RENCONTRE ENTRE UN THERAPEUTE ET UNE FAMILLE EN DEUIL

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Le père de trois enfants est mort à la suite d'une collision provoquée par un homme qui conduisait, de toute évidence, en état d'ébriété… Ce drame marque un point de rencontre dans la vie de Marie et des ses trois filles qui, au contraire d'Yves, ont survécu à l'accident. La Mort d'Yves, à travers la rencontre entre un thérapeute et une famille en deuil, raconte le parcours d'une famille qui renoue avec la vie.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296423558
Nombre de pages : 188
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Rencontre entre un thérapeute et une fall1ille en deuil

Collection Au-delà du témoignage
dirigée par Dominique Davous

Quand le meilleur devient le pire! Quand soudain, sur le chemin surgit l'événement, celui-là même qui peut vous terrasser et vous laisser au bord, celui-là même aussi qui peut faire
de vous un autre. . .

Des hommes, des femmes racontent et se racontent. Ils utilisent l'écriture comme un filet pour empêcher la chute. Ils refusent la violence du silence qui enferme. Ces hommes, ces femmes qui écrivent ne s'arrêtent pas au pourquoi mais s'engagent sur le chemin du pour quoi, en vue de quoi... Ils retraversent leur vécu et en dégagent les lignes de force. Ils introduisent la pensée dans l'expérience, rejoignent l'universel dans le singulier et risquent une parole critique pour suggérer d'autres possibles. Ils jettent un pont vers le lecteur et l'incitent à les rejoindre. Dominique Davous, que la mort d'un de ses enfants a conduite à l'écriture, dirige la collection Au-delà du témoignage, dont elle propose qu'elle devienne pour ceux qui la fréquenteront, auteur ou lecteur, un jardin où l'on se promène avec envie... contre le pire et pour le meilleur

Déjà paru dans la collection Écritures Dominique DAVOUS, l'aube du huitième jour... Capucine, 1997. A

Déjà paru dans la collection Au-delà du témoignage Aline BOULÉTREAU,Un enfant né très prématurément, 1999. Jeanne JORAT, Une enfant face au sida, Daphné ou l'art de vivre, 1999. Jeannine DEUNFF, Dis maîtresse, c'est quoi la mort?, 2000.

Marie DELL' ANIELLO Gilles DESLAURIERS

Rencontre entre un thérapeute et une famille en deuil
La mort d'Yves

Préfacede Christophe FAURÉ

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc)

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

L'Harmattan ItaIia Via Bava, 37 10214 Torino

@ L'Harmattan,

2000

ISBN: 2-7384-9756-X

A tous mes anges gardiens. Sans doute aurez-vous le sentiment d'occuper trop peu d'espace dans ces pages. Cela tient au fait que, tel un coureur qui parle de son corps, de sa concentration ou de son dépassement, je décris ma course de l'intérieur. Ce que vous tous avez fait pour permettre ma présence à la ligne de départ n'est pas, ou très peu nommé ici. Ne jugez pas ma reconnaissance à ce fait, voyez-y plutôt l'effet d'une écriture relatant un univers que chacun partage avec soi.

Marie
Avec ce livre, je souhaite m'adresser à tous ceux et celles qui pleurent une personne aimée, qui vivent la maladie, qui connaissent la perte d'un emploi. A tous ceux et celles qui ont perdu parfois espoir, qui souffrent, qui se battent. A Louise; à Janique, ma fille, et son fils Mathieu, vieux de quelques mois; à Karine, ma fille, à José, son homme, et à Miguel, leur fils: à vous tous, un clin d'œil d'amour et d'espérance en la vie. Gilles

