La chaumière africaine

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C'est une femme, Charlotte Adélaïde Dard, qui la première a offert une vision de l'Afrique noire au public français du 19ième siècle. Elle est sans doute aussi une des seules à avoir survécu à un naufrage et à le rapporter dans un livre. Ouvrage hétéroclite, composé de scènes sentimentales et personnelles, de relations de faits historiques et politiques, de descriptions géographiques et anthologiques du Sénégal, ce livre décrit la classe moyenne colonisatrice à laquelle l'auteure appartient, les conditions matérielles et politiques de la colonisation en Afrique au 19ième siècle, et les rapports entre Noirs et Blancs.
Publié le : vendredi 1 avril 2005
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EAN13 : 9782336265940
Nombre de pages : 197
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LA CHAUMIÈRE AFRICAINE

COLLECTION AUTREMENT MÊMES conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin, Chevalier dans l'ordre national du mérite, Prix de l'Académie ftançaise, Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.

Cette collection présente en réédition des textes introuvables en dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine public et qui traitent, sous forme de roman, no~velles, pièce de théâtre, témoignage, essai, récit de voyage etc., rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de l'Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits. Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas exclus. il s'agit donc de mettre à la disposition du public un volet plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce tenne : celui qui recouvre la période depuis l'installation des établissements d'outre-mer). Le choix des textes se fait d'abord selon les qualités intrinsèques et historiques de l'ouvrage, mais tient compte aussi de l'importance à lui accorder dans la perspective contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en privilégiant une optique libérale, met en valeur l'intérêt historique, sociologique, psychologique et littéraire du texte.

« Tout se passe dedans, les autres, c'est notre dedans extérieur, les autres, c'est la prolongation de notre intérieur.» Sony Labou Tansi

Titres parus et en préparation: voir en fin de volume

Charlotte Dard

LA CHAUMIÈRE AFRICAINE
ou Histoire d'une famille française jetée sur la côte occidentale de l'Afrique à la suite du naufrage de la frégate « La Méduse »

Présentation de Doris Y. KADISH

L'Harmattan

Le médaillon de la couverture reprend la première esquisse - abandonnée du « Radeau de la Méduse» de Géricault reproduite dans l'Histoire des colonies françaises, de Gabriel Hanotaux et Alfred Martineau, Société de l'Histoire nationale, 1931, t.IV, p83

(Q L'Harmattan,

2005

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Italia s.r.I. Via Degli Artisti 15 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Ka nyvesb olt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest ISBN: 2-7475-8096-2 EAN : 9782747580960

INTRODUCTION par Doris Y. Kadish

Autres ouvrages de Doris Y. Kadish
Sophie Doin : La famille noire suivie de trois Nouvelles blanches et noires, Paris: L'Harmattan, 2002 Slavery in the Caribbean Francophone World: Distant Voices, Forgotten Acts, Forged Identities, Athens, Ga. : University of Georgia Press, 2000 Translating Slavery: Gender and Race in French Women's Writing, 1783-1823 (en collaboration avec Françoise Massardier-Kenney), Kent, Oh. : Kent State University Press, 1994 Politicizing Gender : Narrative Strategies in the Aftermath of the French Revolution, New Brunswick, N.J. : Rutgers University Press, 1991 The Literature of Images: Narrative Landscape from Julie to Jane Eyre, New Brunswick, N.J. : Rutgers University Press, 1987 Practices of the New Novel in Claude Simon's L'Herbe and La Route des Flandres, Fredericton, N.B. : York Press, 1979

