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Née... dans les fleurs !

De
546 pages
A la veille de la Seconde Guerre mondiale, c’est bien dans les fleurs que Marie-Thérèse voit le jour: fille d’horticulteur, elle se consacre très vite à la nature, cet art à l’état brut. Cette passion et un goût pour l’ailleurs l’emmèneront aux quatre coins du globe, de la Chine aux Etats-Unis en passant par l’Angleterre, le Maroc, la Jordanie ou encore la Crète. Un émerveillement et un talent qu’elle partage également pour la peinture, mais aussi la sculpture. Mais s’il est des choix qui vous définissent, le temps passe, mais pas les regrets… Un bouquet de souvenirs, qui pas à pas, pétale par pétale, contribue à l’édifice d’une vie. à travers son témoignage sincère et sans artifice, l’auteur assemble un puzzle tout en nuances, fruit de choix et de hasards, qui vient nous rappeler que le grand bonheur n’existe pas, sinon quelques instants qu’il faut savoir cueillir avant qu’il ne soit trop tard.
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Née…
dans les fleurs !


Marie-Thérèse Lamblin










Née…
dans les fleurs !



















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2010




Je dédie ce panier de fleurs,
à mes parents,
Charles Lamblin
et Hélène Bécourt

Une pensée reconnaissante aussi pour :
Le Père Jésuite, Jacques Gabin,
Marie-Madeleine Haton,
Le Docteur Ellis et Dorothée son épouse,
À une branche Lamblin retrouvée :
Le Docteur Jacques Lamblin et Brigitte son épouse,
Marie-Dominique, Bernadette, Marie-France, Marie-Josèphe.





Introduction



Lorsque j’ai commencé à écrire mes souvenirs de petite
enfance, d’adolescence, et plus tard ceux de ma vie de femme, je
ne pensais pas que cela m’aurait entraînée aussi loin !
Puis, au fur et à mesure, les mots venaient, les souvenirs
déboulaient, telle une marée revenant du large.
Oui, j’avais beaucoup de choses à dire. Oh, ce ne sont pas
des récits fracassants, pas même un roman d’amour croustillant,
encore moins un étalage de défauts ou de qualités ; en aucun cas
non plus, une sorte d’accusation ou de revanche envers certains
êtres, parents ou étrangers à la famille, qui ont émaillé ce
parcours de vie déjà important, et qui j’espère aujourd’hui, pour
tous ceux que je connais, et pour moi-même, se poursuivra très
longtemps encore.
Ici, c’est simplement la description d’une vie, à la fois
simple et compliquée, comme celle de tout un chacun, mais
différente, avec des nuances colorées de gris et de rose, mais, en
son genre, bien particulière aussi. C’est aussi, un parcours
d’autodidacte, avec ses multiples découvertes.
Si cette vie d’enfance fut solitaire, parfois triste, décevante
dans l’adolescence, pleine de déceptions et de regrets dans celle
de la femme, cette vie, malgré tous les problèmes rencontrés,
l’adversité, n’en fut pas moins pleine d’imprévus, de richesses,
d’originalités. Pleine aussi, de rebondissements, de cocasseries,
de réflexions, de petits bonheurs par centaines. Car le grand
Bonheur n’existe pas, ou alors très fugacement. Bien sûr, tout le
monde cherche le bonheur !
Au fait, quel est-il ce grand bonheur que chacun attend ?
Non, je crois qu’il n’existe que de petits bonheurs, au jour le
jour, qu’il nous faut cultiver pas à pas, mais ce sont ces petites
choses-là, qui vous aident à vivre, et c’est bien cela le plus
important !
9
Pour moi, ce qui a été nécessaire et vital, c’était et c’est
toujours d’être à l’écoute de la merveilleuse nature qui nous
entoure, qu’elle soit animale, ou végétale, sous toutes ses
formes, car cela nous amène immanquablement, à la
compréhension de nos frères les hommes, et lorsqu’on est
chrétien, à Dieu.
Oui, savoir ou vouloir découvrir ses racines, cultiver ses
origines, même s’il y a des zones sombres, il faut avancer, en se
disant que les parts d’ombres sont toujours éclairées par une
part de lumière, qui en accentue le nécessaire et enrichissant
contraste.
Alors, jour après jour, pierre par pierre, l’édifice d’une vie se
construit. Il y a des pierres de tristesses et de regrets, des pierres
de joies, aussi parfois, de remords, mais liées de ciment et d’eau
vive, d’herbes folles, de nature, de pleurs et d’espoirs
renouvelés, le bâtiment se construit finalement avec assez de bonheur !
J’aime beaucoup ce que disait l’un des frères Van Gogh :
Je considère l’Humanité comme un immense champ de blé,
et qu’importe, si nous ne sommes pas tous du blé qui germe,
nous sommes tous faits, pour être moulus dans le moulin, pour
une même farine.
Et puis la Vie, ou Destinée, dans laquelle nous avons été
installés, est malgré tout, avec ses heurs et malheurs, une aventure
extraordinaire, alors, essayons de bien composer avec les pièces
du puzzle.
J’espère seulement, que vous prendrez plaisir à suivre
l’héroïne dans ses pérégrinations ; jusqu’à présent, j’ai essayé
de faire de mon mieux, du mieux que je pouvais, avec ce que
j’avais.
Confucius a dit : La vie est une lanterne qui n’éclaire que le
chemin parcouru.
Alors, si ce qui reste du chemin à faire, est un mystère,
j’espère, que la lanterne aura assez d’huile, pour aller jusqu’au
bout du chemin qui nous est tracé.

