//img.uscri.be/pth/7cc5f550466d172da6c95eca83b1456ea3ac3813
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,99 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Le mythe du "surdoué"

De
222 pages
J'ai 33 ans et je viens de découvrir avec stupeur que je suis surdouée. Je ne le soupçonnais même pas. Avant, être supérieurement intelligent signifiait que tout nous réussissait. Ce livre décrit certaines caractéristiques propres aux surdoués, notamment les difficultés existentielles auxquelles ils peuvent être confrontés. Un surdoué n'est pas un génie, au sens où tout le monde l'entend. Il serait plus exact de parler d'intelligence divergente que de supériorité. Un témoignage éclairant sur une situation plus complexe à vivre.
Voir plus Voir moins

> Dzd, h ͪ ^hZKh ͫ

Valérie Da Silva

> Dzd, h ͪ ^hZKh ͫ
Libérons les potentiels

LE MYTHE DU « SURDOUÉ »

Libérons les potentiels

Valérie Da Silva






LE MYTHE DU « SURDOUÉ »

Libérons les potentiels
























































































































































































































































































































































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-10708-0
EAN : 9782343107080







« Combien de rires, combien de larmes
Combien d’années de malheur faut-il
Pour que mon cœur s’enflamme ?
Pour enfin ne plus avoir peur
Explose mon cœur, explose mon âme
Rester dans le noir des heures
Pour enfin ne plus avoir peur »

Pour ne plus avoir peur
Lilian Renaud


Préambule

J’ai 33 ans et trois mois, et je viens de découvrir avec stupeur que
je suis « surdouée ». Je possède une intelligence dite « supérieure », et
je ne le savais pas. Je ne le soupçonnais même pas et ne l’aurais
peutêtre jamais soupçonné si ma sœur ne m’avait offert un jour un livre
bien précis intituléIntelligent, trop intelligent ?de Carlos Tinoco.
Avant cela, êtresupérieurement intelligentsignifiait pour moi que
tout devait vousréussir dans la vie, que celle-ci ne devait être remplie
que de solutions et de réponses, alors que la mienne était pleine
d’incompréhension, de questions et d’émotions déstabilisantes. Avant
cela, je pensais qu’un tel être était forcément confirmé par le milieu
scolaire d’une manière ou d’une autre.
Ce livre m’a fait clairement comprendre que je me fourvoyais. Il
décrit certaines caractéristiques propres aux «surdoués »,notamment
les difficultés existentielles auxquelles ils peuvent se trouver
confronter. J’en ai eu les larmes aux yeux, à plusieurs reprises.
Audelà d’une critique ou d’une adhésion absolue aux principes et
concepts formulés par l’auteur, je me suis reconnue au travers de ces
lignes. J'ai senti une évidente similarité entre mon parcours de vie, ma
nature et la description de cet individu défini comme «surdoué »au
cœur de cet ouvrage.J’ai reconnu des situations, des troubles, des
propos auxquels j’ai été et je suis toujours confrontée dans la vie. J’en
étais fébrile, persuadée que c’était bien de moi et de ma vie dont il
s’agissait, même si j’étais convaincue simultanément de ne pas avoir
l’intelligence «supérieure »qui semblait aller de pair avec cette
personnalité, en raison des préjugés sociaux qui m’habitaient alors, de
mon humilité peut-être, et du manque d’estime qui me taraude parfois.
Pour en avoir le cœur net, j’ai rencontré une neuropsychologue de
ma région recommandée par l’AFEP (associationfrançaise pour les
enfants précoces) dès le mois suivant. Une professionnelle qui a pour
habitude de faire passer des tests deQI (quotientintellectuel) aux
adultes comme aux enfants. Je lui confiais mon sentiment assez
paradoxal d’avoir le profil d’un « surdoué », mais pas l’intellect. Elle

7

m’a affirmé de suite que l’un ne pouvait aller sans l’autre. Tant pis,
me suis-je dit, un coup d’épée dans l’eau. Encore une fois, ce que je
prenais pour un semblant de réalité n’était qu’une simple fiction née
de mon imagination fertile. J’ai cependant réalisé ce test, et il s’est
avéré, à ma grande surprise, concluant dans le sens d’un haut
potentiel.

