Les enfants perdus de l'Autre Allemagne

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Le 9 novembre 1989, le Mur de Berlin tombe. A "Check Point Charly" des files de voitures passent dans les deux sens. Trabant et BMW. L'Est et l'Ouest se rejoignent interloqués. Deux jours plus tard, Mstislav Rostropovitch installe son violoncelle au pied de la muraille. L'histoire n'est pas qu'allemande. En 1989, quand on a pas vingt ans, c'est toute une vision du monde qui s'effondre. Des certitudes sur la vie, des représentations mentales. A Lyon, Isabelle Darras regarde les images à la télévision. Elle voudrait être là-bas. A défaut de pouvoir faire comme Rostropovitch, elle décide de se rendre en Allemagne de l'Est aux prochaines vacances d'été.
Publié le : vendredi 18 mars 2011
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EAN13 : 9782296330009
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Collection « Voyages Zellidja»

Isabelle DARRAS Grand prix Zellidja 1992
"Donner aux meilleurs des jeunes Français le mo}'en de cOlnpléter leurs études par des connaissances qu'ils n'ont pas acquises dans les établissements scolaires et n'acquerront pas davantage dans les grandes écoles ou enfaculté". Jean WALTER
( 1893 -195 7)

Architecte, voyageur, passionné de géologie, JeanW ALTER n1it à jour un très important gisement de cuivre et de plomb à Zellidja au Maroc. Il voulut contribuer à la fOffilation des jeunes. C'est dans ce but qu'il fonda en 1939 les bourses ZELLIDJA en accord avec le Ministre de l'Education Nationale de l'époque, Jean ZAY. Tous les ans, à la suite d'un concours retenatlt les projets les plus valables, l'Association des Lauréats Zellidja* attribue à des jeunes de 16 à 20 ans des bourses pour des voyages répondant aux critères suivants: durée un mois minimum voyage en solitaire reluise au retour d'un rapport c0111prenant l'étude du sujet proposé dans le projet, un journal de route et un carnet de comptes. Les meilleurs travaux autorisent un second projet pour un deuxiènle voyage dont le rapport peut permettre à son auteur l'accession au titre de LAUREAT ZELLIDJA. Il aITive que certains rapports présentent un intérêt exceptiol111eIant t par la valeur de l'étude que par la qualité littéraire dont fait état le journal de route. Isabelle DARRAS, dans "LES ENFANTS PERDUS DE L'AUTRE ALLEMAGNE-RDA 1990, neuf mois après la chute du Mur", cherche à comprendre comment les Allemands de l'Est ressel1tent les profonds bouleversements de l'histoire. A travers de nombreuses rencontres, elle tente de savoir si le Mur de Berlin est aussi tombé dans les têtes. *Association des Lauréats Zellidja
5 bis ,Cité POpinCOllrt - 75011 Paris
E-mail: i 11fOi a>ze Il id i a. COIn

Tél/fax: 01 40 21 75 32
Site internet: \V\\'\v.zcllidia.coln

Isabelle DARRAS

Les enfants perdus de l'Autre Allemagne
RDA 1990
neuf 11l0isaprès la chute du Mur

Edition L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 - PARIS

Photo de couverture: Berlin, juillet 1990. Le Mur comme miroir. Face-à-face des deux Allemagnes.

@ L'Harmattan 2003 ISBN: 2-7475-4846-5

A mes

grands-parents de sang et de cœur

A mes parents génériques et philosophiques
À mes frères A mes enfants À mon mari

A Hélène

Juin 2003

Jeudi 9 novembre 1989, je regarde le Mur qui tombe à Berlin et dans ma télé. Toute mon enfance, toute mon adolescence, j'ai pourtant cru que la muraille était immuable, imprenable. Je n'ai jamais imaginé qu'elle puisse s'effriter un jour. Ma curiosité pour l'Allemagne appartient à ce. que je suis au plus profond de moi. Inscrite dans mes gênes et dans mon histoire. Elle est toujours liée à des chocs profonds, enracinée en moi. Je tire, aujourd'hui, le fil de ma mémoire. Je trouve «Nacht und Nebel» visionné au collège, en classe de quatrième, et «ù vieux fusil» vu à la télé. Je trouve une réception à l'Hôtel de ville de Lyon où ma classe de troisième est reçue à l'occasion du «Prix de la
Résistance et de la Déportation ».

