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J'ai connu l'école primaire supérieure

De
166 pages
Après J'ai connu le Moyen-Age, Récit de vie : enfance, voici la suite. William Grossin est maintenant adolescent. Son père est mort suite aux dégâts causés par l'hypérite, gaz auquel il a été confronté pendant la guerre. Le jeune garçon a été élevé par ses grands-parents et il est aujourd'hui "admis" en première année à l'Ecole primaire supérieure d'Onzain grâce à son succès aux "Bourses". Cet ouvrage est publié à titre posthume.
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J'AI CONNU L'ÉCOLE PRIMAIRE SUPÉRIEURE
Récit de vie: adolescence

Graveurs de mémoire

Dernières parutions

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William Grossin

J'AI CONNU
L'ÉCOLE PRIMAIRE SUPÉRIEURE
Récit de vie. adolescence

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique ~75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie Espace Fac..des L'Harmattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa Pol. et Adm. ;

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALlE

KIN XI

1053 Budapest

de Kinshasa

- RDC

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

Du même auteur
OUVRAGES DE CARACTERE SCIENTIFIQUE L'enjeu de l'automation (avec Claude Vincent), Ed. sociales, Paris, 1958 (épuisé), Trad. polonaise 1958, russe 1959. L'automatisation. Des calculatrices aux usines sans ouvriers, Ed. du Cap, colI. « Diagrammes », Monaco, 1960, (épuisé). Le travail et le temps, Ed. Anthropos, Paris, 1969 (épuisé). Traduction espagnole, 1974. Les temps de la vie quotidienne, Mouton, Paris-La Haye, 1974, Distributeur De Gruyter, Berlin. Des résignés aux gagnants. 40 cahiers de doléances sur le temps, Presses Universitaires de Nancy, 1981. La création de l'inspection du travail. La condition ouvrière d'après les débats parlementaires de 1881 à 1892, L'Harmattan, Paris, 1992. Pour une science des temps. Introduction Octarès, Toulouse, 1996. OUVRAGES LITTERAIRES Pelliculture américaine, sous le pseudonyme de François Mariot, Poèmes satiriques à propos des Westerns, Presses universitaires de Nancy 1991. Un secret d'État major, Roman, Le temps des cerises, 2000. Square Rock, Roman, Le temps des cerises, 2002 . J'ai connu le Moyen Âge. Récit de vie: enfance, L'harmattan, 2004. A PARAÎTRE -La guerre au Miroutchistan -Deux barbus dont un faux frère (SOUS PRESSE)
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr
@ L'Harmattan, 2006 ISBN: 2..296..00206..4 EAN : 9782296002067

à l'écologie temporelle,

Chapitre 1
L'inclusion
Un vitrail de losanges colorés clôt le porche d'entrée, côté cour. Jour d'église. Sur l'un des murs une plaque de marbre portant les noms des morts pour la patrie, anciens élèves de l'école. Elle me renvoie au souvenir de mon père. Louis Grossin. Louis Auguste! Quelle dérision. Pas de lettres dorées pour sa mémoire. Il n'est pas mort au champ d'horreurs, lui, mais les poumons rongés lentement par l'hypérite. Par le gaz moutarde comme on l'a nommé. Relégué dans le pavillon des irrécupérables d'un hôpital de Paris. Ancien élève de nulle part. Anonyme. Pas rajouté sur la liste du monument de sa commune non plus. Décédé clandestin. Absent des cérémonies de commémoration. Je le constate sans m'insurger. Le patriotisme ne m'étouffe pas. Le sang qui crie vengeance non plus. La nation m'a reconnu son pupille. Me délègue une pension. Elle tombe dans l'escarcelle de mes grands-parents. Ils en ont besoin. J'ai vécu à leur charge. Je ne rembourserai pas le soin qu'ils ont pris de moi en travaillant pour eux jusqu'à vingt ans. Comme mes oncles. Selon l'usage. Je pousse la porte. Elle s'ouvre sur la cour de l'école. Je l'interroge du regard. Où dénicher le bureau du directeur? "S'adresser à la direction" mentionne la lettre d'admission. Me voici "admis" en première année. Elève à l'Ecole primaire supérieure d'Onzain. Content, sinon fier. L'établissement accueille n'importe quel enfant, frais de pension payés. Cas de familles à l'aise. Pas le mien. Je ne pénètre en ce lieu qu'après mon succès aux Bourses. Trop chanceux pour récriminer contre les privilèges de l'argent. Assez limités, ici.