Préface

On n'ouvre pas un livre par hasard. On ne s'attarde pas sans raison sur un titre qui parle de mort et de douleur: on y vient parce qu'on est en recherche et qu'on a besoin d'y trouver quelque chose. .. Je ne sais pas ce que vous êtes venu chercher aujourd'hui, mais au regard de mon expérience de psychiatre et d'accompagnant de personnes en deuil dans le cadre des soins palliatifs, je crois pouvoir vous dire que, si vous avez perdu quelqu'un que vous aimez, ce livre peut vous faire du bien: il est écrit avec des mots que vous connaissez, des mots qui sont la texture même de votre souffrance. Ce livre vous invite à retrouver les échos de votre propre histoire à travers le récit de Marie. Au fil de son parcours de femme, d'épouse et de mère, elle nous convie à partager son chemin intérieur avec ses trois enfants après la mort brutale de son mari dans un accident de voiture. Cet ouvrage, c'est d'abord la puissance du témoignage avec des mots dont on ne peut remettre en question la légitimité; ils trouvent une résonance dans ce qu'on ressent soi-même si on a perdu un être cher: on s'y retrouve peut être avec soulagement en réalisant qu'on n'est pas tout seul à vivre ce que l'on vit... Puis, se mêlant au récit de Marie, apparaît au second plan la voix de Gilles Deslauriers, le «professionnel», le « psy », le thérapeute, celui qui se propose d'accompagner la souffrance, celui qui aide à mettre des mots sur l'indicible et à entamer une recherche de sens au cœur de l'absurde. La force particulière de ce récit naît alors de cette rencontre entre un thérapeute et les membres d'une famille violemment ébranlée par la perte du mari, du père: ce livre va en effet au delà du « simple» témoignage car il nous invite à faire quelque chose de cette douleur du deuil en lui opposant un désir et une

résolution de ne pas s'en tenir là... Ce désir, cette volonté farouche qui fait qu'on refuse de se laisser engloutir dans la souffrance constitue la base du «travail de deuil », cette expérience si particulière dont on parle souvent sans savoir de quoi il s'agit véritablement. On en découvre ici une précieuse et rare illustration: une femme nous montre un chemin de deuil confronté consciemment et en connaissance de cause. Elle sait de quoi elle parle: elle a déjà dans le passé parcouru cette route amère après la mort d'un enfant; elle sait donc le sens de ce travail de deuil. Elle en a compris l'incontournable nécessité. Comme une musique jouée à quatre mains, Gilles et Marie nous montrent ce qu'est ce travail psychologique et en quoi il consiste; il cesse alors d'être mystérieux et abstrait car il prend un visage humain avec des mots qu'on peut comprendre et des situations où on peut se reconnaître. Le travail de deuil est, par essence, une démarche intérieure et il nous est offert le privilège de partager l'intimité de ceux qui la vivent de l'intérieur: l'intimité des pensées de Marie et de ses enfants, l'intimité de leur ressenti où on rencontre leur colère, leur désespoir, leurs errances et leur lassitude... On découvre comment se passe la recherche active d'un face à face conscient et courageux avec tout ce qui monte en soi quand tout fait mal, cette lame de fond d'émotions chaotiques et contradictoires dont la violence est telle qu'on a peur de perdre tout contrôle... On peut s'effrayer d'une telle proximité avec le cœur de la souffrance... On peut aussi s'en inspirer, comprendre que s'y confronter ne signifie pas s'y perdre à tout jamais et - qui sait? on peut finalement s'encourager à s'ouvrir soi-même à une telle démarche si on pressent qu'elle peut nous faire du bien. Dans notre société où il existe si peu de repères sur ce que signifie en profondeur le travail de deuil, on a besoin de savoir que ce que l'on vit aujourd'hui est « normal» et prévisible; on a besoin d'entendre qu'on n'est pas en train de devenir fou parce qu'on se comporte de telle ou telle façon ou qu'on pense de telle ou telle manière... Bon nombre d'idées reçues sur le deuil doivent être remises en question car elles sont issues d'une profonde méconnaissance de la réalité du processus qu'il sous4

