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Le Serment

De
251 pages
Le 17 avril 1975, c'est la victoire des Khmers Rouges. La population est déportée vers la zone "occupée". Le pouvoir révolutionnaire transformera le Cambodge, terre de beauté, pays du sourire, en terre de tragédie. En quelques mois une famille unie se trouve dispersée. Il ne reste que les femmes - la mère et cinq filles - et un fils adolescent. Ces femmes sont au seuil de la mort. Elles rassemblent le peu de force qui leur reste pour s'évader et sauver leur vie. Maly Chhuor s'engage à décrire le calvaire de tous ceux qui sont déportés. C'est le serment.
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Le serment

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattanl@wanadoo.fr (Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9558-7 EAN : 9782747595582

Maly Chhuor

Le serment

Préface de Simone Veil

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hongrie E.pace L'Harmattan Kinsha.a

75005 Paris

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac. Sciences. BP243, Université

Soc, Pol. et Adm. KIN XI - RDC

L'Harmallan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan

Burkina

Fa.o

1200 logements 12B2260

viIla 96 12

Ouagadougou F ASa

1053 Budapest

de Kin.hasa

BURKINA

Préface Par Madame Simone Veil
En avril 1975, la vie de Maly Chhuor bascula. Comme celle de tous les Cambodgiens. Insouciante comme on l'est à vingt ans, elle n'imaginait pas qu'il suffirait de quelques semaines pour que tout s'effondre autour d'elle. Passé sous la domination des Khmers rouges, son pays devient le théâtre d'une véritable hécatombe. En moins de quatre ans, le quart de la population est décimé. Comme la plupart des habitants de Phnom-Penh, la capitale, Maly Chhuor et sa famille doivent fuir. C'est le début d'une effroyable errance à laquelle peu survivront. La jeune femme, par chance, parvient à se réfugier au Vietnam en novembre 1975. Son témoignage, chronique au jour le jour d'une descente aux enfers, est un document précieux. Avec sobriété, Maly Chhuor rend compte d'un monde qui semble soudain devenu fou. Comme dans tout génocide, les bourreaux ne se contentent pas d'assassiner en masse. Ils veulent aussi que toute trace de leur crime disparaisse. Pour que personne ne sache. Ils promettent leurs victimes, non seulement à la mort, mais aussi à l'oubli. Pour les rescapés, témoigner est plus qu'un besoin

essentiel: un devoir. Sur la nécessité morale - je dirais même vitale - de témoigner, Maly Chhuor trouve les mots justes, les
mots que tous ceux qui ont survécu à une tragédie de cette ampleur pourraient reprendre à leur compte. Installée en France depuis 1978, Maly Chhuor a construit une nouvelle vie, avec les membres de sa famille qui ont pu aussi échapper à la folie meurtrière de Pol Pot et de ses partisans. Elle manie le français avec une justesse que l'on rencontre parfois chez ceux dont ce n'est pas la langue maternelle. Quand elle dit l'angoisse, la faim, le désespoir, l'épuisement; quand elle relate les séances d'endoctrinement et les travaux forcés; quand elle décrit la misère des corps et la détresse des âmes; quand elle dépeint la perversion des cœurs 7

et le raffinement des crimes; quand elle crie son amour pour ses sœurs et pour sa mère, seuls repères dans un monde qui n'en a plus guère, ses mots résonnent avec force. « Cette existence entre la vie et la mort est un enfer ». Avec sa sensibilité et sa sobriété, Maly Chhuor nous raconte l'incroyable. Mais son message n'est pas celui du désespoir. «Puisse ce livre, Le Serment, unir les hommes de la planète dans un but commun: dire non à la violence, au crime contre l'humanité, à l'intolérance. Grâce à nos épreuves, nous souhaitons passer le message d'amour, d'espoir, de fraternité, de tolérance et de paix. » Je ne puis que m'associer à cet espoir, même si la vie nous a appris, hélas, que la connaissance de l'histoire et de ses moments les plus sombres ne suffit pas à immuniser contre de nouveaux crimes.

