L'Afrique à part

De
Publié par

A la fin des années soixante-dix l'auteur et sa compagne vivent dans la savane avec les babouins, puis dans une ferme isolée en pleine forêt. L'auteur continue ses recherches sur un autre primate, le vervet. Cet épisode leur fait découvrir d'autres facettes de la communauté blanche sud-africaine, les fermiers anglophones du nord Transvaal. Ils partagent les relations avec les étudiants noirs et de nombreux voyages. Se sentant à l'étroit dans ce pays qu'ils estiment archaïque et isolé, le couple décide précipitamment un départ pour l'Europe.
Publié le : lundi 1 novembre 2010
Lecture(s) : 278
EAN13 : 9782296447332
Nombre de pages : 382
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Invitation au voyage Le décollage m'arracha à ce monde où j'avais déjà vécu tant d'expériences, et que j'aimais comme ma nouvelle patrie. Nous avons survolé la province du Natal avant d'atterrir à Durban, escale habituelle à l'époque du vol des South African Airways qui allait jusqu'à l'île Maurice. J'ai observé du hublot les côtes Sud-africaines s'éloigner sous l'aile ; la ligne des plages, faite du blanc des vagues et du sable jaune, était régulière et fine jusqu'à l'infini. J'étais à présent, et pour la première fois, au-dessus de l'Océan indien et je changeais de monde. Au loin, à ma gauche, l'Afrique s'éloignait de mon regard qui tentait de la garder dans son champ comme un point d'accroche affectif, une famille adoptive que je quittais. A bord, le service, les repas et autres distractions de la cabine étaient toujours présentés avec autant de classe, comme dans un hôtel trois étoiles. Bientôt il n'y eut, sous l'avion, immobile et suspendu dans le vide par le miracle des lois de la portance, que le bleu infini de l'immensité marine que j'allais survoler pendant quatre heures. Les lueurs de l'aube étaient déjà dans le ciel de Pretoria quand je m'étais préparé à rejoindre l'aéroport de Johannesburg. Ma meilleure et première amie afrikaaner Liesa m'avait emmené dans sa vieille Auto-Union hurlante comme une sirène. Sur l'autoroute déserte et encore obscure, l'aurore m'annonçait la plongée imminente dans un nouvel univers. Et cette sensation évanouissait mon besoin de sommeil, renforcée par l'effet du café au lait ingurgité rapidement avec quelques rusks, biscuits traditionnels faits de pain séché et aromatisé. Mes colocataires et moi-même avions fêté la veille notre house warming, l'inauguration dans notre nouvelle demeure, et nous étions encore imbibés des restes de fatigue, de danse et du repas plantureux partagé quelques heures avant. Dans le hall de l'aéroport, Liesa m'avait laissé rapidement devant le comptoir d'enregistrement, après un enlacement chaleureux, comme le faisaient tous ces jeunes afrikaaners. Je l'avais vue s'éloigner dans cet espace impersonnel en agitant sa main et en m'adressant un de ses beaux et grands sourires pleins de bonté. - Bye Bye Jeôn Pîîr, enjoy your stay! You'll tell me how it was when you're back (Apprécie ton séjour, tu me diras comment c'était quand tu rentreras) Une fois passées les portes de la police, de la douane et du labyrinthe incompréhensible des couloirs et des escaliers, les souvenirs de mon dernier et premier voyage dans le Boeing de la SAA étaient revenus immédiatement. Le fuselage de cet avion-là était raccourci du tiers par rapport aux appareils utilisés sur d'autres lignes, et il était à l'époque le long courrier disposant de la plus grande autonomie de vol. Il était baptisé Maluti, le nom d'une montagne

faisant partie du Drakensberg, les Alpes sud-africaines qui longent le pays, du parc Kruger à Capetown. En entrant dans la cabine, toujours fraîche et propre, l'odeur de rose était comme d'habitude au rendez-vous, noyée dans le chuintement des ventilations. Je retrouvais instantanément les images de mon premier départ. Depuis déjà six mois, j'avais pris tous mes repères, humains, professionnels, et géographiques en Afrique du Sud. Ce nouveau monde était ma terre d'accueil, mon lieu de renaissance. Attaché à un laboratoire de l'université, j'y réalisais un projet de recherches sur le comportement social des babouins, rêve intense entretenu pendant mes années d'étude à l'université d'Aix-Marseille. Mes colocataires afrikaaners constituaient le quotidien de la vie communautaire dans la maison de Pretoria. Au retour du parc Kruger, que j'étais allé visiter pendant dix jours avec les étudiants et l'équipe de chercheurs avec qui je travaillais, un billet d'avion m'attendait pour l'île de la Réunion, ce petit monde français d'Outre-mer dont j'avais entendu parler pendant toute mon enfance et que je m'impatientais de visiter à cette occasion. Mon frère aîné Julien m'y invitait. De vingt-et-un an mon aîné, il avait mis le pied à la Réunion en 1954 et n'en était jamais parti. Il y était devenu un important directeur de magasins de chaussures répartis dans toute l'île, et en avait le quasi-monopole à l'époque. Cette île, il ne jurait que par elle. Ce lieu lui avait en effet permis, après son mariage avec une jeune fille d'une famille créole très modeste, de fonder un petit empire commercial qui était leur fierté, leur réussite. Cette invitation était une occasion de nous retrouver dans son milieu, et c'était pour moi une grande première. Mon voisin de droite, un Mauricien blanc qui rentrait dans son pays, me prit à parti spontanément pour me raconter sa vie, sans aucune réciprocité dans la conversation, et à qui je répondais par pure politesse. Nous avons abordé les banalités habituelles sur la beauté de l'Afrique du Sud et quelques lieux communs sur l'apartheid. Il ne me posa aucune question, si bien que, la conversation étant centrée uniquement sur lui, elle s'arrêta spontanément. Ceci me fatigua d'autant plus que le house warming, qui ne datait que de quelques heures, m'avait privé de sommeil. Je me suis endormi sans effort, ma tête pendue en avant, à peine appuyée entre le siège et le hublot. Le sommeil rapide et profond me fit disparaître du monde, jusqu'à ce que l'annonce faite par le pilote de la descente de l'avion vers la Réunion me réveilla brutalement. Mais, assis sur la gauche de l'appareil, je n'avais pas vu l'île apparaître à la vue au moment de l'atterrissage. Déjà très bas, l'avion descendait tellement qu'il semblait presque toucher la mer. A peine sorti de mon sommeil quelques secondes avant l'atterrissage, j'eus le temps de paniquer
10

rapidement à la vue des vagues se rapprocher sous la carlingue, de redresser mon siège, et de m'accrocher au dossier du passager avant. La piste défilait déjà à vive allure sous les roues, qui me firent rapidement, et pour la première fois, toucher le sol réunionnais. Je débarquais dans un environnement totalement opposé à l'Afrique du Sud, dans une France de l'océan Indien, insulaire et isolée. J'entendais à nouveau parler ma langue ; je retrouvais la conduite à droite, le drapeau tricolore et les képis des gendarmes. Mais je prenais contact en même temps avec le tiers-monde de la France, la pauvreté et le délabrement d'une île qui, depuis la départementalisation en 1947, était restée celle des oubliés de la République, statut et situation qu'elle partageait alors avec les autres départements français d'Outre-mer. Après les immensités sud-africaines, je rencontrais l'exiguïté des routes et des espaces publics, accrochés aux flancs d'un pic volcanique de quarante-cinq kilomètres de large sur cinquante de long, dont le sommet, culminant à trois-mille mètres, et les pentes abruptes ne laissaient aux humains que les bordures côtières pour établir leurs villes coloniales quadrillées en damier. On ne pouvait pas imaginer deux univers physiques plus contrastés que l'Afrique du Sud et la Réunion. Pourtant, du point de vue historique et humain, beaucoup de point communs me sautaient aux yeux. Le passé colonial des deux pays avait laissé des traces de la domination, des inégalités et du sous-développement. Mon frère était lié depuis vingt ans avec la famille de sa femme qui logeait sur un terrain familial, à quelque mètres en dessous de sa prestigieuse villa, construite sur une la colline de Bellevue dominant la mer et la capitale. Ma présence en Afrique du Sud, à quatre heures de vol de Saint-Denis, lui donna envie de me revoir et de me présenter son monde. Pendant mes années de jeunesse, Julien et moi ne nous étions jamais vraiment rencontrés. Ce qu'il était devenu professionnellement, politiquement et socialement, était aux antipodes de mes valeurs et de mes réalisations. Les différences de génération, la construction de nos opinions radicalement opposées, faisaient de nous deux êtres habitant sur deux planètes éloignées. Il avait connu la guerre et les privations, et une période du couple parental au cours de laquelle mon père avait été infiniment plus sévère avec lui qu'il ne l'avait été par la suite avec moi. Il partit pour la Réunion lorque j'avais quatre ans, et en revint pour la première fois lorsque j'en avais douze. Nous n'avions jamais partagé de vie familiale avec nos parents, et il était comme un étranger familier. J'ai curieusement retrouvé avec lui une forme de proximité affective, éprouvée sans doute dès ma naissance lorsque, aux dires de ma mère, je lui avais adressé mon premier sourire de bébé. Depuis, nous nous étions rencontrés de
11

