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L'Homme qui arrêtait les trains

De
298 pages
Louis Nisse relève un fameux défi : coudre intimement histoire personnelle et histoire de Belgique, franches rigolades et réflexions sensées, indignations et enthousiasmes. Il vous fera découvrir la Wallonie, cette prochaine région de France si méconnue pourtant des Français, vous comprendrez mieux les paradoxes d'un rattachisme qui ne veut pas renier sa légitime fierté, qui désire donner à la France une image de la Wallonie nuancée et libérée des poncifs. Cette rhapsodie est surprenante à plus d'un titre, attachante à plus d'un autre. Son appel qui vous convie vibre dans la quatrième de couverture, ci-jointe.Š
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L’HOMMEQUI
ARRÊTAITLESTRAINS
De Liège à Pau, arrêts sur images d’un rattachiste wallon
à l’intention d’un Français de France
1Graveursdemémoire
DanièleCHINES, Leur guerre préférée,2011
JacquesFRANCK, Achille, de Mantesà Sobibor,2011.
PierreDELESTRADE, La belle névrose,2011.
Adbdenour Si Hadj MOHAND, Mémoires d'un enfant de la guerre. Kabylie
(Algérie) : 1956 – 1962,2011.
ÉmileMIHIÈRE,Tousles chemins ne mènent pasà Rome,2011.
Jean-ClaudeSUSSFELD, De clap en clap, une vie de cinéma (Récit),2010.
ClaudeCROCQ, Une jeunesse en Haute-Bretagne, 1932-1947,2011.
PierreMAILLOT,Des nouvelles du cimetière de Saint-Eugène,2010.
GeorgesLEBRETON, Paroles de dialysé,2010.
Sébastien FIGLIOLINI, La montagne en partage. De la Pierra Menta à
l’Everest,2010.
JeanPINCHON, Mémoires d'un paysan (1925-2009),2010,
FreddySARFATI,L'Entreprise autrement,2010.
ClaudeATON,Rue des colons,2010
Jean-PierreMILAN, Pilote dansl'aviation civile. Volà voile et carrière,2010.
Emile JALLEY, Un franc-comtois à Paris, Un berger du Jura devenu
universitaire,2010.
AndréHENNAERT, D'un combatà l'autre,2010.
PierreVINCHE,À la gauche du père,2010,
Alain PIERRET, De la case africaine à la villa romaine. Un demi-siècle au
service de l'État,2010.
Vincent LESTREHAN, Un Breton dans la coloniale, les pleurs des filaos,
2010.
HélèneLEBOSSE-BOURREAU, Une femme et son défi,2010.
Jacques DURIN, Nice la juive. Une ville française sous l'Occupation (1940-
1942),2010.
CharlesCRETTIEN,Lesvoiesdeladiplomatie,2010.
Mona LEVINSON-LEVAVASSEUR, L'humanitaire en partage. Témoignages,
2010,
DanielBARON, La vie douce-amère d’unenfant juif,2010.
M.A.VarténieBEDANIAN,Le chant des rencontres. Diasporama,2010.
Anne-Cécile MAKOSSO-AKENDENGUE, Ceci n’est pas l’Afrique. Récit
d’une Française au Gabon,2010.
MichelineFALIGUERHO,Jean de Bedous. Un héros ordinaire,2010.
Pierre LONGIN, Mon chemin de Compostelle. Entre réflexion, don et action,
2010.
ClaudeGAMBLIN, Un gamin ordinaire en Normandie (1940-1945),2010.
Jean-Pierre COSTAGLIOLA, Le Souffle de l’Exil. Récit des années France,
2010.LouisNisse
L’HOMMEQUI
ARRÊTAITLESTRAINS
De Liège à Pau, arrêts sur images d’un rattachiste wallon
à l’intention d’un Français de France
Rhapsodie
3© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54199-3
EAN : 9782296541993Pour François et Pierre.
5Couverture etphotodeMarcDelogne.Chemin defertouristique
des Trois Vallées. Couvin (Mariembourg), enThiérache wallonne.
Mise en page de Véronique Grubisic.
6J’auraitoujourstroisansdanslejardindespauvres,
Entre le chemin de feret les latrines glacées.
78AvAnt propos
Bienvenuechez lesouftis!
Àtraverslapuissanteexaltationdelarichessedesoriginesetl’appartenancemilitante
àunecommunautélinguistique,LouisNissedonneunsensprofondàsonenracinementdansun
terroir et une ville chérie : Liège.
Invitationauvoyagedansunevillequial’âmechevilléeaucorps,maisaussirhapsodie
d’une rare acuité sur les blessures du monde et de la fratrie, le récit sublime l’enfance meurtrie,
par une verve malicieuse, et nous accompagne vers des parcours initiatiques d’une grande poésie.
À la croisée des chemins, ferrés ou non, l’auteur nous propose d’arrêter enfin notre
machine à explorer le temps, pour deviser avec l’homme, dans son jardin d’Éden.
Guy Ducher, Grenoblois, professeur de lettres.
