Les tribulations d'une parisienne

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Les Tribulations d'une Parisienne font suite à Des Frontières et des rêves. On retrouve ainsi les trois personnages dont les existences se rejoignent dans celle de l'auteur : le beau légionnaire italien, le distingué amant d'origine anglaise, et enfin le médecin aventurier au sang russe. Si Nadine Berkowitz fait confluer avec talent ces trois destins, elle sait aussi restituer le contexte social et historique des années 1961 à 1971.
Publié le : dimanche 1 juillet 2012
Lecture(s) : 256
EAN13 : 9782296498624
Nombre de pages : 544
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Les tribulations d’une Parisienne
Graveurs de mémoire

René NAVARRE, François-Marie PONS, Fantômas c’était
moi, 2012.
eGilbert CARRÈRE, Mémoires d’un préfet. À la traverse du XX
siècle, 2012.
François DELPEUCH, Chronique édilique, 2012.
Jean Michel CANTACUZÈNE, Une vie en Roumanie. De la
Belle Epoque à la République populaire. 1899-1960, 2011.
Claude DIAZ, Demain tu pars en France. Du ravin béni-safien au
gros caillou lyonnais, 2011.
Jacques QUEYREL, Un receveur des Postes durant les trente
glorieuses, 2011.
Benoît GRISON, Montagnes… ma passion, Lettres et
témoignages rassemblés par son père, 2011.
Henri Louis ORAIN, Avec Christiane, 68 ans de bonheur, 2011.
Pascale TOURÉ-LEROUX, Drôle de jeunesse, 2011.
Emile HERLIC, « Vent printanier », nom de code pour la rafle du
Vél’ d’hiv’. Récit, 2011.
Dominique POULACHON, René, maquisard. Sur les sentiers
de la Résistance en Saône-et-Loire, 2011.
Shanda TONME, Les chemins de l’immigration : la France ou
rien ! (vol. 3 d’une autobiographie en 6 volumes), 2011.
Claude-Alain CHRISTOPHE, Jazz à Limoges, 2011.
Claude MILON, Pierre Deloger (1890-1985). De la boulange à
l’opéra, 2011.
Jean-Philippe GOUDET, Les sentes de l’espoir. Une famille
auvergnate durant la Seconde Guerre mondiale, 2011.
Armand BENACERRAF, Trois passeports pour un seul homme,
Itinéraire d’un cardiologue, 2011.
Vincent JEANTET, Je suis mort un mardi, 2011.
Pierre PELOU, L’arbre et le paysage. L’itinéraire d’un postier
rouergat (1907-1981), 2011.
François DENIS et Michèle DENIS-DELCEY, Les Araignées
Rouges, Un agronome en Ethiopie (1965-1975), 2011.
Djalil et Marie HAKEM, Le Livre de Djalil, 2011.
Chantal MEYER, La Chrétienne en terre d’Islam, 2011.
Danielle BARCELO-GUEZ, Racines tunisiennes, 2011.
Paul SECHTER, En 1936 j’avais quinze ans, 2011.

Nadine Berkowitz






Les tribulations
d’une Parisienne




Préface de Bernard-Marie Garreau

















L’HARMATTAN




































© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96214-9
EAN : 9782296962149














PRÉFACE





















Les Tribulations d’une Parisienne ne décevront pas ceux qui ont lu
Des Frontières et des rêves, le premier livre que Nadine Berkowitz
consacre à ses souvenirs, tissés par le deuil (le départ précoce de sa
mère) et l’atmosphère du sanatorium. Étape décisive qui lui permet,
dès son plus jeune âge, de réfléchir et de se cultiver. Si le premier pan
de cette saga nous conduit ainsi jusqu’en 1960, le second qui s’ouvre
ici nous fait assister à la façon dont le nouveau papillon va sortir de sa
chrysalide, passer en quelque sorte de l’état de jeune fille à celui de
jeune femme. Nadine, en effet, a vingt-huit ans lorsque, à regret, on
abandonne les dernières pages des Tribulations.
Oui, à regret, car on aimerait tant continuer encore le chemin aux
côtés de la séduisante Parisienne, qui a une façon unique de raconter
ses souvenirs. À la fois avec légèreté et gravité.
Ce qui frappe, dès l’abord, c’est la façon dont les trois destins
géographiques, exposés dans l’ouvrage précédent, se rejoignent : la
Sicile du premier mari, un macho qui initie la jeune ouvrière à ce qui
est tout sauf de l’amour ; l’Angleterre du distingué amant qui, à
l’inverse, fera découvrir à Nadine la subtilité, l’intensité et toutes les
9
palettes des raffinements amoureux ; et enfin la Russie de Joseph
Berkowitz, le médecin qu’elle épousera raisonnablement en secondes
noces.
Mais si Nadine Berkowitz sait ainsi se jouer de l’espace, elle n’en
est pas moins à l’aise avec le traitement du temps, nous faisant passer
de ces petits instants volés au quotidien à des périodes plus étendues,
tant il est vrai que Les Tribulations nous restituent un contexte social
et historique, de la Guerre d’Algérie à Mai 68 et l’après Grenelle. Ces
éclairages rappelleront bien des souvenirs aux « anciens », et
informeront, pour leur plaisir, les plus jeunes.
Car c’est avec délice que nous plongeons dans la joyeuse
insouciance des rues laborieuses de Belleville, dans les inimitables
ambiances de quartier, dignes de Robert Sabatier - que notre adorable
midinette a dû lire, parmi la forêt d’écrivains qu’elle fréquente. On la
voit presque sautiller sur les trottoirs de la capitale, du cabinet médical
où elle travaille à la garçonnière de Patrick, en passant par l’espace
plus convenu de la vie de famille… L’existence, pour elle, est une
marelle…
Fleur parmi d’autres fleurs dans le jardin de son amant, épouse
blessée, puis résignée, mère, amie, femme meurtrie ou petite fille
perpétuellement étonnée, jamais blasée, Nadine a finalement cette
énorme qualité que l’on pressentait dans le premier livre : de tout ce
qui lui advient, elle repart toujours sans amertume, sans
découragement, sans jalousie.
Et surtout, de la diversité et de la richesse de son expérience ne lui
vient pas l’habituelle nostalgie qui fait vivre avec un rétroviseur.
L’écriture de ses livres fait partie d’une approche de l’existence,
qu’elle transforme, pour notre plus grand plaisir, en un perpétuel et
joyeux mouvement. Le temps passe, peut-être. Mais chez elle,
l’appétit demeure…

Bernard-Marie Garreau
















AVANT-PROPOS


Elle flotte, elle hésite ; en un mot, elle est femme
Jean Racine, Athalie


A toutes les femmes qui hésitent, ce livre est dédié…









Cette route qui va si loin
S’en va par de longues étapes.
Elle n’offre ni pont ni gué,
Alors que le fleuve est profond

eYunus Emre, poète turc, XIII siècle.





J’ai manqué mille fois de buter sur les cailloux d’un mauvais
chemin.
Je me suis souvenu des petits cailloux blancs engrangés dans mon
1enfance et ma prime adolescence . J’ai eu de belles rencontres qui
m’ont fait confiance. J’ai appris, j’ai donné, j’ai reçu, j’ai aimé, j’ai
écouté. J’ai surtout beaucoup lu.
C’est pourquoi j’ai eu envie d’appeler ce récit Les Tribulations
d’une parisienne. Même si ce n’est pas très original, cela reflète
cependant l’exacte réalité.
*
Pour remettre en mémoire au lecteur la fin du premier récit, je
commence en reprenant l’essentiel des dernières lignes. Ainsi le lien
sera fait entre Des Frontières et des rêves et Les Tribulations d’une
Parisienne.
*
[…] La jeune femme dans le train en était là de ses pensées lorsque
le haut-parleur annonça l’arrivée de l’express en gare d’Austerlitz. Sa
valise sur la banquette, son sac à main au bras, elle attendit l’arrêt

