NAÎTRE TOUT SIMPLEMENT

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Naître. La parole est pour une fois donnée aux mères et aux pères. Entre rire, gravité, tendresse, déception ou émerveillement, leurs récits nous livrent un secret: chaque naissance est unique, car la naissance est vivante. Au confluent de ces témoignages personnels et de l'expérience professionnelle d'une sage-femme, ce livre brosse un portrait vivifiant et résolument novateur de la grossesse et l'enfantement. Il vient proposer d'autres façons de faire, questionner le " prêt à naître".
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296230866
Nombre de pages : 210
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NAÎTRE TOUT SIMPLEMENT
Témoignages et réflexions autour de la naissance

Collection Au-delà du témoignage
dirigée par Dominique Davous

Quand le meilleur devient le pire! Quand soudain, sur le chemin surgit l'événement, celui-là même qui peut vous terrasser et vous laisser au bord, celui-là même aussi qui peut faire de vous un autre. .. Des hommes, des femmes racontent et se racontent. Ils utilisent l'écriture comme un filet pour empêcher la chute. Ils refusent la violence du silence qui enferme. Ces hommes, ces femmes qui écrivent ne s'arrêtent pas au pourquoi mais s'engagent sur le chemin du pour quoi, en vue de quoi... Ils retraversent leur vécu et en dégagent les lignes de force. Ils introduisent la pensée dans l'expérience, rejoignent l'universel dans le singulier et risquent une parole critique pour suggérer d'autres possibles. Ils jettent un pont vers le lecteur et l'incitent à les rejoindre. Dominique Davous, que la mort d'un de ses enfants a conduite à l'écriture, dirige la collection Au-delà du témoignage, dont elle propose qu'elle devienne pour ceux qui la fréquenteront, auteur ou lecteur, un jardin où l'on se promène avec envie... contre le pire et pour le meilleur

Déjà parus
Aline BOULÉTREAU,Un enfant né très prématurément, 1999. Jeanne JORAT, Une enfantface au sida, Daphné ou l'art de vivre, 1999. Marie DELL' ANIELLO, Gilles DESLAURIERS, Rencontre entre un thérapeute et une famille en deuil, 2000. Jeannine DEUNFF, Dis maîtresse, c'est quoi la mort?, 2001. Annick ERNOULT, Dominique DAVOUS, Animer un groupe d'entraide

pour personnes en deuil, 2001.

J. LA VILLONNIERE E. CLEMENTZ

NAÎTRE TOUT SIMPLEMENT
Témoignages et réflexions autour de la naissance

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

2001 ISBN: 2-7475-0924-9

@ L'Harmattan,

PRÉFACE
Dans une civilisation de l'abondance où les étals des libraires regorgent d'ouvrages, l'arrivée d'un petit nouveau peut paraître tout à fait banale.
TI en est pourtant qui correspondent à une attente profonde, à un vide qui se devait d'être comblé.

Je suis convaincu que le livre de Jacqueline et d'Elizabeth fait partie de ces ouvrages que l'on accueille avec un sentiment de joie et de reconnaissance, tant le sujet qu'il aborde et la façon dont il est traité répondent à l'attente d'un nombre grandissant de femmes et d'hommes qui s'interrogent sur la naissance. Loin des descriptions techniques ou des discours militants, ce livre a le grand mérite de nous placer devant la réalité de la naissance, vécue dans toute sa richesse et sa diversité. Enfin les parents ont la parole, pour dire toute l'importance de cet événement, de cet avènement... Au-delà de toutes les difficultés et les épreuves, abordées sans détours, ces témoignages sont un hymne à la vie qui s'annonce, mystérieuse, toute puissante.

Comme dans la réalité de sa pratique de sage-femme, Jacqueline sait s'effacer avec une grande modestie pour ne livrer, en phrases claires et précises, que l'essentiel, le fruit d'une expérience irremplaçable. Ce livre s'adresse bien sûr aux futurs parents, mais audelà de cette perspective, il peut réveiller en chacun de nous un peu de cette vie que notre monde veut ignorer à tout prix. TI apporte quelques réponses, soulève de nombreuses questions, mais c'est avant tout une invitation au voyage, un guide indispensable pour vivre pleinement la grande aventure de la naissance.

