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Détenu Particulièrement à Surveiller

De
199 pages
1978-2006 : 18 ans de prison, en tant que D. P. S. (Détenu Particulièrement à Surveiller), après avoir été condamné à perpétuité, et 10 ans de liberté conditionnelle marquent au fer rouge toute une vie ! Il a semblé nécessaire à Joseph Stimbach de se souvenir enfin de sa courte vie de nomade, de sa vie en prison et surtout de ses difficultés à se "réinsérer" (un mot qu'il n'aime pas d'ailleurs !), gardant toujours dans sa tête le rêve qu'un jour il reprendra la route. Va-t-il enfin pouvoir le faire en toute liberté ?
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A tous ceux qui espèrent pouvoir encore voyager autrement que dans leur tête.

AVANT-PROPOS

Cet été 2003 je suis parti en vacances et j’ai rejoint ma famille en Bretagne : là j’ai été stupéfait d’être reçu comme un héros et je me suis posé la question : Qui étais-je en fait ? Un héros de bande dessinée ? Un mythe ? Si mes souvenirs sont bons, j’étais quelqu’un qui était en marge de la société. Tous ceux que je rencontrai me racontèrent mes péripéties du temps où j’étais « libre ». Mon passé revenait à la surface et là j’essayais de me souvenir qui avait été le « KER ». Ma tante racontait aux autres : « il existait un homme qui n’avait peur de rien, qui était plein d’honneur, qui ne parlait pas, qui ne se vantait pas, qui essayait d’être discret ; quand il était au volant d’une voiture on ne savait jamais si elle était à lui ou s’il l’avait simplement “empruntée” pour cacher un coffre ! ». Et mon cousin, en me voyant, s’étonnait qu’en dépit de ses exploits le grand Ker n’était en fait qu’un petit homme discret qui ne parlait toujours pas ! Les femmes gardaient au fond de leur cœur l’image du Don Juan que j’avais été dans ma jeunesse ! Même les gendarmes qui m’ont contrôlé se souvenaient… Tous ces souvenirs m’ont peiné car, après vingt ans de prison, je me retrouvais à être chauffeur dans une association caritative, ma conditionnelle de dix ans ne se terminant que dans trois ans ! Avais-je vraiment été, comme dans le souvenir de ces gens qui m’aimaient, ce grand Ker mythique, moi qui maintenant ne pouvais plus voyager à ma guise, sans en rendre compte aux autorités judiciaires ? Alors, malgré la peine et le chagrin, crevons l’abcès, souvenonsnous…

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Le Verdict
9 avril 1978 : fin d’une longue cavale de plus de 3 ans. 12 avril 1981 : nous sommes enfin jugés à Riom, nous étions douze. Cour d’assises, ambiance très tendue, beaucoup de renforts de police car les prévenus étaient réputés dangereux. A l’époque il y avait encore la peine de mort et, comme les chefs d’inculpation concernaient « des vols à main armée ayant entraîné la mort sans intention de la donner », prévenus et avocats étaient très angoissés. Il y avait neuf jurés qui avaient été choisis quelque temps auparavant. A l’appel de leur nom ils se sont levés dans la salle et sont venus s’asseoir à côté du président et de ses assesseurs. Il y a eu trois refus de la part des avocats de la défense : un paysan, un commerçant arabe et un enseignant. Le procureur avait demandé pour moi vingt ans. Le procès a duré quinze jours, mauvaise période pendant les élections présidentielles avec une forte implication politique. Monsieur Badinter avait déjà proposé de supprimer la peine de mort, donc les verdicts ont été très sévères pour faire un exemple. C’est à partir de ce moment-là qu’on a multiplié les condamnations à perpétuité : dans les 10 ans qui ont suivi la victoire de la gauche il y a eu à peu près 400 condamnations prononcées. Etant donné la plaidoirie du procureur, l’aumônier et l’avocat m’ont rassuré : « 20 ans : dans 15 ans, Joseph, tu es dehors ! » …mai 1981 : on nous fait sortir un par un de nos cellules où nous étions isolés, alors que nous n’avions pu nous laver que sommairement dans la cour et avec un miroir si petit que l’on ne pouvait savoir si on était bien rasé ou pas !

