La biche brame au clair de lune

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Une fois encore, me voici devant une page blanche. J'aimerais réaliser ce dont j'ai rêvé ces dernières années: écrire les Mémoires d'une partie ou peut-être de l'ensemble de ma vie. Il est impossible de se montrer objectif envers soi-même, encore moins lorsqu'il s'agit des autres. Marie-Thérèse Auvray a réalisé son projet et livre ici son histoire en engageant son coeur, sa sensibilité et sa mémoire à sa famille et ses amis.
Publié le : mercredi 1 mai 2013
Lecture(s) : 34
EAN13 : 9782296535602
Nombre de pages : 450
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Marie-Thérèse La biche br me
Auvray La biche
au clair de lune
br me au Ou comment s’impose un destin
clair de lune
Une fois encore, me voici devant une page blanche. J’aimerais
réaliser ce dont j’ai rêvé ces dernières années : écrire les méM moires Ou comment s’impose un destin
d’une partie ou peut-être de l’ensemble de ma vie. Plusieurs
tentatives furent accomplies. Sur un gros cahier, je pris l’habitude de
jeter mes pensées, comme elles venaient. Certaines intéressaient
ma famille, d’autres mettaient en évidence des amis qui, comme
moi, empruntèrent le même chemin, à un moment donné de notre
existence. Le fait d’écrire une autobiographie représente une
entreprise diff cile qui oblige à faire des choix.
J’ai privilégié plusieurs événements qui ont jalonné ma vie,
un résumé authentique et sincère de souvenirs ressentis plus
intensément que d’autres en émotions et en souffrances parfois.
Il est impossible de se montrer objectif envers soi-même, encore
moins lorsqu’il s’agit des autres. Les erreurs sont toujours à craindre
et les impressions quelquefois inexactes. Certains jugements
peuvent être erronés en raison de la timidité ou autre sentiment qui
fausse l’interprétation des attitudes et des paroles. Je me sentirais
très heureuse, si je pouvais satisfaire ce projet, simplement en
engageant mon cœur, ma sensibilité et ma mémoire.
Marie-Thérèse Auvray est née au Havre en 1928. Elle
effectue plusieurs séjours en Afrique où elle enseigne
l’anglais. De retour en France, elle occupe un poste de
bibliothécaire pour la ville de Marseille. Passionnée de
théâtre elle est comédienne amateur et conteuse. Elle vit
aujourd’hui à Pau. Comme choriste elle participe à plusieurs
concerts dans la région des Pyrénées-Orientales et à Toulouse. Elle se
rend régulièrement en Chine et en Tunisie où résident ses deux fi lles.
ISBN : 978-2-343-00393-1
33 €
Série : Autobiographie / France
Cette collection, consacrée essentiellement aux récits
de vie et textes autobiographiques, s’ouvre également
aux études historiques.
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Marie-Thérèse
La biche br me au clair de lune
Auvray





La biche brame au clair de lune
Ou comment s'impose un destin


Graveurs de Mémoire


Cette collection, consacrée essentiellement
aux récits de vie et textes autobiographiques,
s’ouvre également aux études historiques

*
















La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

Marie-Thérèse AUVRAY







LA BICHE BRAME
AU CLAIR DE LUNE
Ou comment s'impose un destin













L’Harmattan
































© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-00393-1
EAN : 9782343003931

Á Maman,


Á mes trois petits-fils,
Joris et les deux Alexi,
Afin que l’époque de l’enfance
Et de l’adolescence de leur grand-mère
Maintenant révolue
Leur paraisse familière et constitue
Un lien sympathique avec la leur.









« La biche brame au clair de lune
Et pleure à se fondre les yeux
Son petit faon a disparu dans la nuit brune
Aucune réponse à ses appels anxieux »
André Foulon



Parabole chinoise





C’est un homme qui court, poursuivi par un tigre…
Il court, il court et tombe dans un puits.
Sa chute est arrêtée par une branche qui jaillit d’une aspérité.
Il regarde en haut, il voit le tigre, il regarde en bas et aperçoit un
autre tigre. Horreur !
Il voit deux rats qui rongent la branche sur laquelle il s’accroche
désespérément.
Les deux rats rongent sans arrêt, inexorablement.
Devant lui, il voit un fraisier sauvage portant une fraise mûre à
point, rouge, éclatante, pulpeuse.
Il se risque, il lâche une main, il tombe, il se rattrape.
Oh merveille ! Il cueille la fraise.
Il ferme les yeux, il la déguste.
C’est délicieux, c’est divin !














































1



En cette matinée du 30 août 1928, ma mère faisait une petite
« lavée » dans sa cuisine. Enceinte de huit mois, elle se sentait
fatiguée ce matin-là. Tout lui paraissait pénible. Cette petite « lavée »
terminée, elle ouvrit la fenêtre et salua un homme corpulent qui
travaillait dans la cour, près de la forge. C’était Monsieur Georges, le
maréchal ferrant.

Depuis près d’une heure, des petites contractions lui labouraient
le ventre par intermittence. Elle finit par alerter sa belle-mère qui
habitait le rez-de-chaussée du pavillon. Celle-ci téléphona à ma
grand-mère maternelle par l’intermédiaire d’une épicière. Son
commerce se trouvait dans l’immeuble dont ma grand-mère était
résidente et propriétaire. Á cette époque, peu de particuliers
possédaient un téléphone personnel. Elle habitait au centre ville,
assez loin de chez mes parents qui résidaient dans le port même du
Havre. Elle prit un taxi pour rejoindre sa fille, non sans passer chez
la sage-femme pour la prier de venir au plus vite.

Mon père était absent. Mon oncle, son associé dans une affaire de
camionnage portuaire, était resté en cas de nécessité. Il se produisait
de sérieux remous politiques et sociaux en France et
particulièrement au Havre. Les ouvriers, les dockers, les employés
faisaient grève. Comme beaucoup d’entrepreneurs havrais, mon père
avait fait venir des ouvriers de Paris. Ces ouvriers appelés « poux
blancs » assuraient le travail pendant la crise. Des gendarmes les
protégeaient, empêchant toute intrusion des grévistes. Des piquets
9
de grève camouflaient une partie de la porte de l’entreprise.

En ce mois d’août 1928, le Ministre des Affaires Étrangères
Françaises, Monsieur Aristide Briand, se trouvait fort occupé par un
traité international de non-agression dont la signature par plus de
quarante pays devait avoir lieu le 27 de ce mois. Monsieur Kellogg,
Secrétaire d’État aux Affaires Étrangères des États-Unis d’Amérique,
était attendu au quai d’Orsay, ainsi que son homologue britannique,
Sir Neville Chamberlain, de même que de nombreuses autres
personnalités. Le Président des États-Unis, Monsieur Calvin
Coolidge, prononça un discours à Washington.

Ce jour marque une date nouvelle dans l’histoire de l’humanité.
Le télégraphe annoncera au monde l’éveil d’une grande espérance. Il
accueillera avec enthousiasme l’accord mettant la guerre hors-la-loi.

Avant de quitter la France pour les USA, Monsieur Kellogg assista
au banquet donné en son honneur par Monsieur Léon Mayer, maire
du Havre. Il reçut un porteplume en or avec tous les hommages de la
municipalité havraise. Monsieur Aristide Briand envoya un message
de gratitude à Monsieur Kellogg. Monsieur Gaston Doumergue,
Président de la République Française, accompagné de Monsieur
Raymond Poincaré, Président du Conseil et d'autres personnalités
assistèrent le 15 août à la Grande Revue Navale du Havre.

Cette délégation visita le Dusquesne, le croiseur le plus rapide du
monde, le Chef du Gouvernement assura les Havrais de la bonne
santé physique et morale de la France. Le docteur Charcot
s’embarquait à bord du Pourquoi Pas à la recherche de Guilbaud et
Amundsen, perdus dans l’Arctique.

La sage-femme arriva peu de temps après ma grand-mère.
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Lorsqu’elle vit ma mère debout et apprit que les
contractions avaient débuté seulement depuis moins de deux heures,
elle se fâcha. Elle trouvait qu’elle perdait son temps, qu’il aurait fallu
la prévenir plus tard. Ma mère ne disait rien mais commençait à se
plaindre et à vaciller. C’est encore habillée et chapeautée que la
sagefemme me reçut entre les mains. Elle se confondit en excuses tout en
s’occupant des soins nécessaires au bébé. Ma grand-mère déshabilla
ma mère pour lui passer sa chemise de nuit. C’était la panique.