1 Voir Des Frontières et des rêves.
13
définitif du train. Paris était éveillé depuis longtemps par le brouhaha
des usagers de retour de vacances ; la grande horloge marquait 7h ;
nous étions le 28 août 1960.
[…] À dix minutes à vol d’oiseau, la même scène se répétait. Un
autre express, celui-ci en provenance de Marseille, arrivait gare de
Lyon. La même foule hétéroclite encombrée de valises, de sacs, de
chiens, d’enfants mal réveillés, se précipitait vers les bus et les
métros. Dans la foule, un homme portant un grand sac kaki consulta
le plan du métropolitain. Joseph Petrolese s’engouffra dans le métro,
direction porte de Clichy.
[…] Après un séjour à Saigon, Jo Berkowitz avait pris l’avion pour
la France via Genève. Il faisait un temps splendide. Le commandant
de bord annonça vingt-cinq degrés à Paris. « Tant mieux, pensa
Berko, ça ne me changera pas trop. »
Les caravelles atterrissaient les unes derrière les autres. Patrick
B…, de retour d’Extrême-Orient (Hong-Kong, précisément), devait
être impérativement à Paris le 28. Le lendemain, une réunion de
travail importante l’attendait au Plazza Athénée […].
Pour l’instant, il était à Orly, cherchant la sortie. Un chariot
bouscula le sien entre les deux portes coulissantes. L’homme
s’excusa. Il était grand, le visage buriné par huit ans d’Asie. Il portait
un costume clair, la chemise ouverte sur une chaîne en or où pendait
un petit bouddha de jade. « Je vous en prie », répondit Patrick B…,
courtois.
Les deux hommes se dirigèrent, l’un vers un taxi, l’autre vers une
Mercedes dans laquelle l’attendait un chauffeur prêt à l’emmener
quai Voltaire.
Le taxi démarra dans la cohue.
« Square du Padirac, à Auteuil », précisa Berko.
*
C’est ainsi que se termine Des Frontières et des rêves, laissant, ce
28 août 1960, ces personnages aller vers leurs destins.
Cinquante ans plus tard, je me souviens de ce retour à Paris.
Je ne connaissais pas encore ces trois hommes, que le hasard allait
placer sur ma route lors des années soixante, ces fameuses « sixties »
equi allaient marquer le XX siècle et ma vie.
14
Je reprends donc la plume pour retrouver les arrière-petits-enfants
de ceux qui, il y a un siècle et demi, quittèrent la Russie, l’Angleterre
et la Sicile.
Pour moi, c’est une réflexion sur le sens de la vie, un voyage dans
le monde des adultes, dans celui du travail en usine.
Il n’y a plus le cocon des murs du pensionnat, du sanatorium où
l’on invente son propre univers… ces jours de liberté trop courts pour
comprendre, saisir le monde des « grands ». Les vacances n’étaient
pas la vraie vie ; elles étaient décalées. Puis nous quittions nos
2parents pour retourner « entre les murs ».
Les murs sont tombés. Poussée dans l’arène, j’ai traversé des
années riches en événements, en rencontres : manifestations pour la
paix en Algérie, fin de la guerre, arrivée des pieds-noirs en métropole,
construction de cités-dortoirs, évolution des droits de la femme, 1967
et l’arrivée de la pilule en France, espoir de l’abrogation de la loi de
31920 contre l’avortement .
Puis il y aura mai 1968, prémices de la fin des Trente Glorieuses et
de la Guerre du Vietnam…

2
Des Frontières et des rêves.
3 Ce n’est qu’en janvier 1975 que la loi Veil l’autorisera.















PREMIÈRE PARTIE



Les hommes sont comme les fleuves
On ne sait pas d’où ils viennent
Extrait du Mahâbhârata













- 1 -

Août 1960

Il était grand, il était beau ;
Il sentait bon le sable chaud,
4Mon légionnaire… Il avait du soleil plein les yeux


erAvant de prendre le train gare Saint-Charles à Marseille, le 1 août
1960, pour « monter à Paris », Joseph Petrolese était resté deux jours
dans la cité phocéenne pour « aller aux putes ».
Arrivé gare de Lyon, un plan de métro en poche, il prit la direction
de la porte Champerret. Puis le 165 le laissa rue des Chasses, pas très
loin de la route d’Asnières à Clichy. Joseph s’arrêta au numéro 12.
Une plaque, qui avait dû être blanche dans un temps lointain, indiquait
« Hôtel Bijoux », appellation suivie de « Meublé, gaz, eau, électricité
à tous les étages »… Il n’avait prévenu personne de son arrivée.
Une femme passait une serpillière passablement usée dans le hall
d’entrée. « Sans doute la concierge », pensa-t-il.
- Madame, s’il vous plaît, la famille Petrolese ?
- Deuxième et troisième étage !
- Merci, Madame !
La femme ramassa la serpillière, puis, s’appuyant sur son
balaibrosse : « Si vous cherchez une chambre, c’est complet, ici ! »


4 Mon légionnaire, célèbre chanson interprétée par Édith Piaf (1915-1963).
19

Georges Petrolese




eMai 1960 : Georges Petrolese, légionnaire au 2 REP en Algérie


Joseph monta au deuxième. Au fond du couloir, une carte de visite
était punaisée sur une porte : Henri Petrolese. Il cogna à la porte, et
quelques secondes s’écoulèrent avant qu’une jeune femme blonde ne
lui ouvrît.
- C’est là que vous vivez ? lança-t-il en guise de
bonjour…
Jovanna balbutia quelques mots en sicilien. Mariée depuis peu à
Henri, le frère de Joseph, elle était enceinte de son premier enfant. Elle
fit entrer l’homme dont toute la famille attendait le retour. L’ancien
légionnaire considéra le meublé constitué d’une minuscule cuisine
attenante à une pièce légèrement plus grande. Le lit encombrait tout
l’espace. Au-dessus de l’unique armoire, valises et cartons atteignaient
le plafond. Seule une fenêtre entrouverte, aux rideaux colorés,
apportait une note claire à ce décor.
Un bruit sourd se fit entendre de l’autre côté de la rue, celui du
train de la ligne Saint-Lazare qui, demain lundi, déverserait sur Paris
employés, bureaucrates, vendeurs, dactylos, cadres, dont tous les
visages fermés laisseraient deviner, déjà, l’attente du vendredi soir…
Joseph, soudain, eut envie de retourner d’où il venait. Il avait quitté
le soleil et ses amis, avec qui il avait partagé la peur, la joie, la haine,
l’amitié… tout cela pour cette tristesse infinie, cet hôtel minable…
Pour arranger les choses, à la matinée ensoleillée succédaient de gros
nuages d’orage. Les premières gouttes tapaient déjà contre la fenêtre.
Quel pays pourri ! Il ferma les yeux un instant : Bernadette,
5Bernadette … Partie elle aussi en métropole, cette fille qu’il avait
aimée là-bas… Il s’était renseigné avant de prendre le bateau.
L’administration lui avait dit que la famille Arela était à Bourges.
« Bourges !!! C’est où, ce bled ? C’est loin de Paris ? » Il ouvrit les
yeux et donna des coups de poing sur son gros sac en toile kaki de
l’armée. La jeune femme, à côté de lui, demeurait muette. C’était
décidé : demain il repartirait pour Marseille…
Le soir, au milieu des siens, le piège familial se referma sur lui.
Après un bon plat de spaghettis à la sicilienne, sa mère sut trouver les
bons arguments pour retenir son fils aîné en France.

5 Des frontières et des rêves.
22
- La chambre à côté est louée par ton frère Robert. Tu la
partageras avec lui. Demain, à l’usine, le directeur du
personnel te recevra.
C’est ainsi qu’il fut employé, comme le reste de sa famille, chez
Valentine, les fameuses peintures Valentine…
*

L’absence est à l’amour ce qu’est au feu le vent :
Il éteint le petit ; il allume le grand

Bussy-Rabutin, Histoires amoureuses des Gaules, 1665.

Le chauffeur enleva respectueusement sa casquette et ouvrit la
porte arrière de la Mercedes. Patrick B. lui donna congé jusqu’au
lendemain matin, car un rendez-vous d’affaires important l’attendait
25, avenue Montaigne.
L’antiquaire dont la boutique se trouvait au rez-de-chaussée de
l’immeuble le retint un instant pour l’entretenir d’un tableau qu’il
venait d’acquérir. Puis la gardienne, d’origine sud-américaine, ouvrit
la porte d’entrée et monta les bagages. Patrick B. s’arrêta au second
étage pour saluer sa mère, et emprunta l’ascenseur privé pour
rejoindre ses appartements. Le quatrième étage formait un vaste
duplex. Son épouse était seule, les enfants étant en pension dans un
célèbre internat de Normandie. Patrick s’approcha d’elle et lui baisa
respectueusement la main avant de la serrer dans ses bras. Près de la
grande baie vitrée, sur une console, s’épanouissait un énorme bouquet
de roses, qu’il avait fait livrer pour annoncer son retour.
- Regardez, ma chérie, comme c’est beau !...
Il montrait le Louvre, juste en face, séparé d’eux par la Seine. Des
immenses fenêtres, on ne pouvait voir le quai, à moins de se pencher.
L’appartement semblait ainsi posé sur l’eau, telle l’avancée d’un
galion. Un bateau-mouche éclaira brutalement l’immeuble. Les
derniers visiteurs quittaient l’ancienne demeure royale, tandis que
Paris s’illuminait avant même que ne tombât la nuit…
*

23


Tout homme qui raille peut avoir de l’esprit
Montesquieu

Le taxi encaissa sa course, et Joseph Berkowitz alla récupérer ses
valises dans le coffre.
À cet endroit du boulevard Suchet, plusieurs squares sont entourés
d’immeubles cossus. Il entra square de Padirac, et embrassa la
concierge, qui était devenue une amie des Berkowitz depuis la guerre.
Tandis qu’ils étaient réfugiés à Saint-Pardoux-la-Rivière, en
Dordogne, Madame Yvonne avait veillé sur leur appartement. De
retour à Paris à la Libération, Léopold et Marguerite avaient retrouvé
les lieux intacts.
Léopold attendait son fils, impatient de connaître ses projets après
6son départ précipité du Cambodge . Ensuite, il l’entretiendrait de ses
affaires immobilières et du devenir de la SCI Kerouel, dont Jo
possédait des parts. Marguerite, toujours très élégante, avait fait
préparer un en-cas dans le salon Louis XV.
On sonna à la porte. Hélène, la bonne, ouvrit.
- Hélène !... Toujours fidèle au poste !...
Sans façon, Jo l’embrassa sur ses joues rougissantes.
- Oh !... Monsieur… Monsieur a bien changé…
Hélène faisait partie de la maison. Elle avait suivi les Berkowitz en
Dordogne, et son mari travaillait en tant que chef de chantier pour la
SCI.
- Alors, tu restes avec nous quelque temps ? Vas-tu
chercher un cabinet à Paris ? s’enquit Léopold.
- Non, tout d’abord je vais chercher C… à Beauvais, où
elle vit chez ses parents. Puis j’ai l’intention de m’installer à
Tahiti…
*


