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Aventure Népal 2

De
370 pages
L'Aventure continue! Et avec ce livre 2 de rencontrer le pays Népal en ses chairs, d'ouvrir aussi l'Occident à ce dit territoire à partir d'une expédition psychophysique : trek Annapurna, groupe de treize personnes, en mars 2001 - Agence Club Aventure. La question initiale posée au Soma - à savoir, qu'est-ce qu'il est venu faire en Himalaya ? - poursuit ici sa quête, s'efforçant d'abouter la vie ; condition pour disposer de son regard et... un jour affirmer "Je vois".
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www.librairiehannattan.com harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr cg L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9729-6 EAN : 9782747597296

,

Aventure

NEP AL

André DRÉAN

,

Aventure

NEPAL
Livre II

L'Hafm~Uau 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Harmattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

Italia

L'Harmattan

Burkina Faso

Kônyvesbolt Kossuth L. u.14-16

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ~BP243, KIN XI
Université de Kinshasa

Via Degli Artisti, 15 10124 Torino
ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

1053 Budapest

- ROC

Cartes de randonnée dessins de tête de chapitres « Aparté 1 et 2 » et conseiller photographies Jean-Pierre NESLER

Photographies de

Gilbert DESCOMPS , , Andre DREAN Frédéric HAZARD Daniel LECHEVESTRIER Élisabeth MALVEZIN François TAQUET

Conseiller rédactionnel

Michel FALEMPIN

LA VALLÉE DE KATMANDOU

Je dédie le présent ouvrage à tous les Intouchables de la terre du Népal, qu'ils sachent qu'ils ne sont plus seuls face au pouvoir, ainsi qu'ils ne sont plus seuls face aux dieux.

GÉOPOLITIQuE
Conflits territoriaux
Territoire:; fJord. Cache:mlre . sous admInistration pSf\JstanSJse

CHINE

TIBET
annexé Région contestée par /a Chine en 1959

« La littérature? "un bond hors du rang des meurtriers." »
Franz KAFKA Journal, le 27 janvier 1922.

« Les hommes ont toujours été prêts à tout tenter pour oublier qu'ils sont mortels. Ils sont désormais prêts à tout vivre, juste pour se prouver qu'ils ne sont pas déjà morts. »
Jacques ATTALI

PRÉAMBULE.
L'aventure continue! pour ouvrir la voie, sonder le fond, à l'exemple d'une descente dans les méandres de souterrains où se décident moins les événements que les lois. Les choses du Monde SOl1t simples; c'est la raison que l'on en a qui les rend difficiles, comme d'un ordonnancement en appui sur la seule valeur qui vaille, et à protéger de tous les maux (au risque même de sa propre mort) : je a nommé « la liberté ».1 D'où ce livre II, comme d'un à-suivre, pour aller aussi loin que la pensée puisse s'affronter au corps qui la nomme, puis en retour lui donne définition. Sans pitié, bien sûr! et... sans le mensonge que, par obligation, toute société se fait à elle-même.2 Un corps se tient face à un corps; ils s'observent agir comme ils se voient penser. Leur di-vision de deux leur permet de s'entendre en

écho - dixit Mallarmé.Un corps n'est réel que s'il est superposable
à lui-même. Tâche certes délicate, et condition s'il en est impérative pour éclairer tant soit peu le souterrain, pousser là un pied, ici poser un regard, ailleurs tâter la mémoire, et autre part se réfléchir un sur un. Le corps ne réclame que la Loi, afin de se tenir respectablement debout, et solidement. Ah ! pourquoi il y a-t-il des lois? sinon pour tenir les soma vis-à-vis d'eux-mêmes, puis entre-eux d'un vivre-ensemble. D'autant que, selon la Banque mondiale, 2,8 milliards de ces corps, sur un total de 6 milliards, survivent avec moins de deux dollars jour. Dans un quart de siècle, la population croîtra de 2 milliards d'êtres humains dont 97 % naîtront en des pays dits du « tiers-monde ». Népal y compris.3 Quel rapport? interroge la lecture entre Mallarmé le poète et ces chiffres. .. sinon que le soma y est affirmé comme livre donc comme écriture: « Un livre ne commence ni ne finit: tout au plus fait-il semblant. » 4 C'est la 'vie! où l'écriture se révèle loi/la loi écritllre.
1 - Le je substantivé se présentera en italique tout au long du livre II afin d'éviter toute confusion de lisibilité. 2 - Voir, chez le même éditeur, Aventure Népal, livre I. Indispensable, d'une part, pour une bonne compréhension du Népal~; d'autre parti! comtne complément à la démarche fort spécifique de l'auteur. 3 - Cf Du terrorisme et de ceux qui l'exploitent, de Avi Primor, Bayard, 2004, 272 p. 4 C1 p. 49, Lecture de «Prose pour Des Esseintes» & de quelques autres poèmes de Mallarmé, de Stefano Agosti, éd. Comp' Act, 1998, 168 p.

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Préambule

Une axiologie posant le corps à l'image d'un terrait1 cadastré: ici, la mémoire; là, la conscience; ailleurs, la pensée; autre part, l'inconscient ; au-delà, le rêve; là-bas, le désir; au loin, la mort; partout, le langage. Qu'est-ce qu'il fait le soma au milieu de tout ça ? il voyage d'un point l'autre, à la condition d'y engager ses chairs et pensées, ses yeux et formes, ses sexes et mots, son cerveau et la différence, sa main et l'amour, sa bouche et le meurtre, l'esprit et le vide, ... Non « comme maîtres et possesseurs de la nature» (Descartes), tnais comme co-auteurs, au sens d'être là des alliés. Aventure Népal l et II sont des voyages d'écriture, con"frontés à une double question: 1- d'où ça cause? 2 - pourquoi ça cause ainsi? Nonobstant un voyage de la loi, car il 11'y a d'écriture concrète/ pratique que de celle-ci. La nature pense mieux que l'homme, c'est là tout le problème! D'où l'écriture comme outil de réalité, geste de reconnaissance des soma vis-à-vis de leur biotope. Une expérience physique/matérielle, et... n'ayons peur des mots! pqlitique. C'està-dire comment s'organise le pouvoir sur le terrain? A quoi celui-ci fait-il référence, ou plus justement quels sont ses appuis pour réussir à gouverner les corps ensemble? La loi rencontre le pouvoir yeux dans les yeux; ils ne se congratulent point; ils n'établissent point de compromis; ils se tiennent l'un l'autre à distance et se livrent à un bras-de-fer. Le pouvoir veut s'accaparer de la loi, et régner en maître; la loi établir le pouvoir en sa seule définition de liberté pour que les

corps puissent gagner leur vie - a fortioriprendre possession de leur
mort. La liberté! mais qu'est-ce que ce mot? Innombrables sont les esclaves, muselés par le pouvoir, le désir. Mais ce n'est pas là une excuse! les corps doivent plier, même sous la loi. La liberté n'est pas une volonté, c'est une obligation naturelle des corps; la seule chance qui leur est donnée d'être en vie. Non d'un « tout est possible quand on veut où on veut », ça c'est l'illusion des naïfs! Mais d'une responsabilité accrue des corporéités. La liberté est le prix à payer pour les corps, et c'est cher. Très cher, car l'autonomie ça se paie à l'once de la vie d'une « identité avec soi ».1Le SOl1la confronté à sa preuve par est l'intermédiaire de la Loi qui, secrètement, cllenline sous les choses/ organise les corps/dirige les destinées.

Anecdote.
Lors de la glasnost,2 qui a vu l'ex-URSS engager une politique d'ouverture sous la directioll de Mikllaïl Gorbatchev, à partir des
1 - Op. cit. pp. 17-8, Lecture de «Prose pour des Esseintes » & de quelques autres poèmes de Mallarn1é. 2 - Mot russe signifiant « fait de rendre public ».

Identité

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instances dirigeantes d'État, laquelle fut un véritable changement d'orientation comme sous le nom de perestroïka, un des conseillers du premier secrétaire du parti, Georgi Arbatov, lors d'une rencontre au sommet avec le président américail1 George Bush, lui affirma: «Nous allons vous porter un coup terrible, vous priver d'ennemi. » Est-ce une loi? c'el1 est une , l'ellnemi est une loi. C'est un mode de fonctionnement des qorps dans l'ordre de la puissance. Et on sait ce qu'il en résulta, les Etats-Unis ont modifié depuis radicalement leur politique: de l'ennemi, ils sont passés au « chaos» ,. ce qui entend

qu'en dehors de leurs frontières tout le monde peut être l'ennemi par exemple, la France dans le carJrede la guerre d'Irak. Mais s'il y a un principe ennemi entre deux Etats, donc deux territoires, comme mode de régulation de la puissance, cela vaut du haut en bas de l'échelle: il y a aussi ennemi entre deux personnes comme mode d,e relation interhumaine. Et si pour l'hyperpuissance que sont les Etats-Unis l'ennemi est devenu le chaos, c'est que quelque chose se prépare dans l'épaisseur du temps... d'une guerre totale/absolue.

