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Essai de psychologie analytique

De
406 pages
La première partie de cet ouvrage constitue un état des lieux à propos de l'affectivité, propose une définition du domaine de l'affectivité en tant que champ d'études et précise les différentes notions liées aux sensations, aux émotions en les resituant dans leur contexte psychique. La deuxième partie développe la notion de penser en images en tant que langage affectif, son importante pour penser l'affectivité, son rôle dans la créativité et son rapport au langage verbal.
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Jean Michel Pécard
Essai de psychologie
analytique
La première partie recense succinctement l’état des lieux à propos de
l’affectivité, propose une défi nition du domaine de l’affectivité en tant que Essai de psychologie
champ d’études et précise les différentes notions liées aux sensations, aux
émotions en les resituant dans leur contexte psychique. Le rôle prépondérant
de l’affectivité dans la constitution du sujet en tant qu’être pensant et dans analytique
sa construction identitaire y est mis en évidence.
La deuxième partie de cet ouvrage développe la notion de penser en
images en tant que langage affectif, son importance pour penser l’affectivité,
son rôle dans la créativité et son rapport au langage verbal. Le penser en
images est resitué dans un espace de transition et de liaison entre conscient
et inconscient. L’hypothèse du penser en images questionne la possibilité
d’existence de deux modes de penser pour le sujet, dont l’un serait le
langage de l’inconscient, le penser en images, et l’autre celui du conscient,
le penser verbal. Les mécanismes de défense s’opposant à la représentation
des affects sont étudiés dans cette approche particulière. Le chinois, langue
idéographique par excellence, apparaît comme le paradigme du penser en
images, et illustre le fonctionnement du langage affectif et ses effets sur
le fonctionnement psychique du sujet et de la collectivité. Les troubles
psychiques et diverses pathologies sont interprétés en relation avec les
dysfonctionnements du penser en images.
Pourvu d’un diplôme d’ingénieur en électronique, Jean Michel
Pécard a travaillé 25 ans dans l’industrie puis dans le social.
Ayant repris ses études pour obtenir un master professionnel et
un doctorat en psychologie, il exerce son activité en libéral. C’est
une partie de son expérience et de sa recherche personnelles qu’il
évoque dans son livre.
ISBN : 978-2-343-05414-8
39 €
PSYCHO-LOGIQUES_GF_PECARD_ESSAI-DE-PSYCHOLOGIE-ANALYTIQUE.indd 1 25/01/15 21:04
Jean Michel Pécard
Essai de psychologie analytique


















Essai de psychologie
analytique
























Psycho – logiques

Collection fondée par Philippe Brenot
et dirigée par Alain Brun

Sans exclusives ni frontières, les logiques président au
fonctionnement psychique comme à la vie relationnelle. Toutes les
pratiques, toutes les écoles ont leur place dans Psycho - logiques.

Déjà parus

Sébastien PONNOU, Lacan et l’éducation. Manifeste pour une
clinique lacanienne de l’éducation, 2014.
Sophia DUCCESCHI-JUDES, Portrait de folies ordinaires. Petit
guide de psychopathologie pour tous, 2014.
Anna CURIR, Les processus psychologiques de la découverte
scientifique, L’harmonieuse complexité du monde, 2014.
Jean-Pierre LEGROS, Stratium, Une théorie de la personne, 2014.
Aurélie CAPOBIANCO (dir.), Peut-on parler au téléphone ?
Stratégies cliniques pour entendre au bout du fil, 2014.
Christel DEMEY, Stimuler le cerveau de l’enfant, 2013.
Audrey GAILLARD et Isabel URDAPILLETA, Représentations
mentales et catégorisation, 2013.
Jean-Luc ALLIER, La Fragilité en pratique clinique, 2013.
Stéphane VEDEL, Nos désirs font désordre, Lire L’Anti-Œdipe, 2013.
Sliman BOUFERDA, Le symptôme en tous sens, 2012.
René SOULAYROL, La spiritualité de l’enfant. Entre l’illusion, le
magique et le religieux (nouvelle édition), 2012.
Bernard GANGLOFF et Daniel PASQUIER, Décrire et évaluer la
personnalité : mythes et réalité, 2011.
Mady FERNAGUT, Yolande GOVINDAMA et Christiane
ROSENBLAT, Itinéraires des victimes d’agressions sexuelles, 2011.
Louise TASSE, Les oripeaux des ados, 2011.
Anick LASALMONIE, Du procès social à l’eugénisme moral, 2010.
Jean Michel Pécard






























Essai de psychologie
analytique
















































































































du même auteur

Affectif et psychanalyse : y a-t-il une place pour l’affectif dans les
théories psychanalytiques ?, mém. Master, directeur de recherche : L.
E. Prado de Oliveira, Université de Bretagne Occidentale, Brest, 2007.

Le Penser en images, pour penser l’affectivité, thèse de doctorat,
directrice de recherche : Drina Candilis-Huisman, Université Diderot
Paris VII, Paris, 2011.

Rémy Mabille sergent au Tonkin, Baud, 2012.












Ce texte est composé à partir de la thèse Doctorat de Psychologie
présentée et soutenue publiquement le 15 octobre 2011
à l’université Paris Diderot – Paris VII.
Thèse dirigée par : Madame le Professeur Drina Candilis-Huisman.

Les dessins sont de l’auteur.













© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05414-8
EAN : 9782343054148

Sommaire


I- L’Affectivité 9
Qu’est-ce que l’affectivité ? 17
Le concept d’affectivité 17
Pour situer l’affectivité 17
Affect, affectif, affection, affectivité 19
Sensations, perceptions, émotions, sentiments et motions existentielles 27
Sensations et perceptions 27
Émotions et sentiments 40
Sentiments et motions existentielles 64
Pour redéfinir l’affectif 117
II- Le Penser en Images 121
Un langage pour l’affectivité 125
Pour introduire le penser en images 135
Penser en images, c’est penser 143
Le penser en images et l’autisme 143
Le penser en images pour penser les affects 152
Penser et langage 157
Penser en images : entre penser et langage 157
Langage affectif et langage verbal 178
Symbolique et signifiants dans le penser en images 181
Symbolisation, structure langagière et mode de penser 187
Espace d’échanges émotionnels, traces mnésiques et langage affectif 194
Penser l’affectivité 199
De la vision au regard : l’affectivité des aveugles 211
Le parler du regard : l’affectivité des sourds 225
Penser en images : entre refoulement et objectivation de l’affectivité 235
Entre inconscient et conscient : le préconscient, domaine du penser en
images 235
Pour ne pas penser l’affectivité : la censure du refoulement 240
L’intellectualisation : une défense contre la représentation d’affects 253
Connaissance et intelligence affective 265
Connaître l’affectivité 265
Comprendre l’affectivité 270
Le penser en images : manière de penser et langage 277
Le langage : entre exprimer et traduire 282
7 Structures langagières et manières de penser 285
Langues idéographiques et langues alphabétiques 292
Structure langagière et mode de penser : le paradigme chinois 297
Penser en images et affectivité chez les Chinois 309
Formalisation et ritualisation : une manière d’objectiver les affects 311
De l’inconscient chinois 315
De la sexualité chinoise 320
La question de l’identité pour le sujet chinois 322
Deux langages : pour comprendre et pour interpréter 331
Et si nous étions bilingues ? 334
Penser en images et créativité artistique 347
Penser en images, art et pathologie 353
Penser en images et pathologie 359
Dernières remarques sur le penser en images 371
Penser en images, c’est exister 375

8




I- L’Affectivité
(Émotions, sentiments et motions existentielles)








Introduction



Un certain nombre de travaux dont principalement ceux de R. A. Spitz, J.
Bowlby, M. D. Ainsworth, H. F. Harlow, D. N. Stern, P. Fonagy, ont établi
l’importance des relations affectives dans le développement physiologique
1aussi bien que psychologique du jeune enfant. Une étude menée pour le
master de recherche en psychologie nous a conduit à tenter une définition de
ce que l’on pouvait entendre par affectivité. Cette notion, comme toutes
celles qui sont difficiles à cerner, est généralement définie par son absence,
la carence affective. C’est même le plus souvent cette absence qui est
étudiée et non pas l’affectivité en tant que telle, cette notion étant par essence
totalement subjective. Il serait donc particulièrement illusoire voire utopique
de chercher à définir et à conceptualiser l’affectivité de manière précise et
objective ; sauf à n’en considérer que les aspects sociaux communs à un
groupe culturel, ethnique…
Nous avons montré que l’affectivité se manifeste d’une manière ou d’une
autre dans les comportements de toutes les espèces animales mais que chez
les êtres humains elle est beaucoup plus sophistiquée, plus ou moins
maîtrisée, voire inhibée, plus ou moins consciente, et qu’elle se manifeste dans des
registres très étendus. Notre étude concluait qu’il devait certainement exister
un langage particulier pour exprimer cette affectivité et pour la donner à voir
et à interpréter, aussi bien pour le sujet lui-même, que dans les échanges
intersubjectifs. Nous avons mis en évidence qu’un tel langage ne peut se
confondre avec le langage rationnel ou intellectuel. Il nous apparait que sur
le terrain de la clinique les professionnels sont confrontés à des sujets
auteurs de violences familiales, de maltraitance, de déviances, de délinquance
etc., dont on pourrait dire qu’ils ne maîtrisent pas, ou mal, ce langage
affectif, qu’ils ne savent pas faire avec. Corrélativement nous observons que leur
construction affective était, depuis la petite enfance, très généralement
problématique, défaillante et/ou lacunaire.
Les théories psychanalytiques dans leur ensemble, hors celle de J.
Bowlby et de ses successeurs, n’abordent généralement pas clairement la question
de l’affectivité, quand ils ne cherchent pas à la disqualifier, et ne l’abordent
pas autrement que par le biais des pulsions et des affects ou d’une relation

