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L'exil français de Don Carlos, Infant d'Espagne (1839-1846)

De
320 pages
Ce livre est le premier ouvrage historique consacré à la vie de l'Infant Don Carlos de Bourbon (1788-1855), prétendant malheureux au trône d'Espagne et fondateur du carlisme (l'extrême droite espagnole du XIXe siècle). S'appuyant sur des archives, dont une partie était restée jusqu'ici inédite, ce livre contribue à une meilleure connaissance de l'histoire de l'Espagne et de la France à l'époque du roi Louis-Philippe.
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Chemins de la Mémoire
e Chemins de la MémoireSérie XIX siècle
Alain Pauquet
Ce livre est le premier ouvrage historique consacré à la vie de l’Infant
Don Carlos de Bourbon (1788-1855), prétendant malheureux au trône
ed’Espagne et fondateur du carlisme (l’extrême droite espagnole du XIX
siècle). L’exil français Alain Pauquet décrit la première guerre civile carliste et ses implications
européennes, puis, après sa défaite, l’exil forcé de Don Carlos et de sa
famille à Bourges, Néris, Gréoux et Marseille. Etudiant le sort des carlistes de Don Carlos,
réfugiés en France, il montre comment le régime de Louis-Philippe a réussi
à gérer cette immigration soudaine de dizaines de milliers d’Espagnols
rebelles et parfois fanatiques. A travers le récit du séjour du prétendant et Infant d’Espagne
de ses proches, l’auteur analyse certaines pratiques sociales de l’aristocratie
edu XIX siècle comme le rituel des visites et des promenades, ou encore les
moments hors normes induits par le thermalisme et les débuts du tourisme. (1839-1846)
Il retrace l’infl uence du parti légitimiste dans la France d’avant 1848, son
soutien actif à « Carlos V » puis à son fi ls le prétendant « Carlos VI ».
Alain Pauquet explique également l’échec de la seconde guerre carliste, et
il revisite entièrement la séquence des fameux « mariages espagnols » qui
mobilisa la diplomatie européenne entre 1839 et 1846.
S’appuyant sur des archives, dont une partie était restée jusqu’ici inédite,
ce livre contribue à une meilleure connaissance de l’histoire de l’Espagne
et de la France à l’époque du roi Louis-Philippe.
Alain Pauquet est agrégé et docteur d’état en histoire contemporaine.
Ancien élève de Maurice Agulhon et spécialiste du règne de
LouisPhilippe, ses recherches portent sur les structures de sociabilité dans
el’histoire politique et sociale du XIX siècle. Il prépare actuellement
un ouvrage sur le rôle des destins individuels et familiaux dans
e el’évolution d’une société villageoise du XVII au XIX siècle.

En couverture : Portrait de l’Infant Don Carlos par Vicente Lopez y Portaña. 1814. Avec l’aimable
autorisation de l’Academia de Bellas Artes de San Fernando, Madrid. Droits acquis auprès du Musée.
ISBN : 978-2-343-05846-7
9 782343 058467
33 €
eSérie XIX siècle
L’exil français de Don Carlos, Infant d’Espagne
Alain Pauquet
(1839-1846)




L’exil français de Don Carlos,
Infant d’Espagne
(1839-1846)
Chemins de la Mémoire

Fondée par Alain Forest, cette collection est consacrée à la publication
de travaux de recherche, essentiellement universitaires, dans le domaine
de l’histoire en général.

Relancée en 2011, elle se décline désormais par séries (chronologiques,
thématiques en fonction d’approches disciplinaires spécifiques). Depuis
2013, cette collection centrée sur l’espace européen s’ouvre à d’autres
aires géographiques.


Derniers titres parus :

SARINDAR-FONTAINE (François), Jeanne d’Arc, une mission inachevée, 2015.
LOUIS (Abel A.), Marchands et négociants de couleur à Saint-Pierre de 1777 à
1830 : milieux socioprofessionnels, fortune et mode de vie, Tome 1 et 2, 2014.
ePREUX (Bernard), Enfance abandonnée au XVIII siècle en Franche-Comté,
2014.
EMMANUELLI (Francois-Xavier), Un village de la basse-provence durancienne :
Sénas 1600 – 1960, 2014.
NAGY (Laurent), La royauté à l’épreuve du passé de la Révolution (1816-1820).
L’expérience d’une monarchie représentative dans une France postrévolutionnaire,
2014.
GOSSE (Albert Jean), Le surprenant manuscrit de Lyon : Roland Furieux
(1607), 2014.
FOLLAIN (Antoine), Blaison Barisel, le pire officier du duc de Lorraine, 2014.
LARRAN (Francis), Pisistrate à contretemps. Itinéraires anachroniques d’un tyran
athénien, 2014.
MANGOLTE (Pierre-André), La guerre des brevets, d'Edison aux frères Wright,
2014.
ALOUKO (Ange Thierry), La politique étrangère de Willy Brandt, 2014.


Ces dix derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions,
avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être
consultée sur le site www.harmattan.fr



Alain PAUQUET








L’EXIL FRANÇAIS DE DON CARLOS,
INFANT D’ESPAGNE
(1839-1846)















L’Harmattan



DU MÊME AUTEUR


La société et les relations sociales en Berry au
emilieu du XIX siècle,
L’Harmattan, 1998, 526 pages
Une histoire de la citoyenneté politique en
France. Trente documents d’archives du
eXVIII siècle à nos jours.
L’Harmattan, 2014, 166 pages





















© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-05846-7
EAN : 9782343058467
Introduction : le carlisme et son miroir français



Si le carlisme a représenté un courant politique influent en Espagne
pendant au moins un siècle (en gros de 1833 à 1936), en tant que
mouvement conservateur, il a connu également un écho important en
France.
Relayé au XIXe siècle par la droite royaliste, surtout dans la
1fraction extrême de celle-ci , il a incarné ce que pouvait être au-delà
des Pyrénées la résistance du vieux monde, ce monde ancien où
dominaient le respect des coutumes locales et régionales,
l’attachement aux traditions catholiques et l’acceptation des
hiérarchies au profit d’une noblesse riche mais réputée bienveillante à
l’égard des petites gens. Le carlisme fut en effet une forme de
résistance contre la modernité. Et d’abord la modernité diffusée par
l’Etat espagnol, dont la centralisation croissante ne cessa de se
renforcer au cours du XIXe siècle, un Etat certes « libéral » dans ses
principes mais qui demeura longtemps autoritaire dans son
fonctionnement.
L’affrontement de ces deux mondes, l’ancien et le moderne, et qui
s’est terminé par la victoire du second a pris des formes variables
selon les pays européens. En Espagne, la lutte a été très longue en
raison d’une évolution économique et sociale particulièrement lente
aggravée par la perte des colonies d’Amérique. De sorte que
l’affrontement s’est éternisé et il a connu son paroxysme à l’occasion
de trois guerres civiles dénommées « les guerres carlistes » :
183321840, 1846-1849, et 1872-1876 .
Ces guerres civiles ne couvrent pas à elles seules l’étendue des
rebellions carlistes. Entre 1840 et 1846 se sont produites des révoltes
locales, sporadiques, tout comme entre 1849 et 1872, avec des
tentatives de soulèvement sans lendemain comme en 1860.
Il sera question des deux premières guerres dans ce livre car elles
sont étroitement liées à l’histoire de Don Carlos (Carlos V pour ses
partisans) et celle de son fils aîné Don Carlos-Luis (Carlos VI). Quant

1 Il faut rappeler qu’après la chute de Charles X en juillet 1830, les partisans du roi
déchu étaient appelés aussi « carlistes »
2 Il est assez curieux de constater l’oubli quasi-total qui entoure ces guerres civiles
au profit de la guerre qui ravagea l’Espagne au XXe siècle, entre 1936 et 1939.
5à la troisième guerre carliste, elle sort de notre sujet pour des raisons
chronologiques.
A cette époque où la France était plus sensible à l’actualité
espagnole qu’elle ne l’est de nos jours, ces guerres ont profondément
marqué l’opinion française et d’autant plus qu’à ce moment la France
balançait elle aussi entre deux mondes et deux régimes politiques, la
royauté et la république, mais elle privilégiait déjà le règlement des
conflits par les élections plutôt que par les coups d’état ou la guerre
civile comme cela se pratiquait en Espagne.

