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La rue Zamenhof

De
252 pages
Louis Christophe Zaleski-Zamenhof, petit-fils du créateur de l'espéranto, dialogue avec le journaliste polonais Roman Dobrzynski. Le dialogue raconte les divers événements qui ont marqué sa jeunesse dans la ghetto de Varsovie, la naissance et les tribulations de la langue espéranto, la philosophie qui s'y rattache, des réflexions sur le monde actuel et sur ses perspectives d'évolution.
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REMERCIEMENTS

Ont collaboré à la traduction : Michèle ABADA-SIMON, Godeleine LOGEZ, Claude LONGUE-ÉPÉE, Emmanuelle RICHARD, Axel ROUSSEAU, Catherine ROUX, Renée TRIOLLE, Pascal VILAIN, et Louis Christophe ZALESKI-ZAMENHOF qui a fort aimablement vérifié la traduction, en y ajoutant de nombreux commentaires. La traduction s’étant faite entre juillet 2005 et octobre 2007, certaines personnes, dont Roman Dobrzyński parle au présent, sont décédées entre temps et d’autres événements se sont ajoutés à l’histoire de l’espéranto. Nous avons cru bon de les mentionner. Nous adressons un merci tout particulier à Armand HUBERT, auteur du dessin de couverture, à Stano MARČEK, qui a fait la mise en page des illustrations, et à Bruno FLOCHON qui a participé aux corrections finales.

INTRODUCTION
Le titre de ce livre a été bien réfléchi. Toutefois, comme il existe une centaine de rues Zamenhof en divers pays de notre planète, s’agit-il de n’importe quelle rue portant ce nom, ou bien d’une rue unique choisie entre toutes ? Ou bien s’agit-il d’une rue virtuelle, chemin sur lequel doit marcher l’humanité selon le rêve de Zamenhof ? En fait, il existe une rue tout à fait particulière : la rue Zamenhof à Varsovie. Rue où se dressait un jour une maison qui portait le numéro 9, où le docteur Zamenhof a habité et travaillé pendant plusieurs années ; où, dans le cabinet médical qu’il avait fondé, son fils Adam et après lui sa belle-fille Wanda ont exercé, pendant de nombreuses années après sa mort. Et par une étrange coïncidence (mais est-ce une coïncidence ?) dans cette même rue Zamenhof, reconstruite après la guerre, moi, son petit-fils, cinquante années plus tard, j’ai eu un logement de fonction qui, toutefois, ne portait pas le numéro 9 mais le 8. J’y ai habité pendant plusieurs années avec mon épouse et nos filles. La rue Zamenhof de Varsovie a étonnamment résisté aux changements de nom opérés par les dirigeants locaux qui se sont succédé pendant et après la guerre. Tandis qu’on fusillait le fils de Zamenhof et que d’autres membres de sa famille étaient emprisonnés, à ce moment même des tramways avec le panonceau « ZAMENHOF » empruntaient la rue Zamenhof jusqu’au terminus. Pareillement, de nos jours, des autobus avec l’indication « Esperanto » empruntent cette rue pour aller jusqu’à la rue « ESPERANTO » qui se trouve tout près. Pourtant, pendant les sombres années 1942 et 1943, la rue Zamenhof de Varsovie a conduit des centaines de milliers de juifs condamnés à mort jusqu’aux trains qui menaient au centre de « solution finale » de Treblinka. C’est comme cela que Zofia et Lidia, les filles du docteur Zamenhof, ont traversé cette rue. Moi aussi, son petit-fils, j’y suis passé, pourtant sauvé miraculeusement du voyage vers la mort. La rue Zamenhof virtuelle, au lieu de conduire vers l’horreur, devrait conduire l’humanité vers la tolérance, vers la compréhension, vers la fraternité. Elle devrait conduire le monde vers l’harmonie de la grande famille des peuples, afin que sa diversité ne soit plus une cause d’hostilité mutuelle, mais devienne pour nous tous une source de richesse inestimable. L.C. Zaleski-Zamenhof Paris, mai 2003



AVANT-PROPOS
Monsieur le professeur, que considérez-vous comme votre plus grand succès ? Sans doute d’être à la fois grand-père et petit-fils, grand-père dans ma propre famille, petit-fils dans la « famille » espérantiste, et parfois même hors de celle-ci. Il y a peu de temps, j’ai reçu une lettre d’un jeune français de 10 ans : « Je sais que vous êtes le petit-fils du créateur de l’espéranto. Moi aussi j’ai l’intention de créer une langue internationale. Ecrivez-moi, s’il vous plaît, comment on fait ». Le créateur de l’espéranto était Louis Zamenhof. Vous, son petit-fils, vous avez un nom deux fois plus long : Louis Christophe Zaleski-Zamenhof. Pourquoi ? Le destin aveugle m’a écrit plusieurs biographies, il a voulu qu’en une seule vie je change plusieurs fois de personnalité. Je suis né à Varsovie, la capitale de la Pologne, sous le nom de Ludwik Zamenhof. J’étais un gamin polonais qu’on appelait du nom affectueux de Lutek. Cependant à la fin de l’année 1939, les autorités allemandes d’occupation m’ont ordonné de porter le brassard avec l’étoile de David et m’ont chassé dans le ghetto aussitôt après. Alors, pour la première fois, je suis devenu quelqu’un d’autre. Sous un autre nom ? Non, sous le même nom et même à cause de ce nom-là. Deux années plus tard, j’ai dû le cacher et adopter le nouveau : Krzysztof Zaleski. C’est ainsi que je me suis réincarné de mon vivant. Il m’a fallu naître à nouveau pour pouvoir continuer de vivre. Ma nouvelle carte d’identité me rajeunissait d’environ un an et m’attribuait la ville de Łomza comme lieu de naissance. Hors des murs du ghetto, je redevenais un Polonais, ce qui ne me garantissait pas la sécurité, mais me laissait des possibilités de choisir ma façon de vivre, voire de mourir. En fait, je pouvais être appréhendé dans la rue et fusillé au cours de représailles collectives mais j’avais aussi le droit de choisir de risquer ma vie, en adhérant à la résistance armée ou même en aidant un juif. Pendant ce temps, les hommes restés dans le ghetto n’avaient pas d’alternative. Il ne leur restait comme seul horizon que les cheminées des fours crématoires.



