Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 14,25 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Partagez cette publication

Du même publieur

Haïti , D'un coup d'Etat à l'autre

Mireille Nicolas

Haïti
,

D'un coup d'Etat à l'autre

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa

75005 Paris

L'Harmattan

Italia

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243. KIN XI Université de Kinshasa

Via Degli Artisti, 15 ID 124 Torino

L'Harmattan Burkina Faso ] 200 logements villa 96 1282260 Ouagadougou 12

- ROC

ITALIE

Du même auteur
listis, murs peints d'Haïti, Editions Alternatives, Paris 1994 Arioi (Sous le pseudonyme maohi de Vairaumati No Rai'atea), Editions Au Vent des lIes, Tahiti 2000 Le plus long voyage, Editions l'Harmattan, Paris 2003

De ma terrasse d'Ibn-Khaldoun, lettres d'Algérie 1961-1964, (Première lauréate du concours des Nuits de la Correspondance, série Non Fiction, de la ville de Manosque, septembre 2003), Editions Manuscrit.com, Paris 2003 Moemoea, l'aïeule des îles Marquises, Editions Jeunesse L'Harmattan, Paris, 2004 Mon Anthologie de littérature antillaise Quatre tomes: De la culture De la politique De l'économie Lafemme antillaise, de l'humiliation libération Editions L'Harmattan, Paris 2005

à la

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

cg L'Harmattan,

2006

ISBN: 2-296-00195-5 EAN : 9782296001954

« Se le ou nan bezwen ou konn ki moun ki zanmi ou » « C'est dans le besoin qu'on compte ses amis », c'est pourquoi je dédie mon témoignage: A Carla Mory, ma petite-fille, née le 28 février 2004. A Maïa et Benoît, ses parents, sans qui je n'aurais pu mener ce travail à bien. A Eliane Aubert et Claude Laurent, soutiens et conseillers comme il n'yen a guère. Et, enfin, à Lilas Desquiron qui, si généreusement, me fait I'honneur de me considérer comme une compatriote « natifnatal ».

PREAMBULE J'ai, pour la première fois, entendu parler d'Haïti par un livre d'Anna Seghers*. Je venais d'être nommée, à la rentrée de septembre 1971, professeur de Lettres Modernes au lycée Gerville-Réache, à Basse-Terre de Guadeloupe. Je voulais, pour mieux me situer et vivre pleinement la chance qui m'était accordée, découvrir tout de la Caraïbe, ces îles parfaitement alignées en un quart de cercle magique à la ceinture des Tropiques. Tout, leur beauté, leur histoire tragique, le génocide des « Indiens» dès le début du XYlème siècle, puis l'ignominie de la traite esclavagiste, et les soubresauts, les convulsions des espérances et des désillusions, et enfin le présent des champs de cannes et des disparités sociales. Oui, je voulais tout connaître, de Cuba à Aruba. Et voici qu'un jour, dans ma boulimie voyageuse, papivore et politique **,je découvre la romancière allemande Anna Seghers. Elle racontait la révolution des esclaves d'Haïti contre les maîtres blancs; Toussaint Louverture contre Napoléon, David contre Goliath. Cela m'émut considérablement; la chute du texte surtout, quand on comprend, dans Les Noces d'Haïti, que Michel Nathan meurt à la même époque que Toussaint, loin l'un de l'autre, certes, mais la concordance des dates soulignant leurs conceptions fraternelles. Un homme blanc avait pu suivre sa conscience;
Anna Seghers (1900-1983). Histoires des Caraïbes ( Editions de

*

L'Arche, 1972 ), comprend trois récits: Les Noces d' H aili, Rétablissement de l'esclavage en Guadeloupe, La lumière sur le gibet.
**

juin 2005).