tend; elles sont souvent dangereuses ou «toxiques» psychiquement car ces compréhensions erronées nous conduisent à considérer comme pathologiques des comportements qui sont pourtant tout à fait prévisibles et « sains» dans le contexte du deuil: par exemple, on peut être - à tort - choqué de voir le psychothérapeute revenir en détail sur les circonstances du décès alors qu'il s'agit d'une démarche extrêmement bénéfique et thérapeutique pour l'ensemble de la famille; on peut aussi s'émouvoir de l'importance accordée à l'expression des émotions, notamment celles des enfants... On apprend aussi à replacer le deuil dans le temps: le suivi de deuil de Marie dure effectivement deux ans après le décès de son mari. Son rythme d'intégration personnel est respecté. Enfin, en contraste avec l'idée que le deuil doit se vivre seul et en silence, on nous montre par l'histoire de cette famille combien il peut être important d'être accompagné sur ce chemin, avec confiance, patience et détermination et ce d'autant plus que le décès de la personne qu'on aime est survenu de façon brutale comme c'est le cas dans ce récit.

Mais, ce livre ne s'arrête pas là : il nous montre aussi « l'envers du décor» et ce qui se passe pour le thérapeute engagé auprès d'une famille en deuil. Par un regard sans fard sur son travail de thérapeute, Gilles Deslauriers nous fait découvrir concrètement en quoi consiste l'accompagnement du deuil de Marie et de ses enfants. Il nous révèle la motivation qui l'anime, la réflexion qui habite chacun de ses actes, ainsi que quelques-uns des «outils» thérapeutiques qu'il utilise pour favoriser l'expression des émotions, pilier central du travail de deuil: le dialogue en face à face, les lettres à la personne disparue, les jeux de rôles, le dessin, les mises en situation, la « boîte à souvenirs », la « tente aux secrets»... Autant d'outils issus de son imagination pour répondre aux besoins spécifiques de l'adulte et de l'enfant: ainsi, comme ça, « l'air de rien », il joue avec les symboles, il aide à structurer la pensée, il accompagne l'émergence d'un sens à donner aux choses et aux événements de la vie et doucement, 5

posément, imperceptiblement, il permet à ceux qui souffrent
d'avancer.. .

Ce thérapeute est conscient de l'originalité de sa démarche auprès de cette famille en deuil. Il nous confie d'ailleurs que... c'était nouveau, c'étaient des expériences de vie qui sortaient de l'ordinaire. Son approche ne vise pas uniquement à l'introspection; il fait le choix d'une approche plus directe, plus pragmatique, là où tout devient prétexte pour construire la confiance et la complicité pour laisser la place à la cicatrisation des cœurs. Je me disais que l'expérience que la famille et moimême avions vécue pouvait inspirer les lecteurs dans leur
quotidien et les intervenants dans leur travail.

Il prend des «risques» mesurés, en rupture avec certaines règles établies et met sa créativité au service de son approche thérapeutique. Force est de constater que ces interventions « hors cadre» par rapport à ce qu'il est habituel de rencontrer dans les psychothérapies traditionnelles portent leurs fruits. On s'étonnera par exemple du tutoiement utilisé au cours des entretiens, pratique courante au Canada mais peu fréquente dans notre pays; on s'interrogera peut-être aussi sur la venue du thérapeute dans le cadre familial ou encore sur l'utilisation de toutes sortes de techniques d'expression et de jeux pour favoriser l'émergence des mots et des sentiments. De même, il n'est pas banal de laisser les personnes avec lesquelles on travaille décider du temps, du lieu et de la fréquence des sessions de psychothérapie!... Et pourtant, ça marche! On voit là clairement que le thérapeute cherche davantage à s'adapter aux besoins de la famille qu'à imposer son propre cadre de travail. Il est conscient de ce qu'il met en place et n 'hésite pas à partager avec nous ses doutes, sa vulnérabilité d'être humain face à des situations très chargées émotionellement; il reconnaît la place accordée à sa subjectivité dans la prise en charge des membres de la famille. De ce partage d'expérience découle une impression de grande aisance et de fluidité... De fait, son approche paraît si simple, si facile, tellement à la portée de tous qu'on pourrait croire que chacun peut s'essayer à ces mêmes outils sans risques et sans 6

