de
transmettre dans le meilleur état possible le patrimoine que l’on a reçu et dont le souvenir
hante nos mémoires.
Ce souci de justification répond généralement à des considérations éthiques et à la
nécessité dans un territoire de proximité de devoir rendre des comptes au quotidien. Il
transforme les maires et présidents de communautés de communes en chef d’entreprise à
qui l’on demandera des comptes si les fameux emplois ne sont pas créés, si les touristes
n’arrivent pas et, avec eux, la manne qui permettra de faire vivre les commerces locaux.
Cette évolution suppose alors de considérer le patrimoine comme un produit et d’admettre
la nécessité de sa commercialisation et les règles qui gouvernent la mise en marché
(Réau & Poupeau, 2007).
Cette analyse, toujours vécue comme un pis-aller ou la dernière alternative au
désengagement de l’Etat, n’est ainsi jamais intégrée à un projet dont la mise en œuvre,
quelle repose sur un choix de politique publique ou réponde à une demande que l’on peut
englober dans un processus de commercialisation, devrait correspondre au schéma
suivant :Décision d’investissement Décision d’attente
On peut tout à fait admettre que les différentes étapes ne soient pas pour autant
figées et aisément penser que le choix politique retrouve le premier niveau et contribue à
créer et à conduire une politique patrimoniale. Il s’agira simplement d’en trouver la
justification qui, si elle se fonde sur les ressorts classiques du patrimoine (intérêt général,
mémoire, construction sociale), devrait alors être entièrement prise en charge par la
collectivité et ne pas décliner de justification économique, ne pas véhiculer d’idée de
rentabilité. En revanche, si les décideurs affectent, comme on le voit de plus en plus
souvent, pour mieux le justifier, de donner à cet investissement un caractère raisonnable
et non plus affectif, ils devront tout d’abord s’interroger sur la réalité commerciale de leur
offre. Ensuite, il faudra évaluer la possibilité de faire déplacer des vacanciers, avant tout
attirés par la plage ou les lumières de la fête, et de les intéresser à un hypothétique
sentier des fontaines ou des moulins…
Cela suppose que l’on se préoccupe un tant soit peu des « utilisateurs futurs » de
ce patrimoine. Il ne semble pas que cette interrogation soit présente au moment de la
décision mais plutôt qu’elle apparaisse a posteriori, lorsque tout à été fait. L’exigence
d’une indispensable rentabilisation, la mise en avant de l’impérieuse nécessité
économique constituant un alibi prêt à être servi dans un éventuel processus de défense
ou de reconquête électorale va justifier l’investissement et couper court à toute
interrogation sur la justesse de l’investissement (Greffe, 1990).
Quelle demande ?
Le patrimoine est généralement considéré comme un élément important de
l’attractivité des territoires touristiques. Souvent assimilé à un tourisme culturel, donc haut
de gamme, il bénéficie logiquement d’une certaine aura parmi les décideurs, qui en
l’opposant au tourisme de masse, de manière souvent caricaturale, espèrent ainsi retirer
les fruits d’une politique sans en subir de désagréments.
Les territoires d’étude, comme beaucoup d’espaces ruraux ne sont pas des
destinations touristiques à part entière (on décide de venir en Corse et non en Costa
Verde). A partir de là, deux options sont possibles :
- soit la Corse est vue comme une destination avant tout balnéaire, et les circuits
ou visites proposés permettront simplement d’attirer une clientèle classique qui souhaite
durant son séjour voir autre chose : on resterait sur un produit accessoire et marginal,
permettant peut-être s’il est bien distribué d’accroitre le niveau de revenus d’une partie de
la population ou de lui assurer un complément permettant de passer l’hiver.
- soit la Corse, comme d’aucuns semblent le souhaiter, veut développer une
nouvelle image et se construire un avenir patrimonial permettant d’attirer sur ce segment,une autre catégorie de touristes, avant tout intéressée par ce bain culturel et la noblesse
du produit. Si c’est l’axe choisi, il faut essayer de répondre à la double interrogation
suivante : la Corse est-elle vue comme une destination patrimoniale et donc les choix
d’investissement territoriaux peuvent-ils se justifier à l’aune de cette demande ?
