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La dame du Chemin des Crêtes

De
116 pages
"Que la terre s'arrête de tourner, ma mère est morte, que toutes les églises sonnent le tocsin, ma mère ne sera plus de la fête ! Résonnez darboukas, violons, flûtes, ma mère ne tournera plus à petits pas, en ondulant des hanches." Quête filiale intense et portrait chatoyant et émouvant d'une exilée nostalgique qui portait son pays l'Algérie au coeur et aux nues. Histoire d'un voyage mouvementé initié par les dernières volontés d'une mère qui ne souhaitait comme dernière demeure que le désert du Sahara.
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Jacqueline BRENOT

" LA DAME DU CHEMIN DE CRETES

Alger - Marseille - Tozeur

L'Harmattan

Graveurs de mémoire
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À Arlette et Roger, mes parents. À Marie-Eve et Clément, mes enfants. À mon frère et à mes neveux. À ceux qui me sont chers d'ici et de Là-bas. Remerciements à ceux qui m'ont apporté leurs témoignages.

« C'est cela l'amour, tout donner, tout sacrifier sans espoir de retour. » Albert Camus, Les justes. « L'homme qui, du désert connaît le secret, ne peut vieillir. La mort viendra, tournera autour de la dune puis repartira. » Tahar Ben Jelloun, Sahara.

Aujourd'hui, 28 mai 2002, maman est morte, ou plutôt, elle nous a quittés, car elle ne peut être morte, cela ne lui ressemble pas. D'ailleurs, elle a toujours tout fait pour ne jamais mourir, elle, si présente depuis qu'elle existe dans la vie de ceux qui l'aiment et qu'elle aime. Comment concevoir ce qui lui est inconcevable? Tout ce qui est signe, symbole de mort, elle le fuit. La couleur noire est absente de ses vêtements, elle n'a d'ailleurs jamais existé dans sa garde-robe, ni parmi ses objets usuels. Ne vous avisez pas de lui offrir un cadeau emballé de noir, c'est tout juste si elle osera l'ouvrir. Une peau de lépreux ne lui ferait pas plus d'effet. Quant aux objets noirs, les plus originaux soient-ils, ils ne figureront jamais dans sa vitrine aux souvenirs. Au mieux, ils finiront à l'écart de son regard, sous les étagères, ou bien dissimulés au fond d'un placard. Le rouge est aussi banni de son existence et à peine toléré pour ses proches. La seule fois, et la dernière, où elle consentit à me laisser porter une robe rouge, ma grand-mère paternelle mourut, dans les jours qui suivirent. Le lien de cause à effet lui fut si évident, que, pendant longtemps, elle culpabilisa d'avoir renoncé à ses principes. Il me fut interdit de la porter. Lorsqu'il m'arriva de la mettre en 9

cachette, autant par goût que par défi, je vécus dans l'attente d'une catastrophe imminente. Et si rien ne se passait, je pensais avoir été épargnée, protégée par miracle. Le vert avait aussi funeste réputation à ses yeux. Encore une piètre expérience associée à cette couleur. Une bague de jade offerte par mon père avait provoqué, par le fruit du hasard, une réaction en chaîne de désagréments. À la suite de quoi et pour toujours, la bague réintégra son coffret et il me fut déconseillé de la porter. Là, je renonçai à toute bravade. La menace qui planait était si forte, que je craignis de perdre ma mère et bien que fascinée par la situation, je ne m'avisai jamais de la glisser à mon doigt. À cet égard, je me suis souvent demandé comment, en peignant, elle gérait ses phobies chromatiques, puisque dans sa production artistique, si prolixe après la mort de mon père, elle parvenait dans ses couchers de soleil à marier avec subtilité les nuances rouge orangé des derniers rayons. Sans doute, rusait-elle pour transgresser ses interdits, ce qui donnait au résultat de subtils dégradés. Elle savait pactiser avec les couleurs du temps. Ma mère est morte. On me l'a rendue sans qu'elle n'ait pu me parler, m'offrir les derniers mots de sa vie. Ceux que l'on inscrit définitivement au plus profond de son être et qui vous suivent, ou vous précèdent, le reste de votre existence. L'ultime prolongement du liquide amniotique. L'élixir contre le désespoir. L'antidote de l'amnésie. C'est comme si, sa vie durant, elle avait pensé à tout, dans l'intérêt des siens, sauf à cet instant crucial.