Introduction par Doris Y. Kadish C'est une femme qui, la première, a offert une vision de l'Afrique noire au public français du dix-neuvième siècle.l Charlotte Adélaïde Dard, auteure en 1824 de La Chaumière africaine, ou histoire d'une famille française jetée sur la Côte occidentale de l'Afrique à la suite du naufrage de la frégate "La Méduse", est sans doute aussi une des seules femmes dans la littérature mondiale à avoir survécu à un naufrage et à rapporter cette épreuve dans un livre. Grâce à une célébrité due en partie au tableau illustre de Théodore Géricault, Le Radeau de la Méduse (1819), les éléments de base de l'affaire nous sont familiers: la Méduse échouée le 2 juillet 1816 sur le banc d' Arguin près de la côte d'Afrique; les canots de sauvetage en nombre insuffisant réservés principalement aux passagers de marque; le radeau avec cent cinquante rescapés restés sans vivres pendant treize jours; les dix-sept naufragés laissés pour mort à bord du bâtiment pendant cinquantedeux jours; le best-seller publié en 1818 par deux survivants du radeau, le chirurgien de la marine JeanBaptiste Savigny et l'ingénieur-géographe Alexandre Corréard, qui a accusé le gouvernement d'avoir nommé comme commandant du navire un officier de l'Ancien Régime qui n'avait pas été en mer depuis vingt-quatre ans.

l Léon Fanoudh-Siefer, Le Mythe du nègre et de l'Afrique noire dans la littérature française de 1800 à la deuxième guerre mondiale (Paris: Klincksieck, 1968), p. 20.

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Bien qu'elle ait été témoin oculaire du drame de la Méduse et de la colonisation de l'Afrique au début du dixneuvième siècle, Charlotte Dard est restée jusqu'à nos jours pratiquement inconnue et seules quelques brèves mentions de son ouvrage figurent dans les récits du célèbre naufrage. On n'a guère fait l'effort de connaître Charlotte Dard elle-même ni d'examiner sérieusement son ouvrage. Qui est cette femme et quelles furent ses expériences? Qu'est-ce qu'elle nous apprend de l'affaire de la Méduse? Quelles en étaient les implications politiques? Quelle est l'importance historique .et littéraire de La Chaumière africaine?

Contexte biographique La Chaumière africaine fournit divers renseignements sur la vie de Charlotte Dard, née Picard, sans pour autant projeter sur elle une lumière très éclairante. En l'absence de leur père, qui remplit les fonctions de Greffier-Notaire de la colonie du Sénégal, Charlotte2 et sa sœur cadette Caroline sont élevées chez leur grand-père et restent sous sa tutelle après la mort de leur mère en 1806, jusqu'au retour de leur père en 1809, date à laquelle les Anglais prennent le contrôle du Sénégal. Quand ce pays est restitué à la France par la convention du 20 novembre 1815, une expédition de reprise de possession des comptoirs de l'Afrique occidentale s'organise. Autorisé à retourner au Sénégal, M. Picard se prépare à repartir avec sa nouvelle famille: en plus d'elle-même et de son père, Charlotte mentionne sa sœur Caroline, leur cousine, sa nouvelle