5L’étude diligentée par l’Agence du Tourisme de la Corse (ATC) en 2005 pour
connaître les facteurs d’attractivité de la destination, et dont certains éléments sont
résumés dans le tableau ci-dessous, précise un peu cette interrogation :
Pour 62% des touristes interrogés, la Corse, c’est la nature avant toute chose, le
patrimoine, même s’il n’est pas ici défini, ne semblant intéresser que 12% des personnes
sondées.
Une première analyse de ces résultats devrait nous inciter, à refuser toute forme
d’investissement à caractère patrimonial, puisqu’il semble qu’il y ait quelques difficultés à
le valoriser ; la clientèle potentielle ne représentant qu’un faible pourcentage de visiteurs,
la très grande majorité de ceux-ci, ne conçoit la Corse que comme une destination
balnéaire à l’environnement encore préservé. Mais une lecture plus fine permet aussi de
mettre en exergue une certaine « sensibilité patrimoniale de la demande » qui peut laisser
espérer son accroissement dans le cadre d’une politique de valorisation. Reste à préciser
ce que recouvre ici le terme de patrimoine : on s’étonnera tout d’abord de cette distinction
artificielle entre nature, paysages et patrimoine. Elle ne correspond à rien, sauf à
considérer que seul le patrimoine monumental est monnayable sur le plan touristique et
donc bien sûr, digne d’intérêt. Or en pratique, l’accès à bon nombre de sites remarquables
est payant (AFIT, 2000), au moins au travers de la fourniture de services annexes, tels
que le parking…
En Corse, la communautarisation de l’espace naturel à toujours freiné ce type de
politique et donc les territoires ruraux, en dehors de quelques exemples isolés, ne
disposent pas du potentiel nécessaire pour assoir leur politique. Au-delà des opérations
ponctuelles entreprises, rénovation, entretien de sentiers, ces communes rurales doivent
donc mettre en avant des éléments immatériels (identité, culture) et matériels
(gastronomie) bien sur présents dans toute l’île, mais sur lesquels, ils revendiquent une
certaine authenticité due à leur isolement.
Vivre du patrimoine, c’est donc ici espérer, parier que les touristes voudront aller à
la rencontre de cette différence et que ce mouvement sera suffisamment marqué pour
inciter à la création d’entreprise de services (location, loisirs, entretien, hébergement,
restauration). La difficulté à rentabiliser une culture rend plus nécessaire encore la
nécessité de réfléchir aux conditions de développement d’une offre patrimoniale localisée.
Des choix techniques mais aussi politiquesLes décideurs devront tout d’abord faire des choix techniques, dont les critères
d’objectivité sont parfois mal appréciés au regard de l’urgence de certaines situations,
voire de l’emprise du caractère affectif ou d’un travail de mémoire plus vivace chez
certains que chez d’autres. Au-delà de ces écueils, qui tiennent avant tout à l’absence de
normes et d’indicateurs pour le patrimoine rural, la réalité économique n’est jamais
l’élément fort des dossiers de réhabilitation.
Il faut pourtant bien intégrer que pour la plupart des lieux et espaces qui ne
peuvent être identifiés au premier chef comme des destinations culturelles (la Corse n’est
pas l’Egypte, ni le Val de Loire), l’objet patrimonial reste pour des raisons techniques et
économiques un produit accessoire dont on profitera de quelques heures à quelques jours
dans le cadre de l’organisation d’un séjour. Ce caractère volage de la demande risque
d’affecter l’économie d’une opération qui n’aura par essence aucune retombée économie
directe (qui paiera pour visiter un moulin, une fontaine ?) sauf à la structurer dans une
organisation plus générale de la chaîne touristique ou dans la vente de produits dérivés
(prestations d’hébergement, de restauration). On est donc ici dans une rentabilisation
indirecte d’une part, souvent difficile à évaluer et risquant d’autre part de générer une
nouvelle fracture entre ceux qui en tirent partie financièrement et ceux qui doivent se
contenter d’une plus value culturelle ou esthétique.
