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Correspondance du comte de Thiard

De
253 pages
Cette correspondance met en lumière l'ascension passionnante d'un cadet de famille sans fortune au XVIIIe siècle : général intrépide mais réfléchi, gouverneur de provinces avisé, gentilhomme des Lumières, libéral, il opte pour des réformes dans la mesure. Il s'agit ici des chroniques d'un homme, emporté auprès du roi dans toutes les journées tragiques de la Révolution, qui verra ses illusions s'écrouler en même temps que le régime.
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CORRESPONDANCE DU COMTE DE THIARD

Historiques
dirigée par Bruno Péquignot et Denis Rolland

La collection "Historiques" a pour vocation de présenter les recherches les plus récentes en sciences historiques. La collection est ouverte à la diversité des thèmes d'étude et des périodes historiques. Elle comprend deux séries : la première s'intitulant "Travaux" est ouverte aux études respectant une démarche scientifique (l'accent est particulièrement mis sur la recherche universitaire) tandis que la seconde, intitulée "Sources", a pour objectif d'éditer des témoignages de contemporains relatifs à des événements d'ampleur historique ou de publier tout texte dont la diffusion enrichira le corpus documentaire de l'historien.
Déjà parus dans la série ‘Sources’

Yves BLAVIER, Fournier l'Américain. Mémoires secrets et autres textes, 2010. Lydia OLCHITZKY-GAILLET, Spoliation et enfants cachés, 2010.

Henri-Charles de Thiard de Bissy

CORRESPONDANCE DU COMTE DE THIARD
Textes revus, avant-propos et notes par Bernard Alis

L’Harmattan

Du même auteur

Les Thiard, guerriers et beaux esprits, L’Harmattan, Paris, 1997. Mademoiselle Desmares, de la Comédie-Française, et le baron Hogguer, S.D.E., Paris, 2004. Deux drames de l’Algérie française, BAT, 92 Châtillon, 2006.

En illustration : Blason des Thiard, cliché Raymond Cucchi, Paris.

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13609-0 EAN : 9782296136090

AVANT– AVANT–PROPOS

Maurice Tourneux, après avoir identifié cet « officier général de la réserve du prince de Condé », écrit : « Si l’on parvenait à retrouver une centaine de lettres de M. de Thiard, nous compterions un épistolaire de plus. » Le compte est bien dépassé dans ce recueil de lettres pleines de talent. Henri-Charles de Thiard, comte de Thiard, est né dans une famille de Bourguignons, parisiens d’adoption, tous fidèles aux rois. Guerriers, cavaliers, évêques, cardinaux, religieuses, abbés et abbesses, le virus des lettres s’est transmis de génération en génération. La famille se distinguera d’abord sous Charles VI de France. S’illustrèrent entre autres, pendant les guerres de religion, Héliodore de Thiard, gouverneur de Verdun-sur-le-Doubs. Sa femme, Marguerite de Busseuil, meurt dans l’explosion de la poudrière du château, alors que restée seule, elle le défendait et distribuait les munitions. Pontus de Tyard, de la Pléiade, nouveau Pic de la Mirandole, a pour muse Louise Labé, la Belle Cordière. Le lyonnais Maurice Scève vient faire ses visites à Bissy-sur-Fley. Pontus de Tyard sauve Henri III aux états généraux de Blois de 1576. Claude V bat les Turcs avec ses cent escadrons de front dans la plaine hongroise contre le Grand Vizir, et en écrit une relation que le marquis de Thiard, de la branche de Bragny, publie en même temps qu’une histoire de la famille. Il se bat en Espagne, au siège de Lille, conquiert deux fois la Franche7

