ITINERAIRE D'UN SOCIOLOGUE AU TRAVAIL

De
Publié par

Souvent le sociologue est plus habitué à livrer les résultats d'une analyse plutôt qu'une analyse sur les façons de raisonner et les moyens pour parvenir à des résultats. Dans cet ouvrage, l'auteur décrit un itinéraire singulier où les rencontres, la curiosité semblent guider son chemin plutôt qu'un programme décidé à l'avance. Ce travail de reconstruction d'itinéraire s'organise autour de : la nature de l'entreprise et sa place dans la société, la signification de l'autonomie en gestion et les rapports complexes entre savoir et action.
Publié le : mercredi 1 janvier 2003
Lecture(s) : 121
EAN13 : 9782296308589
Nombre de pages : 153
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

ITINERAIRE D'UN SOCIOLOGUE AU TRAVAIL

Collection Logiques de Gestion dirigée par Michel Berry et Jacques Girin

Déjà parus

BONARELLI P., La réflexion est-elle rentable? De la décision en univers turbulent, 1994. HéMIDY L., La gestion, l'informatique et les champs. L'ordinateur à la ferme, 1994. GUIGO D., Ethnologie des hommes des usines et des bureaux, 1994. BOUILLOUD J.-P et Lecuyer B.-P. (eds), L'invention de la gestion, 1994. CHARUE-DUBOC F. (ed.), Des savoirs en action. Contributions de la recherche en action, 1995. GIROD-SEVILLE M., La mémoire des organisations, 1996. BUTTÉ-GÉRARDIN Isabelle, L'économie des services de proximité aux personnes, 1999. AUTISSIER D. et WACHEUX F. (dir.), Structuration et management des organisations,2oo0. LÉVY Emmanuelle (coord.), Vous avez dit« Public» ?,2001. BALLE Michael, Les modèles mentaux Sociologie Cognitive de l'Entreprise,2001. DUMEZ Hervé, Management de ['innovation, management de la connaissance, 2001.

Jean-Michel

SAUSSOIS

ITINERAIRE D'UN SOCIOLOGUE AU TRAVAIL

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

<9L'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3630-0

A la mémoire de ma mère

Introduction

Le présent livre est issu d'un exercice académique(l). Cet exercice est à recommander pour ceux qui, après de longues années de labeur universitaire, souhaiteraient regarder dans un rétroviseur imaginaire leur" production", voir ce qu'il y a "derrière" cette remarque de Pierre Bourdieu dans Homo Acadernims «fairesanssaroir :
ce quE l'on fait, cest se dmmer unechanœ de dicouvrir ce quE l'on ne sawit pas.
»

Cet exercice de réflexion sur ses propres travaux de recherche ne relève ni d'un masochisme caché ni d'une complaisance à s'afficher mais finalement d'une saine hygiène méthodologique, celle de se mettre dans la posture d'essayer de comprendre ce que l'on a produit, de traquer les présupposés, ces fameux biais que l'on , . "em b arque " a son msu. Montrer comment "les plats se fabriquent" et faire entrer le lecteur dans la cuisine méthodologique, voilà l'objectif de ce livre. Le sociologue C.W. Mills observait, il y a bien longtemps, que l'objectivité
du sociolutJœ réclam£ en effet qu'il s'efforce à taus les instants de prerdre conscience de ce qu'il jette dans l'entreprÎ$e.

Cette démarche relève un peu du regardéloigni emprunt au théâtre japonais nô pour évoquer le travail de distance que l'acteur doit faire sur lui-même ou plutôt relève du travail de distanciation que Brecht demandait à ses acteurs.
(l) Diplôme d'habilitation à diriger des recherches en sociologie.

10

Itinéraire d'un sociologue

au travail

Le fondateur du théâtre nô attendait en effet de l'acteur qu'il se regarde lui-même comme les spectateurs le regardent. L'injonction n'est pas si facile. Brecht, lui, demandait à ses acteurs de construire un espace critique entre eux-mêmes et le jeu, pour ne pas tomber dans le piège de la fusion entre l'acteur et son rôle. TIleur demandait non pas d'incarner des personnages 111t1is lesmmtrer aux spectateurspour éviter de que ces derniers tombent dans le piège classique de ceux qui pleurent avec ceux qui pleurent et qui rient avec ceux qui rient. Le souci de Brecht était plutôt de faire en sorte que le spectateur rie avec celui qui pleure et pleure avec celui qui rie. TI fallait éviter cette catharsis du spectateur prêt à tout" gober". TI parlera de VeifremdungsejJektpour souligner ce travail de distanciation. L'acteur brechtien n'incarne pas la méchanceté, il doit seulement montrer aux spectateurs les mécanismes de la méchanceté. C'est un peu en repensant à cet « effet V » que je me suis livré à ce travail devant mes collègues(2), moment d'anxiété quand il s'agit de "feuilleter" les pages de sa production passée sans pour autant succomber à la nostalgie attendrissante; mais aussi, et surtout, moment intense de curiosité quant à l'effet de carmaissanœà attendre