La première guerre carliste est contemporaine de la première
décennie de la Monarchie de Juillet et la France s’y est directement
impliquée, en partie militairement, mais surtout diplomatiquement.
Depuis l’époque napoléonienne, la France se sentait très concernée par
les « affaires d’Espagne » : Napoléon y avait renversé les Bourbons
en 1808, mis son frère Joseph sur le trône avant que la révolte
monarchiste de tout un peuple ne l’oblige à battre en retraite en 1813.
Dix ans plus tard, sous Louis XVIII, la France était de nouveau
intervenue militairement en Espagne, mais cette fois-ci elle avait été
mandatée par les puissances européennes au Congrès de Vérone afin
d’y rétablir la monarchie absolue menacée par les libéraux (1823).
Il convient donc de remettre cette première guerre carliste dans la
perspective des relations étroites entre les deux pays, mais en même
temps, de relations qui ne se situaient pas tout à fait sur un pied
d’égalité. Après 1830, en effet, la France de Louis-Philippe, devenue
le porte-drapeau du libéralisme européen depuis la révolution des
Trois Glorieuses, « parrainait » la libéralisation de la monarchie
espagnole. En même temps, elle constituait du fait de son poids
démographique et de son expansion notamment en Algérie, une
puissance forte face à une Espagne frappée par la perte de ses colonies
d’Amérique, le déclin de son rayonnement, la stagnation
socioéconomique et une dette abyssale.

Nos deux premiers chapitres seront consacrés à la formation du
carlisme et à la première guerre qu’il provoqua au cours des années
1830. On ne sera pas surpris d’y apprendre que la question de la
stabilité politique en Espagne était une préoccupation majeure du roi
Louis-Philippe et des gouvernements français de la Monarchie de
Juillet et que cela les avait conduits à s’opposer au carlisme, fauteur
de guerre civile et source de régression politique. Après la défaite de
6l’armée carliste, l’exil forcé de son chef, Don Carlos (Carlos V) en
France entraîna un supplément de tension autour de cette question. Le
prétendant fut « interné » selon le terme de l’époque, en fait assigné à
résidence sous surveillance policière à Bourges, entre 1839 et 1845.
Quiconque connait le célèbre roman d’Alexandre Dumas, Le comte
de Monte-Cristo se souvient de ce court passage où la Bourse de Paris
est subitement mise en émoi par la nouvelle de l’évasion de Don
Carlos :
« Le roi Don Carlos a échappé à la surveillance qu’on exerçait sur
lui à Bourges et est rentré en Espagne par la frontière de Catalogne.
Barcelone s’est soulevée en sa faveur ». Nouvelle démentie le
3lendemain par le Moniteur, ancêtre de notre journal officiel . Comme
Balzac ou Eugène Sue, Alexandre Dumas publia son récit en
feuilleton et ce fut dans le Journal des Débats entre 1844 et janvier
1846, les derniers épisodes étant offerts aux lecteurs à un moment où
Don Carlos ne résidait plus en France mais en Italie.
Malgré cet écho littéraire qui montre à quel point l’opinion
française d’alors était sensible à la question du carlisme et de la
politique espagnole et tenue informée par la presse de l’époque, le
sujet de l’exil de Don Carlos en France n’avait jamais fait l’objet
d’une étude approfondie.
Cet exil assorti de l’immigration de milliers de réfugiés carlistes a
été considéré comme un fait mineur de l’histoire de la Monarchie de
4Juillet au regard de la Question d’Orient, de la conquête de l’Algérie
ou des aspects socio-économiques liés à l’industrialisation. Il nous
semble pourtant qu’il offre un chemin de traverse permettant de
revisiter utilement les évènements de cette époque et de contribuer à
une meilleure connaissance de la vie politique et sociale ainsi que des
relations diplomatiques européennes, en particulier franco-espagnoles
et franco-britanniques.

Nous nous sommes efforcé dans ce livre de procéder à une analyse
thématique de ce séjour et de ses péripéties. Celles-ci incluent le
séjour à Bourges du fils aîné de Don Carlos, jusqu’en septembre 1846,
l’infant don Carlos-Luis (devenu Carlos VI) dont la fuite passa
relativement inaperçue car l’on était en plein dans la préparation des

3 Ce passage du roman qui appartient à la 2e partie fut publié en novembre 1844.
4 Il n’est pas abordé dans la monumentale et remarquable Histoire de la Monarchie
de Juillet publiée vers 1884-1892 par P. Thureau-Dangin. Quant aux historiens du
XXe siècle qui ont traité de cette période, ils l’évoquent très peu.
7célèbres « mariages espagnols ». Mariages qui impliquèrent toute la
diplomatie européenne et provoquèrent la rupture de la première
Entente Cordiale.

Au-delà de tout ce qui témoigne de la vie quotidienne et du climat
politique de l’époque, on découvrira dans ce livre l’étude de la
situation des combattants carlistes réfugiés en France, celle des liens
entre ces derniers et le parti légitimiste français, et une évocation de la
vie de sociabilité menée par les Infants (dont la princesse de Beira,
épouse de Don Carlos). On y trouvera également des analyses
concernant ce moment quotidien et indispensable qu’était la
promenade chère aux oisifs de ce temps, ainsi que la pratique du
tourisme et du thermalisme naissants, à l’occasion des cures thermales
et des voyages de cette famille princière.
Enfin, deux chapitres traiteront de leurs relations avec l’Eglise et
l’Etat, ou pour être plus précis, avec l’archevêché de Bourges et la
préfecture du Cher.

Quelques pages seront consacrées à la deuxième guerre carliste
malgré le fait qu’elle ait eu lieu postérieurement à l’exil français de
Don Carlos. Quant à la troisième guerre carliste, nous avons déjà dit
plus haut qu’elle sortait de notre sujet.
Il convient néanmoins dans cette introduction d’en dire brièvement
quelques mots dans la mesure où elle paraît représenter à la fois le
« chant du cygne » et le point de départ de ce qu’on pourrait appeler la
postérité et la mythologie du carlisme. Dans les années 1872 à 1876,
c’est le petit-fils de Don Carlos, le duc de Madrid, appelé lui aussi
5Don Carlos (ou Carlos VII) qui provoqua le soulèvement armé d’une
partie des espagnols. Pour finir dans la débâcle au profit de son cousin
Alphonse XII, monté sur le trône après l’échec d’une première
république.
Il est intéressant d’observer le décalage d’évolution des mentalités
politiques entre la France et l’Espagne à ce moment. Lorsque se
déclencha la troisième guerre carliste au-delà des Pyrénées, la France
sortait d’une brève mais violente guerre civile, celle du printemps
1871 entre les républicains rouges de la Commune de Paris et la

5 Il était également le neveu par alliance d’un autre prétendant célèbre, « Henri V »,
le comte de Chambord, sa mère Marie-Béatrice de Modène étant la sœur cadette de
la comtesse de Chambord.
8majorité royaliste dont les députés siégeaient à Versailles. Au cours
des années suivantes, la majorité des français décida peu à peu de se
rallier à la solution d’une république modérée : les élections de 1876
consacrèrent la victoire des républicains, et trois ans plus tard, celle
d’une démocratie (presque) apaisée. A l’inverse, en Espagne, le
soulèvement carliste, même vaincu en 1876, contribua par sa durée de
quatre années au maintien d’une répression souvent brutale et d’une
monarchie au fonctionnement semi-autoritaire.