6 Des frontières et des rêves.










- 2 -
Mimi Thorez

J’observe, distille parfois une
pensée, une idée, une réflexion,
jamais un jugement sur quiconque.
Nadine Louveton


Le 175 s’arrêta au 98, avenue des Grésillons. Je montai sans
chercher une place assise, ne devant descendre que deux arrêts plus
7loin, devant l’usine Valentine. Je retrouvai Amalia Thorez , Mimi
8pour les intimes, mais pas les cabines de facturières , le chef du
personnel m’ayant placé à l’étiquetage. Le travail consistait à
dactylographier le nom et la référence des peintures sur des étiquettes ;
d’autres ouvrières les collaient ensuite sur les pots. L’atelier se divisait
en deux parties. L’une était plus élevée que l’autre, occupée par une
longue table munie de machines à écrire. C’est là qu’à ma droite se
trouvait une cabine en verre où Messieurs Batelier et Delonnet
occupaient les fonctions de chefs d’atelier, tandis que devant moi se
trouvaient les étiqueteuses. La partie en contrebas était réservée au
cerclage des pots. Quand la marchandise était prête, nous attendions
les caristes qui venaient avec leurs fenwicks pour transporter les

7
Des frontières et des rêves.
8 Ibid.
25
palettes de bidons sur un quai aménagé spécialement pour les
camions, tels que ceux des transports Mallisard ou Calberson.
Dès les premiers jours, je fis l’objet des conversations des
ouvrières. C’est toujours ainsi dans les usines lorsqu’une nouvelle
arrive. Elle et dévisagée, observée par les femmes qui parlent bas entre
elles. De plus, j’avais de nouveau une blouse blanche parmi les bleues.
Et enfin, en plus de mon travail de dactylo, on m’avait préposée à
l’inscription du personnel qui désirait déjeuner à la cantine. Cela me
forçait à me rendre chaque lundi matin dans tous les ateliers et
bureaux. Cela représentait pour moi une véritable torture. Ma petite
caisse dans une main, dans l’autre les tickets, ma hantise : me tromper
en rendant la monnaie, car je n’étais pas habituée aux nouveaux
francs. Les blouses blanches ne faisaient pas trop attention à moi et
restaient polies. Mais chez les bleues et les grises, les plaisanteries
fusaient, plus ou moins fines. Chaque lundi, on attendait la petite
nouvelle pour la charrier.
À l’heure de la pause, je rejoignais Mimi. Personne ne s’avisait de
me faire une réflexion désobligeante en présence de cette ceinture
9marron de judo . J’avais dix-sept ans, Mimi vingt-cinq. Elle m’avait
prise en affection et veillait à ce que les hommes ne m’importunent
pas. Sa présence tutélaire, cependant, ne nous empêchait pas de rire
souvent.
*
Chez moi, pas de changements : papa travaillait de nuit chez
Citroën au pilon ; maman, chez Timken. De l’usine de roulements à
bille, elle revenait chaque soir les cheveux pleins de copeaux. Malgré
le foulard qu’elle se mettait autour du cou, les copeaux les plus fins lui
brûlaient la chair et laissaient une cicatrice en forme de croissant.
Quant à mon frère Henri, et Claude, sa femme, animés d’une
conscience politique aiguë, ils s’investissaient dans le syndicalisme,
s’engageant toujours plus dans leurs vies de militants dévoués à la
cause ouvrière.
Comme chaque premier week-end de septembre, nous nous
10rendîmes à Vincennes pour la Fête de l’huma . Riri et Claude

9
Des frontières et des rêves.
10 La Fête de l’Humanité ne sera transférée qu’à partir de 1960 à la Courneuve.
26
11tenaient le stand « CGT Asnières », tandis que les Symard buvaient
un coup au stand du parti, section Gennevilliers, au milieu des odeurs
de saucisses et d’andouillettes-frites (la mode n’était pas encore aux
merguez).
*
Le week-end suivant, je demandai la permission d’aller rendre
12visite à mon ancienne directrice de pension, Madame Lamirand .
Maman accepta du bout des lèvres. Je retrouvai le chemin de
Vaujours. Lorsque je fus arrivée à l’arrêt des cars Citroën, un Chinois
s’assit derrière moi. À l’arrêt « Vaujours », route de Meaux, il
descendit aussi. Je montai la rue de Coubron en prenant mon temps,
heureuse de retrouver mes souvenirs d’écolière. Peut-être allais-je
croiser un visage connu, une ancienne pensionnaire… Le Chinois crut
que je traînais le pas pour l’attendre. Il me suivit jusqu’à
SainteJeanne d’Arc. Le portail n’avait pas changé, le château d’en face
toujours inoccupé…
Hélène Lamirand me prit dans ses bras. « Ma chère Nadine, vous
avez toujours votre bouille ronde », dit-elle en riant. En réalité, j’étais
très mince, ayant perdu les kilos pris en sana, mais j’avais gardé le
visage poupin de mon enfance.
Nous nous installâmes dans la salle à manger de style béarnais que
j’avais toujours admirée. « Madame » me servit un thé accompagné
d’un cake fait maison. Je me sentais une grande personne. Hélène me
parla de ses enfants, mais surtout des nouvelles élèves, qu’elle trouvait
moins intéressantes que les anciennes – anciennes qui, comme moi,
avaient trouvé un emploi.
- Je vous aurais bien vue dans un autre métier, Nadine.
Vos parents auraient dû vous pousser dans vos études. Je leur
avais proposé de vous reprendre après votre séjour à
13Ormesson , mais votre mère a refusé.
Je n’osais rien répondre. Nous fîmes le tour du pensionnat. Il y
avait très peu de rénovations. Un coup de peinture pour rafraîchir les

11 Des frontières et des rêves.
12
Ibid..
13 Ibid.
27
14murs, ainsi que de nouvelles salamandres qui, pensais-je, auraient un
meilleur tirage pour chauffer le dortoir. Quelques élèves restaient là le
week-end, comme cela m’était arrivé souvent. Elles attendaient devant
la cuisine la collation de 16h. À ce moment, j’aurais eu envie du
morceau de pain et de chocolat qui avaient constitué les goûters de
mes dix-treize ans. Mais l’heure du car pour Paris approchait.
J’embrassai « Madame »
- Revenez bientôt me voir…
Le Chinois était toujours là. Je le perdis dans les couloirs du métro.
*
Mon amie Mado David, qui avait compté parmi mes amies à
15Villandry , m’écrivit pour me décrire ses premières vacances seule
avec ses sœurs au bord de la mer. « Les transistors sont interdits sur
la plage, aussi nous les mettons à tue-tête. J’ai fait la touche d’un
Américain et d’un Parisien qui habite pas loin de chez toi, entre
Asnières et Nanterre. J’ai passé quinze jours merveilleux… » Elle
16terminait sa lettre en me donnant des nouvelles d’Angela Brascaglia
et son adresse à Paris. Je reçus le même jour une lettre d’Yvette de
Pamiers. Elle avait trouvé un emploi aux « Nouvelles Galeries ». Son
fiancé était en vacances aux Baléares, où ses parents possédaient une
maison. Quelle chance !
*
Les semaines passaient entre la monotonie de mon travail et l’ennui
qui s’étirait dans le deux-pièces-cuisine de mes parents. J’aimais
pourtant, les samedis après-midi, aller avec papa au « jardin »… Un
jardin potager qu’il entretenait avec amour ; son « coin de ciel bleu »
où il attendait de réaliser son rêve : une maison à la campagne. Le
17fameux rêve qu’il aurait pu réaliser avec Marie avant que la guerre et
l’occupation ne fassent fondre leurs économies. Jeanne, que j’appelais
maman depuis mes huit ans, espérait aussi quitter la région parisienne
dès l’âge de la retraite, et même peut-être plus tôt : l’usine Timken