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L’enfance



J’aurai toujours la nostalgie de mon enfance, non pas
vraiment pour ce qu’elle a été, mais pour ce qu’elle aurait pu être.
Ou tout au moins, ce que je sais aujourd’hui primordial, ce qui
en premier lieu m’a manqué, c’est d’abord l’affection et le
confort de vie, qui pour moi signifiaient la quiétude d’un foyer uni
et convivial. Et ici, je ne parle nullement du côté matériel.
Bien sûr, c’est le même regret sans doute, l’immense
détresse de milliers d’enfants, qui ont eu leur enfance, leur
jeunesse volée. Ceux aussi, qui n’ont pas connu l’appartenance
à une famille, qui pour des raisons diverses ont été abandonnés
dès leur naissance, et toujours, rechercheront des parents, que
sans doute, ils ne retrouveront jamais, et là, pour certains, toute
leur vie en sera affectée. Mais, la solitude existe aussi, bien que
vous ayez vos parents, car s’ils ne vous prêtent pas une
attention, et ne manifestent pas de tendresse, c’est aussi un vide
surtout si vous êtes seule d’enfant ! Car lorsqu’il y a dans un
foyer, même s’il est boiteux, des frères et sœurs, c’est plus
réconfortant et amusant. J’aurais tant voulu avoir un petit frère,
une sœur.
Mes parents s’étaient mariés, pour ma mère à trente-six ans,
et pour mon père à trente-quatre, je ne sais, si c’était un âge
avancé pour fonder un foyer, on disait aussi à l’époque, que s’il
y avait des enfants, ce serait des enfants de vieux, moi, je
n’avais jamais trouvé que mes parents étaient vieux, ou qu’ils le
paraissaient, à vrai dire, je ne me suis jamais posé la question.
Plus tard, Elisa, l’amie de ma mère, me voyant me transformer
en jeune fille, dit à André son mari : regarde Marie-Thérèse,
pour une enfant de vieux ! c’était plutôt flatteur !
D’être avec mes parents, ce qui m’a manqué le plus je crois,
fut leur indisponibilité à mon écoute, à ma présence, et surtout
leur presque indifférence, oh bien sûr, on s’occupait de me
nourrir, de me vêtir, mais c’était tout, point !
11
C’est vrai, ils étaient très occupés par leur travail. Mon père,
fils d’agriculteur, mais que pour des raisons que j’explique plus
loin, n’a pas connu son père, montant son entreprise horticole,
avec des moyens limités, ma mère devait suivre, et par la suite,
moi aussi !
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Les Hameaux de Lesquin



Il y avait cinq six hameaux, car le village d’alors était fort
étendu, et maintenant... bien plus... c’est une petite ville!

Il y avait le hameau de Merchin, celui d’Enchemont,
d’Eveltin, de Gamand, le Petit Hameau, et celui d’Engrain, mais
là, c’était plutôt un lieu dit, c’est aussi l’endroit où j’habite, où
était aussi la ferme des grands-parents. De cette période-là, ne
reste qu’une ancienne ferme, qui a du cachet, c’est celle de
Françoise et Michel, et plus haut celle de Marguerite, dont les
granges ont conservé leur cachet ancien.
Celui qui a toujours eu ma préférence, était le hameau de
Gamand, de part son emplacement, ses fermes typiques aux
pâtures entourées de haies vives, qui embaumaient au
printemps ; j’aimais ses petites routes pavées, sinueuses et bombées
dans le milieu de la route, les ornières des bas-côtés, ses talus;
c’était celui qui avait le plus, un air de vraie campagne !
Maintenant avec l’expansion des zones industrielles,
tertiaires, lotissements, il est bien amputé de ses fermes, de ses talus,
et de son côté bucolique!
Le hameau d’Eveltin, bien que très proche de l’autoroute, a
encore son petit cachet. Celui d’Enchemont, n’existe plus : seul
pour mémoire de cet endroit, a été créé un joli parc public
arboré – le parc d’Enchemont – où bon nombre de Lesquinois,
aiment du printemps à l’automne, s’y promener, admirer les
arbres, et au printemps la floraison importante des narcisses et
des tulipes. Plus près de chez nous, c’était le Petit Hameau, où
là aussi, plus rien ne subsiste qu’une pâture, et la petite route
tortueuse – goudronnée – C’est celui que je connaissais le
mieux, puisqu’il se trouvait sur le chemin de l’école. Il se
composait de quelques fermes et maisons basses, une ferme était
aussi de notre famille. Pendant la guerre il y eut une bombe, les
cousins de mon père se retrouvèrent projetés sur les décombres
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de leur ferme, mais heureusement, ils n’étaient que blessés, la
ferme fut reconstruite dans le style moderne, et n’avait plus
l’allure de ferme. Presque en face, à l’extrémité de la petite
route qui se perdait dans les champs, il y avait la ferme de
Melle Montois. Maman m’y envoyait chaque automne lui
acheter des noix, elle m’accueillait toujours gentiment, et me
demandait toujours ce que j’avais appris à l’école. Seule
subsiste la pâture, transformée, reconvertie en jardin public, avec
plein de jeux pour les enfants, et l’été c’est très agréable et pour
les mamans et leurs enfants !
Cette petite ferme était un peu à l’écart des autres, entourée
d’une pâture avec de grands arbres. En continuant vers
Ronchin, nous arrivions à une petite chapelle, encadrée par deux
grands tilleuls, c’était aussi un passage obligé pour les
processions!
Cette petite chapelle disparut aussi, hélas, quand on
construisit des lotissements vers 1965. J’avais dis au promoteur
venu m’acheter des fleurs au magasin: pourquoi ne faites-vous
pas un rond-point tout autour, ce serait bien !
— Ah mais dit-il, c’est l’emplacement de deux maisons ! (je
crois que cela était possible) mais, business is business hélas !
Ce qui fait qu’il y a bien une rue de la Petite Chapelle, mais ...il
n’y a plus de chapelle ! Je trouve cela navrant!
Oui, tous ces « pans » de village, sont chers dans mon
souvenir…
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Les années de guerre