Correspondance du Comte de Thiard Comté avec le Grand Condé, gouverne Auxonne et construit le magnifique château de Pierre-de-Bresse. Henri-Pons, le cardinal de Bissy, abbé de Saint-Germain-desPrés, conseiller de Louis XIV, de Madame de Maintenon et du Régent, obtient l’évêché de Meaux après Bossuet, arrive à bout du jansénisme et laisse des milliers de mandements, requêtes et écrits divers, principalement théologiques. Enfin, viennent les presque jumeaux, Claude VIII, comte de Bissy, et Henri-Charles, comte de Thiard. Le jeune marquis Anne-Louis, leur cousin, est tué en pleine gloire au siège de Maastricht, soixante-quinze ans après d’Artagnan, au même endroit du rempart. Les deux frères, nés rue Monsieur le Prince, sont baptisés à Saint-Sulpice, et, élevés à la cour avec les princes, suivent l’éducation de jeunes gentilshommes voués aux armes. Ils font la Guerre de Succession d’Autriche, la campagne d’Autriche et de Bohème, puis Ypres, Fontenoy, Raucourt, Laufeld, Maastricht. Claude VIII, remarqué par ses traductions de Bolingbroke, est élu à l’Académie à vingt-neuf ans. Les deux frères repartent ensuite pour la guerre de Sept Ans. Henri-Charles de Bissy, comte de Thiard, se couvre de gloire à Minden.et à Clostercamp. Son grand amour est la comtesse de Séran, adorée de Louis XV, connue par son salon du château de la Tour, près de Falaise. Lieutenant général, il est nommé commandant de Bretagne. Il fait enregistrer les édits de Lamoignon par le parlement de la province, en mai 1788, à Rennes, et réduit pacifiquement les premières émeutes. Lors du doublement du Tiers aux états généraux en janvier 1789, les deuxièmes soulèvements, avec en tête Moreau, étudiant, futur général, laissent sur la place les premiers morts de la Révolution. Chateaubriand les racontera dans les Mémoires
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Correspondance du Comte de Thiard d’Outre-tombe. Revenu près du roi et de la reine, laissant la Bretagne et le pays en pleine déliquescence, il sera à leurs côtés dans toutes les journées historiques. Henri-Charles est arrêté et guillotiné. Il repose maintenant à Picpus. Sa fille, la duchesse de FitzJames, aura la plus brillante des descendances. Le fils de Claude, Théodore, général Thiard, revient de l’armée de Condé républicain converti et sincère. Il se brouille alors avec Napoléon quand celui-ci passe au régime absolu et héréditaire. Il mariera ses deux filles, aux marquis d’Étampes et de Bouillé. Ce qui frappe d’abord chez Henri-Charles de Thiard de Bissy, c’est le style, sa clarté, sa vigueur et sa concision, qui ne tranche pas néanmoins les incidentes et les incidents. Il décrit, il analyse, il raisonne : c’est un raisonneur. Sa conception de l’existence, « Tout n’est que vanité », ne le conduit pas cependant à la résignation stérile, à l’abandon, à l’abdication ou au désespoir. Si sa vie est un roman d’aventures, rien chez lui de fantasque, ni d’irréfléchi ou de frivole, comme le décrit Chateaubriand, trop jeune pour en juger ; bien au contraire, n’en déplaise au grand homme, elle est assujettie aux règles du parfait militaire et de l’administrateur exemplaire. Ses vertus sont rehaussées par la politesse la plus aimable et la modestie dans la fierté de sa race. Son manque de beauté, pour ne pas dire sa laideur, est compensé par son maintien et son adresse, de la danse aux exercices physiques ; mais c’est son élégance naturelle, son charme, son esprit, sa conversation, et sans doute, quelques
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Correspondance du Comte de Thiard talents cachés et appréciés des dames, qui lui vaudront tous les suffrages et toutes les conquêtes. Il court les femmes avec distinction et discrétion. Le scandale mondain qu’il déclenche bien involontairement n’est pas de son fait, mais du vicomte de Ségur, véritable provocateur. Il affronte les dangers avec courage et intrépidité. Il va se rendre compte de tout sur place, par lui-même, avec minutie. Alors gouverneur à Aix-en-Provence, il connaît l’enneigement, la contexture des roches des chemins de la haute vallée de Barcelonnette, puis il va voir de l’autre côté les aménagements du roi de Sardaigne vers le col de Tende. Au moment où tout s’écroule, il