Les gens vraiment riches, les notables, envoient leurs fils au lycée. Ou dans des établissements de renom. A Saint Charles! De là, sachant le latin, que les programmes, ici, ne prévoient pas, vers les professions protégées. Ainsi deviennent-ils notaires, médecins, avocats, magistrats, administrateurs, pharmaciens, architectes, vétérinaires, financiers ou généraux, de père en fils. Comme dans ma famille, maréchaux-ferrants. Nous autres, boursiers, inaugurons la fin du Moyen Âge. Quelques jeunes têtes conquièrent l'avantage de l'instruction. Un écrémage du mérite. L'échec renvoie le candidat à son destin prolétarien. J'ai de la veine! La veine que mon père soit mort au service de la nation. Ce que l'oncle Bernard m'a dit! Tout sec! En rebattant les socs. Le coeur n'a cessé de m'en saigner. A ma droite, une cour encadrée de quatre trottoirs. Trapézoïde. Deux tilleuls énormes devant une grille de jardin. Puis des alignements de portes vitrées. De fenêtres. Les classes. Là-bas, en coin, une petite file d'attente. La direction. Je prends mon temps. Cette séparation un peu sèche... Non, je n'ai pas de chagrin. A moi de me débrouiller. Je m'assieds. Cul sur les pavés. Dos au mur. Mon baluchon entre les pattes. Quoi, j'ai douze ans. Ou presque. A cet âgelà, on n'a besoin de personne. Pas de valise pour trimballer mon bagage. Le papier journal qui enveloppe mes affaires pèle aux coins du paquet. Pendouille. Une ficelle en croix. Jamais vu de valises chez ma grand-mère. Des sacs. Des musettes. Des paniers d'osier à rabats. Le bureau du Directeur, au bout de la diagonale. Je traverserai, mon ballot de linge à deux mains devant les genoux. Pourvu qu'elle ne pète pas, la corde. Des liures de gerbes en sisal, nouées bout à bout. Récupérées de la mOIsson.
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Pas triste, mais gêné. Embarrassé. Non, je ne franchirai pas l'espace par le travers. Je suivrai les trottoirs. Mon grandpère m'a planqué là, comme un enfant trouvé à la porte d'un hôpital. Abandonné, tel Rémi, le gamin adopté par la mère Barberin. Mon alter ego. Ma référence. Mon faux nom. Le compagnon livresque. Elle lui laissa croire qu'il était son fils jusqu'à l'âge de huit ans. Je n'aime pas trop ça. A l'inverse, j'ai grandi sans illusion. Je préfère. Il m'a largué, mon grand-père. "La v'là ton école supérieure". Il n'a pas voulu voir le Directeur. Il n'aurait pas su se comporter. Reparti amer. Je lui échappe. Je ne deviendrai pas maréchal-ferrant. Il envisageait mon avenir ainsi. Comme pour ses enfants. Son projet se réduit en poussière. Il m'a débarqué. Puisque je l'ai voulu. Puisque mon instituteur l'a voulu. Celui-là, il l'a bien baratiné. Il m'a poussé. J'ai réussi au concours des Bourses, grâce à lui. "Cela ne vous coûtera rien". Et puis: "Il pourra devenir instituteur". Pas convaincu, mon grand-père. Un maître d'école qui sortirait de la boutique d'un maréchal-ferrant? Autant lui faire prendre des vessies pour des lanternes. Le monde à l'envers. Nous autres, notre existence, elle se passe derrière le billot de l'enclume. Le cul des chevaux. Ce qui vaut mieux que la bouse de vache. La charrue. L'écurie des fermes. J'y ai dormi. Je connais ça. Un bon métier, voilà ce qu'il me destinait. "Le jour où tu prends une boutique, t'es un homme. T'as pas de patron. T'as le pain assuré". Tant pis s'il est rassis. Je me suis assis sur ma capote neuve. Mon habitude des vêtements de salopiaud. Les boutons d'or cousus comme des grelots. Elle m'a dit, ma grand-mère, faudrait les recoudre solide. Moi, je veux bien. Je ne suis pas manchot! Me manque une aiguille. Du fil. Personne à qui demander ça. Pour l'heure, je m'accorde un répit. Je constate ma métamorphose. On ne sort pas de son cocon si vite. Les ailes mal dépliées. Admis comme élève de première année. Maître 7