Eric DESPRETZ Vice-Président de la Fédération nationale de parents
« Naissance et Liberté»

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INTRODUCTION

Une sage femme qui accompagne depuis vingt cinq ans les accouchements à domicile en Ardèche. Une autre femme qui écrit, qui vient par deux fois de donner la vie, qui en est restée émerveillée. Nous nous sommes connues pour la mise au monde de deux enfants. Quelques années plus tard, nous nous retrouvons pour accoucher ensemble d'un livre. fi s'agit de donner la parole aux parents, de rendre à l'enfantement ses lettres de noblesse, de questionner le modèle dominant et d'explorer la voie vers une écologie de la naissance. Stylo et cahier dans notre besace, nous sommes allées à la rencontre des unes et des autres. Elles parlent... eux aussi! Histoires de naître, confidences, récits. Du premier frémissement à peine perceptible, frôlement timide de petit poisson dans la nuit utérine, aux puissantes vagues déferlantes de l'accouchement, de la montée tiède du lait à la découverte de leur enfant, des pères et des mères racontent leur épopée intime, se souviennent et tous s'animent. Paroles essentielles, qui nous Iivrent au passage bien des secrets, paroles bouleversées et bouleversantes, à chaque fois uniques et pourtant universelles, mots de maintenant pour une histoire vieille comme le monde et neuve comme le devenir. Ces récits viennent s'enchâsser dans un témoignage plus vaste, celui d'une sage-femme qui a quitté l'autoroute pour suivre un chemin buissonnier et qui, au fil des naissances a balisé son propre sentier, a trouvé des réponses inédites, adaptées à chaque situation, avec comme souci majeur le respect de

l'autonomie et du savoir-faire inné des femmes. Ces trouvailles précieuses nourrissent une réflexion menée en commun par les deux auteurs sur les conditions actuelles de la mise au monde. Notre démarche se fonde donc sur l'expérience vécue. Elle questionne le système dominant en matière de naissance. Elle ouvre sur une autre manière de faire et d'être, engageant hommes et femmes à connaître leurs désirs et à choisir comment concevoir des enfants, les porter, les mettre au monde et les élever. En effet, les témoignages recueillis font état d'un malaise grandissant. Le prêt-à-naître, la fast-naissance, l'accouchement sous vide, inodores, incolores et insipides viennent de plus en plus couper les parents de leur potentiel, les déposséder de leurs émotions et les dépouiller de leur histoire. Ce moment vital, crucial, ébouriffant de vie, cette formidable leçon d'être qu'est une naissance est en passe devenir une formalité, un acte médical comme un autre, sanctionné par le rituel et plutôt tristounet « Ça s'est bien passé». «Ça s'est bien passé ». Comme chez le dentiste? Comme pour une opération de l'appendice? N'y a t-il pas autre chose? Quelque chose d'essentiel qui aurait été laissé en route ou bien mis volontairement de côté? C'est ce quelque chose que ce livre se propose de mettre en lumière, au travers de témoignages qui en sont la chair et de la réflexion qui en constitue l'esprit. fi s'adresse aux femmes enceintes, qui trouveront dans ces récits à mi-voix un compagnonnage chaleureux et vibrant. Tous les sujets sont abordés avec un souci de vérité: oui, attendre un enfant, le mettre au monde, l'élever sont pure merveille; oui, attendre un enfant, le mettre au monde et l'élever sont bouleversement, fatigue et parfois perte totale des repères. La réalité ne correspond que rarement au rêve? Certes! Mais à chaque étape, à chaque difficulté, il est

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possible de découvrir en soi des ressources jusque insoupçonnées.



