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Lettres à une convertie

De
144 pages
Cet ensemble de cinquante-quatre lettres écrites par Stanislas Fumet, qui fut, avec Jacques Maritain, l'animateur de la collection du "Roseau d'or" chez Plon et le directeur de "Temps Présent", puis de "Temps nouveau", témoigne de l'amitié fidèle entre deux grands chrétiens. Préfacé par Maurice Schumann qui fut proche de Stanislas Fumet, ces lettres éclairent d'un nouveau jour la vie de celui que Julien Green qualifiait de "parfaitement chrétien".
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Au frère Loïc Marie Le Bot o.p.

Préface

Quand on s’efforce d’embrasser toute l’histoire de la spiritualité occidentale, on en vient à se dire que l’événement le plus lourd de conséquences lointaines a été le premier Concile, qui s’est réuni grâce à deux apôtres postérieurs à la vie du Christ : Paul et d’abord Barnabé. Nous sommes à Antioche, la ville la plus importante du pourtour méditerranéen après Rome et Alexandrie. La communauté chrétienne a pour pasteur un homme inquiet : longtemps, ses seules ouailles ont été des juifs qui reconnaissaient Jésus comme le messie ; or, voici que des païens prétendent embrasser la foi nouvelle sans passer par le judaïsme et ses pratiques ; si grave que soit le scandale, Barnabé souhaite accueillir les nouveaux convertis ; il consulte Paul qui lui donne raison, Pierre qui lui donne tort. Après l’élargissement de la consultation, le pas immense est franchi : d’où qu’ils viennent, quels qu’ils soient, tous les hommes sont rachetés par le même sang. Les juifs Paul et Barnabé ne savent pas qu’ils viennent d’ouvrir la voie à la persécution. Dans une autre lettre à Pline le jeune qui a valeur d’instruction, l’empereur Trajan fait un choix

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ferme et clair : que des individus nés juifs pratiquent le monolithisme et refusent par conséquent de rendre un culte au souverain, voilà qui ne menace pas l’ordre public. Que des païens les rejoignent et peuplent le camp des indociles, voilà le péril qu’il importe de conjurer ; la sanction qui s’impose est donc la mort. Les juifs du vingtième siècle qui ont mérité le baptême (fût-ce, comme Bergson et Simone Weil, le baptême de Désir) sont les fils de saint Barnabé et de saint Paul. Nombreux sont ceux qui ont rendu l’âme dans les chambres à gaz d’Auschwitz : Trajan choisissait ses victimes parmi les convertis qu’il considérait comme des nouveaux juifs : Hitler, parmi les juifs, convertis ou non, tous condamnés à expier dans le même four crématoire le crime d’être nés. La même réponse est là, identique, éternelle : « tous rachetés par le même sang ».