Quelque part, ce livre m’a ouvert les yeux et libéré l’âme.
Un « surdoué » n’est pas forcément un génie au sens où tout le monde
l’entend. Ce terme de nos jours reste extrêmement stéréotypé: tout
connaître, exceller aux examens, découvrir ou inventer des choses
extraordinaires, être un leader dans tous les domaines… Tout cela est
si loin de la réalité! Les «surdoués »possèdent seulement une
structure psychologique particulière, une façon de réfléchir et de
penser complètement différente de ce que notre société considère
comme une norme, un quelque chose de dissemblable leur permettant
l’évolution de leur potentiel à divers degrés et dans divers domaines. Il
y a tant de nuances… autant que d’êtres humains. Des intelligences
supérieures, moyennes, fortes à très fortes jusqu’aux prodiges, aux
génies. Il serait plus exact, pour tout individu, quel qu’il soit, de parler
d’intelligences divergentes que de supériorité ou d’infériorité selon un
comparateur qui ne peut tout bonnement être qu’erroné. Toucher le
plus grand nombre, tout ramener à une moyenne… Ne peut-on aller
au-delà de cette vision apocryphe de nos jours ?

Beaucoup de ces «surdoués »se sentent seulement différents, pas
supérieurs, mais différents, un peu comme les super héros des séries
télévisées qui ne se sentent jamais à leur place, toujours incompris,
étouffés, desservis par leur différence et qui préfèrent la plupart du
temps ne pas exposer celle-ci à la lumière, ne laisser que très rarement
apparaître leur éclair de génie ou leur talent. Ceux qui ne sont pas si
éloignés que cela de la norme, mais qui ne sont pas non plus des
prodiges pour autant. Ceux qui n’ont pas été décelés par leur famille et
l’Éducation nationale et qui se sont élevés seuls tant bien que mal.
Ceux qui vivent en étant ignorés ou ignorant leur condition. Ceux qui
ne se sentent bien dans aucun des deux mondes classifiés par nos
représentations sociologiques étriquées: la norme ou le hors-norme. Je
ne faisais pas partie des intellectuels, des têtes pensantes de ma
génération. Je ne me démarquais pas par une quelconque performance,
par une qualité spécifique. Comment aurais-je pu imaginer que j’étais
plus que ce que je croyais ? Je pensais que mes sentiments et mes

8

pensées étaient partagés par tous et qu’il fallait faire avec. J’étais juste
plus capricieuse, plus pénible, souvent plus critique et insatisfaite.
J’avais simplement plus de mal à faire comme tout le monde, plus de
mal à vivre selon les coutumes en vigueur. Et si j’avais du mal à vivre
ainsi, c’était qu’après tout, certains devaient être plus écorchés que
d’autres par la vie, plus sensibles, plus fragiles, qu’ils avaient
certainement tendance à faire les mauvais choix. Aujourd’hui, je me
rends compte que l’histoire, mon histoire ne s’est pas déroulée tout à
fait comme je le croyais…

9


Mythe du « Surdoué »
Explose mon âme…


Chapitre I
À l’origine…

Les premières bribes de mémoire très claires et conscientes qui me
reviennent remontent à mes cinq ans, lorsque j’importunais ma mère
sans cesse parce que je savais avec certitude que je voulais être
majorette, que je me sentais faite pour cela. Je me revois, tapant sur
les dossiers marron de notre vieille 204 blanche, trépignant
d’impatience à l’arrière du véhicule pour exprimer cette irrépressible
envie, alors que ma sœur pleurait à côté parce qu’elle ne souhaitait
plus pratiquer cette discipline.
En retrouvant dans les albums photographiques de mon grand-père
maternel, des photos de ma sœur en plein spectacle de rue, j’ai pu
constater que ce désir crevait littéralement les yeux. Je ne la quittais
du regard sur aucune photo. Je me tenais au plus près d’elle, et je la
scrutais si intensément. J’aurai tout donné pour être à sa place,
indubitablement. Tout au fond de moi, c’était indéfinissable: une
évidence, une confiance absolue en mes capacités. J’étais attirée et je
savais avec certitude que j’étais faite pour cela, que je saurais le faire
et que je devais le faire.
Ma mère a fini par se renseigner devant mon insistance et ma
persévérance, et l’on a exceptionnellement accepté de me prendre
dans ce club avant l’âge révolu. J’ai appartenu à cette association
durant seize ans, passant par tous les échelons: minirettes, capitaine
des minirettes, majorette, monitrice des majorettes. La plus jeune qu’il
n’y avait jamais eu à ces fonctions jusque-là,au point que j’entraîne
et forme à 14 ans seulement de jeunes femmes de 25 ans. Et je ne
m’étais pas trompée, cela a été une des aventures les plus
passionnantes de ma vie, une activité, une passion sans lesquelles ma
vie aurait été complètement différente. La danse, dès lors, m’a
toujours accompagnée. Elle est devenue pour moi, le meilleur exutoire
au monde, une des meilleures formes d’expression et de
communication qui peut exister.
Une autre réminiscence moins réjouissante au même âge ne m’a
jamais quittée. Celle de mon institutrice de maternelle me harcelant
pour que j’écrive de la main droite, alors que j’avais tout