2 Selon l'acte de naissance, le 14 septembre 1798.

Charlotte-Adélaïde

Picard est née à Paris

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belle-mère et quatre jeunes enfants. Elle constate qu'ils sont neuf à partir (p. 31).3 Quittant Paris le 23 mai 1816, les Picard arrivent à Rochefort le 2 juin et à l'île d'Aix dix jours plus tard. Dans sa description du voyage, Charlotte observe la beauté des paysages français, les petites mésaventures qui marquent le périple, et les neuf jours passés à Rochefort. Après avoir décrit le départ pour le Sénégal le 17 juin, l'auteure rédige un exposé de la vie à bord du navire pendant les quinze jours qui précèdent le naufrage (le 2 juillet) et un compte rendu de celui-ci. Ensuite, elle raconte en détail les terribles épreuves que la famille traverse pendant les semaines qui suivent le désastre. Lors de l'évacuation de la Méduse, qui commence le 5 juillet, les Picard, qui ont à peine évité d'être relégués au radeau, trouvent place sur un des canots de sauvetage, le canot major. Mais leur vie à bord de cette embarcation n'est qu'une série ininterrompue d'horreurs: tempête, manque presque total de provisions, faim, soif et soleil. Quand ils gagnent finalement la côte d'Afrique le 8 juillet, ils sont contraints de se joindre à plus de cent autres rescapés pour entreprendre la traversée dangereuse, longue et pénible du littoral désertique de la Mauritanie à destination de la ville de Saint-Louis, qu'ils atteignent le 13 juillet. Toutefois, les déboires de ces "naufragés du désert" ne prennent pas fin à leur arrivée au Sénégal. Voulant
L. Jore et G. Debien procurent quelques éclaircissements sur la situation familiale complexe de Charlotte. M. Picard n'a pas épousé la femme que Dard appelle sa "seconde mère" (Marie-Antoinette Fleury, veuve de Simon Giraut). En outre, les quatre enfants sont ceux que Picard avait eus de "diverses femmes de couleur" lors de ses séjours précédents au Sénégal et qu'il avait fait venir en France: "Autour de La Chaumière africaine," Bulletin de l'Institut français d'Afrique noire, Tome XXVII, 1-2 (1965), 298-299.
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terminer la saison de la gomme pour en tirer le maximum de profit, les Anglais tardent à céder le contrôle de la colonie. Les Français n'ont ni l'autorité administrative ni les moyens financiers qui leur permettraient de pourvoir aux besoins des rescapés. Pour survivre, la famille Picard est réduite à un strict minimum, que Charlotte appelle "la nourriture des nègres" (p. 85). Ce n'est que six mois plus tard, en janvier 1817, qu'a lieu la rétrocession officielle du Sénégal à la France. Tout en vaquant à ses devoirs officiels, M. Picard continue à poursuivre l'exploitation commerciale de l'île de Safal, une des nombreuses îles du fleuve en amont de Saint-Louis et dans les environs, dont il avait obtenu la concession lors de son premier séjour au Sénégal. Congédié en 1818 de son emploi administrati4 Picard se lance défmitivement dans la culture du coton; pendant plus de quatre ans, la famille connaît les hauts et les bas de la vie précaire et solitaire des pe~its planteurs coloniaux. Vers la fm de leur séjour, les membres de la famille succombent l'un après l'autre à la maladie. A la conclusion du récit, Charlotte reste presque seule: "Un jeune orphelin (Alphonse Fleury), âgé de cinq ans, notre cousin dont mon père était le tuteur, et qu'il avait toujours soigné comme son propre fils, ma sœur Caroline et moi étions tout ce qui restait de l'infortunée famille Picard, qui, en partant pour l'Afrique, était composée de neuf personnes,,4 (p. 148). Arrive alors sur scène, au moment voulu, le Directeur de l'École française du Sénégal, M. Dard, "le meilleur ami" de son père. et la personne que ce dernier choisit pour devenir l'époux de Charlotte. Après la mort de M. Picard, les Dard se marient et partent du Sénégal le 18 novembre 1820 sur la Ménagère. Revenus
4 C'est la seule mention que fait Dard d'Alphonse Fleury, qui fut sans doute le fils de Picard et de la veuve Giraut : Jore et Debien, p. 298.

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en France, ils s'établissent dans le lieu d'origine de M. Dard, à Bligny-sous-Beaune (aujourd'hui Bligny-IesBeaune) dans le département de la Côte-d'Or.5 Caroline épouse M. Richard, "botaniste-agriculteur, attaché aux établissements agricoles de la colonie" (p. 149). Richard a laissé son nom au centre agricole Richard-Toll ("Toll" signifie "jardin" en Wolof), qui est resté une exploitation sucrière importante.

