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Ange movie

De
256 pages
Parce qu'il se sait condamné, Nathan ose enfin devenir celui qu'il est : un fou, un Homme, un maître. Avec l'aide d'un ange facétieux, cinq autres personnages le suivront lors de son dernier voyage. Ange movie est un roman quantique où chaque récit, chaque voix, chaque "tesselle", recomposent la mosaïque blanche de la vie. Un récit choral sur fond de road movie où chaque chose est à sa place.
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Virginie Durand
A n g e
Movie
Le médecin m’a regardé, a tenté, je crois, de discerner quelque chose
en moi qui ressemblât à de l’intelligence, de la foi ou de la lucidité,
a dû y voir tout cela puisqu’il a décrété après deux secondes d’éva-
luation : « Je vous arrête. » (comme s’il était fic et moi, meurtrier) ;
« Une chimiothérapie ne servirait à rien, une radiothérapie vous
fatiguerait », suivi d’un phénoménal : « Proftez de la vie ! »
Parce qu’il se sait condamné, Nathan ose enfn devenir celui
qu’il est : un fou, un Homme, un maître. Avec l’aide d’un ange
facétieux, cinq autres personnages le suivront lors de son dernier
voyage. Jusqu’à son ascension – ultime retournement… A n g e
Ange Movie est un roman quantique où chaque récit, chaque
voix, chaque « tesselle », recomposent la mosaïque blanche de la
vie. Un récit choral sur fond de road movie où chaque chose est Movie
à sa place. Ange Movie ou le réenchantement de notre monde…
Roman quantique
Virginie Durand, par ailleurs scénariste et
enseignante à Paris V-Sorbonne, navigue en
esouriant entre Paris et la 11 dimension. C’est
avec délectation qu’elle se joue des croyances et
désirs de ses personnages, toujours fantasques.
Elle signe avec Ange Movie son cinquième
livre, comme d’habitude, joyeux et profond.
ISBN 978-2-343-00500-3
25 €
HC_PF_DURAND_ANGE-MOVIE.indd 1 16/04/13 17:27
A n g e
Virginie Durand
Movie


ANGE MOVIE

Roman Quantique




Virginie Durand



ANGE MOVIE

Roman Quantique





























































Du même auteur


Les métiers de la communication d’entreprise, PUF, 1999
Emma Rovski (roman), Le Moine Bourru, 2000
Place Assise (roman), Artistfolio, 2009
Miettes de Crabe (récit), Artistfolio, 2012





























© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00500-3
EAN : 9978-2-343005003





A Jacques, mon amour de fil à plomb,

A mes trois miracles, Pikachu, Toine et Docteur No,

A mes proches, parents, amis, voisins, lecteurs
et autres compagnons ; ils se reconnaîtront,

A tous les « vivants » croisés dans cette dimension,
à ceux aussi, rencontrés au-delà,

A mon chat Video, croqueur de poussins-nains,

A tous ma gratitude de la contribution.




Les phrases en italien ont été traduites par Jean Younès.















































PROLOGUE


« L’origine est devant nous. »

Heidegger


L’ANGE

Je suis l’ange farceur.
C’est moi qui souris, qui gêne, picote,
démange, bouscule, bascule, retourne, transmute,
agis, polis, finis.

Je suis l’ange farceur !
Et aussi le beau parleur, l’adorable délateur, le
cisailleur de chaînes, le terrasseur de dragon, le très
haut-le-cœur, l’alchimiste quantique de vos peurs.

Je suis l’ange farceur. Je suis l’ange farceur !
L’immense blague cosmique, le rire fou
éternel, le clin d’œil de Dieu, le chamboule-Grand-
Tout, c’est moi ! C’est moi : je suis.

Je suis ? J’en ai toujours ri, j’en ris en retour,
j’en ris d’avance.




9












VENDREDI, PREMIER JOUR

Papier tue-mouches






















TESSELLE N° 1
Carnet de Blanche


VENDREDI 15 SEPTEMBRE

Banlieue

Dans ces maisons, des femmes qui bercent des enfants ns, des hommes qui frappent des femmes
Dans ces maisons, une ampoule nue au plafond
Dans ces maisons, les bonnes odeurs de la cuisine ns, un jardin et sa grille
Dans ces maisons, pas de voisins
Dans ces maisons, des nuits tranquilles ns, la gare est loin ns au matin, le poing au ventre du quotidien
Dans ces maisons, au matin, le quotidien nauséeux et son poing.