Mon autre grand-mère et ma tante Juliette, qui habitait elle aussi
le pavillon, arrivèrent toutes les deux. Ma tante ouvrit la fenêtre en
criant : « Monsieur Georges, il y a une petite fille d’arrivée ». Celui-ci,
très étonné, n’arrêtait pas de dire: « C’est pas possible, je viens de la
voir il y a point une heure ! ». Monsieur Georges restait à son poste.
Il travaillait depuis des années dans l’entreprise et se considérait
comme un membre de la famille. L’accouchement devait se produire
vers la fin septembre. Il s’agissait d’une troisième naissance. Rien
n’était prêt pour accueillir le bébé. Après son travail habituel, la
sagefemme aida à rassembler tout ce qui était indispensable. C’est à cet
instant précis que mon père fit son entrée. L’heure se faisant tardive,
ma grand-mère souhaitait que mon père gardât la sage-femme à
déjeuner.

Mon père refusa, il s’ensuivit une discussion qui dégénéra en
dispute. Ma grand-mère, furieuse, habilla mon frère Claude âgé de
cinq ans et partit avec lui. Ma grand-mère paternelle put ainsi
aisément s’occuper de ma mère et de moi. À l’occasion de cette
naissance, mon père offrit l’apéritif aux ouvriers qui prenaient leurs
repas dans la cour, installés autour d’une grande table. Ils
demeuraient sur le chantier jusqu’au soir.

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Durant ma toute petite enfance, ma grand-mère paternelle me
promenait sur les quais et sur la plage. Mes premières images furent
les bateaux, les flèches des grues, le va-et-vient des dockers, les
balles de coton dont certaines, éventrées, lâchaient des fusées
blanches et mousseuses. Mes premiers sons me firent découvrir le
ressac, l’appel des mouettes, les sirènes des bateaux, les cornes des
tempêtes et des brumes. Je humais mes premières odeurs, celles de
l’iode apporté par le vent du large, des billes de bois en attente sur
les quais, des grains de café et des fèves de cacao échappés des sacs.
Toutes ces senteurs circulaient librement d’un quai à l’autre poussées
par le norrois, vent âpre, cinglant que tous les Bretons et Normands
connaissent.

Je vécus jusqu’à l’âge de sept ans dans le pavillon où je naquis. Il
m’en reste certains souvenirs très précis. C’était une maison que mon
grand-père avait fait bâtir. Située au milieu d’une grande cour pavée,
elle abritait le chantier sur lequel mon père et mon oncle exerçaient
leur profession.

Toute une extrémité de la cour était recouverte de tôles fermées
sur le devant par des bâches pendantes. Là, tout le matériel
nécessaire à leur fonction était entreposé. Des outils, d’usage varié,
pendaient pêle-mêle, sans ordre, au-dessus d’un établi vieillot, au
bord de l’épuisement. Certains, inutilisés depuis fort longtemps,
couverts de poussière et de rouille, attendaient l’éternité adossés aux
murs. Des remorques à ridelles, sortes de longs plateaux nécessaires
aux transports des billes de bois, en provenance d’Afrique ou
d’Amérique, s’alignaient sous ce hangar. Une remise, bricolée un peu
n’importe comment, occupait le côté droit de ce bric à brac. Elle
regroupait les huiles et les graisses que l’on appelait « coaltar ». On
les utilisait pour lubrifier les rouages des remorques et d’autres
éléments de travail. Cette remise demeurait fermée par une bâche
12
rigide, sans couleur précise, épaissie par les couches graisseuses
accumulées au fil des années. En 1928, le camionnage était encore
hippomobile. L’écurie se situait à l’autre extrémité de la cour. Une
dizaine de boxes abritaient neuf chevaux « percheron » qui tiraient
les remorques à ridelles. De l’intérieur de cette écurie, on accédait, au
moyen d’une corde à nœuds, dans une soupente où le foin, la paille
et l’avoine étaient stockés. Dans les boxes restés vacants, on
entreposait la sellerie et tout ce qui s’y rapportait. Les chevaux
venaient boire dans un grand abreuvoir en pierre, scellé à l’entrée de
l’écurie. Des lapins, dans leurs cages, cohabitaient avec les chevaux.
Non loin de l’écurie, un poulailler réunissait la nuit une vingtaine de
volatiles qui s’ébattaient et se promenaient dans la journée.

La maison d’habitation, construite en briques rouges, se
composait d’un étage surmonté d’une terrasse. Dans la cour, par une
dizaine de marches, on arrivait sur un perron non couvert, protégé
sur le côté droit extérieur par des barreaux. Par la première porte à
gauche, on pénétrait dans le bureau de l’entreprise. Un peu plus loin,
une seconde porte donnait accès à la cuisine de ma grand-mère. Au
fond de ce perron, un escalier en bois amenait à celle de mes parents.
Cet escalier en spirale s’avérait très dangereux parce non conforme,
construit rapidement, avec les moyens du bord, par Monsieur
Georges, lors de l’emménagement de mes parents dans cette maison.
Ma grand-mère y entreposait de nombreux ustensiles, pots, vieilles
casseroles sur les dernières marches. Au fur et à mesure qu’elle
disposait ses objets, elle investissait une nouvelle marche, ce qui
rendait l’escalier difficile d’accès. C’était une méridionale, native du
Lot-et-Garonne, plutôt « chabraque », expression de ma mère qui
laissait entendre que ma grand-mère appartenait au genre
désordonné. Elle usait d’un franc parler et d’une impétuosité qui
détonnait dans un contexte normand méfiant et laconique. Mon frère
et moi tombions souvent dans cet escalier à pic. Nous nous écrasions
13
au bas des marches sur les casseroles qui dégringolaient dans un
bruit de ferraille, mêlé à nos hurlements et aux aboiements du chien,
Pipo, qui accourait à toute allure. Ma grand-mère sortait de sa
cuisine en criant : « Boudi boudi de boudi ! », empoignait celui qui
gisait à terre, le fourrait sous son bras et disparaissait chez elle. Cet
escalier remplissait de terreur les gens qui venaient rendre visite à
mes parents. La petite sœur des Pauvres, qui avait l’habitude de
venir chercher son obole, appelait toujours ma mère afin que celle-ci
vienne la lui apporter sur le perron. Elle manquait d’assurance pour
se lancer à l’assaut de notre appartement.

Le bureau de l’entreprise et la chambre de ma grand-mère
communiquaient dans le hall du pavillon d’où partait un grand
escalier qui menait à l’appartement de mon oncle et à la chambre de
mes parents. Mon oncle était le seul bénéficiaire de la terrasse. Nous
aurions pu, de la rue, entrer directement dans le hall. Cette porte
d’entrée était fermée à clef. Ma tante l’ouvrait pour nettoyer le patio
et la refermait ensuite. Le passage par l’escalier intérieur m’était
interdit ainsi qu’à Claude. Nos parents ne l’empruntaient pas
davantage. Tout le monde entrait par la porte du chantier : famille,
clients, ouvriers, chevaux, et divers animaux.

Notre appartement ne pouvait nous convenir, sa surface était trop
petite. Nous disposions d’une cuisine, d’une chambre et d’une sorte
d’alcôve qui, au moment de la construction du pavillon, semblait
prévue pour être un cabinet de toilette. Ce projet ne fut jamais
réalisé. Mon frère dormait dans cette petite pièce sans fenêtre. Je
couchais dans la chambre de mes parents, qui fut celle de mon père
lorsqu’il était célibataire. Les W.C. étaient communs, sur le palier.

Après le mariage de sa fille, ma grand-mère céda une partie
indépendante de son propre appartement au jeune couple. Au début
14
du mariage, mes parents partageaient les deux repas quotidiens avec
la famille. L’entente se dégrada vite. Mon père exigea une complète
autonomie, sauf le dimanche. Ceci déplut à ma grand-mère. Les
querelles devinrent fréquentes et ce fut la rupture.

En 1925, après la naissance de son second fils, qui mourut
quelques mois plus tard, mon père envisagea d’habiter dans la
maison de famille. Cette solution avait pour lui deux avantages : la
proximité de son travail et surtout la gratuité absolue. Mon père ne
voulait rien payer pour se loger. Le confort lui paraissait tout à fait
superflu. Son train de vie ne fut jamais celui d'un patron. Certaines
de ses exigences, son contexte, furent en dessous de sa condition.
Son frère opposa une résistance farouche. Il estimait que la surface
du pavillon restant disponible ne permettait pas l’emménagement de
quatre personnes. Ma grand-mère pouvait difficilement émettre une
opinion, elle logeait son premier fils avec sa femme, pourquoi pas le
second. L’intéressé devait en tirer lui-même les conclusions. Celles-ci
furent vite établies. Mon père habiterait le pavillon avec sa femme et
ses deux fils. Il restait donc à préparer l’emménagement.