fi s'adresse à tous les parents qui désirent nouer un lien vivant avec leur enfant, et ce dès la conception; aux parents que la perspective d'une naissance froidement technique n'enchante guère et qui aimeraient avoir le choix. fi s'adresse aussi aux professionnels, du moins à ceux qui ne sont pas enfermés dans leurs certitudes, à ceux qui ne s'y retrouvent plus dans la course à la normalisation et à la rentabilité. Le gâchis phénoménal de ressources (celles de la mère, du bébé et du père) et la débauche tout aussi colossale de moyens techniques ne garantissent pas une sécurité absolue. Les impératifs économiques et l'obsession de rentabilité priment sur la qualité de l'accompagnement et à traiter l'utérus maternel comme une unité de production et le bébé comme une marchandise, on ne peut que s'attendre à de la casse! Nous tenterons donc d'ouvrir des perspectives et de proposer des solutions concrètes pour une réorganisation de la naissance. Entre l'obscurantisme des siècles passés et les éblouissements actuels, nous plaidons en faveur d'une lumière tamisée pour accueillir nos tout-petits. Nous avançons qu'accompagner le processus de transformation ne se résume pas à faire une confiance aveugle à la nature, mais qu'il est possible de l'observer, de la respecter dans ses différentes expressions pour n'intervenir qu'à bon escient. Nous pensons que c'est justement parce que le chemin est dorénavant balisé grâce aux récentes découvertes, que chaque femme peut l'emprunter sans danger et s'appuyer sur ses ressources et celles de son enfant. Entre le tout sauvage, à la fois utopique et archaïque, et le tout technique, le tout-contrôle progressivement paralysant et dévitalisant, n'y t-il pas une place pour une nouvelle liberté? La naissance à la maison nous servira de point d'ancrage au cours de cette exploration. Elle constitue une alternative au modèle unique, elle implique 9

un cheminement plus conscient tout au long de la grossesse, un positionnement radicalement différent lors de l'accouchement - la mère et le bébé au centre, le praticien à leurs côtés, n'intervenant qu'en cas de nécessité. Elle protège les aspects émotionnels et intimes de cet instant sacré et elle répond au besoin de chaleur du nouveau-né. De plus, par l'économie de moyens techniques qu'elle permet, elle constitue un parfait exemple d'écologie appliquée! Une manière de «naître tout simplement ». Ce livre enfin est dédié aux nouveau-nés, les seuls à garder le silence, mais qui auraient sans doute de sacrées histoires de naître à nous raconter!

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DEBUT DE GROSSESSE

Mettre au monde un enfant peut être le résultat du désir conscient d'un couple mais aussi la conséquence d'un échec de la contraception. Une heureuse surprise ou un accident. C'est un parcours qui sera toujours fortement influencé par le milieu social, culturel et familial dans lequel il va se vivre.

PREMIERE

CONSULTATION

- ENTRE REVE ET REALITE

La première rencontre revêt une grande importance. Nous commençons par faire connaissance en cernant les attentes, les besoins de chacun et les réponses possibles. Au cours de l'entretien où nous cherchons ensuite à explorer les aspects médicaux, les éléments de l'histoire familiale se révèlent parfois déjà des ambivalences comme: "Ça n'était pas prévu, mais bon..." Hésitation initiale que l'on va parfois débusquer aussi dans un "Tout va bien, pas de problème" un peu trop rapide et réglementaire. L'interpellation du futur papa est souvent riche de renseignements et lui donner la parole à ce moment là initie d'entrée la place qu'il pourra prendre. Quand arrive l'examen médical, chaque geste, chaque prescription, est une occasion à utiliser pour inviter la mère à être partie prenante. fi n'est pas question de la toucher sans lui en demander la permission, ni de prescrire une analyse sans expliquer à quoi ça sert et ce qu'on attend des résultats. Puis nous définissons ensemble leurs souhaits quant à une "préparation à la naissance". fis disent leurs rêves, j'apporte des idées sur ce qui est possible.