Français de France, puisque la France sera bientôt rattachée à la Principauté de
Liège, à la Wallonie – et peut-être à Bruxelles –, tu dois enfin! savoir qui nous sommes,
nouslesOuftis,…nouslesWallons.BienvenuedoncchezlesOuftis!(Oufti!–Ouftoi–
estuncrid’étonnement,d’admiration,parfoisironique;c’estnotreehbien!,notreçaalors!,
notre mince !, notre putain !, c’est notre Bonne Mère !, notre Diu biban ! à nous Wallons.)
Cartuignorespresquetoutdenous,lesLiégeois,les Wallons,lesfrancophonesde
Belgique. Puisse mon témoignage t’aider à mieux nous connaître et à nous reconnaître !
Et te donner envie de découvrir notre petite patrie, qui est aussi la tienne.
Rassure-toi, mes nombreux arrêts sur images ne constituent ni un redoutable
diaporamasurmafamille,nileguide vertdeMichelinniceluidu Routard:tu vasrireet
pleurer.Àtraversmonvéculeplussingulier,leplusirréductiblepeut-être,jetenteicide
définirma patrie liégeoise et wallonne et mon identité française, qui est aussi un projet
et un combat. Je gage pourtant que les Français de toutes ethnies s’y réchaufferont le
plexus solaire en se reconnaissant dans ce projet minimum commun, en deçà duquel
nous ne pouvons que mourir.
J’ai intitulé mon livre L’Homme qui arrêtait les trains. En effet, sans être machiniste,
ni cheminot comme mon cher Pépé, en célébrant la fidélité, je tente d’arrêter des trains.
Celui qui conduit notre langue française vers la mort et nous vers l’anéantissement
symbolique.Celuidontletracédévastenotremémoirejusqu’aucœurdenosvilles.Ceux
quirendentinaudiblesleschantsprofondsdumonde.Ceuxquibroientlescultures,aussi
vitales à l’Homme que la biodiversité ou la poésie.
Mon écrit pourrait d’abord te dérouter. Je le nomme rhapsodie, car mon ambition
est de coudre( )des registres très divers – du lyrisme à la farce – tout en révélant
une profonde unité poétique. Ces vibrations des verts rejets de mes toutes premières
détresses et tendresses, puissent-elles aussi te parcourir.
910ÉglisesAinte-MAriedesAnges
Yvonne Flous : Pau, le 13 août 1915 à 17h. – Liège, le 9 mai 2008, 7h40.
Église Sainte-Marie des Anges, Liège, le 13 mai 2008.
Maman,
Quand j’étais tout petit, tu t’accompagnais au piano en chantant. « Parlez-moi d’amour » et
« La Chapelle au clair de lune » m’ont ouvert au monde sacré de la musique. Même quasi sourde, tu
chantais encore. Maintenant qu’enfintu devrais entendre clair, je t’offre ce chant de Jean-Sébastien
Bach:« Viens douce mort, viens saint repos.»
En 1942, tu fisun long voyage pour rejoindre notre père, Amédée. Souvent tu parlais de lui et
tu regrettais qu’il n’ait pas connu ses quatre petits-enfants, Vanessa, Anne-Magali, François et Pierre,
dont tu étais si fière. Tu fisdonc un long voyage. Aussi, dès mes trois ans, je te chantais « la Petite
Diligence ». Ce futun tube familialdurant des années. La finde la chanson disait :
« C’est toujours pareil en France / Mis à part les diligences, / Quand on veut se marier / Il
faut savoir voyager.»
À ce moment, Claudette et moi, nous te montrions du doigt. Et tu riais, car tu as toujours aimé rire.
RueErnest-Solvay,àSclessin, où tu perdis notreaînée,deuilimpossible dont nous avons tous
souffert,ensuiteàLiège,rue Saint-Hubertpuis rueFond-Pirette,tuvécus toujours commeunpeu
en exil.
11En exil de Pau, la capitale du Béarn, où tu étais née la dernière de dix enfants, à la fois adulée
et délaissée. Tu aimais chanter « Beth ceü de Paü» qui est un peu le « Lèyîz-m’plorer » du Palois.
Dans un sanatorium, l’auteur se meurt. Il regrette de ne plus pouvoir revoir le « Beau ciel de Pau».
Nous l’avions chanté ensemble, quai de Rome, et en nous promenant dans le parc de la Boverie, il doit
y avoir huit ans. Je pensais le travailler pour tes cent ans. Tu me pardonneras donc les approximations.
« Beth ceü de Paü quan te tournérey bedé ?
Qu’ey tan souffer despuch qui tey quittat
Sim caü mouri chens te poudere bedé
Adiu beth ceü, t’aürey plat regrettat.
Quaüri boulut Bearn! canta ta glouère
Mey ne pouch pas, car que souy trop malaü.
Moun Diü, moun Diü dechat me béde encouère
1Lou ceü de Paü, lou ceü de Paü. »
12Dans les mêmes tonalités que le Beth ceü de Pau – cette romance de Darrichon et
Lespine lui étant de peu postérieure–, le Lèyîz-m’plorer (Laissez-moi pleurer) en wallon de
Liège. Cette chanson très populaire de Nicolas Defrécheux (1853) est un peu l’hymne
national liégeois. Nous ironisons sur notre tendance à la nostalgie larmoyante en la
qualifiantde lèyîzmplorisme.
