La personne âgée en art-thérapie

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En 2040, les âgés représenteront 33% de la population totale. Ce constat interpelle les politiques et les acteurs du soin en quête de stratégies cliniques et thérapeutiques pragmatiques. Ces travaux se rejoignent pour souligner l'existence, chez la personne âgée, d'une pulsion créatrice et d'un processus créateur résistant à toutes les turpitudes de la vie; a condition de rencontrer un ou des tiers pour identifier, mobiliser, enrichir et respecter cette dynamique de vie et l'accompagner.
Publié le : dimanche 15 février 2004
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EAN13 : 9782296350762
Nombre de pages : 270
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LA PERSONNE ÂGÉE EN ART-THÉRAPIE
De l'expression au lien socialPsychanalyse et Civilisations
Collection dirigée par Jean Nadal
L'histoire de la découverte de la psychanalyse témoigne que
démarche clinique et théorie issues de chalnps voisins ont concouru,
par étayage réciproque à élaborer le concept d'inconscient, à éclairer
les rapports entre pathologie et société et à reconsidérer les liens entre
le malaise du sujet singulier et celui de la civilisation.
Dans cette perspective, la collection Psychanalyse et Civilisations
tend à prolTIouvoir cette ouverture nécessaire pour maintenir en éveil
la créativité que Freud y a trouvée pour étayer, repenser et élargir la
théorie. Ouverture indispensable aussi pour éviter l'enfermement dans
une attitude solipsiste, qui en voulant protéger un territoire et
préserver une identité, coupe en réalité la recherche psychanalytique
de ses racines les plus profondes.
Déjà parus
BARRY Aboubacar, La double inscription, 2003.
P. MARCHAIS, L'activité psychique, 2003
HACHET Pascal, Du trauma à la créativité: essais de
psychanalyse appliquée, 2003
PRATT Jean-François, Mots pour maux, 2003.
PIERRAKOS Maria, La « tapeuse » de Lacan. Souvenirs d'une
sténotypiste fâchée, réflexions d'une psychanalyste navrée,
2003.
CUYNET Patrice (dir.), Héritages - « les enjeux psychiques de
la transmission », 2003
LEFEVRE Alain, Les vestibules du ciel. A propos de la
paternité et des psychoses tomel-Du père, 2003.
SUDRES J.-L., ROUX G., et LAHARIE M., Humeurs et
pratiques d'art-thérapie, 2003.
ZAGDOUN Roger, Hitler et Freud: un transfert paranoïaque,
2002.
CHARLES Monique, J.L. Borges ou l'étrangeté apprivoisée,
2002.
HURNI Maurice, STOLL Giovanna, Saccages psychiques au
quotidien, 2002.
ROTH Bertha, L 'Exil- des exils, 2002.
GUYON Robert, Fragments d'une passion, 2001.
DANJOU Marie-Noëlle, Raison et folie, 2001.
@L'Hannattan,2004
ISBN: 2-7475-5932-7
EAN 9782747559324Sous la direction de
Jean-Luc SUDRES, Guy ROUX et Muriel LAHARIE
et François DE LA FOURNIÈRE
LA PERSONNE ÂGÉE
EN ART-THÉRAPIE
De l'expression au lien social
Avec la collaboration de
CanÛlle Alézina, EnÛlie Arréchéa, Catherine Belakhovsky. En1n1anuelleBernard, Françoise Canuts,
Sandrine Cinq-Fraix. Jean-François Coudreuse. Annelle Coustet, Francis Couvreur, Léon Crécent,
Alarie-Claude Denis, Ivlonique Donaz. Jean-Marie Dufour. Jocelyne Escudéro, Marie-Josèphe
Froidevaux, Pierre de Givenchy. Isabelle Haritchabalet, Christiane Joubert, Curil Kervinio, IVathalie
Laeng, René Laforestrie, Nicole Lairez-Sosiewicz, Françoise LavaUée, Don1inique Le Aloue!,
Henryka Katia Lesniewska, Anne-Marie L 'Haridon, François AlaUet, Sophie Martin, Christian
MofJarts, Sandrine Moutarde, René Pandelon, Bernard Poch, Geneviève Ponton, Josée Préfontaine,
Juliane Quérard-Schack, Martine Rakotonarivo, Robert Rubio, Lony Schiltz, Joëlle SinIard.
Géraldine Soulié, Yanka Stahan, Jean-Marc Talpin, Jean-Patrick Vaillant, Céline Vigier, Sophie
Vigneau. Diane ftVal/er.
L'Harmattan Hongrie L'Harmattan ItaliaL'Harmattan
Hargita u. 3 Via Bava, 375-7, nIe de l'École-Polytechnique
1026 Budapest 10214 Torino75005 Paris
HONGRIE ITALlEFRANCEOllvrages des mêmes auteurs:
LAHARIE M. (1991), Lafolie au Moyen Age (XIe-XIIIe siècles). Paris: Le Léopard
d'Or.
LAHARIE M. (Ed). (1996), Le sacré et le religieux. Expression dans la psychose,
Paris: L'Harmattan.
MORON P., SUDRES J.L. et ROUX G. (Eds). (2003). ('1réativité et art-thérapie en
psychiatrie. Paris: Masson.
ROUX G. et LAHARIE M. (1997). Art et folie au Moyen Age: aventures et énigmes
d'Opicinus de Canistris (1296-1352).Paris : Le Léopard d'Or.
ROUX G. et LAHARIE M. (Eds). (1998). L'humour: histoire, culture et psychologie.
S iarritz : SIPE.
SUDRES J.L. (1998). L'adolescent en art-thérapie. Paris: Dunod. J.L. et FOURASTÈ R. (Eds). (1994). L'adolescent créatif' Forlnes,
eX]Jressions et thérapies. Toulouse: Presses Universitaires du Mirail.
SUDRES J.L. et MORON P. (Eds). (1998). L'adolescent en créations. Entre
expression et thérapie. Paris: L'Harlnattan.
SUDRES J.L., ROUX G. et LAHARIE M. (Eds). (2003). HUlneurs et pratiques d'art-
thérapie. Paris: L'Hannattan.