d'école, je n'y crois pas non plus. C'est loin. Le principal: j'échappe à la forge. A l'étable. Aux tenailles. Aux fourches. A la résonance de la bigorne. Bing! Bing! Aux journées perdues. Je pourrai lire. Lire à longueur de journée. Me réfugier dans l'imaginaire des livres. Des montagnes de livres. Des chaînes de montagnes. Le clic de la gâche. Sec. Il tinte encore. La coupure. Adieu poussières, escarbilles et crottin. Odeurs de corne brûlée. Ferrailles. Chez mon autre grand-père, à Tavers, je serais devenu vigneron. Métier voué à la disparition (comme celui de maréchal-ferrant) dans cette région. Elle n'a guère produit que de la piquette. Instituteur? L'école ne prépare guère qu'au concours d'entrée à l'Ecole normale primaire du département. Une voie élective. Les recalés se casent aux PTT. Deviennent comptables dans des bureaux. On verra bien. L'important: j'ai devant moi une immense année, derrière laquelle se profilent deux ou trois autres. Au moins trois. Je reviendrai à Maves pour les vacances. Celles de Noël. Dans trois mois. J'ai cent sous dans ma poche pour payer le train. Une dizaine de jours pendant lesquels je retrouverai la forge. Le soufflet. Les étaux. Les limes. Et le besoin qu'on aura de moi: "Fais ci ! Fais ça !". Dix jours à subir. Après quoi, "ils" me redonneront l'argent du train pour revenir à mon école. L'aller et le retour. Dix francs. Deux socs à rebattre. Mon paquet, je le tiens derrière mon dos. Les bras à la retourne. Je le cache, quoi. A la porte du bureau, je me place au bout de la file des nouveaux. Flanqués de leur mère. Un père, par-ci par-là, qui fume. Gratte du bout du pied, comme parfois nos chevaux, en pince. Qu'est-ce qu'il fout là, le Pater. Il s'emmerde. Ils ont une capote comme la mienne, leurs gosses. Une casquette à visière en carton bouilli avec une abeille en fronton. Genre musicien d'un chef-lieu de canton. 8

La même que la mienne. Je ne pensais pas que j'avais l'air
aUSSI con.

Deux qui sortent. Deux ou trois qui rentrent. J'avance d'un cran. Les mères et leurs mômes s'en vont vers les dortoirs. Survient le moment de la première séparation. Pathétique. Elles s'accroupissent à hauteur des yeux de leur gosse. Les assèchent d'un mouchoir de linon bordé de dentelle. Elles se tamponnent le chiffon, furtivement, sur les joues. Elles pleurent aussi. Tiens! Ressassent: "Couvre-toi bien. Et prends pas froid. Et envoie-nous un mot". Et je t'embrasse. Et je te rembrasse. Pauvre mioche qui n'aura pas sa mère pour border son lit, ce soir. Un dernier baiser, vecteur de rêve, dans le sommeil outragé. Va, mon chéri, et sois bien sage. Il chialera, la tête sous les couvertures. Moi, j'aurai les yeux secs. Je me sens autrement fortiche. Ce qui m'évacue des restes de révolte sur mon sort. Ma mère? Je ne l'ai jamais connue. Je veux dire que je n'en conserve aucune image. Il faudrait que je me la reconstruise avec celle des autres. Elles doivent les percher encore sur leurs genoux de temps en temps, leurs gros bébés. Bras autour du cou. Je n'ai pas connu les tendresses. Je dirais ces niaiseries, si je n'en avais pas le regret. Si j'aime un jour quelqu'un... Je crois que j'aimerai. J'en ai envie. Alors ce sera une passion. Parmi ces couples qui stationnent je figure en exception. En solitaire. Pas de quoi crâner. Qu'est-ce qu'ils pensent en me regardant? Oh ! et puis je m'en fiche. Un orphelin, vous n'avez jamais vu? Oui, j'aimerai à la folie. Une revanche. Tout d'un bloc. A mon tour, je grimpe les trois marches du perron. Je pousse la porte. Devrais-je dire: "Bonjour Monsieur le directeur?" Casquette en main. Menton sur le col de ma capote. Épaules raides. Ebahissement: pas de directeur! Bureau vide au fond de la pièce. Une femme, le nez dans des dossiers, derrière une table latérale. Hep! par ici. 9