Identité.
Quelle « identité avec soi» pour le Népal? La randonnée en cette terre de montagnes ne peut être qu'une alliance; ce qui n'empêche pas d'examiner les choses du pays, non d'un point de vue de touriste, mais selon celui d'une responsabilité hors frontières. C'est ce qu'engage ce second livre Aventure Népal, partant de son expérience physique sur le terrain lors des treks de mars 200 1en Annapùmà et de novembre 2003 dans les régions d'Okhaldhunga et du Khumbu. Le corps s'affronte au corps; il poursuit sa mise à distance de lui-même. Est-ce une loi? c' en est une. Bien sûr! il lui faut comme au poète Mallarmé sa preuve, non un effet de langage; de réussir, à partir d'une confrontation de corporéité, à s'établir en face de lui-même un sur un. Qu'est-ce à dire? sinon d'être en une instance diploïde afin d'aperce-

voir entre-deux le pays Népal au plus juste de son réel -

comme

« preuve que cela est ». Car s'il y a quelque chose dont on doit se méfier, c'est bie!1du soma I qui, lui, joue son jeu - comme la nature joue le sien, en un rapport de pouvoir et/ou de survie vis-à-vis de tout ce qui l'entoure. La vie, par définition, est auto-dévorante; elle n'existe que sur elle-même grâce à elle-même. Ce qui y surgit doit se débrouiller pour y trouver forme, puis subsistance. C'est donc un mouvemel1t duel, lC\loyageur, pour cOllilaÎtredu pays, doit placer son corps au plus loin, non l'ignorer. Au contraire! le voir
1 - Le terme SOlna,qui signifie à l'origine « cadavre », et ceux. de « corps» ou de « corporéité » sont employés indistinctement.

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Préambule

dans les yeux pour apprendre de lui. C'est la plaque tournante le soma, d'où ça part/où ça revient; sachant qu'il n'y a de corps, de vrai corps!

qu'empirique - seul lieu susceptible d'engager la loi. De cette mise
à distance gui est mise en regard, le Monde se Inontre tel quel en sa demeure. A accepter ou à refuser. Juste une affaire de croyance, la responsabilité n'appartenant qu'à celui qui appelle le réel par ses lois. Celui-ci y croit, car c'est son affaire d'homme; pour les autres... tant que leurs intérêts ne s'y trouvent pas engagés, c'est peine perdue~ Combien de voyageurs parlent-ils de leur(s) corps? Innombrables, à qui en veut en voilà des nouvelles de l'Inde, du Japon, d'Israël, du Maroc, d'Australie, etc. Avec illustrations quadri et textes. Ce n'est là que vues d'Occidentaux en mal de puissance. Il y a belle lurette que leur culture a passé l'arme à gauche; et ils cherchent désespérement ailleurs ce qui pourrait venir lui apporter de nouvelles floraisons. Nulle part ailleurs que chez eux, s'ils se décidaient à se retourner sur euxmêmes, à se couper en deux. Et d'abord, s'ils se demandaient: 1- Comment on mange? 2- Comment on meurt? 3- Comment on cause de tout ça ? Le temps n'est-il pas venu d'appliquer le savoir, non plus d'en discourir. La loi frappe à la porte, elle crie qu'on lui ouvre!

intelligibilité possible de l'Humain -

C'est depuis toujours une affaire de raison qui suppose qu'il y a une

« Le réel est rationnel et le

rationnel est réel », écrivait déjà Hegel. C'est ce que poursuit Aventure Népal à sa manière; non d'un exposé stricto sensu, mais d'une confrontation corporelle dont il faudra bien tirer enseignement. Ça commence d'ailleurs toujours par là, que le corps soit pris, et qu'il soit mis en partage. Autrement, où gésirait la nécessité d'entreprendre? Le soma, en terre du Népal, y cherche raison; c'est-à-dire... loi. Ce qui n'est, chacun en conviendra, pas d'un jeu aisé. Pour ce faire, il faut re-connaître du pays, le.prendre avec soi de corps, de cœur. Comme si c'était aussi chez lui, comme s'il habitait également là. Est-ce une loi? c'en est une! La maison corps ne se limite pas à une forme individuelle, même si elle trouve là sa fondation; elle loge et dehors et dedans, en des allers-retours ininterrompus. Plus le corps est porté vers l'extérieur, plus il entre en immanence; d'une double reconnaissance: de lui-même, du Monde. Combien de voyageurs se confrontent-ils à leur soma? donc à leurs chairs/mots et mémoires. Rares, si rares qu'on a du mal à trouver ici un nom. La vérité existe, contrairement à ce q'u'affirn1aitNietzsche, si le soma réussit sa di-vision; il peut alors se voir un sur un. En conséqu.ence, surgir au pays dont il est le voyageur. - Un voyageur qui ne peut être alors qu'un allié.

De omni

re scibili

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De omni re scibili.1 Il y a un point à penser qu'impose ici la raison, qu'elle semble stipuler comme d'un préalable à un mouvement diploïde du soma. Point s'il en est fort étrange, qui tiendrait à une position psychophysique ,du corporel- à l'exemple d'un phare pour tous passages de navires. A savoir, qu'il y a une « image du monde» 2 qui précède le corps, celle du dominé/dominant. On ne pouvait mieux trouver, l'état des lieux renvoyant au pouvoir; là où tout se décide pour l'Humain, sa vie comme sa mort. Est-ce une loi? c' en est une ! Sortant de la terre du Népal, j'ai compris qu'il fallait choisir son camp, et le seul qui vaille, celui des dominés; lesquels ont aussi un autre nom: les pauvres! Ceux-ci connaissent la question d'expérience: «Comment manger? »Mais ils sont ignorants de : « Comment mourir? » 3 Ils ne savent par quelle voie se sauver, donner définition à leur chairs; a contrario, ils sont tenus d'accepter la définition qu'on leur offre s'ils veulent faire corps social avec les autres. Innombrables, les dominés au Népal, même ceux qui croient ne pas en être! De plus en plus de pauvres partout d'ailleurs, car qui peut croire un instant que le modèle de l'Occident sera celui demain de six milliards d'hommes, et après-demain de neuf? L'Humain est un être mental, d'où le pouvoir que l'on peut exercer à l'encontre des corps. Tant qu'il n'a pas compris sa Loi, l'Humain subit son corps, au même titre qu'il le fait subir. Par exemple, n'est-ce pas un tueur? de lui-même comme de l'autre, environnement y compris. La mort possède nombre de formes, celle de la maladie par exemple, mais aussi celle de l'assassinat ou bien du sacrifice, ou encore de la chasse, de la pollution. On comprend que les dominés soient là face à

un réel problème; quant aux dominants - les bràhman,par exemple -, ils ont inventé leurs solutions, et ils en ont lotis ceux qui n'étaient
pas eux, afin qu'ils ne puissent sortir du champ de leur pouvoir. La raison, lorsque le soma se lève entre lui et lui-même, oblige à un choix qui, en fait, n'en est pas un. C'est ça ou rien! le corps autrement s'arrête à un moment de la voie comme bloqué/incapable d'aller plus loin. Tout se fenne, de l'Histoire/de la Vie, et jusqu'à la pensée elle-même. Un brouillard de marais où les formes deviennent fantomatiques/irréelles. Pour surgir en corps, la raison m'a réclamé l'entrée
1 - cf Pic de La Mirandole, humaniste italien (1463-1494) : «De toutes les choses que l'on peut savoir... » 2 - On retrouve la formule chez Max Weber, lié aussi à la mort à travers les notions de kharma et de samsiira propres à I'hindouisme. Cf Hindouisme et Bouddisme, trade de l'aIl. et présenté par I. Kalinowski, avola coll. de R. Lardinois, Flannnarion, 2003, coll. Champs 539, 636 p. 3 - Voir Aventure Népal, livre I, pp. 115-18.

16

Préambule

en scène des dominés, pourquoi? Étrangement pourquoi? Qu'est-ce qui se joue-là de spécifique, que l'on ne peut trouver nulle part ailleurs? sinon le miroir du pouvoir de l'autre camp, tel quel. La raison n'est pas gratuite; elle est vivante, et elle concerne au premier chef le corporel. Elle ne pouvait pas ne pas r~aliser ce rappel à l'ordre: être en corps passe par la domination. A accepter ou à refuser. C'était un impératif; les pauvres (grec phaulos « de qualité inférieure») étaiel1t à prendre avec soi comme identité de raisonpo.ur qu'Aventure Népal ait un sens, fasse acte d'humanité. D'où ce Livre II qui va tenter d'ouvrir, à la lueur d'Occident/Orient, quelques traces dans l'épaisseur du pouvoir; accréditant ainsi sa tâche plus en profondeur en regard du Livre I. Sans omettre là également, disons... comme preuves matérielles, des événements de mémoire dont le soma a fait expérience, seul ou en groupe. Ce que les bouddhistes appellent le sammQ sati (pàli) ou « attention juste» et le sammà ditthi 011 «compréhensionjuste », disciplines du noble chemin octuple ou Ariya atthangika magga. Car il n'y a de mémoire que de mort, si l'on en croit Mallarmé; mais c'est une mort pour la vie, qui en appelle au seul outil possible, l'écriture.
-

« Hyperbole! de ma mémoire
Triomphalement ne sais-tu Te lever, aujourd 'hui grimoire Dans un livre de fer vêtu: » 1