Persécuteurs français Si, au cours de son récit, Charlotte Dard ne fournit qu'un minimum de détails sur elle-même, c'est qu'elle n'occupe pas, en réalité, le rôle du personnage principal dans La Chaumière africaine. Celui-ci incombe à son père, "chef de cette infortunée famille" (p. 3). Les efforts de ce dernier à faire vivre sa famille et la série de déceptions et de désastres qu'il subit constituent le fil narratif du récit. Le naufrage est le premier événement dans la narration de ses malheurs; sa mort en forme le dernier et le plus tragique chapitre. Dès le début, Charlotte indique au lecteur que le traitement injuste dont M. Picard a été l'objet constitue la motivation du livre et que son objectif consiste à justifier la conduite de son père, à livrer un plaidoyer pour la
La date du mariage des Dard, le 20 janvier 1820, est portée sur l'acte de naissance (Bligny-Ies-Beaune) des enfants de Charlotte et de Jean Dard: Anne Reine Adèle, née le 6 décembre 1822 ; Charles Michel Alexandre, né le 28 octobre 1825 ; et Jean Baptiste Léon, né le 6 décembre 1827. La Chaumière africaine ne fait allusion ni au mariage "à la mode du pays" que Jean Dard, avant d'épouser Charlotte, avait eu avec la Signare Marie Laisné, ni au fils, Théodore-Augustin, né de cette union: Jore et Debien, p. 311.
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réhabilitation de sa réputation et à exaucer le vœu solennel qu'elle lui a fait: "Il me témoigna en expirant le désir que nos malheurs ne demeurassent pas inconnus; c'est donc pour moi un devoir, et un devoir sacré de les publier. Je goûte en le remplissant la consolation de penser [. . .] que nos persécuteurs éprouveront au moins quelque regret" (p. 3). Parler ainsi de "persécuteurs" s'accorde tout à fait avec la manière de penser de M. Picard, qu'on a décrit comme "le type même du Français moyen revendicateur, brave homme mais terriblement porté à la critique, volontiers acerbe et, de plus, animé au plus haut point de l'esprit «père de famille» nombreuse, donc détenteur de droits sur la société".6 Ecrivant pour le justifier, Charlotte adopte son point de vue, y compris dans la division nette qu'elle établit au cours de ses aventures entre deux groupes d'individus, les méchants qui nuisent à la famille, et les bons qui se déclarent prêts à leur venir en aide. Le premier des "persécuteurs" est le capitaine de la Méduse, Hugues Duroy de Chaumareys (que Dard appelle Lachaumareys). Arrogant envers ses officiers ainsi qu'envers les autres capitaines (en plus de la Méduse, l'expédition comprend la flûte la Loire, le brick l'Argus et la corvette l'Écho), "Chaumareys commit la sottise d'affirmer qu'étant nommé par le roi, c'était le roi même qui était à bord et parlait par sa bouche".7 Cette sottise se révèle d'autant plus flagrante que les sentiments d'un grand nombre d'officiers et de matelots de la flottille, aussi bien que ceux de nombreux militaires de la future garnison qu'on transporte en Afrique, sont antimonarchistes. Chaumareys, en revanche, a suivi la monarchie en exil pendant la Révolution et l'Empire.
6 Georges Bordonove, Le Naufrage de la Méduse (Paris: 1973), p. 63. 7Ibid. pp. 49-50. Laffont,