Les coordonnateurs de l'ouvrage ren'lercient Madan'le Martine Sudres pour sa
collaboration scientifique et technique à la réalisation de cet ouvrage.SOMMAIRE
Avant Propos Il
Guy Roux
Introduction
Pour une mise en clarté... 15
Jean-Luc Sudres
Première Partie
DE LA CRÉATIVITÉ A L'ESPACE THÉRAPEUTIQUE
. Iln'ya pas d'âge pour la création 21
René Laforestrie
. Le cheminement vers le goût de vivre 29
Yanka Stahan
. Peindre: vivre mieux 37
Juliane Quérard-Sehaek
Deuxième Partie
EXPRESSIONS ET CRÉATIVITÉS PICTURALES
EN ATELIERS
. Itinéraires de la création d'ateliers thérapeutiques de
peinture en milieu gériatrique: changement de regard 43
Isabelle Haritehabalet, Sophie Martin, Geneviève Ponton
et François De La Fournière
. Un atelier médiatisé structuré en gériatrie:
entre collectif et individuel 47
Armelle Coustet, Jean-Luc Sudres et Martine Rakotonarivo. La peinture: outil de communication
avec la personne âgée désorientée 55
Nicole Lairez-Sosiewicz
. Madame I va en peinture:
émergence d'une problématique gémellaire 61
Sophie Vigneau
. Peindre pour devenir... Ateliers d'expression
en long séjour gériatrique 71
François De La Fournière, Cyril Kervinio
et Isabelle Haritchabalet
. Le fabuleux destin de Mademoiselle Marie 75
Robert Rubio, Camille Alézina et René Pandelon
Troisième Partie
ÉCRITURE ET EXPRESSION DE SOI
. S'atteler à l'écriture...
Ecriture de soi et vieillissement 81
Jean-Marc Ta/pin
. Ma vie est un vrai roman... 93
Pierre de Givenchy
. Atelier d'expression graphique: de l'épreuve de plaisir
97à la restauration narcissique de la personne âgée démente
Emmanuelle Bernard et Sandrine Moutarde
. Etats d'êtres. De la touche picturale
au geste d'autonomie 105
Anne-Marie L'Haridon
Quatrième Partie
EXPRESSIONS MUSICALES
. La musique comme fil de vie: comment la voix
113devient parole, transmission et reconnaissance
Geneviève Ponton, Léon Crécent, Cyril Kervinio
et François De La Fournière
8. La personne âgée en musicothérapie active 117
Josée Pr~fontaine et Marie-Claude Denis
. La maladie d'Alzheimer: à l'écoute des petites
mélodies subjectives 143
Nathalie Laeng
. Effets et limites d'une prise en charge musicale
et corporelle de personnes démentes 149
François Mallet et Jean-François Coudreuse
. Musique, danse et jeu théâtral en hôpital
de jour de psychogériatrie 155
Sandrine Cinq-Fraix, Emilie Arréchéa, Céline Vigier,
Géraldine Soulié et Bernard Poch
Cinquième Partie
MISCELLANÉES DE MÉDIATIONS ET DE MÉDIATEURS
. S'inscrire au dehors quand tout s'efface au-dedans.
De l'intérêt d'un atelier de rencontres créatrices
163peinture-argile en gérontopsychiatrie
Alonique Donaz
. Le mandala et la personne âgée atteinte de
175la maladie d'Alzheimer
Dominique Le Mouel
. Créer du conte et transformer le dénouement de vie 179
Françoise Lavallée et Joëlle Simard
. Photolangage(Q: un espace de jeu
195pour remobiliser la psyché
Catherine Belakhosky et Christiane Joubert
. L'expression par le fil... 203
Marie-Josèphe Froidevaux
. Heureux qui clownmunique avec des personnes
207âgées! Le clown relationnel
Françoise Camus et Christian Moffarts
. Hortithérapie: spécificité d'une pratique
211et intérêt thérapeutique
Jocelyne Escudéro
9Sixième Partie
ÉVALUATIONS, RECHERCHES CLINIQUES
ET APPLICATIONS
. Art-thérapie et démence: étude randomisée
avec groupe de contrôle 217
Diane Waller
. Musicothérapie et quête de sens à l'âge adulte avancé.
Approche clinique et expérimentale comparée 221
Lony Schiltz
. Amélioration de l'estime de soi avec une art-thérapie
à dominante musicale 227
Jean-Patrick Vaillant
. Atelier d'art-thérapie en gériatrie:
bilan de 17 années et perspectives... 235
Henryka Katia Lesniewska
. Fin du lien et finalité thérapeutique chez
le patient psychotique âgé 245
Francis Couvreur et Jean-Marie Dufour
Conclusion 251
François De La Fournière et Muriel Laharie
Bibliographie 253
Les Auteurs 267
10AVANT-PROPOS
UComme il s'égaille, le troupeau des sources
Qu'on avait cru conduire unjour dans cesprairies... "
Philippe Jaccottet (Le poète tardif)
Sans s'appliquer, en tnouvetnent opportuniste, à sacrifier superficielletnent aux
modes du temps, tl1ais pour aller au bout du chelllin ouvert par la Psychopathologie de
l'Expression d'antan et en aSSUlner les nouvelles obligations, sans le moins du monde
chercher de façon méthodique à éviter les thématiques récurrentes qui ont toutefois
pour tnérite de permettre à l'observateur de repérer, afin de mieux en tenir compte,
préoccupations et achoppements des professionnels engagés au quotidien dans ce que
l'on peut appeler leur cOlnbat, la Société Internationale de Psychopathologie de
l'Expression et d'Art-thérapie (SIPE)! s'oriente aujourd'hui, davantage qu'hier, vers
l'organisation de Rencontres et Travaux de réflexions. Elle privilégie des thétnatiques
dont)' originalité ne tient pas seulelnent à leur relative nouveauté, mais aussi à la
somlne des évidences, des paradoxes et des faux-selnblants que ces derniers sont
susceptibles de véhiculer et qu'il convient de découvrir pour les traiter en conséquence,
comlne à la palette des l11otivations et des formes d'inventivité qu'il est nécessaire de
t110biliser pour s'investir utilel11ent dans une action avant tout respectueuse de la réalité
et des hOl11111es.
En proposant le thèl11e de "La Personne âgée en art-thérapie. De l'expression au
lien social", nous avions conscience d'aborder un dotnaine délicat2. Ne serait-ce qu'en
raison de l'ilnage contrastée du vieillisselllent qui s'étale cOlnplaisalnlnent sous nos
yeux, afin de s'accréditer sous le postulat idyllique des passages de l'univers
professionnel à la Cythère des loisirs rel11plie de visites de Inusées, de voyages
collectifs et d' an Ïtl1ations en foyers ruraux, 111ais aussi aux rives discrètelnent
bruissantes des engagements de nos seniors, évidel11111entl110ins tapageurs et moins
spectaculaires, dans les missions humanitaires ou éducatives, le bénévolat associatif,
ou tout simplement l'art d'être grands-parents ou arrière-grands-parents, certes
I Cette société. fondée par le Professeur Robert Vohnat. est actuelletnent présidée par le Docteur Guy
Roux. Son objectif est d'établir et d'entretenir des relations scientifiques et amicales entre les divers
spécialistes qui s'intéressent aux apports de l'expression, de la création et de l'art dans un esprit pluri
et inter-disciplinaire (http://online-art-therapy.com).
