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Le Roi des Archers

De
176 pages

Le vieil Alfred Demeester est un homme d'un caractère bourru. Tisserand à Roubaix, c'est aussi le roi des archers, c'est-à-dire qu'il est champion de tir à l'arc, sport très populaire en Flandre. Veuf, il a dû élever ses deux filles tout seul. La plus jeune est une institutrice laïque dévouée et sans histoire. L'aînée Adéline va déshonorer son père en laissant son mari, un ouvrier alcoolique et violent. Adéline abandonne aussi sa fille Claire, une adolescente innocente qui sera recueillie par le Roi des archers. Claire va-t-elle réussir à persuader son grand-père de pardonner à sa fille ? Ce livre raconte, avec précision, le chemin de misère et de réconciliation d'une famille. Des gens humbles et pauvres, mais pétries de fierté et de traditions, une famille ancrée en Flandres, entre France et Belgique. Ce roman est l'un des derniers ouvrages de René Bazin, publié en 1929. Dans ce roman social, l'auteur décrit avec réalisme les conditions de vie d'alors, dans le milieu ouvrier textile, de la Région du Nord et des Flandres. L'auteur : René Bazin aimait retranscrire la « majesté des souffrances humaines ».


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René Bazin

 

 

Le Roi des Archers

 

 

Roman

 

 

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I. L’estaminet de la belle aventure

 

– Après toi, mon Empereur !

– Mais non, Sire, mais non ! tu es le plus âgé : passe devant !

Et ils entrèrent, le Roi le premier en effet, l’Empereur le second, c’est-à-dire Alfred Demeester, tisserand, et Arthur Vincke, trieur de laines. Quiconque a manié l’arc connaît cette rue montante, à Roubaix, et la maison blanche, peu élevée, qui n’est, en façade, que l’estaminet de la Belle Aventure, mais où s’allongent, en arrière, l’une au-dessus de l’autre, deux salles pour les jeux : la salle des « bouleurs » au rez-de-chaussée ; au premier étage, celle des archers.

Les deux hommes ne se ressemblaient guère ; et, n’eût été leur commune passion pour le noble jeu, les raisons qu’ils avaient d’être amis n’apparaissaient point. À les voir, par exemple, assis l’un en face de l’autre, devant une table du café, les deux bols de jus noir fumant entre les deux poitrines et les deux visages – ils aimaient cet encens -, le contraste était même éclatant.

L’Empereur avait encore quelque jeunesse. Très grand, mince au bas des côtes, les hanches droites, cavalier qui n’était jamais monté à cheval, fait pour les belles armures et qui, guerrier, n’avait jamais porté que le sac et le fusil, au temps des tranchées de l’Artois, Arthur Vincke, avec sa figure en lame, ses yeux noirs, ses moustaches relevées, sa barbiche allongeant le visage, ressemblait à certains personnages des tableaux où Franz Hals groupait les dignitaires de quelque guilde flamande, à ceux auxquels vont bien le feutre et le justaucorps, aux puissants ouvriers-maîtres des villes artisanes, si fiers de leur métier.

Plus âgé, Alfred Demeester n’avait pas cette allure. De belle taille, lui aussi, solide, musclé, la poitrine large, il voûtait un peu, en marchant, ses épaules, courbées au long des jours sur la machine. Il avait des cheveux plats et tout blancs, qu’il s’efforçait encore de séparer par une raie, bien qu’ils fussent peu nombreux au sommet du crâne ; il avait de longues moustaches tombantes et le menton rasé. En étudiant son visage, on eût découvert que les traits étaient réguliers, et que les yeux, d’un vert léger, prenaient vite un singulier éclat, une expression de colère, de défi, en tout cas de volonté. Mais cette régularité des traits n’était point ce qu’on observait d’abord, parce qu’ils étaient épais. La première impression que donnait le visage du vieil ouvrier roubaisien était celle de la force patiente, qui peut s’émouvoir et devenir brutale, de la droiture de cœur et de la simplicité. On citait Demeester comme un des doyens des tisserands de Roubaix. Ceux qui le rencontraient, marchant à fortes enjambées, sans lunettes et sans canne, n’auraient pu croire, cependant, qu’il avait passé la soixantaine. On le disait fidèle à la maison Lepers-Hooghe : il n’était qu’habitué, depuis une quarantaine d’années, chez ses patrons. Hiver comme été, il s’habillait de vêtements gris ; par temps de brume ou de glace, il tournait deux fois, autour de son cou, une écharpe de laine que l’usage, le brouillard, la pluie, la fumée, avaient réduite à l’état de cordage amolli et rendu semblable, pour la couleur, aux mousses, mouillées et mortes, qu’on aperçoit au pied des arbres, vers la fin de l’automne.

– Il fait bon ici ! dit-il, en pliant ce long cache-nez, qu’il posa sur une chaise voisine.