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Ayant persuadé le ministre qu'il possède son métier de marin, il reçoit sa réintégration dans la marine avec le grade de capitaine de vaisseau. Charlotte souligne l'incompétence du capitaine: par exemple, il refuse d'admettre les signes de danger dont on lui fait part, telle changement subit de la couleur des eaux à l'approche du banc d'Arguin. Au lieu d'écouter les sages conseils que lui donnent ses officiers ou des passagers comme M. Picard, familier de la route du Sénégal, le capitaine accorde toute sa confiance à un ex-officier auxiliaire de marine, Richefort, qui n'a aucune autorité officielle. Les autres relations du naufrage confirment l'opinion défavorable de Chaumareys que Charlotte exprime dans son récit. Le 3 mars 1817, un conseil de guerre maritime le déclare coupable de ne pas avoir pris les précautions suffisantes pour éviter l'échouage de la Méduse et de ne pas avoir abandonné son bâtiment le dernier. Ces délits lui valent trois ans de prison. Dard attribue le rôle du deuxième "persécuteur" de "l'infortunée famille Picard" à Julien-Désiré Schmaltz, nommé gouverneur du Sénégal en 1816. Issu d'une famille d'origine germanique, Schmaltz a ses entrées au ministère de la Marine et la faveur du nouveau gouvernement royaliste. Comme Chaumareys, il provoque le ressentiment des Picard aussi bien que des auteurs Savigny et Corréard. Qu'est-ce qu'on lui reproche? Dard raconte que, pendant le désastre, "M. le gouverneur du Sénégal qui n'était occupé que du soin de se sauver, se faisait descendre mollement dans un fauteuil, d'où il arriva par une ascension inverse au grand canot, où se trouvaient déjà plusieurs grandes caisses, toutes sortes de provisions, ses plus chers amis, sa fille et son épouse" (p. 29-30) ; alors qu'elle supplie le chef du canot de Schmaltz de prendre sa famille à bord, Dard apprend que "ces dames, qui s'étaient embarquées dans le plus grand incognito [. . .]
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ne voulaient pas s'embarrasser de notre famille" (p. 31). Comme preuve de la conduite indigne de Schmaltz, Dard note aussi que "M. Schmaltz jura solennellement de ne point abandonner ceux qui voudraient s'embarquer sur le radeau" (p. 26). Dans leur relation des événements, Corréard et Savigny prétendent que la femme et la fille de Schmaltz restèrent insensibles à la scène de terreur qui les entourait et refusèrent d'admettre d'autres naufragés dans leur canot, qui aurait pourtant pu les accommoder. Par contre, deux autres auteurs de relations du naufrage, D'Anglas de Praviel et Alexandre Rang, réfutent ces jugements portés contre Schmaltz et maintiennent que le gouverneur s'est comporté honorablement et s'est montré soucieux du bien-être des naufragés après le désastre.8 Aucun jugement officiel contre Schmaltz pour sa conduite dans l'affaire de la Méduse n'établit la culpabilité dont Dard l'accuse dans La Chaumière africaine. Mais sa carrière coloniale dans les années qui suivent cette affaire manque de distinction. Il tombe en disgrâce plus d'une fois et meurt dans un dénuement total. Son successeur Baron Roger, gouverneur du Sénégal de 1822 à 1827, est l'auteur du roman Keiédor et des Fables sénégalaises publiés en 1828. Parmi les divers autres ennemis que Charlotte nomme, ceux qui attirent une attention particulière sont Corréard et les autres membres de la Société philanthropique du CapVert, entreprise commerciale qui a obtenu du gou8 Alexandre Corréard et Jean-Baptiste Savigny, Naufrage de lafrégate la Méduse, seconde édition (Paris: Eymery, 1818), pp. 47, 65 ; d'Anglas de Praviel, Relation nouvelle et impartiale du naufrage de la frégate la Méduse et Alexandre Rang des Andrets, Voyage au Sénégal, naufrage de la Méduse, dans Relation complète du naufrage de la frégate La Méduse (Paris: Edition Contemporaine, Jean de Bonnot, 1968), pp. 283, 353.

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vernement l'autorisation d'exploiter cette presqu'île sur la côte d'Afrique. Charlotte doute des visées bienfaisantes de cette société et critique Corréard au même titre que Richefort : "Cette société qui s'était donné si mal à propos l'épithète de philanthropique, se composait d'une soixantaine d'individus de toutes nations, parmi lesquels figuraient les Hébrard, les Corréard, les Richefort, etc." (p. 16).9 Dans ce cas, l'opinion négative de Charlotte reflète certainement le ressentiment de son père envers ceux qui sont les bénéficiaires d'avantages économiques qu'on lui refuse. Le parti pris contre Corréard s'étend à sa relation du naufrage, rédigée en collaboration avec Savigny, dont Charlotte Dard met en cause la véracité. En particulier, cette dernière contredit leur version d'un épisode dans lequel un Maure se serait approché d'elle au milieu de la nuit pour soulever les voiles couvrant sa poitrine. En réalité, explique-t-elle (p. 75), les galons de l'uniforme militaire que sa cousine portait constituaient l'objet de la curiosité du Maure. Dard nomme un autre membre de la Société philanthropique, Rogéry, à qui elle reproche d'avoir secrètement abandonné les naufragés pour s'enfoncer seul dans le désert (p. 60). En fin de compte, Corréard, Schmaltz et d'autres soidisant persécuteurs ou ennemis incarnent les nouveaux arrivés, ceux qui risquent d'empiéter sur les droits que M. Picard réclame. Dans un passage révélateur, Charlotte raconte la rancœur de son père au souvenir des avantages dont il jouissait avant l'arrivée de cette deuxième vague de colonisateurs français:

9 Corréard et Savigny prennent leurs distances par rapport à Richefort, l'identifiant comme un individu qui sortait des prisons d'Angleterre où il avait été détenu pendant dix ans. Naufrage de lafrégate la Méduse, p. 35.