La rentabilisation forcenée des atouts territoriaux, l’intégration d’une logique
concurrentielle qui doit justifier certaines opérations locales se heurtent encore, sur un
plan maintenant plus politique, à l’articulation d’un espace qui voit ceux qui disposent des
hébergements ou des lieux de restauration « profiter » de l’effort des autres. Les logiques
de boutiquiers nuisent considérablement au développement d’une politique de valorisation
du patrimoine local qui supposerait, avant tout, une action concertée sur un espace élargi.
2. Quelles stratégies pour un développement
touristique patrimonial ?
Les remarques précédentes conduisent à une interrogation sur le niveau pertinent
d’intervention pour développer un projet à caractère patrimonial : faut-il raisonner au plus
prés des lieux et de la population ou imposer une vision plus large qui retrouverait une
certaine cohérence financière mais s’éloignerait des acteurs ?
Pour poser le débat de manière plus pragmatique, il convient de se demander si
dans un espace rural offrant un patrimoine aussi diffus, la commune est l’échelon pertinent
d’action. Au regard des efforts à entreprendre et sauf pour celles qui disposent tout à la
fois d’atouts et de moyens financiers et humains, il semble que non, sauf à développer
des stratégies d’alliances permettant d’inscrire les forces locales dans une appréhension
globale.
Nous distinguerons deux approches actuelles du problème, pour privilégier en
conclusion un nouveau mode d’intervention.
Une stratégie marketing : la complémentarité
Elle apparaît dans la construction d’office de pôles ou de contrats de Pays. Elle
vise, au travers de ces territoires de projet, à développer une offre plus large, à proposer
aux visiteurs un vaste marché que l’on aura identifié et normalisé en fonction de ses atouts
et des évolutions de la demande.Cette exigence territoriale minimale permettra, on l’espère, de rentabiliser les
investissements et de disposer d’une synergie commerciale.
La construction fondée sur une base contractuelle et une vision utilitariste du
patrimoine doit encore agréger les acteurs du territoire autour d’axes de développement,
généralement recentrées sur la nature et la culture. Son fonctionnement repose sur une
base participative, tenant compte du poids respectif de chacun au regard du fait
touristique et patrimonial. Ce nouveau mode de gouvernance, même réduit à une
compétence, risque de se heurter aux visions traditionnelles encore en vigueur sur le
territoire.
Sa réussite suppose donc tout à la fois l’investissement d’un leader local, d’un
véritable entrepreneur territorial capable d’imposer sa vision, de dépasser les
contingences locales pour dégager un intérêt patrimonial localisé mais aussi l’affirmation
de contre pouvoir associatif ou autres qui doivent, dans le contrat initial, disposer des
moyens de s’exprimer et d’imposer des espaces de vie pour une vision non marchande du
patrimoine.
Une stratégie administrative : la coopération
Elle naît de la répartition des compétences touristiques imposée par l’article
L.1111 du code du tourisme qui prévoit que « l’Etat, les régions, les départements, les
communes sont compétentes dans le domaine du tourisme et exercent ces compétences
en coopération et de manière coordonnée » (Bouin, 2008).
Cette affirmation légale laisse très certainement entendre que les choses ne sont
pas aussi naturelles que l’on voudrait le dire et les collectivités peuvent donc choisir
d’inscrire cette coopération dans un cadre organisé facilitant le développement de projets
communs. Les établissements publics de coopération intercommunale vont ainsi
généralement bénéficier de l’attribution de la compétence tourisme, et très souvent mettre
en œuvre, dans le cadre du mandat reçu, une stratégie patrimoniale.
Ce choix caractérise la Haute Corse puisque tous les établissements publics de
coopération intercommunale, disposent de la compétence tourisme (alors qu’au niveau
national, elle ne concerne que 64% d’entre eux). Cela démontre déjà l’importance du
tourisme dans l’économie locale et devrait permettre de concrétiser des actions qui
échappent, en partie au moins, aux critiques précédentes. Mais cette unanimité juridique
souffre malgré tout d’une approche classique du patrimoine qui nuit à son efficience. Cela
se traduit souvent :
- par une addition des interventions patrimoniales, sans véritable cohésion globale
qui conduit à une interrogation sur leur légitimité,
- par une distinction entre les interventions touristiques et patrimoniales,
contribuant à rejeter le patrimoine au ban de l’économie faute d’un rapport rapide ou
suffisant.