13

naturellement décidé d’écrire de la gauche. Ma mère pour régler le
problème à tenter de m’exercer à écrire de cette main réfractaire,
inutilement. J’en pleurais. Puis j’ai décidé de lutter à ma façon,
poussée par une force intérieure profonde, une volonté déjà grande
pour mon jeune âge de tenir bon, de savoir que ceci n’était pas moi, et
de ne rien vouloir céder. J’ai discrètement poursuivi mon chemin,
écrivant de la main gauche sur tout ce qui se trouvait à ma portée sur
mon bureau, utilisant la main droite lorsque je passais au tableau à la
vue de tous, ou lorsque je découpais quelque chose avec des ciseaux
(par la force des choses puisque les ciseaux pour gaucher n’étaient pas
alors à la disposition des élèves). Mes premiers pas vers une
adaptation un peu étonnante au monde qui m’environnait.

Et cette habitude m’est restée jusqu’à la fin de ma scolarité,
c’est-àdire jusqu’à la vingtaine. Bien sûr, mes camarades de tout âge et
même certains de mes professeurs s’étonnaient de cette bizarrerie,de
cette altération de ce penchant pourtant bien naturel, me demandant si
j’étais gauchère ou droitière. Je suis devenue ambidextre malgré moi,
pratiquant certaines choses comme le sport de la main gauche ou de la
droite, aléatoirement.Cette même enseignante aurait laissé entendre
avec insistance à ma mère que j’étais un phénomène, un cas particulier
qui posait problème. Au point que celle-ci me fasse passer toute une
batterie de tests médicaux, dont je n’ai aucun souvenir, afin de se
rassurer sur ma santé physique et mentale.

Dès mon plus jeune âge finalement, les autres m’ont poussée à être
ce que je n’étais pas et j’ai peut-être pris pour règle de leur montrer ce
qu’ils voulaient sans jamais renoncer pour autant à rester moi-même,
tout simplement pour avoir la paix. Je pense que le message que m’a
envoyé cette institutrice naguère m’a profondément marquée et pas
uniquement d’un point de vue psychomoteur, mais psychologique
également. Pourquoi les autres cherchaient-ils à m’imposer leur
volonté, alors que je ne faisais rien de répréhensible? J’aidit non. À
cinq ans, j’ai su dire non, non à une domination arbitraire comme si
j’avais compris intuitivement ce que cela impliquait, non à ce qui
n’était pas dans ma nature, et je l’ai toujours fait par la suite. Je ne sais
pas vraiment pourquoi, c’était là en moi. Il y a en nous, ce quelque
chose de plus grand, qui nous dépasse et nous marque de son
empreinte indélébile. J’en suis intimement persuadée. Des héritages,
des liens invisibles, indicibles contenus dans la graine bien avant
l’éclosion. Chaque être est bien davantage que le mélange de deux