Reconstruit à des fins de prétentions dynastiques, celles du duc de
6Madrid Carlos VII et de ses héritiers désignés , le souvenir de cette
troisième guerre est devenu ensuite, et comme il arrive souvent, une
véritable mythologie politique au service de la perpétuation de la
tradition carliste. Pieusement entretenue par certains monarchistes
espagnols et français à partir de la fin du XIXe et jusqu’en plein XXe
siècle, cette tradition conduisit en 1920 l’écrivain Pierre Benoît à
choisir le thème de la troisième guerre carliste pour cadre de son
7troisième roman dont le titre est « Pour Don Carlos » .
Quoique puisse laisser croire ce titre, il ne s’agissait pas pour cet
autre romancier à succès (mais bien oublié aujourd’hui) qu’était Pierre
Benoît de célébrer un roi sans couronne, ni de prétendre publier un
manifeste politique. Cette guerre civile espagnole qu’il saisit vers
1875, sert de toile de fond à un authentique roman et de prétexte à une
suite d’aventures. L’un des héros du roman est un jeune noble
français, Olivier de Préneste, fraîchement nommé sous-préfet à
Villeléon (nom inspiré de la petite ville de Mauléon). Enlevé par deux
guérilleros carlistes, il est amené à s’engager dans la guerre pour Don
Carlos (ici, Carlos VII) dans les provinces basques espagnoles aux
côtés d’un autre aristocrate français nettement plus âgé que lui et prêt
à en découdre pour défendre ses convictions ultra-royalistes. La suite
lui fait rencontrer une jeune femme intrépide, sorte de pasionaria de la
cause carliste et une intrigue amoureuse se noue. Mais l’échec de
l’insurrection l’année suivante, en 1876, en sonnera le glas et le roman
de Pierre Benoît finit devant Biarritz annonçant des soulèvements
futurs à la façon d’un éternel retour.

6 A savoir la famille de Bourbon-Parme qui revendique encore aujourd’hui les droits
à la couronne d’Espagne issus de Carlos VII, ce dernier ayant épousé en premières
noces la princesse Marguerite de Parme, par ailleurs nièce du comte de Chambord et
arrière petite-fille de Charles X.
7 Paru chez Albin Michel en 1920.
9Seize années après la parution du roman, ce fut le début de la
Guerre d’Espagne (1936-1939), dans laquelle les carlistes prirent part
aux combats contre les républicains aux côtés des troupes nationalistes
et fascistes du général Franco. Aux yeux de nombreux français de
1936, le carlisme apparaissait alors comme une forme d’exotisme
politique et une survivance régionaliste. Et pourtant, les bataillons
carlistes (les Requetés) coiffés de leur béret rouge formaient le quart
des troupes franquistes (soit environ 60 000 combattants).

Après la seconde guerre mondiale, le thème carliste va se trouver
de nouveau popularisé en France lorsque Francis Lopez décide de
faire du roman de Pierre Benoît, une opérette sous le même titre
« Pour Don Carlos ». On est alors en 1950 et l’œuvre remporte un
8franc succès en restant un an à l’affiche du Théâtre du Chatelet .
Ensuite, elle sombre rapidement dans l’oubli et depuis longtemps elle
ne fait plus partie du répertoire. Au-delà des modes musicales (on sait
que l’opérette est un genre qui ne fait plus recette), on peut
s’interroger sur les causes de cet effacement. Est-ce parce que les
carlistes s‘étaient alliés au général Franco pendant la guerre civile ?
Ou plutôt parce que l’idée du carlisme s’est marginalisée avec le
temps et qu’elle n’appartient plus qu’à un certain « folklore »
espagnol ou basque, bien éloigné des enjeux contemporains ? N’est-ce
pas aussi parce que la descendance masculine des prétendants carlistes
s’est éteinte en ligne directe ?
Ou enfin n’est-ce pas tout simplement parce que ce mot, le
carlisme, n’évoque strictement plus rien pour le grand public ? C’est
là certainement la raison de fond.

C’est pourquoi, il y avait de notre part quelque audace à traiter de
ce sujet méconnu, en espérant néanmoins que notre ouvrage satisfera
le public des historiens et celui des amateurs d’histoire, notamment
d’histoire berruyère puisque Don Carlos, ce roi qui ne régna jamais,
9vécut six années d’exil dans le centre de la France, à Bourges .

8 Les deux rôles principaux furent créés par Georges Guétary et Maria Lopez.
9 Nous avions il y a longtemps déjà, consacré un article à ce sujet : Alain Pauquet,
« Un prétendant espagnol en exil : Don Carlos et ses proches à Bourges
(18391846) », La France démocratique, Mélanges offerts à Maurice Agulhon. Paris,
Publications de la Sorbonne, 1997, pp. 167 à 176.

10


Portrait de Charles de Bourbon, Infant d’Espagne,
dit Don Carlos, prétendant au trône d’Espagne sous le
nom de Charles V, puis comte de Molina (1788-1855)


Gravure extraite de Louis Blanc, Histoire de Dix Ans (1830-1840). Paris,
réédition par Jeanmaire éditeur, 1882, tome I, p. 184. Don Carlos porte au
cou la Toison d’Or et la Croix de St Herménégilde, et sur la veste la
plaque de Grand Croix de l’Ordre de Charles III.



Collection privée
11Listes des abréviations utilisées dans les notes de cet
ouvrage et concernant des dépôts d’archives :



AD : Archives départementales

AN : Archives nationales

BMG : Bibliothèque municipale de Grenoble

MAE : Archives diplomatiques du Ministère des Affaires
étrangères


























12Chapitre I

La formation du carlisme avant 1833



1. La vie politique en Espagne entre 1808 et 1830

Né le 29 mars 1788 à Madrid, l’Infant don Carlos
(Charles-MarieIsidore de Bourbon) était le second fils du roi Charles IV d’Espagne et
10de son épouse Marie-Louise de Bourbon-Parme . Forcé de quitter
l’Espagne à la suite de l’invasion française et de l’abdication forcée de
son père en 1808, il fut interné au château de Valençay, dans l’Indre,
11en compagnie de son frère aîné le roi Ferdinand VII , et de son oncle,
12l’Infant don Antonio . Il y demeura pendant 5 ans de 1808 à 1813,
soit entre l’âge de 20 ans et celui de 25 ans, pendant qu’en Espagne
régnait le frère aîné de Napoléon, Joseph Bonaparte à la tête d’un
gouvernement inspiré des Lumières.
En 1813, face à la résistance espagnole et dans la débâcle générale
de son empire, Napoléon dut reconnaître la défaite des troupes qu’il
avait envoyées pour contrôler l’Espagne. Il décida d’y rétablir les
Bourbons par le Traité de Valençay qu’il imposa à Ferdinand VII. En
signant ce traité, ce dernier s’engageait à conserver les réformes
napoléoniennes (suppression des droits féodaux–seigneuriaux et de
l’Inquisition) et à ne pas inquiéter les afrancesados qui avaient servi le
roi Joseph Bonaparte par amour des idées de la Révolution française.
Pourtant Ferdinand (Fernando en espagnol), comme son frère Don
Carlos, exécrait par-dessus tout les idées de 1789, il ne voyait que par
l’absolutisme et le droit divin.


10 Don Carlos (Carlos V) est mort en exil à Trieste le 10 mars 1855.
11 Né en 1784, mort en 1833, Ferdinand VII avait officiellement régné entre mars et
mai 1808 et Napoléon l’avait lui aussi forcé d’abdiquer lors de l’entrevue de
Bayonne.
12 Rappelons que le terme d’Infant(e) désigne tous les enfants de la maison royale
d’Espagne. Le même terme existait au Portugal du temps de la monarchie.
13Ferdinand VII revint donc à Madrid en 1814 et monta sur le trône
au milieu des acclamations du peuple espagnol qui avait lutté en sa
faveur contre l’envahisseur français. Mais le roi se révéla vite être un
tyran. La constitution proclamée par le roi Joseph, frère aîné de
13Napoléon, fut abrogée. Les Cortès qui avaient rédigé et voté cette
constitution en 1812 furent supprimés. Il multiplia les persécutions
contre les opposants.
La politique rétrograde de Ferdinand VII finit par provoquer une
« révolution » en 1820, en réalité un coup d’état de la part des
officiers libéraux, ceux-ci réclamant le rétablissement de la
constitution. Conduit par le général Rafael del Riego, ce fut le premier
pronunciamento de l’histoire espagnole et, peut-on dire, de l’histoire
européenne. Que cette révolution ait été faite par les militaires n’est
pas surprenant car l’armée espagnole était dans sa grande majorité
acquise aux idées répandues par la Révolution française.
Ferdinand VII fut cerné par les insurgés, très puissants dans le sud
du pays, et contraint de prêter serment à la constitution qu’il détestait.