Ces stratégies souvent uniquement fondées sur la volonté de réduire les dépenses
publiques ou de transformer le patrimoine en produit marchand vont rapidement produire
leurs propres limites. Lors de nos travaux sur le terrain, les élus, leurs adjoints ou même
parfois les responsables d’associations, lorsqu’ils s’interrogeaient sur la possibilité de
valorisation de tel ou tel bien, lorsqu’ils nous demandaient conseil quant à la réhabilitation
de tel autre, développaient un sentiment de propriétaire détenant un capital qu’il s’agissait,
une fois réhabilité, de faire fructifier. Il était d’ailleurs difficile de leur faire intégrer la
nécessité d’une coopération élargie, voire d’un partage des fruits.
L’échec de la création d’un pôle touristique ayant pour centré sur le village d’Alériadémontre l’inanité de ce type de raisonnement. Ce projet regroupant 17 communes et
environ 5000 habitants échouera faute de volonté de coopération entre les édiles des
deux plus importantes communes, l’une disposant des ressources patrimoniales
permettant d’y greffer une véritable économie touristique (artisanat, commerce, village
d’artiste, écomusée), l’autre disposant de l’essentiel des hébergements (près de 11 000
lits), et refusant de mettre en commun la taxe de séjour.
Cet échec exemplaire d’une coopération, impulsée par la Collectivité territoriale,
pour rationaliser les aides et subventions, démontre déjà les limites d’une politique
imposant une organisation qui ne ressort pas vraiment de la volonté des résidents. Il
traduit encore toute l’ambiguïté d’un développement touristique fondé sur la propriété d’un
patrimoine perdant sa vocation de construction sociale et devenant un élément de division.
Conclusion
Que répondre à l’interrogation initiale ? On peut dire que généralement lorsqu’à un
projet de développement est associé un objectif de rentabilité et à un gain rapide, le risque
est grand de voir ce patrimoine considéré comme un actif, comme du capital, qui doit
donner des fruits utilisables à court terme. Il risque alors de devenir un élément d’un
processus électif et doit être utilisé de la manière la plus intéressante pour la communauté
qui à la chance d’en disposer.
L’instauration d’une économie patrimoniale, associant intérêt public et
entreprenariat, nécessite donc d’inventer de nouvelles formes d’action et de gouvernance :
- elles doivent s’appuyer sur un projet territorial pour préserver les synergies, éviter
tout effet de dilution et dépasser ces visions de « petits propriétaires ».
- elles devront en outre intégrer une approche sociale ou solidaire du patrimoine,
susceptible à l’égal de l’économique de justifier certains projets et investissements.
Ceuxci devraient d’ailleurs, et cela pourrait être la condition de l’accord de subvention ou même
d’un accompagnement technique, être intégrés dans un projet plus vaste, tel que pôle
d’excellence rural, contrat de pays ou même entreprise du patrimoine vivant. Ces
éléments seraient le gage d’un consensus plus large ou de la solidité d’un investissement,
offrant de meilleures garanties à la pérennité ou l’utilité du projet.
Notes
Nous nous interrogerons ici uniquement sur les investissements réalisés par les
communes et communautés de communes.
Bietry-Rivière E., « Lascaux et sa vallée luttent pour ne pas mourir », Le Figaro,
2627 juillet 2008.
Il s’agit d’opérations portant essentiellement sur ce que l’on appelle le petit
patrimoine c’est-à-dire la réhabilitation de fontaines, fours, mais qui peuvent parfois
porter sur des opérations plus lourdes, maisons, églises, usines…
En ligne sur le site de l’ATC, cf. www.visit-corsica.com.Bibliographie indicative
AFIT, Sites naturels, contribution du tourisme à leur gestion et à leur entretien,
Paris, 2000.
