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Jouissances, du sein au meurtre

De
196 pages
Un regard animé par la psychanalyse sur l'institution criminelle nazie, ses mauvais songes, ses assassinats, et sur les langages totalitaires. Un coup d'œil au statut de l'étranger. Un regard animé par la psychanalyse sur l'institution hospitalière faite pour soigner et guérir, mais pleine aussi de douleurs de silences et de morts. Tous les textes rassemblés ici ont été présentés au séminaire parole/génocide de Michel Fennetaux, ils en ponctuent le trajet.
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CollectionClinique psychanalytique et Institutions Dirigée par Stéphane Lelong Aujourd’hui, la question d’une clinique psychanalytique populaire est le défi que doivent relever tous les soignants et intervenants confrontés à la souffrance, la crise voire la détresse du Sujet. Qu’est-ce que ces professionnels demandent au psychanalyste ? De quelle manière l’épistémologie psychanalytique s’articule dans les institutions avec les autres champs que sont : le soin, l’éducatif et la pédagogie ? Quel est le désir du psychanalyste pour la pluralité des transferts institutionnels ? Sans être des praticiens qui accompagnent des « cures » à l’écart de l’équipe, ces cliniciens chercheurs se risquent à inventer en temps réel un compagnonnage pour pointer, au moment venu, la répétition d’événements de vie dans un cadre spécifique qui convient pour contenir d’éventuels débordements. Tels sont les enjeux de cettepraxisqui cisèle, au balcon de l’humanité, un « style » singulier régulièrement à remettre sur le métier. Voilà l’originalité de la question qui fait débat pour les auteurs dans cette collection. Déjà parus Stéphane LELONG,Période d’adolescence, Tome I, L’ère de famille, L’Harmattan, coll. Clinique psychanalytique et Institutions, Paris 2013. Stéphane LELONG,Période d’adolescence, Tome II, Figures de souffrance, L’Harmattan, coll. Clinique psychanalytique et Institutions, Paris 2013.
Joseph Gazengel Jouissances, du sein au meurtre
DU MÊME AUTEUR Vivre en Réanimation. Sous-titre :Lazare ou le prix à payer L’Harmattan. coll. Psychanalyse et civilisations. Paris. 2002. © L'HARMATTAN, 2014 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-02544-5 EAN : 9782343025445
À la mémoire de mon père Joseph Gazengel À Aline, Isabelle, Nathalie, Pierre, Mathieu Nicolas, Vincent et Hailan.
À propos de l’antisémitisme
Des âmes pieuses qui voudraient bien savoir notre être éloigné de tout contact avec ce qui est mauvais et vulgaire ne manqueront certainement pas, s'appuyant sur la précocité et l'insistance de l'interdiction du meurtre, d'en conclure avec satisfaction à la force de motions éthiques nécessairement implantées en nous. {…} Cet argument apporte davantage de preuves en faveur du contraire. C'est l'accent mis sur le commandementtu ne tueras point !qui nous donne la certitude que nous descendons d'une lignée infiniment longue de meurtriers qui avaient dans le sang le plaisir au meurtre, 1 comme peut-être nous-mêmes encore.Sigmund Freud.Je suis né en Normandie dans un coin où l’on ne parlait ni de Juifs ni de pas Juifs. En tout cas je ne l’entendais pas, ce n’était pas dans le langage de la maison ni de la boutique. Mon premier contact avec l’antisémitisme, c’est en allant voir Tarzan au cinéma, dans l’après-guerre. Je sortais tout juste de l’enfance, treize ou quatorze ans. Je m’en souviens très précisément, et même des plaisanteries des garçons bouchers qui, tandis que je passais à la caisse de la boutique recevoir le prix du billet, me visaient en tant que fils d’un patron qui ne rigolait pas souvent. (Je me souviens encore des mots qu’ils ont prononcés : ils sont vulgaires et sans intérêt, mais la précision de mon souvenir sur ce détail est comme une pierre exposée aux regards pour pouvoir un jour retrouver un cadavre en souffrance.)