Voicilepremiercoupletdecettechanson(air:«Gastibelza,l’hommeàlacarabine»)
2« Mès camèrådes m’ont v’nou dîre: “C’èst nosse fièsse,
vinez danser!”
Qu’in ôte s’amûse, mi, dji pleûre li mêtrèsse
qui m’a qwité.
Dji l’inméve tant ! èlle aveût mes pinsêyes
di nut’ et d’djoû…
Lèyîz-m’plorer ! tote mi vèye èst gåtèye,
3dji l’a pièrdou!»
1« Beau ciel de Pau quand te reverrai-je ?
C’est que j’ai tant souffert depuis que je t’ai quitté.
S’il me fautmourir sans pouvoir te revoir
Adieu beau ciel, je t’aurai bien regretté.
J’aurais voulu Béarn! chanter ta gloire
Mais je ne peux pas, car je suis trop malade.
Mon Dieu, mon Dieu laisse-moi voir encore
Le ciel de Pau, le ciel de Pau. »
2 La graphie åreprésente un phonème intermédiaire entre a long et o. Il est propre au wallon de Liège
– et au danois ainsi qu’au suédois, sans la moindre filiation,bien sûr–; dans une bonne partie de
l’agglomération liégeoise, on prononce a.
3 « Mes camarades sont venus me dire “C’est notre fête (paroissiale),
venez danser!”
Qu’un autre s’amuse, moi, je pleure la promise
qui m’a quitté.[ Nous apprendrons qu’elle est morte. ]
Je l’aimais tant ! elle avait mes pensées
de nuit et de jour…
Laissez-moi pleurer ! toute ma vie est gâtée,
je l’ai perdue ! »
1314hÉritAges
ÀPompon(†),Félix(†),Sarah(†),Poupette(†),Pupuce(†),
Coco (†), Aurélie(†),Figaro(†)qui n’ont eu queleurpetite
vie. À Baguéra qui rêve dans le soleil.
« Ces pieux déchets font pourtant envier les animaux, qui
ne possèdent rien, sinon leur vie, que si souvent nous leur
prenons. »
Marguerite Yourcenar, Souvenirs pieux, Gallimard, 1974.
(Notregrande Wallonne ouvre ma rhapsodie. Elle la clora.)
Chats par Robert Bock, un voisin et ami (1915-1990).
Chez moi, dans le bureau de Madame.
Nos chatsdomestiques,indispensablescompagnonsdenotrepostmodernité,ces
animaux dénaturés qui nous prennent pour leur mère et dont un bon typhus ne peut
plus nous débarrasser puisqu’ils sont tous vaccinés, ne sont plus pressés par la nécessité
comme leurs ancêtres les chats de ferme qu’on nourrissait peu pour qu’ils chassent les
souris sans répit.
Aussi,cesanimauxsolitairesquinesefréquententquepourlaseulereproduction
enviennent-ilsàdévelopperdenouveauxcomportements:nonseulementilarrivequ’ils
se supportent, parfois dans une infectepromiscuité, mais on les voit même, adultes, se
flairercommedeschiens,s’entrelécher,s’adonneràdetendresjeux,formercommeune
grande famille. Les mémères parlent d’amitié.
Maisleursamis,leursparents,ilslestrahissentsanssurseoirpourdefriandsmorceaux.
Nous surpassons ces bêtes: nous trahissons nos familiers sans avoir faim. À
moins que notre faimsoit tout autre.
15Dans cet essai, il aurait pu être question d’héritage d’argent, de ce notaire Lupin
du boulevard Biercot plus fort que Croquignol, Filochard et Ribouldingue réunis et de
quelqu’un de proche auprès de qui Vichnou, le dieu à quatre mains, est un pâle amateur
dans l’art de s’emparer. Les questions d’argent ne t’intéressent pas, hypocrite lecteur?
Tant mieux, car il n’en sera presque plus question.
Mais d’héritages, oui – tu en rencontreras de toutes sortes. À commencer par le
plus évident : celui du nom.
16nisse
À Jean-Jacques Gadeyne, Liégeois émigré à Bruxelles.
En norvégien, Nisse désigne le Père Noël et un lutin farceur qui hante les étables,
enallemandunelente,enflamandunvillageentreDixmudeetFurnes–Lamper-Nisse–,
enfrançaissoituneautregraphiedumot–lecandideLancelotétaitunnice,écritChrétien
de Troyes – soit l’aphérèse hypocoristique d’Agnès ou de Denis.
Un viking farfadet portant la hotte, un œufde pou teuton, un trou perdu west-
flandrien, un niais moyenâgeux ou le diminutifaffectueuxd’Agnès ou de Denis ? Belle
question pour le Jeu du dictionnaire de la Semaine infernale, émission naguère animée par
JacquesMercier,tendrepoète,subtilhumoriste,croque-mortpersuasifetdiscretobsédé
sexuel;jetelarecommande,amifrançaisdeFrance,avidequetuesdedécouvrirl’humour
de tes futurs nouveaux compatriotes : sur la Radio (Télévision) Belge Francophone
(RTBF), première, de 17h15 à 18h, en semaine (le samedi à 9h et le dimanche à 22h).