1
PÉCARD J. M., Affectif et psychanalyse : y a-t-il une place pour l’affectif dans les théories
psychanalytiques ?, mém. Master, Directeur de recherche : L. E. Prado de Oliveira, Université
de Bretagne Occidentale, Brest, 2007
11d’objet, semblant ainsi la réduire à un fonctionnement de type plutôt
mécaniste qui ne mettrait en cause que le sujet lui-même, souvent sans tenir
compte des échanges intersubjectifs réciproques. Particulièrement, ces
théories n’évoquent pas explicitement l’existence possible d’un langage
affectif. D. W. Winnicott pressentira la nécessité de dépasser ces concepts et
d’introduire les échanges affectifs, échanges réciproques (en particulier à
travers les concepts d’une fusion mère – enfant, du holding et du handling),
mais il restera fidèle à l’approche psychanalytique conventionnelle liée à la
relation d’objet. J. Lacan, influencé par le structuralisme élaboré par les
linguistes, définira que la structure psychique (et donc son fonctionnement)
est analogue à celle d’un langage structuré (le langage verbal, de type
alphabétique et linéaire), rationalisant ainsi le fonctionnement psychique et
rejetant ainsi l’affectivité en tant que telle. Autrement dit, une telle organisation
psychique ainsi définie ne prend pas en compte la possibilité d’existence
d’un langage affectif qui ne serait pas confondu avec le langage rationnel,
intellectuel. C’est ainsi que même s’il évoque, très sommairement, les
relations affectives dans Les Complexes familiaux, J. Lacan rejette en réalité
cette problématique (« Je laisse de côté l’affectif, et tout le reste, tout à fait
secon2daire à mon avis . »), préférant se placer dans une perspective essentiellement
langagière au sens des linguistes (l’inconscient est structuré comme un
langage). Reconnaissons à D. Anzieu d’avoir initié une approche résolument
3nouvelle dans les conceptions analytiques avec Le Moi-peau , un Moi qui
serait une enveloppe et non plus un noyau, accordant une place significative
aux perceptions et aux sensations dans les échanges du sujet avec son
environnement. C’est cette méthodologie qui nous sert de paradigme pour tenter
d’introduire l’affectivité et le langage affectif comme étant des éléments
inhérents au fonctionnement psychique ; tout en nous efforçant de rester
aussi fidèle que possible à une conception analytique (nous préférons dire,
pour être plus précis, de psychologie analytique) du fonctionnement
psychique.
Nous posons comme postulats de départ :
- que l’affectivité prend en compte les perceptions, les sensations
aussi bien que les émotions, les sentiments, et ce que nous nommerons
les motions existentielles,
- que l’affectivité est capable de représentations mentales (le penser
en images), de se représenter mentalement,

2
LACAN J., « La Psychanalyse et son enseignement », intervention du 23 février 1957 (les
Écrits, p.437-458), Bulletin de la Société française de philosophie, tome XLIX, n°2, avril-juin
1957, p.65-101, le 26/11/2006, in
http://www.ecole-lacanienne.net/documents/1957-02-23.doc
3 ANZIEU D., Le Moi-peau (1985), Dunod, Paris, 1995
12
- que l’affectivité joue un rôle essentiel dans le fonctionnement
psychique du sujet, à la fois pour lui-même (fonctionnement
intrasubjectif) et dans ses échanges avec son environnement, en particulier
social (relations intersubjectives).
Cela nous confrontera à la nécessité de préciser de quelle manière
l’affectif peut être pensé, exprimé et interprété et de vérifier si cela implique
la nécessité d’un langage particulier. Dans le cas où il y aurait un langage
particulier pour l’affectivité, cela nous conduira à déterminer quelle forme
devrait avoir ce langage pour pouvoir exprimer et interpréter l’affectivité,
c’est-à-dire à définir le concept de langage affectif.
Nous poserons donc les bases d’un modèle d’organisation psychique qui
intègrerait l’affectivité comme une de ses composantes et le penser en
images comme mode de fonctionnement de cette composante, nous situerons
le penser en images par rapport aux niveaux conscient, préconscient et
inconscient.
Accorder une place majeure à l’affectivité, et à un langage affectif
distinct du langage verbal, rationnel, ajoute un nouveau registre et une nouvelle
modalité au fonctionnement psychique en augmentant l’étendue des
possibles : la complexité devient ainsi une propriété intrinsèque du système
psychique ; ce qui ne s’oppose pas à la recherche d’une meilleure
compréhension du fonctionnement psychique. Comme le montre la théorie du
4chaos , les règles de fonctionnement peuvent être précisées sans aller vers un
plus grand déterminisme et sans que le système devienne pour autant
prédictif.
Parmi les importantes conséquences de notre démarche, nous admettons
la nécessité de modifier certaines perspectives théoriques, c’est-à-dire la
nécessité de regarder ce qui est observé sous un angle sensiblement différent
de celui habituel (ou conventionnel) : le psychisme ne serait plus seulement
un simple appareil à penser les pensées monolithique, mais un ensemble
sensiblement plus complexe possédant en l’occurrence deux modes de
penser distincts, deux langages, et plusieurs registres d’élaboration des
pensées, l’ensemble coexistant simultanément.
Comme nous le verrons, S. Freud en avait déjà eu l’intuition et des
découvertes scientifiques récentes le confirmeraient.
Les récentes découvertes en physiologie sur le fonctionnement cérébral
mettent en évidence deux modes de fonctionnement neurologiques qui
correspondraient très approximativement aux lobes gauche et droit du
cerveau et qui correspondraient globalement aux deux modes de
fonctionnement psychique que nous évoquons :

4 GLEICK J., La Théorie du chaos. Vers une nouvelle science, Flammarion, Paris, 1989
13- d’une part le langage verbal, ou penser verbal, celui du
raisonnement, activerait principalement certaines parties de l’hémisphère
gauche du cerveau (chez la majorité des personnes, hors certains
gauchers), les zones appelées centre de la parole, et dont le
processus est de type séquentiel ; c’est ce que nous pourrions appeler le
cerveau intellectuel.
- d’autre part le langage non verbal, ou penser en images, celui de
l’émotionnel (en particulier des ressentis et des aspects émotionnels
contenus dans les échanges interpersonnels) ; c’est plus
généralement celui de la subjectivité, de l’affectif, de l’art et de la créativité ;
il mettrait en œuvre principalement l’hémisphère opposé à celui du
langage verbal, selon un processus de type parallèle ; c’est ce que
nous pourrions appeler le cerveau affectif.
Il existe en fait une troisième zone importante du cerveau qui gère les
émotions communes aux hommes et aux animaux, le lobe limbique ou
cerveau primitif (dit aussi cerveau paléo mammifère), qui joue un rôle
primordial dans la physiologie des émotions, de l’affectivité et de la
mémoire et qui permet les réactions de sauvegarde, de défense, de fuite… Ceci
a amené certains chercheurs à appeler le système limbique cerveau
émotionnel, ou cerveau affectif, bien que la régulation des émotions relève
principalement des noyaux thalamiques en interaction avec les aires corticales
supérieures. Le langage affectif s’appliquerait donc aussi à cette partie du
cerveau. Ce qui nous laisse supposer que le langage affectif serait plus
archaïque que le langage verbal, ce qui serait confirmé par les observations
du développement affectif et du développement intellectuel chez l’enfant.
En raison de la complexité du fonctionnement cérébral, de l’attribution
par les physiologistes des sentiments au cerveau affectif, du lien entre les
sentiments et les pensées qui dépendraient du cerveau cognitif, il convient
d’avancer avec prudence et d’éviter un clivage trop formel entre les notions
concernées. Si l’on ne peut ignorer totalement les observations des
cognitivistes ou des physiologistes, nous voulons prendre tout le recul nécessaire
quant à ces approches pour étudier le fonctionnement psychique dans une
perspective non pas physiologique mais de psychologie analytique.
Nous tenterons de décrire ce qui pourrait appartenir au domaine de
l’affectivité, domaine qui comprendrait les sensations, les perceptions, les
émotions, les sentiments… et un peu plus. Nous essayerons également de
délimiter le champ de l’affectivité, ce qui le caractérise, et de discerner son
mode d’organisation. Nous tenterons de démontrer qu’il existe un traitement
mental (que nous appellerons langage affectif), correspondant au champ
analogique, de l’affectivité et de la créativité, distinct et différent du langage
verbal, correspondant au champ intellectuel, logique et rationnel ;
c’est-àdire qu’il existerait un mode de penser affectif distinct et indépendant du
penser verbal, et tout aussi important.
14
Pour que le sujet puisse se développer totalement et atteindre toute sa
dimension humaine il serait alors nécessaire non pas qu’il rationalise son
fonctionnement psychique, mais au contraire que les deux processus
fonctionnent pleinement, simultanément et en cohérence. Toute défaillance, tout
dysfonctionnement, atrophie de l’un des deux modes de penser ou tout
manque de cohérence entre eux serait source de troubles voire de
pathologies psychiques.
Nous avons décomposé notre étude en deux parties correspondant aux
deux tomes.
Dans le premier nous traitons des différentes notions et des concepts
concernant l’affectivité : les ressentis, les sensations, les perceptions, les
émotions, les sentiments ; nous introduisons également un concept de motion
existentielle. L’ensemble constitue le champ de l’affectivité que nous
tenterons de délimiter.
Dans le deuxième tome, nous développons les concepts de langage
affectif et de penser en images. Nous montrons le besoin de penser l’affectivité, et
la nécessité d’un langage particulier pour cela. Comme le précise F. Alquié,
le langage verbal est en effet insuffisant et inadapté pour interpréter et
exprimer l’affectivité :
Dire : je ressens une douleur, n’est pas dire cette douleur mais lui superposer un
jugement étranger à sa nature, ne retenant rien de sa réalité. De ce qu’un tel
jugement use d’un terme renvoyant à l’affectif, on ne saurait conclure que
5l’affectif lui-même soit objectivement connaissable .
Nous mettrons en évidence que le penser en images correspondrait bien
au langage du préconscient, le penser verbal pouvant être considéré comme
celui du conscient. Nous verrons dans cette partie tout ce que cela implique
comme conséquences et tout ce que cela permet pour améliorer notre
connaissance du fonctionnement psychique.