2 Ce thème a été l'objet d'une des Rencontres Internationales de la SIPE qui se sont déroulées à
l'Université de Pau et des Pays de l'Adour (France) les 15 et 16 mars 2002. La collaboration avec le
Centre Jean Vignalou, imposant Service de Gériatrie du Centre I-Iospitalier Général de Pau, placé
sous la responsabilité du Docteur François De La Fournière, a été précieuse pour nlener à ternle ce
travai 1.fournisseurs d'étrennes et de confitures, Inais aussi mainteneurs d'une continuité 11lise
à Inal par la frénésie de notre telllps.
Un aboutisselllent de rêve qui serait l'heureuse conséquence d'une hygiène de vie
depuis longtemps consentie et d'une judicieuse prévention faite d'activité sportive
adaptée, de discernelnent alimentaire bien pesé et d'appétences culturelles soi-
gneusement entretenues. ''Apprêtez-vous à bien vieillir,. nous ferons ensemble le reste,
c'est-à-dire que, lorsque vous aurez épuisé l'anticipation de votre vieillissement, et
afin d'en prévenir et d'en minorer les effets désastreux le plus longtelnps possible, la
,nédicalisation des établisselnents d'héberge111ent pour personnes âgées dépendantes
prendra le relais, tandis que seront lnenées par la C0111111unauté des actions
encourageant les liens et les solidarités entre générations"...
Cette prolnotion officielle de la gestion de la vieillesse ainsi énoncée, susceptible
par ailleurs de se prêter à divers sÏ1nulacres dont nous voudrions bien croire qu'ils sont
exempts d'arrière-pensées, passe totalelnent sous silence l'apprentissage des litnites
auquel tout être humain se soumet depuis J'enfance, avant que de finalement s'y plier
sans y être préparé, alors qu'il est naturellement enclin à les dépasser et à les
transgresser, COlllmecela se voit courallllnent face au handicap si souvent dénié de nos
jours. Cet exercice banal et si excitant, caractéristique de la nature hUlllaine, qui
consiste à enfreindre ses lilllites, auquel chacun se )ivre quotidiennelllent sans
autrelllent s'en soucier et apparellll11ent sans en pâtir outre Inesure, s'avère prol11etteur
de douloureuses déconvenues et de frustrations peu faites pour favoriser le sentilnent
de sérénité. Vous ne rencontrerez pas ce tenne dans cet ouvrage, bien qu'il soit
étymologiquement réservé à la tranquillité de l'âme spécifique des crépuscules de
l'existence.
La conscience, le respect et l'art des limites auraient eu cependant leur Inot à dire,
bien avant l'avènelnent du grand âge. Une fois celui-ci atteint, il est à parier que ces
notions se chargent le plus souvent d'aigreur et de Inélancol ie au Inoment oÙ la réal ité
des dérobades du corps, des pointillés psychologiques et des sil11ulations politiques et
sociales se solidifie en Inurailles de solitude, de tristesse et de délnissions.
Depuis longtelnps, l'art-thérapie et ses tenants ont essaimé hors des milieux à
proprement parler psychiatriques pour gagner d'autres sites et s'adresser à d'autres
publics. Il subsiste néanlnoins un saut qualitatif autrernent ingrat qui ne peut se
satisfaire d'une sorte de décalque hâtivelnent opéré de la créativité de l'adulte à celle
du vieillard - sans vouloir pour autant nier que la créativité soit "une", Inêllle si les
circonstances, au Inoins psychologiques de sa Inise en œuvre, sont diverses et ITIultiples
- alors que le rapprochelllent de celle de la personne âgée et de cel1e de l'enfant est
parfois légitiIne. C'est ici que se pique notre curiosité et que notre intérêt s'aiguise.
L'hospitalisation du vieillard en Inilieu gériatrique, ou bien son admission en long
séjour, nous confronte en effet à toutes les déclinaisons du déficit et du rejet à
l'occasion de troubles iatrogènes, d'incidents neurologiques ou plus généralelnent
somatiques, de phénolnènes dépressifs prenant le masque de la démence, à l'occasion,
aussi, de l'épuisement du potentiel d'autonomie de la personne âgée, ou de la tolérance
de l'entourage. Si bien que, lorsqu'il est question d'art-thérapie chez la personne âgée,
il s'agit en même telnps d'un accolnpagnement dont il est prévu qu'il se heurte
d'elnblée à un cortège de difficultés, oscillant entre le sOlnatique, le neurologique, le
psychiatrique, le farlli1ial et le social.
12Or il Y a amélioration, dont les diverses contributions à cet ouvrage détaillent la
genèse, la nature et les Inodalités. Dans les Ineilleurs des cas, cela satisfait la
revendication d'un Inieux-vivre, et restaure, en Inêlne telnps que les retrouvailles
inespérées de capacités créatrices autrement investies durant la vie active, l'accès
inattendu à un potentiel de reconnaissance et de transll1ission grâce au retour de
l'échange verbal et créateur. De Inêlne, s'atténue le cOlnportell1ent séducteur et
tnanipulateur sénile, seul tnoyen dont sait user la personne âgée pour contrôler son
environnement, et que disparaît cette attitude d'observateur critique dans laquelle elle
se réfugie pour dissiInuler sa désespérance d'être exilée de ses songes révolus et
coupée de ses désirs fanés.
C'est ainsi, par exel11ple, que se détenl1ine et s'affiche une heureuse 111anièrede
retomber en enfance pour en retrouver la fraîcheur grâce à la pratique du dessin, du
collage, de la peinture et autres oubliés depuis l'école primaire. Que la musique et les
chansons ramènent à un passé enfoui, l11algré la porosité de la Inémoire et la ténuité de
l'attention, pour tnettre en COll1tl1Un, de tâtonnell1ents en trouvai lIes de bri bes éparses,
un puzzle aux fraglnents égarés dont on s'aperçoit, avec une joie gall1ine, qu'il
rassell1ble une identité, qu'il restitue une histoire. Celle-ci peut faire l'objet d'une
translnission de ce que l'on pourrait appeler un patrill10ine en perdition de traditions
anciennes et de l11étiersdisparus, sans pour autant tOlnber dans un passéislne puéril.
Que de nouvelles approches et de nouvelles médiations soient en Inesure d' inter-
venir et d'agir favorablelnent sur des points jusqu'ici négligés, afin d'aider à relancer
un dynamisll1e apparelll111ent éteint, n'en doutons pas! D'ai lIeurs, la trentaine de
contributions composant cet ouvrage3 s'y ell1ploie avec brio.
Qu'est-ce qui survivra, ici et ailleurs, de la lecture de cet ouvrage pluriel, si ce n'est
une leçon conjointell1ent adll1inistrée, aussi bien par les personnes âgées de toutes
conditions prises en charge dans les maisons de retraite et les établissements de long
séjour, que par les praticiens et art-thérapeutes de toutes origines et de toutes
prati ques ?
HOl11111age du fort au faible, et discrète cOl11pagnede l'action, l'hull1ilité, chez celles
et ceux qui conduisent cet accol11pagnel11entart-thérapeutique et créatif de la personne
âgée, dans un contexte setné d'obstacles et grevé de désavantages avec lesquels on ne
peut pas ruser, s'engage sans a priori et sans crispation dogll1atique.