précautions. Il ne faut pas s'y tromper: derrière cette spontanéité et cette apparente facilité se trouve toute la compétence d'un vrai professionnel. C'est un peu comme une danseuse étoile, elle a derrière elle des années d'un travail acharné et elle donne pourtant à son public le spectacle d'un pas aérien dont la pureté et la simplicité apparaissent comme une évidence. L'accompagnement du deuil ne s'improvise pas. Il demande une vigilance extrême sur les infinies subtilités du processus et sur les pièges multiples qui peuvent s'élever en chemin. Sans une formation appropriée à l'écoute et sans une connaissance poussée du processus de deuil et de ses ramifications psychiques, il est dangereux de vouloir accompagner le deuil « en solo» ; on peut faire du tort à ceux qu'on accompagne en pensant sincèrement leur faire du bien...

Enfin, si vous êtes en deuil, ce livre est une invitation. Il vous parle d'une voie d'apaisement à votre souffrance. C'est un chemin exigeant mais qui porte la promesse d'un sens à donner à votre perte. La difficulté sera pour vous de trouver le thérapeute qui pourra vous guider d'une façon similaire. Soyez exigeant sur la qualité de son écoute et de sa présence; vous en avez le droit... Si vous êtes thérapeute, ce livre est une proposition car il sort des sentiers battus. Ma crainte est que le lecteur en deuil, séduit par cette approche, ait de la difficulté à trouver un écho à son désir de suivre un même chemin auprès de professionnels qui connaîtraient mal la spécificité de ce qu'on appelle le « suivi de deuil». Ce serait dommage... Il Y a tant à faire! En parallèle avec le développement des Soins Palliatifs, la prise de conscience de l'importance de l'accompagnement du deuil connaît actuellement un essor considérable dans notre pays. Cette approche se décline en de multiples facettes: travail individuel, groupes d'entraide pour personnes en deuil, associations de bénévoles, réseaux de soutien... La formation des médecins, des infirmières, des travailleurs sociaux, des bénévoles est fondamentale pour 7

accompagner le deuil des proches dès le décès d'un être cher. La prévention des complications du deuil est également un vaste champ d'exploration...

Il est temps de réinscrire le vécu du deuil et de la mort dans notre société. A vouloir les nier, à vouloir s'en préserver coûte que coûte, on n'a fait que créer encore plus de peurs, d'ignorance et de souffrances. Les réaccueillir en tant que composantes indissociables de toute existence humaine est une voie de sagesse... Chacun de nous, riche de son expérience de vie et de ses compétences, peut participer à cette puissante dynamique.
Ce livre, vous le verrez, en est une très belle contribution.

Christophe

Fauré

psychiatre, auteur de : Vivre le deuil au jour le jour, Albin Michel (1995), J'ai lu (1998). Vivre auprès d'un proche très malade, Albin Michel (1998).

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Prélude
Je suis amoureuse, j'ai vingt-quatre ans. Je suis sur un voilier et c'est le tour du monde que je ferais avec lui. Il me transporte. Nos complicités se multiplient. Je partage son lit, il partage le mien. Il a trente-sept ans et ne possède rien. Il a bourlingué toute sa vie. Ce qu'il gagne, il s'en sert pour rêver. Il aime la vie. Il est fou, il est libre. Nous faisons des enfants ensemble: quatre filles. Mon corps a été celui d'une amante passionnée et d'une femme; il compose maintenant avec la mère qui l'habite. Je ne trouve pas cela simple. Yves a le désir de transmettre le goût de la vie à ses filles. Pour l'instant, cette vie, ilIa veut sécurisante et agréable. Il y travaille, d'arrache-pied. Nous partageons amour et quotidien. L'amour est au centre de nos préoccupations communes, mais il demeure aussi un espace pour soi. Cet amour est toujours présent, malgré le fait qu'Yves investisse beaucoup dans sa vie professionnelle et que je sois, moi, à la recherche d'un équilibre entre la mère et la femme, entre le travail et le plaisir. Situation plutôt 9