14

êtres humains. Tous, nous faisons partie d’une lignée, une lignée
d’hommes et de femmes dont nous sommes pour un temps
l’aboutissement. Nous sommes l’humanité. Elle est vibrante en chacun
de nous comme une trace, un flambeau immortel que l’on se
transmettrait de descendance en descendance.
Un an plus tard, un autre de ces instituteurs si inoubliables de ma
génération gravait son empreinte - et ses bagues - dans les esprits. Une
dame à la pédagogie discutable se plaisait à humilier certains de mes
camarades en leur donnant des fessées culs nus sur l’estrade de notre
salle de classe. Alors que certains élèves riaient et s’amusaient de la
situation peut-être par peur, ignorance ou sadisme, moi, je ne riais pas.
J’avais de la peine pour cet élève, cet autre moi qui subissait cette
humiliation publique. Cette situation injuste et violente me glaçait le
dos. Je savais que c’était mal, je le sentais au fond de moi, mais je ne
pouvais pas le verbaliser ou me l’expliquer.
Je me rappelle en avoir discuté avec ma mère. Je n’ai pas le
souvenir précis de sa réaction ou des propos qu’elle aurait pu me tenir,
mais connaissant ses principes et son caractère, elle avait certainement
repositionné les choses à leur juste place, me confortant dans mon
opinion. Un an plus tard, elle s’opposait fortement à cette dame qui
avait osé marquer le front de mon petit frère de sa bague. De mon
côté, pendant la récréation, je ne pouvais que dire à mon camarade,
outragé gratuitement, que j’étais peinée pour lui et que ce n’était pas
normal ce que la maîtresse avait fait qu’elle n’avait pas le droit de
faire cela, alors qu’il était rouge de honte et pleurait encore.
Quelques années après, toujours au cours de mes années de
primaire, c’est de ma propre violence dont j’ai eu peur, lorsque j’ai
plaqué la fille la plus douce et fragile de ma classe contre un des murs
de l’école. Je ne sais même plus pourquoi, mais ce jour-là, lorsqu’elle
m’a regardée avec crainte, je me suis juré de ne plus jamais faire subir
ce genre d’épreuve à quelqu’un. Je me suis juré que je ne voudrais
plus jamais voir la peur me contempler dans un regard. Je crois bien
que je venais à ce moment-là, de découvrir la bestialité qui dormait en
moi, et je pense que ce souvenir si marquant a été une étape
importante de mon évolution.
À l’âge de neuf ans, j’ai vécu un des évènements les plus notables
de ma vie. Tout aurait pu s’arrêterpour moi, lors d’un malencontreux
accident de vélo dans une rue où je rencontrerai l’amour vingt ans
après, mais cela alors je l’ignorais. Je dévalais une grande descente à

15

toute vitesse et tout ce que je savais en écrasant fermement les leviers
de mes deux freins, c’est que ma mère me réprimanderait
méchamment, si je ne récupérais pas ma casquette qui venait de
s’envoler. J’ai alors réalisé un formidable soleil. Je me suis relevée
difficilement. J’ai regardé derrière moi. Dans une vision trouble, j’ai
aperçu mon père et mon frère qui apparaissaient tout en haut de la
colline sur leurs vélos puis je me suis évanouie, curieusement pas à
terre, mais dans les bras de quelqu’un. Un brave homme, qui avait vu
ma chute de sa fenêtre, était venu à mon secours.
J’ai repris connaissance en entendant la voix de mon père qui
m’appelait, pensant être au fond de mon lit dans ma chambre jusqu’à
ce que j’ouvre les yeux et réalise que j’étais allongée sur un canapé
dans un lieu inconnu. Mon père était agenouillé à côté de moi, mon
frère et ma sœur, non loin, me contemplaient des larmes plein les
yeux. Pourquoi me regardaient-ils comme cela? J’étais dans la
maison de cet homme qui m’avait secouru.
Ce jour-là, j’aurais pu ne jamais me réveiller. J’ai d’ailleurs eu le
sentiment de revenir de très loin, la sensation d’avoir gravi plusieurs
paliers de conscience pour m’extraire d’un sommeil plus que profond.
Après un passage à l’hôpital ponctué de multiples examens, je suis
revenue chez moi pour découvrir en me regardant dans la glace
l’abominable transformation que cette mésaventure avait opérée sur
moi : j’étais devenueElephant man. Bien sûr, je ne savais pas qui était
Elephant mancette époque, mais lorsque j’ai découvert ce à
personnage par la suite, c’est à cela que j’ai bien souvent rattaché ce
souvenir et cette perception. Ma tête était difforme, je voyais mon
reflet et je pleurais. Jeune comme je l’étais, je pensais que je m’étais
défigurée pour toute la vie, que cette transformation serait
irrémédiable. Quelque part, c’était le cas, pas en apparence, mais dans
les fondations de mon être. Je ne le découvrirai que quinze ans
plus tard.
Ma mère a tout fait pour me rassurer, atténuer mes angoisses. Je
n’avais que des points de suture, d’énormes croûtes, des déformations
et des bosses qui partiraient avec le temps. Des débris entrés dans ma
joue ont dû être ponctionnés lors d’une opération plusieurs mois après,
mais je n’ai gardé par bonheur aucune cicatrice horrible de cet
incident de parcours qui aurait pu être le dernier de ma route. Mon
chemin aurait pu s’interrompre ici. Je suis certainement devenue plus
craintive et plus prudente que je ne l’étais à la suite de cette