Voir Mon Anthologie de littératureantillaise( Editionsde l'Harmattan,

7

un homme blanc avait eu assez de force intérieure, de réflexion, de lucidité aussi, d'abnégation sûrement, pour s'éloigner de ses concitoyens, pour dire non à ce que pensaient et faisaient à l'époque les autres hommes blancs. Ce sont toujours là des choses qui me touchent beaucoup, choisir son pays, choisir ses convictions, son parti, ses luttes, sa classe même, contre tout déterminisme imposé par la naissance. Je me mis donc à lire la littérature haïtienne; Jacques Roumain et Jacques-Stephen Alexis confirmèrent mon désir de découvrir leur pays. En outre, loin des livres et dans la vie quotidienne antillaise que j'appréhendais tous les jours un peu mieux, Haïti, de plus en plus, m'apparaissait particulière, unique, mystérieuse, incompréhensible aussi. Nombreux étaient les Guadeloupéens à lui porter des sentiments complexes. Contradictoires, même; une espèce d'admiration qui confinait au mythe, mêlée bizarrement de mépris social; les Haïtiens en Guadeloupe étaient les pauvres des pauvres; de riches Guadeloupéens, pour aller à la chasse préféraient louer leurs services pour courir après le gibier plutôt que d'emmener leurs chiens. C'eût été dommage d'abîmer les bêtes dans des ravines difficiles... Et puis, ils étaient toujours en dictature, là-bas, alors qu'on se flattait de la république. .. En même temps, que de nostalgie d'une épopée qu'ils n'avaient pas vécue! Que de jalousie, même! Ici à Matouba, dans les hauts de Basse-Terre, Louis Delgrès reposait dans une tombe toujours fleurie au mois de mai; il n'était pas arrivé à libérer la Guadeloupe de l'esclavage; la France, un

8

jour, y avait concédé, en 1848, par l'entremise de Victor Schoelcher. Un des drames des Guadeloupéens, je l'ai bien senti, est là.

esclaves, contre l'armée la plus puissante du monde, le 1er
janvier 1804. Avant tous les autres. Et, quand les Caribéens parlaient de Toussaint Louverture et de son pays, bien des sentiments se mêlaient. Un peuple fier, courageux, qui avait mis «la négritude debout », selon l'expression d'Aimé Césaire, mais qu'une sorte de malédiction poursuivait, comme il arrive parfois aux personnalités d'exception, aux artistes de génie, aux surdoués incompris, et qui végétait maintenant sous la dictature Duvalier. C'est pour tout cela qu'aux vacances de Pâques 1973, j'arrivai à Port-au-Prince avec une collègue guadeloupéenne qui avait une grande admiration pour la geste haïtienne. Nous avions obtenu du gouvernement de François Duvalier qu'on appelait Papa Doc, une autorisation de circuler dans le pays; la carte d'entrée et la lettre m'impressionnèrent... Elles doublaient le passeport avec forces signatures et photos d'identité. Parties pour deux semaines, ma collègue et moi, nous avons réagi de la même façon; trop seules, sans l'aide de ces Haïtiens que j'ai rencontrés bien plus tard et qui m'ont aidée à aimer leur pays, nous avons été écrasées d'effroi par la misère omniprésente. Ni la découverte de l'épopée d'antan à travers Cap-Haïtien, la Citadelle, le Palais Sans-Souci, ni même l'émerveillement dans les nombreuses galeries de Port-auPrince et de Pétionville devant un art qui n'a toujours pas
cessé de me séduire

Haïti avait pris son droit, toute seule. Tout seuls, des

-

aujourd'hui

que j'écris,

en cette fm

9

d'année 2004, trente ans après - rien ne parvint à l'époque à nous retenir. Nous n'étions pas de taille à supporter ce que nous croisions de par les rues et les ruelles; partout, les enfants en bande nous sollicitaient avec une gentillesse qui augmentait notre commisération; l'un d'entre eux me demanda de l'adopter; aux vitres des restaurants, des visages s'écrasaient; il fallait parvenir à ne pas les voir pour arriver à déglutir. Mais les êtres qui avaient ces visages nous attendaient~ en ligne, de part et d'autre de la porte que nous devrions bien franchir à un moment. Portant entre leurs mains des espèces de bidons de fer blanc dans lesquels on pouvait déposer nos restes ou n'importe quoi qu'on voulait bien leur donner. Nous deux, les deux jeunes voyageuses, nous n'arrêtions pas d'acheter les confiseries que des enfants nous proposaient sur de petits étals pendus à leurs cous, pour pouvoir les offrir à d'autres. Au pays de Mackandal, de Bouckman, de Toussaint, au pays de Charlemagne Péralte, au pays de Jacques Roumain et de Jacques-Stephen Alexis, on croisait sans cesse dans la rue des regards qui nous imploraient de nous taire parce qu'ils y lisaient tout ce qu'on ne comprenait pas. D'autres regards, on ne les croisait jamais. Des lunettes noires les cachaient. Une petite aventure me parut, elle aussi, significative de l'état dans lequel vivaient même ceux qui n'étaient pas dans la misère. J'avais découvert chez des amis à l'autre bout de la Caraïbe, en Jamaïque, des peintures de Pétion Savain; une grande force étrange, des coloris nouveaux; « un grand peintre haïtien », m'avait-on affmné alors. Et voilà que ma collègue et moi, alors que nous sortons de notre petite pension près du Champ de Mars, La Gaîté, nous entendons un passant nous dire: «Si vous voulez une peinture de Pétion Savain, pas chère, je peux vous accompagner chez lui. »