Beaucoup plus tôt, je me passionne pour les récits de mon grand-père, Alphonse, paysan du Pas-de-Calais, humilié sur la plage de Dunkerque, prisonnier dans une fenne de la Forêt noire. Pendant ce temps-là, MarieThérèse, sa future femme, rome sur son deux-roues à la recherche de ses frères égarés dans la guerre. Au début des années cinquante, l'incompréhension de ses proches ne dissuade pas Alphonse d'emmener sa femme et ses cinq enfants revoir ses anciens geôliers. En 1923, dans une Europe redessinée par le traité de Versailles, mes arrières-grands-parents, Josef et Theodosia, débarquent de Pologne en France. Ils s'installent à Courcelles-Iès-Lens, petite ville où s'alignent, rectilignes, les corons des Houillères et les cités du monstre «Penarroya) rebaptisé « Metaleurop», fruit des amours capitalistes gennano-espagnoles. Un peu moins de vingt ans plus tard, dans le ciel d'acier de Douai, la France occupée, ma grand-

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mère Hélène pédale sur les pavés du Nord pour rejoindre l'hôpital où elle sert d'aide-saignante pour des sœurs à cornette, se faufilant entre les corps gangrenés et souffrants, les chairs vives et brûlées. Son futur mari, Cyrille, militant de la SFIO, admirateur de Léon Blum, distribue les tracts de la Résistance, en clandestin. Ils n'ont pas vingt ans. J'ai tissé d'autres liens, ultérieurs. En 1933, mon grand-père d'adoption, Paul, en stage hôtelier, ramène d'Allemagne «Mein Kampf» et toute une littérature effroyable qu'il m'a donnée pour « nepas oublier». A 15 ans, je débarque dans l'immense aéroport de Francfort-sur-le-Main. Je fais connaissance avec la famille Weckbach. Un choc linguistique et culturel. Herr Weckbach, gros barbu au ventre dodu qui se déguise en femme pour Carnaval, Frau Weckbach, jolie femme aux yeux amande qui fait ses courses à vélo, la liberté de leurs filles, Tanja et Nina, qui ne vont à l'école que le matin... Des figures de femmes habitent mon imaginaire: Rosa Luxemburg, Marlène Dietrich, la Katerina Blum d'Heinrich Boll, les héroïnes de Margarethe von Trotta, Ute Lemper, Nina Hagen, Rita Süssmuth. Janvier 1989, j'écris à la présidente du Bundestag toute mon admiration. Je suis un peu déçue: Rita Süssmuth ne m'invite pas à ses côtés. Elle me propose seulement de faire un stage au sein des services de documentation du Parlement fédéral allemand à Bonn. Je bataille pour avoir l'autorisation de mes profs d'hypokhâgne, passe mon mois de juin à Bonn et enchaîne, en juillet et août, avec un job de serveuse dans un luxueux hôtel de Francfort-sur-le-Main. Un homme attire toute mon admiration, toute mon affection. Philippe Rochot, journaliste à Antenne 2, était dans la promotion de mon père à l'Ecole de journalisme de Ulle. Je le suis avec obstination. En 1990, il s'installe à Berlin et devient correspondant permanent en Allemagne.

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Je rêve de marcher sur ses traces. Il me laisse le suivre quelques jours... C'est toujours mon cœur qui parle l'Allemagne, jamais la raison, jamais de raisons objectives pour apprendre l'allemand. J'ai vécu de belles histoires d'amour dans la langue de Fassbinder et de Günther Grass. J'ai choisi d'étudier l'allemand pour pouvoir lire et écrire des mots bleus. J'aime l'allemand qui se chante, qui se munnure. Le vendredi 10 novembre 1989, j'ai deux heures de littérature allemande. Je suis en khâgne. J'ai pris allemand en spécialité) mais je préfère l'histoire-géo. On analyse un texte de Novalis. Quel ennui! Je guette la prof à lunettes, la silhouette baba-cool. Elle n'évoque à aucun moment l'événement historique de la nuit. Je crois halluciner au milieu de mes camarades, indifférentes et obnubilées par le concours de Normale Sup. Ce jour-là, je décide que j'irai là-bas. Comprendre ce qu'en France, on a d'emblée appelé « la réunification ». En Allemagne, le choix des mots est plus politique. « Unification », «réunification ». L'histoire n'a pas la même signification. En 1990, il n'y a pas d'évidence. La seule qui va de soi est la victoire de l'économie de marché. La démocratie, aussi, a gagné. C'est ce qu'on dit toujours dans ces cas-là. Je suis plus sceptique. Pour moi, le mariage est forcé, rapide, bâclé. La continuité historique ne me saute pas aux yeux. Le progrès non plus. J'ai vingt ans et je suis hantée par ces questions: comment survit-on à l'enfermement? Comment ressort-on d'une existence passée dans la crainte et la persécution? Quel être humain devient-on quand on a perdu sa liberté? La vie continue-telle aussi en enfer?

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Merci à

Arnim, Klaus et Astrid Berger, Irene et Michael Sollfrank, Barbara, Franz, Suzanne, Albrecht Scharnweber, Lutz, sa femme et Billy, Beate et Berndt Gitter, Silke Malus, Gabi, Renate et Friedhelm Steffens

J'ai su plus tard combien chacune de ces rencontres était un trésor, enfoui en moi.