Comme Arthur Vincke ne répondait pas, Demeester versa, dans le café, le contenu d’un petit verre d’eau-de-vie, et, levant sa tasse, reprit :

– À la tienne, mon Empereur !

– À la tienne ! répondit Vincke, en commençant de boire, lui aussi.

Il se passa une ou deux minutes, pendant lesquelles le trieur de laines et le tisserand accueillirent en silence et méditèrent cette chaleur, que le café de la Belle Aventure versait dans leurs estomacs, leurs poitrines, et jusqu’au bout de leurs doigts. Et comme le grand trieur de laines, en buvant, regardait obstinément la fenêtre, par-dessus la tête de Demeester, celui-ci se détourna à moitié, et considéra de même les vitres qui séparaient de la rue la salle de l’estaminet. Elles barraient le chemin au brouillard, qui coulait le long du verre avec lenteur et il n’eût pas fallu beaucoup d’imagination pour se figurer que c’étaient là les hublots d’un navire en marche, et que l’on voyait passer, léchant les vitres, de véritables crêtes de lames, vivantes, guetteuses, cherchant à entrer. Il y avait longtemps que le jour était mort. À la fin de l’automne, comme on était alors, les harenguiers, les cargos, les longs courriers, bien peu après quatre heures du soir allumaient leurs feux de position et, à la même heure, ils s’illuminent aussi les magasins de Roubaix, de Tourcoing, de Lille, et de toutes les provinces riveraines de la mer brumeuse. On ne pouvait même deviner les maisons d’en face, dans la rue. Mais les lampes électriques de la Belle Aventure éclairaient vaguement le nuage en mouvement : quelque chose y luisait par moments, gouttes d’eau, parcelles de charbon touchées par la lumière. La nuit, devinée ainsi à travers les vitres, donnait l’impression de l’espace, du froid, d’une ombre mouillée, dont on était sauvé. Vincke et Demeester étaient comme des marins qui se retrouvent, après le quart, dans le magasin aux filets, dans la cambuse, n’importe où, au chaud. L’idée des jours d’été vint, par contraste, à Arthur Vincke.

– Le temps reviendra, cependant, Demeester, pour le tir à l’oiseau.

– Oui, après les durs mois, ça revient.

– On voit clair entre midi et trois heures.

– Quelquefois plus longtemps.

– Alors un verre de bière fait plus de bien qu’une jatte de café.

– Les archers relèvent la perche, ceux qui ont une perche et un pré.

– Il y a des concours de pinsons, reprit l’Empereur.

– Les pigeons volent, répliqua l’autre, qui était amateur de lancers de pigeons.

Pour eux, l’été tenait dans ces jeux-là et dans la ville. Leurs propos étaient de citadins. Mais le tisserand, en parlant des archers qui relèvent la perche, avait son idée. Il y revint, après avoir observé deux groupes de clients qui se tenaient à l’autre bout de la salle, et n’appartenaient assurément à aucune compagnie d’archers des environs : ni à celle des Amis réunis, ni à celles des Francs-Tireurs, de l’Union du Bas Chemin, des Archers du Moulin, ou du Pinson d’Or, qui sont de Roubaix, ni à cette compagnie dont Arthur Vincke était la gloire, la Société du Beau Bouquet, de Mouvaux. Celle-ci était célèbre ; elle avait un empereur parmi ses tireurs ; elle affichait avec orgueil, sur les murs de l’estaminet tenu par M. Ghesquière, un règlement daté de 1827, et où se pouvait lire cette invitation : « Le jour de 1’Oiseau, chaque sociétaire devra faire honneur au Roi, avec une demi-bouteille de vin. » On savait vivre, au Beau Bouquet, on avait la tradition. Arthur Vincke, qui n’avait point quitté son ample pardessus à pèlerine, écarta les deux bords de 1’étoffe tombante, comme s’il avait eu à montrer quelque collier de vermeil ou d’argent, gagné au concours. Mais on ne vit qu’un veston bleu, de bonne coupe, orné, à la boutonnière, du ruban de la croix de guerre, une cravate bien nouée sur un faux col glacé à l’américaine.

– Je suis venu ce soir, dit-il, pour voir si tu n’as rien perdu de ton coup d’œil.

– Je ne le crois pas, riposta l’ancien. Je n’ai pas ta vitesse : mais je ne tremble pas. Nous allons tirer au berceau. Tu jugeras.

– Ce n’est pas aussi difficile que l’oiseau !

– Sans doute, mais qui met dans le blanc a des chances d’abattre l’oiseau-maître.

– Je pense au grand concours d’été.

– Moi aussi.

– Être roi ; deux années de suite, c’est bien, Demeester, mais, la troisième fois, c’est la grande, celle qui donne le titre que je porte. Je te veux empereur, toi aussi !

– Tu es un ami !

– Nous serons deux empereurs, dans Roubaix...

Il baissa la voix, qu’il avait sonore.