d'un tel travail de réJkxivitÉ.
Le lecteur est amené à traverser une trentaine d'années de vie d'un praticien/chercheur. Ce titre n'est pas le fait du hasard ; c'est le titre d'une petite annonce parue dans le journal Le Monde sous la rubrique « offres d'emploi ». Le lecteur est invité à lire un itinéraire" reconstruit" (premier chapitre), puis à saisir les conditions de production d'un travail intellectuel (deuxième chapitre) et, enfin, il s'agira de profiter du "travail du temps" pour comprendre comment des analyses sociologiques sont reçues (troisième chapitre). Une avant-dernière remarque, celle concernant le maniement du "je" qui sembler trop généreux tout le long du texte. Infliger au lecteur ce retour sur sa propre production peut paraître impudique pour certains, voire narcissique pour d'autres. Ce travail de reconstruction ne peut se faire cependant qu'à la première personne.
(2)réunis par Pierre Dubois, Norbert Alter, Dominique Desjeux, Eugène Enriquez, Patrick Gibert, Armand Hatchuel, Dominique Monjardet, Christine Musselin. TI va sans dire que mes collègues, qui ont su prendre du temps et se prêter à l'exercice, ne sont nullement" embarqués" dans ce livre.

Introduction

Il

Si le "on" pose déj à de redoutables questions en sociologie par sa capacité à assurer une vérité gravée dans le marbre, ici, le "on" n'a guère de sens dans cette aventure, forcément personnelle. TI ne s'agit pas pour autant de tomber dans le piège d'une autobiographie telle que celle décrite par Pierre Bourdieu dans ses Méditations pascaliermes: «Je n'ai pas l'intention de livrer des souœnirs dits
persormels qui fmment la toik de fond grisâtre des autobiagraphies uniœrsitaires, rencontres émerœilMes cmr des maîtres éminents, choix intellectuels entrelacés aut' des choix de camère ».

Si la reconstruction de son itinéraire appelle nécessairement le "je", cet emploi est aussi affaire de méthode. Dans l'expérience ANVIE, expérience de trois ans "résumée", ici, en quelques pages, il s'agit d'un je ténwin; je ne trouve pas d'autre figure de style que l'usage du "je" pour témoigner de cette expérience. Enfin une dernière remarque, en annexes figurent deux

articles publiés il y a presque trente ans ; l'un dans la revue Socinlagi£du
Trtm:lil,l'autre, dans un livre qui rassemble les communications d'un colloque devenu par la suite, dans la communauté des sociologues du

travail, « le colloquede Dourdan".
Ces articles doivent être considérés soit comme des données, soit comme des informations; comme données, ce sont des traces, des empreintes fossiles qui sont" datables" ; comme informations, ce sont des perceptions qui peuvent modifier la représentation que le lecteur Geune) peut avoir d'une époque.

CHAPITRE 1

Itineraire

Parler d'itinérairerenvoie implicitement à ces discours de personnes bien déterminées qui, très tôt, vous expliquent qu'elles ont un objectif, celui de concrétiser une vocation naissante et se fixent d'emblée le chemin à suivre pour y parvenir. On se trouve bien là face à une logique d'itinéraire: en quelque sorte "le fil rouge est déjà , 1" a.
L'itinéraire, ici, est en fait une rationalisation ex post; mais en faisant ce travail de reconstruction, on se trouve pris encore dans une stratégie paradoxale: reconstruire un itinéraire pour dire en conclusion qu'il n'yen a pas. Une façon de sortir de l'impasse est d'en appeler à la sagesse du poète Antonio Machado, lorsqu'il nous dit :
Caminttnte, Caminttnte, son tus huellas el caminD y nada mas ; rw hay camino,

Se hace camino al andar. Al andar se hC1£e camino. Y a rwlœr la vista atràs, el Se w la senda que nunca se ha de wlœr a pisar.

La traduction" libre" serait:
Marcheur, ce sont tes traces ce chemin et rien de plus;

14
Marcheur il n

Itinéraire d'un sociologue

au travail

y a pas

de chemin, lE chemin se construit en marchant
nauœt1U

En marchant

sefait le chemin. en amère, on wit le sentiEr qtœ l'an ne pourra

Et à wuloir regarder de
plus jamais fouler.