16

expérience, plus tolérante aussi, plus sensible à l’impuissance, la
différence physique, le handicap.
De manière globale, mon enfance a été très heureuse. Dans ma
famille, j’avais droit au respect, à l’écoute, à la liberté et à l’éveil.
Suffisamment pour qu’arrivée à la majorité, je remercie mes parents
de l’éducation qu’ils avaient su me donner.Suffisamment pour que je
reconnaisse que tout n’était peut-être pas parfait, mais que j’avais eu
une chance incroyable de bénéficier de tout cela. Non seulement parce
que j’avais pris conscience des mal-être et des problèmes dont avaient
hérité les autres tout autour de moi, mais aussi parce que mes parents
avaient su s’élever au-delà de leurs propres conditions et situations,
au-delà du milieu malsain dans lequel chacun d’eux avait baigné étant
enfant.

Monpère est issu d’une famille où le père battait la mère pour des
histoires de jeux et d’argent, où les enfants étaient punis à coup de
ceinture et où les menaces de mort pesaient, au point qu’adolescent, il
avait dû protéger sa propre mère en la faisant fuir par la fenêtre. Pas
vraiment le paradis. En plus de cela, c’était un enfant déraciné. Il est
arrivé à six ans en France et a dû s’adapter à une autre langue, une
autre culture, ce qui aurait pu faire de lui quelqu’un d’introverti, de
décalé, de malhabile.
Au lieu de cela, il a hérité de quelques difficultés grammaticales et
orthographiques et est devenu un autodidacte, animé par quelque
chose au fond de lui d’indéfinissable. Il est devenu un amoureux de la
vie comme il y en a peu. Quelqu’un qui la nourrit de passion, de force,
de sens et d’espoir comme personne. Il sait entrevoir au-delà de toute
apparence, la fibre de vie qui se cache, la fibre fragile de l’espérance
qui grandit. Il voulait tout comprendre de l’univers, de ce monde, de
cette vie qui l’entourait sous quelque forme qu’elle se trouve, et à
60 anspassés, il le désire encore. Il est demeuré l’enfant qu’il était,
émerveillé par ce qu’il nomme des miracles : la destinée d’un grain de
sable, le quotidien d’une araignée dans le désert, les inventions du
passé et celles à venir…
Un homme qui a su me faire comprendre un jour que la matière
vivait mieux que nous pauvres humains, qu’un circuit contenait en lui
seul, la solution à tous nos problèmespuisqu’il était un assemblage
d’éléments identiques et pourtant différents, œuvrant dans un même
but et créant une matière nouvelle, ce qui pouvait aisément pour moi

17

se transposer au système humain. Un homme qui m’a appris que les
maths et toutes les sciences nous enseignent beaucoup sur la vie. Les
étudier, c’était chercher à comprendre la nature du monde,
comprendre que tout était vie. Cela nous aidait à saisir ce que nous
sommes, nous les hommes, et cela nous apprenait à vivre tout comme
un arbre ou un réfrigérateur, à réaliser que nous n’étions rien de plus,
car nous n’avons peut-être pas les mêmes fonctions, les mêmes
programmes, les mêmes chances de survie, mais nos sentiers de vie
restent identiques.
Tout cela bien sûr, je ne l’ai saisi qu’après avoir achevé ma
scolarité, beaucoup trop tard pour que les graines qu’il venait de semer
en moi puissent profiter pleinement de cette compréhension et de cette
conscience. C’est l’homme le plus humain que je connaisse. Aller lui
rendre visite, c’est comme aller s’abreuver à la source de la
connaissance et de l’espérance, c’est retourner à l’essentiel, gagner en
force et en sagesse, parce qu’à ses côtés, on vit des instants intenses et
magiques, des instants où le monde s’ouvre à vous plus clair
qu’auparavant, où une porte de plus est franchie, où l’on se sent
grandir, avancer sur le chemin de la vie comme l’enfant que l’on sera
toujours jusqu’à la fin, toujours en apprentissage, toujours en
évolution. Il a su faire de sa vie partant sur des bases instables et
violentes, un monde de découvertes, de sensations naturelles et saines,
où ses rêves ont peu à peu trouvé leur place, où la nature est toujours
présente, vivifiante, où l’homme, l’autre, a une réelle place, où tout est
toujours surprenant et où le meilleur reste toujours à venir. Il se bat
contre l’injustice à sa manière : discrète, mais pertinente et captivante.
Mon père est comme l’eau: il coule paisiblement, polissant les
pierres qui l’accompagnent, contournant les obstacles qui se
présentent à lui de toutes sortes de manières, toujours victorieuses,
creusant la roche s’il le faut, se changeant en cascade parfois, mais
toujours regagnant son lit, son cours harmonieux et paisible,
s’écoulant continûment dans la même direction malgré les courbes, les
détours, les affluents et les confluents. Il a trouvé sa voie, sa vérité, et
il creuse les méandres de sa vie avec une certaine quiétude qui ne
passe pas inaperçue, une force tranquille qui dérange, impressionne et
séduit tour à tour. Je le soupçonne d’être un «surdoué »ignoré, un