Mon oncle, furieux, exigea la construction de cet escalier extérieur
pour rendre les deux pièces du premier étage qui nous étaient
destinées, parfaitement indépendantes. Il n’avait pas d’enfant et ne
voulait pas être dérangé par ceux de son frère. Monsieur Georges
transforma une fenêtre en porte et la relia au perron par un escalier.
Il disposait pour cela de matériaux qui ne manquaient pas dans le
chantier d’un camionneur, spécialisé dans le transport de bois
exotiques. Ce n’était pas un menuisier, pourtant ce qu’il fit contenta
tout le monde. Il faut bien dire que cela n’intéressait que mon père
qui s’accommodait du minimum. Quant à ma mère, elle n’eut pas
son mot à dire dans cette affaire. La présence de deux enfants sur un
chantier où se déroulaient tant d’activités journalières ne fut pas sans
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inconvénient. Nous nous trouvions toujours dans les endroits où
notre présence gênait considérablement. La remise aux lubrifiants
nous excitait comme s’il s’agissait d’une grotte mystérieuse. Ces
huiles aux couleurs chatoyantes nous attiraient. Nous en sortions
complètement maculés, non sans avoir parfois bousculé certains
récipients.

Notre toilette, alors, ne dépendait plus de notre mère. C’est dans
la buanderie, domaine d’une dame Cramoisan appelée « la mère
Cramoise » qui faisait la lessive pour la famille, que mon père
s’attelait au décapage de ses enfants. C’est à l’alcool qu’il préparait le
travail, avant d’utiliser l’eau et le savon. Nous avions les cheveux
coupés courts pour faciliter la besogne.

La grange à foin constituait notre lieu de délices. Mon frère
invitait ses copains et organisait des batailles et autres jeux qui
transformaient cet endroit en un lieu désolé comme après le passage
d’un typhon. Malgré mon très jeune âge, j’essayais de participer aux
jeux, à mon détriment. Plus fragile, je tombais souvent. J’en ai gardé
des traces : une luxation du pouce qui n’a jamais guéri ainsi que celle
du bras droit qui aujourd'hui encore m'handicape.

En cas d’incidents un peu sérieux, mes parents faisaient appel au
médecin du quartier, rémunéré annuellement. Il soignait également
toute la famille. Il fut hélas indirectement à l’origine de la mort de
ma grand- mère paternelle qui survint en 1933 au cours de ma
cinquième année. Il préconisa une opération chirurgicale bénigne,
non indispensable. Elle en mourut par embolie postopératoire à
soixante-quatorze ans.

Les ouvriers et charretiers jouaient quelquefois avec nous. Ils
m’installaient sur un cheval noir appelé « Coco ». Je faisais ainsi le
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trajet jusqu’à l’abreuvoir. Ils nous aidaient également à monter sur
les remorques. Nous faisions un bout de chemin à côté du charretier
qui menait le cheval.

Mademoiselle Quevillon, l’institutrice de l’école maternelle de
notre quartier, dirigeait sa petite troupe avec patience et
dévouement. Je me précipitais presque dans son giron lorsqu’elle se
mettait au piano pour nous faire chanter. Le jeu de ses doigts sur le
clavier, la musique qui nous enveloppait me semblaient magiques.
Pour retrouver cette extase, je pianotais le long des cimaises de notre
cuisine, un doigt emprisonné dans mon petit dé en argent, cadeau de
ma tante Juliette.

Claude me déposait tous les jours à mon école avant de gagner la
sienne. Il me ramenait chez nous après avoir joué aux billes avec ses
camarades. Son retard me remplissait d’angoisse. Je voyais mes
petits compagnons partir un par un. Je restais souvent seule avec la
surveillante. L’arrivée de mon frère semblait pour moi comme une
apparition divine, qui se faisait gronder copieusement par la
surveillante.

La tension montait dangereusement entre mon oncle et mon père.
Nous attisions cet antagonisme comme un jeu. Mon frère en était
l’instigateur. Les lapins, les œufs, les volailles se partageaient
équitablement. Ma tante y tenait absolument. Nous faisions exprès
de rentrer dans le poulailler pour faire semblant de prendre les œufs.
Nous simulions ensuite une fuite préméditée et mystérieuse qui
nous amenait chez notre mère. Nous nous assurions, au préalable,
que notre tante regardait le chantier par la fenêtre. Furieuse, ma
tante accusait ma mère de nous inciter à voler les œufs. Ma mère ne
comprenait rien à tout cela. Elle disait que ma tante était une sale
bonne femme qui inventait des histoires à dormir debout.
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Mon oncle ne pardonnait pas à mon père la présence de ses
enfants sur le chantier. Sa terrasse donnait juste au-dessus de la
chambre de mes parents. Le revêtement du sol exigeait une
réparation que mon oncle se gardait bien d’entreprendre, malgré les
demandes réitérées de mon père. Lorsqu’il pleuvait, des fuites d’eau,
provenant de la terrasse détérioraient les plafonds et les murs.

Un jour, mon frère, en maniant la corde à nœuds munie de la
poulie nécessaire pour engranger le foin, la projeta involontairement
sur le visage de mon oncle, qui n’aurait pas dû être là à cet instant
précis. Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase. Mon père fut
sommé de débarrasser le chantier de ses enfants durant toutes les
vacances scolaires ainsi que les dimanches et jours de fêtes. En 1932,
il acheta, Rouelles, dans la campagne, à cinq kilomètres du Havre,
une très vieille bicoque délabrée, sur un terrain dont une grande
partie était pentue. Surnommé par nous « Le Clos Pigeon », cet
endroit reste pour moi le meilleur souvenir de ma petite enfance.
18

Claude dans la cuisine de mes parents dans la villa où je suis née



Mon grand-père, ma grand-mère et mon arrière grand-mère chez eux au
Havre
19
Je ne suis pas très âgée, seulement de quelques mois


Claude et moi
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2



Ce « Clos Pigeon » devint pour nous ce que l’on appelle
aujourd’hui une résidence secondaire. Il s’agissait d’une vieille
bâtisse située à Rouelles, un petit village adorable. Cette maison ne
coûta pas cher, elle ne valait que le prix du terrain. Le défunt
propriétaire, un certain Turquetil, nom d’origine Viking, exerçait la
profession de brocanteur et marchand de peaux de lapins d’un
niveau plus que modeste. Sa maison se trouvait dans un état
d’abandon et de saleté effroyable.

Mon grand-père essaya de dissuader mon père de faire cette
acquisition, mais sans résultats. Mon père cherchait une maison avec
un terrain à la campagne pour assurer les vacances scolaires de ses
enfants. Il en avait trouvé une pour une bouchée de pain, le reste, il
s’en chargerait. Il acheta ce logis comme « chat en poche ».

Accompagné de mon grand-père et de mon oncle maternel, il se
rendit sur place pour faire les premières investigations. Après avoir
débroussaillé l’entrée, ils pénétrèrent à l’intérieur de l’habitation et
des remises comme dans le temple de Toutankhamon, l’un derrière
l’autre avec une lampe de poche en faisant attention où ils mettaient
leurs pieds. Dans cette caverne qui n’avait rien de celle d’Ali Baba, ils
trouvèrent des peaux de lapins pourries, des rats crevés, des
immondices de toutes sortes et de la vieille ferraille rouillée avec
laquelle ils risquaient de se blesser. La récolte se borna à un tas
d’objets à jeter pour la presque totalité. Pas de trésor, mais beaucoup
de travail en perspective.

Cette maison était constituée d’un rez-de-chaussée d’un seul
tenant, tout en longueur, divisé en deux parties non communicantes,
de même hauteur et bâties à deux périodes différentes. La partie la
plus longue, à droite et la plus ancienne, formait le corps de
21

l’habitation. Des pierres crayeuses, mal taillées, empilées à la façon
des bories, constituaient l’ossature de cette partie. Le toit était
recouvert de tuiles rouges. L’extrémité de la partie la plus petite, à
gauche, bordait presque la route. Elle était construite de cailloux
d’une couleur bleutée, cimentés les uns aux autres et couverte en
ardoises : c’était un simple local que nous appelâmes « le bâtiment ».
Aucune fondation, aucune cave n’avait été prévue, la bâtisse reposait
à même le sol. L’humidité ruisselait de partout.

L’ensemble se trouvait perpendiculaire en longueur sur le côté
2gauche d’un terrain de 1200m . Le terrain, plan sur le devant,
devenait pentu ensuite jusqu’au fond. La pente commençait aux
deux tiers du corps de logis qui se composait de trois pièces. La
cuisine, au centre, possédait une porte typique cauchoise en bois
plein à deux battants, ce qui permettait d’ouvrir le haut et de fermer
le bas et vice-versa. Une petite fenêtre éclairait la pièce. À l’intérieur,
un âtre occupait presque la totalité du mur à droite.