Pour ce travail de reconstruction d'itinéraire, force est de reconnaître "l'absence d'autoroute" déjà tracée par une institution de recherche mais plutôt l'existence de routes secondaires et chemins VIClllaux. Ce travail doit certes intégrer le temps, en évoquant le vieillissement biologique mais aussi le "vieillissement social" qui ne se fait pas n'importe comment ni n'importe où. Différent du vieillissement biologique, le vieillissement se fait sur un terrain, ou plutôt sur des « champs », mot à comprendre, ici, dans son acception pastorale et non en référence directe au concept pilier chez Bourdieu qui est le concept de chctmpau sens de champ de forces physiques, domaine des forces et contre-forces qui ont une actIon structurante. Dans ses travaux sur l'innovation, Dominique Desjeux(l) utilise la métaphore de l'itinéraire pour montrer comment une diffusion technique chemine dans le temps, s'appuyant en cela sur son expérience d'enseignant dans une école d'agriculture: «J'ai eu
souœnt à obserœr des itinéraires tulmiques dans k dmzainE agrimle : p;iparation du sol, semis, traitement, arrosage,.fumure, maturité, stockage, usage, rœnte; l'itinéraire permet de mieux faire ressortir en quoi une décision ou la diffùsion
d'une innmtttion est un processus dans le temps ».

Si l'on reprend cette démarche heuristique féconde pour traquer l'innovation sur le plan de la reconstruction de son propre itinéraire, il est tentant et risqué de trouver lEséquiu:1kntsdes périodes

de « préparation du sol» des périodes de « fumure» ou des périodes
de « vente» dans des champs très différents. Plutôt que de chctmps,il faudrait d'ailleurs parler de parcelles, englobées dans des champs plus vastes, que je ne "voyais pas" et que j'ai appris à voir en franchissant des bordures savamment bornées:

un département englobé dans un cabinet de consultant « de culture
française» où il fallait ensemenœr des graines sociologiques sur un

terrain aride, la parcelle « option management public» englobée dans
D., 2002. «L'innovation entre acteur, structure et situation », in Les logiquesde IJi:rmGu11im, la direction de Norbert Alter, La Découverte, Paris. sous (1) DE5JEUX

Itinéraire

15

le champ" spécifiquement français" de la grande école qui se doit de praiuire des futurs dirigeants qu'il faut faire" maturer", une toute petite parcelle complètement à défricher, l'ANVIE, qu'il fallait lalxJureret fumer dans un champ déjà très cultivé selon des techniques disciplinaires différentes, sélectionnées par le département des sciences de l'homme et de la société du CNRS. Cette métaphore agricole du «champ» ne doit pas faire disparaître pour autant les paysans du paysage. Le travail de mémoire sélectionne des rencontres avec des personnes qui sont aussi des auteurs ayant chacun une place et une production intellectuelle dans des champs dont la caractéristique est de ne pas se recouper; c'est d'ailleurs ce constat de non-recoupement qui me fera occuper une position de « marginalsécant» pour reprendre un concept de la sociologie des organisations développé par Henri Jamous. Trois rencontres fécondes avec Jacques Mélèse, Yves Barel et Alfred Chandler et une "occasion", celle de devenir" entrepreneur public" peuvent "borner" ce passage entre différents champs. Ces trois rencontres se sont faites à des périodes différentes: période de praticien avec Jacques Mélèse où, après avoir éprouvé comme étudiant la fin d'un modèle d'enseignement de la gestion, je prends pied sur le marché du travail comme salarié dans un cabinet de consultant; période de chercheur avec Yves Barel, où je découvre peu à peu le plaisir de laisser aller mon intuition sans répondre à une commande; période d'enseignant en gestion avec Alfred Chandler où, lors de ma première période sabbatique aux Etats-Unis, je "découvre l'Amérique" avec l'image que j'en avais dans la tête. Enfin, période entrepreneuriale où je constate, un peu comme un chirurgien dans un hôpital universitaire qui opère le matin et enseigne l'aprèsmidi, que l'on peut, pendant trois ans, simultttnémnt enseigner la gestion et gérer une agence nationale. Ce sont ces rencontres qui ont participé à la construction du chemin; ces rencontres déstabilisent, font douter, font reculer, avancer; ce sont aussi des rencontres avec des auteurs dont vous reconnaissez les travaux et qui vous reconnaissent en retour même si vous êtes un "étranger" arrivant sur leur champ; c'est finalement cette dynamique de reconnaissance croisée qui permet la construction de sa propre identité professionnelle.