Janvier 1991 Impressions d'une journaliste en herbe

De ce périple de cinq semaines à travers la République démocratique d'Allemagne, aujourd'hui disparue, je retiendrai une leçon dont je n'ai été consciente que bien plus tard, alors que je rédigeais ces «articles» et que je corrigeais mon journal de route. J'ai compris, pour la première fois, la signification du mot « o!:ycctivité J'ai pris conscience de ses implications. Je )). voudrais essayer d'être franche et modeste: écrire que j'ai été, parfois, manipulée, par ces mêmes personnes que je croyais hors de tous soupçons. La difficulté, quand on décide de rencontrer des gens, est d'oublier ses propres sentiments, de parvenir à déchiffrer le double langage et de considérer l'interviewé dans son contexte socioculturel. C'est ce que, laborieusement, j'ai essayé de faire. Mais, dans un pays qui n'en était plus un, dans un pays qui se réveillait, trompé pendant quarante ans, il n'était pas toujours évident de déceler les erreurs. En outre, le contact avec le totalitarisme a été, pour moi, une découverte surprenante. J'ai approché, ce que j'appelle, la complexité humaine et qui m'a, souvent, conduite à manquer d'esprit critique. Néanmoins, je me suis efforcée de faire un tableau, certes non exhaustif, de cette RDA agonisante des mois de juillet et août 1990. Je reconnais, à certains moments, mon parti pris. Mais, il est peut-être aussi le reflet de cette période de transition, que vivaient les Allemands le l'Est, remplie d'agressivité, d'exagérations, de violences, d'incertitudes et d'amertume. Pour toutes ces raisons, je suis très heureuse d'avoir vécu, le temps de quelques semaines, au même titre que les

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journalistes du monde entier, un moment historique profondément enrichissant. J'ai eu le sentiment violent que le temps n'avait pas suspenduson vol Le sentiment que tout change.

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Nous

n'avons jamais

été aussi libres

et nous ne le saurons plus Jamais autant.

Klaus-Dieter Steffan, journaliste

L'Allemagne unifiée ou l'Etat dans l'Etat

CHRONOLOGIE

Été 1989 : Les ambassades de RFA à Berlin-Est, Prague et Budapest sont prises d'assaut par des citoyens estallemands. 8 octobre: Les manifestations qui ont lieu dans toute la RDA sont durement réprimées par les forces de l'ordre. Mais, elles se poursuivent. La foule est toujours plus nombreuse. 18 octobre: Au pouvoir depuis 1971, Erich Honecker est remplacé par Egon Krentz à la tête du SED, le «parti
socialiste unifié d'Allemagne».

9 novembre 1989 : Chute du Mur de Berlin au lendemain de la démission du gouvernement. 28 novembre 1989 : Helmut Kohl présente au Bundestag un programme en dix points pour réaliser la réunification allemande. 14 février: Helmut Kohl et Hans Modrow, 1erministre estallemand, s'accordent sur un projet d'union monétaire. 18 mars: Premières élections libres en RDA depuis 1933. La CDU frôle la majorité absolue. 1er juillet: Union économique, monétaire et sociale entre les
deux Allemagnes, sur Ie principe« 1 Mark-Est pour 1 DM».

3 octobre: Réunification allemande.

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LES VAINQUEURS

DE L'HISTOIRE

A l'heure de l'unification, il est parfois des discours incisifs que la majorité des populations allemandes et de la classe politique voudraient entendre se taire. Pourtant, le processus est désormais enclenché, rien ne peut plus le retenir. Le 3 octobre est devenu cette année jour de fête nationale. L'Allemagne est unifiée et le Mur définitivement abattu. Il y a un an, l'Eglise Saint-Nicolas de Leipzig ne parvenait plus à abriter les participants toujours plus nombreux des prières du lundi. Ils réclamaient, pacifiques, des réformes relatives à l'environnement, à l'enseignement ou à la liberté de circulation. Ils s'écriaient « Wir wollenraus» (nous voulons partir). Ils voulaient sortir de cet immense camp de concentration qu'était alors la RDA. Puis, le slogan a changé: «Wir bleiben hier» (nous restons ici). L'écrivaine Christa Wolf se souvient qu'à ce moment-là les Allemands de l'Est voulaient sauver la RDA, leur pays. Très vite la vague nationaliste a, pourtant, déferlé. Les services de la « Stasi », la sécurité d'Etat, ont sans doute joué un rôle dans la mise en scène du sentiment national : les drapeaux aux couleurs de l'Allemagne, les revendications unitaires... Une manière de discréditer les prières pour la paix de Leipzig. Les médias occidentaux se sont alors emparés de cette fonnidable opportunité pour eux. Le
pèlerinage est-allemand a commencé.

A cette
A l'aise

époque,

il

était du devoir des politiciens ouest-allemands d'aller voir là-bas ce qui se passait, Kohl en tête. De nombreuses
familles venues de RFA les ont suivis. dans leur

Mercedes, elles regardaient de haut les « Trabant» passer.

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