//img.uscri.be/pth/ca50c4f2613fd93ce1856770cc5a8a01fa4d8d2c
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 11,44 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

La France au bout de la piste

De
179 pages
C'est le récit réel, vivant et vibrant d'un périple qui fut celui de tous les combats, contre la nature, le désert, les pannes, le manque d'argent, le désespoir. Enseignante, elle a instruit pendant 7 ans des petits Malgaches avant de se lancer, pour rentrer en France, avec son mari et ses enfants, dans ce voyage qui aurait pu à chaque instant se transformer en catastrophe.
Voir plus Voir moins

Josiane

TOUSSAINT

LA FRANCE AU BOUT DE LA PISTE
La traversée de l'Afrique
de Madagascar en France en voiture en passant de tourisme par le Sahara

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Prologue en forIne de fiche technique
Madagascar-France en voiture, l'incroyable aventure que je retrace ici, a été réalisée en 1959, entre le 15 juillet et le 7 septembre. Nous avons utilisé pour cette équipée une Simca Aronde noire, strictement de série. Pour pouvoir faire face aux pannes qui allaient certainement survenir pendant le trajet, mon mari, pendant huit mois, tous les soirs, avait appris à démonter, remonter, réparer tout ce qui pouvait l'être sur cette voiture, avec un ami mécanicien. Il avait également remplacé le plus grand nombre possible de rivets, par des boulons et des écrous. On ne pouvait pas, au milieu de l'Afrique, espérer faire remettre un rivet, tandis qu'il était aisé de changer ou resserrer un boulon et un écrou. Nous avions une deuxième roue de secours, un jerrican, une bonne boîte à outils, des durites et de petites pièces susceptibles de casser. Pour pouvoir passer en dépit des barrières de pluie, notre véhicule ne devait pas atteindre une tonne, passagers, bagages et matériel compris. Nous avons donc dû tout réduire à l'extrême minimum. Notre itinéraire a été établi par nous au juger, sur les cartes, sans aucun renseignement obtenu sur place. Nous ne savions pas du tout ou nous trouverions de l'essence. Au départ, nous n'avions aucun document sur le Sahara et l'Afrique du Nord. Depuis huit mois, nous écrivions aux Automobile-Clubs. Mais nous étions en 1959. Il y avait la guerre en Algérie.

6

La France au bout de la piste

Nous avons voyagé en plein été, pendant la saison des pluies, et accablés par la période de plus forte chaleur au Tanezrouft. Ce n'était ni un choix, ni un pari stupide. Nous devions rentrer en France pendant les grandes vacances et reprendre le travail en septembre. Nous nous sommes lancés dans cette aventure, mon mari et moi, avec nos trois enfants, âgés de six ans, cinq ans et deux ans et demi. J'explique dans le livre pourquoi nous l'avons fait. Enfin, nous savions, dès le départ, que nous n'avions pas assez d'argent pour le voyage entier. C'était une gageure, peut-être le témoignage de notre plus grande inconscience. Nous pensions sincèrement que si nous étions vraiment à bout de ressources, nous vendrions la voiture pour prendre l'avion. Nous n'avions pas imaginé en quel état les pistes africaines allaient mettre l'Aronde! En 1959, on ne trouvait pas de sponsors. Nous avions demandé au concessionnaire Simca de Tananarive de nous aider, il n'avait pas pris ce projet au sérieux; l'agent Simca lui-même, ne croyait pas cette aventure possible! Seule, une Land-Rover avait relié Tananarive à Liverpool, suivant un itinéraire prévu et surveillé par la maison mère, et ayant à bord deux hommes sportifs. Pourquoi, alors, avoir choisi cette voiture? Uniquement parce que c'était la nôtre... A l'arrivée, mon mari a conduit l~ronde chez Simca à Paris. On lui a dit «Pourquoi ne pas nous avoir prévenus? Nous en aurions fait une expédition fantastique!» C'était avant le départ qu'il fallait y croire! En dépit de tout ce qui précède et qui ne plaide pas toujours en notre faveur, nous avons réussi. Ce fut, je crois, grâce à notre résistance physique et nerveuse, à notre opiniâtreté, à notre entente. À notre courage aussi, il faut le dire. Nous avons eu beaucoup de chance. Sans doute, notre destinée le voulait-elle ainsi!