"Vous êtes seul ?" Je regarde à droite, à gauche. Elle s'adresse à moi. Aucun doute. Pour la première fois de ma vie j'entends qu'on me dit "vous". A moi, William Grossin. Comme à une grande personne. Une grande personne respectable, bien entendu. Qu'est-ce que je balbutie. Oui Madame... Euh? Madame quoi? Madame qui? Moi, mon paquet de linge. Une femme très chic. Les cheveux tirés, tressés, enroulés, deux macarons sur les oreilles. Un nez proéminent séparant des yeux perdus, petites mares grises, au fond des orbites. Sourcils fournis. Un front plat. Le menton pointu. Drôle de visage. La peau d'une teinte uniforme. Un peu jaune. Elle se fait de la bile? Elle est maigre. Ossue même. Pas maternelle pour un sou. Bien habillée. Comme une dame. Jamais vu sa pareille. Ni dans ma nature, ni dans mes gravures. Une robe marron. Une chaînette d'or au cou. Avec médaillon. Je la range dans la catégorie des vieilles filles de luxe. Ou alors, veuve de guerre. Il y en a tant. Alors, une victime. Comme moi Ses mains sans muscles farfouillent dans une écritoire. "Votre nom? - William. - William... Ah ! William. William comment?

- Grossin."
Fouine dans son registre. Trouve l'inscription. Situation de famille. Boursier. Un pauvre. Favorisé. Merci à la République. "Vous vous habituerez" me dit-elle. Voix grave. Pour dire quelque chose d'aimable. De temporisant. Pas de sourire pourtant. Si fait. Mince comme les mâchoires d'une pince. A peine visible. Je lui surprends une crispation. Du coin de l'œil gauche à la commissure d'une lèvre. Un tic. Elle fait ce qu'elle peut pour le cacher, la dame. Main sur la joue. Je suis fâché de l'avoir vu. Kif kif les infirmes. Vous zieutez leur patte qui godille, ça les insulte. Ou les trop gros. Les trop 10

petits. Le malheur de ne pas être fait comme tout le monde. Je regarde le bureau du fond. "Il sera là demain. N'a pas pu, aujourd'hui." Mais... Rien ne presse. Un Directeur... J'aime mieux que ce soit vous, madame. Déçu pourtant. J'avais programmé un Directeur. Un grand bonhomme avec une barbiche. Je me tiens sur un pied. Sur l'autre... Niais. "Vous trouverez votre nom à la tête de votre lit dans le dortoir du deuxième étage. Un écriteau. Il y a un couvre-lit à régler. Un dessus de lit rose à franges. Le même pour tous. C'est plus joli. Vous n'avez pas d'argent? - Non, Madame..." Elle me juge sur la mine. Cela se voit que je suis sans le sou. Elle coche mon entrée sur un cahier. Porte le poids de ma dette sur un autre. Tient son porte-plume entre l'index et le majeur. Ce que notre instituteur interdisait. Avise mon paquet. "Votre trousseau... Il fallait le laisser à la lingerie. Le guichet dans l'entrée. Vous ne l'avez pas vu? Vous y retournez. Demain, vous pourrez vous procurer les fournitures scolaires. Votre tuteur paiera par correspondance... Tout ensemble. Tout ira bien. Vous montez par l'escalier de la tour. Au bout du trottoir à gauche. Faites votre lit. Vous verrez, tout ira bien". Passe un courant de sympathie entre nous. Un instant d'irrésolution. Mais non, elle ne va pas se lever. Metttre la main sur mon épaule. J'ai le sentiment que je suis devenu trop grand, désormais, pour la gentillesse. Ou la commisération. Je connais le mot. Je ne l'aime pas. "Votre tuteur paiera". De l'argent, je n'en ai pas. Mes cent sous pour payer le train. Le prix du retour en vacances. A Noël. Mes grands-parents seront surpris des frais imprévus. Toujours quelque chose à régler. J'en suis fâché pour eux. Je les entends ronchonner. Ma Bourse ne couvre que la Il