Quelle réponse choisir?
Denis, pardi ! Mont-joie Saint Denis !
1718levieuxnisse
« Les dés que les détiers ont faits
M’ont de ma robe tout défait;
Les dés m’occient
Les dés me guettent et m’épient
Les dés m’assaillent et me défient […]
Les traîtres de pute extrace
M’ont mis sans robe. »
Rutebeuf,LaGrièched’hiver(après1265).
J’ai transposé.
L’ancêtre auquel je dois mon nom, c’est Émile Nisse, mon grand-père. Un
Français d’Armentières. Je ne sais pas comment il connut Maria Oger, ma grand-mère.
Je sais si peu à leur sujet.
Il se ruina au jeu. En 1900, en voyage de noces, il misa jusqu’à son cheval et sa
calècheetlesperdit. Avantladateprévue,grand-mèreetluidurentretourneràLiègepar
le train de la honte.
Lesbonnesrésolutionssuccédaientauxrechutes.Grand-mèrepardonnaitpuisles
huissiers revenaient saisir, sans état d’âme. Jeanne, Amédée et Louis, ses enfants, étaient
terrorisés et humiliés. Ne restaient que le lit, la table et quatre chaises, et les vêtements
qu’on portait sur soi et qu’on avait enfilés en trois ou quatre épaisseurs. Maria avait
depuis longtemps engagé ses derniers bijoux au grand lombård, le mont-de-piété. Elle le
chassa définitivement et demanda le divorce.
Il partit et ne donna plus signe de vie.
Quarante ans plus tard, je vois mon père assis à table ouvrir une lettre et perdre
contenance:sonpèredontilétaitsansnouvellesdepuisqu’ilavaitseptans,sonpèrequi
luiavaitmanquéchaquejourdesavie,sonpèreàquiildevaitd’êtrenéFrançais,sonpère
lui écrivait. Il demandait à ses trois enfants sinon de lui pardonner du moins d’accepter
qu’il les revoie. Il ignorait même que Louis était mort depuis plus de vingt ans. Il disait
qu’il était presque aveugle et qu’il vivait à l’hospice d’Hénin-Liétard, entre Arras et Lille.
Amédée, mon père, et sa sœur, ma marraine, ainsi que ma mère, ma sœur et moi
accourûmes à l’hospice de la petite cité minière du Pas-de-Calais où il partageait une
chambre défraîchie avec un compagnon plus jeune. Quand nous y pénétrâmes, il était
assis tout voûté sur son lit, qui nous attendait l’air contrit d’un chien battu. Mon père et
ma marraine furentmus par un telflux d’émotion et de colère que je crus qu’ils allaient
lemassacrer.Mamarrainesurtout,menaçante,luidemandaitdescomptes.C’étaitl’aînée.
Elle était presque jeune fillequand il déserta. Comme pour le protéger de sa propre
fureur, mon père, les poings serrés lui tourna le dos et regarda le ciel à travers l’attique
delahautefenêtre.Levieuxembrassaitlesmontantsenferdesonlit,secachaitlevisage
contre ses bras, sanglotait. J’avais dix ans, j’étais bouleversé par l’extrême souffrancede
mon père et de ma tante, mais ses pleurs à lui me paraissaient de circonstance.
Une infirmière, qui avait vu des Belges sortir d’une belle voiture, se mit à leur
reprocher d’avoir placé leur pauvre vieux papa. Sans l’intervention du camarade de
chambrée, au courant de la situation, elle se faisait écharper.
Jeanne et Amédée se calmèrent ; longtemps, ils interrogèrent le camarade de leur
19père,unhommesympathique:ÉmileNisseavaitvécuenfaisantdestravauxdepeinture
etenfréquentantlestripots.Devenupresqueaveugle,ilneputplustravaillernijoueraux
cartes. Sans ressources, il avait échoué à l’hospice.
Surlecheminduretour,masœuretmoinousnousétionsmisentêtedepersuader
nos parents de ramener ce petit vieux avec nous, à la maison, à Liège. Mon père et ma
marraine nous répondirent qu’il n’en était pas question : Mémé était décédée mais c’eût
été un cinglant camouflet pour Julien Pierens, son second mari, qui les avait élevés à la
place de leur géniteurdéfaillant ; le vieux Nisse, comme ils l’appelaient, ils iraient le voir
régulièrement à Hénin-Liétard. C’était plus que leur devoir. Nous insistions, accrochés
à notre caprice d’enfants. Enfin,nous leur criâmes : « Vous êtes des sans-cœurs!» Mon
père freina avec colère, arrêta la voiture près du fosséde la route. Il nous ordonna
de descendre. Marraine descendit aussi et nous reçûmes une roulée mémorable. Nous
n’avons plus insisté.