Résistant pied à pied contre les libéraux, le roi ne put rétablir son
pouvoir qu’avec l’aide de l’armée française envoyée par Louis XVIII
14en 1823 sous le commandement du duc d’Angoulême . Après avoir
écrasé les rebelles et bien qu’il ait accepté le retour des Cortès, le
régime de Ferdinand VII se montra de nouveau impitoyable à l’égard
de l’opposition et il multiplia les condamnations à mort, dont celle de
Riego, en pratiquant une tyrannie sans limites. En témoigne vers 1830,
la pendaison publique, sur ordre personnel du roi, d’une jeune femme
noble de Grenade dont le seul crime était d’avoir fait broder le mot
15Libertad (Liberté) sur un drapeau espagnol .


13 Chambre des députés espagnols qui existait de longue date, dont l’origine est
analogue à celle du parlement anglais et de nos Etats généraux d’avant 1789. C’est
toujours le nom de l’assemblée nationale en Espagne.
14 Mandatée par les puissances européennes au Congrès de Vérone, à la demande de
Châteaubriand, la France envoya des troupes commandées par le duc d’Angoulême,
fils aîné du comte d’Artois (futur Charles X). Ces troupes furent surnommées les
« Cent mille fils de St Louis ». L’épisode le plus célèbre est la prise par les soldats
français du Fort du Trocadéro, à Cadix, en Andalousie, haut lieu de la rébellion des
libéraux contre Ferdinand VII.
15 Marquis de Custine, L’Espagne sous Ferdinand VII, publié en 1838. Réédition par
J-F Tarn, Paris, éditions François Bourrin, 1991, 733 pages. Cette histoire est
racontée pp. 615-617.
14


Portrait de Ferdinand VII, roi d’Espagne
(1784-1833)

Gravure extraite de Louis Blanc, Histoire de
Dix Ans (1830-1840) op. cit. tome I, p. 182.

Collection privée
15
Pourtant, certains trouvaient Ferdinand trop modéré dans son
absolutisme. Un parti plus absolutiste encore s’était formé autour de
Don Carlos, le frère cadet du roi. Il représentait un courant politique
extrémiste dit « apostolique », appelé aussi « carliste », et contestant
ouvertement la politique royale. Déjà, au cours des années 1820-1824,
parallèlement à la révolte des libéraux, les carlistes avaient montré un
16début d’agitation en Navarre et leur influence allait grandissant.
Astolphe de Custine, dont les récits sur la Russie sont bien connus, a
également voyagé en Espagne en 1831, particulièrement en
Andalousie. Voilà ce qu’il écrit pendant la même année 1831 à propos
des carlistes :
« En parlant des différents partis qui divisent aujourd’hui les
Espagnols, quelqu’un vient me dire que celui des absolutistes,
association nombreuse et considérable, trouve le roi Ferdinand trop
libéral. Ces ultracatholiques accusent le prince de n’aimer pas assez
les prêtres. Pourtant il les aime ; mais comme il a un frère, don
Carlos, qui les aime davantage, par comparaison il passe pour
modéré ; ce qui veut dire pour protéger les révolutionnaires.
Si l’infant don Carlos arrivait au trône, il ne manquerait pas de
rétablir l’Inquisition avec tous ses accompagnements : espions,
cachots, tortures, exécutions… Un ancien confesseur du roi, le père
Cyrille, général des Franciscains, est le chef du parti carliste, nom
17sous lequel on désigne en Espagne les amis de don Carlos. »


2. La succession du roi Ferdinand VII

L’éventualité de l’accession de Don Carlos au trône d’Espagne
étant évoquée dans le texte, elle nous amène à examiner de plus près
le problème que posait la succession de Ferdinand VII.
En effet, ce roi n’avait pas eu d’enfant (viable) de ses trois épouses
décédées. En 1829, il convola pour la quatrième fois en épousant sa

16 Christian Desplat, « La sous-préfecture de Mauléon et la première guerre
carliste », paru dans Les Pyrénées dans une Aquitaine, terre d’accueil, terre d’exil,
pp. 349 à 373. Nous remercions M. Ch. Desplat, professeur à l’université de Pau, de
nous avoir personnellement communiqué son article.
17 Custine, L’Espagne sous Ferdinand VII, op. cit. Extrait de la lettre 17 adressée à
Miss Bowles, p. 147.
1618nièce Marie-Christine de Bourbon-Sicile qui avait 23 ans de moins
que lui, et deux filles naquirent de cette union : Isabelle (doña Isabel)
née le 10 octobre 1830 et Louise-Ferdinande ou Fernande (doña
Luisa-Fernanda) née le 30 janvier 1832.
Mais qui allait hériter du trône en cas disparition du souverain ? En
vertu de la loi salique introduite en Espagne en 1713 par les Bourbons
après l’avènement de Philippe V, l’héritier de la couronne ne pouvait
être que le frère cadet du roi, Don Carlos.

Or, le 29 mars 1830, alors que la reine était enceinte de deux mois
seulement, Ferdinand VII publia un « Edit pragmatique » mettant fin à
la loi salique afin de réserver le trône à l’enfant à naître, « même si cet
enfant devait être une fille ». L’édit royal s’appuyait sur un texte signé
par le défunt roi Charles IV en 1789 et jusque là tenu secret… Don
Carlos eut beau dire qu’il n’était pas concerné par cette décision
datant de 1789, car il était né en 1788, soit un an avant, il fut bel et
bien écarté de la succession après la naissance d’une fille le 10 octobre
1830 : l’Infante Isabelle, déclarée princesse des Asturies, titre donné
habituellement en Espagne à l’héritier du trône.

Le mécontentement fut immense parmi ceux qu’on appelait de plus
en plus les carlistes car le problème n’était pas seulement dynastique,
il était surtout politique. Le carlisme, comme l’écrivait Custine dans le
texte cité plus haut, rassemblait l’ultra-droite la plus convaincue et
c’est aussi pour empêcher celle-ci d’arriver au pouvoir que Ferdinand
VII avait publié la pragmatique. Son épouse Marie-Christine l’avait
poussé à ce geste, à la fois pour favoriser son enfant à naître et pour
protéger les milieux libéraux envers lesquels (la suite le montrera) elle
éprouvait quelques sympathies.
En outre, dans ces milieux libéraux figuraient en bonne place un
19jeune frère de Ferdinand VII, l’Infant don François de Paule (Don
Francisco de Paulo) connu pour son adhésion à la franc-maçonnerie,

18 er Elle était fille du roi François 1 des Deux Siciles et de l’Infante Marie-Isabelle
d’Espagne. Celle-ci étant une des sœurs de Ferdinand et de Don Carlos,
MarieChristine se trouvait donc être leur nièce. Née en 1806 à Naples, refugiée plusieurs
fois en France, elle est décédée au Havre en 1878.
19 Don François de Paule (1794-1865) n’avait que 14 ans lorsque ses parents furent
erdestitués par Napoléon 1 et envoyés en exil. C’est la nouvelle de son arrestation qui
provoqua le soulèvement de Madrid contre l’occupation française, le célèbre Dos de
Mayo.
17et son épouse Louise-Charlotte, une sœur de Marie-Christine. L’un et
l’autre étaient à la manœuvre auprès de Ferdinand pour écarter du
trône le parti carliste, ennemi juré des franc-maçons, d’autant que, le
texte de Custine le montre bien, Don Carlos était partisan d’un régime
théocratique où l’absolutisme royal serait guidé par le clergé
catholique.
En Espagne, les libéraux et le clergé étaient en totale opposition.
Pendant la « révolution » des années 1820-1823, on avait vu des
20militaires libéraux massacrer des prêtres accusés de fanatisme .