14
Ibid.
15 Ibid.
16
Ibid.
17 Sa première épouse, ma mère, décédée trop tôt.
28
18envisageait de s’installer à Colmar . Nous étions encore dans les
Trente glorieuses, mais les délocalisations commençaient à
s’organiser, la main-d’œuvre étant moins chère en province.
Cependant, l’usine Valentine, toujours fidèle au 185, avenue des
Grésillons, continuait à embaucher.
Un lundi matin, en faisant mon tour des ateliers pour la cantine, je
remarquai trois gars en cottes bleues toutes neuves qui parlaient avec
force gestes et un accent méditerranéen prononcé. J’en fis la réflexion
à Mimi. Après déjeuner, nous sortîmes de l’usine pour fumer une
cigarette. Sur le petit mur d’en face, les trois compères étaient assis.
D’un petit signe, Mimi leur dit bonjour.
- C’est trois nouveaux électriciens pour l’entretien, me
dit-elle.
- On dirait des Espagnols, ou des Italiens.
- Non, c’est des pieds-noirs. Il y en a de plus en plus qui
s’installent en France.
- Ils sont pas mal…
Ils nous regardaient en souriant et parlaient entre eux ce que je
pensais être de l’italien. Sans doute faisaient-ils quelques
commentaires du style « Celle-là a l’air baisable. Je me la ferais
bien… », ou pire !...
- T’occupe pas, dit Mimi, c’est pas intéressant. Ça pense
qu’à draguer, à faire les malins devant les copains.
Un soir, à l’arrêt du 175, je remarquai un homme en
costumecravate, une serviette en cuir à la main. Il paraissait très sérieux, ne
parlait à personne, si ce n’était bonjour, bonsoir… Je le trouvais
séduisant. Il était mince, brun, pourvu de jolis traits (que je trouverais
maintenant trop classiques). Mimi, qui connaissait tout le monde,
m’apprit qu’il était représentant coloriste. Cela m’impressionnait
beaucoup. Une blouse blanche !...
- Je crois qu’il est marié, ajouta-t-elle.
Peu pressée de rentrer chez moi, je descendis place Voltaire avec
Mimi. Nous nous installâmes au Père Lamotte pour siroter une
menthe à l’eau. Je pensais au représentant.
- Ça n’a pas l’air mal, ce qu’il fait comme métier, non ?

18 Ce qui sera effectivement le cas en 1960.
29
Nadine le jour de sa rencontre avec Georges Petrolese (studio Jean Macé, Asnières)


- T’es pas pressée de fréquenter. Tu trouveras mieux !...
Mieux !... Elle en avait de bonnes !
*
A dix-sept ans, je n’avais pas de carte d’identité. « Maintenant que
tu travailles, me dit maman, il te faut une carte d’identité. On ne sait
jamais. Surtout en ce moment : il y a des flics partout ! » Papa, le nez
dans son journal, releva la tête.
- Écoutez-moi ça : « Procès du réseau Jeanson – Les
accusés : des journalistes, des professeurs et autres
universitaires appartenant à un réseau qui aidait le FLN à
19récupérer les fonds. Malgré la plaidoirie de Maître Verges ,
puis de Maître Roland Dumas, certains accusés furent
condamnés à dix ans de prison. »
- Je connais un Algérien chez Timken, poursuivit ma
mère, qui récupère les fonds. Vivement que cela se termine !
Au moins, Jeanson a profité du procès pour dénoncer la
torture en Algérie par les forces de l’ordre…
Malgré la censure, j’avais déjà lu le livre d’Henri Aleg, La
20Question . Dans les bidonvilles de Gennevilliers ou de la « Ceinture
rouge », je savais qu’il y avait des descentes de police à la recherche
des fameuses « valises » pour le FNL. Il valait mieux ne pas trop se
promener la nuit.
De Gaulle avait annoncé, après sa conférence de presse que
l’Algérie algérienne était en marche, et qu’un référendum serait
envisageable. Je me suis souvenu de son discours de Tours, où il
criait, les bras en V : « Algérie française ! »…
*
Le samedi suivant, j’allai chez Jean Macé, photographe rue
PierreBrossolette. Avant de franchir la porte, je jetai un coup d’œil sur la
vitrine. D’autres photos de communion solennelle remplaçaient depuis

19
L’avocat des causes perdues.
20 Le titre repose sur un jeu de mots. La question est à la fois l’interrogatoire et
l’ancien mot qui désigne la torture: Henri Aleg, né en 1921, est un journaliste
franco-algérien, membre du PCF et ancien directeur d'Alger républicain.
31
21longtemps celle de Michel Poncin et la mienne. La porte du studio
s’ouvrit, un homme en sortit. J’en profitai pour entrer.
Après avoir terminé mes photos d’identité, le photographe me
demanda si je voulais en même temps une photo d’art. Je n’osai
refuser, mais qu’allait dire maman ? « Tu te prends pour qui ? »… Je
lui répondis mentalement : « C’est moi qui paye la dépense, avec mes
propres sous… » Jean Macé me demanda d’ôter mon chemisier (à
cette époque, nous portions des combinaisons). Il disposa artistement
du tulle blanc autour de mes épaules pour donner l’illusion d’un
décolleté de robe de soirée. Je pris la pose en pensant à ma cousine
Jeanine Louveton, Miss Presse 1951, en robe de tulle.
- Voilà, mademoiselle. Revenez dans huit jours, je vous
montrerai les épreuves
Lorsque je sortis du studio, il pleuvait. Zut ! Tatan Marie m’avait
offert une permanente lors de mes vacances à Pamiers. Si mes
cheveux prenaient la pluie, j’allais friser comme un mouton !
Un homme, devant la vitrine, me proposa son parapluie, puis, sans
ambages, m’expliqua qu’il venait de me croiser lorsque j’étais entrée.
- Je sors de chez le photographe pour un permis de
conduire civil, car le mien est militaire. Je vous avais
remarquée, et j’attendais que vous sortiez…
Prise au dépourvu, j’acceptai un coin de parapluie
- J’habite aux Grésillons.
- Je vous accompagne. Ce n’est pas très loin de chez moi,
bluffa-t-il…
J’avais déjà vu cette tête quelque part, mais où ? Nous fîmes
quelques pas jusqu’à la place Voltaire. Le monde est petit : il
travaillait chez Valentine comme électricien. Très bavard, il m’apprit
d’une traite qu’il s’appelait Georges. Sa famille habitait Clichy. Tous
chez lui, sa mère, ses frères, travaillaient chez Valentine. Pendant qu’il
pérorait, j’observais son visage : yeux gris-vert aux longs cils noirs,
nez droit, dents éclatantes, lèvres bien ourlées. Il était fort bien habillé,
ce qui ne gâchait rien. Il parlait avec l’accent pied-noir et se disait
italien. Il était trop baratineur à mon avis, et malgré sa politesse et sa
correction, son accent et ses intonations lançaient comme un signal

21 Des Frontières et des rêves.
32
d’alarme. Quelque chose, je ne sais quoi, m’indisposait. Je le laissai
parler de lui jusqu’à l’arrêt du 175, où je le remerciai de m’avoir
abritée de la pluie.
- À lundi peut-être, mademoiselle !
Le lundi matin, je fis part à Mimi de ma rencontre.
- Mais si ! Tu l’as déjà vu ! Ils sont trois électriciens,
toujours ensemble, qui racontent des conneries dans leur
charabia… Tiens : les voilà !
- C’est vrai qu’en le voyant endimanché, je n’ai pas fait
le rapprochement. Et lui non plus, je crois, ou alors il a fait
semblant.
Je n’avais pas envie de faire le tour des ateliers pour la cantine et
tomber sur ces loustics.
- Mimi, tu peux m’accompagner ?
- Je vais demander à Louis.
Louis, « Loulou » pour les intimes, draguait les petites nouvelles, et
cela en dépit de ses quarante-huit ans et de ses quatre gosses. Grâce à
Mimi, ceinture marron de judo qui l’avait un jour projeté au sol, il
m’avait laissée tranquille et oublié le genre de promotion qu’il
proposait habituellement : il faisait croire aux petites facturières
qu’elles pourraient, leur vie durant, ne jamais monter en grade, si lui
seul le décidait. Si en revanche elles étaient « gentilles », il pourrait
les pistonner auprès du chef du personnel. Il représentait l’engeance la
pire dans les usines : celle des chefaillons !
Donc, n’osant rien refuser à Mimi, il bougonna un « Oui,
magnezvous !... »
Mimi m’accompagna à l’entretien, où les préposés, d’ailleurs,
n’entretenaient pas grand’ chose, si ce n’est leurs cigarettes et leurs
plaisanteries salaces. Mimi les interpella :
- Alors, qui j’inscris ? À quels noms ?
- Carminati.
- Petrolese.
Le troisième apportait sa gamelle.
- Petrolese ? Il y a une Petrolese à l’étiquetage, lui dis-je.
33
- Oui, c’est ma mère, j’ai aussi mon frère Henri,
coloriste, et mon frère Robert vient de quitter Valentine fin
août.
- Et vous, c’est Georges !
Je me souvenais du prénom qu’il m’avait donné « sous le
parapluie »…
- En vérité, c’est Joseph… Georges, c’est pour les
femmes, c’est plus viril…
- Ouais, encore un macho, coupa Mimi. Allez, on se tire,
sinon Loulou va m’engueuler…
Mimi retourna à la facturation, moi derrière ma machine, à
l’étiquetage. J’observais les ouvrières. Laquelle était Madame
Petrolese ?
À 17h, à l’arrêt du bus, le nommé Georges (pour les femmes…)
discutait avec le type que j’avais déjà remarqué, genre représentant de
commerce. Quand ils m’aperçurent, ils parlèrent en italien (je sus plus
tard que c’était plus exactement du sicilien). Le second individu était
sans doute le frère coloriste, car il y avait une ressemblance. Georges
était légèrement plus grand. Je remarquai que chacun, compte tenu de
son milieu, était plutôt bien nippé. Cette famille aiguisait ma
curiosité… Le lendemain, je posai quelques questions autour de moi.
22Ma voisine de bureau fit un signe de la tête pour désigner Vincente
Petrolese.
- Elle est maquillée comme si elle allait au dancing.
Regarde : elle quitte son poste, elle va se refaire le portrait aux
toilettes.
Je ne répondis pas. Je la trouvais très bien. Elle avait un très beau
visage, de grands yeux noirs, les cheveux teints auburn et, sous sa
blouse, une jolie jupe. Elle parlait très peu avec les autres ouvrières
qui, auprès d’elle, paraissaient quelconques. Souvent, lorsqu’elles
avaient passé la quarantaine, la cigarette leur avait terni le teint. Elles
semblaient alors sans allure, vieillies, aigries avant l’âge… Lorsque la
sirène hurla, au lieu de courir au vestiaire, je laissai Madame Petrolese
passer devant moi. Ce qu’elle dévoila en ôtant sa blouse était mieux
encore que la jupe que j’avais imaginée : c’était un ensemble très