20Émile Nisse, mon grand-père. Pour quoi et pour qui pose-t-il ? Est-ce la photo
qu’il envoya à ses enfants après un premier fauxdépart ? Il était, en effet, parti une
premièrefoisetavaittentédereconquérirsafemmeenabordantsesfilsavecunballonde
footballencadeau.C’estlaseulephotoquiparvintjusqu’àmoi.Laseulequ’avaitmonpère.
Sur ces anciens clichés, les hommes et les femmes paraissent plus vieux. A-t-il
quarante-cinqans?Pourgardersesenfants,s’accroche-t-ilencoreàunebonnerésolution
dejoueurrepentant?Ah,s’ilpouvaitécoutersaraisoncethommequiapluslatêted’un
pigeon que d’un pro du poker !
Ni point cardinal, ni père indéfectible sur qui on peut s’arc-bouter, ni même
homme deparole avecquionpeuts’engagerenconfiance. Un fuyardqu’unfilsnepeut
imaginer tel, et qui inquiète. Non qu’il ait l’air fourbe ou méchant, mais, en dépit de sa
barbe impériale aux moustachesen croc comme le Kaiser Guillaume II – elle camoufle
et tente de donner le change –, quelque chose de mou et d’irrésolu lui mange le visage.
De meurtri et de désemparé aussi. Et il semble fort soucieux de sa mise, de sauver les
apparences, de paraître assuré. Peut-être est-il vaniteux et un peu sot. Comme sa fille.
Je devine combien il a dû être dominé par la maîtresse femmequ’était ma grand-mère.
Pourtant, aux dires de mon père, elle l’avait dans la peau. On ne le saura jamais, mais en
quoi le jeu l’a-t-il servi ?
Luiquivivaitdansunhospicesentantlepipi,ilaimaitdirequesesparentsavaient
étéchâtelainsetqu’ilétaitnédanslasoie.Iln’échangeapastroismotsavecmoimais,dès
notretoutepremièrerencontre,lorsquejeluieusditquej’envisageaisdefairemesgréco-
latines,assissursonlit,ils’étaitempressédemeréciterl’alphabetgrec,exploitpitoyable
21qui avait émerveillé mon père, décidément peu rancunier, qui ne cessa de relever avec
admiration les traits d’esprit du vieux, les quelques années que celui-ci vécut encore.
Je ne parvins jamais à m’intéresser à lui. C’est qu’il m’avait faittrinquer aussi en
apprenant si mal à Amédée le métier de père. (Fit-il trinquer mes propres enfants?) Et
il me paraissait insignifiantet vain. D’après lui, les Nisse se seraient appelés Nisse de
Maret d’Huret avant d’être ruinés par je ne sais quelle révolution. Sans doute ne ferai-
je jamais de recherches dans les archives du Nord mais j’aime croire que je ne suis pas
d’extraction bourgeoise. Sous des dehors simples et même modestes, j’ai hérité d’au
moins une facette de la sottise d’Émile : la prétention.
Signature de mon grand-père. Écriture tremblée de grand vieillard. C’est la fin:
«Çanevapasfort»,luiasuggérél’infirmièrequitientlaplume.Ilasigné:«GrandPère
Émile ». Pourtant c’est à son filsAmédée qu’il s’adresse. Aux portes de la mort, ça le
rassure d’avoir une descendance.
22BertrAndetBertrAnde
Ce matin de 1843, le curé d’Auzas s’impatiente : la diligence de Toulouse a trop
deretard.Onnepeutplusattendreleparraindel’enfantpourcommencerlacérémonie
de baptême. Mais un parrain, il en faut un. Qui est volontaire ?
«Moi, je veux bien l’être!», lance Bertrand Flous, l’enfantde chœur, qui avait
quinze ans.«Comme elle est mignonne la pitchounette! Quand je serai grand, je
l’épouserai. Je veux qu’on l’appelle Bertrande.»
Une révolution et un coup d’État plus tard, sous le second Empire, en 1863,
Bertrand Flous épousait Bertrande Danos. Ils eurent huit enfants. Mon grand-père
maternel, Pierre, était le troisième.
Bertrand Flous mourut d’une insolation : à son habitude, pour la sieste,il s’était
assis sur le banc de pierre adossé contre le mur de la ferme, et son béret avait glissé.
C’était peu après la Grande Guerre. Il avait nonante-deux ans.
Bertrandevécuttrèsvieille,elleaussi.Elleétaitélancéeetunedesespetites-filles,
tatieBéatrix,luiressemblait.Unmatind’étéqu’elledonnaitdesfèvesauxcochons,seule
avec ma mère encore enfant, elle tomba à la renverse et mourut sans agonie.
La mère d’Anna Castagnè, ma grand-mère maternelle, était née de père inconnu.
Très jeune, elle tomba orpheline. La patronne de l’auberge de Saint-Pé de Bigorre, sa
tante, futsa marâtre. À la Noël, elle recevait toujours la même poupée. On la lui laissait
quelques jours puis on la lui enlevait pour la lui resservir l’année suivante. En rangeant
dulinge,elleavaitrepérél’endroitoùonlaluicachait.Quandsonétatdepetiteservante
lui laissait quelques minutes de répit, elle allait en secret ouvrir l’armoire à linge, pour
parler à sa poupée et la cajoler.