Le sol était en terre battue et les murs recouverts de torchis. De
chaque côté se trouvait une chambre. L’une, à gauche, s’ouvrait sur
l’extérieur par une porte identique à celle de la cuisine, et possédait
une fenêtre fermée par un volet en bois plein. La seconde chambre, à
droite, communiquait avec la cuisine par une marche très haute. Le
niveau du sol était différent en raison de la pente du terrain. Une
petite lucarne presque au ras du sol dispensait quelques lueurs
venant de la cour. La gouttière de la partie habitée semblait en
complet délabrement. Le bâtiment n’en possédait pas. Il devait servir
à entreposer des outils et objets de brocante, également à loger des
animaux. Une porte et une fenêtre en assuraient l’entrée et l’aération.

La partie d’habitation supportait un grenier ou remise à foin. La
seule ouverture sur l’extérieur se trouvait dans le pignon droit, à un
mètre environ du sol en raison du terrain pentu. Il fallait faire un
rétablissement des bras pour se hisser à l’intérieur, ce qui n’était pas
à la portée de tout le monde. Aucun attique au dessus du bâtiment,
sa hauteur n’en paraissait que plus importante.

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Une grange cauchoise avec soupente, desservie par un escalier
croulant, occupait le côté droit du terrain en opposition avec la
maison. Cette construction normande, en torchis et colombages brun
Van Dyck, couverte de chaume, était, à mon avis, le seul élément
intéressant de l’acquisition de mon père.

Mes grands-parents suggérèrent de détruire le parallélépipède
hétéroclite qui devait nous servir de logement et d’édifier un
pavillon confortable et agréable. Mon père s’y opposa. Il imagina
une construction sur pilotis qui soutiendrait une nouvelle demeure
en conservant l’ancienne au-dessous. Il joignit le geste à la parole en
retirant la plupart des ardoises et des tuiles afin de réduire le travail
de l’entrepreneur. Celui-ci déclina vigoureusement cette proposition
en affirmant que ce projet s’avérait très complexe. Les murs, sans
aucune solidité s’écrouleraient. Ce travail serait antinomique,
absolument indigne d’un artisan consciencieux. Puisque cette bâtisse
ne présentait aucun souvenir sentimental, il n’y avait aucune raison
de ne pas la démolir. Mon père, furieux, replaça les tuiles et les
ardoises, ce qui donna à notre toit une ligne curieusement
tourmentée à la suite de cette malheureuse initiative.

Toutes ces luttes intestines demeuraient complètement étrangères
à mon frère et à moi. J’avais quatre ans, Claude neuf. Nous
envisagions l’espace, la liberté, des projets de jeux et de promenades,
le rêve, le paradis !

Les premiers travaux de survie devaient avancer très vite. Nous
nous trouvions, Claude et moi, interdits de séjour pendant les
vacances, dans notre maison familiale. Parce qu’il en avait décidé
ainsi et qu’il aimait bricoler le dimanche, mon père s’attela à cette
immense besogne, en dépit de toute logique. Il n’en avait ni la
compétence ni le sens artistique ni le temps. Il ne changea jamais
l’aspect de la maison qui resta sans aucun confort et sans beauté.

Aucune adduction d’eau potable n’étant possible, mon père fit
venir un sourcier qui détecta une source dans le terrain. Le village en
regorgeait. Il fit installer une pompe aspirante et refoulante dans le
23

bas du jardin. Autre apport indispensable, un cabinet d’aisance à
tinette fut implanté dans la cour, contigu au mur de la cuisine sans
communication interne. Il fallait contourner la moitié de la maison, à
l’extérieur, pour se rendre dans « les lieux ». Toute une série de
travaux de revêtement des sols et des murs, agrandissement des
fenêtres et autres projets divers furent accomplis, par mon père, au
cours de plusieurs années, à sa fantaisie.

Il planta onze arbres fruitiers : des poiriers, des pommiers à
couteaux et à cidre, un prunier quetsches qui n’a jamais donné de
prunes, un cerisier, des groseilliers et des cassis. Il créa un jardin
potager, repiqua des fraises et des salades. Il sema des citrouilles, des
radis ronds roses à bout blanc, du persil et des petites cives. Sur
l’initiative de ma mère, mon père forma deux grands massifs, l’un
ovale en face de la maison, l’autre rond, plus à gauche. Elle composa
des corbeilles merveilleuses harmonisant les dahlias, lilas, boules de
neige, capucines, pivoines, gueules de loup, coloquintes, pensées et
ravenelles. Ma mère planta un rosier grimpant au milieu duquel je
vins m’écraser, un jour, avec mon petit vélo bleu, sous l’œil inquiet
de Claude qui avait organisé ma descente.

2 Au milieu du terrain pentu, mon père aplanit 40m environ. Il
enfonça des montants métalliques aux quatre coins pour les couvrir
d’un treillis. Nous appelâmes cet endroit « le belvédère ». La vue sur
la campagne charmait le regard. Seulement, il fallait monter la pente.
Lorsque mes parents recevaient des invités, ils s’installaient entre les
massifs de fleurs. Le fond du terrain fut laissé en friche, nous
l’appelâmes « la redoute ». Les orties, les ronces, les herbes
caustiques y faisaient bon ménage. Nous traversions cet endroit pour
nous rendre dans les prés, derrière la redoute. C’était une aventure
difficile qui laissait des traces douloureuses sur les jambes. Il faisait
si bon courir dans les herbes, sous le soleil !

Notre rue s’appelait la rue d’Enfer. À cinquante mètres de notre
maison, à droite, elle rejoignait la route principale qui menait au
bourg. Plane au niveau de notre maison, elle montait en une forte
pente dans l’autre sens, à gauche, jusqu’au plateau d’Aplemont.
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Dans le bourg, le charcutier élevait lui-même ses porcs dans sa
ferme. Il fabriquait une excellente andouille, dont je ne retrouve plus
le goût depuis. Les deux épiciers faisaient « café ». Tous les potins du
coin et les discussions politiques se déroulaient, là au cours d’une
partie de belote et devant une petite goutte.

Nos voisins habitaient une maison semblable à la nôtre et
contiguë à notre terrain. Cette famille vivait avec leur père, le père
Vaudry, un vieux bonhomme bougon, les yeux à tendance
chiasseuse, qui marchait tout courbé sur un bâton de sa fabrication.
Chez lui, il s’asseyait dans son fauteuil, près de l’horloge normande
dont il ouvrait la porte de temps en temps pour cracher dedans en la
refermant ensuite.

Leurs quatre enfants devinrent nos compagnons : l’aînée,
Georgette treize ans en paraissait vingt, mes parents l’appelaient « la
grand’ Georgette », sa sœur Hélène, dix ans, son frère Henri cinq ans
et Jeannine huit ans. À la mort de sa sœur, la mère Liot, nous
l’appelions ainsi, adopta sa nièce. Cette petite fille était née d’un
soldat anglais qui préféra s’attarder après la guerre 1914-1918. Le
père Vaudry confia à ma mère que sa fille, son mari et toute sa
nichée débarquèrent un jour, dans ses pénates, et n’en repartirent
jamais. Ce fut lui qui quitta son domicile, un matin, dans son
cercueil.

Après l’installation de notre pompe, la mère Liot vint demander à
ma mère l’autorisation de venir chercher de l’eau chez nous. Ceci
arrangeait mes parents, ils lui donnèrent la clé de notre maison afin
d’ouvrir les portes et fenêtres pour aérer lorsque nous étions absents.
En raison de l’humidité, la literie sentait le moisi. Mon père enleva
un troène dans la haie pour faciliter les passages quasi-constants.
Ces allées et venues tracèrent un chemin naturel de la maison des
Liot à notre pompe. La mère Liot venait laver ses légumes, ses
poissons et son petit linge chez nous. Ce n’était pas sans
inconvénient car la grille, sous la pompe, se trouvait souvent
obstruée par des arêtes, des coquilles de moules, des bouts de savon
et autres détritus. Pendant nos absences, cette famille nous
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empruntait des chaises et des ampoules électriques qui lui
manquaient. Ils oubliaient, bien souvent, de les restituer. Nous
disposions d’une provision d’ampoules, mais pour les chaises, il
fallait aller les récupérer. Tout se passait cependant fort bien, dans la
convivialité.