En hommage et à la mémoire des victimes de notre famille: Notre père, cinquante-huit Notrefrère, Notre frère, deux ans. Notre frère, ans. Notre frère, Notre sœur, Chhuor Chhéang, porté disparu à l'âge de ans. You Eng, décédé à l'âge de trente-six ans. Véng Kuong, porté disparu à l'âge de trenteBun Thân, porté disparu à l'âge de vingt-huit Sei/a, décédé à l'âge de dix-huit ans. Mony, décédée à l'âge de seize ans. morts dans la même épreuve.

Et à tous nos compatriotes Remerciements battue pour nous.

à notre mère, Kim Huor, rescapée, qui s'est

Mieu Sim, Maly, Rundy, Chak Riya, Sethy et Sokunthea *, rescapés des événements du génocide.
*Sokunthea est décédée en France en 2003.

A ma fille, Sophie.

Avant-propos
Par le père Maurice Becqué C.ss.R. Rédemptoriste (Docteur en théologie de l'U.C.L)

Ce sont des amis communs qui me firent connaître la famille Chhuor, décimée par les Khmers rouges. L'aînée des trois sœurs survivantes a pris la plume pour témoigner, pour clamer à la face du monde ce génocide. Elle fit le serment de raconter cet affreux massacre dont furent victimes tant de ses compatriotes. Plus d'un million de morts, de disparus. Pourquoi ce crime contre I'humanité? Pol Pot et ses tortionnaires entreprirent d'exterminer ceux qui avaient l'audace de ne pas penser comme eux. Puis il y avait des gens ignares qui, souffrant d'un complexe d'infériorité, détestaient qu'on leur soit supérieur. Maly, l'aînée des sœurs le constatera, elle qui possède une forte personnalité. Elle décrit le calvaire de tous ceux qui sont déportés. Faute de pouvoir tout coucher par écrit au moment où se déroulent ces événements, elle les grave dans sa mémoire, quitte à jurer de les narrer un jour dans un livre. C'était un serment, il devint le titre de ce récit douloureux. Des larmes m'en jaillirent des yeux. Les Chhuor en verseront un « océan ». Disparition du père qui était la probité même. Mort de Seila, frère aussi généreux que courageux. Puis la gentille sœur Mony à seize ans. .. L'histoire de cette odyssée vous empoignera. Certains peutêtre n'aimeront guère que de tel faits soient rapportés. Ne faut-il pas se montrer «historiquement correct» comme l'assure avec ironie J. Sévillia? Il arrive souvent à la vérité de déplaire. Mais peu importe dès lors qu'elle peut susciter une juste et salutaire indignation. Qui ne sait que souvent l'homme est un loup pour l'homme? Homo homini lupus. Encore que, selon Bossuet, Dieu versa d'abord la bonté dans le cœur des êtres humains. A vrai dire certains le sont-ils 11

encore? Au moment où les sbires nazis s'emparent de la jeune Anne Franck dans une mansarde d'Amsterdam, celle-ci fera cette admirable profession de foi: « Je crois que malgré tout les hommes sont bons. » Le Christ déclare que si I'homme est bon, il tire « le bien du trésor de son cœur ». Mais il ne compare plus celui-ci à un trésor lorsque I'homme qui est mauvais en tire le mal (Luc VII, 45). Puisse le livre de Maly Chhuor, chargé de tant d'émotions, nous rendre meilleurs. Avec vous qui lirez, je le souhaite.

Introduction

La naissance du livre
Pascal disait: Il ne faut pas dire mon livre, mais notre livre. Notre livre voit enfin le jour. C'est celui de l'humanité, il est né de la souffrance de ma famille, de celle de mon peuple. La terre continue de tourner. Mais le passé n'est pas effacé par le temps. La déchirure demeure dans le cœur des Khmers malgré le passage des ans. Jadis, ma mission consistait à rédiger des messages concernant la sécurité du pays pour tous les ministères. Mes activités ont cessé au moment de la prise du pouvoir par les Khmers rouges. Mais j'ai continué ce rôle de rédactrice en gravant dans ma mémoire tous les événements tragiques de mon pays, quitte à jurer de les narrer dans un livre. C'était le serment. D'où le titre de ce livre. Je connais l'histoire politique de mon pays, la cause de la guerre. Mais je laisse la plume aux politiciens et aux historiens pour les décrire. Mon devoir est de relater les scènes tragiques dans lesquelles je suis à la fois actrice et observatrice.
C'est pourtant une obligation morale de ne pas oublier les conditions dans lesquelles le peuple cambodgien s'est trouvé livré à la terreur des Khmers rouges, ne serait-ce qu'en mémoire des victimes (Simone Veil).