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Lors de la première expédition qui devait avoir lieu en 1815, M. le comte Trigant-de-Beaumont, que le Roi avait nommé au gouvernement de la colonie du Sénégal, avait promis à mon père de le faire réintégrer dans le grade de capitaine d'infanterie qu'il avait eu avant la révolution, et de le charger ensuite du commandement du comptoir de Gaiam, dépendant du gouvernement du Sénégal. En 1816, mon père partit

encore de Paris avec cet espoir;

car l'emploi de

Greffier-Notaire ne convenait nullement à son caractère trop sensible et trop loyal. Il avait le premier donné les renseignements sur les contrées où l'on pouvait fonder des établissements de culture en Afrique, et proposé des plans qui furent accueillis dans le temps, par le Président du conseil d'État et par le Ministre de la marine, pour la colonisation du Sénégal; mais les malheureux événements de 1815 ayant tout bouleversé, un autre gouverneur fut nommé pour cette colonie, à la place de M. le comte Trigant-de-Beaumont. On défigura aussitôt les plans et projets proposés, afin de leur donner l'apparence de la nouveauté (p. 97). Au lieu de chercher à s'accommoder de la politique de ceux qui détiennent le pouvoir à partir de 1816, M. Picard se tourne le plus souvent vers ses anciens amis (pp. 79, 86). Ainsi, les nombreux éloges que fait Dard de la générosité des Anglais qui apportent du secours à la famille Picard, bien que sincères et apparemment fondés, suggèrent surtout un refus de reconnaître l'autorité du nouveau gouvernement français et de le mettre dans l'embarras en attirant l'attention sur son manque de compassion pour une famille besogneuse.

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Maures et Noirs Le clivage entre Européens ennemis et Européens amis que Dard opère se reproduit dans sa représentation des Africains dans La Chaumière noire. Ainsi, un contraste net s'établit entre, d'une part, les Maures, qui contrôlent le pays, actuellement la Mauritanie, au nord du fleuve du Sénégal (cruels, belliqueux, avides, inhospitaliers) et, d'autre part, les Noirs, natifs du pays au sud de ce fleuve, le Sénégal d'aujourd'hui (compatissants, sympathiques, obligeants, travailleurs). On peut avancer une explication économique de cette caractérisation des peuples de cette région de l'Afrique. Etant donné que les Maures contrôlent le marché des produits dont ils font la traite avec les