5 ALQUIÉ F., La Conscience affective, Vrin, Paris, 1998, p.21
15

Qu’est-ce que l’affectivité ?

Le concept d’affectivité
Avant de pouvoir étudier comment l’affectivité peut s’exprimer et
s’interpréter nous devons savoir en quoi elle consiste. Si M. Merleau-Ponty
6affirme : « Le monde est affectivement neutre », c’est sans doute pour partie en
raison de la difficulté à définir le concept d’affectivité. Le sens des mots
parlant de l’affectivité aussi bien que les ressentis que nous cherchons à
décrire à travers ces mots sont imprécis et fluctuant. Ce qui fait dire à P.
Ricœur :
Que l’on prenne un désir isolément ou la constellation mentale à un moment
donné, je suis toujours en face d’une symphonie inachevée. Cette idée est la suite
rigoureuse de nos réflexions sur l’affectivité ; par essence l’affectivité est
confuse ; devant une impression affective, je peux indéfiniment demander :
qu’estce que c’est ? Tout sens, recueilli dans des mots, doit être déterminé, défini,
7c’est-à-dire compris à partir d’un faux infini, d’un indéfini, l’affect .
La définition de ces concepts reste donc encore à faire. Il nous semble
nécessaire de prendre position par rapport à quelques principaux auteurs et
indispensable de préciser le sens que nous donnons aux mots utilisés
relevant de ce champ. En premier lieu nous devons définir ce qu’est pour nous
l’affectivité.

Pour situer l’affectivité
8Dans notre mémoire Affectif et psychanalyse, qui nous a servi
d’introduction pour cette étude, nous écrivions que le concept d’affectivité
est délicat à définir car riche de nombreuses nuances et comportant souvent
des sens différents. Les auteurs ayant utilisé ce concept lui attribuent souvent
un sens particulier lorsqu’ils le définissent, mais le plus souvent ils abordent
le concept par sa négative, la carence affective, et utilisent les observations
cliniques pour mettre en évidence les conséquences de cette carence ainsi

6 MERLEAU-PONTY M., Phénoménologie de la perception (1945), Gallimard, Paris, 1976
7
RICŒUR P., Philosophie de la volonté (1949), Aubier, 1950, p.137
8 PÉCARD J. M., op. cit., p.12
17qu’une relative insuffisance théorique de la psychanalyse pour aborder cette
question. Les théories de l’attachement, principalement selon les travaux de
R. A. Spitz, J. Bowlby, M. D. Ainsworth, H. F. Harlow, D. N. Stern, ou N. et
A. Guedeney, développent un aspect singulier de l’affectivité, la relation
affective particulière entre la mère et le tout jeune enfant. Plus généralement
le concept d’affectivité fait référence à des notions multiples et variées,
parfois subtiles et peu précises, telles que les affects, les sensations, les
émotions, les sentiments (tendresse, amitié, amour avec différentes
acceptions, sympathie…), les passions. Nous tenterons de préciser la plupart de
ces notions, sans prétendre les traiter toutes, notre objectif n’étant pas d’être
exhaustif quant aux mots pour dire ce qui relève de l’affectivité, mais de
tenter de mieux comprendre ce qui se passe dans le champ du
fonctionnement psychique, d’en déterminer les implications et de définir ce champ.
Lorsque le bébé commence à intégrer ses sensations et ses émotions, il
apprend à leur donner un sens grâce aux échanges particuliers entre sa mère
et lui. Ces ressentis deviennent alors vecteurs de communication, support
d’un attachement réciproque et support de ce que nous nommons un langage
affectif ; ce langage est un langage sans parole spécifique aux deux
parte9naires . Cet attachement est le fondement archaïque des émotions et de ce
qui appartiendra plus tard au domaine des sentiments. Même si l’enfant est
parlé par ses parents, c’est-à-dire s’il existe dans le discours et la parole de
ses parents, et si ceux-ci lui parlent, c’est en fait essentiellement dans un
bain affectif, un espace d’échanges émotionnels, en utilisant un langage sans
parole (c’est-à-dire non verbal) que le jeune enfant réalise ses premiers
échanges avec son entourage. Ainsi, ce sont le toucher, les regards, les
intonations, les modulations du discours… qui constitueront l’essentiel de la
communication des parents avec leur enfant. C’est le premier mode de
communication que l’enfant apprend et qu’il conservera toute sa vie, même
s’il évoluera.
Le vocabulaire pour parler de ce qui relève du champ affectif (champ par
nature mal délimité et donc difficile à définir) est abondant, varié, et les
termes utilisés sont le plus souvent polysémiques. Bien qu’usités autant dans
divers domaines scientifiques que dans le langage commun, ces termes
recouvrent des concepts généralement flous, pas toujours bien définis par
ceux-là mêmes qui les utilisent, et des interprétations différentes, parfois
divergentes. Pour préciser de quoi nous parlons, nous essaierons de délimiter
le champ dans lequel nous nous situons pour cette étude et nous limiterons
volontairement notre vocabulaire à quelques termes parmi ceux les plus
souvent utilisés en psychologie : sensations, perceptions, émotions et senti-

9 STERN D. N., La Constellation maternelle, Calmann-Lévy, Paris, 1997
18
ments ; nous y ajouterons les motions existentielles dont nous définirons la
notion.

Affect, affectif, affection, affectivité
Définitions et évolution de sens pour affection et affecter
10A. Rey dans le Dictionnaire historique de la langue française relève
èmeque le verbe affecter serait apparu au XIV siècle et issu du latin facere
(faire). Avec le préfixe ad, le verbe latin ad-ficere (afficere) a pris le sens de
« mettre dans une certaine disposition, toucher », et a donné les mots affectus et
affectio correspondant au pathos grec ; afficere coexiste avec affectare,
signifiant « arranger, disposer ». La coexistence de ces verbes, et parfois leur
confusion, entraîne des interférences sémantiques ; on peut alors relever trois
sens différents du verbe affecter :
ème rechercher, désirer (à partir du XIV siècle, sens archaïques),
èmeprendre une forme, une manière d’agir (à partir du XVI siècle) avec une
idée de mensonge et de manque de naturel. Ce sens est peu usité dans le
langage courant moderne pour le verbe mais persiste pour le substantif
affectation.
ème toucher par une impression physique ou morale (à partir du XV
èmesiècle). Au XVII siècle le verbe est d’abord attesté au sens psychologique
èmepuis en médecine (« contracter une lésion »). À partir du milieu du XVIII
siècle apparaît le sens de « ressentir une impression ». Il est intéressant de
noter qu’il existerait, d’après A. Rey, un mot de moyen français, qui sera
réintroduit en psychanalyse par S. Freud, et dont le sens serait rattaché à ce
verbe : affect avec le sens de « attaché, passionné » ; il existerait aussi
parallèlement malaffect signifiant « malade ».
ème destiner, à partir du milieu du XVI siècle, mais sans doute antérieur,
relié aux sens de « préparer, arranger, instruire, transmettre, désigner dans une
fonction, un rôle, un droit ». D’où le sens moderne du substantif affectation
(« application à un usage ») et les antonymes « désaffectation, désaffecter ».
Il est également intéressant de noter, dans le même dictionnaire, qu’à
parèmetir du début du XIII siècle apparaissent pour affection les sens particuliers
de : « attitude psychologique résultant d’une influence » et le sens général de
« sentiment, émotion », et même, plus intéressant pour nous ici, de « sentiment
èmed’attachement tendre ». À partir du XVI siècle les sens généraux de «
affection de l’âme » (correspondant à l’ardeur, au désir) dominent, parallèlement
au sens médical de « maladie ». D’après A. Rey l’adjectif affectif apparaît au

10 REY A., Dictionnaire historique de la langue française, Le Robert, Paris, 1992, p.26-27
19èmeXV siècle mais viendrait du latin affectivus. Employé en philosophie il
désigne alors des sentiments éprouvés et non manifestés, et s’oppose à
effectif. Il est à noter que le sens de « affectif » diffère du sens de «
affectueux », qui vient du latin affectuosus.
11Dans le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française ,
si le sens général d’affectif est lié à la notion de plaisir et de douleur,
d’euphorie et de tristesse, il est compris également comme ce qui « s’oppose
aux réactions intellectuelles, rationnelles » ; le langage affectif « exprime, révèle
les sentiments » ; « la valeur affective des mots est la valeur qu’on y attache en
dehors de leur signification ». Cette valeur serait ainsi celle qui donne du sens.
Parmi les contraires, ce dictionnaire cite : intellectuel, représentatif, objectif,
raisonnable.
Dans le cadre de notre étude, nous pouvons retenir que les termes
affection et affectif concernent les sentiments et les états émotionnels et qu’ils
s’opposent à intellectuel, objectif, raisonnable : ils désignent des sentiments
éprouvés et non manifestés explicitement et correspondent à des attitudes
psychologiques résultant d’une influence. Si les émotions appartiennent bien
à ce domaine des affections ou de l’affectif, il serait excessif et inapproprié
de restreindre l’affection et l’affectif au seul registre des émotions. En
particulier nous n’exclurons pas de ce concept la notion d’attachement, voire
d’attachement tendre comme le précise A. Rey. Nous pouvons retenir aussi
qu’affectif correspond à un état, une attitude psychologique qui peut résulter
d’une influence aussi bien interne au sujet que venant de l’extérieur ; dans
cette deuxième situation, l’attitude peut résulter d’un mode de
communication qui s’établit entre deux personnes ou deux êtres (par exemple entre une
personne et un animal) : par la valeur affective des mots, par des échanges
non verbaux, par des sentiments éprouvés et non exprimés, par un
attachement tendre qui semble non rationnel… Il est également important de noter
qu’affectif étant de l’ordre de l’éprouvé, des sentiments, du subjectif,
puisque s’opposant à ce qui est objectif, rationnel, intellectuel, relève de ce
fait d’un concept difficile à cerner et à définir de manière objective,
rationnelle, précise.
Le Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française
in12dique également que le terme affect est apparu dans le langage français
èmeavant le XVI siècle et signifiait « état, disposition ». La psychologie le
comprend alors comme un « état affectif élémentaire », état qui peut être
« intéressant, agréable, désagréable ». La notion d’affect serait donc, selon A.