Esprit d'initiative, inventivité, conviction, enthousiaSll1e, ll1ais aussi qualités de
cœur, respect et générosité, tels sont les atouts que font valoir ces textes.
Tout cela dans un seul et tnême but, accessible au-delà des discours tech-
niques, des coordinations et des synergies, au-delà des évaluations de la rigueur
scientifique et éconolnique : aider une tllain hésitante à tracer le ll1aÎtre-Inot de dignité
hUll1aine, penl1ettre à une voix cassée de l'énoncer COIl1lnele plus petit COIl1Il1Un déno-
Ininateur reliant tous les hOIl1I11eS, qui 1l1édte d'être dédié à la personne âgée et de
passer de génération en génération pour en exalter la nécessaire solidarité.
Guy Roux
3 Composé pour partie d'une sélection des travaux exposés lors des RencontresInternationalesde la
SIPE (cf. note 2), il s'est enrichi d'apports originaux lui conférant densité et unité.
13INTRODUCTION
POUR UNE MISE EN CLARTÉ...
Jean-Luc SUDRES
Un contexte
Quelque peu effacée par le soir du second tnillénaire, 1999, année internationale des
personnes âgées, s'est essayée à souligner titnidement la place de ces dernières dans les
sociétés d'aujourd'hui et de delnain. Qu'en est-il actuelletnent ?
Rappelons simplement que dès 2010, la France cOlnptera davantage de personnes
de plus de 60 ans que de jeunes de Inoins de 20 ans. En 2040, les âgés représenteront
33% de la population totale... Ce mouvement qui, avec quelques nuances socio-
délnographiques et culturelles, concerne la plupart des sociétés industrialisées de la
planète, interpelle l'acuité des politiques et des acteurs du soin en quête de stratégies
cliniques et thérapeutiques praglnatiques.
Dans ce contexte, la gérontologie et la gériatrie, jadis parents pauvres des sciences
hUlnaines et médicales, rencontrent un essor considérable. Le versant biophysiologique
et pharmacologique y dominent la scène, cotntne en tétnoigne l'ouvrage de J. Doucet, J.
fl.Massol et colI. (1998): "La thérapeutique de la personne âgée Est-ce à dire qu'en
dehors de l'approche déficitaire, de l'action de quelques tnolécules, de l'itnagerie
tllédicale... et d'une psychothérapie d'accompagnel11ent, il n'existe quasilnent aucune
ouverture pour que l'âgé (ordinaire, nonnopathe, pathologique, déficitaire, exclu, etc.)
advienne en sujet singulier?
Peu d'ouvrages selllblent conférer à la créativité et à l'art-thérapie une place
d'élection en ce domaine. Si par exelnple J.M. Léger, J.F. Tessier et M.P. Mouty
consacrent tout un chapitre de la "Psychopathologie du vieillissement" (1989) aux
ateliers d'expression et de créativité, a contrario P. Charazac ne les évoque 11lême pas
dans la "Psychothérapie du patient âgé et de sa famille" (1998). D'autres, comme L.
Ploton, dans "La personne âgée. Son acco111pagne111ent n1édical et psychologique et la
question de la démence" (2001), aborde les thérapies Inédiatisées dans l'habituelle
confusion avec l'ergothérapie sans jatnais nOl1l11ler la spécialité art-thérapie - il est vrai
sujette à des débats d'anthologie (Sudres, Roux et Laharie, 2003). Quant au nUllléro
spécial de la revue Gérontologie et Société dédié à "Art et vieillisselnent" (1998), ilreste dans des conceptions classiques et limitées en regard de la littérature
internationale. . .
Nous pourrions ainsi égrener de Inultiples aperçus avec leurs réserves pour
instruire, avec aisance, un procès à charge qui nous conduirait à oublier la difficulté et
le tâtonnelnent praxéologique auquel nous confronte la personne âgée. Toutefois, entre
ce Charybde et ce Scylla, se loge la question de la pel1inence d'une approche de cette
population par des stratégies de créativité et d'art-thérapie...
Des orientations et des pratiques plurielles
Un détour par la littérature internationale pennet de repérer en cette thématique six
grands courants cOtnplélnentaires soit:
- un courant "évolution du potentiel créatif', dont l'objectif princeps est d'exalniner
durant l'avance en âge (Alligood, 1991 ; SiInonton, 1988, 1997 ; Mayer, 1998 ; Huber,
2000) et au décours des accidents neurologiques et/ou de l'installation d'états
dél11entiels (Espinel, 1996 ; Crutch, Isaacs et Rossor, 2001 ; Savishinsky, 2001) Ie
développelllent de la créativité, de ses formes et expressions.
- un courant "grapho-développemental", focalisé sur l'évolution du dessin du
bonhotnme chez le détnent, sans que la référence à un étalonnage sur une population
d'âgés ordinaires constitue une préoccupation Inajeure (Liotard, 1991 ; Boyon et
Clétllent, 1994 ; Renaud, Beaufils et co11., 1998 ; Lev-Wiesel et Hirshenion-Segev,
2003). Notons que des travaux sur le dessin de la maison menés par H.I(. Lesniewska
(2001) évacuent cet écuei I et pennettront à terme d'apporter des éléments de diagnostic
et de pronostic. (Tout cela fournira certainel11ent l11atière pour un travail art-thérapique
sur J'identité et les images du corps).
- un courant "animation" qui, par l'entrelnise des techniques de créativité, est venu
succéder, dans les années soixante-dix, aux pratiques occupationnelles (Boullet,
Sudres, Quéralto et Vanouche, 1993 ; Vercauteren et Hervy, 2002). Aujourd'hui, ce
courant évolue dans un contexte d'ambiguïté chronique, dans le sens où il véhicule des
expressions comme "anitnation thérapeutique" (Quillet, 1990), ou bien effectue des
rapprochelnents anachroniques entre psychothérapie et anil11ation (Léger, Vieban et
Castay, 1997). L'art-thérapie se retrouve là dans une nasse à confusions.