16

Itinéraire d'un sociologue

au travail

Face à l'épuisement de deux modèles: HEC et la Cegos
Ma découverte de la sociologie remonte au moment où je suis étudiant à HEC; à cette époque, 1964, HEC vient de quitter les locaux de l'avenue Malesherbes pour un tout nouveau campus àJouyen -Josas, village à côté de Versailles. En pleine nature, le campus est construit et pensé «à l'américaine» : des salles de cours sont construites pour des petits groupes et favoriser ainsi la discussion, des bureaux sont prévus pour fixer un corps professoral permanent, ainsi que des résidences étudiantes et un équipement sportif exceptionnel. La justification de ce campus de 110 hectares consistait à dire qu'après la signature du Traité de Rome et l'ouverture des frontières économiques, la mise en place du modèle « business school» devenait

la réponse obligée face au « défi américain ». TIfaut alors comprendre
le déménagement dHEC à Jouy-en-Josas comme une réponse stratégique de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Paris consistant à engager la bataille sur le front de l'enseignement de la gestion. Marquage symbolique fort, le campus sera inauguré le 9 juillet 1967 par le Général de Gaulle qui, s'inquiétant auprès des invités des problèmes d'éloignement de Jouy-en-Josas qu'allaient connaltre les étudiants, ajoute, non sans humour, que «qw:md an a passé k petit Clamart k plus dur estfait ». Le thème du « défi américain» latent avant la guerre devient explicite à partir du plan Marshall; c'est peut-être Jacques Tati, dans son film« Jour de Fête », qui a su le mieux rœttre en scèrœle miracle de la productivité. On se souvient tous du brave facteur de campagne qui va voir sur la place du village un film à la gloire de lUS Postal. Les performances de productivité des postiers américains sont magnifiées: on y voit des machines automatiques à timbrer dans des centres de tri immenses, on voit des avions qui décollent jour et nuit remplis de sacs de lettres; de ce cinéma de fortune, le facteur gaulois en ressort furieux, désireux d'en découdre: il veut répondre à sa manière au défi américain; mais comment peut-il combattre avec son vélo trop lourd qu'il accroche au cul d'une charrette pour aller plus vite?

Bien sûr la débrouillardise et le génie gaulois sont là pour sauver la face et défier les postiers américains mais le spectateur de

Itinéraire

17

l'époque pressent bien que l'exception française ne suffira plus et que les Gaulois seront vaincus, tôt ou tard, par l'organisation scientifique du travail qui venait de s'introduire jusque dans les services publics. La France agricole, "résumée" par le sympathique et distrait facteur du village, découvrait, avec effroi et intérêt, l'extension du terrain gagné par l'organisation taylorienne du travail et doutait quant à la capacité gauloise de contenir ce raz-de-marée de la modernisation allant atteindre la manière de faire et de penser. La modernisation, comme le faisait remarquer Jean Monnet, est avant tout un état d'esprit et la mécanisation devait inévitablement pénétrer les campagnes. Etienne Hirsh, ancien dirigeant d'une entreprise chimique, présent à Londres auprès du général de Gaulle puis rejoignant Monnet au Commissariat Général au Plan, aimait dire qu' «un agriadteurderrièreun tradeur nEpenseraplus jamais ccmrœ un
agriadteur derrière un cheu:d ».

TIne s'agit plus de dénoncer lEretardfrançais par la dérision ou par appel au patriotisme comme avait su le faire, en son temps, dans les années trente, un polytechnicien comme Ernest Mercier. Dans ses cahiers pour le redressement français, il avait essayé d'entraîner tant bien que mal des industriels dans sa bataille d'idées. L'idée que l'Amérique détenait les clefs du progrès était difficile à entendre parmi ces industriels français dirigeant des petites entreprises et qui ne voyaient rien de bon dans l'accélération des fusions ou dans la professionnalisation des cadres. Dans cette période d'après-guerre, faire comprendre aux entreprises les risques encourus à manquer le virage de la modernité devient l'objet de ces nombreuses commissions du plan où fonctionnaires, syndicalistes et industriels s'initiaient à la "chose industrielle". Ce virage demande aux cadres des grandes entreprises de s'approprier les nouvelles techniques de management. Le management doit alors s'enseigner en s'inspirant du modèle des Business School américaines. Après l'Insead, directement décalquée des programmes du :MEA de la Harvard Business School et installée à Fontainebleau en 1947, c'est au tour de HEC de se transformer en profondeur. HEC vit la fin d'une époque, celle d'un enseignement dispensé par des universitaires prestigieux en droit et en économie et par des praticiens des affaires.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.