22 Des Frontières et des rêves.
34
couture, bleu, avec un col chemisier blanc. Les chaussures étaient
assorties à la tenue. Une veste trois quarts mettait la touche finale à
cette élégante toilette. « Décidément, pensai-je, ils s’habillent comme
des princes. Ça m’étonne pas que ses collègues fassent la gueule.
Elles sont jalouses. Moi, ça me plaît. J’ai toujours aimé les
fringues ! »
*
J’avais répondu à Mado à une adresse convenue afin que sa mère
n’ouvre pas son courrier. Elle répondait qu’elle avait eu du mal à aller
jusqu’au bout de ma lettre de plusieurs pages, mais en redemandait
encore. « Envoie-moi la suite de tes tribulations ! As-tu des nouvelles
d’Angela Brascaglia ? » Angela avait également repris contact avec
moi ; nous devions nous voir le week-end suivant. Entre-temps, je
reçus un mot d’elle, difficile à déchiffrer. « Impossible de venir te voir
samedi ; je pars avec mes patrons à la campagne… Excuse-moi, mais
c’est ma patronne qui décide… » Quinze jours plus tard, je reçus
encore un mot. « Viens, je t’attends, ne me fais pas attendre. Sois là
samedi. À bientôt. Une amie qui t’aime. »
er eJe me pointai le samedi rue François 1 , dans le 8 arrondissement.
Une rue bordée de boutiques de luxe aux noms prestigieux. Au 29,
j’appuyai sur le bouton doré. La porte s’ouvrit sur un grand hall. Ce
qui me surprit fut le tapis rouge qui recouvrait les marches. Je pris
el’ascenseur jusqu’au 5 étage. Angela m’avait précisé qu’il y avait
deux portes : une à double battant et une simple. Je toquai, pas très
fort, car un peu intimidée. La porte de service s’ouvrit tout de suite.
Mon amie m’attendait impatiente derrière la porte. Après les
retrouvailles, les embrassades, elle me fit visiter l’immense
appartement : canapés, fauteuils (Louis XV, ou XVI, enfin un Louis
quelconque, je n’étais pas très férue en la matière…). Des tapis aussi
grands que les pièces recouvraient les parquets cirés. J’admirai une
vitrine emplie de bibelots charmants en biscuit.
- Où loges-tu ?
Nous montâmes un escalier, sans tapis celui-là, et parvînmes à une
chambrette minuscule sous les toits, pourvue d’un lit, d’un placard,
d’une commode, d’une chaise et, dans un coin, d’un lavabo…
- C’est petit, mais je suis tranquille.
35
- Pas mal ! Moi, ça me suffirait dans ce beau quartier…
- Je m’ennuie un peu. J’ai très peu de congés. Souvent, le
vendredi soir, nous partons à la campagne. Mes patrons ont
une propriété qu’ils louent à des métayers. Le dimanche soir,
nous rapportons des légumes, des poulets, des lapins…
- C’est drôlement bien ! Dis-donc, ils sont riches.
J’espère que tu es bien payée…
Angela fit la moue. Je regardai son accoutrement. Elle était tout de
noir vêtue, avec un petit tablier blanc arrondi entouré d’une dentelle.
C’était la vraie soubrette !
- Que fais-tu ici ?
- Je sers à table, je reçois les visiteurs… Mon patron est
avocat. Parfois, j’accompagne Madame dans les magasins ; je
fais l’argenterie. On ne peut pas dire que ce soit vraiment dur,
mais je dois être présente toute la journée.
- Si tu fais des progrès en français, tu pourras peut-être
trouver autre chose…
Nous bavardions ainsi devant un thé, évoquant nos anciennes
23compagnes de Villandry . Je la quittai en fin d’après-midi, et nous
nous promîmes de nous revoir. Mais ce que j’ignorais ce jour-là, c’est
erque j’allais venir très souvent rue François 1 , mais pas pour les
mêmes raisons. Ni au même numéro.


23 Des Frontières et des rêves.











- 3 -
Lettre de Phnom-Penh





L’espoir de s’installer à Tahiti avait fondu comme neige. Certains
médecins, déjà sur place faisaient barrage ; ils n’avaient pas besoin
d’un concurrent. Quant à l’administration de là-bas, elle prenait son
temps, trop de temps. Joseph Berkowitz opta pour le Maroc.
24En attendant le divorce officiel de C. , le couple vivait square de
Padirac. Ils louèrent une voiture. Comme dans les romans
d’espionnage, ils démarraient ou se garaient tous feux éteints le soir,
regardant dans les rétros s’ils n’étaient pas suivis par les sbires de Lon
Non. Jo avait confié la petite Thiany à sa vieille amie, Madame
Dubloc – celle qui l’avait hébergé à Compiègne lorsqu’il était
militaire en 1940. L’enfant resterait cachée jusqu’à la décision du
tribunal de confier la petite à l’un ou l’autre des parents.
Léopold et Marguerite étaient toujours restés en bonne relation
25avec Sonia . Elle était demeurée célibataire. Est-ce que Jo pensait
encore à elle ? Même en ami, il n’irait pas la voir quai d’Orsay. Á
quoi bon remuer le passé ? Et pourtant… Il avait gardé toutes ses

24
Des Frontières et des rêves.
25 Ibid.
37
lettres, qui finissaient souvent par « Mes yeux bleus, mon amour, mon
demi-Juif errant, mon Ulysse d’Extrême-Orient… Caresses à Yorna
de la part de Yoric, qui l’attend… »
*
26Fin octobre, Joseph reçut une lettre de Ron Ron :

« Phnom-Penh, le 25 octobre 1960
Mon chéri Jo,
Chou, tu es séparé de moi depuis bientôt trois mois. Depuis ton
absence, combien de peine j’ai eue ! Mais je serai toujours fidèle…
Des mois de peines et de pleurs… Pourrais-tu supporter toutes ces
histoires que j’ai eues avec la police ? Vraiment, tu ne peux
comprendre mes peines, Chou.
La police me dit de dire que tu as couché avec la femme de qui tu
sais, sinon ils me mettront en prison.
Quand ta clinique a été vendue, ils m’ont chassée dans les trois
jours. J’ai dû partir. Ton chien m’a mordu. Je suis allé me faire
soigner, mais ils ne voulaient pas me soigner si je ne tuais pas le
27chien. Et Ripoll n’est pas gentil : je suis malade, je lui demande un
certificat pour me soigner, mais il répond : « Á condition que je
couche avec toi, sans que ma femme le sache… » Vraiment, je suis
triste. Ripoll me dit que tu te colles avec C., que tu vas lui acheter une
voiture et la prendre dans ta maison. Moi, je te suis encore fidèle. Je
n’ai qu’à prendre l’argent que tu m’as donné pour le dépenser.
Pourquoi pleurer et attendre encore ?
Chou, personne ne me console. On dit du mal de toi. Moi, je
t’aimerai jour et nuit. Rien ne compte pour moi sans toi. Tu es l’être
que j’ai le plus cher au monde. Si tu me dis adieu, je te jure que je me
suicide. Penses-tu à ton travail au Cambodge ? Tout le monde parle
mal de toi, mais je te sais innocent, je te connais. Quand je ne vois
pas, je ne crois pas.
Je sais que tu es loin de moi, je ne sors avec personne, je reste à la
maison pour attendre tes lettres.


26
Ibid.
27 Ami médecin de Berkowitz.
38
Joseph Berkowitz et Ronron, au Cambodge.
« Chou, tu es séparé de moi depuis bientôt trois mois. Depuis ton absence, combien
de peine j’ai eue ! Mais je serai toujours fidèle… » (p. 23, lettre de Ronron à Joseph,
écrite de Phnom-Penh le 25 octobre 1960).