11
Dictionnaire alphabétique et analogique de la langue française (Le Grand Robert), préface
de REY A., Tome I, Le Robert, Paris, 1986, p.150
12 Ibid., p.148
20
Rey, antérieure à la naissance de la psychanalyse, bien que cette dernière,
avec S. Freud, se la soit appropriée.

L’affect : un terme essentiellement psychanalytique
Dans le Dictionnaire de la psychanalyse de R. Chemama et B.
Vandermersch le mot affect est défini comme étant :
L’expression émotionnelle, éventuellement réprimée ou déplacée, des conflits
constitutifs du sujet. Cet aspect descriptif montre l’intrication obligée des
concepts d’affect, de pulsion et d’angoisse. La notion d’affect est contemporaine de
la naissance même de la psychanalyse, puisque Freud opère sa première
classification des névroses selon la façon dont un sujet se comporte au regard de ses
af13fects .
J. Laplanche et J.-B. Pontalis indiquent que le sens d’affect pour la
psychanalyse est défini par « tout état affectif, pénible ou agréable, vague ou qualifié,
qu’il se présente sous la forme d’une décharge massive ou comme tonalité
générale ». Ils précisent : « La notion d’affect prend une grande importance dès les
premiers travaux de Breuer et Freud [Études sur l’hystérie (Studien über Hysterie,
1895)]. […] Selon Freud, toute pulsion s’exprime dans les deux registres de l’affect
et de la représentation. » Ils notent également que :
L’affect y est défini [dans Le Refoulement (Die Verdrängung, 1915) ;
L’Inconscient (Das Unbewusste, 1915)] comme la traduction subjective de la
quantité d’énergie pulsionnelle et de ses variations. […] On voit mal comment le
terme d’affect garderait un sens en dehors de toute référence à la conscience de
soi.
Les auteurs précisent à propos de l’affect un aspect important qui fait
référence à la mémoire affective et que nous développons plus loin : « C’est
seulement si le rappel du souvenir entraine la reviviscence de l’affect qui lui était lié
à l’origine, que la remémoration trouve son efficacité thérapeutique. » Ils relèvent
que la notion d’affect est utilisée avec seulement une valeur descriptive du
retentissement émotionnel, soit, le plus souvent, pour rendre compte de
l’autonomie de l’affect par rapport à ses manifestations, selon la théorie
quantitative des investissements, et relèvent que S. Freud utilise
parallèlement au terme d’affect celui de « quantum d’affect » pour en désigner l’aspect
14économique . Ces auteurs ne font mention ni du terme affectif ni du terme
affection.

13 CHEMAMA R. et VANDERMERSCH B., « Affect », in Dictionnaire de la psychanalyse,
Larousse, Paris, 2005, p.8-10
14 LAPLANCHE J. et PONTALIS J.-B., Vocabulaire de la psychanalyse (1967), P.U.F., Paris,
2007, p.12-13
21A. Green affirme dans Le Discours vivant : « Le terme affect est un terme
spécifiquement psychanalytique en français. Il ne figure ni dans le Littré, ni dans le
Robert. Par contre, il est utilisé dans la langue allemande. Ainsi son importation
dans la langue française est due à Freud. » Un peu plus loin il précise :
Freud, dans Obsessions et phobies, article qu’il écrivit en français en 1895,
traduit Affekt par état émotif, expression qui rejoint le vocabulaire psychiatrique en
cours à l’époque. En l’absence du terme affect, la tradition psychologique
française distingue généralement dans la vie affective l’émotion, état aigu et
transitoire, le sentiment, état plus atténué et plus durable, et la passion, violente,
15profonde et durable .
Cependant, comme nous l’avons déjà indiqué, A. Rey remarque dans le
Dictionnaire Historique de la langue française que le mot affect a figuré en
èmemoyen français au XVI siècle avec un sens proche de celui que la
psychanalyse lui attribue.
S. Freud estime que les affects peuvent trouver place aussi bien dans
l’inconscient que dans le conscient et il les distingue des représentations
d’affects :
Il peut très bien y avoir dans le système Ics des formations d’affects qui
deviennent conscientes comme les autres. Toute la différence vient de ce que les
représentations sont des investissements – fondés sur des traces mnésiques –
tandis que les affects et sentiments correspondent à des processus de décharge
dont les manifestations finales sont perçues comme sensations. En l’état actuel
de notre connaissance nous ne pouvons exprimer plus clairement cette
diffé16rence .
Il précise à la suite, dans la note de bas de la page suivante : « L’affectivité
se manifeste essentiellement en décharge motrice (sécrétoire, vaso-régulatrice)
destinée à transformer (de façon interne) le corps propre, sans rapport avec le monde
extérieur. » Nous pouvons déjà noter ici qu’il ne considère les affects qu’en
rapport aux pulsions, c’est-à-dire comme ayant une influence et un rôle
strictement internes. Il estime que l’affectivité peut parfois être un frein et
craint qu’elle ne présente une difficulté pour aborder la psychanalyse : « [Il
s’agit d’une] difficulté affective, de quelque chose par quoi la psychanalyse s’aliène
la sympathie de l’auditeur ou du lecteur et qui rend celui-ci moins enclin à lui
accorder intérêt et créance. » Il pense qu’elle occupe également une place
importante même dans les processus intellectuels : « Qui n’éprouve pas assez

15
GREEN A., Le Discours vivant. La conception psychanalytique de l’affect (1973), Quadrige,
P.U.F., Paris, 2004, p.16-17
16 FREUD S., « L’Inconscient » (1915e), in Métapsychologie, Gallimard, Paris, 1968, p.84
22
17de sympathie pour une chose ne sait pas non plus la comprendre aussi aisément . »
L’affectivité serait donc nécessaire pour attribuer du sens à la chose.
Selon J. Lacan « L’affect qui nous sollicite consiste toujours à faire surgir ce
que le désir d’un sujet comporte comme conséquence universelle, c’est-à-dire
18l’angoisse . » La notion de sentiment (d’amour) semble, chez lui, avoir cédé
la place à la notion de désir, un désir provoquant essentiellement l’angoisse ;
les autres types d’affects sembleraient aussi être occultés. Marqué par le
structuralisme et la linguistique, et sans doute méfiant vis-à-vis du terme
affect, J. Lacan fera peu usage de ce terme dans ses théories, et essayera tant
bien que mal de remplacer le sentiment (l’amour) par le désir.
Ainsi le concept d’affectivité se révèle délicat à définir car il recouvre des
nuances, voire des sens sensiblement différents les uns des autres. C’est sans
doute pourquoi le plus souvent les auteurs qui ont utilisé ce concept lui
attribuent un sens qui leur est particulier, lorsqu’ils le définissent ; mais le
plus souvent ils ne précisent pas ces notions, quand ils ne traitent pas le
concept par sa négative, la carence affective, et les conséquences de ses
défaillances. Les interrogations et les recherches concernant l’affectivité sont
le plus souvent dues à des observations cliniques qui mettent en évidence les
conséquences de la carence affective et l’insuffisance d’interprétations
satisfaisantes dans la théorie analytique générale.
Parmi les premiers auteurs ayant tenté une théorisation du concept
d’affectivité, deux psychanalystes font référence : R. A. Spitz avec la théorie
de l’hospitalisme et J. Bowlby avec la théorie de l’attachement. D’autres
suivront, apportant leur contribution à une meilleure compréhension de la
psychologie des jeunes enfants. Les références à l’éthologie ont apporté une
ouverture essentielle. En éthologie la notion d’attachement (ainsi que celle
du grasping, l’accrochage) a été largement étudiée, aussi bien en laboratoire
qu’en milieu naturel, notamment par K. Lorentz. Les effets de l’isolement
social ont été étudiés par H. F. Harlow. Il n’est pas sans intérêt, même dans
une approche analytique, de s’attarder quelque peu sur les apports des
éthologistes pour mieux comprendre l’originalité du psychisme humain :
l’homme n’est-il pas un animal avec quelque chose en plus ! Auparavant il
nous parait utile d’aborder la manière selon laquelle se manifeste
l’affectivité et ce qui en a été dit par ceux qui se sont intéressés à la question.