18

1
polymathe tantil est cultivé dans divers domaines et perfectionniste à
la limite de l’acceptable. Il l’est très probablement, beaucoup de ceux
qui le connaissent vous le diraient, bien qu’il se refuse lui-même à
l’admettre. Il défend et aime tous les hommes ainsi que cette Terre
avec une intensité, un respect et un esprit de justice redoutables.
Au Portugal, il buvait des bols de vin chaud au petit déjeuner. Les
conditions de vie étaient précaires. Mes grands-parents lui auront
offert au moins cela: l’emmener dans un pays où ses chances de
grandir et d’améliorer sa condition étaient bien meilleures. Mais, quel
que soit le pays, je crois que mon père s’en serait toujours sorti. Il
n’aurait juste pas été mon père…
Ma mère est toujours restée plus mystérieuse sur son passé, sur sa
famille, une famille, elle aussi, de milieu très modeste. J’ai cru
comprendre que mon grand-père n’était pas quelqu'un de tendre, que
son mariage était un mariage arrangé et qu’il n’y avait eu que peu
d’amour entre lui et ma grand-mère. Quant à sa fratrie, elle est
demeurée assez distante. L’un de mes oncles aurait été un
« surdoué » avéré,mais je l’ai peu connu et je dois le reconnaître, je
l'ai peu apprécié. Elle a toujours été mon pilier dans la vie, celle qui
me faisait aller droit qui remettait les choses à leur place les ordonnait,
celle qui posait les limites nécessaires. Une subtile pédagogue et une
fine psychologue, mon filet de sécurité, celle qui faisait que le
foisonnement, l’affluence, le déluge de mes idées arborescentes
s’accommodaient de la réalité et ne finissaient pas par me dévorer.
Ma mère, c’est le juste milieu, la mesure en toute chose, la pensée
positive coûte que coûte, le tuteur pour me redresser quand tout va
mal. C’était elle qui me canalisait, qui canalisait mes émotions ô
combien démesurées, qui savait m’apaiser. Elle a toujours su être là
dans les moments difficiles et m’indiquer des portes de sortie, ou me
soutenir psychologiquement dans mes choix. J’ai une confiance
aveugle en elle, même si une part de mystère l’auréole et l’auréolera
toujours. Elle est solide, elle est juste, elle est simple. Elle est secrète
et silencieuse, c’est son droit. Elle a toujours préservé mon
indépendance et ma liberté. Son statut de mère ne l’a jamais poussé à
croire que j’étais elle, que je lui appartenais ou qu’elle avait des droits



1
Lapolymathie est la connaissance approfondie d’un grand nombre de sujets
différents, en particulier dans le domaine des arts et des sciences.

19

sur moi. Elle a acquis des connaissances suffisantes et possède une
part instinctive en elle qui lui confère une intelligence relationnelle et
un don créatif admirables. Elle est ce qui m’a permis de ne pas me
perdre complètement dans les méandres de mon esprit, un fil d’Ariane
qui me reconduisait toujours à des racines fermes. Je sais qu’elle est à
l’origine de cette cohérence qui maintient mon esprit dans quelque
chose de stable quand je sens que tout pourrait éclater, que je pourrais
perdre les pédales. Elle est l’ancre grâce à laquelle, je ne me suis
jamais perdue complètement…

Pour tout cela, pour avoir fourni ces efforts incommensurables afin
de dépasser leur enfance imprégnée de repères empoisonnés et de
parents durs aux relations altérées, pour avoir concrétisé ce qui
résidait au fond d’eux de divergent, mes parents sont dignes de
recevoir des tonnes de remerciements. Pour tous ces espoirs et ce
courage qu’ils ont eus de franchir des limites établies, de voir plus loin
que leur propre petit univers jusqu’à comprendre la vie et le monde
autour d’eux de manière profonde, clairvoyante et personnelle, afin de
donner le meilleur d’eux-mêmes à leurs propres enfants, ils méritent
toute ma reconnaissance et mon respect.