Prologue en forme de fiche technique

7

Plutôt que d'écrire le journal de bord du voyage, j'ai choisi, pour vous emmener avec nous, de raconter notre équipée telle que je l'ai réellement vécue. Sans oublier qu'une aventure, toute matérielle et physique qu'elle soit, peut néanmoins participer à l'Aventure intérieure qui entraîne chacun d'entre nous.

I
Au dehors, comme d'habitude, les enfants faisaient de la luge sur des feuilles de bananiers et descendaient, en riant aux éclats, la pente du jardin. Drapée dans son lamba, la bonne les regardait, attendrie, souriante, se balançant tranquillement d'un pied sur l'autre. Le ciel, devenu lourd et gris, annonçait le début de la saison des pluies. Depuis plus de six ans, qui avaient été des siècles, je vivais, nous vivions, David et moi, à Madagascar. Le jeune couple d'étudiants, marié pour l'occasion avant le grand départ de France, avait formé une famille avec la naissance de Patrick à Ambatondrazaka, Didier à Tananarive, Corinne à Antsirabé. J'avais ainsi marqué d'une trace indélébile chaque étape de notre vie dans la grande île. Un séjour qui durait, qui s'éternisait, s'engluait, jamais entrecoupé de vacances en métropole, puisque mon mari et moi, amenés ici par mon beau-père, avions des contrats de travail locaux, et qu'il nous faudrait donc, le moment voulu, payer notre retour en France. J'avais tout juste vingt-six ans et, cependant, je me sentais vieille, fatiguée, la tête et le corps chargés d'un passé que j'aurais voulu effacer, mais qui collait à ma peau comme le corsage, pourtant très léger, que je portais. Tout avait cependant bien commencé: j'aimais David, nous faisions les mêmes études, nous avions la même passion pour les sports, il était la coqueluche des filles du Lycée, je n'étais pas laide non plus; nous partions donc à égalité, du moins je le pensais. La suite me détrompa. Autrefois, je rêvais d'aventures, d'îles paradisiaques aux noms de rêve. Les journaux parlaient de Tahiti, des An-

10

La France au bout de la piste

tilles, des Nouvelles Hébrides (mais où étaient donc les Nouvelles Hébrides ?). Je ne connaissais que l'île de Ré ! Désormais, mon île à moi, c'était Madagascar. L'année de mes vingt ans, André, le père de mon mari, nous y avait déposés, un peu comme des bagages excédentaires dont il avait hâte de se décharger. J'aimais mon île; du moins je l'avais aimée. J'en garderais l'empreinte profonde, ma vie durant. Tananarive, tout d'abord, où nous avions vécu pendant trois ans. On ne pouvait pas dire, au premier coup d'œil, que Tana était une ville belle. Digne, plutôt; fière, imposante comme un château fort, gardée comme elle l'était par ses trois collines enserrant le centre de la ville. Ce n'était qu'ensuite, lorsqu'on y avait séjourné, que l'on appréciait son charme. Pas seulement celui du Zoma et du lac Anosy, trop souvent décrits, où des grands escaliers qui gravissaient les collines; mais bien davantage, le charme insolite des petits sentiers sans cesse coupés de marches, qui escaladaient les flancs abrupts. Remontant ces ruelles, nous nous retrouvions, au hasard, dans une cour ou grattaient quelques poulets efflanqués, ou au bord d'un minuscule ruisseau bordé de touffes d'arums. Une bien curieuse capitale. J'aimais aussi le sud, Tuléar, la Baie de Saint-Augustin, l'arrière-pays à l'étrange végétation épineuse entrecoupée de baobabs, les immenses étendues parsemées de grands tombeaux de pierres amoncelées, dont les totems s'élançaient vers le ciel comme des prières. Antsirabé, où nous habitions désormais, surnommée le Vichy malgache, m'avait séduite par son climat agréable, ses larges avenues, ses sites volcaniques pittoresques. La vie de la colonie européenne avait tout de suite enthousiasmé David. Jeune, beau, brillant, sportif, plein d'appétits et d'ardeur, il s'était rapidement fait une place, tant