Maurice Schumann, de l’Académie française

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Introduction

Le colloque1 organisé en novembre 1996 par la Bibliothèque Nationale de France et l'apposition d'une plaque commémorative2 au 15 de la rue Linné où il habita, avec sa femme Aniouta, de 1920 à sa mort, ont été deux moments forts dans la célébration du centenaire de la naissance de Stanislas Fumet (1896-1983). Chrétien engagé, résistant de la première heure mais aussi écrivain, éditeur, homme de radio et critique d'art, Stanislas Fumet était doté d'un sens aigu des rencontres, mû - comme il le disait lui-même - par une confiance a priori dans la « génialité » de l'autre. Né le 10 mai 1896, fils de Dynam-Victor Fumet, ancien anarchiste et musicien converti au catholicisme après avoir fait
Colloque organisé, le vendredi 15 novembre 1996, à l'occasion de la remise des papiers Fumet à la Bibliothèque Nationale de France. 2 La cérémonie a eu lieu le 10 mai 1996, en présence de Maurice Schumann, de l'Académie française, et de Jean Tiberi, alors maire de Paris.
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tourner les tables (ainsi que l’assure son fils dans ses mémoires3), Stanislas Fumet fait preuve très tôt d'un goût prononcé pour l'écriture et pour les arts. Stimulé par l'environnement familial qui lui permet de rencontrer poètes et écrivains (de Guillaume Apollinaire à Léon Bloy, en passant par Charles Péguy ou Max Jacob), ennemi de tout académisme et de toute pensée dirigée, il réussit à convaincre ses parents que l’Université n'est pas faite pour lui. La déclaration de guerre d'août 1914 met bientôt un terme à toute possibilité d'étude immédiate... Après la Première Guerre mondiale, Fumet devient un temps correcteur de nuit au Journal officiel puis correcteur de jour à L'Intransigeant. Il passera près de dix années au numéro 100 de la rue de Réaumur, siège du journal créé par Léon Bailby et dont le tirage est à l’époque à son apogée. C'est à L'Intran, alors qu’il est devenu entre-temps le responsable du Service des corrections, qu'il rencontre celle à qui il va par la suite - et durant plus de cinquante ans - écrire régulièrement : Berthe Tygel. Juive française d'ascendance polonaise, née à Paris en 1906 et issue d'une famille d'israélites pieux, celle dont le prénom hébreux était Baïla, doit être portée sur la longue liste de ceux qui, à L'Intran, se sont convertis au catholicisme sous l'influence de Stanislas Fumet. Ce dernier a longuement raconté4 comment était né, peu à peu, dans les couloirs de L’Intran, ce tiers ordre franciscain « isolé » animé par l’abbé Marmorat, que devaient rejoindre au fil des années des personnalités aussi diverses qu’André Frossard, Jacques Loew ou Jean de Menasce. Dans Histoire de Dieu dans ma vie – ses « souvenirs choisis » qui ont fait l’objet d’une réédition au Cerf, en 20025, Stanislas Fumet décrit comme suit l'occasion qui lui permit de faire connaissance puis de devenir le parrain de Berthe Tygel :
Stanislas Fumet, Histoire de Dieu dans ma vie, Fayard-Mame, Paris 1978. Ibid. 5 Histoire de Dieu dans ma vie, Stanislas Fumet, Cerf, Paris, 2002. Préface du cardinal Lustiger, introduction d’Étienne Fouilloux.
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« C'est après (...) qu'une autre sténodactylo de presse, amie de Madeleine et ayant son âge, Berthe T., une juive française d'ascendance polonaise, fit une chute sur le parquet trop ciré d'un couloir de L'Intran et se retourna les deux poignets. Elle était en larmes et je suis venu lui parler. "Il s'ensuivit", m'écritelle, "qu'entre les coups de feu de la copie nous avions la possibilité alors de discuter. Et les couloirs de L'Intran n'entendront plus d'aussi intéressantes conversations." Je l'appelai Baïla, son véritable nom hébreu. Elle me dit sur ellemême des choses très émouvantes. Elle m'accompagna dans les églises, bientôt se prosterna. Elle comprit sans avoir besoin d'explications tout le contenu du catholicisme. C'était d'autant plus extraordinaire qu'elle était croyante juive et que ses parents, d'allure très archaïque, pratiquaient leur religion et avaient une profonde dévotion aux anges. Baïla avait toujours eu le souci d'une haute vertu morale, sans qu'il en parût rien au-dehors. Elle me rappelle aujourd'hui ses angoisses. - "Vous savez comme ce fut difficile pour moi. J'étais attachée par toutes mes fibres à toute ma famille juive, et à tous mes ancêtres..." Et cependant elle résolut de se faire baptiser en secret. Sa foi était impérative et son attrait pour l'eucharistie, que presque tous les Juifs et Juives convertis que nous avons connus ont éprouvé, la poussait irrésistiblement à la pratique de la communion quotidienne. (...) Elle fut baptisée dans la même petite chapelle de la Maison Mère des Pères dits drôlement du Saint-Esprit, où le vénérable Père Libermann, fondateur juif de la Congrégation, avait prié lui-même. Pendant de longues années, elle cacha sa conversion à ses parents, et, à la génération suivante, ses propres nièces, Magda dite Magdalith, et Arlette, se firent baptiser, après la seconde guerre mondiale, lorsque le père et la mère de Baïla, et sa sœur cadette, avec son bébé, eurent péri à Auschwitz et que le père de ses deux nièces eut été fusillé par les Allemands. Baïla eut Madeleine pour marraine et je suis son parrain. » Berthe Tygel est morte en 2001, après avoir fait le choix de se retirer dans une maison de retraite de Boutigny, dans l’Essonne.

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Les cinquante-quatre lettres qui sont présentées ici lui ont été adressées par Stanislas Fumet entre 1930 et 1976. Dans les dernières années de sa vie, elle en avait fait don à Angèle de Radkowski, fille aînée de Stanislas Fumet. Soucieuse de garder l'anonymat que lui avait, à sa demande, accordé son parrain lors de la rédaction de ses mémoires, Berthe, Baïla (ou bien encore Myriam ainsi que l’appelle tour à tour son parrain, dans ses lettres) avait simplement souhaité que la même discrétion préside à la publication de ces lettres si celle-ci intervenait de son vivant. Sa disparition libère désormais l’historien de cette promesse accordée « à titre viager ». Elle permet aussi de citer son nom sans heurter sa modestie légendaire et de restituer le rôle qui fut le sien aux côtés du couple Fumet, au sein du tiers ordre de L’Intran comme, durant la guerre, avec l’association Économie et Humanisme à la création de laquelle elle participa. Brèves pour les premières, plus denses et plus intimes par la suite, ces lettres témoignent de la douce sollicitude de leur auteur à l'égard de sa filleule (particulièrement après les événements tragiques que connut sa famille durant l'Occupation). Elles sont à la fois un témoignage de foi ardente, d'amitié vraie et l'occasion de pénétrer un peu plus la « nébuleuse » Fumet. En effet, certains noms reviennent souvent tout au long de ces quarante années de correspondance. Celui d'André Frossard tout d'abord, l’un des nombreux convertis de l'époque de L'Intran et un proche ami du couple Fumet. Celui d'André Willemin ensuite : ce journaliste et médecin de formation, ami de Louis Ferdinand Céline et rencontré à la même époque que Frossard est souvent évoqué dans les souvenirs choisis. Il faut citer aussi l'abbé Marmorat : le curé de Saint-Pierre de Montreuil qui fut aussi l’aumônier de l'hôpital de Bicêtre avait été un camarade de guerre de Stanislas Fumet qui raconte dans Histoire de Dieu dans ma vie comment naquit leur amitié, sur le Front. C’est Marmorat qui devait par la suite célébrer son mariage avec Aniouta Rosenblum. Il était un intime de la rue Linné.

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