De Bertrand, de Bertrande, de la mère d’Anna, ce sont les pauvres anecdotes
que la mémoire familialetamisa. Elles forment notre petite mythologie. Je ne sais rien
d’autre de mes arrière-grands-parents. Rien d’autre de près de trois cents ans de vie.
Quelques poussières de ma constellation familiale. Comme ces algues et ces coquillages
abandonnés à marée basse, sur mon modeste estran, des laisses de leurs reflux.
Et que dire du côté de mon père : rien de mes ancêtres ne parvint jusqu’à moi.
Mon imposante grand-mère aurait-elle fondéà elle seule la lignée ? Je ne sais rien de
ses père et mère. Elle avait un frère qu’on évoquait puisque nous en fréquentions la
fille, la cousine Jeanne. On connaissait sa sœur Adèle. Mais son autre sœur aînée et sa
descendance, même ma mère en ignora l’existence jusqu’il y a peu.
Quant à mon grand-père paternel, Émile Nisse, nous ne connaissions de sa
famillequ’unepetitecousine,dontjeconnusbibliquementlafilleàOstende,etsanièce,
une fille de sa sœur, l’énorme cousine Madeleine, un monstre adipeux qui puait comme
dix diables. Bien que riche à centaines de millions, par avarice et pour tuer le temps, elle
tenaituneboutiquedepotichesqu’ondisaitdeluxesuruneplaced’Ostendedonnantsur
ladigue.Unephotograndeurnaturedesafilleenrobedusoircoifféeàlagarçonne,une
expressiontragiquedansleregard,trônaitàl’entréedumagasin.Elles’étaitsuicidéedans
la trentaine. Son fils, une sorte de gros chat rigolo qui contrariait sa mère en se laissant
pomper par des aventurières, allait bientôt mourir.
ParMadeleine,sij’enavaiseul’appétit,j’auraisapprisàmieuxconnaîtrelafamille
d’Émile Nisse. Mais je fuyais son arrière-boutique où elle recevait mes parents et ma
23tante. Elle souffrait de psoriasis et se grattait les avant-bras au point de saupoudrer
son giron d’une sorte de chapelure, de brisures de chips. Ma sœur et moi devions aller
acheter les crèmes glacées qu’elle offraità toute la famille. Nous redoutions le moment
deladistributionoùellenoustendraitlagourmandiseaprèsavoirsoulevélesgalettesde
ses longs ongles en deuil qui lui servaient de pelle à tarte. Quand je le pouvais, je fuyais
ceconfinementetj’allaisplutôtmepromeneroujedemandaisdessousàmonpèrepour
aller au cinéma.
Dès qu’elle futcomptable, ma sœur proposa ses services à la chère Madeleine.
Durant un mois de vacances, elle travailla chez elle à Ostende. La cousine ne la défraya
même pas de son billet de train. Elle lui fitdes promesses d’héritage qui ne mangeaient
pas de pain et n’engageaient que celle qui y croyait. Peu de temps après, elle tomba
malade. Sa belle-sœur la séquestra et, malgré les efforts de ma sœur pour délivrer la
vieille, monta lagarde comme un Cerbère, jusqu’à sa mort.
24pierreflous
Mon grand-père maternel, Pierre Flous, – on prononce le s, amis de Wallonie et
de la France pointue ! –, Pierre Fleur en langue d’oc, le seul de mes aïeux que je n’ai pas
connu, quitta très jeune la ferme de Bertrand et Bertrande, ses parents, pour rejoindre
son oncle Émile à Pau. Bientôt, avec Jean-Marie, son frère aîné, il partit au Sénégal. Il y
travailla cinq ans, chez Maurel et Prom, une entreprise bordelaise d’import-export.
Leurseultémoignageafricainquiparvintjusqu’ànous,dessinel’imagecocassede
l’oncleJean-Mariegrimpéentoutehâtedansunbaobabpouréchapperàunphacochère
à la gueule menaçante : « le singulier [le sanglier], il ouvrait un grand portefeuille »,
racontait l’oncle Jean-Marie sur son mode rustique. Pas plus que la faune, l’oncle ne
supportait le climat de l’Afrique. Aussi Pierre regagna-t-il la métropole. Avec son petit
capital,ils’établità Pauoùils’enrichitcomme chiffonnieretferrailleur, avec Jean-Marie
comme contremaître. Puis il se fitaussi grossiste en patates, activité où il copina avec le
grand-père de François Bayrou. (Ami français de la France pointue, on doit prononcer
Bailrou, sapristi !)
Jean-Mariecomptaitviteetbienmaisétaitillettré.CommeJeanne,leursœuraînée,
qui, elle non plus, ne s’était jamais mariée et que je rencontrai à Paris où elle avait été
gouvernantechezdesbanquiers,lesBavelier.Quandelledutlireundocument,ellenous
pria de lui en livrer le contenu, car elle avait oublié ses lunettes… Pierre, lui, avait son
certificatd’études.Trèsingénieux,ilavaitsibienlesensdesaffairesqu’enquelquesannées,
ildevintunedesplusgrandesfortunesde Pauetleparraindelasectionpaloisederugby.