nombreuses fois en France, lors de ses retours occasionnels pour le salon du cuir à Paris, où il venait régulièrement faire ses commandes pour ses magasins. Nous nous étions revus ces dernières années dans la petite maison de campagne où j'habitais avec Mathilde, ma précédente compagne que j'avais quittée en m'embarquant pour l'Afrique. La maison parentale était régulièrement le carrefour de nos retrouvailles. Mais, malgré ce lien de parenté et les retrouvailles familiales, nos idées, nos trajectoires personnelles et nos réalisations professionnelles, avaient fait de nous des êtres totalement opposés l'un et l'autre. Nous avions réussi dans des domaines très différents. Lui dans le commerce, et moi dans les sciences humaines. Il représentait le patronat d'une droite radicale, j'étais l'héritier de mai soixante-huit. Il avait le train de vie d'un président-directeur-général, vivant dans un palace avec piscine dominant la ville, des domestiques et une écurie de voitures ; je vivais en bohème dans un cabanon perdu dans la garrigue provençale. Il était toujours habillé comme dans les revues de mode, très classe, chemise, cravate, blazer. Je ressemblais à Bob Dylan ou Cat Stevens, cheveux longs, barbe épaisse, jeans épais et chaussures Clarks. Il roulait dans de puissantes limousines, j'avais toujours des voitures d'occasion, bas de gamme, des camionnettes réparées et en général, à la carrosserie abîmée. Nos idées politiques, nos valeurs et nos comportements étaient totalement opposés, et il se demandait avec inquiétude, un peu comme mes parents, ce qu'allait devenir son petit frère. Il était inquiet de la tournure que prenaient mes orientations de vie, pensant devoir me conseiller, comme l'aîné vis-à-vis du cadet, et parrain de surcroît. Aller étudier les babouins à l'autre bout de l'Afrique, ce n'était pas très sérieux et cette vie était bien celle d'un farfelu. Mes choix confirmaient ainsi mon caractère rêveur et irréaliste. Nous avions souffert tous deux d'une gigantesque disqualification paternelle, mais père et frère considéraient, pour des raisons différentes, que mes choix de vie n'étaient pas sérieux. J'étais un plaisantin vivant en marge d'une normalité sociale qu'ils étaient sûrs d'incarner. Malgré nos désaccords politiques qui alimentaient toujours des conversations interminables, mais respectueuses, nous n'avons jamais laissé ces différences altérer notre profonde affection réciproque. Nos divergences fondamentales masquaient un attachement sincère et je considérais un peu ce grand frère comme le seul de la famille avec qui j'avais des chances de m'entendre. Quand je suis né, il quittait le domicile familial pour une vie d'étudiant. Nous n'avions pas eu d'enfance commune, et nos parents se plaisaient à dire qu'ils avaient deux fils uniques. Ce jour de juillet 1978, je retrouvais cet aîné complice, cet étranger intime. En atterrissant sur l'île dont il avait parlé à mes parents pendant toute mon enfance, et où ils n'avaient jamais daigné venir lui rendre visite, j'avais
12

l'impression qu'il m'accueillait dans son royaume d'exil glorieux, là où il s'était défini, où il s'était mis à l'épreuve et y avait réussi. Après ses enfants aînés, j'étais le troisième de la famille à venir lui rendre visite. Il en éprouvait une fierté d'autant plus grande que sa nouvelle maison de Bellevue, un des quartiers résidentiel de Saint-Denis, venait d'être construite. Ce magnifique bâtiment avec piscine et vue sur la ville, du haut d'une plate-forme soutenue par un immense mur d'enceinte, représentait la réussite sociale de son couple et quinze ans de travail sans relâche pour accéder à la place de leader de la vente des chaussures. Ma belle-sœur Gaëlle était, de son côté, la demi-sœur aînée d'une première partie de la fratrie, composée majoritairement de filles. Mon frère et sa belle-famille habitaient sur un terrain familial où résidaient ses beaux-parents, cent mètres en contrebas. Je fus accueilli chaleureusement dans sa maison californienne avec force champagne et gâteau au chocolat. Nos retrouvailles étaient émouvantes parce qu'elles se situaient pour la toute première fois sur son lieu de vie. En raison de leur activité professionnelle, Julien et Gaëlle ne pouvaient m'accompagner partout pendant mon séjour ; ils avaient mis à ma disposition une fourgonnette de leur entreprise, que je devais remplir d'essence gratuitement, avec des bons d'achat. Afin de me tenir compagnie pendant l'exploration touristique de l'ancienne île Bourbon, ils suggérèrent à Marie, la plus jeune demi-sœur de Gaëlle, de me servir de guide. Marie, qu'on appelait ainsi par diminutif d'Anne-Marie, avait dix-neuf ans ; elle s'ennuyait chez ses parents après un accident de cylcomoteur et une opération du genoux dont elle venait de guérir très récemment. Elle était en panne de scolarité en Terminale au lycée, et ce congé forcé l'avait retardée dans son suivi scolaire. La belle-famille avait donc entendu parler de l'arrivée du frère de Julien, un mystérieux personnage venant d'Afrique. Marie s'empressa dès le lendemain de mon arrivée, de tenter une intrusion discrète dans la grande maison où je dormais depuis la veille, remontant le chemin qui menait à la demeure seigneuriale, comme un éclaireur part en exploration. N'osant pas afficher sa curiosité envers le nouvel hôte que j'étais, et dont tout le monde dans sa famille parlait depuis longtemps, elle avait pris comme prétexte, pour traverser la maison de sa demi-sœur, de raccompagner sa grandmère à son domicile mitoyen. Notre rencontre était inévitable, en ce premier matin où je sortais de la chambre bleue pour explorer le périmètre immédiat. Nous nous sommes croisés rapidement. Après les présentations, je lui ai demandé si elle connaissait des chemins pour descendre à pieds à Saint-Denis, qui m'éviteraient de suivre la route. La ville me semblait proche à vol d'oiseau, et j'avais envie de l'explorer un peu. Cette question la surprit car la distance nécessitait, selon elle, de prendre une voiture. Elle me donna quelques vagues
13

indications qui, de toutes façons, ne m'évitaient pas de marcher sur la route nationale. Pendant les jours qui suivirent, Marie devint la compagne attitrée de mes périples quotidiens à travers l'île. Nous n'avions que cela à faire. La Simca camionnette de l'entreprise familiale nous trimballait partout, au gré de nos caprices touristiques. Marie ne connaissait pas bien la Réunion, mais avait en mémoire d'anciennes promenades familiales et quelques excursions récentes avec ses amis. Dionysienne de naissance, elle avait passé toute sa vie dans le chef-lieu et n'était pas une habituée des promenade. Sans être véritablement pauvre, sa famille avait vécu dans la précarité pendant longtemps. La voiture avait représenté, pendant toute son enfance, un déplacement luxueux réservé à quelques visites familiales dominicales, sous la fière conduite du paternel, seul maître à bord avec son permis de conduire obtenu de la main même du Gouverneur, avant que la Réunion ne devienne un département français. Nous étions libres tous les deux. Avec dix ans d'écart, et aucun autre but que de partager ces moments de légèreté et de découverte que la vie nous offrait, nous étions face à un de ces chapitres courts de l'existence, dont il fallait apprécier le délicieux parfum. La Saline, L'Hermitage, Saint-Joseph, La Montagne, Saint-Gilles, SaintPaul, et tant d'autres lieux furent nos objectifs de découverte. Je suivais toutes ses idées de promenade. Parfois, nous embarquions avec nous Sylvie, sa meilleure amie, qui elle aussi profitait d'un véhicule pour rejoindre les lieux où ses moyens habituels ne lui permettaient pas d'aller, ne se déplaçant qu'en auto-stop ou en bus. Ces petits voyages étaient des découvertes pour nous tous. Les deux jeunes filles habitaient encore chez leurs parents et n'avaient ni permis de conduire, ni voiture personnelle. Elles se déplaçaient le plus souvent à pieds et leur rayon d'action se limitait au centre ville et au quartier de Bellevue où la famille habitait, à l'exception d'une virée en auto-stop sur les plages ou les bars de l'Ouest. Sylvie s'asseyait dans l'obscurité arrière de la camionnette, traversée seulement par la lumière qui filtrait au travers des portes. La cigarette de zamal, le chanvre indien local, faisait partie de leur consommation quotidienne et leurs sacs personnel, grands fourre-tout de toile qu'elles portaient en bandoulières, étaient toujours équipés de papier à cigarettes, d'un briquet et d'une petite enveloppe contenant le précieux végétal séché, qui prenait le nom de joint une fois roulé. Lors d'une promenade particulièrement poétique, Sylvie et Marie m'avaient suggéré de regarder Saint-Denis d'un belvédère de la Montagne, un lieu-dit situé sur la haute colline qui surplombe la ville. Pour s'y rendre, il fallait traverser les quartiers résidentiels huppés dans lesquels les maisons luxueuses ont, comme d'habitude, une vue imprenable sur l'horizon et la ville, pendant que les pauvres croupissent au
14

fond des ravines. Nous nous sommes garés près d'un taillis et avons escaladé quelques rochers avant de parvenir à l'aplomb de la route du littoral, cette fameuse route de treize kilomètres qui passe au pied d'un rempart de falaises de deux-cents mètres de haut, extrêmement dangereuses parce que friables, et d'où les pierres se détachent régulièrement. Le soleil se couchait en ce jour de juillet, et laissait sur les rochers gris des teintes pastel. L'ocre des lichens accrochés à la roche s'accordait bien avec le rose lithique. L'océan immobile et immense, d'un bleu sombre, était imposant vu de si haut. Aucune terre à l'horizon. Ce devait être désespérant pour les esclaves des siècles passés, de ne pouvoir envisager de partir vers un ailleurs impossible, parce qu'invisible. Saint-Denis ne nous apparaissait, en se penchant au-dessus du vide, que par l'avancée de la petite péninsule qui pénètre dans la mer et dont la terrasse promenade s'appelle le Barachois. J'y repérais facilement la Préfecture et l'ancien ponton de débarquement, aujourd'hui détruit, qui datait du dixneuvième siècle. Sylvie était coiffée d'un bonnet de coton comme les garçonnes des années vingt, et Marie portait une robe indienne, une écharpe de soie et un châle sombre. Elles étaient chaussées de savates en cuir accrochées au pouce, et ressemblaient, dans leur apparence et leurs attitudes, à mes amies françaises inspirées par les mouvements pacifistes américains, hippies et baba-cool. Pour un peu, je retrouvais en elles une Joan Baez ou une Janis Joplin. J'oubliais les différences de générations et d'éducations. Elles avaient dix ans de moins, mais je tenais à me sentir proche d'elles. Nos sujets de conversation avaient porté sur ce qui pouvait nous rapprocher : l'hindouisme, les valeurs de paix, la contestation de la société de consommation et des injustices économiques. Le matin des magiciens de Pauwells, ou L'herbe du diable et la petite fumée de Carlos Castanéda, constituaient les plates-formes de nos points communs. Je pensais être en terrain d'entente. Ces bien jeunes femmes, qui pourtant n'avaient pas du tout la même histoire que moi, me semblaient le prolongement insulaire de la jeunesse européenne à laquelle j'appartenais. J'ignorais, feignais d'ignorer, et ne voulais pas voir, ni savoir, que j'étais avec deux lycéennes en rupture familiale, comme j'avais pu l'être moi-même, avec ceux de ma génération, dans les années soixante-dix ; mais ces deux-là fuyaient les réalités dans l'illusion des drogues légères et d'un monde idéel. Elles étaient en rupture scolaire, faisaient de l'auto-stop sur les routes au lieu d'être au lycée, se mettaient parfois en danger, et laissaient leurs parents croire qu'elles étaient assidues aux cours. Je n'avais eu, quant à moi, aucun penchant pour les paradis illusoires des fumeries de chanvre, ni pour l'errance post-scolaire, mais j'étais au contraire animé d'une furieuse énergie pour transformer le monde par mes actions et mes pensées, bien que mes choix à cette contribution n'aient jamais pris aucun
15