Née en octobre 1937, juste avant la guerre, j’ai donc peu ou
prou, vécu les années de guerre jusqu’à la libération en 1945.
J’ai senti et connu, le désarroi, l’angoisse des adultes, et je
ressentais la peur viscérale de ma mère, qui, bien qu’ayant peur
des orages, souhaitait les voir éclater, car alors les avions de
cette époque, par mauvais temps, ne tournaient pas pour
bombarder.
Puis mon père fut appelé sous les drapeaux ; il y eut donc
beaucoup de problèmes liés à cette absence, et comme
l’entreprise en était encore à ses balbutiements, ce fut très
éprouvant pour ma mère, c’étaient des débuts bien perturbés. En
1940-1941 l’hiver fut très rigoureux, de fortes gelées à moins
20°, et de la neige. Nous avions à ce moment-là deux serres, et
en Décembre plus de charbon, pour alimenter la chaudière qui
chauffait à la fois, la maison et les serres, les tuyaux claquèrent
sous l’action du gel, toutes les plantes furent perdues.
Pour la maison ce fut difficile aussi, la seule source de
chaleur restant la cuisine, grâce à la cuisinière au charbon, dans
laquelle nous brûlions un peu de tout. Dans les chambres, il me
souvient avoir vu sur les vitres de jolies fleurs, de jolis
bouquets, que dessinait le gel, et les fleurs tenaient toute la journée.
J’avais la manie je l’ai toujours de mettre les bras au-dessus des
couvertures, et à ce moment-là, vu qu’il gelait aussi dans la
chambre, un matin je me suis éveillée en pleurant, les bras
bleuis, gonflés, douloureux, le docteur ordonna de mettre des
compresses d’eau tiède afin de rétablir la circulation, les nuits
suivantes maman me mit un gros pull et des moufles. Nous
sommes restées seules, durant deux ans et demi. Mon père fut
démobilisé, il revint en 1942.
A la maison la vie quotidienne reprit son cours, ponctuée par
les hurlements des sirènes qui signifiaient une alerte, très vite,
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nous allions nous réfugier à la cave, et pour les plus importantes
alertes, nous allions au Fort.
Le Fort, était en fait une ancienne poudrière de la guerre de
1870. Il se trouvait à environ cent cinquante mètres de chez
nous. A l’extérieur, ce bâtiment était constitué d’une immense
butte de terre, d’environ vingt cinq mètres de haut, sur laquelle,
des jardins étaient établis, il y avait des sentiers, des points
d’eau, et tout au long de l’été poussaient là à foison, des
légumes, des fleurs. Il y avait aussi quelques arbres, ce qui faisait
que ceux qui pilotaient les avions, ne se doutaient pas que sous
cette végétation, squattait une bonne partie des habitants de
Lesquin. Heureusement, car si une ou deux bombes étaient
tombées dessus, je ne sais si cela aurait résisté ! Sous cette butte
de terre, ce tumulus, c’était une construction en briques,
composée d’un immense labyrinthe fait de larges couloirs qui
descendaient dans les profondeurs, avec des galeries qui se
croisaient, il y avait des encoignures, des salles carrées, plutôt
des sortes de grands boxes, où quelques habitants y avaient
installé un lit, qu’ils retrouvaient la nuit en cas d’alerte
prolongée.
Combien de fois la nuit, ma mère affolée par les alertes,
m’emmenait emballée dans une couverture, j’ai encore en
mémoire les gens s’enfuyant dans le noir, avec ici et là, quelques
lanternes à la lueur dansante, qui éclairaient des visages connus.
C’était dramatique et folklo, car dans ces moments de
panique, de peur incontrôlée, les gens s’embarquaient avec des
objets insolites, miroir, casseroles, vase de Chine, ou toute une
panoplie d’objets inutiles. Une dame et à mes yeux, je trouvais
que c’était le plus judicieux, avait pris avec elle son chien, et
son album de photos de famille.
Lors des bombardements, à l’intérieur de ce fort, les gens
étaient assis sur des bancs alignés le long des parois, des
bougies étaient allumées, les gens priaient le chapelet à la main.
C’était une atmosphère de grande ferveur, car dans ces
moments-là, les gens se raccrochaient, se tournant vers le… Seul,
qui… éventuellement pouvait beaucoup. Mais Dieu, avait laissé
la liberté à la folie des hommes. Le jour où il y eut un important
bombardement, ce fut à Lille-Fives. Les Allemands depuis
1940, avaient la main mise sur les chemins de fer Français,
comme sur beaucoup de choses, et là, c’était à Fives, où les
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usines fabriquaient des locomotives, des ponts métalliques, (le
pont de Tancarville a été fabriqué dans ces ateliers).
Mais dans la nuit des 10-11 mai 1944, les Américains
voulaient en chasser les Allemands, et pendant presque une heure, à
bord de leurs forteresses volantes, larguèrent leurs bombes sur
cet endroit stratégique, mais pour la population, ce fut plus que
dramatique ! Dans le ciel, un feu d’artifice géant, il y faisait
clair comme en plein jour, mais c’était l’enfer ! Il y eut
tellement de bombes lâchées, que le souffle des déflagrations,
l’onde de choc nous atteignirent dans l’abri du Fort, les bougies
s’éteignirent, nous tanguions sur les bancs, des gens pleuraient,
je me souviens de tout, c’était si impressionnant. Ce jour-là,
mon père qui ne bougeait jamais pour les petits
bombardements, accourut lui aussi au Fort. Le lendemain, des membres
de corps humains furent découverts un peu partout dans la
plaine, sur des toits, c’était des parachutistes qui avaient été
déchiquetés pendant leur descente. Quelle atrocité !
Bien avant, en Juin 1940, ce fut l’évacuation, où des milliers
de Français, de Belges fuyaient devant l’arrivée Allemande, ce
fut des hordes indescriptibles jetées sur les routes, avec des
voitures, des charrettes attelées avec des chevaux, des ânes, des
baladeuses tirées par deux personnes, énormément de gens à
pied, ayant pour tout bien une brouette chargée de leurs maigres
effets. Maman bien sûr avait peur, et la fermière d’à côté lui
dit : ne vous en faites pas, si nous évacuons, il y aura bien une
place pour vous et votre petite fille, sur le chariot. Le jour venu,
bien entendu, comme ils avaient une nombreuse famille, il n’y
avait plus de place pour nous ! Nous étions comme Marie et
Joseph, maman décida donc de ne pas évacuer, et elle fit bien.
Les fermiers partis, les vaches qui étaient restées en pâture toute
la nuit ont meuglé, n’ayant pas été traites, et bien sûr elles
souffraient, ce sont les voisins qui sont allés les traire, après je ne
me souviens plus très bien, mais je crois que les fermiers
revinrent chez eux assez rapidement, ils n’étaient pas allés bien loin !
Comme nous étions seules toutes les deux, les fermiers
partis, maman n’était pas très rassurée, car la maison était assez
isolée ; il y avait bien la rangée de maisons, au bout du terrain,
plusieurs maisons avaient été désertées, car presque tout le
monde, avait évacué. Un jour, maman alla tout au bout du
terrain, elle devait couper du lilas ; et jetant un coup d’œil vers la
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maison des Dumont, elle vit qu’à une des fenêtres, les volets
étaient ouverts, et la porte de la cuisine à moitié entrouverte ;
elle crut que les voisins étaient revenus, elle appela, personne ne
répondit, mais elle vit que l’on refermait doucement la porte !
Bien sûr, elle prit peur ! Se hâta de couper le lilas, et revint très
vite à la maison ! On sut après qu’il y avait eu des visiteurs…
indélicats ! C’était très fréquent dans ces périodes troublées ;
bien des maisons ont été allégées de leur contenu ! N’évacuant
pas, maman décida d’aller à Hellemmes pour y passer quelques
jours chez mon bon papa, avec notre chienne, Toulette. Nous
étions prêtes à partir, maman fermait la porte, quand arriva un
groupe de personnes, tirant, ou poussant une baladeuse chargée
de matelas, de ballots, de gros bagages.
C’étaient des futurs réfugiés Belges, qui demandaient asile,
maman leur dit : et bien entrez, voici les clés, je pars chez mon
père quelques jours, installez-vous.
Avec le recul, j’ai conscience que si c’était généreux, c’était
risqué, et quand même et un peu hasardeux, mais c’était la
guerre, et puis c’était maman, toujours à l’écoute des malheurs
du monde.
De toute façon, nous n’avons pas été déçus, ni à nous
plaindre de leur présence, une chance, car hélas, ce n’était pas
toujours le cas. Ils restèrent chez nous cinq mois. Avec nos
réfugiés, nous nous étions organisés, ils avaient mis leurs
matelas dans les caves, et lors des alertes la nuit, nous étions sept à
attendre que cela passe, avec pour toute lumière, la lampe à
pétrole de ma grand-mère Lamblin. Dans les grands saloirs en
grès, ils avaient installé leurs vivres, qu’ils partageaient avec
nous.
Puis ils retournèrent chez eux, estimant que ce n’était pas la
peine d’aller plus loin. Beaucoup de gens partis sur un coup de
frayeur, ont expérimenté que le statut de réfugiés, n’était pas du
tout enviable, et que dans bien des régions de France, on leur
faisait sentir qu’ils étaient indésirables ! Ils étaient pourtant…
tous Français !
Mais en 2008, le problème des réfugiés à travers le monde,
reste le même ! Que ce soit pour des raisons politiques, raciales,
le problème n’a pas changé, hélas ! c’est dramatiquement triste,
de voir ces hordes de gens, devant tout quitter, marcher pour
fuir, sans savoir où aller !
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Mon père revint après deux ans et demi d’absence, au grand
soulagement de ma mère. Il avait été engagé, enrôlé, comme
infirmier de premières classes, et ayant vu des horreurs, il avait
été content d’être démobilisé ! Ayant vécu sans sa présence,
seule avec ma mère, j’avais maintenant quatre ans et demi, il
m’apparut être comme un étranger, un intrus. Je me vois encore,
plaquée devant la table de cuisine, je sens encore la rougeur
envahissant mon visage, ne voulant pas bouger d’un pas bien
que ma mère répétât : c’est ton papa, va donc vers lui ! Il me
tendait une jolie poupée blonde aux yeux bleus, vêtue d’une
robe en organdi bleu ciel, il me montra qu’en la basculant, elle
fermait les yeux et disait : maman. Bien sûr, à force de
persuasion, la glace fondit.
Je suppose que la vie reprit son cours pour l’établissement,
mon père un peu à la fois, avec les moyens restreints de cette
période de guerre, continua son installation. Ce fut assez dur,
car nous étions toujours sous l’occupation allemande, je me
rappelle très bien leurs voitures, et les gros tanks, les
chenillettes, tout cela était très bruyant, effrayant, de plus cela passait sur
les routes pavées.
Avec l’avancée du front de nos alliés, les Anglais
remplacèrent les Allemands, ce qui nous soulageait. Ils occupèrent donc
à leur suite, le château, petite propriété dans un parc, dont je
parlerai par ailleurs.
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Ascq, le massacre
dans la nuit des Rameaux