La difficulté, si difficulté il y a, c'est que nous tentons ici un changement de perspective comme d'un franchissement de Monde. Un esprit naïf dirait que l'on se sert du Népal pour parler du corps de l'Occident, ou pire de l'auteur en ses frasques/phantasmes. Erreur! avec le Népal, nous tentons de sortir de la métaphysique fondée par la Grèce, pour entrer en la Loi et/ou raison. Une coincidence autre entre pensée et objet -« La raison n'a pas atteint l'âge de raison. » 2 Non en se racontant des histoires et autres romans, mais en surgissant de plus en plus nu dans la plaine du silence; de plus en plus humain sur la terre du Monde; de plus en plus autre parmi les hommes. Le Népal est u~ révélateur, et il a été pour le marcheur de ce texte un contradicteur. A ce titre, celui-ci a pu revenir vivant de son voyage; car tout se passe plutôt après que pendant. ~e voyage réclame sa preuve; à quoi au juste a-t-il servi? Réfléchir/Ecrire deviennent alors responsabilité, non tant personnelle que publique.
1 cf pp. 55-7, Prose pour des Esseintes, de Stéphane Mallanné, Gallimard, 1945, coll. La Pléiade, 1659 p. ~ - Cf p. 225, Une histoire de la raison, de François Châtelet, entretiens avec Emile Noël, Seuil, 1992, coll. Points Science 81, 234 p.

Katmandou

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Le je pronom en cette affaire de soma s'est vu subir une mutation, comme d'un impératif: se mettre à distance de lui-même; au plus loin, afin de se voir yeux dans les yeux. D'où ce «je est », où ce je substantifié vaut p0l!r un nom. Une nécessité grammaticale, non une forfanterie de style. A sujet différent, écriture autre. Et surtout, av~c ce je ainsi nommé, un,e entrée en territoire de Loi. Je est origine d'Etre. S'il veut connaître du réel, illlli faut non seulement s'opérer d'une fracture somatique, mais aussi se créer de valeurs gramn1aticales capables d'emporter celle-ci en vérité. Rien qu'en vérité.

I - KATMANDOU.
« Qu'est-ce qui se passe là ? » Le marcheur de Monde ne peut pas ne pas s'interroger, à savoir: effervescence ou bouillonnement? Ne sachant a priori ni de quelle cuisine ça traite, ni quel plat on va servir. Partout où l'on va, le sentiment d'une saturation, comme d'un trop plein. Le monde ne semble exister que dehors, où de ma présence là dépendrait ma survie. Car la ville, même si elle a reçu ici ou là des structurations de type occidental (anglais), surgit comme un amas. Une géographie d'amoncellement. Que ce soit la circulation routière! Que ce soient les échoppes des différents corps de métier, ruelle par ruelle! Que ce soit même la marchandise! (on vend partout la même chose). Que ce soit l'llabitat ! Q'ue ce soit l'hygiène ou la nourriture! Que ce soient les hommes! Partout, un amas. Qu'est-ce qu'un amas? - du « latin massa pâte puis "objet fornlant un an'las, un lingot". »

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.Katmandou

Ce mot est un emprunt au grec maza qui désigne à l'origine une grosse crêpe d'orge mêlée d'huile et d'eau, et plus tard une boule (en particulier de méta~),un bloc. Le mot grec est dérivé du verbe massein (ou mattein) « pétrir ».1 Diaclase. Katmandou serait donc une ville en situation de pétrir, où tout se mélange à tout, en une accun1ulation a priori sans ligne directrice, sans volonté affichée d'un~ structuration. En conséquence, dépendante d'un corollaire connu: « Etre dans le pétrin. » Une situation bie!1opposée à une définition occidentale d'équilibre des espaces sociaux, de compartimentation des activités économiques/culturelles, d'une distribution territoriale pondérée, d'agencement des services/institutions et administrations, ... Une marmite où le touriste peut logiquement s'interroger: « Qu'est-ce qu'on fiche ici? » L'activité, partout exubérante, surprend, même si elle peut être comparée (n'est-ce pas là illusion ?) à d'autres villes d'Orient et d'Extrême-Orient. Un type de fourmillement dont l'observateur réussit difficilement à démêler le pour du contre, le vrai du faux. Alors! une pâte en train de lever Katmandou? Un plat que l'on va servir un de ces jours, délicieux/croustillant? Ou un tohu et bohu sans

autre objectif que de réussir à manger, à se loger? - les deux affaires
classiques du survivre humain. Je s'est posté, par exemple, à l'angle de Kanti Path et de Kamalakshi, plusieurs fois. Un important carrefour qu'enjambe une passerelle pour piétons. Dégustant des gâteaux népalais au comptoir d'une gargote, il observait la foule. Un sentiment d'urgence des corps pour ne pas disparaître. C'est ça Katmandou! ça frappe au cœur de maintes situations si le regard se tient attentif. Souvent les choses ne se montrent pas telles quelles, il faut aller les

débusquer,y susciter des voies navigables - comme un chasseur,pas
un touriste! L'Humain est animal coriace, on ne peut l'apercevoir que par défaut. N'a-t-on pu observer des adultes trier des grains de riz entre les pierres du chemin... des femmes casser le caillou à l'aide d'un misérable marteau pour en faire du gravier à béton... des enfants vendre des marchandises pitoyables... des employés de boui-boui récupérer subrepticement ce que les Faces-blanches s'étaient refusées à ingurgiter... Misère? oui sûrement, et bien plus! Le modèle occidental n'est pas exportable, surtout ici. COllnnent faire cornprendre ça ? que la richesse, la vraie! n'est pas la puissance, l'argent, mais juste un
1 cf Le Robert. Dictionnaire historique de la langue française, sous la dir. d'Alain Rey, Dicorobert, 1992, 2 vol., 2390p.

Diaclasse

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équilibre subtil entre les populations et leur environnement. On vit en symbiose avec une géographie; celle du Népal est, sans fausse pudeur, un paradigme.

Ce que l'œil constate à Katmandou - et ailleurs après ses randonnées annapurnienne et khumbienne -, c'est une dysharmonie
accentuée, au bord de la rupture où environnement et population s'autodévorent sans issue. Déjà presque S'Ufa frontière, en un équilibre l si précaire que tout pourrait basculer - il Y a des pentes qu'on ne remonte pas! Toute la montagne à descendre un jour sur Katmandou la népalaise, comme in fine pour terminer un voyage, achever une destinée. Une pâte en train de cuire, Katmandoll .!celle de tout un corps social gangrené d'une maladie terrible, l'absence de loi. Importer l'Occident implique d'en reproduire les contraintes. Exemple: on ne peut vendre Coca-Cola sans en réglementer le commerce, et surtout sans en récupérer l'image. Aux hommes, le droit est nécessaire pour qu'ils se réunissent heureusement en société, qu'ils ne s'entretuent pas comme de vulgaires rapaces. (Avec n1esexcuses pour ces merveilleux oiseaux.) La société de la Vallée est minée de toute part, comme en décomposition. Partout, la contradiction est flagrante entre les dieux anciens et les nouvelles générations; entre les corps d'hier et ceux que le regard observe au long de ses déambulations: ici, citadines; là, montagnardes.
-

D'où ce sentiment d'anarchie, fort vif dans le processus des

régulations. Une ville ça ne se construit pas n'importe comment. Exemple: les bennes, pour débarrasser la ville de ses ordures, ne peuvent circuler dans le tissu urbain.
-

D'où ce sentiment d'urgence, d'organiser des circulations

d'échange viables. Une culture - l'écononlie, c'est aussi de la
culture - ça se gère de multiplicités ouvertes, jamais encloses. Exemple: que peut-on faire d'une ruelle où artisans d'un même métier, côte à côte, commercent les mêmes produits?

D'où ce sentiment d'amalgame, tant les hiérarchies, les jat (ce que nous devons appeler « le pouvoir »), s'opposent à un développement où chacun pourrait trouver une meilleure part. Exemple: la jat la plus importante est celle des Jyapu, pour 50 % de la population, mais la plus pauvre.1
1 - Ne sont pas pris en compte ce qu'on appelle «les intouchables ». Unejàt est une division du corps social, définie à la naissance; elle cOlnporte des obligations économico-religieuses et oblige à un comportement social prédéterminé (dharma). Les Jyâpu sont une caste, celle des agriculteurs de l'ethnie newar.

20

Katmclndou
D'où ce sentiment de dissolution dû à des conditions d'existence devenues impossibles, sinon monstrueuses. Exemple: les terres sont entre les mains des hautes castes; le roi est le plus grand propriétaire du pays. La société népalaise est parvenue à une fracture; il lui faut se réformer pour survivre.! Ses sytèmes spirituels (tibétain! indien) ne lui facilitent pas la tâche, même si partout on peut observer, co'mme ell Occident, un recul net des pratiques religieuses. Les monastères sont

vides, à peine entretenus -

l'UNESCO est même intervenu auprès de l'État népalais pour que ses architectures cultuelles soient restauréeslprotégées. Ici aussi un monde s'en va, une histoire tire sa révérence. Le Népal n'assure que 30 % de son budget, 70 % proviennent q.e pays étrangers, Europe/ Etats-Unis - géopolitique et hégémonie chinoise obligent. Le montant de l'aide interna Une rue de Thamel non asphaltée, quartier central tionale en 2001 a représenté de Katmandou. environ 400 millions $ US.2 " Ma montagne contre tes dollars. "Ma culture contre ta puissance. Mon peuple contre ton pouvoir. " "Mon esprit contre ton image. "Mon corps contre ton désir. "Mon cadavre contre ton nom.