caractère démonstratif ou politique. Ainsi en avait-il été pour mes proches du même âge qui, après soixante-huit, s'étaient dispersés dans leurs essais, leurs projets et leurs espoirs pour cette construction collective, qui scelle entre les partisans un pacte de solidarité et de retrouvailles après l'accomplissement des risques pris par chacun. Dans l'illusion du voyage insulaire et tropical, et des retrouvailles avec le frère bien-aimé, j'ai cru voir dans ces jeunes filles qui "gagnaient à être connues", ainsi que je lui disais au retour du belvédère, les âmes sœurs qui répondaient à ma soif d'innocence et de liberté. Elles incarnaient mes valeurs mais, par un aveuglement incroyable et une idéalisation naïve, j'avais écarté une réalité pourtant criante. Derrière les apparences, nous n'étions pas du même monde, nous n'avions absolument pas vécu les mêmes choses, reçu la même éducation familiale, ni suivi les mêmes chemins intellectuels. Dans les jours qui suivirent, Marie m'accompagna dans toutes mes visites. Nous étions liés par la même famille, et par une partie de la même histoire. De dix ans ma cadette, elle avait été témoin de la vie de mon frère et de ses relations avec sa propre famille, et cela nous rapprochait. En même temps, je me trouvais appartenir, malgré moi, à ce groupe de personnes que les créoles appelaient zoreils, les Européens immigrés dans l'île depuis la départementalisation. Je ne prenais pas toute la mesure de l'idéalisation dont j'étais porteur en tant que tel, et particulièrement dans la famille créole de Marie. J'étais surtout le frère de Julien, sorte de garantie promotionnante. Mais curieusement, et c'était la surprise générale dans la famille, j'étais complètement différent de lui, portant valeurs et apparence des contestataires de l'ordre établi, que j'affichais avec désinvolture et insolence. Mon éducation d'étudiant, mes choix politiques, mon apparence, mon discours et mes manières avaient construit ces traits de caractère, perceptibles immédiatement. Marie de son côté, ne véhiculait aucun des stéréotypes des gens des îles, qui attirent tant d'Européens : les traits et la peau africains ou indiens. La beauté et la sensualité n'ont, selon mes goûts, pas besoin d'être insulaires pour être attirantes. Elle avait l'apparence d'une Européenne et me plaisait ainsi. Dernière de la fratrie, la quête d'une sorte d'exigence ou d'authenticité la distinguait de ses soeurs. Ces attitudes me séduisaient car elle allait à contrecourant des conformismes sociaux dans lesquels nous avions tous deux été éduqués, et qui fondaient le socle de la morale coloniale dont la Réunion était encore empreinte en ces années-là. Je la sentais en révolte et en attente de quelque chose, d'un événement ou d'une situation qui la fasse vivre. Revivre peut-être. Elle ne semblait pas profondément heureuse, mais rebondissait rapidement sur tout ce qui faisait rire ou qui rendait les situations drôles. Elle était sensible à beaucoup de choses qui me touchaient. Le message de paix des
16

religions orientales, la musique Pop et le Folk song, les jupes indiennes, la fraîcheur et la spontanéité d'une innocence juvénile, une pensée tournée vers des mondes de rêve et d'idéal, loin des réalités humaines qui nous entouraient, tous ces éléments me faisaient vibrer. A l'exception des études supérieures qu'elle n'avait pas abordées, elle était l'âme soeur qui répondait à ma quête d'amour fusionnel. De son côté, mes références rationnelles doublées d'une sensibilité aux mêmes thèmes que les siens, ont dû précipiter l'attrait symétrique. Mais elle se sentait surtout en sécurité avec un homme venu d'ailleurs susceptible de l'emmener ailleurs, de l'arracher à une détresse dont je ne percevais pas encore l'ampleur, et qui nourrissait le symptôme de sa marginalité affichée. Nous nous sommes sentis attirés l'un par l'autre comme deux aimants, sans avoir pourtant été amants pendant ces premières semaines de promenades, de rêveries et de regards tendres sur une Réunion qu'elle voulait me transmettre dans l'emballage angélique de sa vision naïve et idéalisée. Les gens étaient paraît-il "sympas", vivaient simplement et suivaient le rythme de la nature. L'enfant était roi et choyé par des familles simples. Nous partagions l'observation critique et les constats permanents des écarts entre les niveaux de vie, d'une misère à peine cachée et d'une indigence évidente pour une immense majorité de la population créole de l'époque. En 1978, la Réunion était encore, comme tous les départements d'Outre-Mer, le parent pauvre de la France, son tiers-monde méconnu du reste de l'Europe. L'île était magnifique et grandiose, et j'étais prêt à emmagasiner les stéréotypes touristiques. Mais il y avait de bonnes raisons ! Les ravines profondes aux parois abruptes, couvertes d'une végétation dense jusque sur les sommets, et les arêtes pointues inaccessibles aux hommes, coupaient la montagne sur ses flancs en direction de la mer, comme des blessures profondes faites au couteau. Les rivières s'étaient trouvé des trajets scabreux pour s'écouler au fond de canyons impressionnants. Avec Marie, j'ai découvert l'île, son relief démesuré, son maquis impénétrable, son volcan lunaire. En parcourant les prairies herbeuses de la Plaine des Cafres jusqu'aux plages sans vent de la côte Ouest, en montant et en redescendant sur les pentes de ce volcan toujours actif, en traversant les champs de canne à sucre surplombant la baie de Saint-Paul, j'ai fait subir à mes oreilles des différences de pression semblables à celles qu'on ressent quand on est en avion. Un pic volcanique de plus de trois-mille mètres émerge comme un bouton sur la peau virginale de la planète bleue, à sept-cents kilomètres à l'Est des côtes Malgaches, sans rien d'autre autour que les quatre-mille mètres d'abysses océaniques du volcan sous-marin originel. Les pentes abruptes et les contrastes permanents de ce monde insulaire, aux caractères diamétralement opposés à ceux de l'Afrique,
17

me fascinaient. Les visages burinés comme du vieux cuir et les grosses mains calleuses des paysans créoles traduisaient la rudesse des vies passées. Avec Marie, j'ai brûlé ma bouche avec le goût puissant des fruits et des alcools, du piment et du gingembre. Le rhum blanc, servi dans un dé à coudre et avalé cul-sec sur le zinc de la "boutique chinois", chauffait le ventre pendant un quart d'heure et me mettait en ébullition. Les marchés étalaient leurs couleurs et leurs tissages. Il y avait tant et tant de parfums et de sensations. La lumière de cette île me brûlait les yeux en conduisant, sans que j'éprouve encore l'urgence de porter des lunettes de soleil. Marie m'imprégna d'une Réunion que, pendant très longtemps, je n'ai reliée qu'à elle. Elle en était l'unique vecteur et m'en donna ma première empreinte. C'était son premier cadeau, le plus beau sans doute. M'offrir son pays à voir et à goûter, à moi qui avais tout à découvrir de son monde familier, qui savais tant de choses sur les mondes des autres, excepté celui-là. Nous étions attirés l'un par l'autre, sans pouvoir nous le dire ou nous le faire comprendre par les signaux ordinaires qui tissent l'approche habituellement émotive entre deux êtres. Derrière la décontraction apparente de son attitude et de son habillement, elle cachait une réserve qui m'intrigua rapidement, me gêna de plus en plus. Où se cachaient ses émotions profondes ? Je n'arrivais pas à trouver sa vérité, la densité de sa personne. Elle avait du mal à se dire et ne parlait que des autres. Elle semblait ne pas se connaître. Très vite j'ai senti qu'elle noyait dans le rhum et fuyait dans la fumée du zamal, un chagrin insondable ou un désespoir profond, dont je ne comprenais pas l'origine, car sa décontraction apparente ne laissait rien transparaître d'une telle souffrance. Son sac renfermait toujours ses joints disponibles en permanence, et l'arrêt à la buvette de la boutique pour le petit coup-de-sec était quasi-obligatoire dans la journée ou après la promenade. Ni l'alcool ni le zamal ne la rendaient pourtant excessivement drôle. Boire me rend euphorique, voire délirant. Rien de bien extraordinaire. Je ne notais en revanche, aucun changement d'humeur chez elle ; rhum et zamal étaient comme ses produits d'entretien, son carburant habituel. Cela durait depuis peut-être deux ans ou plus. Bien qu'elle fût la plus avancée scolairement de sa fratrie, le passage du baccalauréat lui semblait une échéance impossible à soutenir et elle avait abandonné sa scolarité secondaire. Quant à ses projets de vie, ils restaient circonscrits dans des discours vagues et flous autour d'une formation d'infirmière à Dieppe, ou d'horticulture à la Réunion, dont les conditions administratives d'inscription lui avaient été imposées par son père, las de la voir piétiner scolairement. Elle n'avait de goût que pour la musique créole engagée, c'est-à-dire dégagée des stéréotypes touristiques, dont son frère et parrain, représentait à ses yeux le fer de lance. Elle l'avait suivi des années durant dans les concerts qu'il donnait
18