La maison était située à l’autre bout du village sur la route
qui menait à la gare, pas très loin de chez nous ; il y avait deux
fermes, dont l’une, par la pâture, jouxtait notre terrain.
Devant chez nous, le regard s’étendait au loin, vers le village
d’Ascq, car en ces années-là, il n’y avait pas de constructions en
face de la maison, de plus, le nouveau Ville-Neuve d’Ascq
Universitaire, n’était pas encore installé, encore moins projeté !
Donc nous avions le regard qui, à travers la belle plaine,
s’étendait jusque Ascq et Flers sa voisine, et nous apercevions
les deux clochers.

Ascq, est devenue tristement célèbre en Avril 1944, à la nuit
des Rameaux, après qu’un convoi Allemand eût déraillé, des
jeunes SS, tous âgés de dix huit à vingt ans, entrèrent dans les
maisons, en firent sortir tous les hommes s’y trouvant, et par
groupes de vingt cinq, les massacrèrent près des wagons, un très
jeune garçon, ne dut son salut qu’à un Allemand plus âgé, qui
probablement pris de pitié de le voir si jeune, le fit rouler dans
un fossé ; les deux abbés de la paroisse, furent tués aussi.
Ils étaient quatre-vingt-six hommes, tous innocents, à avoir
payé de leurs vies, l’acte terroriste de certains. Il y eut
soixantequinze veuves, et cent vingt-sept orphelins. Cinq jours plus tard,
les funérailles ont rassemblé vingt mille personnes. Maman
racontait que de cette tristement historique date des Rameaux,
dans le silence de la nuit, elle avait bien entendu les
crépitements des armes, sans se douter un instant, du drame qui se
passait à quelques kilomètres. Quelle tristesse, que toutes ces
vies brisées… pour rien !
Maman disait aussi, qu’en 45, toutes les nuits, elle entendait
passer les gros bombardiers Américains, qui, bien que très haut
dans le ciel, produisaient un bourdonnement incessant et lourd
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de menaces, puisqu’ils allaient bombarder l’Allemagne, en
premier lieu Berlin, où la, la France sut que c’était l’écrasement
final, et leur défaite ! Oui, tant de morts innocents, de part et
d’autre, hélas, c’était la guerre !

Dans ces années-là, à Lesquin comme ailleurs, les rues
n’étaient pas éclairées, il n’y avait que quelques antiques
réverbères, isolés ça et là, qui diffusaient une pauvre lumière jaunâtre
sur quelques mètres, maintenant, partout la lumière est
dispensée à foison, et nous ne pourrions plus faire sans elle, c’est
même, une débauche excessive de lumière ! Car pourquoi, dans
les grandes villes, laisser les grands magasins illuminés toute la
nuit !
Un soir, maman et moi devions aller acheter des œufs chez
les cousins Pierre et Simone, et nous devions passer devant
l’ancien couvent brûlé par les Allemands. Passant devant ce
sinistre endroit à mes yeux, d’être dans le noir le plus complet,
je serrai très fort la main de ma mère, je tournai la tête, fermant
les yeux, sachant ce qui s’y trouvait au pied du mur d’enceinte.
A la Libération, quelque fois avant, certaines femmes, ayant
eu de près ou de loin, des amitiés avec l’ennemi, avaient eu la
tête rasée, et les chevelures avaient été déposées, empilées, à cet
endroit. J’ai toujours eu peur dans le noir, surtout en ces
périodes agitées. Mais sans doute est-ce pareil pour tous les enfants.
Ma mère racontait que son père âgé de quinze ans en 1870,
encore une autre période de guerre, devant aller à pied chez sa
tante dans le Pas de Calais, près de St-Paul-sur-Ternoise eut
aussi sa frayeur ; parti d’Hellemmes de très bonne heure, le soir,
vers la Bassée, il traversait une plaine, il y avait grand vent, et a
un moment de grandes formes s’agitaient dans un champ. Il ne
pouvait distinguer ce que c’était, il prit peur, s’arrêta, leur cria
quelque chose, pas de réponse, alors, voyant que les formes ne
bougeaient pas du champ, il se hasarda à poursuivre sa route,
arrivant à leur hauteur, il s’aperçut que ce n’était que de très
hautes plantes sauvages qui avaient poussé parmi les betteraves
sucrières. Il arriva chez sa tante vers une heure du matin ; c’était
un courageux marcheur. C’était encore une époque, où les gens
se déplaçaient toujours à pied !
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Le château occupé, l’occupation
Allemande