Préparatifs de départ

Il

dans la société française de Tananarive que dans celle d'Antsirabé. Son temps de travail ne constituait pas, pour lui, l'essentiel de la journée. Il excellait au tennis, mais pratiquait également la voile ou le golf. Après la nuit, qui tombait invariablement vers six heures, commençaient les parties de bridge ou de billard. Puis, plus tard, les soirées diverses, lorsque l'époque des grandes fêtes de la saison d'Antsirabé n'était pas encore commencée. En somme, il participait à la vie légère et animée que l'on décrivait alors comme l'existence des Français aux colonies: facilité, insouciance, euphorie. J'avais essayé de suivre. Je m'étais composé une garde-robe. Très chère, il faut toujours avoir une robe de soirée noire dans sa collection, c'est si sobre! Autour de nous, on ne faisait guère pourtant dans la sobriété... En moins de cinq ans, j'avais eu trois enfants, trois accouchements trop rapprochés qui m'avaient laissée faible, triste, mal dans ma peau. Après trois grossesses et deux ans d'allaitement, je ne parvenais pas à trouver le ton et la manière d'être de ces femmes que je côtoyais chaque jour, toujours élégantes et souriantes, toujours parfaitement maquillées, et qui ne pensaient qu'à danser, faire du sport et flirter. Comment s'y prenaient-elles pour ne pas avoir d'enfants? J'avais été une jeune fille équilibrée, travailleuse, sportive, honnête avec les autres et avec moi-même. Je me faisais honte maintenant. À ma décharge, je devais dire que j'avais sauté une étape entre la jeune fille d'autrefois et la mère d'aujourd'hui. Je n'avais pas eu le temps de vivre comme une femme amoureuse qui apprend son corps et la vie. De mon corps, sortaient alternativement du lait, du sang. Je me sentais dégradée, des enfants, salie, fanée.

12

La France au bout de la piste

L'amour physique n'était plus, pour moi, qu'un acte très rapide, angoissant, dangereux. Ce n'était pas là un tableau qui pouvait longtemps retenir un homme aussi séduisant que David. il papillonnait donc; d'ailleurs, tout le monde autour le faisait. On voyait les couples se constituer, se défaire, s'entremêler, dans la bonne humeur ou avec fracas. Il me semblait demeurer en retrait de tout cela, ne le regarder que de ma fenêtre. Je ne participais pas réellement à cette vie trépidante: David vivait, je faisais de la figuration. Cependant, j'assistais aux fêtes, on me classait très honorablement aux concours d'élégance. J'accompagnais des personnalités de Tananarive au golf, au concours hippique. Et, comme je le voyais pratiquer autour de moi, je laissais Nénène s'occuper des enfants, le cuisinier des repas, le boy du ménage, pendant que je parlais de robes et de coiffures, de bals et de soirées de bridge, avec une sensation de plus en plus obsédante de vide intérieur. Dans cette île pourtant grande comme la France, il me semblait tourner en rond. Nous rencontrions toujours les mêmes personnes, pour les mêmes activités. Relations superficielles, sans liens d'amitié véritable. Ma famille me manquait. Mon père était mort l'an passé, trop vite, trop jeune, sans que je l'aie revu, sans qu'il ait pu connaître un seul de ses petits enfants. J'avais rêvé de constituer à mon tour, avec David, un cocon comme celui dans lequel j'avais grandi, enfant, entre Papa et Maman. Ce n'était pas le cas il m'arrivait de me dire que, maintenant, je faisais partie des meubles. David ne me voyait plus... Sous ce ciel bas, d'un bleu trop intense, je me surprenais à languir du discret myosotis de mes matins de Vendée. J'aurais donné l'île de Nosy-Be pour une promenade sur les bords de la Loire!

Préparatifs de départ

13

Et voilà que, l'année dernière, David a décidé de m'imposer à la maison sa dernière conquête! Une très longue année s'est écoulée, pendant laquelle j'ai essayé tous les tons, toutes les armes, les larmes, les menaces, la fausse indifférence, les fausses sorties, les faux départs-ratés puisque David ne remarquait même pas mon absence. Bien sûr, je n'avais parlé de rien dans mes lettres à la famille. Si nous avions été en France, mon orgueil et mon amour-propre l'auraient sans doute emporté, et je serais retournée chez ma mère, avec les enfants. Mais j'étais à l'autre bout du monde... Et puis, en y réfléchissant bien, je ne parvenais pas à imaginer la vie sans David. En dépit de tout, je l'aimais. Bien sûr, je n'étais pas la femme idéale mais, de plus en plus, je croyais que, maintenant qu'on commençait à parler de contraception féminine, je pourrais enfin prendre mon sort en mains et devenir autre, cesser d'être cette pauvre femme toujours plus tourmentée par l'idée d'être enceinte, qu'heureuse de profiter de l'instant qui s'offrait dans les bras de son mari. J'avais besoin d'une autre chance. Je n'allais pas laisser la dernière venue me prendre mon mari sans avoir tout essayé pour l'en empêcher. Si je parvenais à la faire partir, je saurais inventer quelque chose pour redonner un élan à notre couple! Je me battais avec l'énergie du désespoir, non seulement pour moi, mais pour que David retrouve un équilibre qu'il perdait chaque jour un peu plus. Seuls comptaient, depuis un an, Béa, ses fantaisies et ses caprices, et les soirées dansantes ou de jeu. Avec un tel train de vie, non seulement les enfants et moi avions totalement disparu de l'univers de David, mais j'avais découvert que les dettes s'accumulaient. La situation devenait tout à fait critique. J'essayai une nouvelle tactique.. .