dans toute l'île avec ses groupes musicaux, dont les musiciens étaient à l'époque autant inspirés par le militantisme culturel que par les produits toxiques. Elle rêvait d'un monde meilleur idéal, alimenté par son interprétation de l'hindouisme. Mais elle n'était aucunement inscrite dans la réalité sociale ou professionnelle, insupportable à affronter et à assumer, car elle l'aurait confrontée à l'assomption de sa propre valeur. Marie était un ange, un personnage idéel qui existe dans les mélodies qui nous emmènent au nirvana, dans les illusions de la fumée et dans les rêveries infinies sur l'horizon de la mer. Sa vie était entre parenthèses, dans l'invisible du ciel et le mouvement des nuages, en attente d'un sauveur qui la réveille et la révèle. Elle était évidemment craquante, attendrissante, immense de bonté, et faisait naître au plus profond de moi un sentiment de tendresse infinie. Cette fragilité m'attirait et répondait inconsciemment à la mienne. En dépit de ma solidité intellectuelle, j'étais un homme en errance. Mélancolique à souhait derrière mes projets de recherche cohérents, je cherchais cette carte du Tendre décrite par les poètes et les amants de l'amour courtois. Affaibli affectivement par les désaveux parentaux incessants pendant mes jeunes années, je cherchais l'âme sœur sur qui poser ma tête, infiniment, dans un partage alangui du malheur de l'abandon, en même temps que du bonheur d'avoir trouvé un havre de paix réparateur. Intellectuellement, j'avais trouvé ma voie, mais j'étais en quête éperdue de reconnaissance affective. Mon paradis à moi, c'était la vie de l'esprit, la recherche et les théories scientifiques. Si le célèbre psychiatre Boris Cyrulnik nous avait eus pour clients, il aurait dit que notre rencontre nous permettait de nous servir mutuellement de "tuteurs de résilience" aux fins réparatrices d'adolescences en partie carencées affectivement, mais chacune de manière différente. Non seulement tout cela n'empêchait pas d'aimer, mais stimulait au contraire les motivations profondes. Nous étions inconsciemment en train de faire affaire. Ces ciments mystérieux de deux êtres que tout sépare et que tout rapproche en même temps, ont scellé, en trois semaines, le destin de ce qui n'était pas encore un couple. Je fus invité dans sa famille quelques jours après nos premières promenades, lorsque sa mère m'invita par son intermédiaire, à manger le cari, repas créole traditionnel, à la table familiale. Je m'excusais donc auprès de mon frère de ne pouvoir manger avec lui. La maison familiale de Marie, en contrebas de celle qui était, à l'époque, la plus belle maison de Bellevue, était cachée par la végétation, surplombant un jardin en pente qui descendait vers une petite ravine. J'ai le souvenir d'un généreux cari et d'une sauce aux piments verts exquise et délicieusement piquante. Seuls sa sœur et son frère
19

étaient présents à table aux côtés de sa mère. Son père mangeait isolé dans la cuisine, ce qui m'avait beaucoup choqué. J'avais pensé qu'il ne souhaitait pas me rencontrer ; et quand j'ai demandé quel était le sens de cette mise à l'écart, on m'avait simplement répondu qu'il était un peu sauvage et préférait manger seul, comme s'il ne fallait pas lui porter attention. Dans mon système de référence, le père de famille est de toute évidence le premier à accueillir ses hôtes quels qu'ils soient. Les deux parents accueillent leurs hôtes, c'est un acte de la plus banale politesse. Il aurait été inconvenant, dans ma famille, que mon père reste absent d'un repas social. Cette mise à l'écart de ce père me choquait. Je ne savais pas comment l'interpréter, mais prenais les événements comme ils se présentaient. A partir de ce qui leur semblait être un simple détail ou une pratique normale, je percevais vaguement déjà les marques des différences abyssales qui séparaient nos histoires, nos valeurs et nos éducations. On dit que l'amour est aveugle. Il est pourtant immensément clairvoyant. Parce qu'il nous permet de voir en l'Autre sa partie la plus lumineuse, sans doute aussi divine, celle que la nôtre appelle et attend. "Il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits" disait Perdican dans l'oeuvre de Musset. L'état amoureux fait le choix du bonheur parce qu'il réduit le présent à l'éternité, pendant que la lumière éblouissante de l'être aimé rend aveugle en laissant la trace de la brûlure au fond de la mémoire. Sans ignorer vraiment ce qui aurait pu nous séparer culturellement et affectivement, et qui se manifestait déjà par des signes évidents, je me laissais aller à tourner tous mes sentiments vers Marie. Ils cherchaient à rencontrer une âme sœur, un coeur à prendre disponible qui semblait dire "Partons, où tu iras, j'irai". Tout état amoureux est un appel fusionnel, essentiellement imaginaire mais profondément intense, vers un autre-soi-même dont la différence sexuelle accentue l'attrait et la quête. Mais pour l'heure, la source principale de l'attraction était moins le désir que ce qui émanait plutôt d'une personne toute entière. Malgré mon expérience de cinq ans de vie de couple avec Mathilde qui me ressemblait davantage intellectuellement et historiquement, malgré dix ans déjà passés hors de chez mes parents, Marie représentait cette postadolescence que j'avais manquée, avant mes années d'étudiant. L'ouverture de sa vie était totale ; les deux parois abruptes qui nous séparaient pourtant, comme les ravines de cette île, étaient reliées par un pont en or que l'irrationnel de l'amour construisait au cours de ces jours de promenade banalement touristiques. Ma vie s'arrêtait à ses pieds. La sienne s'ouvrait avec moi à un nouveau départ. Cette rencontre avait toutes les caractéristiques d'une relation juvénile. Nous restions ensemble dans une sorte de compagnonnage évident, sans désir
20

affiché ni érotisme accompli. Je me surprenais à être infiniment bien dans une relation où prévalaient le rêve, l'idéalisation, la rencontre des cœurs et la sincérité des attentes, le tout dans le décor idyllique de l'île tropicale. Nos êtres profonds percevaient la tendresse infinie que procure le sentiment d'abandon. Elle avait réveillé ce que je n'avais pas vécu dix ans plus tôt. Nous nous sentions déjà liés par un pacte, et l'imminence de mon départ, sans garantie de retour, précipitait nos angoisses de séparation et nos désirs de rapprochement des corps et d'étreinte amoureuse. Deux jours avant que je ne reparte pour l'Afrique, le quinze août, nous avons regardé le coucher de soleil sur la plage de sable noir, à Saint-Paul. L'orange aveuglante de l'étoile disparaissait derrière l'horizon immense pendant que ses rayons peignaient la surface de l'eau d'un mauve sombre, et découpaient devant nous le profil d'un ancien ponton de débarquement, à moitié enfoui dans le sable. Avec mon Fujica d'époque, toujours prêt dans sa besace à immortaliser sur la pellicule ces moments que je savais à la fois fugaces et à jamais irremplaçables, je prenais une photo en contre-jour, du profil de Marie, les yeux nostalgiquement tournés vers le soleil. La pellicule fixait les derniers instants de ce qui nous restait à partager à la Réunion. Demain, je partais. L'incertitude était totale sur la suite de notre rencontre. Tout laissait croire à un arrêt naturel de notre relation, quand l'Afrique m'aurait à nouveau absorbé et Marie aurait retrouvé sa vie sans projets ni espoirs. A l'arrière de la camionnette, obscure et spacieuse, j'avais installé un matelas et des duvets. Sur la plage du Trou d'eau, un lieu dit aménagé pour l'accès à la plage, nous avons passé notre première et dernière nuit ensemble, et avons fait l'amour dans la nuit d'hiver, sur un parking de plage, devant une rangée de filaos, ces sortes de pins du bord de mer qui abritent les baigneurs sur les plages de l'Ouest. Bonheur et émerveillement au réveil de sentir que nous avions franchi le pas de nos émotions corporelles qui transmutent celles du coeur et les révèlent en même temps. La nuit était passée rapidement, accueillant notre petit sommeil à l'aube. Notre lien était plus serré et plus dramatique encore, en ce nouveau et dernier jour. Quinze août 1978 ; je repartais à 17h45 pour Johannesburg dans le Boeing bleu et orange de la South African Airways. Il ne nous restait que quelques heures. Nous sommes rentrés à Bellevue ; je ne savais pas comment ni quand la revoir. Nous échafaudions des projets de retrouvailles incroyables. - Je travaillerai dans la boutique de mon beau-frère pour me payer un billet et te rejoindre, me disait-elle. Et moi, plein d'allant : - Je t'aiderai à payer une partie du voyage. Je ne peux pas te laisser ici en pensant qu'on ne se reverra plus.
21

- J'attendrai d'avoir une bourse de l'AFPAR pour venir te rejoindre, je ferai des économies. Il s'agissait d'une association pour la formation professionnelle qui offrait à l'époque des bourses d'études pour les jeunes réunionnais en métropole. Il fallait que je me répète : - Je ne peux pas te savoir ici en pensant qu'on ne continuera rien ensemble. Une promesse, une échéance avant de nous quitter devait s'envisager, maintenant. Mais il était trop tard, le compte à rebours avait commencé. Au premier étage de la maison de mon frère, près de la chambre bleue où je dormais, nous ne parvenions pas à desserrer notre étreinte. Je fixais l'insondable de ses yeux noirs, son regard sombre et plein d'attentes, sa petite bouche charnue. Ce séjour avait installé au plus profond de moi, une jeune femme que je ne voulais pas laisser. Son désarroi et l'indigence de son environnement ne lui permettaient pas d'élaborer un projet volontaire, une fiche de route cohérente. Elle manquait surtout de confiance en elle, et avait terriblement peur d'affronter les solutions qui auraient pu lui permettre de sortir de son cocon. Mais elle sentait en même temps l'énergie et l'intuition que donnent parfois dans une vie, ces moments de rencontre incontournable. Si ma situation de chercheur boursier me conférait sans doute un statut prestigieux auprès de ceux qui me voyaient, à juste titre, comme un intellectuel, elle ne me garantissait aucun avenir sûr et ne m'autorisait aucun projet à long terme. Marie ne m'accompagna pas à l'aéroport, par cette soirée froide de l'hiver austral où soufflent les alizés. Elle ne voulait pas me voir partir. Avant de passer la police des frontières, j'ai dit au revoir à Julien et Damien, mon jeune neveu qui était venu m'accompagner. Malgré nos promesses de retrouvailles, j'étais dans l'incertitude totale de revoir un jour ce monde réunionnais. Envahi par l'inertie de cette nouvelle rupture, j'allais prendre ma place à l'arrière gauche du Boeing. Par le hublot, je ne voyais que la nuit noire et les quelques lumières de Saint-Denis au loin. L'air conditionné refroidissait la cabine et j'aurais préféré un léger zéphyr tropical et tiède. La musique d'ambiance en sourdine emportait mon esprit vers tous les souvenirs auxquels on s'accroche quand on quitte un lieu entrevu sous ses meilleurs aspects, ceux de ses apparences. A l'instant où les quatre réacteurs m'arrachaient, sans doute définitivement, à la Réunion en pénétrant dans l'obscurité du ciel de l'Est, face au vent, je pensais que Marie devait écouter le bruit du décollage depuis sa chambre et se morfondre infiniment. Nous avions élaboré des éventualités pour nous revoir, sans aucune certitude concrète. Tout pouvait très bien s'arrêter là.
22

J'ai voyagé le regard fixé à l'extérieur du hublot, sur le néant de l'univers, de la nuit qui enveloppait l'hémisphère austral jusqu'à l'Afrique du Sud. Le vrombissement des moteurs et le souffle de l'air le long du fuselage m'éloignaient d'un lieu où j'avais déposé à la vitesse de l'éclair, une grande partie de moi-même. L'immobilité de l'avion dans la stratosphère faisait planer mon esprit au-dessus des dernières semaines, ressassées, ruminées, jusqu'à l'atterrissage. Ma place était en Afrique ; mon univers familier m'y attendait et mon projet aussi. Retour à la réalité après le rêve insulaire.