Madame Belle m’a lu ta dernière lettre. Tu me dis de partir pour
Saigon, mais pour quoi faire ? Saigon n’est pas tranquille, il y a
toujours de la bagarre. Je tâcherai de faire mon possible pour partir
avec Madame Belle à Saigon, mais tu sais, mon chéri, la somme
d’argent que tu m’as donnée, il n’en reste presque plus. Que vais-je
faire sans argent ? J’ai été très malade, j’ai dépensé beaucoup, je te
demande d’avoir pitié de moi. Tu me dis de travailler à la fondation
Calmette, mais personne ne veut de moi. Tous nos amis m’ont
abandonnée depuis que tu n’es plus là.
Je te quitte, Chou. Je ne t’oublierai jamais
28Ron Ron »

Jo referma la lettre, la glissa dans son portefeuille. Ses amis Belle
n’avaient pas emmené tout de suite Ron Ron et le chien Naser à
Saigon, comme promis. Elle avait eu le temps de dépenser au jeu une
partie des vingt mille francs qu’il lui avait laissés pour s’installer au
Vietnam, dont elle était originaire. Quant à Ripoll, pensa-t-il, c’était
un beau salaud !
Il avait compté sur ses amis pour protéger Ron Ron, mais sans lui,
elle n’était plus rien.
*













28 Lettre authentique












- 4 -
Mon légionnaire





L’automne était doux. Nous avions reçu notre quinzaine. J’avais
effectué cinquante-six heures à 1, 97 francs, plus une prime de
productivité. J’arrivais ainsi à 120, 22 francs brut, assortis de 5, 48
francs d’indemnité de transport. Je ne cotisais à aucune assurance
chômage (tout simplement parce que le chômage était rare).
29Mimi, Georges et moi étions descendus place Voltaire. Assis à la
terrasse du Père Lamotte, Georges sortit son enveloppe, plus épaisse
que la mienne. « Je vous offre l’apéro, les filles. » Mimi prit son
éternelle menthe à l’eau, moi, pour « faire la grande », un guignolet
kirsch, et Georges un Ricard. Au bout d’un moment, Mimi nous
laissa.
- Soyez sérieux, tous les deux !...
- Mais oui, mais oui, je suis un gentleman…

29 Pour éviter, chez le lecteur, toute confusion entre Joseph Berkowitz et Joseph
Petrolese, j’appellerai désormais Joseph Petrolese « Georges » (son prénom « viril »,
réservé aux femmes…). [Note de l’auteur].
41
Passant par son accent pied-noir, le mot sonnait faux. Toujours
prolixe, il me parla de sa famille et… de la Légion.
- Cinq années d’Algérie à la Légion étrangère…
Il sortit une photo où il était appuyé négligemment contre un mur.
Le képi blanc et l’uniforme le mettaient en valeur. Il m’en montra une
autre, « en buste », avec le béret vert sous lequel le visage
s’arrondissait ; on y devinait encore quelques traces d’adolescence. Le
sourire était doux, le regard clair derrière de longs cils noirs, le nez
harmonieux, les lèvres bien ourlées, sans mollesse… Je tombai
amoureuse, mais plus de la photo que de lui, me semble-t-il…
- Ça te va bien. T’as pas voulu rester ?
- Oui, je serais bien reparti là-bas… C’est ma mère qui a
insisté pour que je reste dans ce pays de merde !...
Je le trouvais déjà bien moins séduisant que sa photo.
- J’avais une fiancée là-bas, Bernadette, très belle…
Je me sentis très moche, tout d’un coup.
- Alors ?
- De Gaulle n’a pas tenu sa promesse. « Algérie
française ! »… Tu parles ! La famille de Bernadette est
rentrée en France. Elle n’a pas eu le temps de me laisser son
adresse. A Bourges, je crois…
- J’ai vu ta mère : elle travaille en face de moi. Elle est
très élégante. C’est ton frère, le type avec toi à l’arrêt du bus ?
- Oui, c’est celui qui a le plus étudié. Il est cadre,
maintenant. Ma mère était couturière pour les riches de Tunis.
Nous, les Italiens, on sait s’habiller…
- Tunis ? Et tu es italien ?
- Sicilien par ma mère, napolitain par mon père. Mes
grands-parents ont émigré. Moi, je suis né à Tunis comme
mes frères et ma sœur.
Puis il ajouta, comme si c’était important pour lui :
- Nous, les Italiens, on descend directement des
Romains. Tout nous appartenait. Comme qui dirait les
Américains aujourd’hui.
42
J’ignorais ce que ce propos venait faire là. Bizarre… J’ai pensé très
fort : « Qu’est-ce que tu fous là, mon pote, va donc chez les
Amerlocks ! »…
- Il faut que je rentre. Mes parents vont rouspéter…
- Viens chez moi samedi après-midi, proposa-t-il
- Non, je n’ai pas le droit de sortir comme ça.
Les semaines suivantes, nous allâmes chaque jour, à la sortie de
l’usine, avec ou sans Mimi, au Père Lamotte. En somme, le beau
légionnaire plaisait à la midinette de dix-sept ans… Conciliante, je me
disais que sa façon de parler s’améliorerait avec le temps.
Les conversations tournaient toujours autour de la Légion, de ses
meilleurs amis, Marcel et Bruno ; de ses sauts en parachute, d’un
accident, de sa mutation comme chauffeur de capitaine, et toujours, et
encore : de « Bernadette »… Quant à ses idées politiques, que je
jugeais un peu « primaires », elles étaient à l’opposé des miennes. Là
encore, j’étais optimiste, pensant qu’en vieillissant on se bonifie. Bref,
je voulais lui trouver des circonstances atténuantes.
Un soir, nous restâmes plus longtemps ensemble. C’est ainsi que je
fis la connaissance de l’Hôtel Bijoux.
*
Un rayon de soleil se faufilait dans les allées du cimetière
erd’Asnières. Comme chaque 1 Novembre, nous fleurissions les
30tombes de nos chers disparus. Jacquot et Pierrette nous avaient
rejoints. L’on rentra à pied aux Grésillons en coupant par les petites
rues. L’on remarqua beaucoup de changements. De vieux immeubles
détruits faisaient place à des HLM. Au rez-de-chaussée, des boutiques,
des superettes. Les quartiers changeaient. Un panneau annonçait la
construction d’un supermarché. Les villes de la ceinture rouge
n’étaient plus que chantiers ; les grues coupaient verticalement
l’horizon. Bientôt « barres » et « tours » sortiraient de terre.
Papa commentait :
- Il y avait un cours des halles à cet endroit ; il a disparu.
Tiens, la dernière fois il n’y avait pas cette laverie…
J’aimais bien me balader dans ces vieux quartiers. On trouvait
encore sur les murs des réclames telles que : Les vins du Postillon ou

30 Des Frontières et des rêves.
43
l’apéritif Dubonnet, le savon Cadum avec son bébé blond et joufflu.
Les anciennes boutiques avaient leurs enseignes : charbonnier,
mercier, bazar-droguerie, grainetier…
Nous avions pas mal marché. Arrivée aux Grésillons, je sentis une
douleur au bas du ventre. Pierrette et Jacquot restèrent dîner à la
maison. Je m’étais allongée un instant. Maman lança d’un ton peu
amène : « Qu’est-ce qu’elle a encore ? » Pierrette préconisa que je
prenne ma température. J’avais 38. « Prends un cachet ; ça ira mieux
demain… » Le lendemain matin, j’avais 39, et comme un poignard qui
me transperçait le côté droit. Maman maugréa, tout en appelant le
docteur Joubert, qui avait repris le cabinet du docteur Schwob. Il me
fit lever et plier la jambe droite. « Ça vous fait mal ? » Il appuya aussi
sur le ventre. « C’est l’appendicite, Madame, il faut qu’elle entre à la
clinique aujourd’hui même. »
On m’opéra à la clinique Saint-Jean de Gennevilliers. J’y restai huit
jours, suivis de trois semaines d’arrêt maladie. J’en profitai pour me
replonger dans la lecture. Assise derrière le rideau de la salle à
31manger, je voyais parfois passer Michel Poncin .
Une après-midi, papa venait de se lever. Il devait être 16h. On
sonna à la porte. Papa ouvrit.
- Bonjour, Monsieur !
- Bonjour ! Je suis le chef de service de Mademoiselle
Louveton. Je viens prendre de ses nouvelles.
- Entrez ! C’est bien aimable…
Georges entra, tiré à quatre épingles. Je le trouvai drôlement
gonflé ! Papa nous laissa.
- Tu exagères. Je reviens lundi prochain : pars avant que
ma mère arrive.
Puis je haussai la voix.
- Merci, Monsieur, de votre visite. Je reprends le travail
lundi.
- Au revoir, Mademoiselle, et meilleure santé. Bonne
soirée, Monsieur Louveton !
Georges parti, Papa trouva mon « chef » très gentil d’avoir pris de
mes nouvelles…