Enfin nous parlons longuement de l'engagement vers un pacte de confiance, chacun envers lui-même et envers les autres, et tous envers le bébé qui est placé au centre de notre relation. L'enfant est d'ores et déjà un partenaire, avec ses propres compétences, son appétit de vie et il pourra même devenir un précieux allié de sa mère si, à moment donné, le doute s'installe. Nous posons dès le départ comme objectif commun de conserver à la grossesse son caractère physiologique, naturel. La sensibilité toute particulière de la femme enceinte devient un véritable baromètre que nous utiliserons pour repérer et désamorcer tout début de problème. Chacune, chacun peut alors entrer dans l'aventure de la

grossesse avec une idée plus claire de ce qui est à observer, à
écouter, observation qui donne à la future mère une base d'autonomie et de confiance. Tous les événements de sa vie sont susceptibles de retentir sur son état émotionnel et déclencher des modifications de son état physique. Comprendre et entendre ceci, en tenir compte est souvent bien plus efficace que l'absorption de médicaments.

LES DEBUTS DE GROSSESSE. COMMENT SE VIVENT-ILS?

"Les premiers jours? Pour moi, c'est le ravissement dans le sens fort du terme, je suis ravie à moi-même. L'impression d'être un temple, un vase sacré. La gratitude à la vie: merci d'être visitée. Le sentiment d'un grand mystère blotti au creux de moi." Au tout début de la grossesse, le temps se suspend. TIse fait une ouverture soudaine à une autre dimension, où le bonheur se laisse palper, toucher. Les femmes disent qu'elles se sentent à la fois légères et habitées, éclairées de l'intérieur. Elles ouvrent les yeux le matin sur cette promesse, ce secret délicieux lové au cœur d'elles-mêmes, et la journée aura une 12

saveur singulière. L'une d'elle me racontait que, se sachant enceinte depuis la veille, elle était allée faire ses courses au supermarché. Tout en poussant son chariot entre les rayons, elle s'étonnait que tous les regards ne soient pas braqués sur elle, tant elle se sentait rayonnante, lumineuse, royale. Ce moment a été amplement représenté par les peintres de la fin du Moyen Âge et de la Renaissance: toutes les Annonciations, où l'on voit la Vierge Marie visitée par l'ange, célèbrent la grâce de cet instant inspiré où l'on apprend que l'on va être mère. Mais l'idylle va bientôt faire place à la réalité quotidienne. Le tapis volant va se poser et il va falloir descendre, avec plus ou moins de facilité et de souplesse, suivant les circonstances. Tôt ou tard le quotidien reprend ses droits, apportant avec lui un cortège d'ambivalences. Tiraillement entre l'intime et l'extérieur: quitter le secret pour annoncer l'heureuse nouvelle au conjoint, à la famille, aux amis, et inscrire le futur enfant dans la société à travers des contacts médicaux et administratifs. La flambée de joie pure peut se trouver sérieusement mise à mal (<<Encore! », « Déjà! », «Tu vas le garder? », «A ton âge! », «Comment tu vas faire avec ta maison... avec ton boulot... », etc...) ;il faut parfois une bonne dose de philosophie pour affronter des réactions plus que mitigées L..

UN QUATRIEME ? MON DIEU!

Nous avons déjà trois enfants,. l'aînée a 11 ans et le petit va sur ses 2 ans, quand soudain l'envie nous prend de partir enfin en voyage de noces. Les enfants sont confiés aux grands-parents, et nous voici partis pour Venise, en amoureux, rien que nous deux, ivres de liberté. Au retour, je me découvre enceinte, malgré toute notre attentive contraception. La tuile! Mon mari, lui, ne lève pas les bras au ciel. Il est content, sa réaction est un réel 13

soulagement, j'ai tant de joie avec mes trois petits que je ne me voyais vraiment pas en train d'avorter! Il faut maintenant l'annoncer au monde. Les mamies s'exclament et s'inquiètent. Au travail, les réactions des collègues sont franchement hostiles. De toute évidence, je sors de la norme et on me le fait sentir. «Quatre! Tu vas être