23

Solitude A la sortie de la carlingue, toutes les marques identitaires sud-africaines m'entouraient immédiatement, comme une vague de signaux clignotants. Odeur du plateau Transvaalien, inscriptions en anglais et afrikaans, costumes de la South African Police, démesure de l'espace. J'étais rentré. Liesa est venue me chercher dans la nuit glaciale et sans vent du Transvaal. Elle me submergea de questions sur mon séjour. Heureux de retrouver ma chère amie, je me suis laissé aller à décrire l'île et ses beautés. Avec une passion non feinte, mais contenue, je lui ai annoncé ma rencontre avec Marie et la tristesse que j'avais de rentrer sans elle, sans connaître la suite de cette relation. Liesa me consola, esquissant un léger sourire : - Oh ! but at least, you have your baboons and we are here with you ! (Oh, mais au moins tu as tes babouins et nous sommes là avec toi !) me dit-elle avec un large sourire optimiste et bienveillant. Cette femme était pleine de bonté, et profondément rassurante. Il n'y avait en elle aucune ambiguïté, aucun calcul ni rancoeur ; elle oeuvrait pour le bien d'autrui et recouvrait son petit monde d'une grande générosité. J'étais partiellement réconforté par son propos, heureux d'être rentré. Mais désormais, ma vie en Afrique du Sud ne serait plus la même. Marie me manquait déjà. Elle me manquerait ce soir, puis demain, puis après-demain. Jusqu'à ce qu'elle vienne, elle me manquerait. Après avoir été ma seule raison d'être, l'Afrique passait désormais au second plan. Le retour à Walker street s'est fait tristement. En retrouvant mon environnement familier, mon statut et mes fonctions, je retombais les pieds sur terre. Pendant un mois j'ai travaillé sans enthousiasme, dans une mélancolie qui ne me lâchait pas. A Krugersdorp ou à Pretoria, j'écrivais une lettre par semaine à Marie, que je postais rapidement, comme pour continuer avec elle une conversation permanente. Tous les jours, je rajoutais une page, si bien qu'elle recevait un véritable journal de mon quotidien, pour qu'elle s'en fasse une idée aussi précise que possible. A Bellevue, elle se morfondait et se pensait abandonnée par cet homme à qui elle s'était accrochée un peu comme à un genre de sauveur. C'était bien ce qu'attendait sa mère qui, consciente des dangers auxquels sa fille s'exposait, m'avait confié beaucoup plus tard qu'elle avait interprété ma venue à la Réunion comme un signe du destin... Me voyant apathique et renfermé, Liesa m'invita à passer un week-end avec ceux de la communauté dans un motel à Rustenburg. Il y avait un sauna et des promenades sur les collines autour étaient prévues. J'ai failli refuser, puis j'ai accepté pour ne pas m'exclure du groupe et me donner une raison de
24

ne pas rester seul à déprimer dans la maison. Je retrouvais donc Liesa et Ernie, Linda et Ivan, Janet et Lyes, Marius, et peut-être d'autres. Ma mémoire s'est fixée sur ceux-là. L'endroit était perdu sur la grande route droite au Nord du Magaliesberg, au pied de la montagne. C'était un genre de ranch privé, comprenant des chambres, une salle-à-manger, et des saunas. Rassuré de revoir ces visages familiers, je remarquais néanmoins qu'une sorte de distance s'était installée. Pendant le temps de mes escapades insulaires, ils avaient renforcé leurs liens, et intégré les nouveaux arrivés, Marius, Janet et Lyes, avec qui je n'avais que des relations superficielles. Ernie, Marius et moi sommes partis dans le sauna exhiber nos corps d'hommes nus au regard des deux autres, assis sur des bancs avec une serviette à portée de mains, et engageant une conversation banale dans une buée de plus en plus opaque. Je n'avais jamais fait l'expérience du sauna et je n'ai pas regretté ; à la sortie, mon corps était rempli d'un bien-être immense, d'une grande détente. Il m'appartenait encore plus, je le sentais vivant et apaisé. A la sortie des douches, je les ai laissés quitter sans transition le bain de vapeur pour le bain d'afrikaans du groupe, qu'ils ont rejoint en me saluant rapidement, et je me suis éloigné du ranch. Les rayons de cette fin d'après-midi semblaient m'appeler à l'extérieur en décuplant encore l'effet relaxant du sauna. Je suis parti marcher seul sur la route ; la mélancolie me poussait à m'isoler. Ils devaient sans doute penser que je n'étais décidément plus le même au retour de la Réunion, que cette fille des îles m'avait débranché la tête, mais ils se gardaient de me faire la moindre remarque. Les mains dans les poches, laissant le soleil couchant me chauffer douillettement le dos, je me trouvais immensément bien en compagnie de mes pensées tournées toutes entières sur Marie et la Réunion, dans cette Afrique du Sud tant aimée auparavant, mais qui semblait n'être plus que le décor de ma tristesse et de ma privation de l'être cher. Le monde immédiat semblait s'affadir, n'avoir plus qu'une existence lointaine. Rétrospectivement, j'ai regretté de m'être isolé du groupe, auprès de qui j'aurais pu trouver une compensation momentanée à cette solitude. L'après-midi de septembre était magnifique, les couleurs chaudes et rasantes éclairaient le velt d'une lumière presque provençale. Les odeurs d'herbe sèche et d'épineux me remplissaient d'aise. L'Afrique me consolait tout de même ; mais il me manquait désormais quelqu'un pour partager ces splendeurs. Au retour de ma promenade solitaire et en retrouvant le groupe occupé à discuter dans la salle-à-manger autour d'un rooibos tea, l'afrikaans à tue tête dans mes oreilles commençait à m'insupporter. Je n'avais plus l'impression de faire partie de leur monde, d'y avoir ma place et d'y être intégré. Depuis mon départ pour le Kruger, puis pour la Réunion juste après, un mois et demi s'était écoulé ; j'étais resté trop longtemps sans lien social avec ceux que je
25

considérais au départ comme mes premiers amis. Pendant toutes mes semaines d'absence, ils avaient construit, de leur côté, un genre de nouveau clan, d'identité groupale. Lyes, Janet, Marius, étaient des étrangers, à mon immense regret. J'avais encore quelque affinité avec Liesa et Ernie, qui jamais ne manifestaient d'hostilité à mon égard, mais au contraire une sollicitude pleine de compassion. Ils me demandaient parfois : - Are you all right Jeön Pîîr ? you seem to be sad. Are you thinking of Réunion? (Cela va Jean-Pierre ? tu as l'air triste, tu penses à la Réunion?) Je répondais évasivement et sans énervement, en souriant doucement. J'étais déjà en train de m'exclure du groupe et, plus tard, de la communauté ; le désir d'être social m'avait quitté. Ce que j'avais partagé avec eux depuis six mois semblait appartenir à une autre époque. Le lendemain matin, j'ai quand même accepté d'aller me promener sur le Magaliesberg avec Ernie et Marius. Nous avons escaladé le flanc Nord. Le soleil chauffait déjà fort, et la végétation était rasante, sèche comme dans les garrigues près de Manosque. Nous cherchions à nous rapprocher le plus possible d'un sommet qui semblait toujours s'éloigner au fur et à mesure que l'on montait. A mi-pente on voyait déjà le ranch comme un petit village au fond de la vallée. Elle était belle, cette Afrique tant aimée. C'était ma nouvelle Provence, mon nouveau Larzac, mon territoire de descendant de paysans aveyronnais, amoureux de pierres sèches et de collines. Les rochers secs et oranges semblaient avoir été posées là par une main invisible. Ernie me dit: - You must be careful, it's the ideal time for puff-adders to sleep on the rocks (Il faut faire attention, c'est le moment idéal pour que les vipères dorment sur les rochers). Ces puff-adders sont des vipères courtes et larges de couleur bistre et par conséquent, mimétiques avec la couleur de certains rochers. Comme beaucoup de serpents sud-africains, il ont le don de nous envoyer de l'autre côté de la vie en quelques minutes. Le venin des puff-affers agit sur le système musculaire et paralyse rapidement la respiration, tuant la proie par asphyxie. Et nous étions en train de nous promener dans le biotope typique de ce charmant animal. Je n'étais pas rassuré. Nous ne sommes finalement pas restés longtemps au sommet, le temps de contempler rapidement la plaine où s'étalait Pretoria ; puis avons rejoint le groupe qui nous attendait pour le repas. Dimanche soir est arrivé comme le moment salvateur du retour. En même temps que tous les habitants de la capitale, nous suivions sagement la voiture précédente dans la chenille automobile qui avançait lentement vers Pretoria. Assis à l'arrière de la voiture d'Ernie, mes yeux étaient collés sur la vitre et sur le paysage qui défilait. Passif, laissant couler les images devant
26