12

TESSELLE N° 2

Lecture de Serge Laroche
Petit manuel de spiritualité
à l’usage des laboureurs


(…) Mais l’Espérance, dit Dieu, voilà ce qui m’étonne moi-même
Ça, c’est étonnant.
Que ces pauvres enfants voient comme tout ça se passe
Et qu’ils croient que demain, ça ira mieux
Qu’ils voient comme ça se passe aujourd’hui
Et qu’ils croient que ça ira mieux demain matin
Ça, c’est étonnant et c’est bien la plus grande merveille de notre grâce (…)
L’Espérance est une petite fille de rien du tout (…)

C’est cette petite fille pourtant qui traversera les mondes.
C’est cette petite fille de rien du tout,
Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes révolus.

Charles Péguy
Le porche du mystère de la deuxième vertu (extrait)



13

TESSELLE N° 3

Livre de Véronique
Nouvelles des mondes révolus


LES CHAUSSURES DU MARIAGE DE JO (extrait)

(…) Elle dit : « Prenez les chaussures que vous portiez au mariage
de Jo. Et mettez-les tout au fond de votre sac. C’est moi qui prendrai le
cirage. » Les quatre paires étaient en cuir, de couleur noire. Comme
neuves : ils ne les avaient mises qu’une seule fois.
Le soir tombait. Il faisait doux. Ils mangèrent un bocal de foie gras
de 380 grammes. Il n’y avait plus de pain. Les enfants burent une bouteille
de rosé. Elle finit le porto. Elle répéta à plusieurs reprises : « Dans ces
moments-là, faut savoir profiter » et pour une fois, les autorisa à manger
leurs spaghettis avec les doigts.
Après le dîner, elle dit : « Il vaudrait mieux que l’on parte tout de
suite mais on partira demain matin », puis : « Lavez-vous. Y’a de l’eau. »
Dehors il faisait nuit et flammes. On entendait passer les avions. Ils étaient
saouls et repus. Elle ajouta : « Dormez bien. »
En silence, elle prépara ses affaires : la paire de chaussures du
mariage de Jo, des allumettes, leurs papiers d’identité, une pince à ferraille,
un rouge à lèvres, de la grosse ficelle, une Bible, une anthologie de la poésie
française, quelques photos, du savon, ses bijoux, quatre couteaux à viande.
La nuit, elle rêva que son mari n’était pas mort. Ç’aurait pu
l’accabler. Cela la délivra.

Le lendemain matin, Alice, qui avait 12 ans, demanda : « On prend
Elvire ? » Elvire, c’était le chien. Un cocker. Ils étaient en train de
s’empiffrer de chocolat et de gâteaux. Elle répondit : « Evidemment ! »
Elle pensa que la bête leur tiendrait chaud et qu’ils pourraient toujours la
manger en cas de besoin.
14 Elle répartit la nourriture et l’eau dans les quatre sacs à dos. Donna
à chacun sa carte d’identité et un couteau. Elle dit : « Souvenez-vous : à
deux ou à quatre, jamais seul ! » ; « Il n’y a rien de plus beau que de
donner sa vie pour ceux qu’on aime. » et encore : « Douce est la mort à
ceux qui fuient l’indignité. » Elle répéta une seconde fois : « Souvenez-
vous : à deux ou à quatre, jamais seul ! » ; « Il n’y a rien de plus beau que
de donner sa vie pour ceux qu’on aime. » et encore : « Douce est la mort à
ceux qui fuient l’indignité. » Ils répétèrent.