obligée d'arrêter de travailler! » « Quatre! Mais ta maison,
elle est trop petite.» «Quatre! Mais comment vous allez

faire? » (sous-entendufinancièrement).
L'existence est organisée ainsi: deux enfants, trois à la limite. Au delà de ce cap, ça relève de la folie douce ou d'une légère arriération mentale. Seules les Maghrébines

approuvent: « Quelle chance! Quelle richesse! ». Mais il y a eu aussi des réactions d'envie: « Tu as de la
veine. Pour moi, il n'en est pas question. »Pourquoi ? Elles se sont imposé des frustrations, pour des raisons extérieures, matérielles bien souvent,. à un niveau plus profond, elles n'ont pas eu d'autre enfant car cela ne se fait pas. Placées devant le même choix, certaines ont avorté et il passe dans leur voix une ombre de regret: « Tufais bien de le garder. Le mien, il aurait 2 ans maintenant ». Toute la mélancolie d'un rendez-vous raté. Maintenant qu'il est là, nous nous émerveillons de ce petit quatrième, non programmé. Il est la surprise, le cadeau, le don du ciel. Nous n'en avions pas décidé ainsi, c'est la vie qui l'a voulu et c'est très très bien comme ça. Le bébé se fait sa place, suscite un nouvel amour là où l'on croyait avoir tout donné. On s'aperçoit que la capacité d'aimer est illimitée, que l'amour peut se démultiplier à l'infini... Et qu'un voyage de noces à Venise, ça peut mener à tout!

La valse - hésitation peut se placer à un niveau plus
intérieur: cela peut être par exemple entre l'envie d'être enceinte et la peur d'avoir un enfant, entre le plaisir de voir enfin se concrétiser l' arrivée d'un bébé et une impatience devant la lenteur de la grossesse. Ces sentiments mêlés sont presque toujours présents de manière plus ou moins criante. Je me donne pour mission de les mettre à jour, de les apprivoiser 14

et d'aider la femme à rassembler ce qui pourrait sembler antagonique. A chaque femme, chaque couple, ses particularités, ses difficultés, ses exigences qu'il va falloir concilier avec une nécessité de prévention et de surveillance médicale. Ce n'est pas toujours chose aisée.

COMMENT SE SENT-ON ENCEINTE?

La croyance populaire associe au début de grossesse les symptômes classiques de nausée, somnolence et de fatigue. Ce trio de petites misères a longtemps constitué un point de repère permettant de confirmer l'état de la grossesse. Certaines ont besoin de ces signes pour se rassurer sur le bon déroulement des choses, sur la présence du bébé. Mais il n'est pas nécessaire d'en passer par ces moments pénibles pour se sentir enceinte. TI y a des femmes qui le savent avant même le retard des règles. Celles-là font vivre l'enfant précocement, bien avant les premiers mouvements perceptibles. De nos jours, le parcours le plus fréquent passe par l'achat d'un test de grossesse, l'échographie et les livres, qui donnent semaine après semaine la taille de l'embryon. Tout est mis en œuvre pour sortir le bébé, pour le voir de l'extérieur,

petite image tremblante sur un écran bleu - gris. Nous sommes
devenus familiers des photos d'embryons, de fœtus, qui n'ont
- avouons le - rien à voir avec l'enfant rêvé et il faut aux

parents une bonne dose d'imagination pour réconcilier les deux images! En prenant un embryon en photo, ne donne-t-on pas à voir ce qui est caché, ne met-on pas dehors bien avant l'heure ce qui, pour l'instant, doit rester dedans? Quand une femme vient me voir à huit ou douze semaines de grossesse, l'idée s'impose que je dois l'aider à réinstaller le bébé au plus profond d'elle-même, tant il m'apparaît que tout a été fait pour le dénicher. "Ma main qui est irrésistiblement attirée par mon ventre. Surtout le soir, la nuit et au petit matin où je me réveille 15