boustifaille. Pas les accessoires. Des cahiers, des feuilles volantes, un porte-plume. Un crayon. une gomme. Toute une liste. Celle qu'elle me tend. "Le repas, à sept heures. Vous entendrez la cloche. Installez-vous. Tout ira bien." Admis. Enregistré. Élève. Pensionnaire. Interne. Reclus. La mécanique administrative vous apprend que vous êtes ceci et cela et, au fond, rien du tout. Un de sa catégorie. Un comme les autres. Dans le troupeau. Mes vaches aussi avaient un nom. Un puzzle de poils de couleur pour chacune. Mais, toutes, des têtes de bétail. Ce que j'ai moi-même nommé, plus tard, selon l'expression statistique: un élément d'une population. Un individu. Dans le langage de mon enfance, quelqu'un de peu recommandable. Elle m'a souri. A peine. Sourire de femme. Un petit rien qui m'a chauffé le cœur. En la quittant je me dis: cette dame n'est pas heureuse. Je n'aime pas les gens malheureux. Et les autres? Ma foi, pas davantage. Mais les heureux, je les oublie. Ceux qui souffrent m'indisposent. Fait-elle partie du personnel? La reverrai-je? Oh ! et puis zut! Je ne l'ai jamais revue. Dommage, peut-être. Avions-nous quelque chose en commun? Quelque chose à partager? Alors, une solitude. La sienne s'émeut en se représentant la mienne. Je sais, je suis un pauvre gosse. Mais je m'en tirerai. Je découvre l'École primaire supérieure d'Onzain. Petit à petit. Les bâtiments. Je renifle. Un peu comme les chats nouveaux venus, inspectant le bas des murs d'une pièce inconnue. Ce pensionnat... La construction s'établit sur les restes d'un établissement religieux, signalé par des vestiges. Deux ailes bâties sur ce qu'il en reste. Affectées aux salles de classe. Aux dortoirs. Subsiste, dans l'angle, une tour de briques. Un escalier en colimaçon vire à l'intérieur. Marches de pierre blanche, 12

creusées par des pas innombrables. Le frottement des sandales de moines. Au second étage, domine l'arrondi d'une chapelle fleurdelisée. Elle devait s'élever du rez-de-chaussée. De toute la hauteur, d'un seul jet. Le chemin du ciel. On l'a découpée au niveau des étages. Au mien. Au dessous de cinq niches vidées de leurs martyrs. Mon nom-calembour m'invitera à m'y jucher. Le bras plié, un doigt levé vers le ciel, comme un Saint Jean Baptiste. Petit saint maigrichon plutôt que gros saint lardeux. Grossin William. Habile à l'escalade et donc gros singe comme inévitablement mes camarades m'appellent. Allez-y! Je ne serai pas en reste. Je vous collerai une étiquette sur le museau. Le long de la paroi, des tringles où suspendre ses vêtements. S'y accrochent quelques cintres. Oubliés. Je n'y remiserai que ma capote. Je porte sur moi le reste de mes habits. Un tourment, ce Directeur absent. Il manque à la solennité de mon admission. J'imaginais devant moi un personnage de haute stature. Raide. Un bouc poivre et sel. Pointu. Peut-être un lorgnon. Une réminiscence de portraits. Monsieur le proviseur. Monsieur le Directeur. Sévère. Noble. Il m'aurait investi de sa gravité. Posé la main sur l'épaule. Adoubé. Je rentrais alors dans sa cohorte. Là, je me vois parqué comme un mouton. Accolé à mon lit. A mon chevet. A mon dessus de lit rose à franges. Il y en a quarante à cinquante de même facture dans le dortoir. Font ce qu'ils peuvent pour égayer la ferraille. Celle des lits de métal noir. A roulettes. Sommiers défoncés. Matelas laine et crin. Aplatis. Au milieu de la nef désacralisée, vouée à la guenille et à la poussière, un objet incongru. Irrévérencieux. Un seau hygiénique muni de son couvercle. Une insulte à la sainteté du passé. Là où montaient l'encens et l'odeur des cierges. La 13