Elle fit le serment de raconter cet affreux massacre dont furent victimes tant de ses compatriotes. Plus d'un million de morts, de disparus (Père Maurice Becqué). Il faut crier, donner l'alarme pour que cette atrocité, ce crime contre I'humanité ne soit pas répété ailleurs dans le monde. Depuis trente ans, ma mère, mes sœurs, mon frère et moimême étions tourmentés de n'avoir pu remplir notre promesse. 13

Maintenant, accompli.

nous sommes libérés, car notre serment est

Je suis toute seule avec ma plume. Mais ce livre n'est pas le mien. Il est notre livre. Ma mère et ma sœur, Mieu Sim, m'ont soutenue. Mon frère Sethy, mes sœurs Rundy et Chak Riya se sont mobilisés en se battant avec énergie pour m'aider à réaliser notre vœu: accomplir le serment. Mon beau-frère, Daniel Amice, s'est joint à nous pour ce devoir de mémoire. Ma fille, Sophie, souhaitait lire le manuscrit afin de bien connaître l'histoire. J'en étais contente, mais elle ne pourra lire que l'œuvre achevée. Mon objectif: apprendre à ma fille la patience et le respect de la volonté d'autrui. Le manuscrit est en outre un jardin secret qui n'est pas prêt à ouvrir sa porte. C'est le père supérieur Jacques de Leffe, mon guide spirituel, qui déclencha la rédaction du livre par sa question: comment votre famille a-t-elle pu quitter le Cambodge? Mais hélas, il n'est plus là pour voir la naissance de cet ouvrage. Cependant, j'ai reçu une lettre d'encouragement de Monsieur Valéry Giscard d'Estaing, ancien président de la République, cousin du père supérieur Jacques de Leffe. Madame Simone Veil, ancien ministre d'Etat, ancienne présidente du Parlement européen, membre du Conseil Constitutionnel, présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, me tint par la main pendant plusieurs années en répondant à toutes mes difficultés pour élaborer le livre. J'éprouve un profond respect et une admiration pour cette grande dame qui m'a accordé son temps précieux pour me soutenir. Ensuite, le père Maurice Becqué, rédemptoriste, écrivain, docteur en théologie, a consacré son temps à relire l'ouvrage. C'est grâce à son aide importante et efficace que le livre voit le j our. Ce prêtre est également mon guide spirituel bien que nous soyons bouddhistes. Ce sont Madame et Monsieur Lionel de Saint Quentin, mes amis, fondateurs de l'association Jonathan Pierres vivantes, qui me firent rencontrer le père Maurice Becqué. J'ai connu ceux-ci grâce à Monsieur Jean-Claude Didelot, président de l'Institut du 14

Fleuve. Notre ami, Jean Luciat-Labry, a contribué à la seconde relecture. De nombreux amis m'encouragèrent à prendre la plume. Grâce à la chaîne d'amitié, de solidarité, le livre est enfin né. Je tiens à remercier et à présenter ma profonde gratitude et mon respect à tous. L 'histoire de mon pays Les Khmers sont des descendants d'un peuple d'un ancien empire puissant. Dans de nombreux ouvrages, les auteurs relatent l'existence jadis du groupe sanguin« E », lié à l'époque des glorieux angkoriens. Ce groupe sanguin est unique au monde. Mais ils sont aussi pacifiques, respectant les principes de Bouddha sur la loi de non-violence et de tolérance. Pendant presque vingt ans, jusqu'en 1968, le Cambodge demeure une terre de paix et de beauté. Il est surnommé le pays du sourire par les Occidentaux. En ces temps de paix, la vie au Cambodge est presque un rêve. Les portes sont toujours ouvertes. On n'a pas peur d'un vol, ni d'une agression. Il n'existe pas d'assistance de l'Etat. Mais la vie en communauté et le système d'entraide sont appréciables. Cette solidarité tisse un lien solide entre les gens. Les fêtes religieuses assurent la construction des temples, des écoles ou des hôpitaux. La participation financière se mesure aux moyens. En général, les riches donnent des sommes importantes. Les autres participent financièrement selon leurs possibilités. L'argent récolté devient un bien collectif au service de la région ou d'une région voisine. Des dons sont effectués aussi à l'occasion d'un mariage. La famine, la solitude n'existaient pas dans ce pays pacifique. A l'image des adultes, les enfants forment des microsociétés, un monde à eux. Dès l'école primaire, à tour de rôle, les élèves assurent l'entretien de la classe. Les plus doués aident 15