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Nous sommes tous réunis dans la salle d’audience et le verdict tombe : Jacques L : 5 ans dont 18 mois ferme, Georges B : 5 ans dont 18 mois ferme, Roger R : 7 ans, Michel D : 9 ans, Jules R : 7 ans, Fernando S : 12 ans, J. Marc T : 12 ans, Philippe B : réclusion criminelle à perpétuité, avec acharnement du Procureur car il avait déjà un lourd passé judiciaire. Joseph Stimbach : réclusion criminelle à perpétuité… alors que j’étais condamné pour la première fois ! Quand le verdict a été prononcé, la salle a hué le jury… mon avocate est devenue blême et moi, parce que j’étais très fatigué d’avoir été maltraité psychologiquement pendant ces quinze jours, je n’ai eu qu’une envie : me retrouver seul dans ma cellule et dormir !!

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L’accident
Quand on est à l’extérieur on se dit toujours : « nous on est à l’abri de tout ! » on ne pense jamais à ce qui peut arriver. La prison, c’est comme la mort : c’est à portée de tout le monde, n’importe quel individu peut y entrer. Je vais vous raconter une histoire qui m’est arrivée il y a bien longtemps. Le contexte de l’époque n’était pas le même, il y a eu de l’évolution depuis dans le domaine de la justice. Ici en France on a la justice la plus sévère d’Europe. C’est une banale histoire d’auto-stop. Je n’avais pas de moyen de locomotion pour rentrer chez moi à Nantes. J’étais avec mon cousin et ma femme. Une voiture s’est arrêtée, que ce soit une 2CV ou une Mercedes on n’a pas le choix on monte. Le gars avait 30 ans à peu près, il était cool, il nous parlait tranquillement, nous a demandé si on aimait la vitesse. Mon cousin était à l’avant, j’étais à l’arrière avec ma femme. On arrive à la patte d’oie à Vierzon. Le chauffeur suivait une Ford Granada, il aimait bien faire de la vitesse, la Ford double, lui met le clignotant et suit, il roulait au moins à 150 ou 160. Une GS venait en face, la Ford a pu se rabattre mais nous, on l’a prise de face en haut de la côte. Le choc fut très violent, dans ma mémoire tout s’est passé au ralenti. J’ai appelé mon cousin, il était sous la voiture. Moi j’ai été éjecté par le toit, j’ai été traîné sur la route, il ne me restait plus d’habits, plus de chaussures, plus de chaussettes. J’étais aussi nu que lorsque Dieu m’avait créé. Je cherche ma femme qui n’avait rien. Mon cousin criait « de l’eau, de l’eau ! » il avait le crâne défoncé, le conducteur avait disparu.

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Mon cousin est parti en ambulance à l’hôpital. Je suis parti avec ma femme voir mon oncle qui s’étonnait de ce qu’on avait fait… J’ai été convoqué chez les gendarmes pour témoigner, et je fus stupéfait de leurs questions : Où avez-vous volé cette voiture ? Je passe au tribunal : contrôle judiciaire, 6 mois dont 3 mois ferme, mon cousin prend un an dont 6 mois ferme, ma femme rien. J’ai refusé de faire les 3 mois car j’étais innocent. Je me suis mis en cavale, et là c’est le début : petits vols de coffre, cambriolage, enchaînements de vols, je me retrouve à la tête d’une bande de voyageurs car on m’écoutait. Tant que les choses sont restées entre nous, il n’y a pas eu de problème. On se faisait confiance, c’étaient nous les maîtres, personne n’avait le droit de rentrer dans notre cercle. Si quelqu’un se vantait de ce qu’il avait fait, il était exclu ; s’il parlait trop c’était pareil. On ne voulait aucun bruit. Les enquêteurs ont dû enquêter plusieurs années car on était très solidaires. On nous soupçonnait, mais on n’avait aucune preuve. On ne pouvait pas nous attraper. Les plus grands enquêteurs de France se sont mis sur notre dos, sans succès. Un beau jour arrive dans notre bande le cousin de mon oncle qui travaillait avec des voyageurs. On a réfléchi longuement avant de travailler avec ces gens et là ça a été la chance pour les « Klisté » et notre malheur ! L’un arrachait les portes à coups d’épaules, tout en muscles, un autre en savait toujours plus que les autres, un autre se croyait plus intelligent que nous… Finalement, on se retrouve du côté de Clermont-Ferrand avec des amis à nous. Je laisse B. à Clermont et je reviens à Nantes. B. va à la chasse au lièvre. Au bout de la route il y avait un barrage, il essaie de passer mais les « Klisté » tirent. Il y avait T. au volant, B. à côté de lui,