Ma nouvelle incarnation m’a permis de repasser les frontières de la vie. Je n’ai pas joué le rôle de Zaleski, je suis devenu Zaleski. J’ai partagé le sort des autres habitants de la Pologne occupée. Pendant le jour travail à l’usine, le soir réunions secrètes ; nouvelles amitiés, apprentissage d’une autre vie, résistance. Quand l’intégration des deux personnalités sous le double nom a-t-elle eu lieu ? Quand l’occupation allemande de la Pologne a pris fin, j’ai pu faire revivre Zamenhof en moi. Fallait-il pour autant que Zaleski meure ? Je m’identifiais en effet à l’un et à l’autre. Zaleski avait sauvé la vie de Zamenhof. Aurait-ce été convenable que Zamenhof oublie Zaleski ? Vous avez choisi une solution de synthèse, Louis Christophe ZaleskiZamenhof ? Ma devise a toujours été « l’unité dans la diversité ». On pourrait également dire « respect de l’autre ». C’est un credo qui résulte de mes propres expériences. Je suis fidèle à cette idée, vivant en France depuis longtemps. Où vous avez quand même modifié votre nom. J’ai seulement adapté les prénoms. Aucun Français ne serait capable de prononcer Krzysztof. J’ai vécu en France durant la plus grande partie de ma vie. Ma carrière professionnelle a été liée à ce pays, beaucoup de mes amis y habitent et pour eux je suis simplement « Chris ». Voilà, je l’espère, ce qui est ma dernière incarnation. Les villes chères à mon cœur, ce sont Paris et Varsovie, aussi bien l’une que l’autre.

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L.C. Zaleski-Zamenhof et Roman Dobrzyński à Veisiejai (Lituanie)

L.C. Zaleski-Zamenhof dans la Rue Zamenhof à Varsovie



L.C. Zaleski-Zamenhof remet la Médaille de la Tolérance au pape Jean-Paul II

L.C. Zaleski-Zamenhof parmi les enfants de Bona Espero au Brésil



LES MURS
« Des murs se dressent, depuis des milliers d’années, entre les peuples divisés ». Ce diagnostic socio-politique, établi par Louis Zamenhof, au 19ème siècle, est-il encore valable ? Malheureusement, oui. Les murs ont fortement marqué le paysage du siècle dernier. Ils ont été érigés devant nos yeux. Bien que récemment tombés, ils se dressent à nouveau en différentes parties de notre planète. En 1989, j’ai eu l’occasion de participer symboliquement de mes propres mains à la destruction du mur de Berlin. J’ai vu des Berlinois aller et venir dans les deux sens, franchissant les brèches toutes fraîches. L’enthousiasme général m’a gagné. Mais, tout à coup, un souvenir lointain m’a serré la gorge. En 1943, moi qui étais alors ouvrier, j’avais démoli le mur du ghetto de Varsovie. Le mur n’avait plus de raison d’être, parce que les êtres humains qui y avaient été enfermés avaient déjà été anéantis. Quelques mois plus tôt, j’avais réussi à passer ce même mur, en fuyant la mort. Au contraire, à Berlin, la chute du mur a permis aux vivants de se déplacer librement. Je ne pouvais pas me libérer de l’idée que, parmi la foule en liesse, se trouvaient peut-être aussi des gens qui, un demi-siècle plus tôt, avaient construit le mur dans ma ville, pour me le faire ensuite démolir. A quel endroit avez-vous démoli le mur ? Dans la rue Sienna, à proximité de ma maison natale qui, à cette époque, n’existait plus. C’était là aussi que Louis Zamenhof avait habité ? Oui, au 41 de la rue Królewska, à l’angle de la rue Zielna. Cette adresse à présent n’existe plus. La maison a disparu devant mes yeux. Le 25 septembre 1939, des sirènes se sont mises à hurler, annonçant l’approche des bombardiers allemands. Nous venions tout juste de courir nous abriter dans la cave, quand il y eut un énorme tremblement et un terrible vacarme. On a donné l’ordre d’évacuer. C’est avec bien du mal que nous sommes arrivés à sortir, car l’immeuble entier était déjà en train de brûler.