fait le tour de Bretagne, en totale anarchie. Son optimisme et son espoir dans la sagesse des hommes le conduiront sans illusions, puisqu’il les a perdues, à la guillotine et à la fosse commune. Il avait cru jusqu’au bout, ou presque, que tout allait s’arranger : il avait vendu son argenterie, s’était rendu à Aix-la-Chapelle, mais n’avait pas émigré. Était-ce l’engourdissement de l’âge avançant qui avait devancé cet homme aux décisions rapides ? Mais le plus important peut-être, en balance avec la pureté de sa langue, est qu’il reste un observateur et un analyste rare des évènements. Sous la Révolution, particulièrement, nous avons là un autre journal d’un parisien, comme les lettres de Nicolas Ruault à son frère, mais à un niveau différent, et c’est cela l’unique et l’exceptionnel : il est écrit par un noble, qui n’a pas les mêmes réflexes qu’un bourgeois. Il est en effet rarissime d’avoir des relations d’aristocrates écrites directement sous le feu des événements : ce sont des mémoires, souvent écrits longtemps après, au souvenir un peu émoussé, voire des
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Correspondance du Comte de Thiard justifications, quelquefois un peu arrangées ou tronquées pour le besoin. On voit se dérouler la grande histoire jour par jour : le drame du roi, qui voit tomber autour de lui les herses qui vont l’étrangler, lui et les siens ; la contrainte physique à sa personne, l’abandon de son impunité ; son ravalement à l’état de simple citoyen ; son enfermement et la violation et la prise de ses résidences, et en dernier, la dissolution de sa garde rapprochée, jusqu’aux insultes et la solution finale. En reprenant l’expression d’un fin analyste contemporain, il aura vu le pays basculer de la révolte libérale de 1789 à la révolution totalitaire de 1793. Sans le savoir, Thiard aura écrit sa propre vie, sa biographie, son roman, un vrai roman. A la fin de sa charge, avant d’ouvrir le fond de sa pensée à sa fille, la duchesse de Fitz-James, il libère son verbe et sa bile, comme il l’avait déjà fait avec Grimm. Il abandonne alors le langage administratif châtié, qui n’était pas cependant de la langue de bois ni du politiquement correct, et dit crûment ce qu’il pense : aux gens de Fougères, qu’ils n’ont que le désordre qu’ils ont semé ; à la municipalité de Nantes, que les doctrines des Philosophes vont ruiner leur commerce ; aux notables de Landivisiau, qu’ils n’ont qu’à parler tous les trois en même temps, puisqu’ils n’arrivent pas à régler leurs problèmes de préséance. Si la plupart des correspondances de ce recueil, autographes pour beaucoup, ont été retrouvées dans les archives de tous lieux, une place prépondérante doit être faite au corpus important des lettres du comte de Thiard à sa fille, qu’Henri de
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Correspondance du Comte de Thiard Miramon Fitz-James avait fait imprimer et dont il a bien voulu me communiquer les originaux. Le reste de ses ouvrages nous a été transmis par Maton de la Varenne. Dans son œuvre poétique d’un talent certain, les poésies légères alternent avec les ballets lyriques qui dévoilent sa philosophie de stoïcien. Un roman sans grande originalité, qui sacrifie à la mode du temps, est, par contre, un essai qui n’ajoute pas grand chose. En ce qui concerne la forme, nous avons laissé inchangé le texte intégral, et surtout conservé des expressions et des mots si savoureux. L’orthographe actuelle a été retenue. Nous avons consacré beaucoup de temps à restaurer les noms propres et les noms de lieux des plus petites localités, qui sont souvent écrits de manières différentes, au gré des moments et des rédacteurs. Les notes ont fait l’objet d’un soin constant et particulier. Enfin, la ponctuation a été pour nous un souci permanent. Passons pour les secrétaires, mais le comte de Thiard écrit à la volée, et n’emploie pas, pour ainsi dire, de virgules ou de points. Henri de Miramon Fitz-James avait contourné cette difficulté en séparant les éléments de phrase par des pointsvirgules. Nous nous sommes efforcé de reconstituer une ponctuation plus structurée, avec le risque toujours demeurant de créer des contresens. Notre seule ambition était de ressusciter une œuvre perdue.