Quand je commençai l’école maternelle, assez tard à vrai
dire, à cause des événements, très vite, ce fut le primaire. Je
passais donc devant ce que nous appelions le château d’Engrain
qui n’était en fait, qu’une petite demeure bourgeoise de
campagne, construite dans un grand parc. Mais pour moi, tout était
magique, l’entrée en était majestueuse, ou tout au moins le
paraissait à mes yeux, je lui trouvai beaucoup de charme, elle était
en L, avec une rotonde, d’où plusieurs portes fenêtres
s’ouvraient sur une grande terrasse balcon, la demeure ne
comportait qu’un étage, de petites fenêtres aux volets bleus nous
souriaient. Il y avait une tour carrée agrémentée d’une horloge,
coiffée d’un joli toit d’ardoise. Parfois, maman et moi, rendions
visite à la personne qui y habitait ; dans ce parc, se trouvaient
des hêtres pourpres, des bouleaux, quelques platanes, et surtout,
de merveilleux marronniers roses et blancs, au printemps,
c’était une splendeur ! À l’arrière de la maison, assez loin, il y
avait le potager, endroit très dégagé, permettant les cultures de
légumes et fleurs. A part la belle allée principale qui partait de
la grande grille, où là, les arbres étaient plus rares en essences,
dans le reste du parc se mélangeaient érables sycomores,
peupliers, sorbiers des oiseaux et de la futaie avec beaucoup de
symphorines, de sureaux, de houx.

Cette habitation, fut un peu célèbre avec les événements de
la guerre en 1939, étant réquisitionnée pour y loger pendant
eneuf mois, le général Montgomery, commandant de la 8 Armée
Britannique. Une guérite, avec en permanence un soldat, qui
gardait l’entrée du château.
Là aussi vinrent Chamberlain, Churchill ; plus triste, Hitler y
serait venu aussi, puis ce furent les Allemands qui eux pillèrent,
abîmèrent le château ! Je me rappelle leurs chenillettes, et de
22
leurs tanks. Puis après, ce fut à nouveau les Anglais et les jeeps,
stationnées dans les deux larges allées. Ces odeurs d’essence,
d’huiles, restèrent très longtemps même après leur départ, les
allées de terre en étaient imbibées !
En cette période de restrictions, les gens avaient dès le
début, fait provision de savon, sucre, café, mais dans la
durée des événements, ils avaient trouvé un autre moyen
d'avoir des denrées autres, et ce par la Belgique!
Etant seulement à 15 km, chaque semaine, ou deux fois
par mois, des personnes de Lesquin, et d'ailleurs, se
déplaçaient et ramenaient, des denrées précieuses. Nous avions
une dame, celle dont je me souviens, qui s'appelait Mme
Stuer, et ponctuellement, elle faisait le tour de ses
"clients". Mes parents, c'était plus pour le café; car si nous
en avions parfois dans les épiceries, il était comme
beaucoup de choses, trafiqué! Tandis que le café Belge, était de
premier choix ! Le beurre, nous en avions, un peu, mais
c'était "rationné" ! Le sucre, était sous forme de morceaux
bien sûr, mais aussi de" pains de sucre" de deux kilos, ils
avaient une forme ovoïde, et faisaient penser à des petits
"obus" ; il me souvient en avoir vu, dans une petite malle,
au grenier. Pour les messieurs c'était le tabac, mais mon
père qui était grand fumeur, bien que ce fut interdit, de
cultiver ces plants de tabac, et il me souvient avoir vu des
grandes feuilles mises en bottes, accrochées aux poutres
du grenier, afin qu'elles sèchent. Puis les soirs d’hiver, ils
les coupaient en très fines lamelles, et faisait ses
cigarettes!
A la frontière, bien sûr, les personnes qui faisaient ce petit
trafic, ne passaient pas par la Douane officielle! Elles
passaient soit en campagne, dans les bois, par de petits
sentiers indiqués sur des cartes d'Etat Major, et parfois,
étaient aidées par certains douaniers; évidemment, c'était
quand même, un peu risqué ! Mais c'était la guerre !

23



Le salon
du barbier



Juste en face du château, une propriété dont le jardin était en
angle sur deux rues, la maison était tout en hauteur, assez grande,
adossée à une rangée de maisons, dont nous n’apercevions que
les cheminées. Le jardin, donnait l’impression d’être étalé à ses
pieds comme un immense tapis. Cette maison aussi, avait été
occupée par les Allemands, puis plus tard, quand j’y passais,
c’était les Anglais. Comme j’étais souvent seule en revenant de
l’école, j’aimais faire une incursion dans le jardin, en entrant
par la grande allée, et ressortant par l’autre rue. Ce qui
m’attirait, était les bordures d’œillets mignardises, blancs, roses,
mauve qui, sous le soleil de mai, embaumaient délicieusement.
Il y avait aussi les bordures de centaurées Barbeau, des pivoines
à pétales roses ou blancs ourlés de pointes bordeaux je n’ai
jamais su qui habitait là, avant guerre. L’entrée principale, était
munie d’une grille cassée, et rouillée, et qui jamais, n’était
fermée ! Sur le côté de la maison, il y avait une pièce qui
m’intriguait, elle avait une grande fenêtre à petits bois, une
volée de quatre marches, une porte à demi vitrée, ce qui faisait,
que me hissant sur la pointe des pieds, je voyais à l’intérieur, et
ce jour-là, munie de mes trois fleurs de bleuets et d’œillets, je
me hasardai à regarder ce qu’il y avait c’était le salon d’un
barbier et coiffeur, pour l’armée ! Je fus intéressée par le
savonnage d’un visage, on eût dit une grosse barbe blanche de
Père Noël ; à un moment, on me vit bien sûr, et les deux
messieurs, le barbier, et le futur rasé, se mirent à rire, en regardant
vers moi, évidemment, ils ne devaient voir que deux yeux, et
une touffe de cheveux surmontés d’un nœud ! Comme je vis
l’un deux bouger, et venir dans ma direction, prestement, je
descendis les marches, et courus vers l’autre sortie. Je me
retournai, et vis que celui qui était sorti, me parlait tout en me
tendant une plaque de chocolat ! Pour rien au monde, je n’y
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serais retournée, j’avais eu trop peur ! Je revins à la maison, mis
les quelques fleurs dans un pot à confiture rempli d’eau, mais
ne soufflai mot de mes prouesses je dis simplement où je les
avais cueillies, de toute façon, chacun se promenait dans ce
jardin toujours ouvert !
25