Vous aviez alors quatorze ans. En ce terrible moment, n’avez-vous pas eu le sentiment de perdre quelque chose de très cher ? Oui, les flammes avaient dévoré mes timbres-poste et, quand je regardais les décombres, j’y voyais le tombeau de mes albums. Ils étaient mon lien le plus fort avec mon grand-père. Il correspondait en effet abondamment avec le monde entier et collectionnait méticuleusement les timbres-poste. J’en avais hérité. Chaque dimanche, j’avais le droit de dormir un peu plus longtemps et de prendre le petit déjeuner au lit. J’avais alors l’habitude d’examiner mes timbres. Je découvrais ainsi de nouveaux mondes, je faisais des voyages virtuels à travers les pays enfermés par magie dans ces petites vignettes rectangulaires. J’avais déjà eu l’occasion de visiter quelques pays, lors de voyages avec mes parents. Mon père enregistrait tout cela avec son Kodak et ajoutait des accompagnements musicaux à ses films. Ces chers souvenirs sur pellicule ont également brûlé dans l’incendie. Comment était la maison ? On aimerait dire « Au commencement était la maison ». Pour moi, elle représentait l’éternité, elle était le symbole d’une enfance heureuse. Notre famille occupait un appartement au troisième étage, au numéro sept, le numéro de la chance. La maison se trouvait au centre-ville même, dans un « beau quartier ». Pour dire à quel point la maison s’est si fortement gravée dans ma mémoire, voici un événement qui s’est passé à Londres, de nombreuses années plus tard. Une voiture m’a heurté accidentellement dans la rue. Peut-être aviez-vous oublié qu’en Grande-Bretagne, si on veut traverser une rue, on doit d’abord regarder à droite ? Je m’en souvenais mais il se trouvait que la rue était à sens unique et la voiture fatale venait de gauche. Comme j’ai été reconnu responsable de l’accident, j’ai dû payer au propriétaire de la voiture le prix du pare-brise cassé par mon crâne. Donc, d’après la loi, ce n’est pas la voiture qui avait heurté votre tête, mais votre tête qui avait heurté la voiture ? Exactement. Dans ce cas, je pouvais d’ailleurs me considérer victime du marxisme. Pourquoi ? Parce que le chauffeur s’appelait Marx.



« Que la pierre frappe la tête, ou que la tête frappe la pierre, dans les deux cas, c’est la tête qui souffre » . Comprise ainsi, cette constatation de Don Quichotte vous concernait. Je suis resté un mois dans un hôpital londonien, frappé d’amnésie. D’après le récit de mon épouse, quelques jours après l’accident, le médecin lui annonça que j’avais retrouvé la mémoire, parce que je lui avais demandé des nouvelles de… mon fils. Il faut préciser que je n’ai que des filles. Je ne reconnaissais même pas mon épouse. Un jour a eu lieu ce dialogue : « Je suis ta femme, tu ne te souviens pas ? » « Oui, comment vas-tu, Krystyna ? » « Je suis Juliette, ta deuxième femme ». « Et la troisième, quand viendra-t-elle me rendre visite ? ». La bonne humeur est un trait marquant de votre caractère ? Elle m’a aidé à traverser des moments difficiles. Comment avez-vous retrouvé la mémoire ? Dans la chambre, il y avait plusieurs malades qui recevaient souvent des visites. Un jour, l’un des visiteurs s’est arrêté devant mon lit, il a regardé la pancarte avec mon nom, et m’a demandé : « N’habitiez-vous pas à Varsovie, au 39 de la rue Królewska ? » . J’ai protesté énergiquement : « Non, au 39, c’était le docteur Endelman, mais nous, c’était au 41 ». C’est de cette façon que la maison détruite m’a fait sortir de l’amnésie. Qui était le docteur Endelman ? Un ami de notre famille. Il nous rendait souvent visite pour jouer de la musique, il était pianiste. Mon père jouait du violoncelle. Le docteur Frendler jouait de l’alto. Le docteur Lauber, professeur à l’Université de Varsovie, ami de longue date de mon père, et directeur de sa thèse d’agrégation, complétait le quatuor comme violoniste. Le docteur Adam Zamenhof avait suivi son père dans la profession ? Non seulement il l’a suivi, mais il l’a même surpassé. C’était un praticien expérimenté, directeur du service d’ophtalmologie de l’hôpital Czyste à Varsovie. En même temps, il procédait à des travaux de recherche, étant agrégé de l’Université de Varsovie. Mon père a laissé une abondante littérature professionnelle, où il traitait, entre autres, de l’astigmatisme et du glaucome. Il a fait partie des pionniers de la chirurgie de la rétine. Ma mère a joué son rôle dans la réussite de mon père. Également ophtalmologiste, elle l’a fidèlement assisté dans l’exercice de sa profession.