Nous passions, Claude et moi, de longs moments chez eux.
Devant leur porte se dressait un magnifique marronnier sous lequel
trônaient une grande table et des chaises. Nous jouions avec leurs
enfants comme des petits fous. La mère Liot riait en se tapant sur les
cuisses. Quand je faisais une bêtise, elle déclarait d’un air dubitatif
que j’avais été achetée en solde à ma naissance. Ceci m’intriguait
beaucoup. À cette époque, les parents s’interdisaient de parler
sexualité et naissance. C’était le temps du chou ou de la rose. Ils ne
savaient pas quoi inventer pour plonger les pauvres enfants dans la
perplexité.

Mon père transforma le bâtiment en salle de récréation. Nous
possédions un grand billard russe, mais réservé principalement aux
adultes, un jeu de grenouille, de croquet et une table de ping-pong.
Mon père utilisait un « Pathé Baby » avec lequel il nous projetait des
films de Charlot ou des actualités. Claude jouait avec son Mécano
grand modèle. Nous disposions également d’un ancien
phonographe à saphir, équipé d’un énorme pavillon « La Voix de
son Maître » qu’il fallait remonter à la manivelle. Il distillait d’une
façon nasillarde des succès de la jeunesse de mon père ainsi que des
chants patriotiques de la guerre 1914. « Ah ! Ça ! Crois-tu qu’on les a
eus, les boches... », que nous ânonnions tous en chœur.

Mon père jouissait d’une force très au-dessus de la moyenne. Il
installa, dans le jardin, une barre fixe tellement solide sur ses
montants et dans le diamètre de la barre que l’on eut pu y pendre
trois éléphants. Il l’équipa d’anneaux, d’une corde lisse et de tout ce
qui paraissait nécessaire pour faire du sport. Il me suspendit à la
barre fixe dès l’âge de cinq ans alors que mes petites mains ne
parvenaient pas encore à la saisir. Je devins très douée pour la
gymnastique. La compétition m’aurait sans doute convenu. Ce n’était
26

pas dans l’optique des parents de cette époque de détecter et
d’exploiter les aptitudes de leurs enfants, et puis la guerre est venue.

Tous nos jeux attiraient les enfants du voisinage. Lorsque nous
arrivions en voiture, c’était une véritable traînée de poudre. En un
quart d’heure, une dizaine d’enfants s’égayaient dans le jardin : les
quatre Liot, Germaine et son frère Bernard qui habitaient dans notre
rue, un autre petit voisin, Claude, que mon frère appelait « la
déjeunette ». Il avait quatre ans et bavait comme un bébé si bien que
sa mère lui mettait un grand bavoir toute la journée. Nous jouions
tous les deux « au papa et à la maman ». Les jeux commençaient
souvent par celui de « cache-mort ». Un enfant s’éloignait pendant
qu’un ou plusieurs se cachaient, debout ou assis, sous des
couvertures. Ceux qui ne participaient pas à la partie s’esquivaient.
L’enfant, quand il revenait, après avoir récité à voix haute tout un
chapelet de chiffres, devait trouver le nom de celui ou de ceux qui se
trouvaient dissimulés. Pour tromper l’ennemi, les enfants plaçaient
des objets ronds, mous, sous la couverture pour simuler un corps. Il
fallait toucher les formes pour deviner, d’où les gloussements et les
rires qui s’échappaient des couvertures.

Le jeu de la marelle ou de la « gade » ainsi que nous l’appelions
dans le pays cauchois, demeurait très apprécié par les enfants de ma
génération. Ce jeu se pratiquait partout, dans les cours, sur les
places, sur les trottoirs, sous les préaux des écoles, dans les
patronages. Chaque enfant glissait toujours dans sa poche ou dans
son cartable, un petit bout de craie pour dessiner sur le sol les quatre
ou huit figures qui représentaient le schéma de la marelle. Un palot,
sorte de cailloux plat, trouvé n’importe où, était glissé ou lancé dans
les différentes figures. Une marelle et un palot abandonnés
pouvaient reprendre vie plusieurs fois, ressuscités par des groupes
successifs d’enfants. Je garde un souvenir nostalgique de ces rires et
de ces sauts de gamins dans les rues, devenues maintenant des
jungles. Chaque petite fille portait également dans son cartable une
corde à sauter dont elle se servait à tout moment.

Noël était un grand jour pour nous. Nous passions cette fête chez
27

mes grands-parents. Mon grand-père, plus passionné que nous par
tous les préparatifs, décorait sa cheminée. Il se servait de papiers de
toutes couleurs, de petits sujets et aussi de dessins et de peintures
faits de sa main. Nous n’utilisions pas le sapin, ce n’était pas la
coutume. L’après-midi, nous nous rendions chez notre tante Juliette
qui nous réservait les cadeaux que le Père Noël avait déposés chez
elle.

Plusieurs années après son installation à Rouelles, mon père
commença à produire son cidre. Il acheta, à la salle des ventes, un
pressoir, un broyeur à mains pour écraser les pommes, quelques
tonneaux de différentes capacités, des porte-bouteilles et différents
ustensiles indispensables. Tous ces éléments furent entreposés dans
la grange que nous appelâmes la cidrerie. Il emplissait les tonneaux
avec du jus de pomme de deuxième et troisième pressions. Cela
donnait un cidre léger appelé « boisson », que nous consommions
quotidiennement. Mon père faisait également du cidre bouché, avec
du jus de première pression qu’il mettait dans des bouteilles
champenoises. Suivant les années, ce cidre pouvait être alcoolisé à tel
point que certaines bouteilles explosaient dans la grange.

Le fait de déboucher une de ces bouteilles s’avérait être une
entreprise qui pouvait devenir périlleuse pour celui qui l’avait
acceptée. Celui-ci s’affolait lorsqu’il sentait la forte poussée du gaz. Il
se tournait alors, désemparé, la bouteille à bout de bras vers celui qui
avait eu l’imprudence d’émettre une suggestion. Il ne restait plus à
cet écervelé qu'à passer par la fenêtre au plus vite s’il ne voulait pas
recevoir le bouchon et presque tout le contenu de la bouteille. Mon
père finit par acheter un appareil qui évacuait le gaz en douceur.
Comme l’écrivit Lucie Delarue-Mardrus, « l’odeur de mon pays était
dans une pomme ». J’ai le souvenir de la senteur de la pomme
fraîchement écrasée et de la saveur acidulée du pur jus qui fermente
dans les tonneaux.

Pendant les grandes vacances, notre mère nous emmenait parfois
l’après-midi au bois de Saint-Laurent pour ramasser des branchages
et des ramilles. Claude construisait une charrette à quatre roues,
28

tirée par une corde. Nous partions, coiffés d’un grand chapeau
champignon. Nos pas nous conduisaient sur le chemin dit de « la
mère Mayer ». Cette bonne vieille vendait des légumes tous les
matins et traversait le village avec sa voiture à bras. Il lui arriva, un
jour, un petit accident dans notre rue. Mon frère répara la roue,
ramassa les légumes et lui proposa, comme elle était un peu ébranlée
par l’émotion, de pousser sa voiture pendant qu’elle pesait sa
marchandise aux clients. Son mari passait dans l’après-midi pour
vendre des fruits dans une voiture tirée par un âne.

Après ce petit chemin, nous prenions un sentier un peu sombre.
Au bout de quelques mètres, nous commencions à sentir une odeur
de bouc pestilentielle, qui nous menait dans une ferme. Nous
entrions quelquefois dans la cour, au milieu des chèvres. La fermière
nous servait une tasse de lait à peine trait. C’était mousseux, tiède et
délicieux !

Brusquement, au bout de ce sentier, apparaissait le décor le plus
merveilleux, le plus bucolique qui soit resté en ma mémoire : une
mare moussue, pleine d’épinoches et d’insectes bourdonnants, dans
laquelle des saules pleureurs abandonnaient leurs branches. Nous
barbotions dans ces eaux grouillantes de vie, sautant et poussant des
cris qui retentissent encore à mon oreille. Un vieux moulin tout
courbé par les ans se transformait à notre fantaisie en un redoutable
château fort, un repaire de pirates ou une grotte mystérieuse.

Nous gravissions une petite sente paresseuse et feuillue qui nous
amenait dans le bois. Arrivés là, il fallait s’asseoir, les yeux perdus
dans ce paysage qui faisait rêver. Toute une palette de couleurs
s’offrait au regard émerveillé : du blond des blés à toute une gamme
de verts, le rouge des tuiles de quelques chaumières posées çà et là.
Des vaches se déplaçaient paresseusement dans ce décor, complétant
la palette, ajoutant du brun, du blanc, du jaune.