ferveur des prières. Les cantiques des fidèles. Les élans de la foi. Les paroles sacramentelles des célébrants. Placé dans l'enfilade des deux rangées de lits, il s'offre aux petites vessies. Aux incontinents qui ne tiennent pas leur nuit. Institution secourable, phare nocturne brillant de son émail citron dans les ténèbres. Sous quelque veilleuse tutélaire qui le signale. Invite du trône à s'asseoir. Sauf à se soulager debout. Chose sûrement interdite. Pas convenable. A cause des éclaboussures. Et des maladroits. Un avertissement peint sur le seau: "Seulement pour les urines. Il est interdit de déféquer". Déféquer! J'en rigole. Ils y viennent en savates. Ils retroussent leur chemise de nuit. Sinon, elle trempe. Incommodément juchés sur un côté ourlé du récipient. Trop large pour un petit cul. Tiens, moi, je n'ai pas de savates. Le trousseau ne les prévoit pas. Cela ne change rien. Jamais mis les pieds dans des savates. Jamais pissé dans un seau non plus. Un dortoir dans les combles. Eclairé par des chiens assis. Murs peints vert clair. Ces dessus de lits roses, des rangées de bonbons dans une boîte cadeau. Faudra vivre ensemble. Toute une troupe. Je m'en retranche d'avance. Je me suis toujours senti évincé par les autres. Le désordre foisonnant de mes interrogations - ma vie intérieure - me sauve de l'isolation. De la promiscuité. Je supporte assez bien mon prochain. Pourvu qu'il se laisse oublier. Qu'il me fiche la paIX. Mon lit, premier d'une rangée, campe sous un carreau vitré qui embrasse toute l'enfilade des paddocks. Le surveillant découvre le paysage des dessus de lits roses à franges de son cagibi. Pas de chauffage dans cette mansarde. Fera froid cet hiver. Deux étagères fixées au mur, près d'un robinet d'eau courante. Une rangée de cuvettes, chacun la sienne. Un porte verre à dents, brosse à dents suspendue en dessous. Ma brosse à cheveux sur l'étage supérieur. Une brosse à cheveux, 14

je vous demande un peu. Pour y planter son peigne. A côté du lit une table de nuit en bois peint. Où loger sa chemise de nuit. Son caleçon de bain. Caleçon à douches. Tous les quinze jours. Un mouchoir de rechange. Le sac à linge sale de l'administration. A l'autre bout du dortoir deux gars qui causent. Un autre assis en travers de son lit, les avant-bras sur les cuisses. Une moue d'ennui. Moi aussi, je me barbe. Je n'ai pas de livre. Rien à lire, je suis perdu. En tête, une ressource. Mes récitations. Des poésies qui me plaisent. "Deux pigeons s'aimaient d'amour tendre..." Je regarde par la fenêtre. La grande cour. Celle des élèves. La petite derrière un platane. Un banc adossé au tronc. Enorme. Devant la salle à manger du directeur. Dite: cour d'honneur. Elle s'agrémente d'un massif fleuri, rectangulaire. Nous la traverserons pour nous rendre au réfectoire. Deux heures d'attente avant le souper. Des tas de nouveaux venus sont repartis avec leurs père et mère dans le patelin. Pouvaient pas se lâcher. Ils reviennent. Petits groupes de hasard. Rapprochements circonspects. "D'où que tu viens ?" De Blois. Pour la plupart: enfants de commerçants... De villages environnants. Enfants de cultivateurs... De Paris, pour quelques-uns. Prestigieux Paris. Mais, pauvres gosses. Enfants fourgués dans une boîte de province par des parents divorcés. Moi, je viens de chez mon grand-père. Je n'ai pas le cœur à dire qu'il est maréchal-ferrant. Est-ce que ça les regarde, les autres? Les autres, assis sur leur lit, jambes ballantes, croquent les nougats de la séparation. Ou lèchent des sucettes rondes, en vogue, que l'on appelle pommes d'amour. S'emmerdent. Pour créer une ambiance, je prends ma cuvette de métal sur les genoux. Je la retourne et je tambourine. Tant que je peux. 15

Des rythmes. Bruit sourd. Pauvre. Moche. Boum! Boum! Ça ne vaut pas mon enclume, riche en harmoniques. De l'étage au-dessous jaillit le surveillant général. Un grand coléreux, les bras en ailes de moulin. Qui braille. Étourdissent. Un doigt sur moi: "Silence! Pas de chahut dans les dortoirs. Mon petit, je t'ai à l'œil. Demain, dix tours de cour. Mains dans le dos. Tu t'appelles comment 7" De ce moment, un défi se noue. Un lien. Je viens de m'attirer une réprobation. Une sanction. Germe d'une antipathie durable. Ma véritable intégration dans l'École primaire supérieure.

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