Piou, le petit dernier, qui ne comprenait rien, demanda : « Où on
va ? » Jean, son frère aîné, tenta un sourire : « Au sud… Toujours droit
devant. » Et comme dans le même temps, il rangeait ses clés dans son sac,
elle dit : « Laissez vos clés, ce n’est pas la peine de vous charger. » Elle
ajouta après un temps : « De toute façon, j’ai les miennes. »

Ils observaient les quatre sacs posés par terre dans le salon. « J’aurais
bien aimé prendre la rose de Jeanne », glissa Alice. C’était une vilaine
imitation de rose, une rose grandeur nature, en plastique, que Jeanne avait
offerte à sa naissance, pour décorer sa chambre d’enfant. « Bien sûr… »,
autorisa-t-elle. « Et d’ailleurs, tous les trois, prenez quelque chose, un
souvenir, quelque chose d’inutile, de laid ou qui vous plaît, quelque chose
que l’on ne pourrait pas vendre, qui n’aurait de sens que pour vous. Un
objet de tous les jours pour nous rappeler tous les jours de notre vie. »
Jean prit sa bouteille de parfum ; c’était le parfum que portait son
père. Piou, parti dans la chambre, revint avec un galet ramassé un été, sur
les plages du Nord : on aurait dit un bonhomme avec sa tête en fossile
incrusté et ses courbures rondes évoquant des épaules. Elle refusa : « C’est
trop lourd, prends autre chose. » Et comme les yeux du plus petit se
remplissaient de larmes, que sa lèvre inférieure se retroussait, que son
menton, piqué de points blancs, tremblait : « Prends-le si tu veux. C’est toi
qui le porteras. Il est lourd, c’est vrai, mais il est très beau. Tu as raison,
tu as bien choisi. Je n’ai rien dit. Ne pleure plus. Pas pour ça. Prends-le,
n’en parlons plus. » Elle parlait vite et vite, détourna les yeux.

– Enlève-moi ces sandales !
Elle hurle presque.
ndales !
15 Elle hurle.
– Mais Maman, c’est l’été !
– Je m’en fous ! Enlève-moi ces sandales ! Mets des chaussures, des
vraies !
– Comme celles du mariage de Jo ?
– Ne réponds pas ! Va chercher tes bottes !

Elle inspira en fermant les yeux avant de s’adresser calmement à tous
les trois : « On va marcher, beaucoup marcher. Je veux que l’on m’écoute,
je veux que l’on me croie. »
Ils prirent aussi des cahiers, des stylos, des pulls, une trousse de
secours comprenant notamment des serviettes périodiques. Ils ne prirent pas
d’argent. Elle n’en avait pas.

Elle dit à Jean : « Tiens-toi droit. Je veux que tu sois grand, un
guerrier. De ta tête, pousse le ciel, touche les étoiles. Demeure toujours
ainsi : tenu, debout comme un homme. Personne ne doit se douter que tu
n’as pas quinze ans et que tu mesures un mètre soixante-douze. »
Elle dit à Alice : « Il faut que tu apprennes la débilité. Ton visage
doit toujours rester sale. Quand je te ferai signe, tu loucheras, tu ouvriras la
bouche, tu baveras, tu pousseras de petits grognements. Personne ne doit te
toucher. »
Elle dit à Piou : « Un jour viendra, peut-être, où tu ne sauras pas
quoi faire. Que répondre. Où aller. Tu penseras alors à ce que je t’aurai
dit. Et alors, tu sauras. Après, tu penseras à papa et tu n’auras plus
peur. Personne ne pourra plus te faire peur. »

Elle claqua la porte : « On y va ! » Elle essayait d’être enjouée. Elle
n’y parvenait pas.
C’était la première fois que les enfants sortaient. Ils virent que la rue
était sale, que les poubelles n’avaient pas été vidées, que contrairement à
d’habitude, il n’y avait pas de voitures, ni en stationnement, ni sur la
chaussée, que les volets des maisons étaient fermés, que la clinique, à
l’angle, n’existait plus, façade trouée, que la pharmacie, en face, avait été
pillée. Qu’il faisait très doux, que l’air empestait et que le soleil brillait
malgré la guerre.
16 Un peu plus loin, sur l’avenue, elle s’arrêta et posa son sac à dos.
Elle en sortit la grosse ficelle. Elle la passa grossièrement autour de la taille
de chacun des enfants, vérifia les nœuds, les distances. Elle dit : « Fermez
les yeux maintenant. » En hésitant, ils firent leurs premiers pas à la queue
leu leu, yeux fermés. Piou, qui tenait Elvire en laisse, croyait à un jeu.
Alice éclata de rire. Personne ne sembla le remarquer. Elle égrena son rire
encore sur quelques mètres. La mère marchait en tête. Au loin, gisaient les
premiers cadavres.