La Libération en 1945,
les chars dans Lesquin



Depuis un certain temps, avec le débarquement en
Normandie, les gens se doutaient, que bientôt aussi, nous serions
libérés. Mais cela, prit quand même pas mal de temps, avant
d’arriver chez nous !
Notre rue menait à la gare, et un jour, une rumeur courut que
les divisions Américaines, avec leurs tanks, arrivaient à Lesquin
par la route principale. Instantanément, maman me prit avec
elle, et avec un groupe de personnes, nous courûmes tout au
bout de la rue. A peu près à une trentaine de mètres, de la route
principale, stupéfaction ! Ce n’était pas du tout encore les
Américains ou les Anglais, c’était un immense char Allemand avec
sa tenue de camouflage, faite de branches d’arbres très
feuillues, et le char, nous voyant arriver, s’arrêta, fit pivoter ses
tourelles de tir vers nous ! En un éclair, nous sommes rentrés
dans une maison où la porte était heureusement ouverte, car ils
nous mettaient tout simplement en joue ! C’était la débâcle, et
les Allemands fuyaient, mais dans leur hargne, ils nous auraient
bien tirés comme des lapins !
Je m’en souviens très bien, j’avais sept ans et demi, je revois
encore la scène. Deux jours après, ce fut enfin le bon moment.
A la grande route, tout Lesquin était rassemblé, c’était la liesse !
A un moment, deux soldats Américains me saisirent, me firent
passer de mains en mains, et me hissèrent jusqu’en haut du
char, mais me voyant m’envoler, je me mis à hurler, tous les
soldats riaient, ils m’embrassèrent, me redescendirent,
m’offrirent du chocolat, et un paquet de biscuits.
Oui, nous étions maintenant libres ! Peu à peu la vie reprit
son cours, mon père installa sa troisième serre, puis deux ans
après la quatrième, qui fut alors la plus grande, et sa dernière.
Les affaires reprenaient, surtout pour la vente en gros. Pour la
vente des fleurs, pendant l’occupation Allemande, mes parents
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leur vendaient pas mal de bouquets, car s’ils savaient se montrer
affreusement cruels, ils étaient romantiques, poètes et
musiciens, ce qui n’excusait pas tout, mais on sait aussi, que dans les
guerres, beaucoup ne sont pas d’accord avec leurs dirigeants, et
qu’ils ne souhaitaient pas du tout ces tristes événements ! Mais
c’étaient des soldats !
Nous avons très peu vendu aux Anglais ; ils étaient paraît-il
plus radins. Pour la musique, les Allemands sont très musiciens,
et il me souvient avoir entendu, un soir que je passais devant le
château qu’ils occupaient alors, un chœur d’homme, c’était
pour moi, très triste, et j’avais pensé : Comment peut-on chanter
si divinement bien, et envahir la France, mon pays ? Il me
souvient aussi avoir entendu jouer avec brio, et talent, du piano, par
un soldat qui logeait chez M. X, professeur de piano. Je
revenais d’avoir été à la boulangerie, et je n’ai pu faire sans
m’arrêter pour écouter cet artiste !
Maman racontait que lorsqu’il fut question que le Nord de la
France soit peut-être rattaché à l’Allemagne, mon père avait
dit : « si cela doit se faire, je ne reste pas avec les Allemands, je
vendrais tout, et j’irai m’installer dans le Centre. »
Heureusement, cela ne s’est pas réalisé ! Mon père en voulait aux gens
du Midi, qui en 1914, traitaient les gens du Nord, les occupés,
de Boches du Nord ! Il disait aussi : j’aurais bien voulu voir ce
qu’ils auraient fait, s’ils avaient été comme nous, sous la botte
Allemande, bien obligés de faire avec ! Oui, tous ces gens ont
perdu là, une belle occasion de se taire ! Et puis, reprenait-il, ils
étaient si loin de nos problèmes, au soleil, sans soucis, alors la
critique leur était par trop facile ! Mais en 1942, comme la
France un peu partout, a été envahie du Nord au Sud cela a
remis les pendules à l’heure ! C’était de ce point de vue, une
bonne chose !
27



L’après guerre,
encore les tickets



Même encore un an après, il y avait encore des tickets de
ravitaillement pour presque toutes les denrées alimentaires. Nous
avions nos magasins attitrés, et ce n’était pas toujours facile
d’obtenir ce que nous aurions voulu avoir, d’autant qu’il y avait
des passe-droits, et le marché noir n’était pas qu’un mot ! Mais
en ces périodes troubles, c’était courant !
Il y avait une denrée secondaire, mais qui était recherchée et
appréciée, c’était le sirop. Ce liquide était en fait de la mélasse,
c’est-à-dire le reste des déchets de la transformation de la
betterave sucrière, en sucre.
Nous avions ponctuellement le droit d’en avoir avec nos
tickets, à l’épicerie de Mme Debus, qui se trouvait à environ cent
cinquante mètres de chez nous. Quand c’était le jour de
l’arrivage du sirop, chacun s’y rendait qui, avec un récipient, un
saladier. La plupart du temps il y avait de meilleurs arrivages
que d’autres !
Là, se retrouvaient presque toutes les personnes du quartier.
Mme Debus était assez gentille, mais avec parfois un humour
persifleur, trop caustique à mon goût. J’étais très jeune quand
j’y allai, et je me vois encore revenir avec le gros sac de toile
bayadère rouge blanc et jaune, avec quelques rayures vertes. Je
faisais très attention, quand je transportais le grand saladier, de
ne pas renverser le précieux sirop plus ou moins épais, et de
couleurs différentes du blond clair au brun roux.
Comme tous les enfants, je me risquais à y tremper le doigt !
Et, un jour, très occupée avec le sirop, je ne vis pas une pierre,
et je chutais, la précieuse marchandise, à moitié épandue sur le
trottoir ! Ce qui n’a pas été du tout, du goût de ma mère ! Mais
c’était fait ! Oui, de cette enfance en pleine guerre et d’après
guerre, malgré le mauvais climat familial, et l’air ambiant de
l’époque, je garde certains petits souvenirs amusants, et si je
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n’avais guère de jouets, j’avais mes deux chiens ! Comme je
n’avais pas la chance d’avoir eu un petit frère, c’étaient des
êtres vivants, amusants, toujours disponibles, qui faisaient
attention à moi, et avec qui j’avais une grande connivence. J’avais
eu une voiture de poupée en troisième main, une caisse montée
sur roues, avec de petits amortisseurs, elle était d’un noir un peu
passé, avec des éclats dans la peinture, il devait y avoir eu des
dessins argentés, ils étaient décolorés, la poignée était rouillée,
mais ça allait ! J’avais toujours eu envie d’avoir un berceau de
poupée en rotin, avec une flèche d’où retombait un voilage,
mais c’était comme le nounours, la trottinette, je ne les ai jamais
eus, je me contentai bien de cette voiture.
Tante Germaine à ma demande, me fit deux petits draps, un
oreiller, une petite couverture, et cela me sembla super !
Comme la plus petite des chiennes me suivait partout, je la
couchai dans la voiture, et la promenai dans les allées du jardin. La
chienne sa tête sur l’oreiller, les pattes sagement posées sur le
drap, ne bougeait pas ! Parfois, maman voulait faire semblant
de la retirer de la voiture, la chienne montrait alors les dents,
cela nous faisait rire, car nous savions qu’elle n’était pas
méchante, et qu’elle faisait semblant ! Oui, les animaux à la
maison, ont été pour moi, des thérapies, ils m’ont beaucoup
aidée. Tante Estelle, pour mes neuf ans, m’avait offert un
baigneur ; sur le moment, cela m’avait enchantée, mais bien que je
jouais souvent avec ce bébé en celluloïd, je trouvai vite que
c’était sans vie, et je préférai de beaucoup mes chiens. Le jardin
était un univers familier et toujours changeant qui me
passionnait, et où je trouvais des centres d’intérêts divers, les fleurs
bien entendu, mais je crois que c’était plus pour tous les
insectes qu’elles attiraient au fil des saisons. J’aimais passer de longs
moments, quand j’avais six ans, à regarder le travail d’une
fourmilière, qui avait été ouverte accidentellement par un outil,
où, affolées, elles s’empressaient de transporter leurs œufs dans
les galeries non démolies. Le vol des papillons, les abeilles
butinant les fleurs de poiriers, ou les fleurs de cosmos que j’aimais
beaucoup pour leur légèreté, leurs couleurs, et leur feuillage si
fin, si élégant. Les abeilles aimaient aussi butiner les fleurs de
fraisiers, les roses, au printemps les aubriétias dont nous en
avions de grandes bordures, violet, parme, blanc, et je me
régalai de voir leurs pattes se charger de pollen d’or, et s’envoler
29
chargées de leur précieux butin. J’apercevais parfois des
libellules, avec leurs gros yeux saillants à facettes, mais c’était plus
rare, car elles aiment particulièrement les endroits où il y a des
rivières, des mares ou de grands bassins, et nous n’avions au
jardin que trois petits points d’eau, une grande bassine en zinc,
au pied de chaque robinet d’arrosage du jardin, mais tout de
même, de temps à autre, j’avais le plaisir de pouvoir admirer ce
bel insecte aux ailes si transparentes.
30