Nous faisions notre récolte de bois tout en jouant. À notre retour,
mon frère tirait sa carriole chargée d’un ou deux fagots, la corde sur
l’épaule. Nous le suivions, les bras chargés de fleurs suivant les
29

saisons. À notre arrivée, notre mère nous préparait des tartines de
beurre ou de confiture que nous engloutissions rapidement. Un ou
deux petits camarades nous accompagnaient et partageaient notre
quatre heures.

Au saut du lit, nous galopions dans la cour. La rosée du matin
rafraîchissait nos pieds, mouillait nos socquettes et nos sandales.
Certains jours, au petit déjeuner, nous dégustions du pain de gruau
ou des galettes normandes que ma mère ou mon frère achetait chez
le boulanger.

Mon père partait très tôt le matin pour son travail. Il revenait le
soir vers dix-neuf heures, sur sa moto ou dans sa voiture. Ce n’était
pas courant, dans les années 30, de posséder une voiture. À Rouelles,
mon père faisait partie des notables, contre son gré. Il contribuait à la
vie rouellaise en donnant son obole à la distribution des prix et
autres manifestations importantes. Il n’y assistait jamais et refusait
tous les honneurs. Le maire, un fermier, lui demanda, un jour, de lui
succéder à la mairie. Mon père aurait sans doute été élu, comme le
lui prédisait le maire. Il refusa en disant qu’il n’appréciait pas toutes
ces sollicitations.

Il se produisait parfois un incident que tous les Rouellais
redoutaient, c’était le « flot ». Cette catastrophe survenait dans notre
rue. À cette époque, les canalisations étaient souvent rudimentaires
ou pire inexistantes. Lorsqu’il pleuvait très fort, les tuyaux trop
étroits refoulaient l’eau qui dévalait du plateau dans notre rue.
Celleci se transformait rapidement en rivière à gros débit en raison de la
pente.

Au moment de la grosse crue, un homme pouvait être emporté
par le courant. Dès l’apparition de l’eau, on entendait de toutes
parts : « Voilà le flot, voilà le flot ». Le boulanger se précipitait pour
boucher la porte de son fournil avec une planche prévue à cet effet.
Claude et moi grimpions sur le petit mur qui séparait notre jardin de
la rue et nous regardions le spectacle. Des objets de toute nature,
arrachés par l’eau, passaient à grande vitesse devant nos yeux. Les
30

voisins, chaussés de bottes jusqu’aux hanches, discutaient ferme
entre eux. Nous étions absolument fascinés.

En août 1938, éclata au Havre le plus gros orage que j’aie jamais
vu au cours de mon enfance. Alors que normalement l’eau entrait
dans notre jardin, pas plus loin que l’extrémité du bâtiment, ce
jourlà, la chambre de mes parents ainsi que la cuisine furent inondées.
L’eau arriva à la hauteur de la marche, au niveau de notre chambre.
Nous transportâmes tout ce qui était fragile dans cette pièce.

Après l’orage, nous nous installâmes, Claude et moi, sur la barre
fixe pour assister au sauvetage de la voisine que l’on sortait par la
fenêtre du premier étage. La « grand’ Georgette », enceinte, sur le
point d’accoucher, qui habitait depuis son mariage une petite maison
au bout de notre rue, dut partir précipitamment chez ses parents.
Elle abandonna tout et fut aidée par les voisins. Le niveau d’eau
atteignit deux mètres chez elle. Toute sa layette fut emportée et
jamais retrouvée. Les gens du village firent une collecte pour
remplacer le trousseau. L’accouchement se produisit deux jours
après ce grand malheur.

La plupart des routes du Havre se trouvaient inondées. Mon père
arriva dès qu’il le put pour nous ramener dans notre appartement
havrais. Les Rouellais récupérèrent leurs matelas, leurs ustensiles de
cuisine, leurs tables, leurs lits, tout en bas du village où les flots
avaient abandonné ce qui avait été entraîné, abîmé, lacéré.

En ce dernier jour des grandes vacances de l’année 1939, nous
attendions notre père. La guerre contre l’Allemagne venait d’être
déclarée. J’étais trop jeune pour m’en soucier. Je venais de passer
cette dernière journée dans la joie avec mes compagnons et mon
frère. Au moment de partir, je voulus dire au revoir à Bernard et
Germaine, mes meilleurs amis. Je fis un saut chez eux. J’y éprouvai
une sensation étrange de vide. Toutes les attitudes me semblèrent
soudain changées. Je revins chez moi, tourmentée. Ce jour-là, je
venais de vivre les derniers instants de mon enfance.

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« On dirait qu’on s’rait », paroles magiques et merveilleuses de
l’enfance. Un enchantement qui vous transforme tour à tour en
pirate horrible et sanguinaire, en prince de légende qui s’envole sur
un nuage, emporté par un destrier fabuleux, en une reine
inquiétante, enveloppée de voiles, coiffée d’une couronne de
diamants, ou simplement en un papa ou une maman qui berce son
poupon. « On dirait qu’on s’rait… ».






























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1932, notre arrivée à Rouelles, j’avais quatre ans, ma tante Juliette me tient
dans ses bras. Ma mère est assise devant nous et derrière se trouve la
cidrerie cauchoise.



De gauche à droite, au fond : ma mère, ma grand-mère, la mère Liot et le
père Liot. Devant : mon frère Claude, moi et mon habituel bouquet de fleurs,
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la grand’ Georgette, le petit Henri et Hélène.
1932 : la maison de Rouelles au moment de l’achat.
De gauche à droite : Gérard, sa femme, ma grand-mère, ma mère, mon
grand-père, mon frère et moi.







De gauche à droite : mon grand-père, Gérard, ma grand-mère, mon père, ma
mère et moi devant, le jour de ma communion.

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3


L’année de ma seconde communion, appelée « La Persévérance »,
fut le début d’une période qui bouleversa le monde. Tout avait
commencé, pour la France, en septembre 1939, avec la déclaration de
guerre contre l’Allemagne.

Cette cérémonie s’accomplit dans la plus extrême simplicité. Dès
le lendemain, mes grands- parents, la sœur de ma grand-mère et
mon oncle, partirent se réfugier en Basse-Normandie, inquiets de la
situation du moment.

La France subissait une drôle de guerre qui se déroulait dans
l’inertie la plus totale, quelque part près de la Belgique. Les bruits les
plus cauchemardesques circulaient çà et là, provoquant un début de
panique parmi la population havraise. La ville de Namur, en
Belgique, fut déclarée ville ouverte. Les Panzers de l’armée
allemande déferlèrent après avoir contourné la ligne Maginot
réputée infranchissable. Ce fut alors la ruée des Belges en France par
les Ardennes. La situation devint alarmante. Les premiers Havrais
commencèrent à fuir. Les volets des maisons se fermèrent petit à
petit. La personne aperçue la veille pouvait ne plus être là le
lendemain.

Après la capitulation en 1940, les Allemands perdirent la bataille
d’Angleterre, en raison d’une découverte tenue secrète: le radar.
Winston Churchill, resta le seul à lutter contre le nazisme. Ce fut
l’occasion inespérée pour l’Amérique entrée en guerre contre
l’Allemagne en 1941. Elle profita de cet Etat européen resté libre
pour y exploiter sa puissance en constante évolution. Ce fut une aide
précieuse pour l’Angleterre et l’Union Soviétique, qui amena la
victoire finale en 1945.

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L’exigence du moment obligea mon père à envisager un prompt
départ de sa famille pour rejoindre la ville de Douvres-la-Délivrande
où mes grands-parents s’étaient réfugiés. Cependant, il se trouvait
dans l’impossibilité de nous y conduire lui-même. L’entreprise venait
d’être réquisitionnée par la municipalité havraise pour évacuer les
femmes enceintes, les vieillards et les archives de la ville. Mon oncle
et mon père devaient assumer ces départs et se tenaient prêts. La
plupart des autres entrepreneurs possédant des véhicules en état de
marche se trouvaient dans la même situation.

Poussé par l’urgence, mon père se résigna à ce que mon frère
nous conduise dans notre voiture. Il avait 17 ans. Mon père l’initiait à
la conduite au cours de nos promenades. Il estima que ses
connaissances étaient suffisantes pour réaliser ce projet. Ils
planifièrent ce voyage tous les deux.

Nous partîmes un matin pour nous diriger vers le bac de
Berville qui deviendra le pont actuel de Tancarville.