*****


Piou mourut le premier. On dénoua la corde autour de sa taille.
Elvire en lécha le sang en remuant la queue. On le déposa devant la vitrine
d’une agence immobilière. Alice laissa sa fleur en plastique. La mère posa
près de lui son galet. « Il est bien comme ça », dit-elle. Elle lui arrangea les
cheveux, couvrit d’un panneau « À vendre, appartement 3 pièces avec
balcon », la bouillie rouge de son ventre. Jean dit : « Ça pue trop. Je veux
ouvrir les yeux. » Il n’avait pas vu mourir son petit frère. Alice approuva :
« C’est complètement con, cette corde ! »
– Il n’a pas souffert… C’est bien. Personne n’est blessé ? demanda
la mère.
Les deux grands firent non de la tête. « Et bien dénouez la corde,
alors… »
Ils se tenaient debout dans la banlieue et le soleil. Libres de mourir
vite et, d’ici là, de rester ensemble (...)



17

TESSELLE N° 4

Récit de l’Ange


Moi, j’aime bien les endroits où il ne fait pas bon s’arrêter.
Non par masochisme (que Dieu m’en préserve…) mais par
facilité : c’est là qu’il y a le plus de boulot. C’est là que tout peut
s’ouvrir, changer, car l’espoir n’est jamais aussi proche des
hommes que là où il en semble totalement dénué.

Franchement, y’a pas idée d’habiter dans cette ville. A Puy-
sur-Courrières. Ils sont trente mille à y vivre pourtant. Presque
autant à la quitter, chaque matin – pas idiots au point d’y rester
toute la journée – et, ironie des hommes, quelques milliers
aussi, à venir y travailler. La stupidité de la race humaine
pourrait m’affliger, j’en ai vu d’autres que moi qui pleuraient du
sang ; me rendre miséricordieux, certains ont le pardon
chronique ; me faire renoncer à moi-même, ô abnégation
sacrificielle : moi, la stupidité de la race humaine m’amuse. Mais
que l’on ne se méprenne pas : c’est un chemin difficile, jalonné
d’aberrations. Comment savoir, comment jauger, quelles
mesures prendre, le nombre de fois où j’ai craint ma propre
bêtise, toutes ces nuits au cours desquelles je me suis fourvoyé,
cette impression d’avoir trompé les étoiles et si peu servi les
hommes puis au matin, les sourires des oiseaux et des âmes
pacifiées ! Parfois, la noblesse du travail bien fait, mon propre
amusement qui devient liesse, et pourtant au lever, les sourires
absents et les cœurs ratés. Tant pis ou plutôt, tant mieux, vive
ces distorsions, que je m’essaie ; vive ces manquements, que je
me plie ; comme ces absurdités me réjouissent, tant elles me
font apprendre.

Tout ça pour dire, sur le mode du constat, que les hommes
de Puy-sur-Courrières – comme tant d’autres du reste, que tous
18 me pardonnent ! – aiment se lever avant le jour, insulter leur
saleté de réveil, dire « dépêche-toi » à leurs enfants, écouter les
mauvaises pubs et les dernières atrocités à la radio, sentir leurs
aisselles avant d’aller se doucher, renifler les chaussettes qu’ils
portaient la veille juste après, répéter encore « dépêche-toi » à
leurs enfants, prendre leur café debout et sans sucre – c’est
meilleur pour la santé –, vitupérer par avance contre la journée
à venir, penser qu’ils aimeraient plutôt dormir ou carrément ne
plus être vivants, hurler une nouvelle fois « dépêche-toi » à leurs
gosses, se presser eux-mêmes, n’avoir envie de rien si ce n’est
de sommeil et de temps, et de manière générale, se forcer à faire
ce qu’ils n’aiment pas faire : les vitres de la cuisine, l’amour
après le téléfilm du soir, les réinscriptions à la piscine, les
réclamations auprès du syndic, les courses chez Leclerc, la
queue à la Poste, leur lit chaque matin, la dinde aux marrons à
Noël, le régime juste après, sans compter les chichis et bien sûr,
la guerre.