17 FREUD S., « Une Difficulté de la psychanalyse » (1917), trad. BONAPARTE M. et MARTY E.,
Les Classiques des sciences sociales, le 30/09/2010 in
http://classiques.uqac.ca/
18 CHEMAMA R, op. cit., J. LACAN, Leçon du 14 nov. 1962
23Quelques références en dehors de la psychanalyse
Si, hors la psychanalyse, la plupart des auteurs ne parlent pas
explicitement de l’affectivité, ils y font souvent référence. Il serait délicat et de peu
d’intérêt, sauf à en faire une étude spécifique, de vouloir repérer dans la
littérature les différentes manières dont l’affectivité est prise en compte :
entre roman, romantisme et poésie tous les concepts de l’affectivité, incluant
émotions et sentiments, sont explorés avec l’originalité et la spécificité de
chaque auteur ; mais très peu utilisent le terme affectivité. Nous citerons
seulement quelques auteurs à titre d’exemple.
M. Merleau-Ponty signale l’affectivité essentiellement comme une
expression corporelle dans le registre subjectif :
On conçoit d’ordinaire l’affectivité comme une mosaïque d’états affectifs,
plaisirs et douleurs fermés sur eux-mêmes qui ne se comprennent pas et ne peuvent
que s’expliquer par notre organisation corporelle. […] Le monde objectif joue de
moins en moins directement sur le clavier des états affectifs « élémentaires »,
19mais la valeur reste une possibilité permanente de plaisir et de douleur .
Pour F.-R. de Chateaubriand, l’affectif colore nécessairement les
souvenirs, empêchant sans doute de rester tout à fait objectif ; les souvenirs portés
par la mémoire affective restent enfouis et ineffaçables, mais les états d’âme
du passé sont difficiles à se remémorer :
Il est difficile de faire remonter à la surface ce que l’on a enfoui dans
l’affectivité, de se souvenir simplement des rêves et des chimères auxquels on ne
croit plus ; ou encore, de rester objectif alors qu’on souhaite se justifier. Il reste
20en outre à trouver « les mots pour le dire » .
Témoin représentatif de l’époque romantique, et bien qu’il n’utilise
qu’une fois ce mot, toute son œuvre est emprunte d’affectivité, œuvre dans
laquelle il utilise également les oxymorons pour ajouter des nuances et
enrichir la palette des sentiments et des émotions. M. Barrès fait mention de
la nécessité de l’affectif comme complément indispensable à l’intelligence :
« Je dégradais mon intelligence en laissant s’atrophier en moi les qualités délicates
21de la vie affective . » G. Lebon propose dans ses Pensées brèves de faire une
distinction très nette entre la raison et l’affectif ; il est intéressant de noter
également qu’il place la mystique du côté de l’affectif :

19
MERLEAU-PONTY M., Phénoménologie de la perception (1945), Gallimard, Paris, 1976,
p.180-181
20
CHATEAUBRIAND F.-R., « Mémoires de ma vie » (1809), Préliminaire des Mémoires d’outre
tombe, le 06/02/2009, in
http://www.restode.cfwb.be/francais/_arts/AppPeda/Dissert
Litt/Aide/consulter-details.asp?ID=2116
21 BARRÈS M., Leurs Figures, Juven, Paris, 1902, p.295
24
Les forces qui mènent l’histoire : forces biologiques, forces affectives, forces
mystiques, forces collectives et forces intellectuelles, possèdent des logiques
distinctes n’ayant pas de commune mesure. […] Les forces affectives, c’est-à-dire
les sentiments et les passions, se mettant le plus souvent au service des forces
biologiques, la raison est impuissante contre elles. […] Si imparfaite que soit
encore la connaissance des logiques affective, mystique et collective, elle donne
cependant déjà la clef de phénomènes historiques que la logique rationnelle ne
saurait expliquer. […] Une des sources les plus fréquentes d’erreur est de
prétendre expliquer avec la raison des actes dictés par des influences affectives ou
22mystiques .
L’histoire s’est, elle aussi, beaucoup intéressée à l’affectivité, et un
auteur, P. Nagy, a tenté de rassembler l’ensemble des connaissances sur ce
23sujet pour la période du Moyen-Âge . Bien que le mot esmotion
n’apparaisse qu’en 1534, les langues médiévales possèdent une profusion de
termes se rapportant aux émotions ; en latin, par exemple, on répertorie :
passio, affectus, perturbatio, inclinatio, primus motus, etc. La manière de
parler des émotions et des sentiments répondrait à un certain effet de mode
ème(amour courtois au Moyen Âge, romantisme au XVIII siècle, etc.) mais
l’affectivité n’en reste pas pour autant une composante essentielle du
psychisme humain.
Cela nous ramène à la difficulté de définir les concepts et les mots
correspondant aux notions de sensation, d’émotion, d’humeur, de sentiment…
Nous ne tenterons de définir et d’utiliser que les principales notions :
ressentis, sensations, émotions, sentiments, motions existentielles.


22
LEBON G., « Hier et demain » (1918), in Les Classiques des sciences sociales, p.10-11, 13
et 21, le 09/02/2009, in
http://classiques.uqac.ca/classiques/le_bon_gustave/hier_et_demain/hier_et_demain.pdf
23 NAGY P. et al., Les Émotions du Moyen-Âge, Éditions de Minuit, Paris, 2007, et
« Émotions médiévales », in Critique, Éditions de Minuit, n°716-717, janvier - février 2007.
25

Sensations, perceptions, émotions,
sentiments et motions existentielles

Sensations et perceptions
Ce sont essentiellement certains philosophes (pas tous) qui distinguent
perception et sensation. Pour ceux-ci la sensation désignerait plutôt des
processus ou des modalités perceptives élémentaires, la perception
comprenant déjà un début d’interprétation (pour M. Merleau-Ponty, percevoir c’est
percevoir du sens). Pour les psychologues, au contraire, ces deux termes
seraient pratiquement synonymes. On peut toutefois constater que dans le
domaine de la recherche le terme sensation est préféré lorsqu’on s’intéresse
essentiellement aux fonctions physiologiques (on évoque alors les cinq sens
fournissant des sensations descriptibles), le terme perception se trouvant
employé surtout lorsque l’aspect psychologique est privilégié.
A. Lieury, professeur de psychologie générale et chercheur sur la
mémoire, propose une définition de la perception suffisamment large pour être,
dans un premier temps, retenue ici :
La perception désigne l’ensemble des mécanismes physiologiques et
psychologiques dont la fonction générale est la prise d’information (avec parfois son
in24terprétation) dans l’environnement ou dans l’organisme lui-même .
On peut noter que dans cette définition A. Lieury ne statue pas sur la
prise en compte ou non du décodage de l’information dans la perception et à
plus forte raison de la prise en compte de l’interprétation (nécessairement
subjective) de cette information.
25Pour R. Francès , maître de recherche au CNRS, la perception est
toujours en rapport direct avec l’objet qui la provoque et suppose son codage,
c’est-à-dire que la perception est une information déjà codée qui peut alors
être directement interprétée. C’est pour lui le premier maillon de la
connaissance.

24 LIEURY A., Manuel de psychologie générale, Dunod, Paris, 1997, p.21
25
FRANCÈS R., « La Perception, témoin de la personne », in Problèmes de la personne,
Colloque du Centre de Recherche de Psychologie Comparative, Meyerson I. dir., Mouton de
Gruyter, Berlin, 1973.
27Des expériences récentes concernant la vision (expériences de A. H.
Rie26sen sur des chimpanzés ) témoignent, même si l’imbrication du savoir et des
sentiments dans la perception visuelle est encore parfois contestée, que la
perception des formes même les plus simples est déjà l’objet d’un
apprentissage. Ces recherches font état que la perception toute entière peut être
ramenée à l’identification catégorielle, c’est-à-dire à la reconnaissance des objets
ainsi qu’à leur appartenance à une classe. Tout se passerait comme si
s’étaient constitués pour le sujet, au cours de ses expériences antérieures et à
partir de messages sensoriels divers, des ensembles non mnémoniques
formant des sortes de catégories, de répertoires, ces différents répertoires
constituant un équipement cognitif de la personne, aussi important que
l’équipement sensoriel. À ce stade existerait donc déjà un encodage des
informations reçues, mais cela ne dit rien de l’affectivité. Chez les autistes,
sans nier pour autant les autres troubles, cet encodage serait défaillant,
rendant problématique l’accès au langage non verbal (expressions faciales,
attitudes corporelles, intonations de la voix, émotions, intentions, sentiments,
etc.).

Sensations et perceptions pour Platon et Aristote
Platon avait une vision ordonnée du monde ; dans une conception
dualiste il séparait radicalement la réalité sensible de la réalité intelligible : pour
lui, la connaissance ne peut pas consister en la sensation parce que la
sensation se rapporte à des choses changeantes et variables, et que la connaissance
n’est possible que si elle porte sur des choses qui ne changent pas. Dans le
Théétète Platon propose successivement plusieurs définitions du savoir ;
dans la première il identifie savoir et sensation, thèse qu’il fait réfuter par
Socrate car la sensation est un instantané, elle ne demeure pas, elle est
mobile, instable, toujours singulière et d’autre part il y a une grande variété de
sensations :
Pour les sensations, nous leur donnons des noms tels que ceux-ci : visions,
auditions, olfactions, froid et chaud, et aussi plaisirs, peines, désirs, craintes et
cætera. Innombrables sont celles qui n’ont pas de nom ; très nombreuses celles qui
27en ont un
Mais pour lui ces sensations sont fausses :
J’imagine qu’on s’accorde à voir dans tous ces états la preuve de la fausseté du
système que je viens d’exposer, parce que les sensations qu’on y éprouve sont