C’est immédiatement après la naissance de l’infante Isabelle, que
les premiers mouvements insurrectionnels commencèrent de la part
des carlistes. Le 30 octobre 1830, un corps d’armée espagnol
commandé par le général Valdès dut se réfugier provisoirement en
France afin d’échapper à des rebelles en armes. Dans les régions
frontalières, des rumeurs se multipliaient, parlant de l’arrivée de
volontaires français et italiens qui voulaient passer en Espagne afin
d’y créer une « armée carliste ».
De fait, les rapports du sous-préfet de Mauléon étudiés par
Christian Desplat, font état du retour (non autorisé) d’espagnols
21réfugiés en France et de désertions de militaires français qui vont
eux aussi en Espagne se mettre au service de Don Carlos. Simples
soldats débauchés par des agents du prétendant ou officiers nobles
guidés par leurs opinions légitimistes. L’armée de Don Carlos
22commençait à se former .
23En outre, les rapports préfectoraux des Basses-Pyrénées
insistaient surtout sur le rôle du clergé espagnol dont la plupart des
membres ne cachaient pas leur haine de la reine. En novembre 1832,
les prêtres des paroisses tentent de soulever le peuple en Navarre, mais
la situation n’est pas encore mûre.
Le 29 avril 1833, depuis le Portugal, Don Carlos adresse une lettre
à son frère où il refuse de reconnaître sa nièce Isabelle comme
l’héritière du trône et où il affirme ses droits à la succession. Il lui
demande d’en communiquer la copie à tous les souverains européens.
Mais Ferdinand VII répond à cette Déclaration en interdisant à

20 Pierre de Luz, Isabelle II. Paris, Plon, 298 pages. Voir pp. XII à XXI
(introduction).
21 Comme le général Erazo qui commanda ensuite une partie des troupes carlistes.
22 Ch. Desplat, art. cit., pp. 351-352.
23 De nos jours, département des Pyrénées-Atlantiques.
18« l’Infant Don Carlos » comme il l’écrit sèchement, de rentrer en
Espagne et en lui enjoignant, lui et sa famille, de s’exiler dans les
24Etats pontificaux .
Au mois de juin, les premières actions militaires des carlistes se
soldent par un échec qui conduit à l’exécution à Pampelune de deux
de leurs officiers.

Mais à Madrid les évènements se précipitent.

Le roi Ferdinand était tombé gravement malade. Après des périodes
d’agonie suivies de rémission, il meurt à l’âge de 50 ans le 29
septembre 1833. Sa fille aînée Isabelle, âgée de presque 3 ans, est
proclamée reine sous le nom d’Isabelle II pendant que sa veuve,
25Marie-Christine, devient régente . Dès lors, l’Espagne se divise en
deux camps, avec deux chefs opposés. D’un côté, la régente qu’on
appellera désormais « la reine Christine » et qui gouverne au nom de
sa fille Isabelle. De l’autre, l’oncle d’Isabelle, Don Carlos, qui se
proclame roi sous le nom de « Charles V » (en espagnol, Carlos V).

Seuls, la France, le Royaume-Uni et le Portugal reconnaissent
comme légitimes Isabelle et la régente. La plupart des gouvernements
européens, le Saint-Siège, les cours italiennes et les grandes
puissances absolutistes comme l’Autriche et la Russie refusent de
reconnaître la petite reine et soutiennent Charles V. Celui-ci réaffirme
ses droits à la couronne d’Espagne dans une lettre au Roi des Français
26Louis-Philippe le 11 décembre 1833 .
La succession au profit d’Isabelle étant confirmée par les Cortès
convoqués par la régente, il s’ensuivra une révolte générale des
partisans de Don Carlos, créant ainsi une situation de guerre civile
intermittente dans laquelle l’Espagne n’a cessé de se débattre au XIXe
siècle.

24 P. de Luz, Isabelle II, op.cit., page XXVIII, qui cite le texte de la déclaration de
Don Carlos.
25 Isabelle II, née en 1830, reine en 1833, fut renversée en 1868 par une révolution,
et décéda en 1904 à Paris. Quant à la régence de Marie-Christine, elle dura jusqu’en
1840. Une régence à ne pas confondre avec celle de Marie-Christine de Habsbourg,
seconde épouse et veuve d’Alphonse XII, laquelle régna de 1885 à 1902 pendant la
minorité de son fils Alphonse XIII.
26 er Louis-Philippe 1 (1773-1850) avait déjà reçu précédemment de Don Carlos une
lettre contenant sa Déclaration du 29 avril. AN 300 AP III 49. Politique extérieure.
Dossier 1. Espagne (consulté dans l’inventaire).
193. Des conceptions politiques inconciliables

L’opposition entre les carlistes ou « apostolicos » et leurs
adversaires dits « cristinos » ou « isabelinos » n’était pas seulement
une querelle dynastique, on l’a dit. Leurs valeurs étaient
inconciliables.
Les carlistes représentaient le passé, l’absolutisme, l’esprit
d’aristocratie, le traditionalisme catholique et sa domination totale sur
la société, mais aussi les particularismes des provinces, voire même
leur autonomie. Au cours des années 1830, les carlistes formaient à
coup sûr le parti le plus nombreux, surtout au nord de l’Ebre.
Cependant, d’après les rapports d’ambassade, le parti était divisé du
fait que les mentalités avaient évolué depuis 1823, y compris dans les
milieux populaires. Le fanatisme religieux et le clergé avaient perdu
de leur influence, de sorte que, selon un agent secret en 1835, un
gouvernement carliste « éprouverait les plus violentes contradictions
après sa victoire de la part de ceux-là même qui l’auraient fait
triompher ». L’extrémisme de Don Carlos était tel, pensait-on, qu’une
fois au pouvoir, celui-ci établirait une tyrannie sanglante rappelant la
répression qui avait suivi l’intervention française de 1823, malgré les
27promesses d’amnistie garanties par le duc d’Angoulême .

A l’opposé de ce fanatisme, les « cristinos », incarnaient au
contraire l’ouverture au monde moderne, l’Etat voulu par la
philosophie des Lumières, à la fois centralisateur et libéral. Toutefois,
cet Etat moderne maintenait malgré tout un exercice souvent
autoritaire du pouvoir, d’où le qualificatif d’« absolutiste » qui était
parfois donné au « parti de la reine », le terme de reine désignant
alors aussi bien Isabelle II que sa mère (qui était à la fois reine-mère et
régente).
Devenue « la reyna gobernadora », qu’on traduisait par « la reine
gouvernante » Marie-Christine, dite Christine, adopta une politique
opposée à celle de son défunt mari Ferdinand VII. Elle gouvernait en
respectant les Cortès car elle avait besoin de leur soutien face aux
prétentions carlistes, et elle cherchait à s’appuyer sur les libéraux,
nombreux parmi les députés de cette assemblée. Elus au suffrage

27 MAE 38 CP/29. Rapport d’un agent secret, non signé, sans date, mais qui nous
paraît dater très probablement de 1835. Rappelons que le duc d’Angoulême
(17751844) commandait les troupes françaises lors de l’intervention en Espagne en 1823.
20censitaire, ces libéraux émanaient du vote des « classes moyennes »,
comme on disait à l’époque pour désigner la bourgeoisie. Malgré la
guerre civile provoquée par les carlistes, ou plutôt à cause de celle-ci,
Christine dût satisfaire leurs exigences.

C’est alors que les libéraux se divisèrent en deux partis de plus en
plus opposés : à droite les « moderados » ou « modérés » qui
comptaient sur l’appui de la France et, à gauche les « progressistes »
soutenus par le Royaume-Uni, surtout par les libéraux anglais (les
whigs). Qualifiés d’« exaltados », considérés comme des « exaltés » et
des « révolutionnaires » par les modérés, les progressistes étaient
nombreux dans l’armée et groupés dans des sociétés secrètes et des
28loges maçonniques .

Suite à un pronunciamento (coup d’état) d’une partie de son armée,
la reine-régente fut obligée de rétablir la constitution de 1812, puis
bientôt forcée de nommer des progressistes comme ministres et même
comme présidents du conseil, les figures les plus marquantes étant
29Mendizabal , puis Espartero, ministres aux tendances autoritaires
(quoique libéraux dans le principe) et surtout modernisateurs. Grâce
aux progressistes, le pouvoir de l’Eglise catholique fut battu en brèche
par la confiscation et la vente des biens monastiques. Les privilèges de
la noblesse furent aussi remis en cause, et une nouvelle constitution
votée en 1837 par les Cortès, établissant notamment la liberté de la
presse. Ainsi, l’Espagne sortait de l’Ancien Régime et se modernisait
tout en uniformisant peu à peu son organisation administrative.