Les hommes, les Puysains-Courriérois, les Philadelphiens,
les Balinais, les Corréziens, les Ortöcks, les Bangladais, les
Pakashis, les Toulousains, les Peuls, les Brésiliens, les
Tchouktchens, les Oranais, les Brazzavillois, les Ouroumtsii,
tous, s’obligent. C’est vrai que cette allégeance de devenir
m’amuse mais au fond, je n’aime pas ça ! Tant d’énergie
dévoyée, cette vie qui, promise ailleurs, pourrait forcir, gagner.
Quel gâchis ! Les hommes sont si puissants. S’ils savaient…

Ce jour-là, il était tôt encore, c’était une belle journée de
septembre. Une de ces journées à serrer le ventre des écoliers
tant elle leur rappelle la douceur de l’été.
La gare de Puy-sur-Courrières est comme les autres gares
de RER : enfoncée dans la terre de toute sa laideur, couchée sur
ses rails, pétrie de tunnels. Les quais, rompus à la lumière du
jour, longs mais dépeuplés, offraient à cette béance leurs
panneaux publicitaires chaleureux et souriants, éclatants
d’hospitalité, personne pour les voir, et leurs annonces de haut-
parleur, une voix compétente, presque humaine, des numéros
19 annoncés, des villes et des heures, des destinations, des départs,
personne pour y croire : les hommes passaient.

Il y avait là un grand blond qui ne souriait jamais (dans sa
bouche, depuis l’enfance, les canines d’un petit chien, il ne
souriait jamais de crainte que l’on se moquât de ces dents de
lait), un grand blond qui avait deux enfants (Paul et Rémy, 5 et
12 ans), une mère savoyarde, un père notaire, une femme timide
qui se nourrissait de forums sur Internet (« Comment lui dire ce
que l’on voudrait qu’il sache? », « La rentrée au CP, ça se
prépare ! », « Réalisez votre propre adoucissant à base de
vinaigre blanc »), un boulot (le même depuis 15 ans, une idée
lancée en l’air un soir de beuverie avec Julien ; une boîte qui,
depuis, marchait plutôt bien), venait juste de s’acheter une C 5
et pour la première fois de sa vie, une crème de soin contenant
un autobronzant. Il était trop semblable à tant d’autres (par
exemple le type, là, sur le quai, un peu plus loin, qui portait un
chapeau gris, même scénario à part le chapeau gris, moins de
cheveux, 3 ans de plus, une mère corse, un père restaurateur, un
divorce en cours, un seul enfant et non deux, pas de crème de
soin mais une épilation du torse), oui, ils étaient trop semblables
tous les deux, lui le grand blond et lui, le chapeau gris, tellement
lisses et ressemblants, que je les laissai. Qui étaient-ils ? Je ne
peux me pencher sur ceux qui ne se posent cette question. Je les
laissai à leur indigence. Leur vie toujours pas déballée. Le
cadeau qui reste sur la cheminée. Dommage. Je les abandonnai
à leur invisible Noël. Je dois moi aussi – c’est ma part humaine
– faire des choix, décider. Il faut qu’on me demande, qu’on
m’invoque, qu’on m’arrête. Mais ces hommes, immobiles et
muets, passaient.
Les hommes passaient, combustibles et cendres. Les
femmes et les enfants passaient.
Une qui s’appelait Pascale, qui tenait son enfant par la
main, qui ne le regardait pas, qui ne lui donnait ni la main, ni
d’amour, et cet enfant, qui s’appelait Camille, pas un prénom de
garçon, pas un prénom de fille, ne savait jamais, s’il était pris ou
non, vu ou pas, emmené quelque part ou débarrassé de quelque
20 chose, s’il était éveillé ou mort, ici connu ou autre part égaré, si
le futur était annoncé ou si sa vie était déjà accomplie. De cette
errance d’enfant, cette terre sans homme et sans pays, il ferait
quelque chose, de la recherche, un laboratoire à Boston, de la
recherche appliquée en microbiologie, ç’aurait pu être autre
chose mais cela sera ça : programme SVT de cinquième, un
éclair de feu dans cette désolation de collège, la classe de Mme
Eitent, chapitre 12, nous sommes en mars 2021, le 26 mars, et
ce jour-là, quand Mme Eitent prononce pour la première fois ce
mot « microbiologie », le monde se fend sous ses pieds, il voit
ses yeux sombres, ils semblent ouverts pour lui, elle lui dit
d’ailleurs : « Et toi, Camille, tu sais ce que c’est, la
microbiologie ? », et lui qui répond : « Non, mais ça me plaît
comme mot microbiologie. » et elle, alors, de rire avec indulgence,
la sœur pauvre de l’amour, et lui, alors, de reconnaître cette
petite sœur que sa mère ne lui a jamais donnée, l’aimer, aimer la
femme, aimer la microbiologie, aimer la femme et la
microbiologie, aimer cette matière, et lui, alors, de remplir cette
matière de tout ce que jusqu’à aujourd’hui il n’avait ni vécu ni
compris : sa vie.
La souffrance est notre alchimiste. Pierre philosophale de
nos destins. Je dis « notre alchimiste » et « nos destins » car cela
vaut pour les hommes comme pour les anges. Les cailloux dans
nos chaussures n’ont qu’une seule fonction : celle de nous faire
avancer. Attention avant de les jeter, de regarder au plus près ce
dont ils sont faits. Idiot, tu t’apprêtais à jeter un diamant. Cela
peut paraître cruel mais je laissai Camille à son caillou –
quintessence à venir. Je le savais : il deviendrait Homme de
bien. Dieu compte les larmes des enfants.