C’est ainsi que j’ai grandi, en courant librement dans les bois
entourant notre maison, sautant dans des tas de feuilles mortes, me
baignant dans de simples trous bâchés emplis d'eau, entourée d’une
grande sœur sensible et réservée et d’un petit frère casse-pied avec qui
je faisais les quatre cents coups, m’inventant des tonnes d’histoires.
J’adorais ces moments où nous nous bagarrions gentiment sur le
canapé le soir en rentrant de l’école comme de petits lionceaux. On
riait tellement. Je crois qu’on se déchargeait ainsi des tensions
accumulées dans la journée. Ensemble, on concevait des tas de jeux en
pleine nature : des circuits de voiture sur le tuf, du modelage pâtissier
et boulanger en terre glaise, des sculptures animalières dans la neige,
grimper jusqu’à la cime des arbres, sauter sur des buses en
ciment… Ons’enfonçait dans les bois qui ceignaient notre maison
sans trop savoir où on allait, défiant l’inconnu. On concevait des
scénarios de films où l’on était des militaires fumant de petits bouts de
bois à la place de cigarette. Tant de jeux… Ma vie était pleine
d’activités enrichissantes: l’école,le solfège, la bibliothèque, la
piscine, les majorettes, le cinéma et les films de mon père, cinéphile à
ses heures perdues (lesDisney, les Louis de Funès, Don Camillo,la
grande vadrouilleet compagnie, les westerns, lesRambo,Prédatoret

20

autresRobocoppique-niques et promenades en forêt,…) de nombreux
des baignades en étang, quelques vacances inoubliables en bord de
mer, pas tous les ans, mais quelle importance. Nous ne roulions pas
sur l’or, mais nous ne manquions de rien. Mon père prenait de vieilles
voitures à pédales ou de vieux vélos dans les décharges et les retapait
pour nous. Il nous construisait des jouets en bois: arcs, trapèzes,
balançoires, épées, nunchaku… Même aujourd’hui, pourvu d’argent,
il préfère restaurer un vieux vélo pour l’offrir à son petit fils plutôt que
lui en apporter un rutilant du magasin du coin. Pour lui, la matière ne
meurt jamais et il se sent un devoir de lui donner une seconde vie dès
que possible.

Nousn’étions pas des enfants parfaits, nous avons bien eu quelques
fessées, mon frère surtout plus enclin à faire crier ses sœurs et ne
mesurant pas sa force lors de nos querelles d’enfants. Je me souviens
de ma mère me tirant les nattes pour lui avoir mal parlé une fois, et de
mon père m'administrant une gifle pour n’avoir pas pris ses intérêts et
ses sentiments en considération, mais c’était extrêmement rare.

Les souvenirs que mes parents ont de moi dans ma petite
enfance ? Uneenfant facile à élever, toujours le sourire aux lèvres et
un livre à la main. Par la suite, tout le monde disait en dehors de chez
moi que j’étais quelqu’un de réservé, de discipliné, alors qu’à la
maison c’était tout l’opposé, j’étais une vraie «bombe »comme
l’expliquait ma mère en souriant à tous ceux qui exprimaient le
contraire. Je parlais fort, je sautais et courais partout, débordante
d’énergie, bien que réfléchie. La traduction comportementale sans
doute de mon apprentissage relationnel particulier. Un double visage,
une double personnalité nuancée, une sorte de masque, de protection,
une forme d’adaptation un peu curieuse au monde extérieur, je ne sais
pas. Ailleurs, je ne me sentais pas forcément bien et en sécurité pour
me livrer. Je me retenais tellement d’exister que le trop-plein devait
bien finir par s’exprimer quelque part, sans quoi je serais morte
d’asphyxie. Je percevais peut-être déjà que ce que j’avais à proposer
de moi serait rejeté, refusé, non accepté par la société comme le
confirmeraient plus tard mes expériences de vie. Alors, je présentais
une image acceptable, propre à ne pas perturber. Jusqu’à ce que les
différences deviennent trop saillantes et qu’elles deviennent par la
force des choses, des choix franchement assumés.

21