Cet homme peu instruit était intelligent, curieux, désireux de se cultiver. Malgré
safortunerécente,ilsutmeublersamaisonavecgoût,sansfaussesnotesniostentation.
Bien qu’il fûttrès occupé par son entreprise, ses enfants le voyaient à chaque
repas : à midi et à sept heures et demie. Pas question d’être en retard, sinon ça bardait.
Sa table était ouverte ; très généreux, il pratiquait la charité avec tact. À la grande
table familiale, une place restait libre, qui accueillait souvent un inconnu de passage.
Au début des années trente, lorsque la grande crise frappala France, il perdit
son crédit. Ulcéré par les rebuffades, la dureté, l’ingratitude des notables plus solides et
surtout mieux initiés, envers lesquels il s’était montré d’autant plus généreux qu’il avait
25aimé s’imaginer être leur pair, il développa un cancer du pancréas. On l’ouvrit trop tard
pour pouvoir extirper le mal. Il futdupe quelque temps du pieux mensonge de tous,
jusqu’à ce qu’il trouvât aux mets les plus délicats un goût de mort. Il s’éteignit le 25
septembre 1937, la veille du jour anniversaire de ses soixante-huit ans. Ma mère, qui
connaissait toutes les dates de naissance, de décès, de mariage, nous rappelait souvent
celle-là qu’elle marquait d’une pierre noire.
Il avait la réputation d’être facétieux. À la petite Antoinette – une cousine
orpheline qu’il avait élevée comme sa fille – qui craignait d’arriver en retard à l’école
parcequesoncaféaulaitétaitbrûlant,ilconseilladeleverserdanssapocheetdeleboire
à la récréation quand il aurait refroidi. Il fut lui-même surpris de voir la gamine verser
sanshésitersoncaféaulaitdanslapochedesonmanteau.Cequ’ilputsefairesonnerles
cloches par sa femme! Cette anecdote vaguement ridicule est une des rares qui parvint
jusqu’à moi. En fait,je ne sais rien de mon grand-père sinon qu’il régna comme un
paterfamiliasincontesté,qu’onpouvaitévoquermaisdontonnesavaitpasparler,etqu’il
ne s’agissait pas de contrarier. Ainsi, mon oncle Henri, du vivant de son père, n’osa-t-il
épouser la femme qu’il aimait.
«Clicotesètvîsfiérs!»(Chiffons
etvieuxfers!)Cecrideruepsalmodié
à Liège m’émouvait, qui évoquait
pour moi les modestes, pénibles
et peut-être humiliants débuts de
mon grand-père, chiffonnier à
Pau. Disparus tous ces cris de rue
des pauvres gens avec le dernier
allumeur de réverbère et ce chien de
charrette de notre ironique soupir :
« Pôves nos-ôtes èt lès tchins d’tchèrètes ! » (Pauvres (de) nous et les chiens de charrette !) Le
dernier que j’entendis en wallon futle « Volez-v’ dès novèlès djèyes ? » (Voulez-vous des
nouvellesnoix?)d’unevieillepaysanneauxdoigtsteintésdebrou,rueSaint-Gangulphe.
L’hiver, quand elle entendait « Cûtès peûres ! » (Poires cuites !), ma mère, si peu matinale
pourtant, courait avec une assiette creuse acheter à la marchande ambulante des poires
deSaint-Rémybaignantdansleurjusdoré,cuitesdanslefourd’unboulangercharitable,
lorsqu’il avait défourné ses pains. Souvent en finde course, la bonne femmelui en
4rajoutait une pour le même prix, po l’ rawète . La petite charrette de la vieille embaumait
la cassonade et la cannelle.
4Pourla rawette:desurcroît,par-dessuslemarché. « Niroûvîz nin mi p’tite rawète, pèzez-m’bin »(N’oubliez
pas ma petite rawette, pesez-moi bien). Ce mot désigne aussi par plaisanterie le dernier enfant, né
longtempsaprèsleprécédent:c’èstnosserawète(notredernier-né).FrançaisdeFrance,notrewprononce-
le /w/ : rawette, comme Wallon (oualon), whisky, oui, oiseau, toi et moi (wi, wazo, twa et mwa).
26grAnd-père hurle
À Bertrand.
« J’ai été secoué par l’écho des obus dans le
corps de mon père – il m’a transmis ces sortes de
gènesdel’éclatement. Jemesuistrouvé bombardé
enrelais,desecondemain–maistoutdemêmej’ai
connulapeurdesballes,desmarmitesquicreusent
laterretoutesensembleensoulevantdesgerbesde
boue hautes comme les vagues de la mer en furie.
[…] Beaucoup appelaient leur mère, une foisle
ventre ouvert. […]
En somme, j’ai connu le cri des poilus, moi
qui suis né dix-sept ans après l’Armistice. »
Claude Duneton, Le Monument, roman vrai, Balland, 2004.
Mon oncle Alexandre.
Un poilu en permission.