Tout cela hérissait profondément les carlistes, ce qui explique le
soutien massif que la noblesse et le clergé espagnols apportaient à
Don Carlos, les moines franciscains en particulier. La population
laborieuse que certains appelaient la « masse populaire » et d’autres
« la lie du peuple » était elle aussi largement acquise à Don Carlos

28 Ibidem, même rapport secret. En somme, les modérés formaient la droite et les
progressistes la gauche, hostiles l’une et l’autre à l’extrême-droite carliste.
29 Juan Alvarez y Mendez, dit Mendizabal (1790-1853), économiste et banquier
londonien, franc-maçon, participa activement aux révoltes des années 1820-1823
contre l’absolutisme de Ferdinand VII, puis dût s’exiler en Angleterre. Ministre des
finances de Christine, il fut président du Conseil espagnol en 1835-1836. Il imposa
de nombreuses réformes poursuivies par Espartero. En revanche, il échoua à
redresser les finances publiques lourdement obérées par la guerre civile.
2130mais seulement dans le nord du pays . A l’inverse, la bourgeoisie (au
sens large) soutenait le régime de Christine.

En bref, il y avait là contradiction entre deux univers politiques,
une opposition assez largement identifiable au fossé qui, depuis 1830,
séparait en France les légitimistes des orléanistes. Mais si, en-deçà des
Pyrénées, l’heure était passée d’un grand soulèvement populaire en
31faveur de l’ultra-royalisme , en revanche au-delà des Pyrénées, c’est
à dire en Espagne, la relative persistance des structures sociales
32traditionnelles dans une partie du pays laissait de larges chances aux
tentatives armées de l’extrême-droite carliste, situation qui perdurera
jusque vers 1875.
Ajoutons à cela le fait que les révoltes carlistes prenaient appui
principalement sur les provinces pyrénéennes (Navarre, Aragon,
33Catalogne) et les Provinces vascongades , et qu’elles exprimaient par
conséquent un fort sentiment identitaire et autonomiste contraire à la
centralisation voulue par les libéraux. Cette dissidence régionaliste
ancrée dans les mentalités locales rejoignait la vision
« décentralisatrice » des carlistes dont la devise était « Dios y los
fueros », littéralement: « Dieu et les franchises », ces dernières devant
accorder ou maintenir les autonomies et les privilèges locaux acquis
au cours du Moyen Age.
Si l’on en croit le rapport d’un agent secret français, le sentiment
identitaire qui fondait leur soutien au carlisme n’était toutefois pas le
même au Pays basque et en Catalogne. Dans les provinces basques et
en Navarre, il s’incarnait de façon communautaire dans l’attachement
du peuple à ses « fueros » et dans l’esprit de localité. En Catalogne,
par contre, les privilèges locaux ayant été supprimés depuis le XVIIIe
siècle, ce qui fondait l’irrédentisme était une tradition populaire de
rébellion individuelle qui autorisait « le pillage et la licence de la vie

30 MAE 38 CP/29. Espagne 183-1847. Lettres des agents secrets reliées en un
volume. Rapports du 16 octobre 1833 (Groventine) et du 29 juillet 1837 (Caze).
31 Comme le prouve l’échec de la duchesse de Berry en 1832 dans sa tentative de
soulèvement populaire contre le régime de Louis-Philippe.
32 Nous entendons par là la domination du clergé et de la noblesse sur des
populations illettrées et souvent très pauvres, ce qui était le cas dans le nord de
l’Espagne. Les rapports préfectoraux cités par Ch. Desplat témoignent de cette
grande misère dans l’Espagne de l’époque.
33 « Provincias vascongadas » : Biscaye, Alava et Guipuzcoa, elles forment avec la
Navarre le Pays basque espagnol.
2234de guerillero », sorte d’anarchisme prompt à suivre les extrêmes. Et
cet « anarchisme » pouvait aller tantôt vers l’extrême-droite dans les
campagnes (avec le carlisme) ou vers l’extrême-gauche à Barcelone
35(avec les premiers mouvements républicains) .

Pour l’heure, on assistait au début de la (première) guerre carliste.
Elle allait durer 7 ans, de 1833 à 1840, d’où le nom de « guerre de
sept ans » qui lui fut aussi donné.
Depuis le Portugal, pays plongé dans la guerre civile depuis
plusieurs années et où il se trouvait aux côtés de son neveu,
l’absolutiste Miguel 1er, Don Carlos faisait circuler des manifestes
vers l’Espagne. Le 2 janvier 1834, par exemple, il s’adresse à tous les
dignitaires de l’Eglise, tous les nobles et les fonctionnaires pour leur
interdire d’obéir au gouvernement de Christine. Après la chute et la
fuite de Don Miguel, il se réfugie au Royaume-Uni qu’il rejoint à bord
d’un navire anglais au mois de juin.
A Londres, l’ambassadeur d’Espagne, le marquis de Miraflorès, lui
propose de renoncer à ses prétentions en échange d’une pension de
30 000 livres sterling. Carlos V refuse tout net. Sur ce, le secrétaire au
36Foreign Office, Lord Palmerston , lui fait dire que quoiqu’il fasse, le
roi d’Angleterre refusera de le recevoir. Voyant qu’il n’obtiendra
aucun appui, du gouvernement anglais, le seul choix qui lui reste est
celui de la guerre civile afin de prendre le trône d’Espagne par la
force. Le voilà qui s’empresse de gagner la France qu’il traverse
incognito en trois semaines après avoir rasé sa moustache et ses
favoris et s’être teint les cheveux.
37Le 9 juillet 1834, il passe la frontière, le voilà enfin en Navarre .
Son armée l’attend dans les provinces basques arborant l’étendard
de la Vierge aux Sept-Douleurs, emblème des carlistes et clamant le
mot d’ordre : « Pour Dieu, la patrie et le roi ».
Les hostilités sont ouvertes. Une terrible guerre civile commence.
Elle va durer sept années.


34 C’est nous qui utilisons ce mot qui ne figure pas dans le document cité.
35 MAE 38 CP/29. Rapport anonyme d’un agent secret, de Perpignan, non daté, mais
que nous datons du début de 1836.
36 Henry John Temple, vicomte Palmerston (1784-1865) grande figure du
libéralisme anglais au XIXe siècle, fut de nombreuses fois ministre, en particulier au
Foreign Office (ministère britannique des affaires étrangères).
37 P. de Luz, Isabelle II, pp. 12 à 16.
23Chapitre II

La première guerre carliste (1833-1840)



1. Don Carlos, son gouvernement et l’armée carliste

L’armée de Don Carlos s’organisa très rapidement. Affluaient vers
elle des milliers de volontaires issus du Pays basque, des vallées
pyrénéennes et de la Catalogne, plus rarement des Asturies, de la
Castille ou de la province de Valence ; parfois aussi des brigands prêts
à toutes les exactions, enfin des déserteurs issus de l’armée espagnole,
et des militaires étrangers, surtout des aristocrates français. Un mois
après la mort de Ferdinand VII, le maire des Aldudes, petite commune
frontalière, signale au sous-préfet de Mauléon le passage en Espagne
de 13 officiers français dont 5 ou 6 ayant appartenu à l’ex-garde
royale du roi Charles X et se rendant à Bilbao pour, écrit le maire, « se
mettre à la tête des bandes carlistes ».
Quant au matériel de guerre : fusils, munitions et uniformes, les
agents de Don Carlos se les procuraient facilement, tantôt auprès de
négociants de Bordeaux, tantôt grâce à la contrebande, très active le
long de la frontière. L’uniforme carliste consistait en une veste bleue
et un pantalon rouge mais l’élément essentiel pour s’identifier était le
béret basque de couleur rouge porté à plat et surmonté d’un pompon.
Les chevaux destinés à la cavalerie et aux officiers, étaient achetés par
38les agents carlistes sur les marchés des Landes . Mais faire la guerre
cela coûte cher et l’on est en droit de se demander d’où Don Carlos
tirait ses ressources. En sus des emprunts que le prétendant aura bien
du mal à rembourser par la suite, il était financé principalement par ce
qu’on appelait « les Puissances du Nord » ou « les Cours
continentales » ou encore « les Cours de l’Est » c’est-à-dire les
grandes puissances absolutistes qu’étaient l’Autriche, la Prusse et la
Russie, qui lui faisaient parvenir secrètement des sommes

38 Ch. Desplat, art. cité, pp. 363, 365 et 367. Les surplus de l’armée française étaient
récupérés par des fripiers et revendus aux carlistes.
25considérables. Fervent soutien, le tsar Nicolas 1er n’hésitait pas à faire
39livrer par son escadre des armes et des munitions au camp carliste .