Cabourg, Châtillon des Hauts-de-Seine, 2010 Bernard Alis
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I L’ASCENSION D’UN GENTILHOMME La Guerre de Succession d’Autriche

1737 – 1742 Le jeune Henri-Charles de Thiard, chevalier de Bissy, avant de se dénommer comte de Thiard, a déjà, comme son frère, conquis ses premiers grades dans les régiments de la maison du Roi. 1740 – L’empereur Charles VI par sa Pragmatique Sanction avait désigné sa fille Marie-Thérèse d’Autriche pour lui succéder. Or, la France, craignant l’hégémonie de l’Autriche en Europe, s’allie avec d’autres puissances dans la guerre de Succession d’Autriche. Frédéric II de Prusse n’attend personne pour s’emparer de la Silésie. 1741 – Henri-Charles, dans l’armée de Belle-Isle, couvre la percée de Chevert qui a pris Prague sans coup férir, et qui devra l’abandonner dans une retraite hivernale dramatique. Vient le moment d’accéder à des fonctions plus importantes. 1742 1 – Henri-Charles de Thiard, chevalier de Bissy à … 21 mars 1742, Le chevalier de Bissy, guidon des gendarmes anglais, supplie très humblement votre éminence de vouloir bien, en compensation de la perte que son père a faite d’une sous-lieutenance de

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Correspondance du Comte de Thiard gendarmerie, lui accorder un brevet d’assurance de dix mille écus sur son emploi afin de pouvoir, à son rang, emprunter de quoi s’avancer dans le service du roi 1. 1745 – Les deux frères font toute la campagne des Pays-Bas espagnols, où Maurice de Saxe a bouleversé la tactique d’emploi de la cavalerie. Ils chargent victorieusement à Fontenoy, puis à Raucoux, en 1746, et à Lawfeld, en 1747, devant Maastricht. 1748 – La guerre s’est terminée. Henri-Charles, brigadier, commande maintenant la gendarmerie du roi. 1752 La paix d’Aix-la-Chapelle semble bien fragile en Europe, sans parler des Amériques ou de l’Inde. 2 – Henri-Charles de Thiard, chevalier de Bissy à … 15 novembre 1752, Le chevalier de Bissy, capitaine-lieutenant de la compagnie des chevau-légers Dauphin, a l’honneur de vous représenter qu’il est depuis l’année mil sept cent trente-six en qualité d’officier, colonel en 44 et brigadier en 48. Il supplie qu’il lui soit accordé une place de chevalier dans l’ordre royal et militaire de Saint-Louis. Le chevalier de Bissy 20 novembre 1752 – Mariage d’Henri-Charles de Thiard avec Élisabeth Brissart. Il porte maintenant le titre de comte de Thiard.

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L’Ascension d’un Gentilhomme 4 octobre 1754 – Naissance de Marie Claude Sylvie de Thiard, future duchesse de Fitz-James. Sa mère meurt dans l’accouchement.

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II LA PLÉNITUDE La Guerre de Sept Ans

1759 C’est maintenant Frédéric de Prusse qui effraie l’Europe. Les alliances sont renversées, les ennemis d’hier sont les amis d’aujourd’hui. L’Angleterre a irrémédiablement pris pied sur le continent. 1757 – La guerre de Sept ans commence par la prise du Hanovre par d’Estrées. Les deux Thiard sont cités à la bataille de Hastenbeck, qui réduit la Hesse. Rohan-Soubise et le prince de Saxe subissent une effroyable défaite à Rossbach devant Frédéric II. 1758 – Le prince Ferdinand de Brunswick repousse les Français jusqu’au Rhin et les accroche à Krefeld, mais Soubise le bat à Sondershausen en juillet 1758, puis, avec Chevert, à Lutterberg. Les deux Thiard sont toujours aux premières places. 1759 – Choiseul a rassemblé un énorme corps de bataille pour reprendre le Hanovre, par les Portes de Westphalie, à Minden, sur la Weser. Tout est minutieusement préparé, mais, le 1er août, Contades et de Broglie ne se coordonnent pas. Henri-Charles, dans une charge héroïque où il sacrifie sa brigade, sauve l’armée française.