toujours bien avant l'aube, comme pour vite me réjouir et communier en secret". fi est possible, et ce dès les premières semaines, de se mettre à l'écoute du bébé, de ce bébé-là. fi est dommage d'attendre quatre ou cinq mois pour sentir quelque chose. S'il n'y a pas de sensation, ce n'est pas qu'il n'y a rien, c'est que l'on n'a pas fait attention. Comment savoir si cet enfant a quelque chose à dire si on ne prend pas la peine de l'écouter? fi s'agit donc de s'accorder régulièrement des moments pour communiquer avec lui, pour lui parler, mais aussi pour faire silence et écouter sa réponse: elle prendra peut-être la forme d'une subite bouffée de bonheur ou d'une idée qui n'était jamais venue auparavant et dont on peut penser que c'est lui qui l'a suscitée. S'installer chaque jour dans le calme, assise ou allongée, seule ou avec le futur père, respirer amplement et régulièrement, la main légèrement en coupe posée au dessus du pubis pour laisser monter progressivement dans la paume, la rondeur de l'utérus: dans un premier temps, ce qui émergera sera de l'ordre de la pensée, de perceptions très subtiles qui au fil du temps donneront plus de place aux sensations physiques. C'est au cours d'un de ces moments que l'on sentira le premier mouvement, d'abord ténu, puis plus tard perceptible par le père. Dans cette démarche, on ne va pas déloger le bébé, on attend avec respect et amour son premier signe. On pose ainsi les prémisses d'une relation dynamique où chacun des protagonistes tient tour à tour un rôle passif et actif et on commence d'ores et déjà à reconnaître à l'enfant sa qualité d'être autonome, de personne à part entière. Mais les choses ne sont pas toujours parfaites: une grossesse non désirée peut se terminer par un avortement, et le risque de fausse couche ne peut être totalement écarté avant le quatrième mois. Deux événements dont l'apparente banalité cache bien souvent une difficulté intime.

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L' AVORTEMENT
TIarrive que l'annonce d'une grossesse soit vécue comme une véritable catastrophe et que, malgré le travail que la femme essaie de faire pour l'accepter, l'intolérable prédomine. Les femmes qui optent pour une NG n'osent pas venir me voir. D'une part elles ont peur que la visite fasse pencher la balance du côté du maintien de la grossesse, alors que tout leur dit que c'est trop difficile, et d'autre part, si elles sont fermement décidées, elles ont honte parce que, pour elles, je suis associée à la naissance. TIexiste cependant un espace où l'on peut aider, non pas en donnant un conseil dans un sens ou dans l'autre, mais en offrant un temps d'écoute, d'exploration intérieure, où la femme peut partir à la recherche de ses sentiments, et partant de là, se mettre en accord avec sa décision. TIimporte de faire le deuil, ne pas se laisser envahir par la culpabilité et tout autant de ne pas se faire avorter à la légère et traîner un regret ou un remords après (c'est le rôle de l'entretien pré-NG.). C'est un entretien délicat, où il est souvent question de mettre en évidence le pour et le contre entre les désirs personnels et les pressions de l'extérieur (couple en difficulté, pas de compagnon, refus de l'entourage, trop d'enfants, refus du mari). fi s'agit de faire le tri pour pouvoir prendre sa part dans le choix et non pas le subir, simplement pour vivre avec les autres, après, sans leur en vouloir. Une femme qui se fait avorter contre son gré, sous la pression de son mari, ne lui pardonnera pas facilement, si elle ne l'a pas elle-même rejoint dans la prise de décision... Mais si l'avortement est vécu en toute conscience, il n'y aura pas forcément de répercussion sur la naissance suivante.