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Quatre heures auparavant, épuisée et découragée par les négligences du médecin de garde, elle m'avait demandé d'aller prier à l'église de Sainte Rita. «À tout à l'heure, ma fille! », avait-elle ajouté en proie à des étouffements. Dans le couloir, le médecin qui avait exigé que je parte, car «ce n'était pas l'heure des visites! », s'était assuré de mon départ, enfin affranchi de mes questions sur l'état très inquiétant de sa patiente. Pour la première fois, maman n'avait pas assuré son rendez-vous. « À tout à l'heure... ». « À tout à l'heure! ». Ses mots, les derniers qui me furent accordés, ne cessaient de résonner dans cette minuscule pièce où l'on nous avait installées, elle et moi, pour cette ultime rencontre. Elle, allongée, livide, une trace de sang au coin des lèvres, une tâche témoin des tentatives médicales pour la ramener trop tardivement à la vie, geste inutile, dérisoire, sinistre, et, à présent, si déplacé, eu égard à la coquetterie de ma mère. « Si elle se voyait! ... », avais-je pensé et je m'étais empressée d'essuyer cette blessure minuscule et morbide. Pétale de coquelicot froissé. Le fameux rouge, celui qu'elle détestait. Cette fois, elle avait raison, le rouge lui était fatal. Je me décidai alors à compenser l'outrance du moment et de ce visage déjà blanc, par un peu de rose à lèvres estompé sur ses pommettes, comme elle ne manquait jamais de le faire chaque matin, avec cette phrase sans concession: « restaurons le tableau ».

Il

Voilà, elle était plus présentable pour Marie-Eve, sa petite fille qui, avertie de la gravité de son état, était directement passée du métro avec lequel elle se rendait à ses cours, au T.G.V pour Marseille, suivie, deux heures plus tard, par son frère, Clément, accouru aussi de Paris. Ce trajet, jusqu'à ce jour, synonyme de soleil et de bonheur, devenu en quelques heures, celui de l'enfer. Peut-être que mon geste lui serait plus salutaire que la transfusion, retardée par erreur de diagnostic ou par économie, depuis quarante-huit heures, et que, comble de l'ironie, on s'apprêtait enfin à lui accorder, alors que son cœur s'était arrêté pour la seconde fois. L'espace d'un instant, j'oubliai le drap blanc et le lieu oppressant, je l'entourai de mes bras et la couvris de baisers, j'allais la réveiller. . . Le froid du climatiseur et la lumière blanche qui tombait en lames d'un vasistas, me ramenèrent à la réalité.

Cette salle minuscule dans laquelle on nous a réunies toutes deux est une chambre mortuaire et ma mère a définitivement quitté le monde des vivants. Terrifiante impression d'un monde qui échappe, d'une réalité qui vous immole. On voudrait hurler, arracher le drap, briser la vitre, lever le corps déjà raide et s'enfuir avec pour une éternelle absence. Mais non, la situation est sérieuse. Maman est bien loin de sa vie, d'elle, avec toutes ses convictions, ses envies de cigarette, de chocolat et de voyages. Elle a

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définitivement pris congé de nous tous, d'ici, et de sa terre de Là-bas. Plus de rendez-vous quotidien avec son premier café noir très serré du matin, trois à quatre doses de pur Arabica par tasse, celui qui « réveille les morts », sa spécialité, son rituel immuable, sa drogue douce, et tout ce qu'elle avait à faire depuis toujours, un emploi du temps tiré au cordeau, car ma mère est née affairée. Finis le ménage, le passage du facteur, les factures à régler, le« Femme Actuelle» et le «Télé 7 jours» associés au paquet de cigarettes à acheter, les courriers à poster... Une occasion de rompre sa solitude de veuve et d'échanger quelques mots. Finies les conversations téléphoniques quotidiennes avec sa fille et ses petits-enfants: sa douce Marie-Eve, Jérôme, son cœur sensible, Guillaume, son séducteur, et Clément, son musicien préféré, peut-être, les jours fastes, son fils. Sa tribu, son oxygène. Qu'allaient-ils devenir sans Elle? Comment leur annoncer la nouvelle: « Mémé n'est pIus là !... c'est fini... » ? On ne m'a accordé que deux heures pour rester avec elle, le temps des morts est aussi compté. Après, elle aura droit au dépositoire. Dépositoire. Encore un mot à la consonance déplacée en de telles circonstances qui la choquerait. Quel vocable offensant! Être considéré comme l'équivalent d'un objet, perdu définitivement, et déposé là, parce qu'il le faut bien pour la dernière visite des proches. Une sorte de tolérance, de bienveillance, avant la mise en bière.

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