Votre père, si occupé professionnellement, trouvait-il du temps pour son fils ? Mon père était un homme parfaitement organisé. Il me consacrait de son temps régulièrement, et il était constructif. Je l’admirais, et je gardais soigneusement ses conseils en mémoire. Pendant mon enfance, j’ai passé un été à Druskininkai (aujourd’hui en Lituanie). Les vacanciers qui y venaient avec leurs enfants avaient l’habitude de les laisser à la charge d’éducateurs professionnels. J’avais alors six ans, je n’avais donc plus l’âge du jardin d’enfants mais je n’allais pas encore à l’école. Mes parents m’ont fait admettre au sein d’un groupe de vacanciers, dans lequel j’étais le plus jeune et le plus faible. Cela me semblait être une injustice. Mon père m’a convaincu par une seule phrase : « Il vaut mieux être faible parmi les forts et essayer de les égaler, plutôt que d’être fort parmi les faibles et se reposer sur ses lauriers ». Cette devise a souvent dirigé ma vie. Mon père est resté, dans ma mémoire, comme l’un des protagonistes de mon enfance heureuse à Varsovie. Tous les dimanches nous nous promenions tous les deux à travers la ville. Très souvent, nous prenions les trams, qui étaient bien entretenus ; les traminots appartenaient à « l’aristocratie ouvrière ». Un jour, je m’étais tellement lié d’amitié avec un traminot qu’il me permit de conduire son tram pendant quelques instants. Je commençais juste ma scolarisation et je n’ai pas perdu l’occasion de m’en vanter à mes camarades de classe. Ils écoutaient avec admiration mon aventure du tram. Est-ce que vous vous vantiez de vos voyages à l’étranger ? Pas toujours avec succès. L’année scolaire 1936/1937 a commencé par un cours de latin. Le professeur Essmanowski voulait savoir comment nous avions passé les vacances. J’ai tout de suite essayé de me rendre intéressant avec mon voyage à Rome, qui datait quand même de l’année précédente. Le professeur, fanatique de culture antique, a réagi aussitôt. Avec émotion, il m’a demandé mes impressions, mais, devant mes réponses plutôt vagues, il a fait de la main un geste d’impuissance et, résigné, il a déclaré : « Voilà un imbécile qui est allé à Rome ! ». Alliez-vous à l’étranger pour participer aux Congrès Mondiaux d’Espéranto ? En fait, les congrès étaient le but essentiel de mes tout premiers voyages. Pour y aller, j’avais même consenti à apprendre l’espéranto. Ce n’était pas parce que votre grand-père l’avait créé ? Qu’est-ce que cela aurait pu signifier pour le gosse que j’étais ? D’ailleurs, mon grand-père était décédé huit ans avant ma naissance. C’était seulement les timbres-poste qui me liaient à lui. Mes parents, eux, parlaient l’espéranto, mais ils ne m’ont jamais obligé à l’apprendre. Cependant, en 1934, ils m’ont promis



de m’emmener au Congrès Mondial à Stockholm, à condition que je parle la langue internationale. Leurs arguments étaient ceux-ci : « Pourquoi aller à un Congrès d’Espéranto, si on ne connaît pas cette langue ? ». J’avais alors neuf ans et mon propre sens de l’honneur. En raison de ma méconnaissance de l’espéranto, j’avais perdu la face, un an auparavant, au cours d’un congrès national. On m’avait confié la mission de déposer des fleurs sur la tombe de mon grand-père, et de dire quelques phrases apprises par cœur pour l’occasion. J’ai trébuché sur le début de mon texte en disant : « À mon petit-fils bien-aimé… » Après avoir remarqué la bêtise, je me suis tu, tout honteux. Un tonnerre d’applaudissements m’a permis de me ressaisir et de recommencer : « À mon grand-père bien aimé… » . Comment avez-vous finalement appris l’espéranto ? Grâce à ma tante Lidia, l’espérantiste la plus passionnée de toute la famille. Ma tante était une femme charmante, pleine d’amour et de bonté. Sa présence était un plaisir. C’est peut-être à cause de cela que j’ai maîtrisé rapidement l’espéranto. Vous avez donc pu participer activement au Congrès Mondial de Stockholm ? Oui, il me semblait que j’étais le participant le plus important du Congrès, le vrai « Petit Prince » . Je m’étais déjà bien mis dans sa peau sur le pont du « Warszawa », le bateau sur lequel voyageaient les congressistes polonais. La chronique du voyage a abondé en informations sur le « petit-fils » . Je me souviens d’une note sensationnelle, selon laquelle, à proximité du bateau, était apparue une baleine, que j’avais aussitôt pêchée avec mon « Kodak ». Cependant, après une étude attentive de la prise, notait le chroniqueur, à l’évidence la baleine n’était qu’un… petit hareng. Avez-vous également joué le rôle du « Petit Prince » pendant les Congrès suivants ? Oui, avec toujours plus de confiance en moi. J’étais l’attraction du Congrès, un sujet de photo séduisant. Souvent, les photographes se servaient de moi comme prétexte pour photographier mes parents qui formaient un couple attrayant. Cependant, les congrès n’étaient pas le seul but de nos voyages. Nous faisions aussi des visites d’amis et du tourisme. A l’occasion du Congrès de Rome, en 1935, nous avons également visité Venise, Florence et Naples. Par bateau nous sommes allés à Malte, en Sicile et à Tripoli. Avec fierté, je regardais dans « La Praktiko » (un mensuel espérantiste) la photo avec l’indication suivante : « Louis Zamenhof, âgé de dix ans, petit-fils de l’auteur de l’espéranto, se promène à dos de chameau au cours d’une excursion en Afrique du Nord ». Est-ce que je n’avais pas le droit de me donner des airs ? Eh bien, le professeur de latin avait bien raison de m’avoir mis au pas !