À ma façon, j’ai vécu la Grande Guerre moi qui suis né vingt-cinq ans après
l’Armistice. En avril 1918, à la dernière bataille de la Marne, l’aîné des enfantsde Pierre
Flous et d’Anna Castagnè, mon oncle Alexandre, télégraphiste, reçut un éclat d’obus
dans les reins alors qu’il plaçait un poteau pour la transmission. Avant que l’ambulance
nepuissel’évacuer,ilmourutexsanguedanslesbrasdesonamiJoSerresdeMontauban,
quiservaitcommeluidanslerégimentd’artilleriede Toulouse.Ilavaitvingtans.Quand
le facteur apporta le télégramme, mon grand-père hurla comme une bête. C’était un
quart de siècle avant ma naissance. En sont pourtant encore troublées mes oreilles.
Sans cescris étouffésqu’ils essayent de comprendre et s’ingénient à expliquer, sans leur
propre passé en mal d’écriture, y aurait-il des historiens ? Existerait-il même le simple
désir de transmettre ?
Des mois plus tard, Pierre Flous alla identifier le cadavre de son fils : les cheveux
avaientpousséetil avaitunegrandebarbe,prétendit-ilpourestomperd’unsemblantde
vieceterriblefaceàfaceavecsonfilsmortdepuisdesmois.OnrebaptisaruedelaMarne
27la rue qui donnait perpendiculairement sur la façade de la demeure familiale de la rue
Fénelon, et dont Pierre Flous possédait la plupart des maisons. Pendant les longs étés
quejepassaiseuldanscereplide Pau,cefutmonéchappatoire,monterraind’aventure,
ma tranchée et mon champ de bataille.
28vivelAserBie!
À la dame bulgare sans papiers qui vient fairele ménage chez moi.
Rue de Serbie, à Liège. Le jour
anniversairedel’Armistice,le11
novembre 1999, celui qui suivit
le bombardement de Belgrade
par l’OTAN, j’allai y déposer
des fleurs. Ne suis-je pas, par
héritage, un ancien combattant
de 14-18 ? Je n’yétais pas seul :
mon oncle Alexandre Flous,
vingt ans, était à mes côtés. Je
restais donc dans le symbolique. Un peu original, peut-être, mais pas fou.
En1991,danslecadredel’opération Village roumainorganiséeparmacommune,
ma femme, mesenfants et moi avions accueilli chez nous Doru Mihaïolu, un beau petit
Roumain très éveillé. Les vacances de Pâques 1999, pour nous remercier, ses parents,
des instituteurs, nous avaient reçus comme Dieu en France. Ils nous présentèrent à
leurs parents et à leurs amis dont certains comprenaient le français, car ils regardaient
avidement la chaîne internationale de télévision francophone. Ils étaient émus de parler
avec des locuteurs natifscette langue qu’ils vénéraient.
Le zélé Kouchner qui sait assassiner avec un fersacré, haut représentant de
l’ONU au Kosovo, venait d’y interdire l’usage du français par l’OTAN et vers l’OTAN.
(D’ailleurs, où qu’il soit, et surtout au siège des Nations-Unies à New-York, ce ministre
desAffairesétrangèresdelaFranceenrageàprononcersesdiscoursenanglais.)L’OTAN
quibombardaitBelgrade.Mesamisetleursprochesenétaienthumiliésetulcérés.Était-
ce le prix à payer pour un jour entrer dans l’Europe ? Solidarité orthodoxe, résidus du
rideau de fer? Peut-être tout simplement une saine analyse.
Certes, il fallait punir les criminels de guerre de Srebrenica, les assassins de la
bibliothèque de Sarajevo. Mais le Kosovo est une province serbe. Si les Serbes y sont
si minoritaires, ils ne le doivent pas à une faible natalité, mais à ce qui se passa en
Yougoslavieentre1941et1944,quanddixpourcentdelapopulationyougoslavefurent
éliminés,engrandemajoritédesSerbes.Etpasprincipalementpardessoldatsallemands.
Cette sordide réalité, au nom de l’unité nationale qu’il fallait reconstruire, Tito
l’occulta. Nous avons assisté, en direct, au retour du refoulé. Rien de bon à attendre de
ces peuples qui n’ont pas faitleur travail de mémoire, comme les Allemands ont eu le
courage de le faire. Rien de bon de l’Autriche ni de l’Ukraine – même s’il ne fautpas
mettre ces deux pays sur le même pied – pour la Shoah par balles et par gaz, rien de
bon de la Pologne pour ses bestialités antisémites des années trente ni de la Hongrie
et de la Lituanie pour leur collaboration à la Solution finale. L’Italie qui engendre des
Berlusconi et des Fini n’a pas non plus assumé son passé. En voyant aux actualités les
foules italiennes accueillir les alliés avec le V de la victoire, mes parents chantaient :
« Ah, qu’ils sont bons quand ils sont cuits, les Macaronis!». En tâchant de gommer
ce que cette pasquinade aurait d’outrageant pour le petit peuple, courageux, miséreux
et souvent analphabète, je peux les comprendre. Rome, ville ouverte est un beau film;
mais il ne peut faireoublier que le fascisme était un puissant mouvement populaire et
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