26
RIESEN A. H., « The Development of visual perception in man and chimpanzee », in
Science, N°106, 1947, p.107-108.
27 PLATON, Théétète, 156b, Flammarion, Paris, 1979.
28
absolument fausses, et que, bien loin que les choses soient alors telles qu’elles
28paraissent à chacun, au contraire rien de ce qui paraît n’existe .
La sensation et la science s’opposent donc : « Que peut dire encore celui qui
prétend que la sensation est la science et que ce qui paraît à chacun de nous est tel
29qu’il paraît à celui qui en a la sensation ? » Selon la conception de Platon, la
connaissance véritable a pour source les formes ou idées, c’est-à-dire des
objets abstraits qui ne sont pas soumis au changement, alors que la sensation
nous maintient dans l’instant présent :
Ce n’est donc point dans les impressions que réside la science, mais dans le
raisonnement sur les impressions ; car c’est par cette voie, semble-t-il, qu’on peut
30atteindre l’essence et la vérité, tandis qu’on ne le peut par l’autre voie .
Dans les Seconds Analytiques, Aristote convient avec Platon que la
sensation n’est pas égale à la connaissance et que s’il n’y a pas de science de la
sensation il n’y a pas non plus de science sans la sensation, toute
connaissance commençant par la sensation (l’imagination serait alors un produit
dérivé de la sensation). La sensation s’applique au particulier et la science à
ce qui perdure dans le changement, à l’universel. La sensation est un moyen
de parvenir à la connaissance :
Il n’est pas moins évident que lorsqu’un sens vient à manquer, il doit
nécessairement alors manquer aussi quelque science qu’il est impossible d’acquérir. En
effet, nous ne pouvons apprendre que par induction ou par démonstration. […]
Mais il est impossible de connaître les universels autrement que par induction;
c’est par l’induction, en effet, que sont connues même les choses abstraites. […]
Or, induire est impossible pour qui n’a pas la sensation ; car la sensation
s’applique aux objets particuliers ; et pour eux, il ne peut y avoir de science,
puisqu’on ne peut pas du tout la tirer d’universels sans induction, ni l’obtenir par
31l’induction sans la sensibilité .
32La sensation possède, pour Aristote , une caractéristique universelle :
elle permet l’accès au monde extérieur et à ses transformations, et par
conséquent l’adaptation de l’être vivant à son environnement, lui donnant ainsi
la possibilité d’assurer sa propre survie ; la sensation et la mobilité sont
essentielles à la vie, elles sont les deux propriétés que partagent tous les êtres
vivants. La sensation n’est-elle pour autant que le moyen de percevoir le
monde extérieur ? Elle persiste aussi dans la mémorisation des perceptions,
dont elle est partie intégrante :

28 Ibid, 157e-158a
29
Ibid, 158a
30 Ibid, 186d
31
ARISTOTE, Seconds Analytiques, I, 18, 81a-82, Flammarion, Paris, 2005.
32 A, De l’Âme, livre II, ch. 12, Gallimard, Paris, 2005.
29La sensation ne nous fait connaître ni le futur, ni le passé; elle nous donne le
présent, et pas autre chose. […] Mais lorsque, sans la présence des objets
eux33mêmes, on en possède la science et la sensation, alors c’est la mémoire qui agit .

Les sensations sont-elles nécessaires à la connaissance ?
R. Descartes montrera que la sensation n’est pas une source fiable pour la
connaissance :
Tout ce que j’ai reçu jusqu’à présent pour le plus vrai et assuré, je l’ai appris
des sens, ou par les sens : or j’ai quelquefois éprouvé que ces sens étaient
trompeurs, et il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous
34ont une fois trompés .
L’imagination, bien qu’aussi peu fiable que les sensations, semble
apporter des éléments complémentaires dans les processus de la pensée et de la
compréhension en même temps que les sensations participent de la pensée :
Et j’ai aussi certainement la puissance d’imaginer ; car encore qu’il puisse
arriver (comme j’ai supposé auparavant) que les choses que j’imagine ne soient pas
vraies, néanmoins cette puissance d’imaginer ne laisse pas d’être réellement en
moi, et fait partie de ma pensée. […] Toutefois, à tout le moins il est très certain
qu’il me semble que je vois, que j’entends, et que je m’échauffe ; et c’est
proprement ce qui en moi s’appelle sentir, et cela, pris ainsi précisément, n’est rien
autre chose que penser. D’où je commence à connaître quel je suis, avec un peu
35plus de lumière et de distinction que ci-devant .
Mais s’il n’est pas possible de se passer des sens et de l’imagination pour
obtenir la connaissance, il faut nécessairement y ajouter l’entendement car
ce n’est pas la sensation, ni l’imagination, qui permet d’expliquer (de
comprendre) ce qui est perçu. Comme dans l’exemple du morceau de cire
d’abeille qui change d’aspect et perd son odeur auprès du feu, mais reste de
la cire, R. Descartes montre que les sens et l’imagination ne disent pas tout
de la nature de ce que l’on observe :
Qu’est-ce donc que l’on connaissait en ce morceau de cire avec tant de
distinction ? Certes ce ne peut être rien de tout ce que j’y ai remarqué par l’entremise
des sens, puisque toutes les choses qui tombaient sous le goût, ou l’odorat, ou la

33
ARISTOTE, « De la Mémoire et de la réminiscence », I, 449a, in Biologie - Traité de l’âme
suivi des Petits traités d’Histoire Naturelle, Paleo, Paris, 2002
34
DESCARTES R., Meditationes de prima philosophia – méditations métaphysiques – première
méditation : des choses que l’on peut révoquer en doute (1641), J. Vrin, Paris, 1978.
35
DESCARTES R., Meditationes de prima philosophia – méditations métaphysiques –
méditation seconde : de la nature de l’esprit humain, et qu’il est plus aisé a connaître que le
corps (1641), J. Vrin, Paris, 1978
30
vue, ou l’attouchement, ou l’ouïe, se trouvent changées, et cependant la même
cire demeure. […] Je la conçois capable de recevoir une infinité de semblables
changements, et je ne saurais néanmoins parcourir cette infinité par mon
imagination, et par conséquent cette conception que j’ai de la cire ne s’accomplit pas
par la faculté d’imaginer. […] Il faut donc que je tombe d’accord, que je ne
saurais pas même concevoir par l’imagination ce que c’est que cette cire, et qu’il
n’y a que mon entendement seul qui le conçoive, je dis ce morceau de cire en
36particulier, car pour la cire en général, il est encore plus évident .
Il n’est cependant pas si simple de rester dans le raisonnement pur et de
ne pas utiliser ses sens (ses sensations), voire de s’y fier, pour se faire une
idée de ce qui nous entoure et tenter de le comprendre ! R. Descartes en
convient :
Et parce que je me ressouvenais aussi que je m’étais plutôt servi des sens que
de la raison, et que je reconnaissais que les idées que je formais de moi-même
n’étaient pas si expresses, que celles que je recevais par les sens, et même
qu’elles étaient le plus souvent composées des parties de celles-ci, je me
persuadais aisément que je n’avais aucune idée dans mon esprit, qui n’eût passé
aupa37ravant par mes sens .
Les sens apportent également une appréciation qui n’est pas de l’ordre de
la raison, ni même de la connaissance, communiquant des sensations de
plaisir ou de douleur permettant, par exemple, soit de se protéger soit
d’apprécier ce qui est ressenti ; la connaissance de la vérité est d’un autre
ordre. Il nous semble découvrir ici une introduction possible à la distinction
entre l’affectif et le rationnel :
Or cette nature m’apprend bien à fuir les choses qui causent en moi le
sentiment de la douleur, et à me porter vers celles qui me communiquent quelque
sentiment de plaisir ; mais je ne vois point qu’outre cela elle m’apprenne que de ces
diverses perceptions des sens nous devions jamais rien conclure touchant les
choses qui sont hors de nous, sans que l’esprit les ait soigneusement et mûrement
38examinées .

La place des sensations et des perceptions chez S. Freud
S. Freud aborde la question de la perception avec un regard de
neurologue ; jusqu’à la fin de sa vie il tentera de concilier ses découvertes du ça et

36
Ibid.
37 DESCARTES R., Meditationes de prima philosophia – méditations métaphysiques –
méditation sixième : de l’existence des choses matérielles, et de la réelle distinction entre
l’âme et le corps de l’homme (1641), J. Vrin, Paris, 1978
38 Ibid.
31du moi avec une approche physiologique, et de situer la perception entre
l’inconscient et le conscient (pour finalement proposer le préconscient), au
cœur du moi. Il ne semble généralement pas faire de distinction particulière
entre sensation et perception. Il écrit en 1923 :
Tout aussi bien que les tensions des besoins, la douleur peut rester aussi
inconsciente, cette douleur qui tient le milieu entre perception externe et interne, se
comportant comme une perception interne alors même qu’elle provient du
monde extérieur. Il reste donc que sensations et sentiments, eux aussi, ne
deviennent conscients qu’en atteignant le système Pcs ; si la transmission est
bloquée, ils ne se réalisent pas sous forme de sensations […], nous parlons alors de
39sensations inconscientes .
Et en 1938 il écrira :
Sous l’influence du monde extérieur réel qui nous environne, une fraction du ça
subit une évolution particulière. À partir de la couche corticale originelle
pourvue d’organes aptes à percevoir les excitations ainsi qu’à se protéger contre elles,
une organisation spéciale s’établit, qui, dès lors, va servir d’intermédiaire entre le
ça et l’extérieur. C’est à cette fraction de notre psychisme que nous donnons le
40nom de moi .
Si S. Freud n’a pas inventé les concepts de perception et de conscience,
ses observations viendront, au cours de toute son œuvre, les enrichir de ses
découvertes en psychanalyse, avec en particulier l’introduction du
pareexcitation. Dans Au-delà du principe de plaisir, il établit que la perception
est reçue brute, et que c’est ensuite le psychisme qui lui attribue une valeur
de plaisir ou de déplaisir ; il distingue parfois les sensations (provenant de
l’intérieur du psychisme) des perceptions (venant de l’extérieur) :
Ce que la conscience nous livre consiste essentiellement en perceptions
d’excitations venant du monde extérieur et en sensations de plaisir et de déplaisir
qui ne peuvent provenir que de l’intérieur de l’appareil psychique ; de ce fait on
41peut attribuer au système Pcs - Cs une situation spatiale .
S. Freud s’attachera peu à développer les concepts de perception et de
sensation s’intéressant essentiellement à ce qui en découle, leurs effets sur
l’appareil psychique, les affects.