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Correspondance du Comte de Thiard 3 – Le comte de Thiard à Monseigneur … Au camp de Lutterberg 1, ce 11 d’août 1759, Depuis la malheureuse journée de Minden, je n’ai pu trouver le moment de vous rendre compte de l’état du corps : les détachements, les escortes et les malades avaient réduit la gendarmerie à 778 combattants, avec lesquels j’ai chargé les colonnes d’infanterie ennemie. J’ai laissé sur la place 522 chevaux tués, 83 blessés, environ 400 gendarmes, et 31 officiers supérieurs. Monsieur de Lordat, Monseigneur, vous enverra ce détail 2. Lorsque nous avons chargé, nous n’avions pour nous soutenir ni cavalerie, ni infanterie, ni canon, et nous avons fait ce que nous avons dû faire en nous sacrifiant pour ralentir le progrès des ennemis, tout autre succès en ce moment nous était impossible. Vous savez, Monseigneur, les représentations que les officiers de la gendarmerie vous adressèrent l’année dernière sur la promotion de Krefeld où, dans le malheur général, les grâces du roi se firent sentir aux particuliers dont il était content. Vous leur répondîtes qu’il était juste de récompenser ceux qui avaient souffert ; si ce titre est suffisant, la gendarmerie qui est détruite a droit de réclamer votre justice et ses bontés 3. J’aurai l’honneur, Monseigneur, de vous écrire avec plus de détail lorsque quelques jours de repos m’auront mis en état de savoir ce que j’ai encore de combattants. J’envoie aujourd’hui à Monseigneur le dauphin l’état de la compagnie qui est réduite à neuf hommes à cheval. J’ai l’honneur d’être avec respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur, Thiard