Du courrier saisi à la frontière française en janvier 1837 témoigne
de ces financements occultes. Dans une lettre signée du baron Capelle,
ancien ministre de Charles X et qui servait d’intermédiaire, les
puissances du Nord enjoignaient à Don Carlos de prendre Bilbao,
seule condition pour percevoir le versement suivant à savoir 10
millions de réaux (la monnaie espagnole), une somme énorme
40équivalent à 100 000 livres sterling de l’époque .
A ces financements extérieurs s’ajoutaient les bénéfices de la
contrebande. Celle-ci étant une source d’enrichissement pour les
communes frontalières, les carlistes trouvaient facilement des appuis,
monnayés ou non, dans la population locale du côté français des
Pyrénées. Le plus souvent, les douaniers préféraient fermer les yeux
sur le ravitaillement qui parvenait à l’armée carliste. Il en allait de
41même pour les passages clandestins .

Mais il est grand temps de dire maintenant à quoi ressemblait ce
Don Carlos que ses partisans appelaient le roi Carlos V. Deux fiches
de signalement établies par la police française en 1834 et en 1839
permettent d’en situer la physionomie. De petite taille (5 pieds
environ, soit 1,52 m), le prince avait les cheveux roux qu’il portait
assez longs malgré une calvitie prononcée ; un grand front surmontait
ses sourcils roux. Il avait des yeux bleu-gris et un nez aquilin. Une
moustache épaisse, décrite comme blonde en 1834, devenue
« rougeâtre » en 1839, cachait à peine une lèvre inférieure un peu
avancée. Seule la fiche de 1834 signale des fausses dents à la
mâchoire supérieure et de l’embonpoint. Son visage ovale au teint
coloré, encadré en 1839 de longs favoris, se prolongeait par une barbe
rousse. « Il regarde toujours en face et a la tête constamment inclinée

39 ère Louis Blanc, Histoire de Dix Ans. Paris, Jeanmaire, réédition de 1881 (1 édition,
Pagnerre éditeur en 1843), 2 volumes, p. 908.
40 MAE 38 CP/29. Rapport secret avec courriers adressés au ministère de l’intérieur,
9 janvier 1837. Dans la sacoche saisie, on avait trouvé aussi des lettres de
légitimistes français, de tories anglais et d’espagnols installés à Londres.
41 J-P Jourdan « Le département des Basses-Pyrénées et les guerres carlistes ». Actes
edu 38 congrès de la Fédération historique du Sud-Ouest. Pau, 1987, pp. 212 à 217.
Certains auteurs pensent que Louis-Philippe aurait demandé aux autorités locales de
« fermer les yeux », mais nous n’avons pas trouvé trace de telles consignes.
26sur la poitrine sans avoir le dos voûté ; il sourit presque
42continuellement » peut-on lire sur le document de 1839 .

Qui trouvait-on dans son entourage ?

Outre sa famille proche dont on parlera dans les chapitres suivants,
l’entourage du prétendant était formé de nobles espagnols, de prêtres
et de militaires, dont une partie constituait son gouvernement sous le
nom de « Junte d’Etat ». Parmi ses membres, il faut souligner d’abord
le rôle dirigeant du père Cyrille (Cirilio de Alameda), ancien supérieur
des franciscains devenu archevêque de Cuba depuis 1831. Custine le
43considérait comme l’inspirateur et le véritable chef du carlisme . On
citera aussi le général Montenegro, ministre de la guerre après 1836 et
44Ramirez de la Piscina, ministre des affaires étrangères depuis 1835 .
Le premier ministre à partir de ce moment se nommait Arias Tejeiro,
un avocat qui s’était imposé par son fanatisme et qui était l’âme de la
« camarilla » du prétendant. Cette camarilla comprenait des civils et
des prêtres en qui don Carlos avait une confiance absolue (comme le
curé Juan Echeverria, chef de la junte de Navarre) mais qui
45brouillaient la stratégie des militaires carlistes par leurs intrigues .

Bien que théoriquement placé à la tête de toutes ses troupes, Don
Carlos ne bougeait guère hors du Pays basque et il devait souvent
laisser l’initiative à ses généraux et peut-être trop souvent d’ailleurs,
car en examinant de près la stratégie de l’armée carliste, on est frappé
par le manque de coordination du commandement.

42 Fiche de 1834 citée par Ch. Desplat dans l’article cité plus haut (AD Pyrénées
Atlantiques, 2 Z 55). Voir aussi Fiche de 1839 dans BMG, R 4734 (I).
Correspondance spéciale, pièce 25.
43 Mentionné plus haut par Custine comme étant le fondateur du carlisme, il fut
nommé archevêque de Cuba par le pape Grégoire XVI en septembre 1831. L’ami de
la religion, 15 octobre 1831, p. 516. Plus tard, il se rallia à Isabelle II et devint
archevêque de Burgos.
44 Comme l’indique le journal L’ami de la religion, dans un article du 30 janvier
1840, qui retrace la séparation du gouvernement carliste fin août 1839.
45 L. de Lavergne « Mort du comte d’Espagne », Revue des deux Mondes, 1840, p.
724. Tejeiro était le neveu d’un valet de chambre de don Carlos. Avant d’être
premier ministre du prétendant, il avait été son ministre de la justice puis son
ministre des affaires étrangères, remplacé à ce poste par Ramirez de la Piscina. AN
240 AP 1. Papiers Villemur. Mémoire contre la camarilla de Don Carlos.
27Dans chaque province insurgée, les chefs carlistes étaient groupés
au sein d’une « junte », mais souvent, ils avaient tendance à se
comporter, non pas en officiers disciplinés, mais en « bandoleros »,
c’est-à-dire en chefs de bande, désobéissant aux ordres afin de réaliser
un coup d’éclat personnel ou de faire régner la terreur et les pillages.
De ce comportement archaïque, inhérent aux pratiques de « guerilla »
et qu’on retrouve aussi chez certains officiers loyalistes, le général
Ramon Cabrera fournit un bon exemple. D’origine populaire, parti du
bas de l’échelle en 1833, il devint en trois ans le principal stratège de
46l’armée carliste en raison de ses audaces et de sa cruauté . Ce qui
dans l’Espagne de l’époque passait pour une qualité guerrière et
pouvait susciter l’admiration…

Avant Cabrera, il y avait eu brièvement Erazo, auparavant réfugié
en France, nommé général par Don Carlos dès son arrivée à Bilbao,
mais écarté après un revers dès octobre 1833. Et surtout, il y avait eu
Zumalacarregui, vétéran de la lutte contre les français et qui ne
remporta que des victoires jusqu’à sa mort au combat en 1835,
47devenant par là même une figure mythique de l’histoire du carlisme .
Signalons en outre, à partir de 1836, le rôle militaire d’un cousin du
prétendant, l’infant Don Sebastian de Bourbon-Bragance.

Au quartier général de Carlos V, à Estella (en Navarre), il y avait
48également des officiers étrangers issus de plusieurs pays européens .
La plupart étaient des légitimistes français, dont certains issus des
révoltes vendéennes, le plus emblématique étant le comte Auguste de
49La Rochejaquelein . Ajoutons à son nom celui du comte Louis de

46 Ramon Cabrera (1806-1877) ordonnait d’achever lentement les ennemis blessés
afin disait-il, d’habituer ses soldats à faire couler le sang (Pierre de Luz, Isabelle II,
p. 8). Une fiche française de signalement précise qu’il « ne regardait jamais son
interlocuteur en face ». AD Cher, 25 M 245. Ministère de l’intérieur, note du 17
septembre 1846.
47 Tomas de Zumalacarregui (1788-1835) était basque et sa figure a fortement
contribué à l’ancrage du carlisme dans la mythologie du pays basque espagnol.
48 En dépouillant les archives de la surveillance de Don Carlos à Bourges, nous
avons retrouvé la trace d’officiers prussiens (voir chapitre V) et celle d’un noble
sarde, le baron Alphonse Bazin de Chanay. AD Cher 25 M 245.
49 Les sources le qualifient souvent de « marquis » alors qu’il n’a jamais détenu ce
titre, sans doute par confusion avec ses frères ou ses neveux. Auguste du Vergier de
La Rochejaquelein (1784-1868) était le frère cadet des chefs vendéens de l’époque
de la Révolution, les marquis Henri et Louis de La Rochejaquelein. Beaucoup plus
28Penne-Villemur qui fut jusqu’à sa mort en 1836, ministre de la guerre
50de Don Carlos . Tous deux avaient reçu du prétendant le grade de
lieutenant-général de ses armées. D’autres pourraient être cités comme
les frères Alexis et Charles Sabatier et Louis-Xavier Auguet de
SaintSylvain (franco-espagnol comme Villemur) qui était devenu aide de
51camp du prétendant .
Le gouvernement de Louis-Philippe savait très bien tout cela et, à
partir de mai 1835, il prit des dispositions pour empêcher des
légitimistes français de rejoindre l’armée carliste, en menaçant de leur
52retirer la nationalité française et en imposant à certains l’assignation
à résidence dans leur département.