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derrière M. et ses deux petits neveux de 15 ou 16 ans… la voiture est criblée de balles. Au lieu d’aller directement à l’hôpital, ils passent chez le frère de M. et changent de voiture. M. est mort à l’hôpital, lui n’y était pour rien. B. me rejoint à Nantes, tellement affolé. Il conseille à T. d’aller vers les « Klisté » avec la voiture criblée de balles pour faire croire à un accident de chasse, mais T. a été interrogé sur toutes les « affaires » et il a tout reconnu. Je savais que T. nous balancerait, c’était un « gadjo ». On était décidé à le faire s’évader de la gendarmerie pour l’empêcher de parler. C’est en prenant de l’essence à une station service qu’on a entendu à la radio qu’un des membres des « Cagoules Rouges » avait été arrêté et avait tout balancé. A la radio ils ont donné nos noms. Ensuite L. a été pris et s’est mis à table, les voyageurs sont tombés les uns après les autres. Je suis tombé le dernier, 7 mois après B., un an après l’arrestation de T.

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PREMIÈRE PARTIE

Souvenirs des jours heureux

Le Berry
Je suis né dans le centre de la France à l’hôpital des sœurs à Beaugency, en 1956. Avant moi il y avait l’Anad et le Galia, mes frères. Je naquis entre la Sologne et le Berry, pays des sorciers. On m’a baptisé à ma naissance. A côté de l’hôpital il y avait un asile de fous et une petite femme venait voir ma mère régulièrement, attirée par le bébé. Alors ma mère l’a choisie comme marraine et comme je n’avais pas de parrain, on a pris le Christ qui était sur la croix au-dessus du lit de ma mère. Il faisait très froid en ce mois de mars 1956 et ma mère a pensé qu’il fallait me faire baptiser tout de suite au cas où… car j’étais très chétif. Mon père et ma mère voyageaient en caravane à chevaux, mon père était étameur, il réparait les bassines, les casseroles, les écumoires… Ma mère vendait de la dentelle, des boutons, des aiguilles et les paniers que mon père fabriquait. C’était une belle période car la guerre était finie depuis 11 ans et les gens avaient besoin de tout, alors ils les accueillaient bien. On pouvait facilement échanger des paniers contre des poules, des légumes ; on vivait au jour le jour, à peu près sûr d’avoir le lendemain de quoi manger. Personne de chez nous n’avait acheté de terre où poser la caravane. Nous, on voyageait surtout entre le Cher et la Bretagne, pour retrouver la famille. Les tombes du côté de ma mère étaient dans le Cher, celles de mon père étaient du côté de Bordeaux. Pour se retrouver sur la route, on faisait le tour des places « désignées » : petits emplacements dans les villages ou les bourgs sur lesquels le maire nous permettait de rester 48 heures, ou plus quelquefois. On y retrouvait parfois le curé de la Sallette, qui avait caché les parents de ma mère pendant la guerre, celui-là même qui a élevé Hervé Villard, enfant de l’Assistance, qui est aussi un ami de ma mère.

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