Les hommes passaient, et passaient encore, arpentant le
quai, faisant tous semblant, croyant agir. Attendant un train et
non leur devenir, dans la confusion de leurs peurs et non dans
la profusion de Nos promesses. Tristesse de passer, en-dessous,
plus loin ou à côté et d’ignorer cette immobilité qui nous rend à
nous-mêmes ! Je comprenais qu’ils puissent ici, en ce matin, être
assaillis par cette nostalgie d’enfance, quelque chose perdu, une
21 maison de famille cédée par un notaire, une ferme en Picardie,
un chalet à Thuirens ; un objet cassé, un tourne-disque ou un
porte-crayons avec écrit dessus « Souvenir de Poitiers » ; son
cousin parti vivre à quinze ans à l’étranger, je ne sais même pas où il
habite, toujours à Bogota, à moins qu’il n’ait déménagé, avec lui, les
parties de cache-cache et l’émoi des premières cigarettes, mais ça
fait cinq ans maintenant que j’ai arrêté ; quelque chose perdu ou
quelque chose bien fait, au bac, en philo, un mystérieux 17,
coefficient 6 ; un premier amour, elle était bien jolie, elle m’a aimé, et
toutes mes blagues, ces jeux de mots, bien trouvés, lancés, parfaits, les
copains rigolaient et alors, dans ce temps nouveau qui nous était donné,
nous devenions ce monde aimé, trouvé, parfait, elle et moi au milieu, les
autres autour, le monde est bien fait, la terre tourne rond lorsqu’on est
aimé.
Je comprenais que ces hommes puissent avoir, en ce lieu,
les yeux qui tremblent, les gestes mous, le ventre poignardé par
ce qu’ils avaient un jour connu puis recouvert et surtout, qu’ils
puissent vibrer de cette émotion sans s’y arrêter, sous peine de
dévoiler tous les abîmes de leur ivresse. Les hommes
m’émeuvent.

J’ai avisé le ciel, immense et clair au-dessus des câbles
électriques, des immeubles hauts. Je les ai regardés ces hommes.

Tous avaient peur, manquaient de quelque chose et
cherchaient l’amour. Et tous, le cœur sous vide, l’âme étanche,
voulaient donner. Que faire ? Chacun d’entre eux, à sa façon
ténue, hypocrite, débile ou encollée, était vivant. Ce n’est pas
rien d’habiter un corps de sang, d’être obligé par l’inspire,
l’expire, la faim et le sommeil. De produire urine, morve,
émotions, pensées, enfants et merde. De prendre des coups, se
tromper, hurler, connaître la jalousie, l’injustice ou la colère ;
devoir se battre, dire « je », résister, croire ; savoir pleurer,
compter et lire ; et de réaliser, un soir transcendant ou
suicidaire, que l’on est tout petit et parfaitement mortel. Les
hommes m’énervent. Mais les hommes m’émeuvent.