- un courant "expression créative", oÙ seule la stitl1ulation des potentialités créatives de
l'âgé ordinaire ou en proie à une psychopathologie est recherchée (Co11in, Laforestrie,
Missouln et Berthaux, 1979 ; Weiss, 1984 ; Sudres, Fernet, Fourasté et Martin, 1994 ;
Goldberg, 2001). Il s'agit là d'un des courants les plus novateurs, qui recouvre
l'ensemble des dimensions de la prévention (prilnaire, secondaire, tertiaire, quaternaire)
tout en répondant aux critères O.M.S. de la santé.
fI, dél110ntrant le rôle de la créativité en tant que- un courant ''psychanalyse et créativité
processus et technique dans une psychothérapie analytique (Yall1pey, 1992 ; Anzieu,
1996 ; Settlage, 1996). La cOll1plémentarité des thérapies 111édiatisées et des psycho-
thérapies analytiques dépasse ici la conception d'une thérapie bifocale pour rejoindre
itnplicitement celle d'une thérapie intégrative.
fI,caractérisé par différentes périodes:- un courant "art-thérapique
* une période d'hésitations (1980-1990), avec des travaux oscillant entre une
orientation psychothérapique (Boyon et Marchan, 1986) et une orientation cognitivo-
]6COlllportelllenatale (SChlllitt, Gayraud, Lelllaire, Benatia et Moron, 1988) s'étayant sur
une identité floue (Papadakos, 1986) ;
* une période de riches désordres (1991-2000), Illarquée d'un côté par une
focaJisation sur l'application des techniques d'art-thérapie aux délnences de type
Alzheitner (Ogay, 1996 ; Soler et Sudres, 1998 ; Seifert, 2000) et des interventions à
domicile (Sezaki et Bloomgarden, 2000) ; d"un autre côté par des stratégies inno-
vantes, tel l'usage de progralTImeS vidéos, d'ateliers inter-générations ou encore de
traditions orales (Lund, Hill et colI., 1995 ; Pauverel, Méjean et Dorey, 1997 ;
Crimlnens, 1998 ; Moyne-Larpin, 1999) ;
* une période de 111aturations (2001 à aujourd'hui), caractérisées par une
ouverture et une Inutualisation des pratiques qui COl11lnencentà ne plus exclure une
certaine rigueur Inéthodologique et clinique (Weisberg et Wilder, 2001 ; Lairez-
Sosiewicz, 2002 : Lesniewska, 2003).
L'ensemble de ce courant art-thérapique reste encore dominé par une phénolné-
nologie et une profusion de cas cliniques démonstratifs dont les théorisations s'avèrent
parfois limitées.
Au tenne de cette brève analyse de la littérature et des terrains cliniques, il apparaît
que les rares ouvrages collectifs (Weiss, 1984 ; Weisberg et Wilder, 2002), les revues
spécial isées thélllatiques (Collectif, 1998,1991) et les articles de synthèse (Lizotte,
Bendjilali et colI., 1985 ; Tzaut et Baron, 1998) consacrés à la créativité et/ou à l'art-
thérapie des âgés, d'un côté de l'Atlantique COlll1nede l'autre, ne parviennent pas ni à
réaliser une revue de question véritablement bien doculnentée, ni à constituer un
réservoir de "savoir - faire médiatisé" vraÎlllent innovant, transposable sur les terrains
d'exercices des praticiens de l'art-thérapie et autres, ni à effectuer une théorisation de
qualité dépassant les c1ivages d'écoles, ni à susciter une dynal11ique de confrontations,
de réflexions et de recherches appliquées.
Une ouverture
De fait, cet ouvrage entend cOlnbler une large partie des l11anques sus-développés;
ce qui, eu égard à la Inéconnaissance dont jouissent à la fois l'art-thérapie et la
créativité des personnes âgées, relève d'une gageure! La trentaine de contributions qui
en constitue l'âme s'organise autour:
d'une première partie ("De la créativité à l'espace thérapeutique") conduisant à
découvrir avec silllplicité et élllotion la manière dont étnergent la créativité et la
dél11arche l11éd iatisée ;
d'une deuxièllle partie ("Expressions et créativités picturales en ateliers'') qui conte,
avec son lot d'aléas, la l11ise en place de pratiques plastiques et de productions
inattendues en institutions;
d'une troisiètne patiie ("Ecriture et expression de soi") ancrée sur l'acte graphique
pour explorer les méandres de la translllission via la restauration de soi et le tracé
identitaire ;
d'une quatrièl11e partie ("Expressions Jl1usicales") qui explore tant la voix, le chant,
la danse que la l11usique et la 111usicothérapie dans leurs articulations corporelles,
I11nésiques et socioculturelles;
17d'une cinquièlne partie ("Misce//anées de médiations et de médiateurs'') parcourant
un florilège d'objets médiateurs et de dispositifs l11édiatisés en lesquels se
rencontrent le Inandala, le photolangage~, la broderie, le clown relationnel,
l'hortithérapie, etc., dans des pratiques inédites;
d'une sixiètne partie ("Evaluations, recherches cliniques et applications'') dont
l'intérêt est d'apprécier les effets de la délnarche art-théra~ique en tef111eSde
pertinence4, d'effectivHé5, d'efficacité6 et de fonctionnalité sans négliger les
contraintes des pol itiques de santé.
Toutes ces propositions sont ponctuées par de riches il1ustrations cliniques en-
racinées dans de multiples lieux institutionnels et/ou associatifs. De plus, la diversHé
des fonnations et des origines professionnelles des auteurs offre à cet ensetnble une
belle tonalité d'interdisciplinarité.
ln fine, ces travaux se rejoignent pour souligner l'existence, chez la personne âgée,
d'une pulsion créatrice et d'un processus créateur résistant à toutes les turpitudes de la
vie, à condition de rencontrer un ou des tiers pour identifier, l11obiliser, accueillir,
enrichir et respecter cette dynalllique de vie. Aux praticiens, animateurs, bénévoles et
autres acteurs de se saisir de tout cela pour les accompagner de moments en instants
précieux.
Autant dire que cet ouvrage, novateur en soi, s'inscrit COlnme référence théorico-
clinique et source d'inspiration à venir pour ceux qui s'intéressent au vaste chalnp de
l'art-thérapie et/ou du soin tnédiatisé de la personne âgée.
,. on devient"On ne devient pas vieux pour avoir vécu un certain nOlnbre d'années
vieux parce qu'on a déserté son idéal.
If.Les années rident la peau: renoncer à son idéal ride l'â,ne
Général Mac Alihur
"Vieillir est encore le seul n10yen qu'on ait trouvé de vivre longten1ps ",
Charles Augustin Sainte-Beuve
4
L'action réalisée est-elle bien fondée et justifiée en regard des objectifs fixés?
5Dans le déroulé de la prise en charge, tout le programme prévu a-t-il été réalisé?
6Ce qui a été fait, à quelques étapes qu'on en soit, nous a-t-il permis d'atteindre les objectifs visés?
7 L'organisation du travail - c'est à dire la charge des tâches, l'utilisationdu Inatériel, la satisfaction
des soignants et des patients - est-elleprise en compte?
18Pretnière Partie
DE LA CRÉATIVITÉ À
L'ESPACE THÉRAPEUTIQUE"IL N'Y A PAS D'AGE POUR
LA CRÉATION
René LA FORES TRIE
Dans notre société moderne, la rapidité avec laquelle évoluent les connaissances et
les données techniques font qu'un savoir passé est, pour la Inajorité de la jeunesse et du
monde adulte, un savoir vieilli.