moi, ma pensée était ailleurs. Mes promenades réunionnaises tissaient la toile d'une délicieuse nostalgie, d'un voyage rétrospectif. A Saint-Philippe sur le bord de mer, dans les marchés forains colorés, à la plage de la Saline imbibée de l'odeur de corail sec, dans la maison de Bellevue et la piscine où j'avais passé des heures à nager avec mon neveu. Les images du repas autour du cari, avec ceux qui étaient désormais ma belle-famille, celles du belvédère à la Montagne avec Sylvie, et celles de la nuit d'amour dans la voiture sur la plage du Trou d'eau, m'empêchaient de revenir sur la terre africaine. Ces paysages et ces gens étaient aux antipodes de ceux qui constituaient ma compagnie actuelle. Je ne savais plus auprès de qui me sentir le plus à l'aise, au plus près de mon être profond. Les Sud-africains m'étaient proches intellectuellement et culturellement ; c'était des jeunes de ma génération, semblables à la jeunesse européenne, en dépit de notre éloignement linguistique et géographique. Les Réunionnais que j'avais rencontrés m'étaient diamétralement opposés sur ces plans-là ; je les percevais Français autrement que moi, et une partie d'entre eux était désormais intégrée à ma famille. Nous sommes rentrés par la route de l'Ouest, qui passe le long d'Atterridgeville, une des townships de Pretoria. A la tombée du jour, les milliers de feux de cheminée montaient des maisons délabrées et des bidonvilles où l'électricité et l'eau courante n'étaient même pas installées. Dans la pénombre de la nuit, des centaines de Noirs marchaient sur les bascôtés des routes et dans les chemins transversaux qui menaient aux habitations. Cette fourmilière humaine me rappelait une fois de plus que je faisais partie de la minorité protégée. J'allais réintégrer mon ghetto pour Blancs et mon âme à l'abandon. Au fur et à mesure que les semaines passaient, Marie se terrait dans sa chambre, enveloppée de mélancolie, et m'écrivait ; elle n'avait réalisé aucun projet de travail qui lui aurait permis d'acheter le billet pour venir me rejoindre. Devant l'intensité de ce désarroi, sa mère tenta de convaincre son père de payer ce voyage, seule façon d'apaiser ce malheur et d'assurer un avenir pour la dernière fille de la famille, malgré leurs faibles revenus et la réticence du père qui se méfiait de ma situation précaire. Il ne voyait en moi qu'un étranger au statut instable et, au contraire de sa femme, nourrissait à l'égard de mon frère une méfiance constante à laquelle s'ajoutait un vague ressentiment à l'égard des métropolitains, ainsi que des contentieux subsistant entre les deux familles. De plus, laisser partir sa dernière fille pour qu'elle rejoigne un chercheur de singes en Afrique, sans même être mariée, était totalement contraire aux règles et aux habitudes familiales ; cela aurait créé un précédent. Mon image et mon statut n'avaient de légitimité qu'auprès de la mère. Nos deux clans entretenaient des relations ambiguës, un mélange de
27

conflits et de solidarités ; l'histoire de la colonie se répétait de manière emblématique entre les seigneurs et les serfs. Ce mélange de dettes et de domination symbolique les avait obligés à composer avec de nombreuses hypocrisies qui avaient laissé, dans leur histoire, des traces indélébiles. A force de solliciter l'empathie du père pour l'inconsolable chagrin de sa fille, la mère obtint son accord. Au final, il préférait trouver une porte de sortie honorable pour sa cadette, que de la savoir dans l'errance des dernières années. Il avait surtout cédé aux pressions maternelles. A la mi-septembre, j'eus la surprise un soir, d'entendre la voix de Marie dans le téléphone de Walker street, m'annonçant : - Finalement mon père a accepté de payer mon billet. Je peux venir te rejoindre ! Normalement j'arrive le vingt. Je bafouillais en répondant des mots insensés, pris par la joie et le décalage que prend parfois la conscience pour intégrer une nouvelle réalité. Cette annonce rapide permettait tout de suite d'anticiper sur ce qui allait suivre. Marie ici, dans la communauté, avec les Sud-africains. Chamboulement, bascule complète d'une vie. Bonheur d'un couple à venir. Une fois l'essentiel énoncé, je ne savais pas quoi lui répondre. Je lui demandais si elle allait bien, comment la décision avait été prise. Nous nous sommes dit un "à bientôt" qui allait engager, sans que nous l'ayons réalisé, vingt ans de nos vies. Mais pour l'heure, l'idée n'était pas aux prospectives et encore moins aux chagrins inutiles des semaines précédentes. Elle était aux réjouissances du coeur. Il me fallait annoncer la nouvelle à ceux de la communauté ; puis envisager tout ce qui allait changer dans ma vie. Cette maison, ces gens ne seraient plus jamais pareils puisque maintenant, j'étais membre d'un couple qui allait vivre ici, avec eux. En même temps, le contraste prévisible entre l'esprit des Afrikaaners et la jeune fille des îles, déconnectée des réalités et planant avec ses drogues douces faisait naître une légère appréhension. Je sentais un pincement au coeur d'ambiguïté entre la joie de retrouver l'aimée, et ce que j'anticipais d'une future cohabitation peut-être difficile. Dans la force que me donnait l'expectative du bonheur à venir, je rassurais mes colocataires qui me manifestaient leur sympathie à l'annonce de l'événement. A l'exception de Linda qui resta neutre. Liesa et Ernie, récemment installés en couple dans la communauté, partageaient avec moi cette joie toute nouvelle. Les questions fusaient sur l'inconnue française des îles, nouveau membre d'un groupe déjà constitué dont l'intégration imposerait, comme tous les nouveaux venus depuis Park street, des adaptations et compromis supplémentaires. J'écrivais à Marie qu'ils étaient tous accueillants et bienveillants. Nous vivions dans
28

l'acceptation de l'autre et la colocation fraternelle, rêve et réalité vécue d'une jeunesse assoiffée de partage. Les jours passaient. L'échéance se rapprochait. Le mardi dix-neuf septembre était un jour banal où j'avais dû rester à l'université pour travailler à la bibliothèque ; le soir Liesa et Ivan m'invitèrent au département des Beaux Arts, pour assister à une exposition de leurs œuvres communes, de peintures et de sculptures. Avant de m'y rendre avec eux, alors que je rangeais quelques affaires, Janett m'avait fait remarquer, en entrant dans ma chambre, que j'avais douillettement tout préparé pour l'arrivée de Marie. -"Hey! you've made a beautiful little nest for you both!" (Tu as fait un beau petit nid pour tous les deux) me dit-elle, en cherchant une complicité avec un immense sourire qui fermait encore plus ses yeux en amande. Elle qui pourtant ne m'avait jamais manifesté de sympathie particulière, ironisait un peu tout en m'exposant sincèrement son empathie. Dans le bâtiment de style mussolinien, massif et imposant, les œuvres les plus originales, les plus farfelues et les plus modernes s'exposaient ; parmi elles, certains tableaux de Ivan, le compagnon officiel de Linda, et de Liesa, étudiante aux Beaux Arts. C'était une inspiration venue de Chagall, de Picasso, de Gauguin et de l'art naïf. Un buffet était servi avec des canapés, des petits fours sur plateaux, du vin et de la bière. Et plein d’Afrikaaners, universitaires, ou amis des familles de Liesa et d'Yvan, le compagnon de Linda. On se serait crus à New York dans une galerie d'art contemporain. Les femmes étaient habillées en robes claire voilées de froufrous transparents, maquillées à l'excès. Liesa et ceux de sa génération se remarquaient par leurs robes indiennes largissimes, leurs savates ou leurs chaussures plates en cuir artisanal. Les hommes d'un certain âge arboraient de grandes barbes taillées ou non, comme les voortrekkers des premiers moments du Grand Trek, des traditionnelles grasshoopers, ces mocassins historiques des pionniers hollandais, des sahariennes bleu clair ou beige en deux parties, une veste et un pantalon de même couleur. Les jeunes portaient des chemise aux manches retroussées, des jeans bleus délavés, pour se différencier des anciens. Mais j'étais déjà ailleurs, aspiré par ma future nouvelle réalité. J'en parlais aux amis présents à mes côtés qui semblaient comprendre mon bouillonnement intérieur. Rien n'était plus important que ce qui allait arriver, demain déjà. C'était la fin du premier chapitre de ce séjour sud-africain. J'essayais de me concentrer sur les œuvres exposées, moitié sculpture, moitié peinture, mais mon esprit était capturé par l'anticipation de l'arrivée de Marie. Que faisait-elle en cet instant précis ? Je l'imaginais préparant ses valises et
29

faisant ses adieux à ceux qui l'avaient entourée depuis toujours. Elle devait assumer ce qui, sans conteste, allait créer la plus profonde rupture qu'elle ait jamais eu à vivre. Que ressentait-elle ? A cette époque, le téléphone intercontinental était beaucoup trop cher pour appeler souvent et longtemps. Seuls le courrier postal et le télégramme permettaient des échanges à des tarifs acceptables. Il me fallait attendre, et je ne pouvais qu'imaginer ce que serait demain soir. Le compte à rebours avait commencé. L'Afrique, désormais, ne serait plus jamais comme elle le fut jusque là.

30

L'Afrique pour deux Elle arrivait donc. Ce soir nous allions être un couple ; nous habiterions ensemble ici dans cette maison, cette communauté, nous serions corps contre corps. Je la sentais déjà là. Très vite, j'en envisageais les conséquences pour moi, pour nous. J'avais l'intuition qu'elle ne réalisait pas le décalage à venir entre sa vie à la Réunion et celle qui l'attendait à Walker street. Dans mon estomac, une sorte de pincement, une drôle de déchirure d'appréhension ou d'exaltation, un enthousiasme fabuleux. C'était la fin de ma vie de Français célibataire au milieu des Sud-africains. Le vingt septembre était un mercredi, le jour de la liaison aérienne Réunion-Afrique du Sud. J’ai obtenu de Liesa qu'elle m'emmène à l'aéroport Jan Smuts pour aller chercher Marie à vingt-et-une heure. Sa vieille DKW Auto Union, une marque allemande qu'on ne voyait plus depuis longtemps en Europe mais dont certains modèles subsistaient encore en Afrique du Sud, miaulait sur l'autoroute et dégageait la fumée du mélange d'essence et d'huile, comme un gros cyclomoteur. Le jour venait de disparaître, le ciel était bleu nuit et quelques étoiles commençaient à poindre. Nous avons pris à la sortie Sud de Pretoria l'autoroute qui passait sous UNISA, l'université par correspondance dont le grand bâtiment surplombait les quatre voies de manière imposante. Nous parlions un peu. Elle partageait mon enthousiasme au seuil d'une nouvelle vie, me posait des questions sur la Réunion, sur Marie, sa famille et sa vie. Par ailleurs, elle n'a jamais rien exprimé d'une appréhension à accueillir quelqu'un de totalement différent. La confiance mutuelle était de mise à priori. Me laissant aller à une une joie débordante, j'étais sûr de rencontrer sa totale empathie. Elle était la seule femme de la communauté en qui je portais une amitié et une estime sincères. -"Liesa, you know, I feel really happy" (Tu sais je me sens vraiment heureux) Et dans un grand sourire, elle répondit calmement : - "Yes I understand how you must be excited !"(Je comprends que tu sois excité) Elle cultivait au quotidien une proximité affective et une authenticité avec les gens qu'elle aimait. Malgré la distance qui s'était installée entre les derniers colocataires et moi, elle partageait toujours ces attitudes de sincérité et de force naïve qui renforcèrent nos liens tout au long de la première partie de mon séjour, et j'en tirais un profond réconfort. Avec elle, tout était clair et honnête.
31