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UN AN AVORTEMENT "TRES SYMPA"

J'ai un retard de règles de dix jours et l'angoisse monte. Ce serait la catastrophe: aucune place pour un enfant dans ma vie, je viens de lancer une histoire professionnelle qui m'occupe énormément, il n'y a dans mon existence que quelques hommes de passage, et malgré mes 30 ans, je suis encore une vraie gamine. Les deux copines avec lesquelles j'habite m'ont incitée à aller acheter le test. J'ai fait pipi dans la petite éprouvette. Il faut attendre 20 minutes. Je redescends dans la cuisine pour m'occuper les mains. Une demi-heure a passé. Les copines n'appellent pas. Je monte, le cœur battant. Elles sont assises par terre, près du test et chuchotent. A leur attitude, je sais déjà: le petit cercle marron indique que je suis enceinte. C'est la première fois. Une seule impression: la tuile. Une seule réaction: téléphoner. Prendre rendez-vous au plus vite. On me dit qu'à 40 kilomètres de là il y a un petit hôpital

où ça se fait de façon « très sympa ». Il y aura quand même
deux semaines de délai. Je ne flanche jamais, même si je vis avec cette désagréable impression qu'il va falloir y passer. C'est en filigrane des jours et des nuits, tout le temps. J'en parle peu. Mais la veille du jour J, une de mes amies me dit qu'elle a vu dans une librairie un livre qui

s'appelle « Lettre à un enfantjamais né ». Sans avoir compris
ce qui m'arrivait, je me retrouve en larmes, en sanglots. Avec une détresse, un désespoir à l'idée de cette perte. Le sentiment maternel que je refoulais si bien que je n'en avais aucune conscience vient de me déborder, de me soulever comme une énorme vague. Une digue s'est rompue. Merci à cette amie. Ces quelques mots ont suffi à me révéler l'incroyable: quelque chose en moi voulait un enfant à tout prix, viscéralement, en deçà de toute raison raisonnable. Cela n'a pas changé ma décision: je suis partie le lendemain vers cet hôpital inondé de soleil pour dire adieu au 18

bébé. C'était à ce moment-là impensable de le garder. Mais la douleur m'avait mise sur la piste d'un impérieux désir d'enfant. Elle m'avait ouvert une fenêtre sur un tout autre avenlr. L'avortement lui-même? La galère. Le soir même, revenue chez moi, bardée de serviettes périodiques, je m'employais à vivre. Je suis allée faire des courses et ai porté au retour deux lourds paniers, pour me prouver que tout était rentré dans l'ordre. Sur les trottoirs étroits de la vieille ville, je marchais avec précaution, avec l'impression que j'étais fragile, que les voitures me frôlaient de trop près. Je me sentais soulagée, libre et seule.

LE TEMPS SUSPENDU

Quand je me suis aperçue que j'étais enceinte, cela ne m'a pas fait plaisir. Une seule fois, j'avais omis d'utiliser un ovule et le spermicide, et voilà. C'était la catastrophe,. mon compagnon, Michael, se plaignait déjà que j'accordais trop d'espace et de temps à nos deux enfants et notre couple en souffrait. Je n'avais rien à accorder au troisième,. mon réservoir d'amour était vide et je ne voyais pas où puiser pour un nouvel enfant. De plus, cette grossesse arrivait à un moment où je me disais qu'il fallait que je fasse quelque chose au plan professionnel. Bref, c'était impensable. Je n'en ai pas parlé pendant une longue semaine. A personne. Je ne pouvais pas le dire à mon compagnon, ni aux amis ou amies qui, par leurs conseils, auraient pu m'influencer. J'avais décidé de me faire avorter. Quandj'en ai finalement parlé à Michael, ce fut, comme je l'avais pressenti, un non sans appel. Je n'ai pas imaginé que cela pouvait se discuter. Nous avons mis en route le processus IVG, pris des rendez-vous, puis sommes partis deux semaines en V(,lcances. Je ne voulais pas gâcher le plaisir des enfants avec cette 19