10

Nous avions tous les courages et nous le suivîmes; c'était bien vrai: nous reconnûmes le style, la facture; ainsi ce grand peintre dont les toiles étaient mondialement connues, se voyait obligé d'avoir des rabatteurs pour trouver une clientèle chez lui! Quel pays dans lequel un grand peintre, de nos jours, en était réduit là! Je ne sais si je pensais juste à l'époque mais c'est ainsi que j'interprétai les faits. Pétion Savain se refusa à parler politique avec nous; il semblait qu'il en eût envie pourtant et cette autocensure, alors que nous étions seules avec lui et pleines d'admiration pour le premier artiste vivant que nous rencontrions, me parut aussi triste que tout le reste. Ce n'est que bien plus tard que je découvris, dans tous ses méandres, le mal Duvalier. Un pays à ne plus fréquenter, voilà, c'est tout, ce qui résuma mon premier voyage en Haïti. Et pourtant, quinze ans plus tard, j'y arrivai comme professeur au lycée Alexandre Dumas, dans son enclos de verdure, des classes comme des chambres d'un Club Med, des jardins en pente avec des marches et des recoins, dans le quartier Bourdon, à deux pas de l'ambassade de France et de celle des Etats-Unis. J'avais dit oui au hasard qui m'attribuait ce poste pour la rentrée scolaire d'août 1988. On avait partout assez longuement parlé de la chute des Duvalier, le 7 février 1986 et de la création d'une nouvelle Constitution pour pouvoir espérer que les choses avaient changé; j'avais même entendu dire que cette Constitution du 29 mars 1987 était un modèle du genre; je me souviens

Il

l'avoir eue en main. Et le premier paragraphe, dans ses deux langues, le créole et le français, face à face, engageait à tous les espoirs. Sur la page de gauche, le français: Préambule: Le peuple Constitution: haïtien proclame la présente

1- Pour garantir ses droits inaliénables et imprescriptibles à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur, conformément à son acte d'indépendance de 1804 et à la déclaration universelle des droits de I 'homme de 1948. Sur la page de droite, le créole; j'avais grand plaisir à retrouver cette langue apprise en Guadeloupe, différente, certes ici, mais bien sœur tout de même; je lisais et relisais ce texte, à haute voix, si charmant, dans cet idiome imagé, que la traduction française, malgré les mots «la poursuite du bonheur» pour rendre «Dwa pou tout Ayisyen jwenn alèz », me paraissait fade.
De klarasyon. Pep Ayisyen deklare : Li dakO ak Konstitisyon sa- a.

Konstitisyon sa a la, pou Ii asire tout dwa Pèp Ayisyen vin genyen depi Ii independan, depi an 1804.
Dwa pou tout Ayisyen jwenn lavi. Dwa pou tout Ayisyen viv lib.

12

Dwa pou tout Ayisyen jwenn alèz.