L'arrivée à Jan Smuts se faisait par un long ruban d'autoroute qui traversait Kepton Park avant de surplomber légèrement l'aérogare et les pistes d'atterrissage. J'essayais de repérer l'avion sud-africain en provenance de la Réunion parmi la flotte importante des appareils à empennage orange. Je sentais mon coeur battre. Marie était là, quelque part dans un de ces avions. Je retenais chaque minute de ces instants, ayant l'intuition qu'ils représentaient pour moi un moment charnière. Sortis du parking à ciel ouvert, nous avons marché rapidement vers la zone d'arrivée, qui était à l'époque bien différente de l’aéroport actuel rebaptisé depuis Johannesburg international. Les murs étaient décorés de mosaïques aux couleurs ternes représentant des motifs abstraits. Les agents de la South African Police arpentaient les halls et les couloirs, arborant fièrement leurs uniformes bleu nuit et leurs casquettes dont la visière passait au ras des sourcils. Cela leur donnait l'air sévère des officiers allemands de la Gestapo. Tout était tranquille. Il y avait peu de monde en cette soirée de semaine ; l'avion de la Réunion était certainement un des derniers de la journée. Il était parti vers les dix-sept heures et faisait escale à Durban. Après l'annonce de son atterrissage, nous nous sommes précipités à la porte de sortie des passagers, cachés par une cloison épaisse d'où ils surgissaient soudainement de la zone de police pour entrer dans le hall d'arrivée. Très peu débarquaient en provenance de la Réunion ; la majorité, montée à Durban, était constituée d'Indiens et de Musulmans. Nous avons hésité un moment avec Liesa pour aller voir la sortie d'une autre porte. Soudain, en me retournant, j'ai vu Marie surgir de celle de derrière, et entrer dans le hall. C'était pour moi l'arrivée de la Réunion toute entière colorée et fantaisiste dans ce monde afrikaaner et austère ! Avec ses dix-neuf ans tout neufs, elle portait sa longue robe bleue aux volants noirs sur les manches courtes, et tenait à la main des sacs en plastiques en tirant sa valise grise. Elle était telle que je l'avais laissée à St-Denis, craquante, jeune, souriante avec ses deux points de fossettes sur les joues. Un morceau de fraîcheur colorée, toute prête à vivre. Le réel et l'irréel se télescopaient dans sa présence même. Sourires, embrassades, étreintes et premières explications. Elle avait failli descendre à Durban parce que, ne réalisant pas que Johannesburg était l'arrivée finale, elle s'apprêtait à sortir au premier aéroport d'escale ; son voisin de siège, un jeune homme avec qui elle avait sympathisé et qui lui avait même offert le champagne, l'avait retenue au moment de sortir ! Si ce passager affable ne l'avait pas abordée pendant le voyage, elle se serait perdue en Afrique du Sud avant de me revoir ! Nous avons ri. En survolant la ville avant l'arrivée, elle avait aimé voir toutes les lumières de Johannesburg qui lui faisaient penser à une rivière de diamants. Liesa se tenait un peu à l'écart, respectueuse du moment d'intimité
32

de nos retrouvailles. Rapidement je me suis tourné vers elle pour l'inciter à se joindre à nous et l'ai présentée à Marie. Les échanges en anglais ont provoqué chez Marie l'expression de la surprise et un haussement de sourcils. Elle réalisait seulement maintenant avoir atterri dans un pays anglophone, et m'en fit la remarque immédiatement avec un sourire béat, à la fois inquiète et émerveillée du monde qu'elle allait découvrir. Je serrais ses épaules en lui souriant. - Eh oui, tu réalises que tu es vraiment arrivée en Afrique du Sud ? Liesa nous laissait un peu seuls : -It's ok, take your time to chat a little bit (Prenez votre temps pour bavarder un peu) Nous sommes allés à la voiture tous les trois rapidement, traversant le parking immense et le froid de la nuit. Sur la route qui nous ramenait à Pretoria, tous deux assis à l'arrière comme pour créer tout de suite l'intimité des retrouvailles, j'avais refermé la blessure de l'éloignement. Par dessus la banquette du siège avant, j'ai confié à Liesa en souriant jusqu'à me déchirer les joues : - You know Liesa, now I feel really happy! (Tu sais, maintenant je me sens vraiment heureux) Elle détourna rapidement la tête pour m’envoyer son grand sourire qui illuminait son visage. Pendant le trajet, Marie et moi échangions sur les derniers événements qui précédaient son départ, tant à la Réunion pour elle qu'à Pretoria pour moi. J'entendais parler de Gaëlle, de Julien et de ses parents ici, dans cette sirène automobile ancien modèle qui nous emmenait à Pretoria ; c'était totalement anachronique et décontextualisé. Quatre heures avant, elle était encore dans l’atmosphère réunionnaise et familiale, entourée du créole, des noms familiers et des trajets habituels dans cette île qu’elle n’avait pratiquement jamais quittée depuis dix-neuf ans. Et en cet instant, et pour une durée dont nous ne voulions même pas envisager la limite, elle se retrouvait dans ce pays tellement bizarre, immense, différent, violent par son régime et son histoire. Elle ne mesurait pas ce qui lui arrivait. Elle avait simplement suivi son intuition ; sa mère avait senti que ce voyage était l’occasion de sa vie, pour fuir une vie qui partait à la dérive, et se laisser prendre par l'appel amoureux qui lui avait fait pressentir que son destin devait basculer maintenant. Tous ces détails rapides marquaient la nouvelle réalité de notre future vie de couple, d'autant plus bouleversante qu'elle serait désormais, pour la toute première fois, indépendante de sa famille, sans surveillance ni ragots.
33

Elle devrait assumer son sevrage. Nous nous prenions souvent la main sur la banquette arrière, croisant nos doigts avec ferveur. J'avais l'impression de la tenir toute entière. L'anglais devint rapidement pour elle un obstacle qu'elle n'osait pas franchir, ou timidement pour certains mots, se reposant toujours sur moi pour son interface langagier avec Liesa. J'insistais pour qu'elle se jette à l'eau et fasse un effort ; je la rassurais en disant qu'elle n'était pas jugée et que mes colocataires seraient extrêmement bienveillants sur ce point, comme tout autochtone se retrouve à l'être à l'égard d'un étranger. L'erreur lui est pardonnée, on l'écoute avec attention et on l'aide à reformuler. Instants fondateurs de ma vie, pourtant noyés parmi les milliers de personnes qui traversaient cet aéroport. Notre existence bascule parfois en quelques heures. L’arrivée la nuit dans ces couloirs impersonnels et déserts, sa bouille de jeunesse sans une ride, qui m’apparaît soudain au détour d’un mur, nos retrouvailles comme deux tourtereaux, l'estomac qui se noue, le regard bienveillant de Liesa qui nous laisse dans notre espace intime, malgré l’heure tardive et le temps qui nous presse pour rentrer. Puis, l’immense pays moderne et terrible qui engloutit notre intimité retrouvée dans la nuit de la grande ville. Les immeubles, les réverbères défilent par la fenêtre de la voiture. Tout ce monde inconnu est dépourvu de sens et de points de repères pour elle. L’afrikaans est partout, la nuit froide du Transvaal devient le premier manteau d’une vie qui s'installera ici pour longtemps, jusqu'à une date totalement impossible à prévoir. Marie a un billet de retour dans la poche. Mais nous n'y pensons même pas. Seules certitudes : notre présence réelle, corps à corps, sur la banquette arrière de la vieille DKW aux poignées de plastique jaune, et ce moteur deux-temps qui hurle en sortant du parking, le levier de vitesses à gauche perpendiculaire à l’axe du volant. Ces détails dressèrent l'empreinte de nos toutes premières retrouvailles. J'étais si fier de l'accueillir sur ma terre d'adoption. L'Afrique faisait fonction de famille d'accueil pour nos coeurs en déroute. Le retour vers Pretoria se fit en une demi-heure, sur le ruban d’asphalte rectiligne et sous les étoiles australes. En sortant de l'aérogare, on voyait encore l’avion des SAA stationné, grand et bel oiseau de métal aux yeux en amande et au nez bleu, prolongé tout au long de son fuselage par une bande bleue et orange : les couleurs du drapeau sud-africain en ces années d’apartheid. Liesa était respectueuse de ces retrouvailles, mais, pour ne pas créer de rupture dans les relations à trois, je tentais de lui traduire ce que me disait Marie. Elle répondit : - "I'ts ok Jeôn Pîîr, you can talk a little bit” (Cela va, Jean-Pierre, vous pouvez parler un peu), pour me dire d’assumer ma toute nouvelle intimité
34