1 - Ainsi que l'écrivait déjà Problèmes éconolniques dans les conclusions de son rapport« L'Economie du Népal », du 24 décembre 1980, n° 1.703, en p. 31 : « Tout semble indiquer que le Népal a atteint un $tade critique de son dé"veloppement. Le pays est prisonnier d'un cercle vicieux de pauvreté [.. .]. » 2 - Chiffre con1muniqué par l'ambassade de France à Katmandou, de juin 2002.

Privilège

21

Le randonneur se devrait de connaître tous ces chiffres, ces réalités du terrain. C'est aussi son problème! Le pays Népal est pris dans une nasse. On voit mal comment il pourra s'en sortir. L'agriculture certes est la clé de sa survie, à la condition d'une meilleure répartition des terres, et de conséquents investissements en projets d'irrigation. Ce qui ne semble pas intéresser les ,élites, à la recherche de retours sur investissementsplus immédiats. A m.oyen terme, le tourisme offre u.nevoie d'expansion, mais de gestion délicate vu la gabegie dll pays et les infrastructures touristiques à créer. Comment en gérer la manne? par la loi, ce qui semble à une nation où le bakchich est prince (des ténèbres) des plus inconcevables.l C'est vrai, les sociétés meurent par l'argent. Aujourd'hui, en Occident, l'être humain y a moins de valeur que ce qu'il gagne/dépense. Ne fautil pas apprendre que la monnaie a été créée en Grèce, en même temps que l'économie, et qu'il a fallu ensuite, pendant plusieurs siècles! y penser la loi. Sans cet outil, l'argent, lequel a subi une mutation épistémologique courant des années 1970,21e oikonomia grec ou« nom de la maison» n'aurait jamais pu s'inscrire en des développements historiques conséquents. L'argent est devenu au Népal le maître-mot, à l'exemple de l'Occident. Dans deux décennies, on ne parlera plus qu'anglais sur la piste! la langue du commerce - non celle de la démocratie, où l'argent se doit dy subir la loi. Privilège. L'assassinat de la maison royale, le vendredi 1er juin 2001, n'est pas un accident; le pouvoir est quelque chose qui se prend, même dans le sang! Sans oublier, par exemple, des antécédents célèbres, tel celui du régent Jang Bahadur Rana de 1847 ; ceux des rois MalIa, 1768-69, décapités par Prithivi Narayan Shah, fondateur d'un royaume hindou multi-ethnique, indépendant de l'Inde. Dès l'aniv'ée à l'aéroport de Katmandou, il m'a été réclamé 30 dollars de visa, alors que 25 étaient annoncés. Mais n'ai-je pas constater à un bureau en vis-à-vis, que l'on réclamait 35 dollars à une Japonaise? Un détail? Non! une erreur de jugement: le 'bakchich est l'économie de l'escroquerie, car c'est toujours un vol que subit celui qui a besoin de tel ou tel service. Le prix y est n'importe quoi; la porte ouverte à toutes les exactions, et la pire
1 Le Népal devrait s'efforcer de développer et de gérer le tourisme à partir de son territoire, afin que lui revienne la plus grande part de bénéfices générés par une telle économie. 2 - Situation qui annonce un bouleversement déjà programmé, l'outil ne pouvant à la fois être moyen d'entreprise du champ et lieu exploité de ce même champ. C'est un peu comme si on brûlait ses meubles pour se chauffer, se privant ainsi de moyen de rangement.

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Ka/lnandoll

d'entre elles qu'est l'humiliation. Ce qu'on sait peu, ou qu'on oublie! c'est qu'une économie pour se développer a besoin de confiance; sans celle-ci, on n'arrive à rien de bon. La « confiance » est le maître mot de l'économie. N'ai-je pas moi-même été tenu au geste dit sacrilège, dans un temple, à Manang 3540M, en retournant contre le mur la photo du roi? Combien ai-je trouvé inadn1issiblepartout en ces lieux de spiritualité, et combien ai-je été animé d'une sainte colère! d'y voir ostensi-

blement affichées de telles têtes, royales ou pas! -

et s'il en est

images d'un goût vulgaire. Alors que même les plus illustres bouddhistes, les plus saints parmi les saints n'y possèdent parfois qu'une icône. Au grand scandale de l'accompagnateur franco-népalais qui, d'un geste preste, remis l'illustre personnage de face, me gratifiant d'un regard noir. Conversation. - « Ignorant! tu vas nous attirer les pires ennuis.

- Rien qu'une image!
- Non, rien qu'un pouvoir, le dieu Vishnu en personne. Ça compte ici les dieux! - Sous la forme d'une image, c'est indigeste. - Tufais avec et tu respectes le pays. C'est pas ton problème! - C'est aussi mon problème, et d'autant que ça concerne le pouvoir. - Qu'est-ce que tu lui veux au pouvoir?
-

Qu'il épouse la vie.

mon Vieux. » Quinze jours avant d'arriver au Népal (fin février 2001), une grève générale a paralysé pendant plusieurs jours Katmandou, organisée à ce qu'on en disait par le MRD allié aux maoïstes, lesquels avaient occupés à la mêm,e époque une importante ville à l'Ouest du Népal; ils s'y étaient emparés des fonds destinés à la paie des fonctionnaires. De temps à autre, des personnalités sont assassinées, après qu'on les a officiellement averties, ainsi que la population, de leurs exactions, ~t. .. de la sanction requise: la mort. Personne n'y a encore réchappé. A tel point, que les forces armées et de police arrivent difficilement à recruter, car les cadavres se comptent déjà par milliers: environ 280 policiers tués en 2001 -7500 morts depuis 1996.1On rencontrait
1Cf: Libération, du 31 juillet 2003.

- Ouah ! belle utopie. Mais c'est pas demain la veille,

Privilège

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des militaires sur la piste, solidement armés, la mitraillette au côté, postés souvent à des points de vue de vallée en vallée stratégiques, guères visibles aux yeux de randonneurs non attentifs. Réussir le Népal en passerait par les privilèges des castes, afin de désenclaver les rapports de hiérarchie donc d'échange. La « caste - [même si elle est le "chef d' œuvre de la législation in.dienne"] renvoie aussi à un instrument d'exploitation économiqlJ€ ».1 Par la voie ordinaire de la politique, un projet de réforme desjàt semble voué à l'échec; outre les hautes castes brahmanes divisées en rqjgo urous" bhattas, jhas, celles des Khas et Chetris établies par les Gurkhas, puis celles des six clans, dont la famille régnante, ne peuvent voir leur statut remis en question sous peine de disparaître de l'ordre du pouvoir. C'est tout un édifice qu'il fau~jeter bas, et sans un acte de décision extrême/violent genre coup d'Etat, révolution, guelTe civile, catastrophe naturelle, rien de positif ne peut voir le jour. Bâties sur le système indien, les castes (degré de pureté) fondées à partir de la réformation du brahmanisme récent (dogmes) sont une émanation de l'hindouisme réglant l'ordre social - « Notre système social de valeurs est si fort qu'il surpasse la loi. » 2 C'est cette fondation politico-religieuse qui doit disparaître. Pas une mince affaire! Les castes bloquent les circulations d'échange économique, établies à partir de rapports préhiérarchisés sur lesquels elles ont toute puissance. Et surtout, bloquant la loi, elles pérennissent un état des corps indépassable ; ce qui permet, par exemple, à un Giriraj Kishore, hindouiste, d'affirmer que la vie d'une vache est plus précieuse que celle d'un être humain. 3 En Occident, par exemple, le pouvoir est passé d'une figure pyramidale, fin XVIIIe siècle, à une figure de plus en plus horizontale après la Seconde Guerre mondiale. Plus la pyramide est pentue, moins la société dispose de moyens d'évoluer. Au Népal, la pseudo-réforme de 1963 sur l'abolition des castes (Mahendra) fut un leurre politique, et en Inde celle de 1950 (première constitution) presque un fiasco.
1 La citation date de 1998, de R. Balakrishnan, président régional de la commission pour le Tamil Nadu, anciennement État de Madras. Lors de la conférence mondiale de Durban, en Afrique du Sud, contre le racisme, des ONG ont demandé l'inscription du problème des castes à l'ordre du jour. L'ONU, depuis 1996, définit les discriminations fondées sur les castes à une forme de racisme; même si tous les gouvernements de l'Inde font des pieds et des mains pour que le système des castes soit persona non grata au sein des Nations unies. 2 - M. Rawat, un activiste dalit des droits de l'homme. Cl: le Monde~ du 31 aoflt 2001.

3-

Cf l'Express, du 03 mai 2004.