Mis à l'écart de la vie sociale par la retraite qui survient de plus en plus
précocelnent, isolé des siens par l'éclatement de la falnille, et souvent confronté à ses
propres liInites par l'apparition des Inaladies, le sujet vieillissant se sent alors rejeté,
comme usé et socialement et culturellement inutile.
Hetningway disait que la pire InOl1 pour quelqu'un est de perdre ce qui fonne le
centre de sa vie et qui fait de lui ce qu'i I est vraÎlnent. Retraite est pour cet auteur le
mot le plus répugnant de la langue. Qu'on choisisse de le faire ou que le sOli nous y
oblige, prendre sa retraite et abandonner ses occupations, ces occupations qui nous font
ce que nous SOlnmes, équivaut à descendre au tOlnbeau.
Cette iInage négative et dévalorisée de lui-Inême lui est renvoyée par la société qui
repousse aussi loin que possible de sa pensée tout ce qui touche au vieillissetnent, à la
décrépitude de l'être, à la 111011. Et cette mêllle société, pour exorciser sa tnauvaise
conscience et ses craintes, produit sitnultanélllent des projets hUlnanitaires alléchants.
Mais ne perdons pas de vue que les personnes âgées (près de 12 lniIIions
d'habitants) représentent un potentiel éconolnique itnpol1ant. Contre cette Inarée
lnontante, contre ce flux qui s'accentue, s'exerce une tentative de récupération qui
adopte différents visages et qui prétend répondre aux préoccupations des personnes
âgées. Ces différentes tentatives déréalisent la vieillesse et proposent des recettes pour
un art de bien vieillir.
Les Inarchands de loisirs s'elllparent de ces tnodèles du bien vieillir et réinjectent
subtilelnent les vieux dans le circuit éconoInique. Ceux-ci Inettent dans un pretnier
telnps le rêve à la portée des vieux et s'assurent le contrôle exclusif de leur plaisir en
enchaînant la satisfaction de leurs désirs à la diffusion des dépUants touristiques. La
société opère ainsi un échange très adroit du Inonde du travail au Inonde du loisir. Ce
qui est perdu d'un côté est Î111médiatelnent récupéré de l'autre.
La personne âgée n'est pas seulel11ent un produit l11archand, un alibi, une caution:
elle est aussi un individu à part entière qui aimerait voir satisfaire ses besoins affectifs
culturels et physiques les plus élélnentaires.La vieillesse n'est ni une Inaladie, ni une tare, l11aisCOI11I11e l'adolescence ou l'âge
l11ûr, une étape de l'existence qui Îl11plique une adaptation à l'environnelnent social.
Cette adaptation n'est pas aisée et doit se faire en acceptant un corps qui a perdu un peu
de son dynatllisl11e. Le vieux a un sexe, 111aisdevient vicieux ou pervers s'il s'en sert. I1
est une charge pour la famille qui démissionne et pour la société qui, à défaut de lui
trouver une place en son sein, préfère le placer en institution.
Or on le sait, le nombre de vieillards qui sont placés dans nos institutions augmente
considérablelnent chaque année. Ils se trouvent placés en Inilieu gériatrique sous
surveillance adtninistrative et l11édicale : ils plongent dans l'ennui en attendant l'issue
fatale.
L'inactivité, l'ennui, la solitude sont encore les seuls privilèges des personnes âgées
au sein de bon nOlllbre d'institutions. On oublie de leur donner les Inoyens de
s'exprimer, les moyens de crier au monde qu'ils sont encore vivants.
L'implantation des Ateliers de Créativité à Charles-Foix
Avant la création du prelnier atelier de peinture en 1977, l'hôpital Charles Foix était
un "Inouroir", une avant-dernière delneure, un lieu ilnmense, de la taille d'un gros
village, "une usine au service de la mort".
Il ilnporte de le souligner pour lnesurer "l'épaisseur de la couche de poussière qu'il a
fallu déplacer" pour implanter ce premier atelier. Mais ma foi dans les capacités de ces
patients était assez grande pour bousculer les idées reçues et ma rencontre avec les
personnes âgées ln'avait permis de prendre conscience d'une richesse insoupçonnée: la
richesse de leur imaginaire.
Cette époque m'apparaît aujourd'hui comlne valeureuse et Inythique. Les acquis Ine
paraissent naturels et Inalgré eux, il reste encore beaucoup à entreprendre pour donner
aux hôpitaux gériatriques un aspect hUlnain. Il In'est difficile d'itnaginer que tout ait pu
être encore bien pire! L'hôpital Charles Foix a depuis considérablement évolué;
cependant la cOlnparaison avec d'autres hôpitaux gériatriques dont j'ai pu entendre
parler pennet de voir à quel point cette expérience, sinon unique en 2004, reste
exceptionnelle et cOlnbien doit être grand l'étonnelnent devant tout ce que peut
engendrer un psychologue qui a décidé que les choses allaient changer.
Les ateliers de créativité ilnplantés à l'hôpital Charles Foix sont aujourd'hui
considérés dans le Inonde artistique COlnlne une référence. Les œuvres réalisées par les
artistes âgés sont les plus relnarquables, les plus abouties dans le cadre d'une structure
hospital ière gériatrique.
En introduisant à l'hôpital il y a plus de vingt-cinq ans des espaces de liberté, les
personnes âgées ont pu démontrer tout au long de ces années de création qu'elles
étaient porteuses de rêve et d'ilnaginaire prolixe.
Paroles d'artistes
Le projet était alnbitieux, inédit, Inais provocateur: faire venir des al1istes
professionnels dans des unités de gériatrie et leur proposer de gérer de vrais ateliers
22artistiques ouverts aux personnes âgées qui expriment le désir de créer. Dans ces
ateliers, ni leçons, ni art thérapie; l'objectif n'est pas le soin, mais silnplelnent le plaisir
de créer, l'expression par chacun - Il1alade ou artiste - de sa personnaI ité.
Quelques artistes précurseurs ont accepté de relever le défi à côté des patients âgés.
Bernard Colin, puis Wolf GenZl11er pour les ateliers de peinture, rejoints par Robert
Perot et Serge Kania, sculpteurs, André Fertier, Inusicien, Anne Marie Gauthier et
Sophie Vigneau, graveurs, et enfin Faust Cardinali, sculpteur.
Bernard Colin souligne la grande chance qu'il a, COlll1nehOlnme et comllle peintre,
de se retrouver chaque jour à pouvoir partager son espace de travail avec des êtres qui
ont pleinement conscience que le temps leur est compté. Dans son atelier, il n'y a pas
de malades, mais des individus, parfois des amis, et les questions qui peuvent y surgir
seraient plutôt celles de Gauguin: "D'où venons-nous? Qui sommes-nous? Où allons-
nous?" A ces questions toutes simples posées depuis que l'homllle est hOllllne, nulle
réponse définitive, si ce n'est peut être le vertige de ]'innolnmable.