31 Des Frontières et des rêves.
44
*
De retour chez Valentine, Georges et moi prîmes l’habitude d’aller
directement chez lui sans s’arrêter au Père Lamotte. Robert, son jeune
frère, attendait patiemment chez sa mère la fin de nos ébats pour
pouvoir réintégrer la chambre qu’il partageait.
Vincente Petrolese ne voyait pas d’un très bon œil que son fils aîné
sorte avec une « Parisienne ». Je m’aperçus qu’il y avait chez eux un
peu de mépris pour les Françaises. « Les filles de mon pays », comme
dit la chanson, sont parfaites. Les Parisiennes toutes des putes.
Vincente voulait que « Pino » - comme sa famille l’appelait - épousât
une Sicilienne comme son frère Henri.
32Georges m’expliqua que lors de leur départ de Tunisie, Rosaria ,
sa grand-mère paternelle, avait préféré retourner à Castelvetrano en
Sicile. Vincente, sous le prétexte de rendre visite à sa mère, avait
emmené Henri pour lui trouver une femme qui conviendrait mieux
qu’une Française. Et son entreprise avait réussi puisqu’un an plus tard,
Henri épousait Jovanna. Quant à la liaison de son autre fils… Cette
Nadine avait dû avoir d’autres aventures. Georges ne se vantait-il pas
33de l’avoir eue facilement, et qu’elle n’était même pas vierge !
Jovanna avait deux sœurs, prêtes à quitter le fin fond de la Sicile
pour la « Ville Lumière ». Aux vacances prochaines, Vincente
emmènerait « Pino » à Castelvetrano. Tels étaient sa pensée et son
espoir les plus chers.
Vierge, en effet je ne l’étais plus. Mes dernières vacances
34appaméennes s’étaient mal passées de ce côté-là. Guiguite et Milou
étaient occupés par leur commerce, tante Marie par son petit-fils, et
Yvette, ma meilleure amie, travaillait la semaine, et fréquentait Jean
Palmer le week-end. Seule, je me promenais, faute de mieux, dans
Pamiers. En traversant la place de la République, je croisais souvent
un groupe de jeunes gens plus âgés que moi. L’un d’eux, plus
entreprenant que les autres, m’aborda, a priori sympathique, vingt-

32
Ibid.
33 Il faut se remettre dans le contexte de l’époque. La majorité était encore à
vingtet-un ans, et Mai 68 n’était pas encore passé par-là.
34 C’est-à-dire à Pamiers. Voir Des Frontières et des rêves.
45
cinq ans, beau brun, beau parleur (avec son accent du sud-ouest), et
rugbyman…
Nous prîmes ainsi l’habitude de nous voir et de flirter au bord de
l’Ariège. Jusqu’à ce jour où nous étions en maillot de bain pour
profiter du soleil, nous séchant après un bon bain dans la rivière.
J’avoue que c’était un peu risqué d’être presque nue avec un jeune
homme que l’on ne connaît que depuis huit jours. Je pensais
cependant qu’un homme de neuf ans plus âgé que moi saurait se
comporter correctement. En un éclair je me souvins de la mise en
35garde des bonnes sœurs : « Les hommes sont des animaux ! »
Nous étions allongés l’un à côté de l’autre lorsque, sans prévenir, il
vint s’allonger sur moi de tout son poids. Son bras en travers de mon
cou bloquait ma respiration, tandis que ses cuisses musclées écartaient
sans peine les miennes. Quand j’avais le temps de reprendre ma
respiration, je criais : « Pas comme ça ! Pas comme ça ! » Ce n’était
pas une ruse, car, dans ma tête, je pensais : « Pourquoi tant de
violence ? Avec de la patience, de la gentillesse, peut-être… »
De mon bras resté libre j’attrapai son sexe que je serrai dans ma
main, pensant, dans ma naïveté, que la rigidité était le signe, non
d’une turgescence, mais de la présence d’un os. (À cette époque il n’y
avait d’éducation sexuelle dans les écoles et encore moins dans les
familles).
- Lâche, dit-il, tu vas me faire mal !
En toute naïveté, je crus qu’effectivement je pouvais casser cet…
os. La peur me fit donc relâcher ma pression. Et ce qui devait arriver
arriva. Si l’on m’avait mieux expliqué l’anatomie, et notamment
l’appareil sexuel des hommes, ma main aurait continué à
l’emprisonner, quitte à lui faire vraiment mal... À cause de mon
ignorance, à cause de la seconde d’hésitation qui me fut fatale, il
poussa – si je puis dire – son avantage. Le seul résultat qui s’ensuivit
pour moi fut une légère douleur, et surtout une forte déception. Si
c’est cela, l’amour, cette promiscuité désagréable, pensai-je… Il ne
s’était absolument rien passé d’extraordinaire, sinon un geste ridicule
de la part de ce garçon, et un profond dégoût de mon côté.
Il relâcha son bras, qui m’étouffait toujours.

35 Ibid.
46
- Tu vois, dit-il, lorsqu’un homme est correct, il sait se
retirer à temps.
Je restai sans voix. Il crut devoir préciser :
- Afin que sa partenaire ne tombe pas enceinte…
Pour moi, c’était du charabia. Salie par cette substance blanche qui
enduisait mes cuisses, je me sentais souillée physiquement plus que
moralement.
Il me raccompagna en ville.
- Tu étais vierge ?... J’en reviens pas ! Les Parisiennes,
ici, ont mauvaise réputation. Je croyais que tu faisais exprès
des manières.
Il ajouta, fier de lui et de son « exploit » :
- J’aurai été ton premier. Tu te rappelleras de moi…
Il s’appelait Francis B. Dans la nuit qui suivit, j’eus mal partout.
Courbatures, bleus au cou, aux cuisses…
En réfléchissant, je compris que sa façon de pratiquer était aussi
étudiée qu’habituelle : il plaquait, sous ses quatre-vingts kilos de
muscles, une fille qui en général en faisait à peine une cinquantaine,
l’étouffait à moitié de son avant-bras replié sur le cou, puis sans
s’occuper davantage du sort de la pauvre victime, faisait, pour lui seul,
sa propre affaire.
Il n’avait pas grand-chose à craindre, car personne ne portait
plainte pour viol (c’en était bien un !). Il eût été, psychologiquement,
pire encore de supporter les questions des flics qui vous regardent
d’un air suspicieux. Tout comme la famille, d’ailleurs, car c’est
automatiquement la faute de la fille. Ma seule faute, bien naïve alors,
avait été de me trouver en maillot de bain avec un jeune homme qui ne
s’était pas contenté de nager avec moi.
Toujours pragmatique, je me dis que pour effacer tout cela, il fallait
être un peu cynique. Il ne m’avait pas fait un trou là où il en existait
déjà un ! La vie continuait, et les bonnes sœurs avaient décidément
raison : certains hommes sont des animaux…
Mes vacances se terminèrent le 28 août.
*
Revenons-en maintenant à Georges.
47
Si j’avais accepté si facilement de le suivre dans sa chambre
d’hôtel, c’était pour « effacer » mon flirt de vacances. Plus que ma
virginité, j’avais perdu alors mon libre-arbitre... Cette seconde fois,
j’acceptai en toute conscience, ce qui ne m’empêcha pas de trouver
l’acte sexuel tout aussi déplaisant. Où étaient l’émotion, les sensations
décrites dans les romans ?
Amoureuse, je l’étais. Être avec lui me plaisait. Parler, nous
caresser m’aurait suffi.
Sur le plan de l’amour, je découvrais que j’étais plus sensuelle que
sexuelle…
*
Chez moi, bien sûr, on ne s’aperçut de rien. Les discussions à table
se focalisaient sur la Guerre d’Algérie, les manifs prévues et les
slogans probables. « Paix en Algérie ! L’Algérie aux Algériens ! »…
Au Journal télévisé de l’unique chaîne d’alors, nous vîmes
Khrouchtchev qui, à l’ONU, frappa sur son pupitre avec sa chaussure
tout en insultant quelques chefs d’état et fustigeant les USA,
« pucelles vertueuses qui se sont déjà fait coller une douzaine de
bâtards »… « Aux États-Unis, poursuit-il en hurlant et en tapant du
poing, on a l’habitude de lyncher et de pendre les noirs, et vous osez
parler de votre amour pour l’Afrique, alors que les délégations noires
ont ici du mal à se faire admettre dans un hôtel… »
Papa et maman opinent du chef. « Au moins, Khrouchtchev n’a pas
peur des mots. Les Américains n’ont que ce qu’ils méritent ! » Même
si parfois nous faisions de l’anti-américanisme primaire, au moment
où la campagne pour les élections présidentielles battait son plein,
nous espérions la victoire de Kennedy sur Nixon. Notre souhait ne fut
pas déçu, car le 8 novembre 1960, Kennedy était élu de justesse (49,
7% contre 49, 5% à Nixon). « L’homme est jeune, dynamique ; la
Maison blanche va donc retrouver la toute-puissance qu’elle avait au
temps de F.-D. Roosevelt », pouvait-on lire dans un quotidien. Certes,
J.F.K était un jeune président, mais on ignorait alors ses problèmes de
santé, l’existence du « clan » Kennedy, et bien sûr, ce que le destin
allait lui réserver.
Ce n’est que bien des années plus tard, en lisant Le Grand Secret de
Barjavel, que je me fis cette réflexion : pendant cette période entre 60
48
et 64, les nations les plus importantes (par la population, l’idéologie,
l’économie ou force militaire) eurent toutes des dirigeants
charismatiques s’il en est. À quelle période de l’Histoire moderne
pouvons-nous en effet nous vanter d’avoir eu, au même moment : un
Nehru, un Kennedy, un Khrouchtchev, un Mao et un de Gaulle. À
l’heure où j’écris ces lignes, au moment où vous-mêmes les lirez, qui
avons-nous en remplacement ? Le Français de base connaît-il
seulement le nom du Président chinois ou du Premier ministre indien ?
À méditer…