22 Les anges farceurs ont la charité simple, le cœur facile. Ce
sont les premiers sauveurs de l’Homme, après les hommes eux-
mêmes ; leurs aînés du Tout Autre en quelque sorte. Alors j’ai
fait un signe au soleil et j’ai cligné des yeux. Il a brillé un peu
plus fort, montant, orangé et chaud au-dessus des toits,
déployant sur les quais une nouvelle géométrie de lumière,
envoyant un souffle d’été sous les robes des femmes, rendant à
la fluidité ce lieu gris. J’ai attendu le regard, l’attention, le
mouvement même infime de l’âme, qui me donneraient
l’occasion d’offrir ma bienveillance ou simplement, de jouer un
peu. Les hommes devraient se livrer à moi plus souvent : je les
attends. Mais le grand blond a sorti ses Vuarnet et s’est
recoiffé ; le chapeau gris a reculé dans l’ombre ; Pascale s’est
assise, coinçant les pans de sa jupe entre ses cuisses. Je ne
pouvais décidément rien pour eux. Je suis l’aide des hommes,
certes – pas leur valet. Camille, c’est vrai, a souri dans la
lumière, y puisant l’espoir de vivre encore, comprenant qu’il
devait attendre, que demain, chaque jour, serait l’avènement de
sa veille. Je le laissai à ce fil de temps, à cette rambarde
suspendue au-dessus de son gouffre d’enfant ; je savais que
c’était suffisant. Lui, deviendrait Homme.

Une dernière fois, je balayai lentement de mes plumetis la
place. Les hommes me peinent. J’ai la compassion triste. Déjà,
je baissais les yeux et m’extrayais de leur monde. J’avais décidé
de partir.




TESSELLE N° 5

Récit de Nathan


J’ai vu une émission, hier soir, à la télé, sur le déni de
grossesse. Des femmes qui ignorent être enceintes et qui, un
jour de ce qu’elles croient être des coliques néphrétiques ou un
désordre intestinal aigu, se retrouvent avec un marmot dans la
cuvette des chiottes ; un gosse, pas une crotte ; un bambin, pas
un caillot ; un être humain, pas une merde.

Moi, je crois que je fais un déni de mort. Il y a deux jours,
j’ai appris après une sacrée batterie d’examens et quelques
semaines d’analyse – ce que certains pourraient appeler « une
longue attente » mais moi, c’est carpe diem, j’ai simplement fait
des examens, j’attends, c’est ni mal, ni bien, c’est juste du temps
– j’ai donc appris que j’avais un cancer du foie. Le médecin fut
presque rassurant tant il s’étonna que je sois toujours en vie.
Moi, j’avais juste grossi du ventre (l’âge, me disais-je), le teint
olive (la fatigue, pensais-je), la fatigue, justement – la vieillesse
comme argument, j’ai 58 ans. Il m’a parlé avec une étonnante
douceur dans la voix, un mélange de normalité et de franchise
et m’a tout de suite annoncé que ce n’était pas opérable : « trop
complexe ». Il m’a regardé, a tenté, je crois, de discerner
quelque chose en moi qui ressemblât à de l’intelligence, de la foi
ou de la lucidité, a dû y voir tout cela puisqu’il a décrété après
deux secondes d’évaluation : « Je vous arrête » (comme s’il était
flic et moi, meurtrier) ; « Une chimiothérapie ne servirait à rien,
une radiothérapie vous fatiguerait », suivi d’un phénoménal
« Profitez de la vie ! » J’ai eu le réflexe reptilien de lui
demander : « Combien de temps ? » Il a eu la gentillesse de me
répondre : « 15 jours à deux mois. Je suis désolé de ne pouvoir
vous répondre que ça. » « Que ça », c’était déjà pas mal, un bout
24