Le jeune Louis-Christophe, accompagné de sa mère, dans le désert de Lybie, après le congrès de Rome de 1935

Après Rome, où le Congrès a-t-il eu lieu ? À Vienne. Là, le rôle de petit-fils m’a laissé une impression émouvante. Pendant la cérémonie de clôture du Congrès, on confia au vieux sage de la communauté espérantiste polonaise, le Professeur Odo Bujwid, et à moi, âgé de onze ans, le drapeau historique de Boulogne-sur-Mer, avec la tâche honorifique de le porter à Varsovie pour le Jubilé d’Or de l’espéranto. Pendant ce Congrès Mondial qui eut lieu en 1937 dans la capitale de la Pologne, j’ai profité encore davantage de mes privilèges de « Petit Prince ». Personne ne pouvait prévoir que je jouais ce rôle



pour la dernière fois. Aujourd’hui, ce Jubilé d’Or me paraît tout à fait modeste. Modeste, en comparaison avec le Congrès grandiose de Varsovie, qui eut lieu pour le centenaire de l’Espéranto, cinquante années plus tard. Le Congrès du Jubilé fut un événement sans ampleur. Comme j’avais douze ans, je n’en avais pas conscience, ni ne cherchais à savoir pourquoi. Aujourd’hui, je sais que, dans ce lieu qui était son berceau, l’espéranto n’était plus entouré à ce moment-là d’une ambiance très chaleureuse. Bien que l’Honorable Protecteur du Congrès fût Ignacy Mościcki, le Président de la République, bien que, dans la salle des débats, apparût le Général Tadeusz Kasprzycki, ministre des armées et espérantiste éminent, des médias chauvins attaquèrent le gouvernement, lui reprochant d’avoir autorisé l’organisation du Congrès. La propagande brune de l’Allemagne nazie envahissait déjà la Pologne. Pendant le Congrès du Jubilé d’Or, l’absence des espérantistes d’Allemagne et d’Union Soviétique sautait aux yeux. À ce qu’on dit, Lénine avait surnommé l’espéranto « le latin des prolétaires ». Les espérantistes soviétiques avaient fait circuler cette légende pour attirer des sympathisants. Evidemment, les idéaux de la révolution russe, droit des peuples à décider par eux-mêmes, droit à une culture et une langue propres, ont fortement impressionné les adeptes de la langue internationale. Il n’est donc pas étonnant que les espérantistes, qui avaient eu à subir tant d’humiliations de la part des autorités tsaristes et tant de tracasseries de la censure, saluèrent avec enthousiasme la chute du régime. « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Ce slogan faisait écho, selon les espérantistes soviétiques, à « l’idée interne » de ZAMENHOF, idée qui avait pour objectif la fraternisation des peuples sur la base d’une langue neutre. Un jour, un espérantiste russe, vétéran de la Révolution d’Octobre, m’a raconté que son grand souci était de savoir comment lui et ses camarades allemands et français allaient se comprendre, une fois libérés de l’exploitation capitaliste. C’est sur cette conviction qu’a grandi l’organisation espérantiste la plus importante au monde, à savoir l’Union Espérantiste Soviétique (S.E.U., Sovetlanda Esperantista Unuiĝo). Les soviétiques ont appris la langue internationale avec un enthousiasme révolutionnaire inspiré de l’internationalisme prolétarien. Quand la défaite militaire dans la guerre contre la Pologne en 1920 freina la possibilité d’étendre le socialisme soviétique vers l’Europe occidentale par la voie des armes, on commença alors à exporter la révolution par d’autres moyens, par exemple par une correspondance massive en langue espéranto. Pour les espérantistes soviétiques, cette correspondance présentait la seule possibilité de contacter le monde extérieur. Ils employèrent cette opportunité dans la fidélité au marxismeléninisme. Les lettres étaient souvent adressées à des ouvriers allemands.



Il existait aussi des organisations espérantistes prolétariennes de niveau international. En1921,pendantleCongrèsMondialdePrague,unFrançais,EugèneAdam,connu sous le pseudonyme de LANTI, provoqua une scission entre les espérantistes révolutionnaires et l’Association Mondiale d’Espéranto. « À bas la neutralité ! ». Par cet appel, Lanti a fondé l’organisation prolétarienne l’« Association A-nationale Mondiale » (S.A.T., Sennacieca Asocio Tutmonda). Se sont regroupés rapidement autour de lui six mille espérantistes qui considéraient que l’U.E.A., par sa neutralité rigide, isolait le mouvement espérantiste des courants socio-politiques du moment qui apportaient alors le progrès au monde. La S.A.T. a reçu le soutien de Romain Rolland et de Henri Barbusse, qui avait surnommé l’espéranto « l’abc de l’internationalisme ». Cependant, peu de temps après, le dirigeant de la S.A.T. s’est mis à critiquer lui-même sévèrement le socialisme soviétique. Voici ce que Lanti a écrit en 1935 à propos de l’Union Soviétique : « Là-bas, les hommes sont exploités encore plus cruellement que dans d’autres pays. La plus-value, au lieu d’aller dans la poche des capitalistes, sert à faire vivre une bureaucratie nombreuse et parasite ; il n’y a aucune liberté de pensée, aucun droit de se réunir, ni de créer des organisations dont l’objectif serait de critiquer les actions des dirigeants et de faire de la propagande pour un autre système de gouvernement. Aucun parti, en-dehors du parti bolchevique, n’a le droit d’exister ». Quelles en ont été les conséquences sur le mouvement espérantiste soviétique ? À cette époque, il y avait déjà une censure complète de l’information. Staline renforçait son pouvoir, l’idée de la révolution mondiale était devenue caduque, et avait été remplacée par la théorie de la construction du socialisme dans un seul pays. En pratique, voici ce que cela signifiait : celui qui ne soutenait pas l’Union Soviétique en devenait l’ennemi. Déjà, auparavant, la S.E.U. s’était détournée de la S.A.T., et avait adhéré à l’Internationale Espérantiste Prolétarienne, créée à Berlin en 1932. L’Internationale avait organisé un important service de correspondance. Comment pouvait-on organiser un échange de lettres entre des travailleurs de divers pays, si le régime soviétique avait dressé des murs pour empêcher l’information de circuler ? Mais ce régime avait inventé aussi le collectivisme. C’était une manière habile de faire passer les interdictions pour une forme de liberté. On a du mal à l’imaginer aujourd’hui, mais des clubs espérantistes ont correspondu collectivement. Les lettres étaient rédigées en groupe et lues en groupe. Un peu plus tôt, quelques espérantistes isolés avaient essayé de faire connaître la vérité sur l’Union Soviétique dans leur courrier personnel. Ils devinrent souvent les victimes de