Barrère C., Barthelemy D., Nieddu M., Vivien F.-D., Réinventer le patrimoine. De la
culture à l’économie, une nouvelle pensée du patrimoine ? Paris, L’Harmattan, 2005.
Bouin F., Les collectivités territoriales et le tourisme, droit, économie,
environnement et développement durable, Paris, Le Moniteur, 2008
Chevallier D., Chiva I., Dubost F., « L’invention du patrimoine rural » in Vives
campagnes, le patrimoine rural projet de société, Paris, Autrement, 2000.
Dibie, P., Le village métamorphosé. Révolution dans la France profonde, Paris,
Plon, Coll. « Terre humaine », Plon, 2006.
Furt J.-M., Michel F., ed., Tourismes et identités, L’Harmattan, 2006.
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Dimensions ludiques et identitaires de
l’expérience culturelle et muséale
Rachid Amirou
Professeur des universités, Université de Perpignan
Il s’agira de plaider pour une certaine « gratuité », non seulement économique,
mais éthique et phénoménologique dans l’expérience esthétique ; en d’autres termes : le
1ludique , le « divertissement », tant décrié, a paradoxalement une fonction
psychosociologique structurante dans la démarche du visiteur d’un musée ou d’une
exposition. Cependant, nous modérerons le propos pour ne pas faire de cette notion de
« jeu » la panacée pour une bonne démocratisation de la culture. Et pour éviter
d’encourager une « disneyisation » des musées. Notre propos est de réhabiliter la notion
de jeu chère à Roger Caillois, en d’en faire un outil de compréhension de l’expérience du
visiteur, et de l’expérience esthétique en général.
Diverses acceptions du jeu peuvent lui ôter tout caractère désintéressé et
structurant psychiquement. L’imaginaire ludique est quelquefois réduit à une série de
recettes et de formules toutes faites, et ce depuis longtemps dans l’univers des parcs de
loisirs, et depuis peu dans le monde de la muséologie. C’est à cette « réduction »
sémiologique de la notion complexe et riche de « jeu » que cet article entend s’opposer.
Nelson Goodman estime que les œuvres participent à l’organisation et à la
réorganisation de l’expérience, et donc à la fabrication et refabrication de nos mondes.
2Pour Goodman une des misions du musée est celle d’être le lieu d’expériences . Comme
toute expérience, l’expérience de la visite dans un musée, notamment de la part de
touristes, n’est pas directe et immédiate mais elle est culturellement médiatisée.
Cela étant, le musée actuel est relativement peu conçu comme un espace de
l’expérience – au sens d’expérimentation, du tâtonnement, de l’essai et de l’erreur –, il
demeure le lieu de la précision, du sérieux, de l’érudition et du détail maîtrisé. Quant à la
notion de jeu qui est quelque peu galvaudée, elle consiste souvent en une série de
recettes toutes faites proposées par des enseignants. Cela dénote une conception
particulière, appauvrie et restrictive de la notion de jeu.
De nombreuses situations nous incitent à penser que le divertissement
3contemporain s’éloigne de plus en plus du « jeu », au sens de jouer (playing ),
d’expérimenter, de vivre une expérience prenante et gratifiante en soi, autrement dit
renvoyant au processus lui-même, mais se présente plutôt comme une série de formules
imposées.
Jouer, on tentera de le montrer, consistera ici à créer un espace intermédiaire entre
l’art et le corps, entre le vu et le su, entre visiter et être visité par un affect, une émotion.
C’est donc cet espace de l’entredeux, de l’expérience culturelle, qui est créé entre l’objet
et le visiteur qui permet l’émergence du sujet regardant : cet espace mental par la latitude
ludique qu’il autorise permet le passage du jeu au je, de l’expérimentation à l’affirmation
d’un regard esthétique. Il est ainsi structurant psychologiquement et esthétiquement. Sans
vouloir être exhaustif, on pourra indiquer à travers un exemple que les sociabilités
ludiques générées par une visite ou une interprétation peuvent structurer positivement