Le château,
les processions, les hivers



Mais je continue avec le château, qui était aussi le passage
obligé des processions, principalement celle de la Fête-Dieu. A
cette occasion, une chapelle, un autel, étaient installés sur la
terrasse où tout était fleuri, des pétales de roses et de pivoines
étaient répandues sur le sol, dans ce cadre de verdure,
l’atmosphère était très recueillie et pieuse.
Lorsque nous passions dans la rue avant le château, il y avait
une pâture en contrebas, où se trouvaient à partir de Mai, les
chevaux de la ferme qui pâturaient ; Les trois chevaux, d’abord
curieux, de voir toute cette foule précédée de l’Harmonie
Municipale, se mettaient à hennir, à caracoler, nous suivant jusqu’à
l’autre bout de la pâture. Derrière l’harmonie la Concorde, qui
jouait des airs pieux, un peu même martiaux, du fait des
cuivres, se trouvait le Dais harnaché, qui portait le saint Sacrement,
le prêtre portait une cape richement brodée de fils d’ors et
d’argents, et les quatre paroissiens qui avaient l’honneur de porter le
Dais, n’étaient pas peu fiers, toute la procession entrait alors
dans le parc du château, pour aller jusqu’au reposoir garni de
fleurs. Nous chantions plusieurs chants latins tels : Tantum
Ergum, O Salutaris, le Magnificat, et un dernier chant clôturait ce
Dimanche à procession.
L’été, curieusement, je prêtais moins d’attention au château,
les grandes vacances commençaient alors le 14 Juillet, jour J de
la distribution des Prix. De huit à douze ans, chaque été, j’allais
pendant un mois au patronage des Sœurs, et le reste de l’été, je
faisais pour mon père, de petits travaux de jardinage. L’école
reprenait début Octobre, et de nouveau, je retrouvais le parc et
ses arbres. En automne c’était merveilleux aussi, les
marronniers prenaient leur teinte bronze, rouille, fauve. Les grandes
feuilles séchées tombaient en planant un peu, et surtout, il y
avait les bogues épineuses, qui en tombant, libéraient leur
tré31
sor, le marron, lisse, brillant, comme verni, sortant de son écrin
vert tendre. Je revenais à la maison, les poches bourrées de ces
marrons. Les frênes, les érables, aussi avaient un intérêt, car ils
avaient leurs graines en formes d’hélices, qui tombaient des
arbres en tournoyant. Puis venait l’hiver, c’était alors de bons
hivers dignes de ce nom C’est-à-dire, de bonnes gelées, de la
neige, cela durait parfois deux mois. Sur le chemin de l’école,
après 1945, je faisais la route quatre fois par jour, j’avais aux
pieds des galoches, sortes de bottines à semelles de bois, c’était
assez raide pour marcher, la semelle de bois était censée isoler
du froid. Pour ma part, cela ne changeait pas grand-chose, car
j’avais toujours froid aux pieds. A midi, lorsque je rentrai pour
le repas, j’étais gelée, car de marcher dans la neige, le cuir ayant
pris l’humidité, les hivers suivants, j’eus des snow-boots, c’était
mieux, les pieds étaient plus au sec ; car avec les galoches, les
chaussettes étaient toujours moites, heureusement, maman avait
mis mes chaussons devant la porte du four de la cuisinière. Il
me souvient, que c’était une Arthur Martin, avec un grand four,
une réserve d’eau chaude, elle était décorée de carreaux de
faïence blancs, avec des motifs de voiliers bleus. Avec cette
cuisinière à charbon, le combustible du moment vous aviez
toujours une très bonne température et c’était le bon moyen de
se débarrasser des déchets ménagers, pelures de pommes de
terre, cartons, papiers, tout ce qu’à notre époque moderne, nous
ne savons que faire, et qui nous envahissent ! Nous croulons
sous les déchets, d’autant que nous avons le plastique, à la fois
merveilleux allié de notre époque, mais aussi, combien polluant
et nocif ! Mais c’est le progrès, n’est-ce pas !
Le four de cette cuisinière était très pratique, surtout pendant
la guerre. Maman y cuisait du pain, quand nous avions la
chance d’avoir eu un peu de blé, et y cuisait assez souvent du
pâté de lapin, ce qui était appréciable, nous étions très contents
de pouvoir faire bon usage de cette cuisinière, appréciable ô
combien, car c’était aussi la seule source de chaleur, des briques
réfractaires mises à chauffer dans le four, emballées dans des
serviettes, servaient de chaufferettes pour les lits, et sous
l’édredon, c’était super confortable. Cette cuisinière, nous
aurions dû la conserver comme antiquité, mais bah ! De même
que toutes les antiquailles encombrant le grenier, tel des globes
de verre sous lesquels étaient des couronnes de mariées avec de
32
jolies fleurs d’oranger, des statues pieuses, et aussi, pas mal de
meubles.
Tout cela, mon père a eu vite fait de nous en débarrasser, ce
que je regrette, est de n’avoir pas pu préserver certains meubles
qui avaient un petit style, comme deux petites coiffeuses en
loupe d’orme, avec le plateau en marbre, le couvercle décoré
d’une glace, qui se rabattait, des supports de serviettes, bois de
lit à rouleaux, tout ce bric-à-brac avec lequel mon père fit du
bois cassé, afin d’alimenter la chaudière. Ma mère n’y prêta pas
grande attention, n’étant pas intéressée par le mobilier, de plus
ce mobilier venait de sa belle-mère !