14

La France au bout de la piste

Sachant que Béa ne brillait pas par son esprit, je m'ingéniai à la faire tomber dans tous les pièges que je pouvais imaginer. En particulier lorsque nous nous trouvions en public. Et depuis trois mois, ayant enfin trouvé son talon d'Achille, j'éprouvais de véritables instants de jouissance à la voir sombrer dans le ridicule Piqué au vif, David réagit rapidement. Peut-être aussi se lassait-il de cette liaison qui s'éternisait? La nouvelle situation me donnait brusquement un regain de piquant à ses yeux, car cette joute en son honneur n'était pas pour lui déplaire... En quelques semaines, j'assistai dans le même temps, à la fin de leur amour et de mes soucis, la tiédeur puis la simple politesse ayant fait place, de la part de David, à l'agacement. Mon heure était venue... Jeudi, nous étions tous les trois dans le salon. Le grand rire de Béa, celui qui découvrait largement sa gencive supérieure et la faisait ressembler à un cheval, m'insupportait plus encore que d'habitude. Je décidai que c'était la dernière fois. Je lui fis face et lui dis, d'un coup, tout ce que j'avais sur le cœur, sans lui laisser le temps de placer un mot. Je parlai de moi, mais aussi de David, des enfants, du mal que nous supportions depuis un an. David ne bougea pas. Je la priai posément, ensuite, de préparer ses bagages, lui accordant une heure pour passer la porte, définitivement. David n'avait pas émis un son: «qui ne dit rien, consent », dit-on 1... Le soir de ce jour, avant le coucher du soleil, nous sommes allés, en famille tous les cinq, nous promener dans la campagne, au bord d'une rivière. Besoin de nature, de naturel, de nous sentir, nous tous, unis, cohérents, et conscients de l'être.

Préparatifs de départ

15

Le noyau se reformait. Il fallait lui donner une nouvelle vie. Assurer cette vie. *** Trois jours, déjà! Comme d'habitude, comme si rien ne s'était passé, les enfants faisaient de la luge sur des feuilles de bananiers et moi, tout en relançant d'un geste devenu machinal mon rocking-chair sous la véranda, je faisais le bilan. Pendant ces jours, pendant les nuits aussi, nous avons beaucoup, beaucoup parlé, cerné nos problèmes. Un gros (ayant peut-être déterminé le reste, qui sait ?), venait de moi: mon attitude devant mon corps, et vis-à-vis de mon mari: ou le comportement de David à mon égard ?... A ce problème s'ajoutait celui de nos dettes. David se sentait dans une position très délicate face à sa Compagnie, et au regard de nos relations d'Antsirabé. Dans ces circonstances, on peut compter ses vrais amis! Ils n'étaient pas nombreux! Je tentais d'assumer l'avenir immédiat, épaulée, cette fois, par David. Madagascar bougeait. Dans le monde des pays colonisés, on parlait d'indépendance, on demandait, on revendiquait, parfois on se battait pour l'indépendance. Madagascar ne faisait pas exception. Mais dans le calme. En octobre 58, on fêta la première amorce de cette libération qui se manifesta surtout par des réjouissances et des changements de poste spectaculaires, le plus étonnant étant, peut-être, celui du marchand de cacahuètes, qui devint maire de Tana! rentrer tour. Des Français profitaient de la fin d'un séjour pour définitivement. D'autres avançaient même leur re-

Nous décidâmes, nous aussi, qu'il était temps de revenir à un autre mode de vie et de retourner en France. Pour