24
Exemple.
-

Katn'landou

On a vu pendre publiquement,en août 2001, à deux heures de

Delhi, deux jeunes gens de 15 et 17 ans q.ui s'aimaient, mais n'appartenaient pas à la même caste. Un randonneur ne doit-il pas s'intéresser à ce type de problèmes? Au contraire! il a responsabilité du pays qu'il visite, dont il vient parcou... rir la terre, habiter les paysages, confronter les hauteurs:>reconnaître les gentilés, apprendre le pouvoir, côtoyer les fêtes, apprécier les nourritures, supputer les mythe~, sourire à leurs femmes, réfléchir à leurs dieux. Le Chomolungma (Everest) ou « déesse mère de la terre» est la référence symbolique du Népal. Avec un tel symbole, descendre d'un tel sommet réclamera d'y laisser beaucoup; tant qu'il y faudra une rupture. Pire! ce sera un démembrement. L'économie népalaise dépeIld trop de l'Inde; et la misère endémique du pays y est un obstacle à toute stabilité sociale. L'Inde, qui a vu d'un mauvais œil les changements politiques de 1979 (création de partis politiques) et de 1981 (élection législative au suffrage direct), surveille de fort près les bouleversements népalais en cours; elle accaparera le territoire à l'instant où la pseudo-royauté sera par les événements poussée hors de l'Histoire. Et cela ne peut être que pour bientôt! Mémoire. Lukla 2840M, la porte du Khumbu, était au début dll mois de novembre 2003 un village fortifié. Nous nous sommes arrêtés à Surke 2293M, à IH30 de ularche de Lukla en raison de la dangerosité des lieux ouverts à la confrontation armée/guérilla. Des bombes avaient d'ailleurs explosé la semaine d'avant à Lukla ; l'armée y était sur les dents, surtout quand la nuit plombe la vallée. Contrôles nombreux et gâchettes des mitraillettes extrêmement sensibles. Interdiction de sortir du lodge dès les dix-sept heures. Le lendemain, nous avons été arrêtés à l'entrée de Lukla, et Ghompo 1 dut répondre aux questions des sentinelles; il semblait d'ailleurs depuis l'avant-veille très inquiet. Selon lui, les lnaobadi (maoïstes) étaient dans la forêt; à tout instant, ils pouvaient surgir sur le chemin. Il fallait donc être en groupe plutôt que d'avancer en solitaires. Lukla est un verrou, celui de toute la région du Khumbu ; d'où sûrement l'objectif de la guérilla d'investir les lieux, de s'emparer de l'aéroport dont toutes les entrées sont gardées, les abords immédiats clôturés de
1 -- Ghompo Sherpa, guide-porteur de l'agence Lama Trek pour la randonnée de novembre 2003 : Jiri 1921M, Namche Bazaar, Goyko Peak 5463M, puis Kàlà Partar 5545M par Phorste 3810M, et retour Luk1a par Tengboche.

Privilège

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barbelés, avec ici ou là des postes de sacs de sable.l Un choc pOlIr le trekkeur à la vue des uniformes et des armes, comme un froid persistant dans le dos. Mais celui-ci n' a-t-il pas été prévenu lors de son voyage en bus de Katmandou à Jiri ? - le bout de la route. Nous avons été arrêtés bien six fois à des barrages routiers mis en place par l'armée. Tous les Népalais descendaient du bus, et ils s' avançaient sur la route vers un poste de police. Des soldats intervenaient à l'intérieur du bus; ils contrôlaient ce qui restait là de bagagesl de passagers, à la recherche d'armes. À les voir agir, j'en suis resté avec un doux sourire. Ça manquait de sérieux, d'une volonté certaine d'examiner si on ne transportait pas des armes au service de la guéLavieilleville,cœurhistorique la cité,avecses de rilla. Il est vrai, vérifier un rues et ses ruelles défoncées. tel lieu relevait de l'exploit; une fouille méthodique dans un tel fatras de colis/bagageslsacs à dos et ,!utres paquets en tous genres. Il y en avait partout! Ça débordait! Etonnamment, à y réfléchir de mémoire, c'est la cabine. du chauffeur qu'ils visitaient; une cabin~ vaste, séparée du reste du bus par une paroi vitrée et une porte. A l'intérieur de celle-ci, il y avait bien 8/9 personnes. Leurs bagages étaient ouverts; et encore! on faisait le geste d'ouvrir, mais les vider relevait de l'impossible dans une telle situation.
1 - Il Yaurait un problème pour la guérilla à fàire tomber Lukla, à savoir que feront les compagnies aériennes? L'interruption des liaisons KatmandoulLukla serait alors une catastrophe pour le Khumbu, donc le peuple sherpa qui est devenu dans le jeu politique des ethnies au Népal très puissant.

26

Katlnandou

Les trekkeurs du bus, au nom"bre de quatre, durent se prêter à deux interventions de police. Plus sérieuses, elles, car les passeports furent demandés/examinés et notés sur un bordereau. De là à repérer des individus engagés dans la guérilla? quand on connaît le Népal, on ne peut alors qu'éclater de rire. Les Népalais, eux, prenaient la situation avec calme, sourire goguenard même. Certains n'obéissaient pas à l'ordre de descendre du bus, sans d'ailleurs manifester nulle contrariété. Comme si c' était un jeu. Cette préseIlce de l' amlée, à part de signaler qu'elle existe/contrôle, ne sert à rien. Car si des armes doivent circuler, c'est à coup sûr par d'autres canaux. De tels contrôles desservent en fait le pO\lvoir royal, lequel montre là son impuissance à juguler la guérilla. A Lukla, l'inquiétude de certains milit~ires en faction était palpable: « Ils nous observent, on le sait! » Equipés de jumelles, certains gradés ne cessaient d'inspecter l'étendue imn1édiate des montagnes sur la rive droite de la DudhKoshi. La guérilla, c'est son principe, est nulle part et partout. U'n territoire immense au Népal. Avant Namche Bazaar 3440M, nous avons rencontré un barrage militaire sur la piste; j'étais en avant de Ghompo, et je suis passé sans qu'on ne me demande rien. Juste un regard appuyé entre la sentinelle en poste et moi-même. Ghompo, lui, a été arrêté/interrogé; j'observais la scène de loin, réfléchissant sur la nécessité d'un tel contrôle en un tel endroit du terrain. Sans pouvoir me départir d'un. .. «mais à quoi jouent-ils? » tant ça paraissait grotesque/irréel. Rupture. Par une curieuse situation géographique, le Népal surgit comme un territoire tampon entre les deux géants démographiques de la planète: la Chine avec 1 240 000 000 d'habitants pour une superficie de 9 600 000 km2 ; l'Inde avec 940 000 000 pour une superficie de 3 268 000 km2. Les chiffres parlent d'eux-mêmes; la pression démographique indienne emportera le Népal comme elJe a déjà contraint en

1975 le Sikkim, en le constituant comme le 22e Etat du pays - avant
que ce ne soit le tour du Bhoutan. La Chine mène une semblable politique pour le Tibet, déclaré « région autonome» depuis 1965 ; et d'autres territoires qu'elle grignote sur sa frontière vietn,amienne, ou qu'elle tente de déstabiliser à l'ouest (Xinjiang) affrontée aux populations musulmanes ouïgours (cf. pp. 202-3). À preuve, l'Inde a rejeté la proposition du roi Birendra Shah Dev (assassiné le 1er juin 2001), de faire du Népal une zone de paix, proposition qu'ont avalidé 56 pays. En novembre 1962, c'est New Delhi qui intervint auprès du Nepali Congress pour qu'il mette un terme à ses revendications politiques contre le roi Mahendra qui, le 15 décembre 1960, avait dissout le parlement, interdit les partis politiques. Sans accès à lamer, le Népal est tributaire de l'Inde - 43 % de ses