Dans l'atelier, le peintre Bernard Colin est heureux de partager la IUlnière, t'air avec
les personnes âgées. Côte à côte, iIs vivent l'étllergence des fOrInes. Traces de corps.
Pas de traces de la maladie. Confrontés à ces patients âgés qui n'ont plus longtelnps à
vivre, qui consacrent leurs ultimes forces à tenter de peindre en dépit de l'indifférence,
parfois courtoise, des blouses blanches, la question ''pourquoi peindre?" paraît
insignifiante. Il suffit de laisser agir quelque chose d'essentiel qui ne disparaît qu'avec
la 1110rt.
Le peintre Wolf Genzl11er, en travaillant dans son atelier, voit chaque jour s'élaborer
à côté de lui des peintures. Non pas celles d'une école genre ''peinture du quatrièlne
âge", ça n'existe pas! Mais des œuvres aussi diverses qu'affinnées, fOlies et in-
classables. La peinture des patients âgés est souvent très Inoderne, au diapason des
grands créateurs de notre génération ou celle des années vingt, avec une différence
Î111portante : les œuvres des pensionnaires laissent voir davantage d'hlunanité. La
Inaturité implicite des personnes âgées et leur inaptitude à un apprentissage venu de
l'extérieur donnent à leurs œuvres personnalité et liberté.
La peinture réalisée par les personnes âgées le surprend encore et toujours par sa
diversité, sa vivacité, et par une liberté dont il se delnande d'oÙ elle provient. Son
hypothèse serait la suivante: les personnes âgées n'ont plus de Inélnoire ; la Inéll10ire
s'est dessaisie d'elles, elle s'est évanouie. Il ne s'agit pas d'une all1nésie clinique, celle-ci
est fréquente et peut contribuer à la libération des contraintes de la Inéll1oire. Cette
perte de mémoire qui est de fait un affranchisselnent de la Inélnoire du peintre, agit
chez les personnes âgées comme une détente qui permet l'apparition de fonnes d'un
laisser-aller aux lTIOUVel11ents débordants, d'autres aux couleurs violentes, ou encore de
gestes répétitifs dans lesquels selTIblent s'unir enfin la création et le plaisir.
Nous apprenons finalelllent avec la personne âgée que la vie est d'une force et d'une
ténacité surprenante, qu'elle est là, dans ce corps qui ne veut plus. Et cette force désire
tout sitnplelnent continuer au point de nous livrer son secret: une vibration entre le
tracé et Ie regard.
Le sculpteur Faust Cardinali constate avec beaucoup d'étonnell1ent tout l'intérêt qu'i I
ressent à leur écoute: "J'ai ren1arqué combien cette grande envie d'amour et de vie
fl.comblait leur vie et leurs rêves
Et Robert Pérot, sculpteur, s'exprime en ces tenl1es : "J'ai débarqué à Charles Foix
par un beau jour de septembre pour prendre en charge l'atelier de sculpture et
23affronter la vieillesse. Je dois avouer que les prelniers Inois furent difficiles et, pour
parler concrètement, j'en ai pris plein la gueule. Les odeurs de pipi, de désinfectants,
de lnédicalnents qui vous remplissent les narines quand on arrive les jours d'hiver au
petit matin, la Inor! que l'on sent présente quand vous êtes sculpteur, vous pouvez
"vous poser la question: que suis-je venu faire dans cette galère ?"
Le regard du Psychologue
C'est égalelnent à l'hôpital que j'ai été alnené à découvrir les personnes âgées. En
effet, en passant de l'Université à l'hôpital gériatrique, j'ai quitté le Inonde de la
jeunesse, bruyant, effervescent, parfulné, pour entrer dans un monde oÙ le silence, le
111acabreet l'odeur pestilentielle règnent en lllaÎtre. Et c'est là, dans ce lieu où les odeurs
vous arrêtent à la porte, après avoir fait l'effort d'accepter de se laisser imprégner de ces
fortes odeurs, que j'ai rencontré des vieux qui portaient en eux une vie dont peu d'entre
nous encore soupçonnent l'existence. Quel gâchis, queUe perte, quelle dérision pour
tous ceux qui ont la prétention et l'arrogance de vouloir cOlnprendre et expliquer la vie
sans connaître les méandres et les secrets de la vieillesse.
Ces résidents de l'hôpital, qui s'accommodent de leurs odeurs et prennent le temps
de parler de leur vie quotidienne, In'ont séduit et engagé à une rencontre plus intense.
J'ai donc découvert les personnes âgées, non pas en tant qu'êtres porteurs de déchéance,
de 111anqueset de maladies, Inais en tant qu'individus acculés à une vie difficile par la
position Inarginale dans laquelle les confine la société.
Je Ine considère en conséquence COll1Illeun psychologue clinicien qui a tenté, allant
à contre-courant du lllodèle classique de la prise en charge psychothérapeutique qui
privilégie de manière prépondérante l'approche pathologique du vieillard, de s'appuyer
sur le vieillisselllent nonnal en introduisant à l'hôpital de nouveaux Illodèles de
conduite s'inspirant essentiellelnent de la culture, voie royale qui pennet J'accès à
l'initié, à la plénitude de l'être.
Notre délllarche a donc consisté à Inettre à la disposition des lllalades âgés
hospitalisés des espaces de créativité qui ont permis à certains de compenser et de
dépasser la dégradation physique et psychique dont ils sont victimes. Ce qui confère à
cette délllarche son caractère original et unique réside dans le statut de la personne à
qui est confiée la gestion de ces espaces: c'est à des artistes professionnels que nous
avons fait appel pour la prise en charge de ces ateliers, qui deviennent des 1ieux de
création et de recherche pour les al1istes eux-l11êlnes, pour leur œuvre, ainsi que pour
les pensionnaires âgés désireux d'exercer une telJe activité. Nous avons par ai Jleurs
déJnontré que l'intégration des al1istes dans les hôpitaux gériatriques était possible.
Autonomie, liberté et plaisir
Ces espaces de créativité sont avant tout des lieux de Iibre accès: rien ni personne
n'oblige les personnes âgées à les fréquenter. Elles y sont présentes si elles le désirent
et quand elles le désirent, n'ayant à subir d'obligation d'aucune sotie. Personne ne leur
iJllpOSe l'apprentissage d'une activité codifiée ou le regard d'un thérapeute, ce qui
24consisterait à répéter les erreurs déjà commises d'une prise en charge traditionnelle et
peu efficace à nos yeux.
Bien entendu, les artistes sensibilisent les pensionnaires âgés à l'élaboration et à la
construction de leur propre réalisation. Les personnes âgées sont ainsi les témoins des
hésitations et des tâtonnements des artistes, ce qui les sécurise. Les patients osent alors
s'exprimer eux aussi par le biais d'une toile, d'un bloc de terre, d'une feuille blanche,
sans avoir peur de rater ou de mal faire.