16

La France au bout de la piste

David, ce serait l'inconnu, car il n'aurait pas, là-bas, les amis d'André pour aider au démarrage... Il ne serait pas, non plus, le seul à chercher du travail! Ma foi, en attendant qu'il ait une situation, je trouverais bien, moi, à faire des remplacements dans l'enseignement. Et puis, il y avait la famille! Il avait été décidé de partir pendant mes grandes vacances, en juillet, pour que je puisse reprendre une classe à la rentrée. Pour l'instant, le plus urgent était nos relations de couple. Je trouvais ignoble la manière dont la plupart des hommes usaient avec les femmes, sans qu'elles aient la moindre possibilité de choisir ce qui leur arrivait. Cette fois, avant tout drame, je une amie anglaise en particulier. Elle tout simple 1 En Angleterre et en Sud moyens de contraception. Fais-en venir, posai des questions à s'étonna: « Mais c'est Afrique, il existe des tu seras tranquille. ».

Ce qui fut fait. Le médecin auquel j'en parlai remarqua pourtant: «Je ny crois pas à votre truc, mais si vous y tenez I... » Oh, combien, j'y tenais! J'ai tremblé d'angoisse, ce premier mois où je me demandais si vraiment ce petit objet allait jouer son rôle... Mais ensuite, quel changement dans nos relations, à David et moi. Nous nous retrouvions enfin en vrai couple, sans arrière-pensée, sans restrictions, sans tabous. Amoureux. Nous étions d'ailleurs d'autant plus tournés l'un vers l'autre que nos conditions de vie avaient bien changé. Le manque d'argent nous obligeait à ne plus sortir, à recevoir au minimum. Il n'était, bien entendu, plus question de poker. Il fallait rembourser et se préparer à partir. Ce point pour nous demeurait vague et sombre. Nous n'avions, ni l'un ni l'autre, de contrat métropolitain. Ce qui signifiait que la France ne nous payait pas le voyage retour.

Préparatifs de départ

17

Un voyage Madagascar-France pour deux adultes, trois enfants et les bagages, représentait une grosse somme! Nous évoquions souvent ce problème épineux devant les enfants qui vivaient, désormais, de plus en plus avec nous. Nous parlions de cette Mémé, que les petits ne connaissaient pas, et qui nous attendait là-bas, dans sa maison au bord de la mer. Un jour, au petit déjeuner, Patrick, qui avait maintenant six ans, proposa:

- Si on mettait plein d'essence dans la voiture, on pourrait
aller chez Mémé I Il y eut un silence. Il avait fallu beaucoup de courage à Patrick pour proposer cette solution. La voiture constituait toujours, pour lui, un sujet d'inquiétude. A chaque promenade que nous faisions, ouvrant tout grand des yeux tout ronds, il chevrotait: Papa, je crois qu'on va tomber dans le fossé I... Le silence dura. La phrase de Pat faisait son chemin dans nos esprits. David et moi nous sommes regardés, déterminés. Mais déjà, c'était certain, nous rentrerions en France en voiture!

18

La France au bout de la piste

D'Antsirabé

à Majunga

II
La décision était prise, inébranlable, dès le premier jour. Nous étions sûrs que là résidait la solution à tous nos maux. Rentrer en France mais, dans le même temps, vie en cellule, nous cinq, nous apprenant, nous aimant chaque jour un peu plus. La vraie vie, notre vie commune, allait commencer. Sans parler de l'aventure extraordinaire, unique, avec laquelle nous allions nous mesurer, en traversant le continent africain... La tonalité de la maison était montée de deux octaves, l'un d'excitation, l'autre, de joie, de foi en l'avenir. La douce basse qui l'accompagnait en continu, étant l'amour. David avait repris son travail; j'accomplissais ma dernière année scolaire. Tout en partant en pousse jusqu'à mon école, avec Patrick qui commençait sa scolarité, je réfléchissais. Les belles allées ombragées de la ville, à cette heure, n'étaient guère encombrées. Un matin, j'eus la surprise, au passage, de rencontrer le roi du Maroc, Mohamed V, revenu en pèlerinage à l'hôtel des Thermes, proche de notre maison. Un monarque certainement, mais aussi un homme courtois et calme. Cet épisode avait ramené ma pensée au voyage: Maroc, Algérie, guerre, désert. D'énormes problèmes pour lesquels nous ne pouvions rien préparer, qu'il nous allait pourtant falloir affronter. David, passant d'une vie très remplie, pleine d'excitation, à la tranquille existence familiale, avait besoin de se dépenser. Bien sûr, il n'avait pas abandonné le tennis et le billard. Mais maintenant, arrivait le temps des plans de bataille.