Des prêtres qui faisaient partie de l’entourage du prétendant
participaient au commandement militaire comme les chanoines
Bartanero (colonel) et Tristany (brigadier général) ou encore le curé
Mérino, ancien chef de guérilla du temps de l’occupation
napoléonienne. D’autres prêtres servaient d’agents commerciaux ou
politiques et d’espions, tous experts en changements d’identité.

Rappelons que l’absolutisme carliste n’était pas seulement
politique mais aussi religieux et il visait, on l’a dit plus haut, à
l’établissement d’une théocratie ultra-catholique où le clergé aurait eu
un rôle dominant.

jeune que ses frères, le comte Auguste participa aux soulèvements vendéens de 1815
eret de 1832, combattit au Portugal au service de Miguel 1 (en compagnie de l’un de
ses neveux qui fut tué devant Lisbonne) puis il s’exila en Espagne pour s’engager
dans l’armée carliste où il fut lieutenant-général. Il avait épousé Félicie de Duras,
fille aînée de la duchesse Claire de Duras, figure éminente des Salons parisiens de la
Restauration.
50 Louis de Penne-Villemur (1761-1836), son fils Adolphe-Raymond (1791-1862) et
son frère Jean-Baptiste, étaient des adeptes convaincus du carlisme, très liés par
ailleurs à la société espagnole. AN 240 AP. Note explicative des Papiers Villemur.
51 Alexis Sabatier (1809-1854) avait servi la duchesse de Berry en 1832 puis était
devenu colonel dans l’armée carliste. Auguet de Saint-Sylvain (1796-1857), fut
également secrétaire particulier de Don Carlos et titré baron de Los Valles.
52 Selon Alain Rey, dans son Dictionnaire historique de la langue française, p.
1399, c’est à ce moment vers 1835, que le mot « nationalité » apparaît avec son sens
actuel. Ce mot nouveau pour l’époque avait d’abord désigné le sentiment national. Il
va prendre une grande importance en 1848, à l’occasion de l’établissement des listes
électorales dont on écartera soigneusement les personnes ne détenant pas la
nationalité française. Voir à ce sujet Alain Pauquet, Une histoire de la citoyenneté
politique en France. Paris, éditions L’Harmattan, 2014, p. 73.
292. La Quadruple Alliance contre le carlisme

De son côté, le camp des « cristinos » appelés encore
« constitutionnels », recevait lui aussi des appuis européens, mais plus
officiels. Le 22 avril 1834, les deux puissances les plus libérales
d’Europe, à savoir le Royaume-Uni et la France, signèrent avec le
Portugal et l’Espagne le traité de « la Quadruple Alliance » dans le
but de s’opposer aux forces absolutistes qui cherchaient à s’imposer
dans la péninsule ibérique à savoir les carlistes en Espagne et les
miguélistes au Portugal. Autorisant l’Espagne à intervenir
militairement chez son voisin afin d’y soutenir les libéraux, l’accord
fut derechef dénoncé par le bloc conservateur des « puissances du
Nord » c’est-à-dire l’Autriche, la Prusse et la Russie qui y voyaient à
juste titre une remise en cause de la Sainte-Alliance scellée au
Congrès de Vienne.
Ce traité à quatre, signé au nom de la France par Talleyrand, fut à
l’origine de la première « Entente Cordiale » entre la France et le
Royaume-Uni, mettant fin (provisoirement) à des siècles de conflits
entre les deux pays. En même temps, il devait servir à soutenir les
libéraux espagnols, donc le régime de Christine, contre les carlistes.

Dès le début de la guerre civile, le gouvernement français avait
posté un corps d’armée en observation à la frontière des Pyrénées,
sous le commandement du général Harispe, militaire d’origine basque
et fin connaisseur de l’Espagne où il avait combattu à l’époque
napoléonienne. Ayant, comme l’indique un rapport secret « une
grande connaissance topographique du pays », ce vieux grognard
d’Harispe jouait le rôle de conseiller militaire auprès du
commandement espagnol, tout comme le colonel anglais Wild, envoyé
53par le gouvernement de Londres . Cependant, en mai 1835, devant la
progression des carlistes, et en application de la Quadruple Alliance,
la régente Christine demanda l’envoi de troupes françaises et anglaises
au secours de l’armée espagnole. A Londres, on refusa une

53 MAE 38 CP/29. Rapports des agents secrets. En décembre 1835, le général comte
Jean Harispe (1768-1855) fut décoré par Mendizabal de la Grand Croix de l’ordre de
Charles III pour services rendus à l’Espagne, en même temps qu’il était nommé Pair
de France par Louis-Philippe. Dans les combats autour de Bilbao qui durèrent
presque toute l’année 1836, il conseilla le général Espartero qui venait de prendre la
tête de l’armée espagnole et il le mena à la victoire sur les carlistes. A la fin de sa
vie, Harispe fut fait maréchal de France par Napoléon III.
30intervention militaire directe et Palmerston, secrétaire au Foreign
Office, se contenta d’envoyer la Royal Navy patrouiller le long de la
côte cantabrique en fournissant des armes, des munitions et de l’argent
54au gouvernement espagnol .
A Paris, on ne souhaitait pas non plus intervenir directement.
Comme l’explique Guizot dans ses Mémoires, la règle générale de la
politique étrangère française sous la Monarchie de Juillet était « la
non-intervention dans le régime intérieur des peuples », à la fois par
principe et du fait que le gouvernement qui intervient disait-il, devient
« responsable dans une large mesure de la conduite et de la destinée
de celui au profit duquel il intervient ». Si une intervention militaire
devait être décidée, ce serait uniquement dans le cas où les intérêts
55français seraient directement menacés .
Même si Louis-Philippe souhaitait, comme ses ministres, le
maintien d’un régime constitutionnel en Espagne, il craignait d’enliser
la France dans une situation incertaine en cas d’intervention militaire,
et de provoquer avec les puissances du Nord une guerre où la France
aurait été vaincue comme elle l’avait été en 1815.
En revanche, à l’instigation de Thiers qui était à ce moment
président du conseil, Louis-Philippe décida de mettre la Légion
56étrangère au service de la reine Christine . Un traité fut signé et la
Légion débarqua en Espagne le 19 août 1835. Les effectifs de cette
Légion, rebaptisée « Légion auxiliaire française » et commandée par
des officiers français sous drapeau espagnol, étaient de 4 150
57hommes . Leur entretien était mis à la charge du gouvernement de
Madrid ; hélas, celui-ci manquait terriblement d’argent.


54 Louis Blanc, Histoire de Dix Ans, 1882, op. cit., p. 854.
55 François Guizot, Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps. Paris, Michel
Lévy frères, 1858-1867, 8 vol. Réédition 2007, ed. Paléo, Paris, 16 vol. Tome XV
(1840-1848) p. 88. Il invoquait en contre-exemple l’intervention française de 1823.
56 Guy Antonetti, Louis-Philippe. Paris, Fayard, 1994, p. 763. Cette
demiintervention française fut décidée par un traité signé à Paris le 28 juin 1835.
57 Ch. Desplat, art. cit., p. 371. Rappelons que Louis-Philippe avait créé la Légion
étrangère en 1831 pour la conquête de l’Algérie, sur proposition du maréchal Soult.
Apprenant qu’ils étaient envoyés combattre les carlistes, beaucoup de légionnaires
s’y opposèrent. Le transfert en Espagne se fit au prix de menaces de sanctions
graves touchant les carrières. Certains quittèrent l’armée. On vit aussi des désertions
en Espagne, celles-ci venant surtout des légionnaires allemands. Voir J. Zabalo Le
carlisme. La contre-révolution en Espagne. Biarritz, 1993, pp. 70-71.
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