retrouvée. Elle n'était pas pressée de rentrer en relation avec Marie et la sentait sans doute impressionnée d'être aussi déracinée de son île lointaine. Nous sommes arrivés à Walker street vers vingt-trois heures. Les autres s'étaient retirés dans leurs chambres, portes fermées ; la maison était silencieuse. Avant de nous installer, nous avons fait une petite halte dans la cuisine, car Liesa s'enquit de savoir si Marie avait besoin de boire ou de manger. Ernie, qui attendait le retour de sa chère Liesa, sortit de sa chambre le premier pour venir accueillir la fameuse fille des îles dont il avait entendu parler. Après lui avoir dit bonsoir et bienvenue avec son sourire bonhomme derrière sa barbe blonde, il profita d'un court échange entre Marie et Liesa pour me chuchoter à l'oreille avec un léger sourire : -"Tell me, Jeôn-Pîîr, do you take them at school ?" (Dis-moi, tu les prends à la sortie de l'école ?) Ce léger cynisme me déstabilisait quelque peu. La différence d'âge, ou d'apparence, l'avait choqué. Nous nous sommes assis dans l'étroite cuisine autour de la table et Ernie ouvrit une bouteille de vin rouge. Lyes et Janet sont arrivés ensuite et sont restés par politesse, mais moins longtemps ; ils étaient plus distants, contrairement à Liesa et Ernie qui restèrent jusqu'au coucher, par amitié pour moi, et par désir sincère de connaître Marie. Nous avons échangé quelques questions-réponses sur la Réunion, dont ils cherchaient à se faire une idée plus précise à partir des dires d'une autochtone. Je leur traduisais ce que Marie m'énonçait, et apportais également ce que je connaissais de l'île et que j'avais découvert un mois plus tôt. Le volcan, les montagnes, la population créole et métropolitaine, la langue, la canne à sucre. Nous étions débordants d'enthousiasme à présenter l'île française, heureux d’apparaître là comme les représentants d'un ailleurs qui désormais nous définissait, devant ces Afrikaaners dans le monde desquels je m'étais immergé pendant sept mois. Ils semblaient d'autant plus curieux de cette île française qu’à cette époque, aucun Sud-africain ne connaissait la Réunion. Certains allaient sur les plages mauriciennes où l'on parle anglais. Mais l'île-soeur et voisine n'était même pas mentionnée sur les guides touristiques. Leur curiosité était soudain stimulée pour un monde humain dont bien peu imaginaient les frontières. Notre première nuit fut courte. Avant de dormir, je tentais de lui décrire ce que j'avais pensé de ses dernier moments à la Réunion, les au-revoir à sa famille, l'entrée dans l'avion, les derniers regards par le hublot vers l'aéroport en cherchant à voir les proches accoudés à la terrasse, l'écrasement du décollage, le sentiment de l'irrémédiable, lorsque l'avion nous emporte dans cette certitude paradoxale d'entrer dans le grand inconnu excitant dont on attend tout le merveilleux qui embrase le désir de vivre.
35

Les jours qui suivirent, Marie s'est avant tout habituée à la communauté, au quartier, à l'environnement. Elle avait tout à découvrir et j'étais son guide. Je devais tout lui dévoiler. Sunnyside fut notre premier territoire commun. Nous sommes allés à la banque pour déposer les quelques billets qu'elle avait emmenés pour participer à nos frais ; sans doute toutes ses économies. Esselen street était la rue commerçante bruyante et animée. Elle s'étendait de la Dutch Reformed Church, l'Église Réformée Hollandaise à une extrémité, jusqu'au centre commercial Synnypark, à l'autre bout, un bâtiment de plusieurs étages qui abritait plusieurs galeries marchandes reliées par un ascenseur au centre de la cour intérieure. Nous sommes allés nous perdre dans ce parc d'attractions consumériste. Je lui montrais l'opulence d'un pays développé à l'européenne, à la pointe de l'Afrique. Elle était sidérée de voir tout ce monde, cette foule de Blancs et de Noirs qui se côtoyaient la journée dans les rues et les magasins, mais qui ne se parlaient jamais, les Noirs étant contraints de prendre les bus en fin d'aprèsmidi pour rejoindre leurs townships. Marie prit le temps de s'adapter à un genre de cohabitation superficielle avec les Sud-africains de Walker street. Mais nous nous sommes très rapidement renfermés sur nous-mêmes. La porte de notre chambre restait close en journée et nous n'échangions que très peu avec les autres. Je ne me souviens pas avoir partagé un seul repas avec eux. Du reste, chacun faisait sa cuisine quand bon lui semblait et les repas collectifs n'étaient pas de mise. Nous participions financièrement pour le petit déjeuner et pour payer Lysbeth, la domestique qui entretenait notre linge. Manger ensemble à certains moments privilégiés aurait contribué à la cohésion du groupe. Je ne l'ai jamais proposé, à tort sans doute. Liesa, dont les peintures intriguaient Marie, tentait de parler avec elle de sujets divers. Mais, à cette époque, chrysalide du papillon non encore éclos, Marie ne se définissait par aucune activité ou caractéristique particulière et engageait le dialogue avec réserve. Les autres membres de la maisonnée n'installaient aucune démarche dans sa direction, et la réciproque était totale. Nous cohabitions simplement par intérêt, et entretenions une socialité de surface. J'annonçais à Marie que nous devrions passer le plus clair de notre temps de semaine dans la réserve de Krugersdorp, pour mon projet de recherches sur les babouins. Je me sentais plein de fougue et chaudement impatient à l'idée de lui faire découvrir le velt, la réserve et la troupe. Nous sommes partis dès le vingt-six septembre, jusqu'à la fin de la semaine. Notre vie allait, pour plusieurs mois, alterner entre Pretoria pendant les week-ends, et Krugersdorp en semaine.
36

Sur l'autoroute qui allait vers Johannesburg, je tournais sous UNISA et bifurquais Sud-Ouest ; nous quittions les grands axes. Marie découvrait avec étonnement l'étendue du pays. Elle qui vivait sur une île où la mer est toujours visible à l'horizon quel que soit l'endroit, cherchait à l'apercevoir quelque part. - "La mer ? mais elle est à Durban, à six-cents cinquante kilomètres dans cette direction", lui disais-je en riant et en pointant mon doigt sur la gauche pour suggérer le Sud. Elle n'arrivait pas à y croire. Partout autour d'elle, la platitude vallonnée du Transvaal, les champs de maïs, les fermes, les grands domaines agricoles coupés par des zones d'entrepôts ou résidentielles. La Datsun jaune traversait les plaines herbeuses, le velt, en direction de l'Ouest de Johannesburg, où se trouvait Krugersdorp. A la grille d'entrée, le portier me reconnaissait et me laissait passer. Nous pénétrions alors dans ce qui allait devenir notre domaine, un grand jardin d'Afrique pour l'intimité paisible de notre longue lune de miel. - J'en reviens pas que tu sois là, lui disais-je, à côté de moi dans cette même voiture, et pour aller dans ce bungalow où j'ai tellement pensé à toi pendant toutes ces semaines. Je ne croyais pas qu'un jour tu puisses y venir. Nos retrouvailles semblaient en effet être un défi. - Moi non plus, je n'y croyais pas, dit-elle pensive. En plus, je n'imaginais surtout pas l'Afrique comme cela, mais avec beaucoup plus de forêts et de verdure. Le bungalow numéro neuf nous semblait le plus convenable, le plus à l'écart du reste du camp ; sa véranda s'ouvrait sur la pelouse en pente douce qui conduisait au petit lac de retenue. La vue portait jusqu'au-delà de la réserve, vers l'Ouest. La réserve de Krugersdorp devint rapidement notre royaume. Nous avons pris nos habitudes, seuls au monde, dans ce petit camp, où jamais une famille de touristes ne venait pendant les jours de semaine, mais qui constituait mon lieu de travail depuis sept mois. J'ai voulu l'emmener voir les babouins près de leurs arbres de sommeil, mais ils n'y étaient pas. Nous avons marché dans la réserve, sous les chênes où ils se regroupaient pour la nuit, en direction du petit cimetière installé là depuis la fin du siècle dernier, et qui rappelait que cet endroit était autrefois un domaine privé, peut-être une ferme afrikaaner, avant de devenir une réserve municipale. Ces quelques tombes étaient celles des membres d'une même famille. Elles étaient entourées d'un grillage noir fixé sur un muret disloqué par le temps. En pleine savane sèche et jaune, elles rappelaient l'histoire des hommes sur cette terre d'Afrique qui avait vu s'y dérouler les pires violences, notamment la guerre des Boers au
37

début du siècle. Krugersdorp a constitué notre premier lieu de résidence en semaine, intime et merveilleusement africaine. De notre terrasse, le coucher de soleil était au rendez-vous tous les soirs. C'était pour moi le moment d'un immense repos de l'âme, à côté de mon aimée de si loin qui, par une sorte de miracle, était là où ma vie avait repris une direction insolite. Ces coucher de soleil de septembre étaient l'image même de la grâce. C'était une béatitude d'être deux dans une relation d'amour neuf, seuls et loin de nos familles, dans ce pays imposant et totalitaire qui entourait notre bulle de rêve, en donnant notre vie au ciel du monde. Nos enfances étaient encore là, dans nos têtes, dans cette insouciance attardée qui avait fait de nous des êtres en quête d'imaginaire. L'idylle rend euphorique comme un produit dopant, et nous étions vite devenus dépendants de la plus puissante drogue humaine, le bonheur. Dans le couchant, après une journée de fatigue à suivre les babouins, nous nous retrouvions dans l'immense confiance du couple naissant. Coupés de l’univers du travail, des routines quotidiennes que nos amis connaissaient, nous étions loin des occupations de la multitude. Cette vie nous avait donné la vérité sans fin du mystère d'être deux. Nous étions au centre du monde et pourtant coupés de tout. Ces premières nuits et ces premières journées partagées dans le silence de la savane étaient remplies d'un sens inoubliable, d'un nouveau départ installé dans l'intimité du corps et du coeur, de nos conversations confiantes et infinies, sous le toit de chaume de la hutte ronde. L’odeur de goudron, qu'exhalaient les poutres apparentes, empreignait nos narines d'un souvenir à jamais associé à l'Afrique. Le rugissement des lions remontait de leur enclos le soir, au fond de la vallée, et agrémentait la jouissance du temps présent, sur la terrasse du rondavel, le bungalow rond au toit de chaume, dans un délicieux mélange de rêve et de réalité qui fonde les renouveaux. Notre couple était critiquée par nos familles. Mes parents ne comprenaient pas par quelle folie (encore une) je m'étais entiché d'une si jeune femme créole issue d'une famille populaire. C'était non conforme au choix de conjoint de mon origine sociale. De son côté, la famille de Marie lui présentait ma situation conjugale comme impossible, car ma compagne officielle Mathilde était censée m'attendre au retour d'Afrique ! C'est ainsi que Gaëlle, que le changement de statut social avait transformée en grande ordonnatrice de sa famille, présenta ma situation conjugale à Marie pour la décourager de venir me rejoindre. Mais j'étais par ailleurs perçu comme un tremplin vers la sécurité par mon appartenance au groupe des métropolitains, qui était à l'époque une valeur ajoutée dans le monde créole, ascenseur social automatique et promesse d'une meilleure vie.
38

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.