classique lorsque la vie déboule: métro, boulot, marmots. Quant à nos quatre filles, voici comment je les vois. Émilie, la magnifique, représente la copie conforme de son père. Exigeante, intransigeante et passionnée. Virginie est un soleil. Elle donne le goût d'avoir d'autres ventres rebondis et glisse sur la vie avec bonheur. Notre troisième fille, Marie-Geneviève, qui n'est plus avec nous, avait un petit corps si doux, si vulnérable. Quant à Rosalie, elle est une sage. Elle sera mon dernier bébé, je le sais. Notre temps se partage entre le travail, la famille, les incessants gestes du quotidien et les gens que nous aImons. Puis, au cours d'un repas dans un centre commercial anonyme, le ras-le-bol sonne l'alarme: assez du métro, du boulot et du dodo! Ce que nous sommes en train de bouffer semble insipide et les jambes nous fourmillent par trop de sédentarité. Nos rêves refont surface et rien n'est plus réel. Nous nous regardons et nous rigolons de nous voir dans ce casse-croûte avec nos trois enfants et de sentir monter en nous le goût de porter notre baluchon ailleurs: voir du pays, nous en mettre plein la vue, nous fendre la gueule. Coupez. Stop. Fini la lourdeur du quotidien répétitif et organisé. Rien ne nous oblige à nous y soumettre à ce point. Nous voulons modifier le rythme et rire davantage. 10

Nous parlons les deux à la fois. Les idées jaillissent et nous échafaudons des plans. Nous rebâtissons l'univers. Dans notre euphorie, nous cherchons de quelle façon nous nous évaderons et par quelles images nous nous laisserons conquérir. Nous tricotons des aventures, nous construisons notre futur comme s'il s'agissait d'un jeu de Lego. Nos yeux brillent. Durant plusieurs semaines, nous faisons le tour du monde sur tous les globes terrestres qui traînent. Après avoir considéré plusieurs possibilités alléchantes, nous optons pour une année en voilier. Nous descendrons le long de la côte Est américaine jusqu'en Floride, puis irons aux Bahamas passer l'hiver dans des eaux turquoises, et remonterons chez nous un an plus tard. Nous nous laisserons porter par la présence des choses, griser par d'autres images que celles du travail et des gestes obsédants de régularité. Au retour, nous verrons où nous mèneront nos rêves. J'aime m'abandonner à un futur qui promet des découvertes. Pendant près de trois ans, nous préparons cette aventure. Nous l'avons parfois remise en question, nous avons fait le décompte de nos différends, mais, pour le plaisir et l'importance de nous accorder ce temps, nous avons maintenu le projet de nous offrir ce bouquet d'émotions que sera cette année en voilier. Émilie a dix ans, Virginie en a six et Rosalie, trois ans. Nous ne sommes plus maintenant qu'à quelques semaines du départ. Presque tous nos gestes convergent vers cet objectif. Nous baignons dans l'euphorie, mais notre fatigue est grande, aussi. Quitter en paix demande à chacun de définir ce qu'il laisse derrière lui et ce qu'il attend de cette année à venir si particulière. Il

Yves a choisi de s'éloigner de sa carrière pour vivre avec sa famille. Il appréhende l'incontournable routine du quotidien et s'arrime à l'amour que nous partageons pour apaiser ses craintes. Les filles se sont approprié ce projet. Confiantes, elles sont portées par le rêve. Le bateau deviendra leur maison, leur père sera leur professeur et les mers turquoises se transformeront en terrains de jeux. Elles ont confié leurs chats à leur tante et préparé leurs bagages. Elles sont prêtes pour l'aventure. Quant à moi, j'ai hâte de ne plus avoir à accomplir seule les gestes répétitifs que requiert la maisonnée. J'attends de ces prochains mois en mer qu'ils m'accordent les moments dont j'ai tant besoin pour profiter plus encore de la vie et retrouver l'équilibre entre la mère et la femme en moi. Nous avons tous nos craintes, nos attaches et nos exubérances à affronter afin de nous rendre disponibles à une année d'images nouvelles. Le passage entre hier et demain s'avère intense. Nous sommes habités par de longs moments de vie à bord du voilier et par ce que nous devons faire pour ne pas négliger ce qui restera derrière. Nous laisserons un univers connu pour en découvrir un autre. Il y a dans la réalité une date de tombée, un moment précis où nous quitterons le quai. Avant d'y arriver, nous devons orchestrer le déroulement de cinq virements de bord. Tout cela exige beaucoup de temps. En marge de ce mouvement, une tension monte peu à peu. De petits gestes, qui s'enchaînent habituellement bien parce qu'ils sont bien sentis, bien centrés, se mettent à déraper. Aussi, des ennuis mécaniques avec l'équipement nous tiraillent tout l'été alors que le départ est 12