Rupture

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exportations - qui contrôle son économie et jusqu'à son tourisme;
l'essentiel de son commerce est sous la coupe d'hommes d'affaires d'origine indienne. En mars 1989, l'Inde a tenté d'étrangler le Népal en établissant un blocus de ses frontières; il venait d'acquérir courant 1987 des armes antiaériennes auprès de la Chine. En 1990, l'Inde a tancé le Népal pour ses velléités de remplacer ses enseignants indiens par des Népalais; elle voudrait que le sanscrit soit enseigné au Népal, comme langue obligatoire dans le second.aire, atlXdépens des langtles tibéto-birmanes, ce qui conforterait à terme ses influences brahmanistes. Le Népal a plus besoin de l'Inde que de la Chine, jusqu'à quand? Hier terre de refuge de l'hindouisme, resté à l'abri des exactions musulmanes puis en marge de l'Inde indépendante, le Népal est aujourd'hui la chasse gardée de celle-ci. Les perspectives de développement du Royaume-des- Neiges sont fort sombres; le chaos menace de toute part. La réaction maoïste, le jan sevQ ou « service au peuple », depuis 1996, vient s'inscrire idéalement dans cette décomposition de l'autorité; le politique y étant une relation clientéliste, il génère une inefficacité économique et surtout la corruption -le ghus khor « dessous de table ». Rétablir l'autorité ne se décrète pas, d'où l'appel à l'armée, puis l'état d'urgence du 26 novembre 2001 par le roi Gyanendra. Pour le Népal, le moment de vérité approche qui devrait voir l'éviction du pouvoir de la monarchie. Remplacé par une démocratie? non, d'abord par un pouvoir fort, de type militaro-religieux. Depuis la lointaine époque des années 1950, le Népal est entré dans une lente/sûre dissolution de ses valeurs, même les plus ancestrales. L'autorité que fondait autrefois les lignages dominants se cherche une autre voie pour asseoir solidement le territoire local dont dépend la souveraineté d'Etat. La notion de nation n'existe pas au Népal, tant les ethnies sont variées, les langues et dialectes nombreux.1 En 1961, la mise en place du Paficayat par le roi Mahendra a été la tentative, de la part de la monarchie shah, d'installer un système lui assurant la pérennité du pouvoir, et dont on a pu pointer au cours des trente dernières années du XXe siècle les étapes du développement.2 Par exemple, la radicalisation des années 1972 -le vested il1terests1La constitution, de 1990, précise en son préambule 4 que le « Népal est
un royaume pluri-ethnique, pluri-lingu istique, démocratique, libre, indivisible, souverain, hindou, et régi par la monarchie constitutionnelle ». 2 - Les paficêiyat ont été la tentative d'iulposer un pouvoir par le haut, vouée donc par définition à l'échec, le système (pyramidal) étant verrouillable et ayant été verrouillé de l'intérieur. Le 15 décembre 1960 est une date noire dans l'histoire récente du Népal, le roi Mahendra fit arrêter tous les ministres et leaders politiques; il fit supprimer tous les partis politiques, dissoudre le parlement; et il fit suspendre la prajatantra (constitution démocratique) après neuf années d'exercice.

28

Katrnandou

ou lutte contre les privilèges; tnais qui a débouché, au niveau local, sur une opposition accrue. Le référendum de mai 1980, sur la poursuite <ou la suspension de l'expérience du Pailcêiyat, qui a vu le « oui» l'emporter grâce à des irrégularités, révèle a contrario la volonté accentuée de la monarchie de contrer le retour d'une expériet1Ce dite de « démocratie» des années 50, qu'il sera obligé d'accepter en avril 1990. Quarante années séparent ces deux dates, mais la monarchie ne sait pas encore qu'elle a subi, première étape de sa disparition, u-n

revers inestimable - le roi n'est plus le représentant de Vishnu; le
souverain du Népal n'est plus un dieu.1

Un quartier de Bhaktapur sud, pas des plus riches! Avec ses poules et activités ménagères et professionnelles à même la rue.

Une formidable bataille est engagée au Népal pour le pouvoir:
« AU;.jourd 'hui, il n

y

a plus de chefs.

Tout le monde fait le travail

de

tout le monde. » 2 Vœu pieux, qui demandera du temps au temps. Mais avec une telle conclusion, laquelle pOUlTaitparaître anodine, c'est un monde qui se déchire: la division/répartition du travail ne correspondant plus à l'ordre castique.
1 - Sur cette question du roi comme « corps politique» et « corps religieux », le lecteur pourra consulter l'intéressant ouvrage de Enlst Kantorowîcz, les Deux Corps du roi. Essai sur la théorie politique au Moyen Age, trad. de l'angl. par J-Ph. et N. Genet, Gallimard, 1989, coll. Bibliothèque des histoires, 634 p. 2 - Cf p. 332. C'est la dernière phrase de l'ouvrage De la disparjtion des chefs. Une anthropologie politique népalaise, de Philippe Ramirez, CNRS Editions, 2000, coll. Monde indien, 374 p.

Rupture

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L'autorité quitte petit à petit la relation ritualisée de caste/clientélisme,

pour devenir administrative/partisane,et... économique- l'esclavage
nefut aboli qu'en 1924, par décret, et en 1935 dans le Muluki Ain,t mais perdura officiellen1ent jusque dans les années 50 du lle siècle. Les minorités, les inférieurs, les intouchables, ceux avec qui on ne partage ni le riz ni l'eau, et ell compagnie desquels on ne s'assoit pas à une même table, ont commel1cé à se déplacer de la périphérie vers ce centre entré en déliquescence, où règne la formidable contrainte du rituel. Les randonneurs et autres touristes, quoi qu'on en dise! ne sont pas en l'affaire absents qui, par leur simple présence, défont une partie du voile. Eux, ils serrent la main à tout le monde; ils peuvent manger avec tout le monde, boire avec l'intouchable; ils logent chez l'habitant; ils urinent ou défèquent au même lieu d'aisances; ils donnent parfois beaucoup, parfois peu; ils parlent avec qui le désire; ils auraient bien volontiers une relation de sexe même avec une femme de basse caste; ils souffrent aussi à marcher sur les chemins, à grimper aux sommets; ils meurent parfois sans cercueil ni mémoire. Les marcheurs troublent l'ordonnancement des choses; ils obligent les Népalais à se poser des questions, à se retourner sur leurs

corps. Ceux qui parlent déjà l'anglais - il Y avait un tel porteur dans notre groupe - discutent avec les Occidentaux, interrogent leurs
coutumes/cultures: « Comment ça se passe chez vous? » Conflit. Le Népal a un vieux compte à régler entre les Newar de la Vallée et la monarchie shàh qui, en 1769, mit un terme politique à sa prestigieuse civilisation: « Nous prenons aujourd 'hui notre revanche, explique une jeune employée, après tout, pour nous, ces gens au

pouvoir sont des étrangers. »

2

Les Newar on~ été écartés par les

Gorkhâli des postes clés de l'administration d'Etat, de l'année; la langue/la littérature newari ont été interdites.3 La minorité ne~'ar n'a pourtant pas oublié son passé, si l'on en croit sa volonté de survivre à travers ses fêtes/rituels, ses mythes/littératures, toujours aussi vivants qu'hier: «De quoi s'agit-il en effet dans ces célébrations? De gommer les événements traumatisants de la conquête parbati}JQ1de restituer l'âge d'or de l'époque médiévale, de replonger la société newar deux siècles, en arrière comme si Prithivi Narayan n'avait jamais existé. » 4 Etonnant paradoxe, mais preuve s'il en est d'une
1 - Genre de Code civil népalais. 2 - Libération, du 18 avril 1990. 3 La langue des Newar, le newari, n'est plus enseigné qu'à l'Université et dans quelques collèges. 4- Cf pp. 243-44, les Tambours de Katmandou, de Gérard Toffin, éd. Payot & Rivages, coll. Petite bibliothèque PayotNoyageurs, n° 353, 314 p.

30

Kat/nandou

ethnie qui attend son heure, se veut un avenir, et dont nombre de ressortissants sont impliqués dans le mouvement de démocratie à partir des années 90. La montée en puissance des Newar révèle un arrière-plan des plus inquiétants, genre syndrome birman ou afg~an : opposition des ethnies entre elles et vis-à-vis de tout pouvoir d'Etat. Ce qui arrive au pays Népal est géant, à la mesure de son Himà1aya . associer plusiellfs de ses communautés pour gouverner ensemble. Un défi politique à l'entendement. Les castes qui dominent le Népal, les brahmanes/les chetris, vont devoir composer avec les Newar, mais compter aussi avec

les Sherpa, les Gurung, et pourquoi pas avec les Tamang ? population si méprisée. Un pouvoir central reconnu (la souveraineté monarchique ayant été écartée) aurait l'obligation d'un,e inscription locale impliquant non un territoire limité à la Vallée avec les Newa,.; mais étendant ses prérogatives à toutes les populations du pays. On ne peut qu'être sceptique face à un tel défi... et à moins d'un pouvoir fort, penser que la royauté a encore de nombreux jours devant elle. Le Népal est en pleine décrépitude, c'est sûr! donc en pleine mutation. Les agences de voyage pour touristes et autres randonneurs ne soufflent mot de ce qui sur le terrain se passe réellement. Et pour cause! elles tiennent à leur commerce, mais mentent effrontément à leurs clients. En fait, le Népal tout entier est au bord d'une rupture, personne ne pouvant préciser quand/où aura lieu l'effondrement. Au-delà de cet obstacle, condition certaine d'une éventuelle démocratie, un conflit religieux d'importance se dessine entre brahmanes et bouddhistes, sachant que politique et religieux sont, au Népal, intimement associés. Une tâche immense. On ne s'improvise pas démocrate! du grec kratos « force, puissance» et dêmos « peuple ». Où le peuple au Népal? 1
l - Les Indo-népalais constituent la population majoritaire au Népal, dans une proportion de 40 % (recensement de 1991), et sont installés sur tout le territoire. Leur langue, le népali, parlé par 58 % de la population, est l'idiome officiel du Népal, ainsi que leur religion, I'hindouisme.

Gardien de temple, quartier Dattatreya à Bhaktapur.