Dwa sa yo, menm avèk sa Nasyonzini deklare an 1948 sou dwa tout Kretyen vivan genyen sou latè beni. Se dwa yo pa janm kapab wete nan men pèp Ayisyen. » Mes souvenirs de 1973 étaient toujours vivaces mais je ne craignais plus de les confronter avec le présent: la dictature était tombée, et cette Constitution ouvrait les meilleures promesses. De plus, je l'ai très souvent constaté, visiter un pays dans un cadre touristique et y vivre, y travailler, sont deux choses différentes; je n'ai jamais compris certains de mes collègues qui, pour être sûrs de ne pas mal choisir, font, avant de signer leur engagement, un saut dans le pays que le Ministère leur propose. Je ne vais pas dire que je n'aime pas les voyages, on me croirait snob et on me reprocherait de reprendre l'idée célèbre de Claude Lévi-Strauss au début de Tristes Tropiques. Et pourtant ce ne sont pas les voyages que j'aime; je préfère, surtout, vivre ailleurs; tout, dans un voyage, même si on l'a préparé avec des livres et des conférences, reste superficiel; on n'a pas le temps de voir derrière les choses, de jauger ce qu'on entend; même si on décide d'être sérieux et de lire le plus large éventail de la presse possible, on n'arrive guère à douter toujours au bon endroit de la véracité de ce qu'on nous raconte. Vivre ailleurs, c'est bien autre chose; c'est même plus facile, dans un sens, à condition au moins qu'on s'implique un peu, qu'on fréquente les gens du pays et qu'on les écoute d'abord sans juger ni rien dire, sans plaquer sur leur histoire celle qu'on nous a imposée à l'école. Une lente imprégnation,

13

une re-formation quotidienne... gourmandise.

Une curiosité, comme une

C'est pourquoi, pour cette année scolaire 1988-1989, sans crainte, je dis oui au Ministère de la Coopération qui me propose le lycée Alexandre Dumas et j'arrive en Haïti avec ma fille Maïa qui avait alors douze ans. Et bien m'en prit; car si j'ai aimé tous mes postes, c'est bien celui-ci qui fut le plus humain, qui m'ouvrit le plus les yeux sur le monde tel qu'il va, qui ne cesse toujours en moi de multiplier ses échos. Cependant, il faut vite le constater: ni le pays, ni la capitale, Port-au-Prince, ne se sont régénérés comme par miracle avec l'exigence de démocratie et de changement qui porte la plus grande partie des Haïtiens. Jean-Claude Duvalier, Baby Doc, a fui depuis un peu plus de deux ans, mais nulle formule miraculeuse n'aide le pays à se relever ni à effacer l'énorme disparité qui existe entre ses classes sociales. Port-au-Prince, longue trâmée blanche de la mer à la montagne est des plus étonnantes, des plus paradoxales. Vous êtes au bas de la ville, près des berges où s'agglutinent les misères. Populeux, criard, bon enfant, étouffant, sordide, émouvant, révoltant, le bas de la ville. Vous êtes entre I'horreur et la pitié, dans le désespoir et le dégoût et vous ne savez plus comment avancer. Enjambez ce caniveau putride, cet égout jaillissant qui déjà forme une cascade et se perd entre les roues de superbes voitures hautes sur pneus. Le décor, depuis 1970, n'a pas changé. Ou plutôt, il a empiré, car la richesse s'est accrue chez les uns en même temps que la pauvreté chez les autres. Les Duvalier ont vidé les caisses, saigné le pays; j'allais le découvrir au fur et à mesure.

14

Une porte s'ouvre sur un trottoir-dortoir-reposoir, cour des Miracles, où femmes, vieillards, enfants, mutilés de toutes sortes, attendent une aumône; mais la porte est là, elle s'ouvre; vous êtes dans un magasin; s'il vend des boissons, il a toutes les marques de champagne dont vous pouvez rêver; s'il propose des œuvres d'art, vous avez l'éventail le plus prestigieux de la peinture haïtienne, et ce ne sont pas les croûtes que les pays proches s'amusent à copier; l'art haïtien, du Canada à l'Amérique du Sud, de la France au Japon, peut atteindre de grands prix; la peinture surtout mais aussi la sculpture sur bois, sur fer, sur pierre; cet Haïti-là est sublime. Vous respirez, vous reprenez souffle... Vous avez enjambé un caniveau putride, laissé la misère du monde à la porte et on vous propose tout un éventail de plaisirs... Et des vins. Et des lampes Tiffany. Et des meubles d'antiquaires, acajous lustrés aux formes arrondies. Et des pièces d'argenterie. Et des dollars en échange de vos gourdes*. Des gourdes en échange de vos dollars. Et des places d'avion pour toutes les directions du monde. Et des chambres d'hôtel raffmées si vous continuez d'ascensionner les pentes de Port-au-Prince et arrivez dans ses résidences, jardins tropicaux de l'éternel été. Ainsi, en Haïti, j'ai rencontré gens de toutes sortes; mais ce sera le coup d'Etat de septembre 1991 qui me les révélera vraiment. Pendant mes deux premières années scolaires, à travers mes élèves, surtout, j'ai appris leur pays.