les plus faibles pour leurs devoirs. On ne voit pas de violence dans les écoles. Rien n'est parfait dans ce monde. Mais au Cambodge, on vit dans un climat plus humain. Phnom-Penh, la capitale du Cambodge, est une petite ville. Mais son charme est irrésistible. Les petits immeubles et les maisons de couleur claire sont accordés à la clarté du climat tropical. La verdure est omniprésente dans ce pays qui jouit de la générosité du soleil. En période de floraison, chaque avenue est garnie de fleurs de la même espèce et de la même couleur. Ici, on voit, en rangs majestueux, des arbres portant des grappes de graminées roses. A gauche, c'est la couleur jaune qui règne sur le boulevard. A droite, un violet austère se manifeste. Devant ce paysage féerique, on a l'impression de vivre dans un monde merveilleux. Les femmes, discrètement maquillées, portent des vêtements de couleur claire, en harmonie avec cette nature luxuriante. La tenue vestimentaire épouse la forme du corps. Les cheveux d'ébène se marient avec la teinte brune de la peau. Ces femmes sont discrètes; ce qui est conforme à la tradition millénaire de l'Angkor, la gloire de l'ancien empire khmer. Pierre Loti disait: « J'avais déjà rencontré dans ma vie bien des femmes-poupées, bien desfemmes-bibelots, mais pas encore des Cambodgiennes chez elles. »(Un Pèlerin d'Angkor) Rien n'est éternel dans la vie. Un jour, le Cambodge changera de visage car le Bien et le Mal se combattent toujours pour s'emparer du destin d'un pays ou de celui de l'homme.

Chapitre 1
Changement de régime 18 mars 1970
Le 18 mars 1970, la ville paraît calme. La circulation est moins dense. Les gens semblent soulagés de pouvoir circuler en liberté sans être gênés. En même temps, ils réfléchissent et cherchent la cause de ce calme. Ce silence devient même source d'inquiétude. Mais personne ne comprend pourquoi un tel changement. Dans l'après-midi, la radio nationale annonce une nouvelle surprenante: la chute de la monarchie. C'est le bouleversement, car depuis des siècles, dès le début de son histoire, le Cambodge était sous régime monarchique. A présent, c'est la fin du règne. Il n'y a plus de roi. Or les rois étaient sacrés et considérés comme des demi-dieux. Maintenant c'est le régime républicain. Certaines femmes versent des larmes, par nostalgie de la monarchie. Mais les avis sont partagés. Certains intellectuels ne sont pas pour les monarques. Au moment de sa destitution, le prince Norodom Sihanouk, le chef d'Etat, n'est pas au Cambodge. Accompagné de son épouse, la princesse Monique, et de son Premier ministre, Penh Nouth, il a quitté son pays pour la France, deux mois et demi plus tôt. Ensuite, il part pour Moscou. Apprenant la nouvelle sur la situation du pays, il continue son voyage vers la Chine et sera bien accueilli par Mao et Zhou Enlai. Le 19 mars, sur les ondes de Pékin, il lance au peuple cambodgien un appel au soulèvement général. Une nouvelle page d'histoire est ouverte. Le Cambodge devient républicain. Et c'est le maréchal Lon Nol qui est chef d'Etat, président de la république khmère. Ceux qui adhèrent au nouveau gouvernement sont nommés les Khmers bleus. Le pays