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La Plénitude 4 – Le comte de Lordat au même Monseigneur, Au camp de Lutterberg, le 11 août 1759, Je profite du premier moment que j’ai eu depuis la malheureuse journée du 1er août pour vous rendre compte des détails qui regardent le corps de la gendarmerie ; des marches forcées pendant dix jours sans aucune espèce d’équipage, et avec une fatigue outrée par les détails qui se multiplient dans cette position, m’ont à peine laissé le temps de prendre tous les éclaircissements sur nos désastres. J’ai remis à Monsieur le maréchal de Contades l’état de la perte du corps, tel que j’ai pu lui donner dans les premiers moments, et il vous en a peut-être déjà instruit : mais celui que j’ai l’honneur de vous adresser aujourd’hui est plus exact, parce que nous avons eu depuis ce temps des nouvelles de plusieurs officiers qui nous manquaient, et qui se trouvent n’être que blessés et prisonniers. Le détail que je vous envoie, Monseigneur, est effrayant à lire et peut vous faire juger de l’état déplorable où se trouve réduit à présent le corps. Vous verrez par l’observation que j’ai mise à la fin de cet état sur quel effectif est tombée une perte aussi énorme. J’en joindrai encore une ici bien affligeante, c’est qu’on se tromperait fort à évaluer les pertes que nous avons faites par le nombre. Ce sont nos premiers rangs qui ont été détruits presque en entier, et vous pourrez en juger par le détail de chaque compagnie où vous verrez dans plusieurs, tous les officiers tués ou blessés : le premier rang dans la gendarmerie est composé de 8 officiers supérieurs, de 8 maréchaux des logis et des 32 premiers gendarmes des deux compagnies qui forment ensemble l’escadron. Ces gendarmes sont tous gens éprouvés par de longs services et c’est dans ces sortes de sujets nourris dans l’esprit du corps que nous trouvons de quoi composer le corps des brigadiers et des maréchaux des logis.
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Correspondance du Comte de Thiard La gendarmerie ne peut, Monseigneur, se consoler de pertes aussi douloureuses pour elle, que par la satisfaction qu’elle ressent de s’être sacrifiée avec zèle pour le service du roi : je suis persuadé qu’on vous a rendu compte avec vérité de la façon dont elle a combattu, et ce n’est pas à moi à en parler, mais je croirais manquer à mon devoir si je ne vous disais qu’elle n’a peut-être jamais mieux soutenu l’honneur de ses étendards que dans cette malheureuse journée. Les huit escadrons sont entrés dans les rangs de l’infanterie ennemie malgré le feu meurtrier qui en a jeté les deux tiers à terre en l’abordant, et si dans ce moment nous avions eu quelque secours, nous aurions pu avec ce qui nous restait combattre plus utilement. On n’a pas vu un gendarme en arrière, ils sont venus se rallier au pas sous le feu des ennemis. Il est inutile de vous dire, Monseigneur, combien les officiers supérieurs se sont distingués dans cette journée. Plusieurs, tels que Monsieur de Castellane et Monsieur de la Tournelle, ne voulaient pas se retirer du combat quoique blessés, et Monsieur de Thiard et moi y avons obligé Monsieur de Castellane, qui malgré un coup de feu très grave au visage voulait rester 1. Il vous est aisé de voir, Monseigneur, par tous ces détails que le corps de la gendarmerie est anéanti et hors d’état de rien faire. Plusieurs escadrons sont sans un seul officier, et dans le peu de gendarmes qui nous restent, beaucoup sont à pied, d’autres sans armes. Quoique l’objet des réparations du corps soit immense et pût faire craindre qu’il ne fut hors d’état de servir de longtemps, je me flatte encore, Monseigneur, qu’elle peut-être mise en état de servir pour la campagne prochaine. J’aurai l’honneur de vous proposer des moyens relatifs à cet objet un de ces jours et j’espère que vous les approuverez.
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La Plénitude J’ai l’honneur d’être avec respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur, Le comte de Lordat En annexe (folio 157) : État des pertes de la gendarmerie : Gendarmes écossais, Gendarmes anglais, Gendarmes bourguignons, Gendarmes de Flandres, Gendarmes de la reine, Chevau-légers de la reine, etc. 5 – Le comte de Thiard au même Monseigneur, A Kassel, ce 15 août 1759, J’ai fait monter hier la gendarmerie à cheval et après avoir fait un reversement des chevaux et des hommes en état de servir, j’ai trouvé qu’elle était réduite à trois cent quinze combattants. J’en formerai deux ou trois troupes, et elles serviront sur ce pied jusqu’au moment où leur volonté ne sera plus nécessaire. Ensuite, je vous demande des ordres pour la faire rentrer en France. C’est le seul moyen de la rétablir et de remettre ce corps en état de servir l’année prochaine. Les pertes de chaque brigade sont si fortes que, si le roi n’entre pas dans la situation des chefs, il leur sera impossible de remettre leurs troupes. La rareté de l’argent et la médiocrité des fortunes rend les ressources ordinaires infructueuses pour de semblables événements. Il est donc essentiel que les quartiers d’hiver soient longs et assez forts pour prévenir la ruine des officiers ou leur abandon. Ce qui reste ici d’officiers supérieurs dont le nombre est médiocre, et ce qui reste des gendarmes, désirent vivement de se sacrifier encore pour le service du roi. Je dois cependant vous représenter qu’une troupe à laquelle il reste un fonds se réforme et n’est pas détruite, mais qu’elle ne reprendrait ni la forme, ni son esprit, si ce fonds était épuisé. En conséquence,
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Correspondance du Comte de Thiard Monsieur le maréchal, je crois essentiel de ramener en France les étendards de la gendarmerie. Le bien du corps l’emporte dans cette demande sur mon intérêt personnel, mais il doit se taire vis à vis de la cause générale. Monsieur le maréchal de Contades, avec qui j’en ai conféré, pense de même, et nous attendrons relativement à ce sujet vos ordres, en continuant de mériter par notre conduite et notre volonté votre approbation et votre estime. J’ai l’honneur d’être, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur, Thiard 1760 6 – Le comte de Thiard à Monseigneur… Monseigneur, A Paris, 9 mars 1760, Monsieur de Lordat m’a dit qu’il comptait vous présenter incessamment le travail de la gendarmerie. Ce moment me paraît favorable pour obtenir le grade que vous avez bien voulu me promettre. La grâce que vous m’accorderez semblera une récompense pour le corps, elle sera plus satisfaisante pour moi, et il est si naturel que les grâces du roi tombent en partie sur le chef du corps dont il a été content, qu’il est impossible que vos bontés pour moi soient pour les autres un titre de plaintes. J’ai l’honneur d’être avec respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur, Thiard Avril 1760 – Le comte de Thiard est nommé maréchal de camp. 10 juillet 1760 – Il se distingue à la bataille de Korbach.