*

La monnaiehaïtienne est la gourde qui se divise en kobs. Les deux mots

ont une étymologie espagnole. Kob, vient de cobre, cuivre; et la gourde, c'est le cobre gordo, la grosse monnaie.

15

Le lycée Alexandre Dumas - comme l'ensemble des lycées français de l'étranger - est géré pédagogiquement et financièrement par l' AEFE* ; nous payions des écolages pour nos enfants. La clientèle était donc particulière. Et d'autant plus ici que la France n'accordait pas de bourses; il est des pays plus chanceux. Le niveau intellectuel de mon public me surprit tout de suite; je crois que je n'ai jamais eu une telle concentration d'élèves brillants et cultivés; ils possédaient tous les cultures créole, française, parlaient l'anglais, l'espagnol et dominaient donc largement un grand nombre de sujets. Le travail, l'autodiscipline, la politesse rendaient les cours faciles et productifs. Ces angelots-là n'avaient-ils donc point de faille? Je fus d'abord si subjuguée que je ne la vis pas; il me sembla même que c'était à moi de les écouter pour découvrir ce qu'on m'avait caché; je pense à une anecdote particulière que j'ai envie de rappeler ici tant elle m'étonna. En Première et, pour la liste du Bac - avec d'autant plus de raison que nous étions en 1989, - je proposais des textes des grands écrivains philosophes du XVIIIèmesiècle; étudier Montesquieu et Voltaire dans leur lutte contre l'esclavage, prenait, dans ce coin du monde, un lustre particulier. J'en vins à parler de Bartholomé de las Casas. Avant d'enseigner en Haïti et après la Guadeloupe, j'avais vécu sept ans au Mexique. C'est dire combien j'avais admiré cet homme qui avait dénoncé la politique de l'Espagne, son pays, avait révélé ses fautes, et avait défendu les Indiens... Quand en face de moi, j'eus trente tribuns passionnés qui le vouaient aux gémonies parce qu'il était à l'origine de la Traite des esclaves africains vers le Nouveau Monde, j'eus l'impression qu'on m'assénait un coup sur la tête. Pour la première fois de ma vie
*

AEFE: Agence pour l'Enseignement du Français à l'Etranger.

16

peux même dire, maintenant que je suis à la retraite, que cela ne m'est arrivé que deux fois dans toute ma carrière je fus si ébranlée que je ne pus rester en classe, et au mépris de toutes les lois de sécurité des élèves dont j'ai toujours été très soucieuse, je suis sortie soudain, parce que j'étouffais et ne pouvais plus tenir. Il me suffit cependant pour me reprendre d'une courte promenade sous les beaux arbres d'Alexandre Dumas; c'était décembre, un mois que j'adore sous les Tropiques, les flamboyants et les jacarandas fleuris, l'air tiède, léger, les poinsettias, bouquets de flammes rouges, les oiseaux et les anolis en fête. Je revins en classe. Je n'avais jamais envisagé ce que mes élèves venaient de me jeter! J'essayais de discuter avec eux ; un tribunal étrange s'était mis en place; le cadre était vieux de quelque cinq cents ans, et l'accusé? Je cherchais encore à le défendre. - Il a eu pitié des Indiens, c'est tout; la Traite fut une conséquence perverse des marchands et des intérêts économiques; ce n'est pas l'évêque des Chiapas qui a enchaîné les Noirs. - Illes a désignés, me répondait-on. - Il ne s'imaginait pas ce qui allait advenir. Et êtes-vous même sûrs qu'il ait proposé les Noirs! Un homme de son envergure humaine, quelles preuves en avez-vous? Ils en avaient... Je n'étais plus de taille... Et si mes livres d'histoire, mon Mallet-Isaac* adoré, mes Lagarde et Michard si chéris, m'avaient menti là aussi? N'avais-je pas voulu voir? Par une sorte d'hypocrisie toujours vivace d'une bonne conscience européenne imbue d'elle-même et jamais lasse
* Noms des auteurs d'un livre d'histoire de mes 15 ans qui m'a donné une image laudative, mais que je rejette maintenant, de quelques faits et personnages, notamment pour l'époque de Napoléon Bonaparte.