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se prépare à la guerre. Les chansons romantiques sont remplacées par des chants patriotiques. Le 20 mars 1970, les Etats-Unis reconnaissent le gouvernement de Phnom-Penh. Au temps de la monarchie, il y eut rupture diplomatique avec les Etats-Unis, au cours des dernières années. Maintenant les deux pays deviennent amis. Les titres royaux sont supprimés. Il n'y a plus d'altesse, de prince ou de princesse. Tout le monde devient Monsieur, Madame. Le sang ne coule pas, à la différence de la révolution dans certains pays. Le général Lon Nol crée un gouvernement de sauvetage, car le pays est en danger. A partir de ce jour, la guerre des plumes se déclare. Sous la monarchie, les rois étaient sacrés et intouchables. Ils étaient vénérés par le peuple. Pour lui, les rois sont des êtres exceptionnels, descendus du ciel pour gouverner. La fin de la monarchie apporte la liberté d'expression. Le roi n'est plus sacré. Les journalistes, les écrivains se mobilisent. Ils versent de l'encre pour attaquer la monarchie. Les médias atteignent un apogée. Il faut se précipiter tôt pour avoir des journaux. Vers midi, il n'y a plus rien. Le peuple se détourne de la monarchie. Les gens sont ravis du changement de régime. Ils adhèrent à la patrie républicaine, un gouvernement de droite. Le roi Sihanouk était surnommé «Samdech Euv», c'est-àdire «Monseigneur Papa ». Dans le cœur de la plupart des paysans et de bien des gens, il restera toujours le père de la nation. Le roi était sacré. Les paysans se révoltent dans certaines régions pour réclamer le roi père. Le prince Norodom Sihanouk appelle les Khmers à former un Front Uni National du Kampuchea: le FUNK. Il est soutenu sans réserve par des chefs communistes, les Khmers rouges: Khieu Samphân, Hu Nim, Hou Yuon, Thiounn Mumm, Saloth Sâr (Pol Pot), Son Sen, Ieng Sary... Le FUNK et les Khmers rouges (K.R.), soutenus par le Nord Vietnam, s'associent pour former une force d'opposition contre le gouvernement de Phnom-Penh. C'est la guerre. Il y a entraînement militaire dans les lycées, dans les universités et dans chaque ministère. Le président Lon Nol déclare le pays en guerre. Les militaires et les fonctionnaires sont mobilisés pour la défense du 18

pays. Une terre de paix se transforme en terre de feu. PhnomPenh perd sa renommée de ville de beauté. Devant chaque bâtiment de l'Etat, il y a des sacs de sables, des fils barbelés pour défendre le pays contre l'agression des ennemis. La mobilisation générale est décrétée, pour la sécurité du pays. Pour créer un lien entre les gens, on forme des îlots de dix maisons. Les dix maisons se regroupent ensuite en cinquante maisons. Les chefs des îlots de dix maisons ont des relations étroites avec leurs membres. Ce système est nommé tissage de liens de mailles pour empêcher l'infiltration des ennemis. TIy a le recrutement des militaires. Jeunes gens et jeunes femmes se précipitent pour s'inscrire et s'enrôler dans l'armée. Les effectifs de militaires se multiplient à une vitesse incroyable. Un mois après la chute de la monarchie, les troupes américaines pénètrent au Cambodge et bombardent les zones du FUNK. Les bombardements américains visent à détruire les sanctuaires nord-vietnamiens. Ces attaques aériennes américaines sur la zone ITontalière cambodgienne se produisaient même avant la chute de la monarchie. Mais c'est le peuple khmer qui subit les conséquences. Devenant chef d'Etat, Lon Nol promet au peuple de chasser les Nord-Vietnamiens du pays. TIévoque le passé glorieux de la race khmère, de « l'Empire Mon Khmer ». * L'histoire de la guerre est à l'ordre du jour dans chaque quartier de Phomfamille. La famille Chhuor se trouve au 3ème Penh. Monsieur et Madame Chhuor sont âgés de 50 et 53 ans. TIsont mis au monde onze enfants: cinq fils et six filles. Mieu Sim est la fille aînée, âgée de trente-quatre ans, mariée. Elle a cinq enfants. Quatre filles et un fils. You Eng, le fils aîné, âgé de trente ans, est fonctionnaire municipal. TIvient de se marier avec une institutrice, Malay, âgée de vingt-trois ans. Ce mariage du premier fils fut un événement important dans la famille Chhuor. TI se célébra heureusement quelques mois avant la déclaration de la guerre. Celle-ci n'empêche pas les gens de se marier. Mais la cérémonie est raccourcie, et il faut se presser 19