39 FREUD S., « Le Moi et le ça » (1923), in Métapsychologie, Payot, Paris, 2001, p.259-260
40
FREUD S., Abrégé de psychanalyse (1938), P.U.F., Paris, 1973, p.4
41 FREUD S., « Au-delà du principe de plaisir » (1920), in Essais de psychanalyse, Payot,
Paris, 2001, p.71
32
Sensations et perceptions chez quelques auteurs contemporains
Alors qu’il estime que toute sensation ne peut se produire que dans le
42cadre d’une intuition de l’espace pure et a priori, E. Kant conçoit la
perception comme la sensation appliquée sans détermination à un objet. Il
définira également la perception comme la représentation d’une réalité – le
réel d’un phénomène extérieur ne peut être réel que dans la perception car
43nous n’avons rien d’autre pour l’appréhender –, comme étant ce qui
procure une matière au concept accessible par l’entendement. L’ensemble des
deux (matière et concept) forme pour lui l’objet sensible, la sensibilité et
l’entendement constituant les deux sources de la connaissance. La perception
est bien ce qui représente une réalité extérieure, car celle-ci ne peut être
obtenue qu’à travers la perception. E. Kant précise cependant que, la
perception étant subjective, on ne peut la considérer ni comme vraie ni comme
fausse : en effet, c’est l’entendement seul qui est en mesure d’émettre un
jugement qui aura valeur de vérité, en ordonnant les informations recueillies
par la perception : « Si l’apparence nous trompe, c’est que l’entendement juge
44mal . » Nous pouvons alors nous demander si ce ne serait pas ce type de
jugement qui ferait défaut dans les situations de délire. Dans cette
perspective la notion d’illusion, ou d’apparence, ne se réfère pas aux perceptions
mais aux méprises de l’entendement, l’erreur étant de prendre le mode
subjectif de représentation, la perception, pour un mode objectif. Il ressort de
ces considérations que pour E. Kant la perception est pensée comme une
représentation de la chose, qu’elle soit image ou signe ; la perception est
donc au-delà de la sensation. La perception d’un objet n’a rien à voir non
plus avec l’imagination de ce même objet ; si la perception n’a pas de
signification en elle-même, c’est seulement l’interprétation (l’entendement) qui
peut lui donner un sens. La connaissance (la science) n’est alors pas une
négation mais une considération critique de l’apparence sensible. E. Kant
fait remarquer que la perception est immédiate et que par conséquent la
sensation et la pensée s’y trouvent mêlées ensemble en un seul mouvement
45lié à la conscience de ce qui est perçu .
P. N. Gerdy faisait une distinction entre sensation et perception, la
sensation étant ressentie par les sens, sans que l’une dépende de l’autre :

42 KANT E., Prolégomènes à toute métaphysique future (1783), trad. J. Gibelin, Vrin, Paris,
1968
43 KANT E., Critique de la raison pure - dialectique transcendantale (1781), Flammarion,
Paris, 2001
44
KANT E., Prolégomènes à toute métaphysique future, op. cit.
45 KANT E, Critique de la raison pure - dialectique transcendantale, op. cit.
33Il reste bien démontré, je crois, que le mot sensation doit s’appliquer seulement
à ce qui se passe dans les parties sentantes ; […] que les mots impression et
sensation sont à peu près synonymes. […] Il faut s’habituer à comprendre qu’il peut
y avoir sensation sans perception de la sensation. […] Il y a des sensations
per46çues et des sensations non perçues .
P. Janet définissait la sensation comme :
« Le phénomène simple qui se passe en moi quand je vois, quand j’entends,
etc. » Cette définition ne pourrait peut-être pas être remplacée par une meilleure,
car on ne définit les choses qu’en les expliquant et en y mêlant nos
interprétations ; mais il est évident qu’elle contient un terme de trop ; c’est le mot moi, le
mot je.
Pour lui qu’est-ce qu’une sensation dont on n’a pas conscience qu’on la
sent ? Si actuellement beaucoup d’auteurs sont d’accord pour admettre que
l’affectif joue un rôle important dans la mémorisation, P. Janet considérait
déjà que « l’homme peut sentir et ne pas comprendre ses propres sensations », et
qu’il n’y a de mémoire que liée aux sensations :
S’il est un point admis en psychologie, c’est que la mémoire n’est que la
conservation des sensations : toute sensation peut, pour différentes raisons, ne pas
47devenir un souvenir, mais tout souvenir a été une sensation consciente .
Á propos des hiéroglyphes dessinés dans les tombes des pharaons,
véritables bandes dessinées retraçant leur vie et les introduisant dans
l’intemporalité, S. Tisseron remarquait le rapport existant entre mémoire et
émotions :
Si le souvenir peut être daté, il n’en n’a pas moins une existence intemporelle
du fait du cortège d’émotions qu’il est propre à rappeler à la conscience. C’est la
charge émotive d’un souvenir qui en fait l’importance pour nous, plus que le
caractère objectivement proche ou lointain de la situation dans laquelle il s’est
48constitué .
Les émotions et la charge affective des souvenirs les inscrivent dans
l’intemporalité ; les souvenirs d’enfance resteraient donc présents,
consciemment ou non, avec les éprouvés associés. Au-delà du simple souvenir
les sensations présentes seraient en mesure de faire revivre les éprouvés de
l’enfance. Le retour affectif du passé, sorte de retour du refoulé, se revivrait
au présent, consciemment ou non, sans que le sujet puisse réellement distin-

46 GERDY P. N., Physiologie philosophique des sensations et de l’intelligence, Labé, Paris,
1846, p.23-29
47 JANET P., L’Automatisme psychologique : essai de psychologie expérimentale sur les
formes inférieures de l’activité humaine (1889), introduction de NICOLAS S., L’Harmattan,
Paris, 2005, p.38-55
48 TISSERON S., Psychanalyse de la bande dessinée, Flammarion, Paris, 2000, p.146
34
guer le présent du passé. Le souvenir ne pourrait s’identifier comme tel que
dans l’après-coup dans une sorte de retour de l’affectif.
La perception pourrait alors sembler être assez similaire à la sensation, en
tant qu’expérience primaire, car elle devancerait la conceptualisation des
objets perçus et le discours sur ces objets : la perception passant par les sens,
c’est-à-dire par des capteurs du corps, la perte des sensations signifierait une
rupture de communication entre le corps et la pensée.
Nous pouvons remarquer ici une première difficulté : le même mot sens
peut désigner les capteurs physiologiques, lorsque l’on parle des perceptions,
et prendre la valeur de signification, lorsqu’il s’agit de l’interprétation, de
l’entendement de ces mêmes perceptions. Dans le premier cas (celui de la
perception) les sens (de l’ouïe, de la vue, de l’odorat, du goût, du toucher)
traduisent la captation d’une information subjective, et dans le deuxième cas
une interprétation (une transformation en connaissance et une attribution de
sens) de cette information.
49G. W. F. Hegel défend l’idée que la perception est une des trois étapes
(certitude sensible, perception et entendement) de la conscience et permet à
celle-ci de se révéler et d’aboutir, au stade suivant, à la conscience de soi ou
auto-conscience. Or « il n’y a de perception que lorsqu’il y a conscience et il n’y a
conscience que lorsqu’il y a perception car la conscience se définit toujours par sa
capacité à se distinguer des choses qu’elle perçoit ». Pour qu’il y ait expérience il
faudrait passer par la perception, mais celle-ci est fluctuante et incertaine :
La source première de notre connaissance est l’expérience. Pour qu’il y ait
expérience, il faut, absolument parlant, que nous ayons perçu une chose elle-même.
Mais on doit, en outre, distinguer perception et expérience. D’entrée de jeu la
perception ne contient qu’un unique objet qui est maintenant, de façon fortuite,
50ainsi constitué, mais qui, une autre fois, peut être autrement constitué .
Pour H. Bergson nous ne pouvons véritablement séparer ce que nous
ressentons (notre sensation) de la cause de ce ressenti ; nous tentons alors, par
des grandeurs objectivantes, de définir ce qui appartient en fait à la
conscience subjective. Pour la nécessité de son analyse, H. Bergson distingue ce
qui est perçu (les images) directement de l’intérieur, par la sensation, le
ressenti – qu’il nomme affection, mais ce mot nous semble induire des
risques de méprise sur le concept – et ce qui est perçu comme venant de
l’extérieur, au moyen de la perception :
Me voici donc en présence d’images, au sens le plus vague où l’on puisse
prendre ce mot, images perçues quand j’ouvre mes sens, inaperçues quand je les

49
HEGEL G. W. F., Phénoménologie de l’esprit (1807), Gallimard, Paris, 2002
50 HEGEL G. W. F., « Premier cours : introduction », in Propédeutique philosophique, Éditions
de Minuit, Paris, 1963, p.20
35ferme. […] Pourtant il en est une qui tranche sur toutes les autres en ce que je ne
la connais pas seulement du dehors par des perceptions, mais aussi du dedans par
des affections : c’est mon corps.
Il rattache ainsi la sensation à l’affectivité, ce qui suppose un minimum
d’interprétation, tout en lui attribuant un rôle de signal, et estime finalement
qu’il est problématique de séparer l’affection (sensation), provoquée par les
images perçues, des images elles-mêmes :
J’interroge enfin ma conscience sur le rôle qu’elle s’attribue dans l’affection :
elle répond qu’elle assiste en effet, sous forme de sentiment ou de sensation, à
toutes les démarches dont je crois prendre l’initiative, qu’elle s’éclipse et
disparaît au contraire dès que mon activité, devenant automatique, déclare ainsi
n’avoir plus besoin d’elle. […] Ni la vue ni le toucher n’arrivent tout de suite à
localiser leurs impressions. Une série de rapprochements et d’inductions est
nécessaire, par lesquels nous coordonnons peu à peu nos impressions les unes aux
autres. […] Nos sensations sont simplement des signaux, que le rôle de chaque
sens est de traduire dans sa langue propre des mouvements homogènes et
mécaniques s’accomplissant dans l’espace. […] L’affection est donc ce que nous
mêlons de l’intérieur de notre corps à l’image des corps extérieurs ; elle est ce qu’il
51faut extraire d’abord de la perception pour retrouver la pureté de l’image .
52Nous devons à M. Merleau-Ponty la prise en compte d’une dimension
active et première de la perception en tant qu’expérience et ouverture
primordiale au monde vécu. S’opposant à la conception cartésienne de la
pensée, M. Merleau-Ponty considère le corps autrement que comme un objet
d’étude scientifique. Il estime que le concept de perception doit intégrer
l’inhérence de la conscience et du corps. Le primat de la perception implique
le primat de l’expérience, la perception possédant une dimension active et
constitutive.