- 5 -
1961




Encore une année de passée. Adieu 1960 ! Sur un petit agenda que
j’avais acheté à cet effet, je notais mes impressions du jour. « Nous
avons réveillonné chez Riri et Claude. Que fait Georges en ce
moment ? Peut-être en famille. Ou dans un dancing avec une
fille ?... »
Le lendemain, toute la famille s’est rendue chez les Symard, 19, rue
36Basly, à Gennevilliers . Un disque de Gloria Lasso susurrait « Une
chanson d’amour qui ne finira jamais » Irène changea le 33 tours pour
un tango. Le môme Dédé n’osait pas m’inviter. Au deuxième tango,
André Symard, son père, qui dansait à merveille, me tira de ma chaise.
J’aime ces réunions de famille où l’on rigole toujours beaucoup.
Puis l’oncle Henri, communiste convaincu, entonna une chanson de
son cru, Ils ont les mains blanches. La chanson, engagée, critiquait
ceux qui gagnent de l’argent sans se salir les mains, et faisait
l’apologie des pauvres travailleurs aux mains noires… Dans un
registre plus gai, Irène enchaîne en imitant Betty Bopp. Elle roule des
yeux : « Quand Betty fait boum ! Quand Popeye fait Oh ! Je ne sais

36 Des Frontières et des rêves.
51
pas pourquoi, ça monte et ça descend, et ça passe par-là… » Elle
chante en montant et descendant ses mains le long du corps. Je trouve
que c’est une artiste. J’en ferais bien autant en tortillant mes hanches.
Chacun poussa ainsi sa chansonnette. Papa interpréta la Chanson
des blés d’or : « Mignonne, quand le soir descendra sur la terre, Et
que le rossignol viendra chanter encore, Quand le vent soufflera sur
37la verte bruyère, Nous irons écouter la chanson des blés d’or … »
Puis André, avec sa voix de ténor, nous chanta Santa Lucia.
L’oncle Henri est parti le premier, après avoir bu d’une traite un
dernier verre de champagne et nous avoir dit en patois du Ch’nord
qu’il allait au pieu. Nous avons pris le dernier bus. Quant à Riri,
Claude et Dominique, ma petite nièce, ils dirent préférer rentrer à
pied.
*
En commençant la nouvelle année chez Valentine, je n’étais pas au
top. Peut-être à cause des agapes répétées, j’avais une éruption d’acné
sur le menton. Au moment de relever, comme chaque lundi, les
inscriptions pour la cantine, je parcourais les ateliers en regardant mes
pieds pour qu’on ne vît pas les fameux boutons. Je n’ai d’ailleurs pas
déjeuné, trop complexée pour me rendre au réfectoire. Pierrette m’a
dit que ça passait inévitablement au moment du mariage, ou après une
maternité. Cela m’étonne, car elle-même avait toujours de semblables
boutons, qui lui laissaient de grosses cicatrices.
*
Pour le Nouvel an, Mado David m’envoya une longue lettre pleine
de nostalgie. Chère Nana, Te souviens-tu de janvier 60 ? Nous étions
à Villandry. Tu sais, des fois, quand j’y pense, je me dis que c’était le
bon temps, les soirées sur la terrasse, et toute la clique… » Je lui
avais, quant à moi, raconté mes dernières vacances à Pamiers. « Ce
gars est un beau salaud, mais ne regrette rien, il ne vaut pas
grandchose ». Sa lettre se terminait d’ailleurs aussi par le récit de ses
aventures de vacances. Elle avait ajouté un post-scriptum pour me
donner des nouvelles d’Angela.

37
La chanson, de Camille Soubise (1885), fut interprétée par Armand Mestral en
1957.
52
Je répondis aussitôt. « Chère Mado, J’ai encore une longue histoire
à te raconter : je fréquente ; il s’appelle Joseph Petrolese, mais se fait
appeler Georges. Il fait un mètre 78, vingt-quatre ans, brun, élégant,
bien baraqué, de très beaux yeux aux longs cils… Il parle couramment
le français l’italien et le sicilien, et aussi un peu d’espagnol et
d’allemand qu’il a appris à la Légion. J’espère que cela te suffit
comme détails… À part ça, j’ai maigri de sept kilos depuis ma sortie
de Villandry. Je suis toujours dans la même usine. Je gagne 31.600
francs (316 nouveaux francs). J’en donne 10.000 à ma mère, garde
5.800 pour moi, et je mets le reste à la Caisse d’épargne. Ma vieille,
tu as raison, rien ne vaut les bonnes rigolades à Villandry, avec notre
38équipe, sur le « marronnier »… Je pense en particulier à Carmen, à
Odette, dont je n’ai plus de nouvelles… Bref, j’arrête, car je vais
pleurer. Amuse-toi bien, prends la vie du bon côté, comme elle vient.
Le principal, c’est d’avoir confiance, même après une déception. Tu
vois, moi, je remonte la pente. Tu me comprends, ma petite Mado. Je
t’embrasse. Nana »
*
39Les Benoît , comme chaque année, nous invitèrent dans leur
restaurant, le Mickey Bar, à Puteaux. Nous commençâmes, le matin,
par aller voter par référendum au sujet de l’autodétermination en
Algérie. À 20h, nous eûmes les résultats. Le oui l’emportait avec 75%
en métropole et 69% en Algérie.
Je remplissais toujours mon carnet. Le soir, je notai : « J’aime bien
aller chez les Benoît. On y mange bien. La mère Benoît est
auvergnate, et Christian, son mari, alsacien. Je n’ai pas revu leur fille
Christiane, partie à Saigon comme coopérante. Avec elle, j’apprenais
40plein de choses . »
*
Georges s’était absenté pour quelques jours. En effet, le grand
patron, Monsieur Grandchamp, avait quelques travaux à faire chez lui.

38
Des Frontières et des rêves. Le « marronnier » est le nom que nous donnions à
nos soirées clandestines passées sur la terrasse de la postcure.
39
Ibid.
40 Ibid.
53
C’est pratique, dans ces cas-là, d’avoir un ouvrier sous la main, payé
par l’entreprise… Georges reçut un pourboire royal de 5 francs !
Il avait aussi pris l’habitude d’aller les week-ends chez sa sœur à
Cuise-la-Motte (Quel drôle de nom !...) près de Compiègne. Il paraît
que sa maison est un petit château. Je demande à voir !
C’est aussi à cette époque que je lui ai envoyé une lettre d’amour, à
laquelle il n’a jamais répondu.
C’est un vendredi 13 qu’il est revenu chez Valentine. De 17h à 19h
je suis restée avec lui. J’étais heureuse. Et pourtant… J’ai bien peur
qu’il ne m’aime pas. Il s’est moqué de ma lettre. Je crois qu’il subit
contre moi l’influence de sa mère. Nous avons pris ensemble un billet
de loterie nationale, un dixième à 6 nouveaux francs. Bien sûr nous
avons perdu. Je perds sur toute la ligne. Des bonnes âmes, à l’usine,
m’ont dit qu’il sortait avec une fille d’origine italienne, une certaine
Carine. Samedi, il l’a emmenée au Trocadéro et à la Tour Eiffel, Puis
elle est restée chez lui jusqu’à 6h du matin…
Pour me changer les idées, je suis montée chez mon frère. Claude
et le grand Dédé enlevaient le papier peint de la chambre. Nous avons
mis un disque : Marco Polo, avec Luis Mariano, puis John William
(Du haut du Sacré-Cœur, Mississipi, etc.) Très beau !...
*
Ce matin, Madame Petrolese n’était pas à son poste de travail.
Jovanna a accouché d’un petit garçon, Jean-Marc. Ça m’a donné le
cafard. Comme je n’éprouve aucun plaisir à faire l’amour, Georges me
dit que ne pourrai jamais avoir d’enfants. C’est peut-être à cause de
cela qu’il s’éloigne de moi. Sans doute a-t-il raison. C’est un médecin
de la Légion qui le lui avait confirmé.
- La preuve, m’a-t-il dit, toujours aussi délicat, les putes
n’ont pas d’orgasmes pour ne pas tomber enceintes !...
41On en apprend tous les jours …
C’est vrai que nous faisions l’amour depuis plusieurs mois sans
prendre de précautions, et je n’étais toujours pas enceinte. J’en ai parlé
avec Mimi, qui s’est fichu de moi, tout en me rassurant :

41
Toujours aussi ignorante sur les choses sexuelles, je prenais pour argent comptant
ce qu’il me disait.
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