Loi(s)

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C'est son absence ou son défaut de loi(s) qui donne à la ville de Katmandou est-ce une ville? - aux yeux d'un Occidental ce sentiment trouble d'invraisemblance. Bien sûr, une société crée ses moyens de régulation, sans lesquels elle ne pourrait subsister, sauf d'un indescriptible chaos ou liberté du crime, le pouvoir étant toujours un règne de violeurs et de destructeurs; l'ordre de la politique, en dernière instance, celui de la force. Si un mendiant, un seul! tend, désespéré, la main, c'est que le po'uvoir de la Cité des hommes n'accomplit pas correctem.ent son rôle. Combien de mendiants à Katmandou? La loi est ici au plus offrant. Elle se paie; elle se joue; elle se gagne; elle se triche; elle se perd... aussi. Critères connus! lesquels entendent son inexistence, une loi devant être (contrairenlent à une coutume) promulguée, donc écrite, et en conséquence sue et respectée de tous. Mais 58 % des Népalais sont analphabètes; l'illettrisme avoisine le
taux de 60 % de la population.l

II - LOI (s).

A preuve,

quand on sait que le Roi

garde lui-même le privilège de suspendre toute décision de justice... demeure con11TIen biel1 étrange point d'interrogation. Qu'est-ce que u c'est que ce pouvoir qui n'avoue pas son nom? Mais peut-il y avoir loi là où il n'y a que nature, c'est-à-dire une société essentiellement

rurale? - 80 % de lapopulation. Difficilement.Plus sûrement que là
où il n'y aurait qu'une société citadine~ afin de tenjr en un ensemble fonctionnel la quasi majorité de ses membres.2
1 - Chiffres de la Tribune, du 13 juillet 200 l~ 2 - La loi, par exemple en France, est devenue inflationniste, donc souvent inutile. Un problèn1e de normativité lui est posé, que la mise en expérience civile des textes ne réussit à définir. D'où ce sentiment de flou, de déconnexion entre justice et société.

32

Loi(s)

La loi ne s'impose à une majorité que lorsqu'une minorité détenant la richesse accepte que ses intérêts de domination, donc de gain - cet éternel « avoir plus» -, soiellt partagés. Car il n'y a de loi réelle que de justice réelle; la loi devant être acceptée, non imposée, elle crée en son exercice même une autorité qui ne peut être alors que d'ordre démocratique - 11lieux... a110ratique. Sans un consentement initial e des uns/autres pas de loi, et surtout pas de peuple! La loi est cohésion d'un rassemblement d'hommes sur un même territoire, décidés à obéir à de mêmes règles. Ne serait-ce pas là son essentielle condition? 1 À Katmandou, la rue s'affiche comme le lieu par excellence où se prend le pouls d'une Cité, où se remarquent ses propensions, s'identifient ses cultures, où s'apprennent ses économies, s'exercent ses vertus, où se voient ses malheurs/bonheurs, se repèrent ses puissances

(d'argent ou autres) commerce fort lucratif.

la brique, par exemple, y est sûrement d'un

PENSÉE. Plus 1'homme s'écarte de la nature, plus il entre dans le champ de la loi. Chez l'homme, loi et raison se recouvrent; non tant les lois qu'émettent parlements et dictateurs, mais celles plus inconnues/ secrètes qui gouvernent les corps entre eux, pour eux-mêmes. Lois non de nature, comme a pu le penser Montesquieu, mais de culture pour que les soma puissent cohabiter/se tenir en regard les uns des autres de là où ils viennent, soit de la Nature. Il n'y a pas de « loi naturelle », pas plus qu'il n'y a de « droit naturel ». Il y a de la raison, donc de la loi - latin lex, de legere qui renvoie à « lire ». La lecture des corps écarte la nature comme référence à leur logos ou « manière de lire », lequel bâtit en référence leur « manière d'être ». Les corps ont la propriété d'être posés en regard d'eux-mêmes; d'où l'externalité qui les constitue comme principe, renvoyant non à une nature comme on a

pu le croire, mais à un invisible qui est un non-nommé - et en aucun cas un innommable!
Si la loi est raison/la raison loi, elles ne valent que pour cet en-dehors d'elles-mêmes qui de toujours est à conquérir et qui de toujours les oppose COlnmeles outils sociétaux de corps à la recherche d'un vivre ensemble. Loi/Raison, rien qVe des instruments pour gagner le soma à son impossible qu'est la vie. A l'origine, il n'y a ni péché ni faute; rien qu'une méconnaissance d'un mécanisme somatique qui, en effet, ne
1 - Le lecteur pourra consulter le passionnant ouvrage de Jacqueline de Romilly, la Loi dans la pensée grecque. Des origines à Aristo tej Les Belles L.ettres, 2001, 268 p. Et suivre pas à pas l'incroyable détermination qu'il a fallu aux Grecs pour élaborer pendant plusieurs siècles une telle règle de conduite; puis confronter, par exemple, loi anglo-saxonne et loi française :> deux principes radicalement opposés.

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peut avoir droit de Cité. La faute fonde la norme, parce que le corps ne peut exister a priori,. condamné qu'il est à se mettre à distance de lui-même pour survivre. La loi au Népal? elle relèverait d'une équation politique invraisemblable, car par définition impossible.l On peut toujours créer des lois pour organiser l'espace social, mais ce serait là des règles de conduite, pas des principes intangibles, irréductibles à un état d'être. L'hindouisme a enclos le soma dans l'ordre du dharma, en réglementant ainsi de la manière la plus stricte ses actes quotidiens. Cette hiérarchie des comportements (rituels) et des corps exclut la constitution d'un « droit naturel» ; seul un « droit sacré» (positif) peut exister dans le cadre spécifique d'un Stand 2 et là où le brahmanisme n'a pas imposé ses définitions. Quant au bouddhisme, art religieux de la délivrance, le corps se voit opposé aux trois maux fondamentaux de l'existence: la naissance, la maladie et la mort; considérés dans l'ordre mahàyànnique comme absurdes. La délivrance est séparation d'avec le soma, voué à être non traversé au sens d'une con.n.aissance, donc élu en droit/loi, mais méprisé, rejeté car sans solution aucune pour l'existence. Les bouddhistes font appel au kharma (sanscrit kar «faire ») pour tenter d'échapper à la vie; c'est-à-dire, trouver solution à leur dégoût de la mort. Les bouddhistes comme les hindouistes ne se préoccupent que de salut, ou comment se sauver du Monde? Rejetant toute externalité, qu'elle soit dite « naturelle» ou « culturelle », et dans le même temps figeant pour l'éternité un code somatique, les bouddhistes/hindouistes se raturent eux-mêmes de n'entrer jamais en la vie. Emportant avec elle la raison, la loi est la chance au contraire des corps; de se voir un jour en pleine lumière, face à euxmêmes en dignité de vie réelle.3 On n'échappe pas au soma, sauf à l'entreprendre empiriquement; nulle transcendance n'y est là d'aucun secours, juste un placebo. Armée de la raison, la loi a faculté, si elle le veut, d'ouvrir la porte des corps en regard de leur logos, afin qu'ils puissent naître à la liberté; c'est-à-dire d'un jeu - ainsi qu'on dit d'un mécanisme qll 'il a dtl jeu - entre le soma comme dedans et l'extérieur du Monde comme dehors. N'est-ce pas déjà l'Histoire en laquelle s'engage l'Occident, tenu de penser le biopolitique ? c'està-dire le surgissement du vivant dans l'ordre de la gestion et des territoires et des corps qui y ont élu domicile.
1 - Un livre tel que Hindouililne et Bouddhisme.f deM~ Weber, ne comporte dans son index général rien sur le mot « loi », rien sur le mot « raison », et pourtant le nombre de références y est considérable. 2- Stand ou conduite de vie. Principe de fondation des castes répondant à un code d'honneur social, et obligeant à suivre un ensemble de préceptes auxquels aucune dérogation n'est pennise. 3 - Le corps réel de l'Humain ne peut être vécu, sauf d'être médiatisé.

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Loi(s) 1 - MACADAM. À l'identique du corps social: étroit, sans bas côtés, défoncé, non délimité ou carrément absent. Une horreur pour un Occidental. Katmandou est une cité intense, où tout le mon,de semble dehors~ Impression de nombre, de surabondance de corps. Plus qu'une foule! moins qu'une masse, le mouvement l'emportant et de loin sur l'inertie. Une activité excessive/nerveuse, sans concession. Mais que personne ne s'illusionne du sourire népalais, à

l'exemple des guides touristiq'ues! 1
Ça se passe au klaxon, qui doublant là où ça peut, là où il y a de la place, en dehors de tout code, de toute norme de circulation. Qu'importe la règle! passer est l'impératif. On roule à gauche au Népal, comme en Grande-Bretagne - un reste de la colonisation anglaise. Les véhicules, pour un grand nombre, ne sont plus que carcasses. Un sentin1el1t généralisé de surcharge, d'épuisement. Le voyageur, le piétol1 trouvent un siège là où ils peuvent: sur les toits, accrochés aux portes, aux échelles, aux porte-bagages, ... au
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choix d'un autobus,d'un camion ou de

Une rue commerçante au cœur de la cité de Katmandou, quartier de Thamel.

ces guimbardes que sont les tempo.2Un tintamarre à claquemurer les tympans!