Le dipôle perception – conscience chez J. Lacan
Avec le « stade du miroir » (intervention de Marienbad, 1936), en
introduisant l’imaginaire, J. Lacan tente de réformer le concept freudien de la part
externe du moi établie sur le dipôle perception – conscience permettant de
satisfaire au principe de réalité. Il ira plus loin en affirmant :

51 BERGSON H., « Matière et mémoire, essai sur la relation du corps à l’esprit » (1939), Les
Classiques des sciences sociales (édition électronique), p.10-33, le 10/12/2008, in
http://classiques.uqac.ca/classiques/bergson_henri/matiere_et_memoire/matiere_et_memoire
.pdf
52
MERLEAU-PONTY M., La Structure du comportement, Paris, P.U.F., 1990, p.235-236 ; et
Phénoménologie de la perception, Gallimard, Paris, 1976, p.II-III, p.240, 348 ; Le Primat de
la perception et ses conséquences philosophiques, Verdier, Paris, 1996, p.67
36
Les difficultés théoriques rencontrées par Freud nous semblent en effet tenir à
ce mirage d’objectivation, hérité de la psychologie classique, que constitue l’idée
du système perception-conscience, et où semble soudain méconnu le fait de tout
ce que le moi néglige, scotomise, méconnaît dans les sensations qui le font réagir
à la réalité, comme de tout ce qu’il ignore, tarit et noue dans les significations
53qu’il reçoit du langage .
Pour J. Lacan ce système perception – conscience aurait une fonction
d’adaptation de l’organisme à la réalité extérieure, intriquée au langage, et
ne devrait pas être compris seulement comme une couche sensorielle sans
objectif d’interprétation ou de connaissance. Il considère cependant qu’il
existerait une part de connaissance, la principale, qui serait métaphysique,
c’est-à-dire accessible sans le secours des sens, et donc des organes de
perception, uniquement par le Cogito et le Logos.
Nous constatons finalement que les différents auteurs qui se sont
intéressés aux sensations et aux perceptions utilisent sans doute les mêmes mots
mais dans des sens qui le plus souvent leur sont particuliers et qui dépendent
des objectifs qu’ils poursuivent. Pour l’analyse de ce qui définit pour nous
l’affectivité, les processus psychiques que cette affectivité met en œuvre, et
pour leur compréhension, nous devons nous efforcer d’isoler les éléments
intervenant dans ces processus, même si cela paraît parfois un peu artificiel
et arbitraire, et préciser de quoi nous voulons parler quand nous utilisons un
mot ou une expression. Nous sommes ainsi amenés à proposer et à motiver
nos définitions pour les différents mots, tout en admettant qu’il reste illusoire
de vouloir être précis et objectif lorsque l’on aborde des notions
essentiellement subjectives.

Sensations, perceptions et ressentis : définitions
Les premiers travaux sur la perception portèrent en fait sur les sensations
liées aux cinq sens. On peut remarquer la présence de la racine sens dans
sensation. Le Trésor de la Langue Française Informatisé présente ainsi
l’évolution de la définition de la sensation :
1. 1370 sensacion « impression produite par les objets sur les sens » (N.
eOresme, Ethiques, X, 6, éd. A. D. Menut, p. 506); repris au xvii s. 2. a) 1718
« impression produite par les objets extérieurs sur les sens et aboutissant au
plaisir ou à la peine », sensation agréable, sensation douloureuse, sensations vives
(Ac.) ; b) 1746 « état psychologique à forte composante affective ». (Ch.-J. La
Morlière, Angola, Histoire Indienne, p. 225) ; 3. […] 1869 écrivain à sensation
(Lautréam., Chants Maldoror, p. 328). Empr. au lat. tardif sensatio « fait de

53 LACAN J., Le Stade du miroir comme formateur de la fonction du Je (1949), Le Seuil, Paris,
1966, p.93-100
37comprendre » (Irénée, d’apr. A. Souter, A glossary of later latin) dér. du supin
54du verbe sentire « éprouver une sensation ou un sentiment » .
Un rapport existerait entre un phénomène physique, considéré comme
l’excitation causale, et le phénomène psychique, c’est-à-dire le ressenti qui
en résulte augmenté du sens donné au phénomène perçu. Être à l’écoute de
nos sensations nous apporterait des informations nouvelles. Il nous est donné
quelque chose à comprendre par nos sensations, et a minima à comprendre
que « rien n’est coupé de rien et que ce que tu ne comprendras pas dans ton corps,
55tu ne le comprendras nulle part ailleurs ». Certaines sensations encouragent,
réjouissent, d’autres rassurent, réconfortent, d’autres encore font peur ou
provoquent un déplaisir. Toutes ces sensations nous parlent, nous disent
quelque chose de nous-mêmes et de notre environnement autrement que par
la parole ; elles semblent avoir déjà pour nous une certaine signification ;
elles s’imposent à nous, même si nous cherchons à les filtrer. Pouvons-nous
alors confondre sensations et perceptions, considérer qu’il s’agit à la fois des
mêmes causalités et des mêmes processus ayant les mêmes effets ? Si nous
pouvons comprendre directement quelque chose à partir de nos sensations,
pourrions-nous prétendre comprendre ce quelque chose sans passer par le
langage verbal ? Nous pouvons interpréter beaucoup de nos sensations sans
toujours pouvoir exprimer clairement par des mots ce que nous ressentons :
nous sommes capables de nous en faire des représentations mentales, mais
souvent les mots pour les dire nous manquent ou ne nous paraissent ni
adaptés ni adéquats. Ce serait comme si nous pouvions interpréter les
sensations mais sans réellement les comprendre, comme si nous pouvions les
penser en images (visuelles, sonores, tactiles, olfactives, etc.) mais pas en
paroles. Une telle interprétation imagée n’est-elle pas une autre manière de
penser et de donner du sens ? Une façon non d’expliquer mais de signifier.
Nous ne traiterons pas cette question ici.
Il reste encore une interrogation à aborder ici : pouvons-nous percevoir
quelque chose autrement que par nos cinq sens, c’est-à-dire autrement que
par la vue, l’ouïe, l’odorat, le toucher et le goût ? Une douleur abdominale
ou musculaire, la faim ou la soif, un essoufflement, mais aussi une angoisse,
un rêve, un souvenir, une intuition… correspondent à la perception de
phénomènes internes à notre moi, à notre corps et/ou à notre appareil psychique
et fournissent une certaine signification sans que cela passe par nos cinq
sens. À ces perceptions internes il convient d’ajouter également certaines
perceptions particulières de notre environnement comme celles du temps
(durée, chronologie, simultanéité, etc.), des rythmes et de leurs variations, de

54
CNTRL – TLFI (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) : « motion », le
09/02/2010 in http://www.cnrtl.fr/etymologie/sensation
55 BERGE Y, Vivre son corps, Le Seuil, Paris, 1975
38
l’équilibre spatial de notre corps, etc. qui dépassent largement ce que nous
pouvons appréhender directement par nos cinq sens ou même par les
capteurs proprioceptifs.
D. Anzieu a montré, en élaborant le modèle analytique du Moi-peau, que
les sensations et les émotions tenaient une place particulière dans les
échanges et le fonctionnement psychique du sujet, et ce dès avant la
naissance :
Les sensations cutanées introduisent, dès avant la naissance, les petits de
l’espèce humaine dans un univers d’une grande richesse et d’une grande
complexité, univers encore diffus mais qui éveille le système perception-conscience,
qui sous-tend un sentiment global et épisodique d’existence et qui fournit la
pos56sibilité d’un espace psychique originaire .
Nous pouvons proposer une distinction, qui certes n’échappe pas à un
certain arbitraire, entre ces deux types de ressentis, la sensation et la
perception. Nous retiendrons les distinctions suivantes :
- La sensation serait une information transmise par un ou plusieurs de
nos sens, avant que celle-ci ne puisse véritablement prendre sens et
ne soit donc réellement et immédiatement interprétable
psychiquement. Nous proposons de rattacher les sensations à nos sens pour
conserver une certaine cohérence étymologique entre les sens et les
sensations.
- La perception serait une information intra subjective ou extra
subjective, que notre psychisme reçoit, consciemment ou non, quels que
soient les récepteurs mis en œuvre pour la transmettre, information
interprétable en l’état et donc susceptible de prendre sens. Les
perceptions se trouveraient ainsi à un stade plus élaboré que les
sensations, elles se situeraient entre sensations et pensées réflexives mais
ne seraient pas pour autant nécessairement issues d’une réalité
extérieure objective.
- Le ressenti évoque une sensation ou une perception assez générale,
indéterminée qui peut être confuse et plus ou moins globale, plus ou
moins consciente. Si nous ressentons quelque chose sans que nous
puissions véritablement en déterminer l’origine, en discerner la
forme ni en donner une interprétation claire, bien que cela nous dise
quelque chose, il nous semblerait alors préférable d’utiliser le terme
ressenti plutôt que sensation ou perception.
L’interprétation des perceptions et des sensations ajouterait du sens et une
valeur qualitative à celles-ci et cette valeur comporterait inévitablement une
part subjective et même affective ; c’est cette part qui, nous semble-t-il,

56 ANZIEU D., Le Moi-peau (1985), Dunod, Paris, 1995, p.34
39