C'est dans ce climat de création que les personnes âgées projettent leur illlaginaire
et élaborent d'authentiques œuvres d'art, sincères, relnplies d'élnotions et de vie. Ces
activités artistiques permettent finalement aux personnes âgées de retrouver toute leur
dignité d'être hUlnain, leur autonolnie hors du circuit institutionnel et du Inaternage du
personnel soignant. Leur indépendance alors recouvrée, elles découvrent une fOrIne de
liberté qui leur faisait jusqu'ici cruel1elllent défaut.
Cette liberté accordée aux patients âgés est prilnordiale, car c'est d'elle que la
création tire son impulsion profonde et ses forces vives. L'autonolnie laissée à la
personne âgée face à son œuvre est totale. Ainsi le droit à l'échec lui est-il reconnu,
faute de quoi, elle serait brutaleIllent confrontée à ses propres litnites et ne pourrait
découvrir les Illoyens qui correspondent à l'expression de sa personnalité. On peut citer
l'exelnple d'un vieil hOllll11etouché par la Maladie de Parkinson. Parfois un l11ouvel11ent
incontrôlé faisait apparaître une trace à un endroit l11alencontreux. Il exploitait alors ce
trait involontaire en modifiant ce qu'il était en train de réaliser, en intégrant ses erreurs
à l'œuvre en cours.
Un autre aspect qu'il ne faut pas omettre de souligner est la ditllension du plaisir
procuré par les ateliers de créativité: des espaces où la jouissance est possible, oÙ l'être
retrouve ses possibilités créatrices dans un cadre aussi austère que celui d'un hôpital,
contribuent pour une large part à l'hlllllanisation des lieux.
Les Inanifestations culturelles organisées en France et à l'étranger pennettent -
travaillant ainsi dans la continuité de nos actions passées - de Inaintenir ou d'instaurer
le contact entre les personnes âgées hospitalisées et les mel11bres actifs de la cité. Ces
Inanifestations facilitent de ce fait la rencontre entre le Inonde hospitalier et celui de la
ville, aidant alors à la lutte contre la Inarginalisation de la vieillesse.
Les ateliers de créativité un lieu où chacun peut retrouver son identité
Sans que ce soit leur finalité, les ateliers ont joué un rôle bénéfique au niveau
Inédical, dont les effets sont constatés par le professeur Moulias, chef de service à
l'hôpital Charles Foix: "Lorsque j'ai pris la tête du service, j'y ai trouvé une très bonne
ambiance, très certainement grâce aux ateliers de créativité. Le personnel respectait
les malades, les malades étaient fiers de ce qu'ils réalisaient, ils avaient une meilleure
idée d'eux-mêmes. De plus, nous nous sommes rendus compte que certains patients en
bénéficiaient de façon suffisamlnent bnportante pour reprendre goût à la vie, vouloir
rentrer chez eux et continuer à peindre ou à sculpter. Le nOlnbre d'états dépressifs est
très in1portant chez les personnes âgées et nous constatons une alnélioration rapide de
l'état psychique de celles qui fréquentent les ateliers de créativité".
Un très grand nombre de personnes âgées sont en effet souvent en crise, en pleine
dépression et doublelnent isolées. Elles se retrouvent seules, sans soutien affectif et
25sans raison d'être. Il est très difficile de détourner leur pensée, Inais parfois, quand elles
se décident à fréquenter les ateliers de créativité et quand elles s'y accrochent, elles
nous entraînent avec elles dans une profondeur insoupçonnée.
Lorsqu'une personne âgée dépressive se IIIet à faire de la peinture ou de la
sculpture, c'est qu'elle désire encore vivre. L'exercice ce11es est intilnidant, aussi les
premiers résultats sont toujours balbutiants: souvent de simples galnlnes de traits de
couleur ou de fonne anodine. Cette phase de tâtonnelnent prend fin très rapidelnent.
Les personnes âgées se réveillent alors au contact de l'art, et les tableaux et sculptures
réalisées vont nous apprendre non seulement quelque chose sur leur vécu, Inais aussi
sur la création artistique. Leur travail de création artistique évolue lentelnent vers une
Illise en logique picturale et des trouvailles de plus en plus affirmées. Elles n'ont plus
l'énergie de la jeunesse, mais il leur reste la part instinctive intilnelnent liée à leur vécu,
à leur singularité.
Le patient âgé dépressif a ainsi l'occasion de découvrir une force de libeI1é à
l'hôpital en perdant un peu son statut de Inalade. La pratique a11istique vient rOlnpre la
Illonotonie de leurs jours par cet ancrage dans le présent s'inscrivant dans la durée
humaine à part entière. De cet étonnement à se sentir exister à nouveau, surgissent des
projets dont parfois celui de vivre COllll11eavant, d'oser prétendre qu'il reste encore
quelque chose à faire ou à créer.
Conclusion
La personne âgée qui se retrouve dans les ateliers de créativité passe de son statut
de 111aladedépendant en fin de vie à celui d'artiste qui nous surprend par sa création. La
quantité et la qualité des œuvres réalisées par les patients âgés et par ceux atteints de
délnence qui ne peuvent s'expriIner, ni se souvenir du passé, du présent, d'aujourd'hui,
dévoilent l'extrême diversité et l'originalité de leur production artistique, l'absence
totale d'uniforlllité dans les sources d'inspiration et l'exemplaire singularité de chacune
des œuvres, de l'abstrait au romantique, du naïf au surréaliste, sont flagrantes.
Exclue de la vie sociale, la personne âgée retrouve en elle la force, la ressource et le
courage de COll1ll1enCer quelque chose de totalell1ent neuf, de cOJnplètelllent nouveau.
L'expression est authentique et directe: l'œuvre qui débute par un gribouillis, se
cherche, envahit petit à petit la toi le, et devient très vite, sous le regard surpris de
l'artiste professionnel, une création forte, spécifique et originale.
Les espaces de créativité que nous avons iInplantés à l'hôpital Charles Foix sont
pour les patients âgés des lieux d'évasion, sYlnbole de retrouvailles, évasion hors du
carcan institutionnel qui favorise la découverte de sa propre identité, l'éll1ergence d'une
nouvelle citoyenneté. Les créations des artistes âgés dont beaucoup sont décédés ont
illulniné leurs derniers l110is de vie. D'autres sont venus et viennent chaque jour
expriIner leur talent d'artiste, en toute simplicité, sans recherche de séduction ou de
COl11pétition.
La vie des ateliers se poursuit et se développe. Cette expérience a fait des étnules
dans notre pays et à l'étranger. Elle attire beaucoup de visiteurs, mais aussi des
26étudiants venant de différentes universités de France et d'Europe, participant à la vie
des espaces de créativité au titre de leur fonnation.
C'est pourquoi l'accueil de toute institution doit offrir des lieux oÙ les patients âgés
ont la possibilité de se prendre réellement en charge et de recouvrer une part de leur
autonol11ie perdue.
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