histoire. Pendant tout ce séjour au bord de la mer, j'ai vécu à deux niveaux, deux vitesses: en suiface j'étais là, je m'occupais de ma famille, j'assurais,. à un niveau plus profond, je vivais une dépression, une tristesse sans nom qui s'abattait sur moi dès que j'étais seule, dès la tombée de la nuit. Avec Michael, nous ne parlions pas. Au retour, rien n'avait changé. J'ai vu la personne chargée de l'entretien préalable. J'ai craqué et pleuré tout le temps qu'a duré la conversation. A travers mes larmes, je lui donnais toute la liste des bonnes raisons de ne pas garder ce bébé. Elle ne m'a dit qu'une seule chose: «En tous cas, si vous décidez de vous faire avorter, il faudra transformer cela en création. ». Je l'ai quittée bien décidée et à l'hôpital, pendant l'examen physique, j'ai recommencé à pleurer. Et puis tout le temps du trajet pour rentrer à la maison. L'intervention était prévue pour le surlendemain. J'ai demandé au gynécologue de m'anesthésier complètement. Michael a été sensible à ma détresse. Il m'a dit qu'il ne nous restait plus que deux jours, qu'il fallait réfléchir. Quant à moi, c'était la confusion totale: je rejetais instinctivement tout ce qui touchait à l'avortement tout en n'ayant pas fait le pas d'accepter le bébé. Je m'interdisais d'y penser. Puis des amis sont venus et ont parlé d'un avortement qui avait scellé le début de la dégradation de leur couple. Une amie m'a dit: « Les enfants qui se présentent, il faut les accepter ». Michael est parti une demi-journée. Il est revenu avec une drôle de tête

et a dit:

«

Faut le garder! Il est là, vivant. On arrête de parler

de lui en termes de mort ». J'ai pleuré, je ne savais plus faire autre chose. Puis j'ai appelé l'hôpital pour annuler. Puis j'en ai parlé aux enfants. La grande a sauté au plafond. C'était le relâchement après un mois de tension, la joie après le désespoir. La grossesse s'est poursuivie en toute douceur. J'ai vite raconté au bébé ce qui s'était passé et lui ai dit le bonheur que j'avais de sa présence. Néanmoins, j'ai vécu cette grossesse 20

d'une

manière un peu particulière. Je ne l'ai pas partagée, je

sentais que j'imposais un peu cet enfant et qu'il me revenait de l'assumer. Ce fut un temps tranquille mais vécu comme en sourdine.

LA FAUSSE COUCHE

Dans un monde où l'échec est infamant, où il est sousentendu que nous nous devons d'obtenir ce que nous désirons, il est particulièrement difficile de ne pas gagner à tous les coups. La fausse couche, quand elle survient, demande de faire le deuil d'un enfant qui a bel et bien existé. fi est insupportable pour une femme de s'entendre dire qu'elle a trois enfants si elle a été enceinte cinq fois. Elle a eu cinq enfants, et en a perdu deux, même s'ils n'étaient pas nés, même s'ils étaient tout petits. Une fausse couche, c'est fréquent, mais ce n'est jamais anodin. Qu'il s'agisse d'une inteITUption spontanée ou d'un avortement, il plane toujours dans l'environnement la présence d'un enfant non abouti, non seulement dans l'inconscient de la mère, mais aussi dans sa mémoire corporelle. Seule la survenue d'une nouvelle grossesse aboutie viendra guérir le corps et le cœur! Et si cet accident de parcours survient tard dans la vie et que la ménopause arrive, il peut se jouer un véritable drame. C'est une blessure qui ne se refermera que par un travail de deuil, d'acceptation du «jamais plus », tâche douloureuse s'il en est. On n'a pas le droit de minimiser ce qui est vécu comme une tragédie. Le corps médical ne se penche sur ces cas que lorsqu'il y a quatre ou cinq fausses couches successives et ne s'embarrasse pas des suites émotionnelles. Celles à qui cela arrive se sentent souvent abandonnées, seules avec leur douleur, qu'elles vivent en sourdine ou qu'elles occultent

complètement. On leur a dit « Ce n'est rien. Vous êtes jeune.
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