- et je

17

d'essayer d'excuser toutes les perversités qu'elle a épandues? Pourtant, c'était une faille que j'avais cru pouvoir éviter! Mais je découvris la leur, aussi! Ce ne fut pas une revanche, je m'en serais bien passé: la plupart d'entre eux, malgré leur adolescence à laquelle on aime prêter des révoltes généreuses, des oppositions aux familles, foyers clos, la grande majorité d'entre eux, donc, avait des préjugés de classe sociale dominante d'un sectarisme que je croyais révolu. Il faut dire qu'en Haïti, le pays le plus pauvre de 1'hémisphère nord, comme se plaisent à le répéter nos statisticiens, la hiérarchie sociale est d'une grande brutalité. J'ai ainsi découvert l'oligarchie locale à travers certains de ses enfants. Très puissante, la haute classe, pour qui la notion de pays, de nation, de citoyenneté, est inexistante. Une classe sociale restreinte d'individus cultivés, polyglottes, d'une politesse mondaine exquise, pour qui la démocratie serait acceptable s'ils étaient les seuls à vivre dans le pays; ils préféraient la notion d'élite; ils se sentaient l'oligarchie. Jean-Bertrand Aristide, bientôt, les appellera des « patripoches » ; des porteparoles des U.S.A. osèrent même les nommer, un peu plus tard, « élite moralement répugnante », comme si ce n'était pas eux, en grande partie, qui les avaient façonnés... Souvent, on a pu le vérifier le long des siècles et partout dans le monde, les puissants d'un pays, par vanité, pour une multitude de sentiments égocentriques, ont amélioré leur environnement, l'ont embelli. Lutte de pouvoirs, certes, et outrecuidance; mais amélioration, tout de même. En Haïti, ce que je constatais alors c'est que la démarche était tout à fait différente. Quand on le peut, en Haïti, on achète de grosses voitures 4x4, «tête bel», dit-on là-bas, pour rouler vite en pleine ville dans les ornières et les égouts, plutôt que

18

d'arranger les rues. Il en va de même pour l'eau; importer des bouteilles d'eau Culligan des USA plutôt que travailler à désensabler le barrage de Peligre; et de même pour l'électricité; quand on est dans l'obscurité lors des nombreux « black out* », et qu'on entend chez son voisin le halètement de sa génératrice américaine, et qui lui donne, et à lui seul, l'électricité espérée par tous, il y a de quoi et haïr son voisin et sa génératrice. Quel fut mon étonnement de constater tout de suite le regret qu'avait cette classe pour les années Duvalier! Une sorte de nostalgie; la haute bourgeoisie a toujours pactisé avec le pouvoir; Duvalier assurait l'ordre que les gouvernements américains successifs appréciaient; et il les rassurait tellement dans leur chasse contre le Communisme qu'ils le gardèrent longtemps. Je ne veux cependant pas laisser entendre que tous mes élèves avaient des idées aussi sectaires; ici, peut-être plus qu'ailleurs les relations entre les êtres sont complexes; à essayer de les analyser, un étranger y perd souvent la tête. Mais ils étaient nombreux tout de même. Et beaucoup, aussi, moins haut placés dans l'échelle sociale, timorés ou par peur d'être assimilés au peuple, emboîtaient le pas. Mais il ne fallait pas, non plus, de ma part, jouer au donneur de leçons; c'est facile, quand on arrive de France; c'est facile, quand on est un passant privilégié; être professeur au lycée Alexandre Dumas, j'en étais bien consciente, c'est bénéficier d'un cocon douillet! TIme fallait donc trouver la bonne mesure; j'étais une invitée d'Haïti; c'eût été, cependant, selon moi, une sorte de lâcheté, et même une faute professionnelle, de ne pas vouloir, à travers la littérature et la vie quotidienne, dire à mes élèves ce que je pensais de mes découvertes.
*

Pannes électriques.