1  Sigmund Freud Œuvres complètes. Puf. Vol XIII.Actuelles sur la guerre et la mort. p.150-151.
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À l’époque, alors que la télévision n’était pas encore banalisée, on passaitde la semaineLes actualités pendant vingt minutes avant le grand film. Dans la foulée de la libération des camps de concentration et d’extermination nazis, les Anglais et les Américains avaient filmé assez copieusement le spectacle, et on voyait donc les images qui ont été réutilisées bien plus tard dansNuit et brouillard: des monceaux de cadavres réduits chacun presque à l’état de squelette, poussés par des bulldozers dans d’immenses fosses communes, et puis des êtres humains vivants et fantomatiques, couchés sur des châlits, avec le regard étrange et terrible de ceux qui reviennent tout juste de l’enfer. C’était trop fort, trop terrifiant pour que j’en fasse autre chose que de le cacher dans un repli de ma mémoire. On ne parlait pas beaucoup à la maison ni au magasin, et les adultes avaient trop de travail pour aller au cinéma, et puis mon père était un peu lointain, ma mère un peu ailleurs, et moi pas mal solitaire, si bien que je me souviens de ne m’être ouvert à personne de ce que j’avais vu ni de ce que ça m’avait fait. Je crois que je ne savais pas ce que ça m’avait fait, ni même si ça m’avait fait quelque chose. Les échos de la guerre, des guerres plutôt, j’en avais entendu parler, et surtout de la méchanceté: mon pèredes Allemands avait été prisonnier cinq ans pendant la guerre de 14 et au bout de trois évasions manquées, il avait été soumis à un régime très dur dans les mines de la Ruhr. Il en était revenu dans un piteux état physique et surtout plein de colère. L’occupation, les grandes batailles, le suivi du front russe sur une carte avec des épingles, le poste à galène de mon frère aîné, le débarquement, la Libération, tout cela avait un sens, tout cela se disait avec des mots, mais les camps d’extermination, non, c’était indicible. Ces images des camps sont restées pendant longtemps en moi comme dormantes ; cependant, si j’ai systématiquement refusé d’aller voir tous les filmsmontrant les camps, même sous la forme d’une fiction, mêmesans images, commeShoah de
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Lanzmann, je sais maintenant que c’est à cause des bandes d’Actualités de 1947. Et puis a commencé un très long silence, mais aujourd’hui je me demande si je n’avais pas éprouvé un sentiment de honte, d’avoir vu ce que je n’aurais pas dû voir. Comme si j’avais regardé les ébats de mes parents par le trou de la serrure de leur chambre. Comme si j’avais été confronté à l’animalité de leurs copulations. Je découvrais par l’image jusqu’où l’on pouvait aller dans la destruction de l’homme pour que d’autres hommes en jouissent. Je connaissais le trouble qu’on éprouve à voir tuer une poule en lui arrachant la langue, à voir arracher l’œil d’un lapin pour le saigner et le dépouiller, si nu sans sa pelisse, réduit à presque rien pour aller quand même à la casserole. Ce trouble n’est pas neutre : rester à regarder un supplice c’est déjà une manière d’y participer. En me collant devant les yeux ces hommes suppliciés, ces corps détruits par la méchanceté d’autres hommes, on me faisait complice involontaire de cette malignité. Reste que je n’avais pas fermé les yeux, captif peut-être d’une jouissance qui alors ne pouvait que s’ignorer et rester en souffrance. Mais voilà que Gradowski m’a convoqué à la barre comme témoin, avec gentillesse, avec fermeté, mais avec une insistance de plus en plus grande et, bien que la difficulté du texte deAu cœur de l’enferpu un moment me servir de mauvais ait prétexte, je n’ai pu me dérober, et comme il me le demandait ardemment, j’ai transmis son message à la mesure de mes forces, après avoir accepté d’en être traversé, parce que si lui-même a dramatiquement changé en 22 mois d’Auschwitz, le lecteur qui se laisse prendre à son texte ne peut faire autrement que d’en être transmué lui aussi en un être qu’il ne se savait pas tout à fait. La citation qui va suivre reprend un des moments-clés du récit, ce qui en est pour moi, peut-être, le moment décisif. Comment aurais-je pu rester le même après ce texte dont vous allez voir qu’il reprend le fil de la malencontre qui fut mienne à l’âge de 13 ans ?
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