pour que tout se passe dans la journée. Véng Kuong, le deuxième fils, âgé de vingt-sept ans, est célibataire. Doué en mathématiques, il devient ingénieur en électronique. Bun Thân, le troisième fils, vingt-trois ans, est secrétaire général. Les deux autres fils, Seila et Sethy, sont âgés alors de treize et neuf ans. Maly a un peu plus de vingt ans. Ayant aimé les sciences comme une seconde religion, elle est récompensée et nommée professeur de sciences. Rundy et Chak Riya, lycéennes, n'ont pas encore vingt ans. La douce et dévouée Mony a onze ans. Sokunthea, sept ans, est la cadette de la famille. Défavorisée par la nature, elle est porteuse du gène trisomique 21. Les Chhuor ont un objectif commun: se battre dans la vie. Le sens de l'honneur est une valeur importante pour la famille. Ils sont solidaires et s'aiment profondément. Monsieur et Madame Chhuor lèguent aux enfants un héritage spirituel: la persévérance sur le droit chemin. Ils inculquent aux enfants des sentiments d'amour, de respect envers soi et les autres. Ils forment les enfants au sens du partage et à la fraternité. Monsieur Chhuor est un honnête homme, pacifique, fraternel, dévoué. La tolérance est sa qualité première. Les enfants se plaignent d'avoir un père trop bon. Ils sont incapables de suivre tous les chemins tracés par leur père. Madame Chhuor est une femme courageuse et tenace. Tous les jours, les Chhuor dissertent sur la vie, le pays, l'avenir et la littérature. Ils vivent dans une ambiance détendue d'humour et de taquinerie entre frères et sœurs. Douée en la matière, la famille plonge souvent dans des éclats de rire. Leur goût commun est la lecture. A l'époque où les filles Chhuor étaient enfants, les frères aînés leur racontaient des contes de fées occidentaux: la Belle au bois dormant, Blanche neige, Cendrillon... Elles avaient peur des sorcières, car leurs frères étaient de bons narrateurs, doués pour rendre vivants les récits. En grandissant, elles restent souvent éveillées jusqu'à deux heures du matin, pour finir la lecture de romans. Après avoir voyagé à l'intérieur du pays, les jeunes Chhuor voyagent dans le monde par la littérature. Molière, Flaubert, Corneille, Balzac, Georges Sand... ne sont pas des inconnus pour eux. Et ils adorent aussi les romans traduits du chinois sur les arts martiaux. 20

En ces temps de guerre, les séances de lecture des journaux deviennent primordiales dans la famille Chhuor. Tous les soirs, au retour du travail, des études, ils se mettent à tour de rôle à suivre les événements du pays dans les magazines, les journaux. Les frères sont plus cultivés que leurs sœurs dans 1'histoire de la guerre. Par peur des atrocités de celle-ci, les jeunes filles Chhuor refusent de s'intéresser aux livres relatant ce sujet. Elles ont tort de ne vouloir rien savoir, car le conflit a commencé. Pour ne pas traumatiser leurs sœurs, les frères évitent d'en parler. Ils les protègent contre toute forme d'agression. Les jeunes Chhuor pourront-ils passer leur vie à protéger leurs sœurs? L'avenir le dira. * Le 5 mai 1970, le prince Norodom Sihanouk organise un congrès du FUNK à Pékin pour créer le Gouvernement Royal d'Union Nationale du Cambodge: le GRUNK. Ce gouvernement comprend des K.R. et des Khmers nationalistes. La guerre s'aggrave. La vie devient de plus en plus dure. La hausse des prix des marchandises est terrifiante. Il y a la spéculation et la naissance de petits groupes de nouveaux riches. L'insécurité règne partout, avec la menace de pose de bombes. Le Cambodge perd l'image d'une terre pacifique, il devient une terre de terreur. Phnom-Penh est envahi par des vagues de réfugiés venant des provinces. Le gouvernement construit des camps de fortune pour abriter les gens n'ayant pas de ressources. Ceux qui en ont le moyen achètent ou louent des logements pour éviter d'être pris dans le territoire adverse. Le Cambodge est divisé en deux: la partie gouvernementale et la zone dite « libérée », sous contrôle des K.R. Les Américains continuent à envoyer armes, hélicoptères, avions à l'armée de Phnom-Penh et poursuivent le bombardement du territoire khmer dans les zones des K.R. Chaque jour, il y a des morts dans les deux régions. Les K.R. lancent des roquettes vers le secteur gouvernemental. Ce sont des innocents qui payent la lutte entre les deux clans. La guerre est éprouvante. La population en souhaite la fin. Elle veut un changement. Quel qu'il soit. Même si c'est le communisme. 21