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leur imprudence. Leurs correspondants étrangers croyaient au nouvel axiome stalinien : « La lutte des classes devient de plus en plus âpre à mesure que progresse la construction du socialisme ». Un beau paradoxe!! Ce n’est pas pour leur logique que l’on croit aux dogmes. En fait, les correspondants étrangers ont considéré les plaintes de leurs amis soviétiques comme une confirmation du nouveau dogme et ont transmis les lettres reçues aux instances compétentes de leur parti. C‘est ainsi qu’a débuté la première phase de persécutions contre des espérantistes soviétiques. Staline, à qui l’histoire a attribué de nombreux titres, s’est rendu également célèbre comme... « le grand linguiste ». Ses déclarations relatives à la langue future de l’humanité faisaient autorité. Est-ce que cela concernait d’une manière ou d’une autre les espérantistes ? Dans le mouvement espérantiste, de par sa nature même, les membres compétents dans le domaine des langues n’ont jamais manqué. Le mouvement soviétique en regorgeait. Le dirigeant de la S.E.U., Ernest Drezen, appartenait aux pionniers de l’interlinguistique. C’était par ailleurs un homme politique éminent, qui a occupé des postes importants. En son temps, il a été secrétaire de Mikhaïl Kalinin, l’un des créateurs de l’Union Soviétique. Evidemment, il s’est trouvé continuellement au centre de la bataille linguistique qui avait lieu en Union Soviétique. Il faut souligner que les conceptions de Staline à ce sujet changeaient parfois radicalement, ce qui signifiait à chaque fois des victoires ou des défaites pour les écoles linguistiques, selon qu’elles soutenaient ou contredisaient les thèses du « grand linguiste ». Les opinions de Staline avaient rang d’oracles, voire de révélations. Les réfuter, c’était faire preuve d’hérésie. Une hérésie mérite un autodafé ? Dans l’Union Soviétique de Staline, les hérétiques recevaient le titre d’« espions », de « trotskistes », ou autres qualificatifs du même genre ; et ils étaient exécutés en secret. C’est ce qui est arrivé aux scientifiques du « Front Linguistique » qui ont été définitivement vaincus dans la bataille linguistique. Ernest Drezen a commis l’erreur de soutenir les « frontistes », et il a partagé leur destin. Dans la même charrette que les espérantistes soviétiques ? Oui, bien que cet aspect « scientifico-religieux » du problème n’ait pas eu, selon moi, une signification décisive. Il n’y a jamais eu d’accusations concrètes contre le mouvement espérantiste en Union Soviétique. On a seulement entendu l’adjectif « cosmopolites ». Les espérantistes soviétiques ont atterri dans l’Archipel du



Goulag indépendamment de toute théorie linguistique. Ils étaient victimes de la pratique politique. On a pu acquérir certains documents du NKVD, le ministère de la sûreté de l’état à cette époque, qui qualifiaient les adeptes de l’espéranto « d’ennemis du peuple », pour une raison toute simple : ils avaient des relations épistolaires directes avec l’étranger. On n’a même pas tenu compte qu’à partir d’un certain moment les lettres avaient été écrites et lues collectivement. Les contacts en eux-mêmes suffisaient. D’ailleurs, pour le même motif, on exécutait également des philatélistes. Des espérantistes ont utilisé la langue internationale pour répandre les idées du socialisme et, comme récompense, ils ont trouvé la mort dans le pays du socialisme. Quel terrible paradoxe ! L’année 1937 fut une année de paradoxes dramatiques, ce fut celle du Jubilé d’Or de l’espéranto à Varsovie, mais aussi celle de l’exécution massive des espérantistes soviétiques et elle suivait l’interdiction définitive de la langue internationale en Allemagne. Où le Congrès Mondial suivant eut-il lieu ? A Londres, en 1938, mais mes parents ont décidé de ne pas s’y rendre. Pour atteindre la Grande-Bretagne, il fallait traverser l’Allemagne. On n’avait pas encore l’habitude de voyager en avion. Dans l’Allemagne de cette époque, l’activité espérantiste était déjà illégale. Traverser ce pays pour aller à un Congrès d’Espéranto était un risque. De quoi le régime nazi accusait-il les espérantistes ? Adolf Hitler avait, au sujet de l’espéranto, une opinion tout à fait claire. L’origine ethnique de son auteur l’avait convaincu. On lit dans « Mein Kampf », que l’espéranto « avait été inventé afin de faciliter la domination des peuples par la juiverie ». De plus, grâce aux succès initiaux de l’espéranto en Union Soviétique ainsi qu’à son utilisation comme instrument de propagande politique, il avait été facile de le qualifier de « langue des communistes ». Tout de suite après la conquête du pouvoir, le parti nazi, le NSDAP, a liquidé les organisations espérantistes ouvrières. S’étaient regroupés en leur sein des espérantistes allemands ne voulant plus appartenir à la « bourgeoise » Association Espérantiste Allemande (G.E.A., Germana Esperanto-Asocio) qui ne cessait de proclamer à cette époque sa neutralité politique. L’accusation dans « Mein Kampf » concernait l’espéranto en tant que tel et visait probablement toutes les organisations espérantistes. Comment s’est défendue la neutre Association Espérantiste Allemande ?