En mai 1940, si les routes étaient relativement encombrées, elles
étaient encore accessibles en comparaison avec le mois de juin où la
situation évolua en délire. En effet, à partir du 11 juin, les entrelacs
humains devinrent invraisemblables. Les Normands qui
descendaient vers le sud-est se cognaient à des Parisiens qui
couraient vers l’ouest. Plus tard, les Bretons rencontrèrent de la
même façon des Orléanais et des Parisiens au sud de la Loire. Ils
croiseront même des méridionaux, partis se réfugier en Bretagne
après la déclaration de guerre italienne. Des convois de l’armée se
mêlaient à ce flot mouvant.

Ces confrontations involontaires provoquèrent d’énormes
concentrations humaines qui bloquèrent les routes. De temps à autre
un Stuka ou un Fokker plongeait en piqué sur la longue cohorte,
semant l’effroi et la mort.

Nous atteignîmes Berville sans encombre et traversâmes la Seine
sur le bac sans difficulté. Quelques semaines plus tard, certaines
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personnes traversèrent le fleuve accrochées à des pneus, le bac étant
saturé. Des milliers de familles durent attendre sur plusieurs
kilomètres dans l’insécurité la plus absolue. Combien d’enfants se
trouvèrent orphelins et abandonnés à cet endroit !

En sortant du bac, nous arrivâmes dans le Calvados, en
BasseNormandie. Sur la route de Lisieux, nous croisâmes des
camionnettes bourrées, des camions portant leurs bâches
publicitaires, des triporteurs, des charrettes à bras, des voitures
d’enfants et poussettes en tous genres. Nous passâmes
PontAudemer et nous nous dirigeâmes vers Caen et
Douvres-laDélivrande que nous atteignîmes en pleine fête religieuse. Une
grande procession traversait le village, précédée de bannières et de
petites filles en blanc, coiffées de couronnes. Elles portaient des
paniers entiers de pétales de fleurs qu’elles lançaient à la volée en
chantant des cantiques.

Notre voiture avançait lentement derrière la procession. C’est
alors que j’aperçus mon grand-père que je reconnus à son port de
tête et à sa façon particulière de tenir sa cigarette entre ses doigts.
Mon oncle et ma grand-mère marchaient près de lui. Nous fîmes de
grands gestes en les appelant. Ils vinrent près de nous et nous
accompagnèrent jusqu’à leur maison, à la sortie du village. C’était
une très grande bâtisse de campagne, toute blanche dont les
propriétaires étaient un couple d’agriculteurs d’une cinquantaine
d’années.

Le père Rouzin cultivait des fraises, des asperges et élevait des
poules et des canards. Il vendait ses produits sur les marchés. Ma
grand-mère trouva chez lui des chambres à louer pour nous loger
tous. Nous prenions nos repas en compagnie de nos hôtes.

Deux soldats hollandais, venus combattre en France, logeaient
dans cette maison. Ils couchaient dans le grenier sur des lits de camp
au milieu des pommes et des oignons. Le père Rouzin se tenait la
tête entre ses mains lorsqu’il apercevait le matin les Hollandais
occupés à se laver les dents. Il n’arrêtait pas de s’exclamer :
37

« Pauvre France ! ».
Ces ablutions matinales lui paraissaient incompatibles avec une
éventuelle victoire de notre pays.

L’un des deux soldats possédait un garage en Hollande. Mon
frère en profita pour faire examiner la voiture. Il avait été ennuyé,
durant le voyage, par une fuite d’huile dans le moteur. L'homme
poussa un cri en soulevant le capot. C’est à peine si on distinguait
l’intérieur tant celui-ci était sale. Le soldat fit comprendre que cela
relevait du miracle qu’une panne ne se fût pas produite. Il se mit en
devoir de réparer avec les moyens dont il disposait, en affirmant
qu’il fallait changer certaines pièces.

Deux jours après notre arrivée, mon oncle reçut une convocation
pour se présenter à Caen où l'on recensait les hommes parvenus
récemment dans la région. Cette nouvelle jeta un vent de panique
dans ma famille. Mon oncle avait été exempté du service militaire en
raison d’une mastoïdite contractée dans l’enfance. Il semblait
inconcevable pour ma grand-mère et pour lui qu’il soit impliqué
dans cette gigantesque machine infernale dans laquelle l’Europe
plongeait. Par prudence, il se faisait passer pour sourd devant nos
hôtes et les habitants du village.

Ma grand-mère demanda à Claude de les conduire en voiture.
Parvenus à Caen, mon frère déclara à ma grand-mère qu’il ne
reviendrait pas à Douvres et qu’il mettait le cap sur le Havre. Elle fut
stupéfaite. Malgré les protestations de ma grand-mère, ils restèrent
médusés sur le trottoir et revinrent en train.

Mon père n’envisageait pas que son fils revienne le retrouver. Je
pense que ce projet de retour germa dans l’esprit de Claude au
moment même du départ du Havre. Il faut avouer que pour un
adolescent de dix-sept ans, l’épopée qu’il vécut sur les routes de
France avec son père ne pouvait être comparable avec notre
traintrain quotidien, entre un oncle qui jouait au sourd et une famille qui
passait ses journées à se promener.

38

Ma grand-mère m’envoya à l’école du village. Je fus menacée des
foudres de l’enfer si je dévoilais la moindre parcelle de vérité quant à
la surdité de mon oncle. Elle ne m’aimait pas et ne supportait rien de
ma part. Je me sentais mieux à l’école où je jouais avec quelques
amies.

Les jours passaient et passaient également des centaines de gens.
Beaucoup étaient à pied, certains en tablier et savates. Ils venaient de
loin et affirmaient, d’un air blasé, qu’ils leur restaient encore cent
kilomètres à faire, de la même manière qu’ils auraient confié qu’ils
partaient acheter une livre de beurre chez l’épicier du coin. Ils
marchaient, mettaient leurs pas dans ceux des précédents, espérant
qu’ils savaient, eux, où ils allaient. Des secours, des repas, des haltes
attendaient les réfugiés fatigués ou malades. La moindre chambre
était louée depuis longtemps.

L’été 1940 fut ensoleillé. Ma famille se rendait souvent à
Luc-surMer où elle s’asseyait sur la plage, le temps d’un après-midi. Le
dimanche, après la messe, ma grand-mère nous achetait des
croissants ou des dartois aux pommes. Nous paraissions des
privilégiés au milieu de tant de malheureux qui arpentaient les
routes.

Le père Rouzin nous faisait part des nouvelles qu’il glanait sur les
marchés locaux. Il parlait de la « cinquième colonne ». Ce mythe
désintégrateur contribua à ce que beaucoup de sottises fussent
propagées durant cet été de 1940, provoquant ainsi un vent de
panique. Les gens se suspectaient, des petits groupes se formaient,
parlant bas. Tout et tous devenaient sujets à méfiance.

Ma grand-mère prit peur de tous ces bruits alarmants, mais ce qui
l'effrayait le plus c'était l'approche des Allemands. Elle décida notre
départ chez sa cousine qui habitait Saint-Denis-de-Méré, dans le bas
Calvados. Je ne vois pas bien quelle sécurité ces quelques kilomètres
supplémentaires auraient pu nous apporter. Sans doute, se sentant le
chef de notre clan, se trouvait-elle plus sécurisée auprès du mari de
la cousine.
39


Le père Rouzin trouva un chauffeur qui voulut bien nous
conduire. Nous parvînmes chez la cousine qui venait de recevoir sa
nièce, réfugiée de Paris. Je ne sais comment elle put nous loger tous
les six dans sa maison. Elle avait elle-même trois enfants. Ce fut un
exploit, mais chacun eut une place dans un lit. Je couchai avec ma
mère.

L’école du village était fermée. La maison retentissait des cris et
des rires des cinq enfants dont un garçon d’une dizaine d’années. Il
exerçait une autorité incroyable sur les quatre filles de son harem.
Son père tenait un magasin de bourrellerie et une ferme qu’il
exploitait. Son fils, bien que très jeune, l’aidait énormément. Un vrai
petit Normand, dur au travail. Mon oncle, qui préférait être assis ou
en promenade, l’appelait « l’homme aux bêtes ». Ce petit emmenait
les vaches pour les faire boire et s’occupait d’autres travaux de la
ferme.

Nous avions devancé les Allemands de trois jours. Un soir, ce fut
un grand branle-bas dans la maison. Les Allemands arrivaient aux
portes du village. Mon oncle Gérard et le mari de la cousine se
cachèrent. Tout ce qui leur appartenait fut soustrait aux regards. La
famille se tétanisait sauf nous, les cinq enfants, pour qui cela n’était
qu’un spectacle plutôt insolite.

Le lendemain, au petit jour, nous fûmes réveillées, ma mère et
moi, par un drôle de bruit dans la rue. Nous nous précipitâmes à la
fenêtre, en écartant le rideau. La première colonne allemande,
toujours motorisée, entrait dans le village. Un soldat leva les yeux
vers notre fenêtre. Ma mère laissa retomber le rideau en hâte, pas
assez vite pourtant, il m’avait semblé que ce jeune homme souriait.