Les gens de la ville ne connaissent pas les communistes, les K.R. Mais ceux qui se sont échappés de la zone libérée ont raconté des choses effrayantes. Ils relatent les arrestations par les K.R., pendant la nuit, pour rééducation et rapportent la précarité de la vie. Dans les zones dites libérées, on mange du riz mélangé avec des plantes. Mais les gens appartenant à la zone gouver-nementale ne veulent rien entendre. Ils souhaitent la fin de la guerre. Qui gagnera? Peu importe! Comme les autres citadins, les Chhuor vivent sans savoir ce qui se passera demain. En ces temps de guerre, il y a du changement dans cette famille. Beaucoup de fonctionnaires deviennent militaires. Kuong présente sa candidature au ministère de la Défense. Il devient commandant et occupe le poste de directeur du matériel. Eng devient chef de quartier à la municipalité. Et aussi père de famille. Sa fille Rattana est née. Maly quitte l'enseignement. Elle est au service du ministère de la Mobilisation générale. Le président Lon Nol crée le Comité de sauvetage pour le pays en danger. Le sous-comité des fonctionnaires (SCOF) est sous l'ordre du Comité de sauvetage. Ce SCOF dépend du ministre de la Mobilisation générale. Sous son ordre, Maly écrivait tous les jours des messages à tous les autres ministères pour la sécurité du pays. Elle n'avait jamais été formée pour la rédaction. Mais sa formation se fait sur le terrain. Elle avait choisi les sciences. Mais le destin lui donne la plume au service de la nation. Rundy devient étudiante en sciences. Chak Riya commence des études en pharmacie. Seila, Mony et Sethy rentrent au lycée. Monsieur Chhuor est très occupé par des commandes de matériel toujours croissantes. Eng est surchargé de responsabilités. Kuong, chef de la direction du matériel, est submergé de travail. Thân trouve son âme sœur. Il épouse Chandet, la sœur de son ami. * Le pays est en guerre, et la vie est si précaire. Elle est comparable à une goutte d'eau sur la feuille du lotus. Cette goutte d'eau peut glisser et tomber à n'importe quel moment. 22

Dans les zones «libérées », la population panique sous les bombardements. Certains réussissent à s'enfuir de cet enfer. Ils continuent à raconter leur malheur. Dans la zone « libérée », le règlement est terrifiant. On peut être convoqué pendant la nuit pour un destin inconnu. On mélange le riz avec des plantes. Les citadins écoutent ces récits sans trop y croire. Un tel événement ne peut arriver à la capitale. La guerre est dure. Elle est source d'inflation. L'insécurité règne partout. La privation entraîne des vols, des attaques à main armée. Tous les soirs, on écoute la radio américaine qui donne des renseignements précis sur les résultats des combats. La radio de Pékin n'arrête pas d'attaquer le gouvernement Lon Nol. Parfois on entend le Prince Sihanouk. Après deux ans de guerre, la population est très éprouvée. Les gens ne veulent plus en entendre parler. Le ministère de l'Information change de stratégie. Il remplace les chansons patriotiques par des chansons romantiques, car les gens ne veulent plus entendre la musique de guerre. Ils n'ont plus peur ni des roquettes ni des bombes. Les bals pour célébrer le nouvel an se déroulent dans les universités et ailleurs. Malgré l'insécurité, les salles de cinéma sont remplies, car les jeunes gens étouffent. Ils ont besoin de respirer. Il y a souvent des alertes à la bombe. Précipitation pour sortir de la salle. Mais l'instant d'après, la salle est de nouveau comble. Dans la capitale, les écoles sont surpeuplées pas l'afflux d'élèves des provinces. Malgré la guerre, les études se déroulent normalement. En mars-avril 1973, le prince Norodom Sihanouk se rend dans les zones « libérées» pour rencontrer les chefs de la résistance, les K.R. : Khieu Samphân, Hu Nim, Hou Yuon, Thiounne Mumm, Salot Sar (Pol Pot), Son Sen, Ieng Sary... La vie continue sous la menace des roquettes. Il yale couvre-feu pendant la nuit. Au début les gens respectaient les consignes. Ensuite, il y a eu un relâchement. Durant la monarchie, personne n'osait réagir contre le roi. A présent, la liberté d'expression est instaurée. Certains journaux commencent à critiquer la république. Il y a des mouvements de grève contre le gouvernement, contre la présence de l'armée 23

américaine sur le territoire khmer, des grèves dans les universités fomentées par les étudiants communistes, afin de chasser les troupes américaines. La mobilisation générale est en marche. Elle s'appuie sur le système des îlots. Des personnes sont réquisitionnées comme veilleurs de nuit. Les roquettes tombent sur cette terre pacifique. Chaque jour, il y a des morts frappés par des armes. Quasi tous les jours des bombes endommagent la capitale. Le peuple souhaite la fin de la guerre à n'importe quelle condition. Qui gagne? Cela l'indiffère. Même si c'est le communisme. En effet, selon certains, ce régime serait basé sur l'égalité. Dans un lycée, au cours des récréations, des professeurs ne se disputent qu'au sujet de la guerre: - J'en ai marre de la guerre! TIfaut que ça s'arrête. - Même si le communisme gagne, cela m'est égal. - Pourquoi souhaitez-vous qu'il gagne? Le connaissezvous? demande sèchement une femme, professeur. Cette femme est une partisane secrète d'une cellule révolutionnaire rouge. Elle est donc au courant des projets de son parti. Elle sait qu'en son temps viendra l'annonce d'une surprise. Il lui est donc inutile de souhaiter la victoire du commUnIsme. La femme de Say, le frère de Madame Chhuor, travaille à la banque. Elle raconte à la famille Chhuor : - A ma banque, on est en train de préparer des dossiers pour les K.R. - Cela veut-il dire que les communistes vont gagner? demande Maly. - Probablement! Le communisme sera sans doute vainqueur. Ayant trop souffert de la guerre, la population n'a qu'une idée: voir la fin de celle-ci. Mais ceux qui ont des leurs engagés dans la politique sont au courant des événements futurs. Ils ont prévu un avenir effroyable.

24

* En 1975, la guerre rentre dans sa cinquième année. La situation s'aggrave. Les lancements de roquettes deviennent de plus en plus fréquents. Elles tombent même dans les écoles. Les bals sont interdits. La nuit, il y a souvent le bruit des fusils et des bombes. Les gens se terrent dans leur maison. L'ambassade de France renvoie les ressortissants français du Cambodge. Mais ceux qui ne souhaitent pas partir peuvent rester. Beaucoup de professeurs désirent rester pour être avec leurs amis khmers. Cependant, comme la situation du pays s'aggrave, l'ambassade de France oblige tous les Français à quitter le Cambodge. Amoureux de cette terre, du peuple

khmer, certains professeurs quittent le Cambodge avec des
larmes aux yeux. Devant la gravité de la situation, les Chhuor se réunissent pour chercher la solution. - Je vais acheter des provisions, dit Monsieur Chhuor. - Vous, les filles, préparez des vêtements très usagés et gardez-les, dit Madame Chhuor. Quand la catastrophe surgira, vous les porterez pour éviter d'être remarquées. - Oui, mère, répondent en chœur les filles. - A mon avis, il faut porter un pantalon et un chapeau pour avoir une allure masculine, dit Maly. - Oui, avec un pantalon, on se sent plus à l'aise, répond Rundy. - Je vais donc rassembler des vêtements usagés, ajoute Chak Riya. - Il faut surtout se munir de certains papiers, conseille Kuong. - Des diplômes, ajoute Eng. - Quant à moi, je vais confectionner des ceintures avec pochettes pour y mettre des choses importantes, dit Madame Chhuor. - Préparez des valises, car les incendies sont de plus en plus fréquents, ajoute Thân. Les jeunes filles Chhuor sortent des valises et préparent les vêtements usagés prévus en cas de catastrophe. Les papiers, les diplômes de la famille sont rassemblés dans un sac. Toutes les 25