Les manœuvres tortueuses des dirigeants de l’Association Espérantiste Allemande, la G.E.A., pour défendre leur association, illustrent clairement comment la société allemande a cédé à l’idéologie du nazisme. L’historien allemand Ulrich LINS a étudié en détail ce phénomène. Son ouvrage éminent « La Langue dangereuse » présente un panorama des persécutions contre des espérantistes en différents pays du monde. Déjà, au début du régime nazi en Allemagne, la G.E.A. a considéré, à juste titre, que les persécutions que subissaient les organisations ouvrières étaient un signal d’alarme, et a choisi la voie de l’adaptation aux circonstances politiques. Petit à petit, elle a abandonné son internationalisme modéré et sa neutralité politique, pour y substituer une soumission au régime. Ses dirigeants plaidaient pour un « véritable internationalisme », possible seulement sur la base d’un « nationalisme fort et sain ». On affirmait que l’espéranto était capable de contribuer à renforcer la conscience nationale des Allemands et même à conforter ce sentiment à l’étranger. La G.E.A. proposait aux autorités des projets d’utilisation de l’espéranto en vue de freiner la propagande contre le régime nazi hors des frontières. Est-ce que les nazis ont donné suite à cette proposition ? Absolument pas ; les tentatives de créer une symbiose entre l’espéranto et le nationalisme étaient non seulement contradictoires en elles-mêmes, mais également non désirées par le régime. Cependant, d’étape en étape, la G.E.A. modifiait progressivement son statut. En 1935, elle a ajouté un nouvel objectif, à savoir l’utilisation de l’espéranto selon l’idéal national-socialiste. Elle avait déjà réservé la qualité de membre uniquement aux personnes de nationalité allemande, ce qui, de fait, signifiait l’exclusion des juifs. Mais cela n’a rien empêché. En juin 1936, Heinrich Himmler, en tant que chef de la police, a décrété l’interdiction de toute action en faveur de l’espéranto et a ordonné à la G.E.A de se dissoudre. Deux ans après, le même décret s’appliqua en Autriche, puis dans tous les pays soumis à l’Allemagne nazie. On accusait entre autres les espérantistes de chercher à éliminer les langues nationales. Etonnante est la puissance des stéréotypes. Ce mensonge nazi, absolument contraire à l’idée du créateur de l’espéranto, a perduré longtemps comme « vérité » amplement colportée par la rumeur. Conformément au postulat de Goebbels : « Un mensonge répété plusieurs fois devient une vérité ». D’ailleurs, le responsable de la propagande du régime hitlérien avait recommandé la modération en ce qui concernait la liquidation du mouvement espérantiste, pour ne pas créer l’impression qu’en Allemagne, « même de telles organisations étaient persécutées ». On a su que l’ennemi principal de l’espéranto était le responsable du Bureau Central de Sûreté du Reich, à savoir Heydrich.