imminent. Nous ne faisons pas autant de voile que nous l'aurions souhaité. Et nous constatons, Yves et moi, que plus le départ approche, plus les obstacles se multiplient. Bien que notre désir de partir soit toujours aussi fort et que presque tout notre temps y soit consacré, quelque chose nous échappe. Rien d'alarmant, rien d'insurmontable, mais la sensation d'être «à côté», une sensation que nous n'avons jamais éprouvée avant lorsque nous réalisions un désir bien ressenti. Sur le voilier, à un moment, Yves se retrouve en pleurs sur mon épaule, découragé par un sentiment de désynchronisation qui enveloppe tout, comme une brume. La précision habituelle entre sa pensée et son action, entre ses gestes et ce qu'il juge adéquat pour atteindre ses fins devient plus lâche, plus floue. Il en vient à douter non pas de ses perceptions, mais de sa route. Plus l'embouchure se rapproche, plus les prises sur la réalité s'effritent, à un point tel qu'une nouvelle fois la remise en question de notre projet nous effleure l'esprit. Nous n'arrivons pas à faire une lecture claire de tous ces petits événements en enfilade qui nous renvoient des signaux d'inconfort, de tension. Une quinzaine de jours avant le départ, nous sommes tous les deux dans notre chambre. Assise au pied du lit, je regarde Yves. Je le trouve beau. J'aime sa tête. Ses yeux sont vifs et je les sais amoureux de moi. Nous bavardons. Il s'habille. Puis soudainement, sans raison apparente, il me dit qu'il va mourir ici, dans cette maison. Je comprends alors qu'il ne veut pas la 13

quitter avant de nombreuses années encore et j'en suis surprise, car il a voulu la vendre maintes fois. Si l'un d'entre nous n'a jamais lié son avenir à la possession de biens matériels, c'est bien lui. Je suis embarrassée par sa réflexion, tout comme lui d'ailleurs. Il ne sait trop pourquoi elle lui est venue. Peu de temps avant le départ, nous nous retrouvons seuls sur le voilier, étant venus régler, encore, un ennui mécanique. Nous faisons l'amour. Moment magique. Il pénètre dans tout mon univers et navigue en moi sur une mer que je retrouve depuis peu, celle de l'amante. J'ai la sensation très nette de ne plus faire l'amour avec un corps de mère, mais avec celui d'une femme. La nuance importe. Plus tard, c'est moi qui suis allée naviguer en lui. Cette union a été d'une intensité et d'un plaisir peu communs. Les deux fois où nous avons fait l'amour, notre étreinte était passionnée et nous nous sommes totalement abandonnés l'un à l'autre. Nous voilà à trois jours du départ. Un souper d'au revoir est organisé chez ma sœur. La soirée est fort agréable. Il est tard lorsqu'elle prend fin, et les filles sont gorgées de bien-être et de sommeil. Tout le monde prend place dans la voiture et nous quittons nos hôtes le cœur heureux. Ce soir, nous dégustons notre rêve enfin devenu réalité. La route des Bahamas se dessine tout près devant nous. Il n'y a qu'à suivre l'autoroute JeanLesage pour rentrer à la maison, puis encore trois nuits et ce sera le grand départ.

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