Ce matin-là, seul les femmes ouvrirent leurs portes. Il fallait bien
sortir. Leurs regards s’attardèrent sur ces inconnus venus de la nuit,
comme d'un mauvais rêve. Certains tendaient quelque chose qui
ressemblait à du chocolat ou des cigarettes. Voyant que ces créatures
en vert ne se jetaient pas sur tout ce qui bougeait, les gens reprirent
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leurs occupations. Peu à peu, ils sortirent de leur état de choc.

Les Allemands demeureront coupables de faits gravissimes.
Pourtant il ne faut toutefois pas confondre la Wehrmacht et la S.S. Ils
se détestaient et s’épiaient mutuellement. Les soldats de la S.S.
étaient des machines à tuer, à torturer, des voyous, de tristes
produits humains du régime nazi et du cerveau malade d'Hitler qui
les avait endoctrinés et détruits dès le plus jeune âge. La Milice était
également une organisation au service du nazisme. Toutefois,
certains éléments de la Wehrmacht furent également coupables
d’atrocités envers les Juifs, les Gitans et les homosexuels. Des actes
barbares, ignominieux, insoutenables.

La Wehrmacht vouait un culte et une obéissance aveugle à
l’autorité meurtrière d’Hitler, qui faisait exécuter ceux qui ne
l’acceptaient pas. Certains officiers supérieurs finirent par
stigmatiser ces horreurs et voulurent n’écouter que leur conscience.
Ils sauvèrent des vies humaines et des richesses du patrimoine
historique. Ces hommes suscitent l’admiration et le respect eu égard
aux dangers qu’ils encouraient alors. Le Colonel Stauffenberg,
poursuivi par un implacable concours de circonstances, fut exécuté,
à la suite de l’échec de son projet de supprimer Hitler.

Durant toute la guerre, je n’eus heureusement pas une seule fois
l’occasion de subir de mauvais traitements de la part des Allemands.
Ce fait aurait pu se produire à plusieurs reprises. Ma destinée me
préserva d'horreurs que beaucoup endurèrent.

Les jours se succédaient pour nous très calmement à
Saint-Denisde-Méré. Mon grand-père en profita pour se rendre à l’endroit tout
proche de sa naissance, à l’emplacement même de l’usine de tissage
que son père dirigeait et qui brûla entièrement alors qu’il était
enfant.

L’idée vint un jour à ma grand-mère que, puis qu’elle se trouvait
là où séjournaient les Allemands, elle serait mieux chez elle dans ces
mêmes conditions. Elle chercha un chauffeur pour nous reconduire à
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la maison. Elle trouva une occasion sur Trouville où des pêcheurs
faisaient traverser la Seine en barque jusqu’au Havre. Le bac avait été
détruit.

Nous quittâmes Saint-Denis-de-Méré, sauf ma grand-tante qui
choisit de rester. Je ne devais plus la revoir. Elle mourut chez sa
cousine.

Après une merveilleuse traversée en barque par une splendide
journée, nous accostâmes au Havre. De longues tables garnies de
boîtes de pâté, du chocolat, des bouteilles de lait, des paniers de
biscuits ou autres friandises semblaient nous attendre. Des
Allemandes, les « souris grises » distribuaient ces provisions aux
rapatriés qui débarquaient.

Les Allemands ne pouvaient pas occuper des villes et des
campagnes désertes. Ils procurèrent de l’essence à ceux qui se
trouvaient en manque sur les routes, à condition qu’ils exécutent un
virage à 180 degrés pour repartir en sens inverse. Ce que tous
souhaitaient. Une armée victorieuse se trouve tributaire des vaincus
pour occuper le pays. Elle a besoin des produits de leur labeur pour
pouvoir en vivre et se distraire. La population devait se remettre au
travail dans un minimum de temps. L’occupant s’y employa par des
dons et surtout par une puissante propagande qui fut souvent très
persuasive et dangereuse durant les années d’avant-guerre et de la
guerre partout en Europe.

Le Havre ressemblait à un ghetto déserté. Nous faisions partie de
l’avant-garde des « revenants ». Des bandes de chiens et de chats
affamés, abandonnés erraient en quête de quelque nourriture. Des
rideaux déchirés, accrochés aux carreaux cassés voltigeaient au vent,
donnant à tout une impression de tristesse et d’horreur.

Ma grand-mère poussa un soupir de soulagement lorsqu’elle
franchit le seuil de son appartement. Au début, le ravitaillement fut
malaisé. Nous parcourions la ville pour trouver les rares boutiques
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ouvertes qui vendaient quelques fins de stocks échappés aux
rapines.

Peu à peu se produisit un phénomène inverse à ce qu'avait connu
le mois de mai. Les volets et les fenêtres s’ouvraient sur des visages
souriants qui saluaient à la cantonade ceux qui apparaissaient aux
fenêtres d’en face.

La communication s’imposait chaleureuse et spontanée. Puis
tous retombèrent dans l’anonymat. Chacun retrouva sa solitude dans
la collectivité habituelle. Un soir, mon père et mon frère revinrent de
leur randonnée. Le récit de leurs aventures historiques me fit
regretter, dans mon enthousiasme juvénile, de ne pas les avoir
partagées.

Je terminai mon année de primaire en passant mon certificat
d’études. Mon frère passa son bac « mathélém » chez mes
grandsparents. Il s’occupa de mon inscription au lycée en section A
classique, de l’achat de mes livres et de mes fournitures scolaires.
Claude quitta ensuite définitivement le Havre pour poursuivre ses
études ailleurs.

J’éprouvai une grosse peine. Tous mes souvenirs de jeunesse : les
histoires terrifiantes qu’il me racontait le soir dans notre chambre à
Rouelles, les parties de patins à roulettes sur la place des Halles
Centrales, mes premiers essais sur mon petit vélo bleu, sous son
regard critique mais vigilant, tous les jeux qu’il me fabriquait,
entrèrent déjà dans un passé que j’enfouis au plus profond de mon
cœur.

Au cours de ma dernière année à l’école communale, Jeannine et
moi étions inséparables. Elle habitait une très belle maison. Sa mère
jouait du piano dans un salon immense, son père exerçait la
profession de médecin. À cette époque, la plupart des enfants de
tous milieux fréquentaient l’école communale primaire. Il n’y avait
pas de ségrégation à ce niveau d’âge. Cette famille employait une
bonne qui servait à table. C’était une vieille dame gentille qui nous
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mitonnait des petits goûters dans la cuisine. Après le certificat
d’études, Jeannine fut inscrite dans une institution privée. Avant la
rentrée scolaire, son père et la famille quittèrent le Havre. Je
n’entendis plus jamais parler d’elle.

Les attaques aériennes devenaient fréquentes. Les fenêtres se
couvraient de papier bleu foncé ainsi que les réverbères qui ne
distribuaient qu’une lumière à peine visible à deux pas. Une
initiative de quelques civils, appelée « la Défense Passive », assurait
la protection de la ville. Dès la nuit tombée, toute lumière était
traquée par cette délégation vigilante. À la moindre alerte, les sirènes
fonctionnaient. Tout le monde descendait dans les caves ou dans des
tranchées construites sous terre en lignes brisées pour casser
l’alignement des chutes des bombes, des torpilles comme nous
disions.

L’activité ménagère des femmes se bornait, pour la plus grande
partie, au ravitaillement. Les adolescents entraient dans la catégorie
J.3. Chaque ticket correspondait à un certain nombre de grammes
d’une denrée déterminée. Toutes les semaines, plusieurs tickets se
débloquaient. Les gens surveillaient cela de très près car, non utilisé,
le ticket devenait périmé. Les rations congrues, les queues
nombreuses et interminables, les bombardements, le port obligatoire
du masque à gaz en bandoulière devinrent quotidien des
populations.

Notre maison de campagne de Rouelles avait été totalement
réquisitionnée par les Allemands. À notre demande, ils acceptèrent
de partir, se réservant toutefois une chambre pour loger deux des
leurs : un très jeune homme, Philip, et un autre d’environ 35 ans,
professeur de français à Breslau. Ces soldats passaient par leur
fenêtre, si bien qu’ils ne nous dérangeaient pas. Le professeur venait
jouer aux dames et parler avec mon père. Il nous confiait qu’il
craignait que monsieur Hitler fasse preuve d’un trop gros appétit de
conquêtes. Qu’un soldat allemand puisse penser et affirmer cela en
1940 était tout à fait visionnaire de sa part.

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