Les espérantistes soviétiques ont voulu servir le communisme, ceux d’Allemagne ont essayé de se soumettre au nazisme. Ils ont partagé le même destin. Cela confirme que l’espéranto ne peut pas se plier aux idéologies qui sont contraires à l’humanisme. Un certain nombre d’espérantistes ont compris cela dès le début, et n’ont pas approuvé les manœuvres hypocrites des dirigeants de la G.E.A.. Ils sont devenus les premières victimes. De nombreux espérantistes allemands ont souffert plus tard dans les prisons et les camps de concentration ; toutefois, d’autres Allemands, qui étaient leurs compatriotes, sont apparus en 1939 dans les rues de Varsovie. J’entends toujours le martèlement rythmé de leurs chaussures cloutées de conquérants. Quelque temps auparavant, ce sont les gémissements des sirènes d’alarme que vous avez entendus, et le fracas des bombes qui explosaient. Est-ce que vous étiez avec vos parents quand les flammes ont entouré la maison de la rue Królewska ? Avec ma mère. Mon père avait été mobilisé le 4 septembre 1939. Il avait dû prévoir l’invasion car, un peu auparavant, il avait commandé chez le tailleur un nouvel uniforme. Mon père était officier de réserve, il avait acquis son grade de capitaine vingt ans plus tôt pendant la guerre contre la Russie soviétique. Les événements se sont enchaînés tellement vite que le tailleur n’a pas réussi à terminer la commande. On avait donc sorti de l’armoire l’ancien uniforme. Il était encore utilisable car mon père prenait soin de sa ligne. Dans son uniforme, armé d’un vieux pistolet, il en imposait. C’est avec fierté que je l’ai accompagné à la guerre, qui à mes yeux devait ressembler à un défilé militaire. Cependant la caserne n’avait rien d’un terrain de parade. L’inquiétude était perceptible, on manquait d’armes. Mon père avait été nommé commandant militaire de l’hôpital « Czyste », où il travaillait. Celui-ci avait une capacité de cinq cents lits, et il s’agissait d’un des hôpitaux les plus importants de Pologne. Au même moment, un autre médecin, un collègue de mon père, recevait l’ordre de se rendre au front. Il se trouva qu’il n’avait pas d’arme à sa disposition. Sans hésitation, mon père a décroché le pistolet de sa ceinture et l’a donné à son ami. Je ne comprenais pas le côté chevaleresque de ce geste et j’ai même exprimé ma désapprobation. J’avais toujours considéré le pistolet comme un souvenir familial. En de rares occasions, j’avais ouvert en cachette le tiroir secret et je l’avais regardé avec admiration. Finalement, j’ai fait mes adieux à mon père. Il s’est rendu à son poste militaire à l’hôpital et je suis rentré à la maison, rue Królewska. Peu de temps après, la ville commençait à subir les bombardements. Sirènes d’alarme, explosions, incendies, tout cela devint le lot quotidien. De plus en plus souvent, on manquait d’électricité, d’eau et de nourriture. Dans ces moments, je m’en souviens avec émotion, des patients de mon père se présentaient à la maison, soit le boulanger, soit le boucher, qui apportaient de quoi manger. Finalement la journée fatale du 25 septembre est arrivée. Nous nous sommes échappés de la cave de notre maison en flammes et nous avons cherché refuge dans l’abri le plus proche, rue Kredytowa.



Curieuse coïncidence ! Moi aussi, lorsque j’étais bébé, j’ai vécu le bombardement dans ce même abri. Je le sais par les récits de ma mère et de mon frère aîné. La veille du bombardement, il se trouvait à la fenêtre et, plein de curiosité enfantine, il observait un avion de chasse qui piquait. Il distinguait même le visage du pilote. In extremis, ma mère s’est jetée à terre avec lui, à l’instant même où la fenêtre volait en éclats et les morceaux de verre leur tombaient dessus. Je ne comprenais pas pourquoi le pilote avait tiré sur un enfant. Généralement, les guerres précédentes étaient l’affaire des armées. La Deuxième Guerre mondiale fut une guerre totale. La notion de « civils » ne comptait plus. J’ai vu, à Varsovie, des cadavres, des blessés, des flammes et des ruines. Des foules de sans-abri cherchaient un toit. Ma mère et moi nous sommes réfugiés chez l’oncle Henryk et la tante Janina, qui habitaient rue Foch, (aujourd’hui rue Molière), dans le quartier de l’Opéra. Début octobre 1939, les soldats allemands sont entrés à Varsovie. L’occupation ainsi commencée a duré plus de cinq années, les années les plus sombres de l’histoire millénaire de la Pologne. En quoi l’occupation a-t-elle consisté à ses débuts ? Elle a démarré par la chasse aux intellectuels. Il faut noter que l’arrivée de l’armée victorieuse, la « Wehrmacht », avait été suivie de celle des bureaucrates civils ainsi que des unités spéciales de police « Einsatzgruppen der Sicherheitspolizei und des SD » dans le but d’organiser une structure administrative allemande dans les territoires occupés et de les « nettoyer » d’ennemis potentiels de l’Allemagne. Des scientifiques, des artistes, des administrateurs, des prêtres, des enseignants furent massivement arrêtés selon une liste qui avait dû être préparée à l’avance. Parmi les personnes arrêtées en premier, se trouvait mon père. La police vint l’appréhender à son hôpital le 4 octobre 1939. A-t-il été arrêté comme officier polonais et médecin, ou bien parce qu’il était le fils de l’inventeur de l’espéranto ? Probablementpourcettedernièreraison.SansdoutelafamilleZamenhofsetrouvaitelle sur une liste spéciale car, le même jour, les fonctionnaires du SD, le service de sécurité, arrêtèrent, à différentes adresses, toutes les personnes qui portaient ce nom. Ma mère, ainsi que mes tantes Zofia et Lidia furent appréhendées en ville. Moi, on m’a trouvé chez la tante Janina. J’étais grippé, couché avec la fièvre. Un officier du SD, qui portait un bonnet « orné » d’un crâne et de tibias est entré dans la pièce. Ce fut ma tante, si je me souviens bien, qui avertit le policier qu’elle soupçonnait un cas de typhus. Soudain le brave officier fut pris de panique à l’idée de la contagion. Il quitta aussitôt la chambre et décida d’arrêter à ma place mon oncle, le docteur Henryk Minc, qui par malchance rentrait à la maison à ce moment-là. Les noms n’étaient pas identiques, mais le nombre de personnes arrêtées correspondait à la liste. Le fonctionnaire « bête et obéissant » avait rempli sa tâche.