19

Or, en haut de la société, comme en haut des mornes dans ses résidences, il était bien évident que cette classe sociale regardait avec morgue ou indifférence le reste du pays. Elle n'entendait pas le partager, c'était évident; mais si elle était très puissante, elle était si peu nombreuse et le besoin de changement si grand... Celui qui y aspirait le plus, ce tout petit peuple qui grouillait dans les lacis des cités, des quartiers, des bidonvilles, des rues et des ruelles. Toujours en mouvement, à la recherche d'un travail, dans une activité incessante pour

trouver le kob * qui permet de subsister un jour encore.
De la plupart de mes élèves, je ne percevais pas de commisération pour ce peuple-là qui formait cependant quelque 80% de leur pays; on aurait dit qu'ils ne le voyaient pas ; ou plutôt ils ne voulaient pas le voir. Je choisis un jour le plus beau texte que La Bruyère ait écrit, une merveille d'exception au XVIIème siècle. Quand je prononçai: «fl y a une espèce de honte d'être heureux à la vue de certaines misères (u.) Je ne balance pas, je veux être peuple », une bonne partie des élèves vacilla; là, je tins bon; cette fois-ci j'étais sûre que j'avais raison, et je reçus la litanie de toutes les horreurs dont sont capables les pauvres gens pour ennuyer les riches et les empêcher d'être tout simplement et complètement satisfaits. Ah, ils faisaient bien d'avoir des vitres fumées à leurs somptueuses voitures pour traverser la populace ** ; en fait, elle leur renvoyait une image du passé~
* Rappel: La monnaie haïtienne est la gourde qui se divise en kobs. Les deux mots ont une étymologie espagnole. Kob, vient de cobre, cuivre; et la gourde, c'est le cobre gordo, la grosse monnaie. ** C'est le mot employé en Haïti, pour peuple; quand j'ai mentionné sa connotation péjorative, beaucoup de mes élèves en ont été surpris.

20

des cales qui s'ouvrent avec leurs flots de misères sous le
fouet; ils ne supportaient pas le miroir; ils en étaient à ne plus sortir que dans des clubs ou des plages privés, à ne plus marcher que dans quelques rues distraites à l'agitation des foules. Oui, c'est leur absence de compassion que je reprochais le plus à ces quelques jeunes gens. L'immense majorité des Haïtiens est d'une pauvreté que les images-coups de poing de toutes les chaînes de télévision ont toujours bien rendu. Il est très facile, dans ce pays, de réaliser ce genre de photos; on y devient vite voyeur; et, comme on a l'impression d'être sur une autre planète, à l'abri derrière son viseur, on cure, jusqu'aux os, la misère humaine. Moi-même, je me souviens d'avoir été comme droguée, à l'affût; un jour notamment où une amie m'avait invitée, à la fm de l'année 1989, sur le terrain de golf de l'avenue John Brown. Je ne m'attendais pas que si près d'un lieu symbolique du luxe et du farniente heureux, on pût être si près aussi d'un petit bidonville qui s'était développé en contrebas. Je dominais un semblant de courette envahie d'enfants et d'immondices... Alternant zoom et grand-angle, dans une espèce d'euphorie lugubre, j'entendais le déclic de mon appareil; quelque temps après, j'ai retrouvé cette sorte de folie, démultipliée, à Cité-Soleil, un des quartiers les plus abandonnés de la capitale de Port-au-Prince. J'étais devenue comme tous les journalistes; je veux dire les mauvais; les plus nombreux; ceux que leurs journaux amènent à devenir mauvais dans une course au spectaculaire et au sordide. Il est peut- être utile qu'on voie ce qu'est la misère. Mais seulement si on veut qu'elle disparaisse. Et il semblait à cette époque, que des forces étaient partout à la recherche de cette mutation. Même si la peur

21

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin