//img.uscri.be/pth/972869e3073d84c0b1d95bddaf3bf166a11154d1
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 19,50 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Les Enfants de Lublin

De
271 pages
' Les Enfants de Lublin.' Ce n'est pas un livre de plus sur la seconde guerre. Née de parents juifs polonais, Jocelyne Strauz a six ans en 1939. De la guerre, elle évoque quelques aspects personnels. Le fil rouge de ce récit en spirale qui se poursuit jusqu'à la fin des année 50, explique comment la succession d'événements instables concourent à créer des êtres sans identité. Les enfants d'émigrés, confrontés aux regards des Autres parce que leur confession ou leur couleur de peau diffèrent, connaissent tous le même malaise. Ni d'ici, ni d'ailleurs. Il se forme parfois un curieux mélange de curiosité et de nostalgie vers leurs terres ancêtrales inconnues.
L'auteur va trouver sa juste place.
Voir plus Voir moins

Les Enfants de Lublin

Graveurs de mémoire
Dernières parutions

Jacques ARRIGNON, Des volcans malgaches aux oueds algériens, 2008. André BROT, Des étoiles dans les yeux, 2008. Joël DINE, Chroniques tchadiennes. Journal d'un coopérant (1974-1978), 2008. Noël LE COUTOUR, Le Trouville de la mère Ozerais, 2008. Gilles TCHERNIAK, Derrière la scène. Les chansons de la vie, 2008. Claude CHAMINAS, Une si gentille petite ville de Bagneux 1985-1986 ou le Crépuscule d'un demi-dieu, 2008. Huguette PEROL, La Maison de famille, 2007. Y olande MOYNE LARPIN, Dits et non-dits de nos campagnes, 2008. Raymond Louis MORGE, Michelin, Michel, Marius, Marie et les autres... Une famille de salariés et l'Entreprise Clermontoise,2007. Michel ISAAC, Si tu savais..., 2007. Roger FINET, J'avais dix ans en 1939, 2007. Paul VANNIER, Un si bel été, Petits mémoires de la Drôle de Guerre,2007. Djibril Kassomba CAMARA, Mon itinéraire, 2007. Tassadite ZIDELKHILE, Tatassé. Mes rêves, mes combats. De Béjaïa à Ivry-sur-Seine, 2007. Françoise et Révaz NICOLADZÉ, Des Géorgiens pour la France,2007. Bernard NGUYEN, Entre le Capitole et la Roche Tarpeienne, 2007. Jacqueline BRENOT, La dame du chemin des crêtes, 2007. Pierre AMIOT, Nomades desjleuves et de la route, 2007. Fateh EMAM, Au-delà des mers salées..., 2007. François ESSIG, En marche vers le 21èmesiècle, 2007. Doris BENSIMON-DONA TH, Quotidien du vingtième siècle.

Histoire d'une vie mouvementée, 2007.

Jocelyne 1. Strauz

Les Enfants de Lublin

L'Harmattan

@ L'IIARMATIAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06076-0 EAN: 9782296060760

A la mémoire de mes parents Pour Nicolas et Benjamin

Sommaire

CLEFS VALISES MA FAMILLE ANNÉES DE LAIT RHIZOMES LE YIDDISH, LANGUED'EXCLUSION ET DE FUSION IMAGES HANNA BRISURE

FLASH
LESANNÉESTEEŒUBLES

9 Il 25 31 45 59 73 75 77 79 81 93 109 121 143 151 155 171 177 199 205 217 223 229 237 247
267

1939 -1942
PARCOURS D'ÉPREUVES LE 16 JUILLET 1942 VILLIERS SUR MARNE 1944 PREMIÈRE PARTIE 1944 DEUXIÈME PARTIE VILLEFRANCHE DE ROUERGUE REVOIR PARIS PARIS LE RETOUR DES RESCAPÉS PARIS. .. APRÈS LES ENFANTS DE LUBLIN DORA VARIATIONS QUE SONT MES AMIS DEVENUS CLEFS

-

?

GLOSSAIRE

Clefs

Raymond et moi visitons une ville ancienne. Inconnue. Nous descendons une rue. Ni large ni étroite. Sans trottoir. C'est tout juste si nos pas affleurent les pavés humides sur lesquels se dessinent des arcs-en-ciel brisés. Nous nous déplaçons avec lenteur. De modestes maisons à un étage, avec deux fenêtres en façade semblent s'épauler les unes contre les autres. La rue s'incurve et sur la gauche, incongru, apparaît monumental un portail clos, peint en vert foncé, orné d'une nervure archivolte. Un vantail s'ouvre et une assemblée d'hommes vêtus de façon uniforme de costumes sombres boutonnés haut et chapeautés à la mode de la City, mines graves, s'en échappe. Je voudrais bien voir ce qui se passe à l'intérieur. Des stèles en rangs serrés, drues comme une armée de pierres. Un cimetière. Soudain, Raymond reconnaît quelqu'un surgissant parmi ces personnages semblant sortis d'un dessin de Folon. Il s'en différencie par la taille haute, la tête nue, et l'excentricité de son vêtement. - Attends-moi! C'est Réginald, je vais lui dire un mot! Pendant qu'ils s'entretiennent, l'assemblée très dense se disperse face à moi, sans un regard, me contourne comme si j'étais un pilier. Raymond revient et me présente Réginald. J'éprouve un sentiment de défiance immédiat, son regard oblique me déplaît. Il me semble aux aguets. Que cherche-t-il ? Quelqu'un à éviter? Une issue? Une sortie de secours? Raymond m'explique: - Réginald va nous accompagner partout où nous irons pour nous protéger de la rencontre d'un espion dont la mission consiste à dérober le schéma d'une intervention chirurgicale du cerveau. Quelque chose d'ultrasecret avec lequel l'opéré détient la mémoire absolue. Ce schéma ne doit surtout pas tomber entre des mains ennem1es. Réginald dresse alors un portrait robot de l'espion. Il correspond aux Dupont et Dupond des albums de Tintin. A cet instant, Raymond nous désigne un individu leur ressemblant. C'est bien la 9

même silhouette se déplaçant en biais avec un chapeau melon sur la tête. Raymond se lance à sa poursuite et nous entraîne dans une course harassante à travers les escaliers monumentaux d'un colossal bâtiment. Sans transition, nous nous retrouvons à l'extérieur. Il fait nuit. A quelques pas, Réginald me tourne le dos, très droit. Il tient une bicyclette par le guidon. J'éprouve un sentiment de danger immédiat. - Réginald! Il se retourne lentement, sa tête s'incline sur le côté. Il laisse paraître sa lassitude. Sa chemise est déboutonnée et j'aperçois, sur sa poitrine découverte couleur de lune, pendant au bout d'une chaîne, une montre oignon dont l'avers est orné d'un émail représentant le célèbre tableau de Magritte décliné plusieurs fois: l'Homme au chapeau melon. Mais, pas de chapea u. Bien visible, la coupe anatomique du cerveau et des annotations minuscules. A ce moment précis, je sais que c'est lui, l'espion. Il s'est servi de nous. Ce n'est pas nous qu'il voulait protéger en ne nous quittant pas d'une semelle. C'est lui. Il est dangereux. Je le sens. Je le sais. Il vient de voler le schéma. Il me dit simplement: - Je n'en peux plus, je suis trop fatigué.

Je me sens paralysée, ne pouvant ni articuler une parole ni remuer un membre. Je me réveille.
Haïfa, Hôtel Dan Carmel, nuit du 27 au 28 Décembre 1979

10

Valises

La forme disparaît,

mais les racines demeurent.

Mario Merz Artiste peintre et ami de Peggy Guggenheim

Si les souvenirs d'enfance, depuis toujours, inspirent l'écriture, l'appartenance au Peuple à la destinée singulière revêt ce projet d'une autre préoccupation que celle d'évoquer les moments poétiques de ma jeunesse. Le souci de redonner vie à ma famille et à une société locutrice d'une langue en voie de disparition domine ce texte parce que je fais partie de cette génération dont les parents étaient des Juifs émigrés d'Europe de l'Est. Les Juifs ashkénazes. L'appellation ashkénaze, désignant à la fois un peuple et une région apparaît dans les Livres de la Genèse et des Chroniques de la Bible. Elle désigne un arrière petit-flls de Noé. Dans le livre de Jérémie, elle précise une contrée située au Nord de la Mésopotamie. Compte tenu de l'origine de ce mot, certains savants en ont déduit qu'il s'agissait d'un dialecte identifié par les écrivains grecs comme appartenant à une tribu du peuple Scythe. Ce nom a progressivement qualifié l'ensemble des Juifs de culture germanique ayant pour vecteur la langue yiddish. Expulsés d'Europe occidentale à la frn du Moyen Age, les Juifs ashkénazes s'installent en Europe centrale et orientale où le Yiddish, langue juive composée de sources hébraïques s'épanouit en incorporant des éléments des langues européennes, germaniques et slaves. Si toutes nos histoires se ressemblent, chacune est néanmoins singulière. Je fais allusion aux années de guerre qui représentent pour tous ceux de ma génération la période historique de notre vie, la plus importante, celle qui nous a laissé une marque ineffaçable. Et le moment est venu de raconter tant que la mémoire est encore présente. Il

Depuis que mes parents ne sont plus là, je suis hantée par leur souvenir. Il me semble les avoir enf111 compris avec leurs constantes et leurs paradoxes. Et je peux en parler sans passion, ce qui ne signifie pas sans amour, la pression de nos conflits ne faussant plus nos relations. Leur histoire signifie transmettre un passé à mes descendants af111qu'ils sachent et n'oublient pas d'où ils viennent. De plus, il me paraît tellement évident que si je ne parle pas de mes parents, si je ne les raconte pas, si je ne parle pas de cette famille qui en partie m'est demeurée inconnue, non seulement ils tomberont dans l'oubli mais très vite, ce sera exactement comme s'ils n'avaient jamais existé. La génération à laquelle j'appartiens affltme que nos parents ne voulaient pas nous parler de leur passé, qu'ils ne nous ont rien raconté de leur enfance sous le joug russe, de leur vie quotidienne dans le Shtetel*. Ce n'est pas vrai. Ils n'étaient pas muets. C'est nous qui étions sourds. Nous ne voulions ni entendre, ni savoir. Cela nous dérangeait. Par politesse nous étions plus attentifs avec leurs amis. Ceux-ci nous racontaient tout ce que leurs propres enfants ne voulaient pas entendre. Nous nous sentions plus disponibles avec des étrangers, moins concernés, moins agressés. C'était l'histoire des Autres. Pas la nôtre. Face à nos parents, nous éprouvions une gêne qui ressemblait à la pudeur d'entendre et à la culpabilité de savoir. Bref! Ce que nous ne voulions pas savoir nous l'avons su quand même. Il serait plus juste de dire qu'ils nous ont mis sur la voie, sans donner trop de détails. S'ils nous avaient tout dit, nous ne les aurions pas crus. Ce n'était pas racontable. Il n'y a pas de mots pour raconter certaines choses. Ce qui explique le mutisme de ceux qui reviennent des enfers. Beaucoup de pudeur, un peu de honte, la certitude de l'incommunicabilité et aussi peut-être le désir d'oublier, de ne pas revivre par le récit des situations qui n'auraient jamais dû exister. Ils reviennent de loin. Le dialogue devient difficile. Plus tard, les livres, les ftlms, nous renseignent et nous enseignent. L'écriture remplace avantageusement la voix, elle véhicule les émotions avec des moyens plus subtils. L'association entre l'entendement et la sensibilité s'établit mieux, et les barrières disparaissent quand un narrateur se tourne vers le public. Public! Etrange inconnu qui devient confident. 12

Ce récit n'est ni un journal, ni une chronologie restituant une vérité objective des événements. Il s'agit de souvenirs discontinus reliés dans ma mémoire, interrompus par des réflexions. Le Temps et l'Espace s'accordent pour créer une liberté, enchaîner les souvenirs épars, établir des correspondances dans un ensemble cinétique où passé et présent se répondent. Et les morceaux de mémoire recueillis ajoutés aux miens parviendront, je l'espère, à faire revivre une famille particulière, ses habitudes, son vocabulaire français acquis et cette société disparue. Société dont je suis issue. J'ai entretenu avec le judaïsme une relation tourmentée. Comment faire comprendre le ressac provoqué par mes émotions plus que par mes réflexions? Mes lectures, mes interlocuteurs, les événements ont orienté mes réactions et mes aspirations dans des directions alternées et contradictoires. Mes parents étaient accaparés par leur travail, et leur vie sociale. Ils n'avaient pas trop de temps à me consacrer. Mais je sais qu'ils souhaitaient que je devienne une vraie Française sans pour autant oublier que j'étais une descendante d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. J'ai traversé des périodes d'adhésion exaltante et d'autres en voulant tourner le dos à une longue histoire accablante. Comment peut-on vivre et supporter le rappel incessant de milliers d'années de persécutions? Comment mes fùs nés vingt cinq ans après la guerre, auraient-ils pu comprendre l'héritage d'une mère de la première génération? Leur arrive-t-il de penser que leur mère est une enfant d'émigrés? Entre deux rives. Les conflits avec ma famille ont surgi assez rapidement par la différence d'aspirations, d'influences par les milieux côtoyés et surtout de langage. A table, le soir, quand mon père était d'humeur, il orientait la conversation par des histoires initiatiques choisies dans un florilège particulier exprimant les fondements du judaïsme. Des symboles évoqués surgissait une tournure d'esprit astucieuse, parfois même malicieuse pour exprimer la morale, la ligne de conduite idéale. Il racontait aussi de s épisodes bibliques qui se complétaient au fur et à mesure de ces soirées. Il aimait la discussion, le Pilpoul *. Ma mère aimait apprendre. Fruit de la Michna, la tradition orale, elle répétait mot à mot ce qu'elle avait entendu dire, sans rien modifier. Pour transmettre, elle récitait ce qu'elle savait. Elle se montrait touchante. A la limite du psittacisme. Mais avide de réponses, elle 13

les recevait dans une sorte d'état de grâce et les appréciait finesse et intelligence.

avec

La fréquentation des milieux intellectuels éclairés, communistes, pour appeler les choses par leur nom, avait conduit mon père sur le chemin de la contestation et de l'abandon de la pratique religieuse. Cependant, il en respectait certaines traditions fondamentales qui exprimaient sa profonde judéité, c'est-à-dire son identité, sa conscience d'être Juif. Et aussi loin que remonte ma mémoire, je me souviens de ce mot: TRADITION. C'était la réponse à tous mes étonnements, à toutes mes questions quand le hiatus entre l'affirmation des idées libérées me semblait de manière flagrante en contradiction avec le maintien de certaines coutumes. Que je me tourne vers mon père ou n'importe lequel de ses amis, j'obtenais la même réponse. Le respect et le maintien de la tradition. Pas la religion, la tradition. La diversité des influences reçues maintenait mon père dans un état de débats intérieurs continuels. Il éprouvait une difficulté à adhérer totalement aux idées émancipatrices qui ne correspondaient pas viscéralement à son analyse et à sa sensibilité. Il avait besoin d'un interlocuteur pour en débattre et mettre en pratique le mot hébreu Téchouvah qui signifie à la fois la réponse et le retour et que je pense pouvoir interpréter aussi par le mot dialogue. Ses sujets d'élection consistaient à exposer ses griefs envers les religieux et à parler de la Bible qu'il cherchait constamment à décrypter. Comme pour mieux s'en convaincre, il remettait en cause les usages ancestraux devenus anachroniques. Il développait des raisonnements, établissait des correspondances, critiquait et trouvait d'autres explications et parvenait à des conclusions étonnantes et révélatrices. Il cultivait mon esprit critique. C'était un commentateur. Je lui dois de s'être employé à me fournir les moyens de penser par moi-même sans être asservie à ce qui est convenu. A mon insu, il m'a transmis sa judéité. Mais je n'en étais pas consciente et sans pourtant l'écouter de façon distraite, je n'étais pas convaincue parce que l'autorité de l'école faisait contrepoids à la sienne. Il m'a cependant transmis la conviction de la nécessité de l'étude, et pardessus tout, l'exercice de l'imagination au service de la raison dont la suprématie nous paraît souveraine. Mon intérêt pour ces conversations les confortait, ressentir mon appartenance les rassurait. Partager leur vie leur semblait suffisant 14

pour m'éduquer. Ils m'ont transmis un immense quelque chose dépourvu de la croyance en une essence extra-terrestre. Un bain naturel d'une culture autre, de ce mélange venu d'ailleurs. Ashkénaze. J'ai été façonnée par ce métissage qui bien plus tard, j'avais plus de quarante ans, m'a donné l'appétit de la pensée juive. Il n'empêche que petite fille, au mois de mai, dans les rues de Paris, je m'extasiais à la vue des processions de communiantes, étonnée et ravie comme par l'apparition soudaine d'un arc-en-ciel. Leurs robes blanches me faisaient envie. Chez nous, il n'yen avait que pour les garçons. Tout au long de l'année. Puisque chez nous, il n'y a pas de période fixe pour cet événement qui se célèbre pendant le mois du treizième anniversaire du récipiendaire. Nous étions invités à participer aux fêtes familiales des Bar Mitzva. Les héros de la fête honorés comme des rois recevaient de tous des cadeaux à la mesure de l'importance de cette étape. Et les filles? Pourquoi les filles étaient-elles exclues de cette fête et de tous ces cadeaux? Mon père m'expliqua la Bat Mitzva qui se célébrait au cours du mois du douzième anniversaire des filles. Mais il m'enleva vite tout l'espoir que cette information m'avait fait entrevoir en ajoutant: - Cela se pratique chez les Juifs orthodoxes. Pas chez nous. Tu en connais parmi nos amis, des fùles qui font leur Bat Mitzva ?Non! Tu vois bien! Ils avaient tous de la chance, les garçons juifs, les filles catholiques, les filles juives de familles orthodoxes, sauf moi. Mon père voulant probablement en finir avec cette histoire récurrente, se décida à m'expliquer une fois de plus: - Nous n'avons pas besoin de tout ce tra-Ia-Ia pour être juifs. Si certains éprouvent le besoin d'aller à la synagogue toutes les semaines, de faire des prières tous les jours, d'observer rigoureusement les rites, de ne pas toucher un interrupteur électrique pendant le shabbat, qu'ils le fassent, si cela leur convient et les rend plus heureux. Ce n'est pas pour autant qu'ils sont plus juifs que nous. Dans notre famille, cela ne se passe pas comme ça. Et cela ne nous manque pas. Nous observons certaines traditions mais la religion n'a rien à voir là-dedans. C'est autre chose. Nous fêtons Pessah et I(ippour, parce que chez nos parents, on le faisait. C'est notre façon d'entretenir leur mémoire et la mémoire de notre Histoire. Nous sommes libres-penseurs et modernes. Ce n'est pas parce qu'un garçon fait sa Bar Mitzva que cela change quelque chose pour lui. Cela n'en fait pas un meilleur juif. De toute façon, 15

quand il atteint ses treize ans, il est automatiquement Bar Mitzva. Cela signifie qu'il entre dans le monde des hommes, des adultes. Il devient responsable. Déjà de lui-même. Pour les filles, ce n'est pas nécessaire. Les filles restent avec leur mère pour devenir des femmes accomplies. Mais pour les garçons il leur faut bien, un jour, quitter les jupes de leur mère pour devenir des hommes et apprendre à devenir un homme parmi les hommes. Cette cérémonie est destinée à frapper leur imagination et leur mémoire. Et puis.. .la religion.. .c'est très personnel. Nous ne pouvons pas décider pour toi. Plus tard.. .quand tu seras grande. . . quand tu auras dix-huit ans... si tu es toujours intéressée, tu étudieras et tu choisiras ce qui te semble le mieux te convenir. N'en parlons plus. C'était vrai. Les filles des amis proches de mes parents étaient élevées comme moi et les années passant je n'y pensais plus. Il y avait toutefois une différence fondamentale entre elles et moi: elles parlaient Yiddish. Mes parents voulaient, comme tous les parents, m'offrir une vie meilleure que la leur. L'instruction dont ils avaient été exclus représentait pour eux la grande porte d'accès à l'assimilation. Ils m'en ont donné les clefs. Mais ce cadeau, s'est retourné contre eux. Les études influencèrent ma façon de penser, mon comportement s'en ressentait. L'adolescence et la découverte de la littérature m'apportèrent des certitudes exaltées se manifestant par des affltmations péremptoires dans lesquelles ils ne me reconnaissaient plus et ne se reconnaissaient pas. Ils se sont mépris sur ce que je pouvais dire parce qu'ils n'ont pas eu la chance de suivre le même chemin. Confrontés dans le vif de situations brutales et de leurs issues irréversibles, ils ignoraient les luxueux tourments de l'âme façonnés par la littérature et étaient loin d'imaginer l'effet pervers d'un enseignement collectif. Ils croyaient mes idées définitives n'ayant pas éprouvé les certitudes absolues de l'adolescence cultivées par les discussions passionnées entre camarades de classe. Notre incompréhension provenait davantage de toutes ces différences que de leur connaissance rudimentaire de la langue française et de mon ignorance de leur langue maternelle. Un langage n'est pas composé uniquement d'un vocabulaire et d'une grammaire mais de toute une organisation psychique. J'étais séduite et conquise par la culture française. Mes parents en prenaient parfois ombrage, dérangés par mes enthousiasmes. Ils oubliaient que j'étais une enfant ou une adolescente. Ils étaient 16

jaloux comme le Dieu sans nom des juifs dont ils faisaient abstraction. Ce Dieu exigeant qui réclame un amour exclusif. Pour mes parents, l'instruction avait un objectif concret. Bien sûr, qu'ils avaient raison et de bonnes raisons! J'étais trop jeune pour comprendre leurs mobiles. De plus, ils se montraient très directifs s'exprimant comme des Prophètes, abusant d'apophtegmes qui me faisaient réagir dans le sens opposé à celui recherché. D'abord des diplômes pour exercer non seulement un métier mais une profession respectable et lucrative afin que je détienne un statut social international. Que je devienne quelqu'un! ein Mensch* ! Ensuite toute ma vie me permettrait d'étudier à volonté, pour le plaisir de la culture de façon à faire partie de la seule aristocratie qu'ils reconnaissaient, celle de l'esprit. Ils ne pouvaient envisager de concilier la perspective d'une profession adaptée à mes dispositions naturelles. Ils estimaient qu'il suffisait d'étudier pour réussir. Cette obsession de me donner les moyens d'être à l'abri du besoin relevait pour moi de l'exotisme. Je n'avais envie de rien, l'avenir m'apparaissait lointain! Je n'avais pas ce qu'on appelle un plan de carrière. J'avais appris de mon enfance l'incertitude du lendemain. J'aimais la musique, la couleur, le dessin, les mots et les idées. Je n'étais pas instable, mais déstabilisée. La simple évocation du verbe choisir me faisait frémir. Il signifiait renoncer à tout le reste. Et je ne pouvais comprendre que le choix me permettrait de trouver ma place dans la société. A la rigueur, je voulais bien envisager de travailler mais dans un milieu artistique. Pour y faire quoi? C'était très flou. Le milieu prenait le pas sur la spécialité. Mon père, intransigeant, me disait: - Je veux bien faire le sacrifice de te financer des études, à condition qu'elles mènent à quelque chose de sérieux: médecin, avocat ou professeur! Autrement, tu te débrouilles toute seule! Mon cousin Marcel est intervenu. Au cours d'un rendez-vous dans un café proche du ministère de la Guerre où il accomplissait ses obligations militaires, après m'avoir tancée quelque peu de ne pas concevoir de projet pour mon avenir, il m'indiqua avec clairvoyance la voie qui lui semblait me convenir: - Tu aimes la littérature, le théâtre, la musique, la peinture, bref, tu aimes tout ce qui est artistique! Il Y a une activité qui te permettrait de tirer parti de tout ça, c'est la publicité! Tu devrais envoyer des lettres de candidature à des agences! 17

J'ai suivi son conseil. J'ai eu la chance de commencer à travailler à une époque où l'imagination était au pouvoir, quand on ne s'embarrassait pas d'études compliquées ni de statistiques requérant la formation des grandes écoles d'ingénieurs. Il suffisait de demander pour obtenir. Parmi les réponses positives, j'ai choisi la plus proche de mon domicile. Marcel avait vu juste! Grâce à lui, ma vie professionnelle a été passionnante. Mes parents n'étaient pas contents. Le métier de la publicité manquait de lettres de noblesse, il souffrait d'une mauvaise image et consistait pour eux comme pour d'autres à vendre du vent. Ce n'était pas un vrai métier. Ils devaient bien se douter parfois des tourments qui m'agitaient. Mais ils étaient loin de soupçonner mes manques de repères, de racines, mes hésitations, encore moins ma quête obsédante d'une identité. De ce vide, je n'ai jamais parlé. Si l'idée m'était venue de rechercher un interlocuteur qualifié, j'aurais pu lui confier mon désarroi devant l'attitude de mes parents qui me paraissait ambiguë. Je ne les comprenais pas. A la fois désireux d'aller de l'avant en s'intégrant à la société française et retenus comme si leurs ancêtres les attrapaient par la manche pour les empêcher d'avancer plus loin. Je le ressentais de façon d'autant plus mystérieuse et inexplicable que leur refus de me faire suivre le chemin spirituel normal d'une fille juive ne les empêchait pas d'être consternés par mes ignorances. Une éducation plus cohérente, plus partagée, m'aurait sans doute évité nombre d'incertitudes et d'errances. Surtout, j'aurais pu transmettre quelque chose à mes garçons.

En ce qui les concerne, Raymond et moi n'avons jamais abordé ensemble cet aspect. Nos ancêtres étaient juifs, nos parents étaient juifs, nous étions juifs, donc nos enfants étaient juifs. Si Raymond ne lui avait pas accordé autant d'importance, j'aurais sans doute fait l'impasse sur la Brit Milah *. Cet acte me paraissait barbare. La prudence aussi me l'avait murmuré. Qui sait? L'Histoire peut se rejouer. J'ai laissé faire, parce que je n'ai pas osé ne pas le faire. Je me suis donnée bonne conscience convaincue d'agir de façon moderne pour des raisons prophylactiques comme aux Etats-Unis. 18

Le Brit, le Pacte. L'acte par lequel Abraham a conclu un Pacte de sang avec le Créateur. C'est ainsi qu'Abraham est devenu juif signant l'abandon de l'idolâtrie et du polythéisme. C'est peut-être dans un rêve qu'il entendit une voix lui ordonnan t de quitter son pays d'Ur et de partir vers l'Ouest pour accomplir la destinée d'un Peuple auquel il devait donner naissance. Sur une terre précisée plus tard à Moïse comme une Terre Promise de lait et de miel! Vis-à-vis de nos flls, nous avons suivi l'exemple de nos parents en nous abstenant de toute initiative. Nous ne voulions pas les influencer. A la différence que dans ma famille, le quotidien reposait sur une vie sociale et communautaire intense que je n' appréciais pas toujours, mais mes copains étaient Juifs, nous ne nous quittions pour ainsi jamais, nous partions tous ensemble en vacances et nous nous sentions bien entre nous. Et même si dans la famille de Raymond, je n'imagine pas un cercle de relations aussi intimes que dans ma famille; son père, par son métier d'antiquaire côtoyait naturellement des confrères et clients juifs. De plus, à l'âge de quatorze ans, Raymond a suivi ses parents en Israël. A l'adolescence, on peut imaginer la force de l'empreinte laissée par quelques années vécues en Eretz Israël. L'enfance de nos fils a été différente parce qu'ils se sont retrouvés isolés parmi les autres. Dans une sorte d'exception. S'ils n'ont pas subi les longues soirées ennuyeuses des adultes fréquentant la maison de mes parents, ils n'ont pas bénéficié de leur terreau, de leurs gestes et paroles chaleureuses, de ces pincements de joue que j'appréhendais et détestais, de ces effusions que je trouvais exagérées. Ils n'ont entendu ni leurs chants ni leurs bonnes blagues. Nous avons vécu loin de tout à la campagne, loin des nôtres, en vase clos, recevant peu. Nous avons préféré les confier à des institutions religieuses catholiques persuadés qu'ils y trouveraient un encadrement et les qualités morales qui semblaient absentes des établissements laïques réputés à leur époque pour le laxisme des mœurs et un trafic de produits inquiétants. Et à part un séjour en montagne avec Yaniv, Nicolas, n'a jamais fréquenté un milieu Juif en France. Raymond avait rapporté, une Bible racontéeaux enfants. Nous nous y référions comme auprès d'un médiateur neutre, afln qu'ils 19

connaissent les principales histoires de l'Ancien Testament, Noé, Abraham, Isaac, Jacob, Moïse, Joseph, l'esclavage en Egypte, Le Sinaï, le Veau d'or et les Tables, les Dix Commandements, les dix Paroles. Nous évitions de nous impliquer. Nous craignions de les influencer. Peut-être conscients des limites de nos connaissances, évitions-nous ainsi de leur communiquer nos erreurs. Néanmoins, je sentais de plus en plus la lacune, la défaillance de notre responsabilité. Les familiariser avec ces récits bruts de recherche d'interprétation, sous le prétexte qu'ils entraient dans le cadre d'une bonne culture générale, me paraissait insuffisant. Plutôt que de m'abstenir sur le symbole de leur treizième anniversaire, je décidai de les conduire à la préparation à la Bar Mitzva. Nous habitions la Normandie, à la Fortelle, minuscule hameau sur le territoire d'Houlbec-Cocherel, situé à une vingtaine de kilomètres d'Evreux où un Rabbin de Caen venait une fois par semaine, pour enseigner l'hébreu et préparer les enfants à cet événement. Les cours se tenaient, en plein centre d'Evreux, le mercredi en fin de journée dans une salle de classe attenante à l'église Saint Taurin. Par la succession des fêtes juives après les vacances d'été, les cours commencent toujours assez tard dans la saison, quand on passe à l'horaire d'hiver. Une fois, le Rabbin n'est pas venu. Sans prévenir. Les enfants semblaient fort déçus d'être privés d'une leçon à laquelle ils avaient vite pris goût et j'étais contrariée par leur déception et d'avoir fait le trajet pour rien. Et puis, un soir d'hiver, au retour, dans la nuit, sous une pluie verglacée, le nez collé au pare-brise, je me suis égarée dans le brouillard, sans distinguer la bifurcation qui menait à notre maison et sans m'apercevoir que je roulais complètement sur la flle de gauche de la Nationale 13. La sonorité explosive du klaxon et les phares d'un camion surgissant du brouillard m'ont permis de me rabattre à droite. Dans la voiture, nous partagions tous trois la même inquiétude. Mes petits garçons, assis au bord de la banquette, tendus vers le pare-brise, scrutaient l'obscurité comme pour me venir en aide, ne disaient mot. Ils me faisaient confiance. Ce jour-là, j'ai renoncé à effectuer le trajet jusqu'à Evreux.

Je ne sais s'ils ont été déçus, s'ils ont compris les raisons de cet abandon. Ils n'en ont jamais parlé.
20

Au-delà de l'obstacle à l'issue confessionnelle de cette préparation leur permettant de lire leur Paracha * le jour de la cérémonie, la vie quotidienne à la campagne affichait ses limites. Déjà dans leur établissement scolaire, il n'y avait pas de professeur pour enseigner le grec! Alors l'Hébreu? A l'époque, j'étais loin d'imaginer le génie de cette langue, la science de ses mots, les galaxies d'idées surgissant de l'apprentissage de cet alphabet. Influencée par mon père, je l'associais à la liturgie. Eventuellement, sa connaissance offrait un intérêt pratique pour se sentir plus à l'aise lors de nos voyages en Israël. Mais le Français et l'Anglais y étant largement répandus, l'Hébreu ne semblait pas indispensable. Je n'ai même pas songé à la particularité unique de cette langue de l'antiquité, d'être toujours vivante. Les Israéliens parlent le langage des Temps Bibliques. Ils ont retrouvé leur terre et leur langue. Et j'en viens même à me demander si l'assurance du peuple israélien ne provient pas aussi de la force de cette langue biblique devenue langue nationale. L'aspect traditionnel de notre démarche ne m'a pas tourmenté outre mesure, j'en ressentais trop mon absence de sincérité. Je me suis fait une raison, adoptant la même attitude que mon père à mon égard. L'hiver a choisi pour eux la liberté de grandir en pensant par eux-mêmes, responsables, et de faire leurs choix plus tard. L'esprit religieux depuis longtemps me rebutait. Je ne comprenais ni les baptêmes ni les mariages religieux I Ni les unions impossibles parce que l'un n'appartient pas à la même confession que l'autre I Ni les conversions, condition sine qua non à l'autorisation de ces unions! Quant au baptême des nouveaux nés, il me paraissait inadapté à une société moderne. Le prélude à l'intolérance, à la discrimination, au sectarisme, à la ségrégation, au racisme. Le maintien de cette coutume rend indéhiscente la devise démocratique Liberté, Egalité, Fraternité. J'aurais pu admettre le baptême à l'âge adulte, comme le font les anabaptistes, mais cette décision disposant de l'inconscience d'un enfançon me paraissait un abus de pouvoir. Et s'il est encore nécessaire de préciser ma pensée, je dirais que rien à ma connaissance n'a fait et ne fait couler autant de sang que les problèmes engendrés par les différences religieuses. Je ne comprends pas que l'Histoire (avec une grande Hache, comme le disait Georges Perec) n'ait pas dissuadé de fréquenter les lieux de culte. 21

Je suis rationaliste, j'estime que ce qui caractérise l'humanité et différencie les individus c'est justement la Raison, donc je ne puis que m'élever contre toute forme dogmatique tendant à diriger la pensée et à la niveler pour la généraliser. Ce rejet du religieux n'exclut pas une conception spirituelle de l'existence. Mais alors, peut se demander un lecteur naïf, peut-on encore être Juif, quand on est éloigné de la religion et de ses traditions? Il m'a fallu du temps pour répondre à cette question qui tient à la complexité de l'héritage de cette Civilisation à la fois Religion, forme de Pensée et Histoire. Nous sommes le peuple d'un Livre et le Livre a fait de nous un Peuple. Le Livre a apporté au Monde une Loi Morale. Nous y puisons toute notre force. C'est cette morale, cette ligne de pensée et de conduite qui constitue l'essence même de notre appartenance même si nous ne sommes ni croyants ni pratiquants. C'est la transmission de la connaissance, la recherche constante d'interprétations nouvelles évoluant avec la modernité qui permettent à ce peuple de survivre et non seulement de se maintenir parmi les autres peuples, mais d'être devenu un pays à part entière. Le Judaïsme présente une caractéristique particulière dans le fait que la laïcisation n'est pas synonyme de déjudaïsation. C'est ainsi que nos parents vivaient leur judéité. Ils avaient vécu en Juifs au milieu d'autres Juifs. Mais pour nous, leurs enfants, qui avions grandi auprès d'eux et dans leur milieu mais aussi fréquenté les institutions républicaines, nous nous étions mélangés. Nous avions goûté à autre chose. Sans que cela soit comparable aux moeurs actuelles, notre liberté et cette éducation nous ont égarés. Nous avons été imbibés de culture juive mais l'essentiel ne nous a pas été transmis. Cet essentiel, c'est l'apprentissage de la langue hébraïque à la fois langue de la Bible, de notre Peuple antique et langue moderne officielle de la Terre retrouvée. Le Yiddish, avec toute sa richesse, sa saveur, m'apparaît désormais comme la langue affective de la nostalgie d'un passé, alors que la langue hébraïque représente la clef des mystères de la Vie, de la Création, de l'avenir et de l'espérance. Non seulement nous n'avons rien pu transmettre à nos enfants, mais nous avons contribué à la dissolution d'une partie de notre peuple. Il me paraît évident que le maintien de certaines traditions 22

entretient une identité culturelle suffisante pour préserver le développement et la cohésion d'une société par l'ensemble de cercles concentriques familiaux. C'est en Israël que j'ai découvert et compris l'importance et la signification du maintien des traditions. Quand nous nous y rendions régulièrement à l'occasion des fêtes de Pessah, et que nous feignions de banaliser la destination, manifestant notre jubilation à la sewe perspective de prendre une avance sur l'été, je contemplais fascinée les retrouvailles de toutes ces familles diasporisées de par le monde, ayant accompli parfois de très longs voyages depuis les Etats-Unis, l'Amérique du Sud, l'Australie, pour se rencontrer, fidèles à ces rendez-vous et à l'engagement de ce Peuple longtemps orphelin d'une Terre. - L'an prochain à Jérusalem! Mon nom de famille va s'éteindre. Henri, le frère puiné de mon père a eu une fille unique Sylvia. Mon cousin Marcel, fils de mon oncle Charles, a francisé son nom depuis longtemps. Avec moi disparaîtra le nom de notre famille. Déjà, mon père avait éliminé le nom Sztruzman, difficile à prononcer, éloquent et suscitant des questions indiscrètes à l'intention souvent provocatrice. Le nom Strauz lui convenait bien. Simon Strauz sonnait simple et clair. La consonance étrangère de ce nom familier assez proche de son patronyme comme un anagramme raccourci ne le rendait pas étranger à lui-même. Ce n'est pas par timidité qu'il n'a pas rompu avec ses ascendants comme certains de ses contemporains devenus Leblanc ou Rosier après être nés Weizman ou Rosenblum. C'est le sens de la transmission du nom porté par des générations successives comme une assurance prise pour la pérennité de notre Peuple. Il a simplifié la prononciation et l'orthographe de son nom tout en restant fidèle à sa famille et à luimême, sans chercher à dissimuler ses origines. Comme dans la langue hébraïque, le radical de son patronyme d'origine signifiait une filiation. Même si mon père s'en soit maintes fois défendu je sais bien que mes parents auraient préféré avoir un fils. Un héritier qui aurait perpétué le nom. C'est pour cela que j'ai conservé mon nom de jeune fille. Il me semble ainsi prolonger l'existence de ma famille comme si j'avais été ce garçon.

23

Ma famille
Je suis née à Paris, avant la seconde guerre mondiale, en 1933, à l'hôpital Beaujon situé alors à l'angle du faubourg Saint Honoré et de l'avenue de Friedland, un peu plus bas que la Salle Pleyel. Mes parents habitaient au 25 de la rue de Naples, non loin du Parc Monceau. Cette année là, depuis le mois de janvier, en Allemagne, le dénommé Hitler élu Chancelier avait commencé à plonger l'Humanité dans l'Apocalypse. Mes parents sont nés à Lublin en Pologne. Mon père Symcha, en 1904 et ma mère Louba en 1913. Mon père avait traduit son prénom par Simon et ma mère se faisait appeler Lina. Ils se sont connus à Paris en 1932 par l'intermédiaire d'une Shad'hen*. Ma grand-mère maternelle Rifka, que l'on nommait aussi Rachel, impatiente de marier sa fille avait prévu une dot importante. Ma mère rêvait d'un Prince charmant grand et brun. Mon père correspondait tout à fait à cet idéal. Quant à lui, bien que son intérêt esthétique fut dirigé vers les grandes blondes, surendetté et ambitieux, il ne résista pas à l'allocation associée au charme de ma mère. Il allait pouvoir s'installer à son c01npte sans plus tarder. Ils se marièrent la même année. Civilement. Pas question de mariage religieux. Mon père fit venir sa mère de Pologne. Son père était décédé d'un cancer du poumon peu après le départ de ses trois flls. En 1904, Lublin se trouvait sous la domination russe. C'était la Russie. Mon père est donc né Russe, de même que son frère aîné. Le plus jeune des garçons, Henri, est né Polonais. De la famille de ma grand-mère paternelle Szandla Lederman, je ne sais absolument rien. Mon grand-père paternel Moszek Haftal appartenait à une famille de !<iev. Les Ukrainiens étaient nombreux à avoir quitté leur pays pour la région de Lublin. Ce territoire partagean t une frontière avec l'Ukraine en était proche. Les Juifs ukrainiens se distinguaient des autres Juifs, parce qu'ils continuaient à parler l'Ukrainien. Moszek Haftal exerçait le métier de bottier, confectionnait des bottes et uniquement des bottes. 25

Mes grands parents paternels ont eu quatre enfants. Charles, le frère aîné, victime avec son fils aîné Louis alors âgé de 20 ans, de la rafle du Vel d'Hiv le 16 Juillet 1942, mon père Simon, et Henri. Ils avaient une soeur, dont j'ai oublié le prénom mais dont je conserve la photographie. Elle était très belle, de haute taille comme ses frères. La mère de mon père, revenue à Lublin après le mariage de son second fils, fut arrêtée peu après l'invasion de la Pologne, en même temps que sa fille âgée de trente sept ans, le mari de celle-ci et leurs trois enfants. Ils sont tous partis en fumée. Mon père évitait de parler de la Pologne et du passé qui s'y rattachait. Il évoquait rarement sa famille, excepté pour donner sa mère en exemple. Mon grand-père devait être un homme assez brutal et autoritaire. Et ma grand-mère, une femme résignée et soumise. Il évitait ce sujet douloureux. Par contre, il aimait raconter comment il était venu à Paris. Comme tant d'autres jeunes hommes, comme ces milliers de garçons à peine sortis de l'âge de l'enfance, fuyant les humiliations, les persécutions, la haine, la barbarie. A pied, sans passeport, et presque sans argent. Par quels mystères des réseaux se constituaient-ils à travers l'Europe pour permettre à tous ces jeunes hommes d'emprunter des itinéraires secrets pour passer d'un pays à l'autre en évitant les garde-frontières? Je me souviens de son regard brillant et du geste qui accompagnait le récit de son épopée. Pour montrer qu'il avait traversé les Carpates à pied avec de l'eau jusqu'à la poitrine, il pliait le bras à sa hauteur. Il devait retrouver à la gare de Prague un ami qui possédait l'argent pour acheter les billets de train pour Paris. Mais ils ne se sont pas rencontrés. Après l'avoir attendu longtemps et passé une nuit à même le sol, dans un hangar de la gare, mon père repartit seul. Il continua sa route à pied, vers l'Autriche. A Vienne, il trouva du travail. Il y séjourna quelques mois avant de prendre la fuite, son patron, père d'une demi-douzaine de filles plus laides les unes que les autres, ayant conçu pour lui des projets d'avenir matrimoniaux. Il reprit la route vers la France. Il parvint à Strasbourg. Son frère Charles qui l'avait précédé à Paris lui envoya de quoi prendre le train et il finit par atteindre le but de son voyage. Mon père n'aimait pas raconter des histoires tristes. En fait, il n'aimait pas raconter des histoires tristes avec un ton triste, surtout 26

s'il était concerné. Et c'est dans une hilarité démesurée qu'il terminait le récit de cette aventure, apprenant plus tard, par son copain de Prague enfm retrouvé à Paris, comment celui-ci las de l'attendre, avait pris un train, mais dans le mauvais sens et s'était retrouvé à la ca se départ. Bien sûr, mon père riait parce que tout cela était loin. Il avait réussi non seulement à quitter un pays haineux, mais à survivre et s'en sortir honorablement. Et puis, il évoquait ses vingt ans, ses amis et une époque de sa vie un peu incertaine, les démarches difficiles pour être en règle avec des papiers officiels et l'attente d'une première paie. Sa joie à raconter signifiait qu'il voulait me faire comprendre que lui aussi avait été jeune et intrépide, qu'il n'avait pas toujours été cet artisan embourgeoisé vivant confortablement dans le plus panslen des quartiers. Les circonstances de sa jeunesse l'autorisaient à apprécier la sécurité et à aspirer comme d'autres à ce que la vie peut offrir d'agréable. Sans moraliser ouvertement, son récit n'était pas complètemen t innocent. En me racontant un épisode de sa jeunesse pour se rapprocher de moi, me rendre son récit contemporain, il y dissimulait avec subtilité un reproche à propos de certaines de mes ingratitudes sous-estimant la chance d'être née en France et à Paris. Je pense avec nostalgie et admiration à cet art de faire passer les messages. Et j'aimerais tant pouvoir lui dire que le plus beau cadeau qu'il m'ait offert, en dépit de tout ce qui s'y est passé, est effectivement celui de m'avoir permis de voir le jour en France. Mon grand-père maternel s'appelait Moszek Aron Fernand. Mes grands parents expliquaient le patronyme français par le fait qu'un des ancêtres de mon grand-père faisait partie des soldats juifs de l'armée napoléonienne, plus précisément Chevau-Légers. Mais ils riaient tellement en racontant cela que je me suis toujours demandée sans oser les questionner, si c'était vrai ou l'effet de leur imagination. Ce qui est certain, parce que ma mère m'en a souvent raconté des détails avec enthousiasme, c'est que ses grands parents faisaient commerce de chevaux. On pourrait donc supposer qu'il était question de l'activité de la famille de mon grand-père. Mais cela devait se passer plutôt du côté de ma grand-mère et expliquait sa fortune. Ma grand-mère maternelle Rifka Hûrtz avait l'habitude de dire qu'elle était née à Shangaï. Elle m'en a souvent parlé. Mais à la 27