Européens - la gomme, ressource majeure du Sénégal,
pour ne rien dire des esclaves - la méfiance entre les deux groupes n'est pas surprenante. Pour un Français ambitieux, tel que Picard, venu au Sénégal pour identifier et exploiter de nouvelles sources de richesses, les Maures sont, avant tout, des concurrents qui peuvent entraver les proj ets colonisateurs. Cette attitude est loin d'être particulière à Picard. Le portrait négatif des Maures dans La Chaumière africaine remonte, en fait, aux écrits des pionniers de l'exploration de l' Afrique, à partir de Travels in the Interior Districts of Africa de Mungo Park, qui, Ie premier, a osé s'aventurer plus loin que les villes de la côte africaine. Envoyé par l'Association africaine de Londres en 1788, Park cherche à améliorer les connaissances géographiques de l'Afrique afin de favoriser le développement du commerce. Son livre, dont la traduction se trouve à bord de la Méduse et dont Dard fait mention dans La Chaumière africaine (p. 94), dresse le portrait de Maures toujours prêts à tromper, à voler, ou à capturer les Blancs. Les explorateurs français les décrivent de la même manière: par exemple, dans son Fragments d'un voyage
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en Afrique (1802), Silvain Golbéry conseille aux Français de civiliser "ces Maures barbares et pétris de vices" .10 Dard ne s'écarte pas de cette perspective et insiste surtout sur le rôle de "ces barbares du désert sur les bords du fleuve du Sénégal" (p. 92), fournisseurs d'esclaves noirs aux marchands négriers de Saint-Louis. A quelques exceptions près, tel le bon Arnet, qui avait connu M. Picard autrefois et qui parle français (p. 65), les Maures sont le plus souvent dépeints sous un angle négatif dans La Chaumière africaine. Par contre, les Noirs sénégalais contribuent à atténuer les malheurs de "l'infortunée famille". Dard mentionne "un nègre domestique d'un officier de marine" qui leur sert d'interprète auprès des Maures (p. 63) ; plus tard, ce sont "les nègres esclaves" qui, à leur arrivée à Saint-Louis, "déploraient notre malheureux sort" (p. 81) ; ailleurs, il s'agit de "pauvres nègres de la grande terre [qui], ayant appris nos malheurs, venaient nous offrir une part de leur petite récolte; les uns nous donnaient des haricots, les autres nous apportaient du lait, des œufs etc. ; en un mot, tous nous offrirent quelques secours, lorsqu'ils eurent appris l'état de détresse où notre naufrage nous avait réduits" (p. 86). L'exploitation de l'île de Safal est facilitée par le travail de celui que Dard nomme soit "le vieux nègre Etienne", soit "le bon nègre Etienne". Toujours prêt à venir en aide aux Picard, à tout moment du jour ou de la nuit, Etienne est serviteur fidèle, homme à tout faire, compagnon pour Charlotte dans sa solitude, et même infirmier, lorsqu'il lui prépare un "consommé africain" pendant une maladie (p. 106). Son personnage s'intègre au tableau utopique des rapports entre Blancs et Noirs que Dard s'efforce de dépeindre. Dans ce qu'elle
Yves Benot, La Démence Découverte, 1992), p. 296. 10 coloniale sous Napoléon (Paris: La

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désigne comme "notre petite république" (p. 110), tous, Blancs et Noirs, labourent les champs et perçoivent les bénéfices de leur travail. Au travail agricole s'ajoutent les autres responsabilités de Charlotte: "J'étais particulièrement chargée de l'instruction de mes jeunes frères et sœurs et des petits nègres de l'habitation" (p. 110). Cette description des rapports entre Blancs et Noirs dans La Chaumière africaine contribue à conforter la croyance des colonisateurs comme Picard que la main-d' œuvre agricole au Sénégal se prête docilement au projet de développement des Européens. C'est sans doute dans le même état d'esprit et pour les mêmes raisons qu'en écrivant à ses supérieurs, Schmaltz vante les bonnes dispositions des indigènes qui sollicitent "les secours de notre industrie et de notre art" et qui sont disposés à "travailler joyeusement" pour la France.ll Aux yeux de Charlotte, l'emploi des Noirs par les Français diffère en tous points de celui que pratiquent les Maures, ces "marchands négriers qui venaient au Sénégal", que M. Picard appelle "de vils marchands de chair humaine" (p. 129). Ailleurs, quand leurs "nègres cultivateurs" essaient de déserter pendant la nuit, Charlotte montre beaucoup de compassion: "Mon cœur ne put blâmer des malheureux qui cherchaient à recouvrer la liberté qu'on leur avait ravie" (p. 114). Et quand deux esclaves expliquent à M. Picard que c'est le désir de retourner dans leur famille qui motive leur marronnage, ce dernier ne trouve pas d'arguments à leur opposer (pp. 131-132). Dard se prononce sans équivoque sur la question esclavagiste. Avec l'abolition de la traite des Noirs, explique-t-il, les Français pourront détruire la prépondérance des Maures, "ces barbares du désert", et remettre les choses en leur
Il Philippe Masson, L'Affaire p. 105. de la Méduse (Paris: Tallandier, 1989),

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