1 - C'est Gérard Toffin qui écrit, op. cit. les Tambours de Katrnandou, p. 258 : « Touteflânerie est devenue impossible. » Et la « municipalité a beau avoir ouvert de nouvelles voies, instauré des sens uniques, fait appel à la police montée, placé des feux tricolores aux carrefours pour endiguer ce flux de véhicules, rien n y fait: les embouteillages sont de plus en plus fréquents et deplus en plus inextricables ». 2 - Importés de l'Inde et interdits par plusieurs ,Etats pour raison de pollution, le tempo est un véhicule à trois roues, genre triporteur, équipé (à ce que je devinais à son bruit) d'un moteur deux temps; progressivement, ils sont remplacés par des moteurs électriques, parfois à gaz. Il existe aussi des auto-tempo pour transport collectif. Quant aux rickshaw, ce sont des vélos à trois roues qu'utilisent les touristes; le conducteur dort sur son engin, propriété d'une Cie d' exploitation.C' est sa maison. Gain journalier, autour de 300 roupies 3 à 4 dollars US.

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Et combien nombreux sont-ils à se déplacer par le bord des routes les Népalais, en un flot continu, une déambulation qui semble ne pas avoir de fin. Ça marche un Népalais, beaucoup! Rarement en groupe, parfois en famille, s'amalgamant là d'un micro-événement, ici d'un achalandage, ailleurs d'un arrêt de car, autre part d'un robinet d'eau, ... Vu de l'extérieur, pour quelqu'un qui examine un tel remue-ménage d'un œil détaché: une ambiance rhizomatique. Exemple. L'obligation de s'approvisionner en eau, au moins pour cuire son riz ! donc également en énergie, est un facteur important de déplacements, sachant que l'eau comme le bois sont deux matières premières insuffisantes au Népal, faute d'en avoir réalisé les infrastructures d'exploitation nécessaires - 37 % des Népalais n'ont pas accès à l'eau. C'est pour cela que le touriste peut voir dans la can1pagne, autour de flaques d'eau, et même dans l'immédiate banlieue de Katmandou des gens à leur toilette, à laver leur linge, à éplucher leurs légumes,... Ou encore à attendre leur tour à un robinet public pour nettoyer leurs ustensiles de cuisine, ou tout simplement remplir un/des

containers en plastique - corvée qui revient souvent aux enfants.
Route. Le Népal ne dispose d'aucun accès à la mer; pas plus qu'il ne possède de voies ferrées. Les premières routes, elles, ne datent que de la fin des années 1950. Sur 5 800 km, on en compte environ 3 000 asphaltés. Début XXIe siècle, le territoire disposait de six grands axes de circulation. - de 1956, la Tribhuvan Râj Path, ou route du roi Tribhuvan qui relie sur 200 km Katmandou à Birganj, frontière indienne. - de 1965, la Arniko Râj Mârg pour 115km, de Katmandou à Kodari, ville frontière tibéto-chinoise - elle fut détruite sur nombre de ses sections en 1987, à cause d'éboulements.
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de 1968, la Prithvi Ràj Mârg longue de 200km, joignant

Katmandou à Pokhara. Une prolongation serait prévue dans les dix ans jusqu'à Surkhet, pour environ 400 km. Deux tronçons ont été construits: de Dumre à Gorkhâ ; de Mugling Bazar à Narayânghât.
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de 1970,la SiddhiirtaRiijMarg longue de 188 km, de Pokhara

à Sunauli sur la frontière indienne. - de 1985, la Lamosangujusqu'à Jiri, longue de 110km. On a mis dix ans pour construire cette voie, avec l'assistance de teclmiciens suisses.

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une voie in1portal1tereliant l'est à l'ouest, la East-West

Highway, appelée encore la Mahendra Ràj Màrg, dans les basses terres du Teraï népalais, est en cours de construction pour une longueur d'environ 1000 km.l Un premier tronçon jusqu'à Bhairahawa est terminé. La route Katmandou-,Pokllara est défoncée sur de nombreux tronçons, souvent grevée de nids-de-poule, détériorée par des éboulements de montagne. Pour un Occidental, le selltiment fort d'une situation qui s'aggrave, d'un bien qui se dégrade; qu'on a construit une fois et qu'on ne peut entretenir faute de moyens. Ce sont l'Inde et la Chine, pour des raisons stratégiques évidentes, qui ont pourvu le pays de voies de communication, et continuent à le faire. Depuis sa défaite militaire de 1962, face à la Chine (est de l'Himàlaya), l'Inde freine toute création de voie routière avec le Tibet; mais elle favorise la plaine du Teraï, sur sa frontière nord, qui, elle, dispose d'un maillage routier suffisant, de standard régional. Avant 1950, le Népal n'avait aucune voie carrossable, que des pistes, des sentiers à mulets. Le minibus privé que prit le groupe, de Katmandou à Besisahar 760M, dut stopper plusieurs fois sur la route à des postes de péages intérieurs. Assis à droite du chauffeur, j'ai pu observer le pays avec la plus grande attention, en plus d'assister à une conduite époustouflante: à coups de klaxon, de doublements rentrant l'estomac dans les talons, d'accélérations brusques, de rabattements au feeling laissant l'estomac retourné, de surf entre les nids-de-poule, et rarement de coups de freins. Ça passait comme on dit: « Juste! » Un as ce chauffeur népalais. Dans le pare-brise, les yeux voient le pays en panoramique. On est presque sur la scène; chaque détail/forme ou événement vient imprimer le film de la mémoire. Que cherche à venir habiter le regard? non tant peut-être les choses que les formes; ici la ligne haute des crêtes, là une route toute en lacets, au loin le confluent de deux vallées, ailleurs l'enchevêtrement de blocs rocheux, là-bas l'immense lit caillouteux du torrent: des lignes et courbes, des plats et pentes, des angles, des volumes, des surfaces et des points, et... En un mot, g-é-o-m-é-t-r-i-e.L'œil ferait-il de la topologie? comme s'il voulait Çresser une carte pour que le corporel vienne y confronter ses formes. Etrangement, comme si l'extérieur était sa véritable habitation.2 Le corps habiterait-il dehors?
1 - Un réseau routier se décOlnpte en un rapport de densité pour une valeur de base territoriale de 1000 km2. Pour la France, celui-ci est de 1457 km ; de 4154 km pour la Belgique, et seulement de 673 km pour les États-Unis et de 49 km pour le Canada. Pour le Népal, il ne serait donc que de 0,8 km. 2 - On ne peut pas ne pas se rappeler là Cézanne qui écrivait: « La nature est à l'ÎntérÎeul: »

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On remarque parfois, sur des routes de terre non trop éloignées des fms d'axe de circulation bitumée, par exemple du côté de Sera, des travaux de consolidation là où surtout les eaux ravinent. Travaux comme toujours exécutés avec les seuls outils que sont les mains, les corps, et l'aide d'un (plutôt que de deux) marteau. Les hommes attelés à cette tâche récupèrent les pierres alentour, les rassemblent/ajustent une à une dans le but d'en réaliser un parallélépipède enserré dansu'o treillage métallique - on peut voir ce type de bâti même en France, sur la N 212 par exemple. L'ouvrage, parallélépipède après parallélépipède, toujours de belles dimensions, évalué à l'œil autour d'une tonne, est réalisé sur place, à l'endroit exact prévu pour son emplacement définitif. Bien sûr, sans aucune protection contre un éboulement, un glissement de terrain ou tout autre aléa de chantier. La route est gagnée sur la montagne, les déblais renvoyés sur la pente en contrebas, sans consolidation particulière - celle construite par des ingénieurs népalais et chinois, la Arniko Raj Marg est l'angoisse non seulement des voyageurs mais aussi des agences de tourisme.1 Routes dangereuses, où tout peut arriver; il suffit de comptabiliser les accidents de voyage, ici ou là sur les bas côtés. Impressionnant. Ici, un bus nez encastré dans la roche; là, un camion surchargé essieu arrière droit rompu; ici, un combit dans le fond d'un ravin; là un accrochage entre deux véhicules. Ailleurs, plus haut plus loin, la terre, le caillou remplacent le goudron et le muscle le moteur. Il n'y a plus que du chemin; on y voyage à pied ou à dos de mulet. Les nantis prennent l'avion (la Mountain Flight, la RNAC) ou l'hélicoptère. Les accidents sur les sentiers de montagne sont plus rares, et les rencontres... cela dépend du regard, peuvent y être de belle humanité. La route semble avoir une importance stratégique au Népal. Philippe Ramirez faisait remarquer que le masal 2 qui avait fait campagne pour le boycott n'avait réussi que là où les habitants sont immédiatement confrontés à la route. Opinion que confirme le politologue Kapil Shrestha qui, dans le Teraï, a observé semblable phénomène: la «progression des maoïstes suivait la construction de la grande voie est-ouest ». 3 Un village tel que Marpha 2670M, vallée de la Kali Gandaki, prendrait le contrepied d'un tel développement. Ses habitants pensent que seraient bouleversées et leur tranquillité et leur économie locale fondée sur des produits du terroir. Pourtant, sa population ne
1 - Route internationale fort dangereuse, parfois bordée de précipices impressionnants, et souvent objet d'éboulements comme en 1987 ; elle mène de Katmandou au poste frontière tibétain de'Kodari, et franchit des cols à plus de 5000M d'altitude. 2 - Parti révolutionnaire. 3 - Op. eît. ,De la disparition des chefs, p. 325.