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La Plénitude 16 octobre 1760 – A Clostercamp, devant le prince héréditaire de Brunswick, la charge habile et intrépide du comte de Thiard est, d’après les historiens, un facteur déterminant qui permet à de Castries d’emporter cette bataille décisive. 7 – Le comte de Thiard à Monseigneur… Monseigneur, A Wesel, ce 31 octobre 1760, J’ai attendu que les opérations du bas Rhin ne nous laissassent plus d’inquiétudes pour vous prier, lorsque vous licencierez les officiers généraux, de trouver bon que je retourne en France. Mon attachement au duc d’Orléans 1 et les affaires d’une mineure dont la nature du bien demande l’attention la plus scrupuleuse, sont les motifs qui m’engagent à demander mon retour. J’ai été bien flatté que les ordres de Monsieur le maréchal de Broglie m’aient mis à portée d’avoir une légère part au succès brillant de M. de Castries, qui mérite bien tout ce qui lui arrive d’heureux 2. J’ai l’honneur d’être, avec respect, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur, Thiard La démobilisation n’est pas pour maintenant, mais suite à sa demande et à l’accord du roi, Henri-Charles devient le premier écuyer et chambellan du duc Louis-Philippe d’Orléans, dit le Gros Philippe. 8 – Le comte de Thiard à M… Monsieur, A Paris, ce 21 décembre 1760, Vous aurez, Monsieur, augmenté l’embarras de M. de Vilmont si vous lui avez écrit la même lettre qu’à moi : je n’ai
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Correspondance du Comte de Thiard pas été employé sous le nom de mon frère, mais sous le nom que je porte. Ma lettre de service est adressée au comte de Thiard, et celle de mon frère au comte de Bissy 1. Ainsi, il ne faut pas nous confondre, et n’en faire qu’un. Je ne comprends pas encore pourquoi M. de Vilmont m’a récrit sur le bas Rhin la lettre que je vous ai envoyée, car ma présence et ma lettre de service paraissent suffisantes pour le mettre en règle. J’aurai l’honneur de vous voir la première fois que j’irai à Versailles afin de donner à ses comptes la forme qu’il demande et que sa prévoyance regarde comme nécessaire, car je ne lui demande point d’argent et il sait qu’il n’en donne pas. Je vous renvoie encore sa lettre pour quelle revue de note pour lever ses difficultés 2. J’ai l’honneur d’être, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur, Thiard 1761 9 – Au baron Grimm A Liège, ce 7 mai [1761], Oserais-je vous demander pourquoi je n’ai point encore reçu de vos nouvelles ? Pensez-vous qu’un temps mort pour la philosophie, et le séjour de Liège, soient un moment propice pour hasarder de vous écrire 1 ; rien ici ne plaît à l’imagination ; je suis dans la houille, et non sous le chaume : je ne sais donc que vous mander, car je pense peu, et n’agis point. Il y avait ici un petit Rousseau, qui, fier du nom qu’il porte, avait orné ses copies du titre brillant de Journal encyclopédique. Sur l’étiquette du livre, il a été brûlé. L’auteur s’est sauvé à Bouillon, où je lui conseille de s’appliquer au Journal

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La Plénitude chrétien pour être sauvé dans l’autre monde, et être de l’académie dans celui-ci. J’ai ajouté ce être là à cause de la grammaire. Je suis logé dans un couvent. Si vous aviez jamais habité avec dix Génovéfins 2, vous sauriez combien cela est désagréable : ce sont des animaux pies qui, n’étant ni moines ni gens du monde, ont les inconvénients des deux états. Ils ont un abbé. Grand dieu ! Quel abbé ! On me l’avait annoncé comme le plus bel esprit des Pays-Bas. Je l’attendais avec le mien, et ce n’était pas sans inquiétude. J’avais tort : il m’ennuie bien plus qu’il ne m’humilie. Il se vante du soupçon d’avoir été encyclopédique ; je vous le cède. De qui est une Lettre du Pape à mademoiselle Clairon 3, assez bien versifiée, mais un peu longue, et pas trop forte de choses ? Elle doit être de quelque jeune cacouac 4, qui en fera sa pièce de réception. Si ce catéchumène est bien conduit, on peut en espérer quelque chose. Donnez-moi donc de vos nouvelles ; tâchez de vaincre votre paresse. Il y a bien quelque chose à quoi je ne suis pas si bon qu’une princesse d’Allemagne ; mais il n’est pas question de cela : ainsi je compterai votre amitié par vos soins. 10 – Au baron Grimm A Liège, ce 16 mai [1761], Je me presse de vous répondre et de vous remercier. Votre amour-propre peut être tranquille : le désir de le satisfaire pourrait m’engager à montrer ce que m’avez confié, mais je veux être fidèle à mes engagements et à vos volontés ; on n’en verra rien : je vous jure cependant avec vérité que je n’ai rien lu de mieux écrit et de mieux raisonné. Les sentiments que vous avez pour la personne de Jean-Jacques échauffent nécessairement
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