33



La ferme des Lamblin, la famille,
Les grands-parents paternels
Charles-Auguste et Apolline.



La construction de la ferme datait de 1788, et le tout premier
propriétaire qui l’avait fait construire, appartenait à une famille,
les de Montmort, il y eut aussi peu de temps, un clerc de
notaire, apparenté à la famille. Puis elle fut achetée par un
grandoncle de mon père, Jean-Baptiste Lamblin. Après ce fut les
Lamblin-Bernard, les parents de mon père. C’était une ferme
flamande en U, qui donnait sur deux rues, elle avait une cour
intérieure assez grande, les toitures couvertes de tuiles
flamandes, une haute charpente qui débordait par de grands auvents,
abritant un trottoir en briques, courant aux pieds des murs. Ce
trottoir surélevé, c’est très habituel des fermes du Nord. Les
murs étaient construits appareillés de briques et de moellons, ce
que l’on appelle des Rouges Barres un style très typique du
Nord et de la Belgique, mais pas seulement, beaucoup plus tard,
lors d’un voyage en Syrie-Jordanie, j’ai découvert des murs de
même style probablement un héritage des Romains sauf que les
briques étaient plus étroites. A la ferme, il y avait le porche avec
une double grande porte ; à la droite de cette porte, un carin ;
c’était, je crois, une sorte de local à outils. Le bâtiment de la
ferme faisait l’angle de l’autre rue ; là se trouvaient en
continuation l’écurie, les étables. Ce n’était pas une grande ferme j’en
parle bien sûr au passé, ne l’ayant pas connue en l’état, c’est
d’après une vieille photo, où mon père se trouve à douze ans
photographié dans la cour de ferme, ce qui donne une idée de
comment ça pouvait être. A ce sujet, j’aimerais trouver
quelqu’un qui puisse faire un montage virtuel, afin de retrouver la
forme originelle, avec le grand portail.
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Je n’ai donc pas connu mes grands-parents paternels, qui ont
essuyé beaucoup de revers et vicissitudes, dont le point de
départ a été le décès de mon grand père.
En 1903, ils avaient trois enfants, Marie qui avait cinq ans,
Renelde trois et mon père un an, un quatrième s’annonçait pour
le printemps suivant, lorsque le drame arriva. Mon grand-père
était parti aux champs, pour l’arrachage des betteraves à sucre.
Ce travail pénible se faisait à la main, et souvent dans un terrain
détrempé par les pluies d’automne. Mon grand-père glissa,
tomba sur le sol, et le chariot que tiraient les chevaux, lui passa
sur le corps. Les chevaux au bout d’un certain temps, rentrèrent
seuls à la ferme, l’ouvrier de ferme et ma grand-mère
accoururent, mais hélas, tout était fini !
Ma grand-mère se retrouva donc, veuve avec trois très
jeunes enfants, dans une petite ferme du Nord, sans aides, sans
allocations familiales.
Son quatrième enfant, né quelque temps après le drame, ne
vécut que sept mois.
Que pouvait faire une veuve, chargée de famille, dans une
petite ferme en 1903 ! Quand on compare maintenant, les
assurances, les aides diverses, la Sécurité Sociale, cela a fait des
progrès extraordinaires ! Les familles sont facilement à l’abri
des ennuis financiers, et c’est heureux, naturellement ! Car si
cela n’ôte ni la peine, le désespoir, l’absence de la personne
aimée, cela supprime en partie, l’angoisse du manque de
ressources pour le futur. Ma grand-mère vécut, survécut comme
elle pouvait, renvoya l’ouvrier de ferme, vendit une terre, puis
une autre, continua à élever poules, canards, lapins ; les enfants
grandirent, l’aînée se maria assez jeune et partit habiter dans
l’Oise et, avec son mari, exploita une petite ferme.
Renelde, à quinze ans partit à Lille, y apprendre la couture,
elle y réussit très bien, puisque quelques années après, elle eut
son atelier de couture, mais pas seulement ! C’était de la haute
couture, avec son nom sur une plaque de cuivre ! Aidée de cinq
petites mains, et elle était très renommée. Elle avait, selon ma
mère, une clientèle très riche, et nombreuse. C’était une
personne qui avait des doigts de fée, j’en reparlerai plus loin.
35



Mon père



Mon père, bien que fils de paysans, avait obtenu son
Certificat d’études primaires à douze ans et demi avec mention,
l’instituteur avait dit à ma grand-mère : ce serait bien, s’il
pouvait aller plus loin, il a beaucoup de capacités. Bien sûr, il n’en
était pas question pour ma grand-mère, qui étant veuve, avait
trop besoin du maigre salaire que pouvait lui rapporter son fils.
Il commença donc à travailler officiellement à treize ans.
Pendant des années, avec pugnacité et obstination, malgré un
départ de vie difficile, réussit à l’âge adulte, à installer à la force
du poignet, son entreprise horticole, il en était je crois assez
fier. Et à juste titre ! Mais ce dont je crois qu’il était encore plus
fier, c’était de son nom patronymique. Oh bien sûr, ce n’était
pas un nom à particule, il n’était même pas fils de bourgeois,
n’ayant pas eu la possibilité, ou plutôt la chance, d’avoir eu
avant lui, des parents de dessus de panier, et de la chance, il
fallait en avoir eu depuis au moins quelques générations
prospères, et surtout… surtout, pas de décès de chefs de famille…
dans la fleur de l’âge ! Tout au moins, dans les professions liées
à la terre et d’autres !
Mais le nom des Lamblin, est foultitude, et pour cause ! Leur
lieu d’origine, a toujours été Lesquin et Ronchin. Un premier
Simon Lamblin est répertorié ici, à Lesquin, en 1460, ce qui
n’est déjà pas trop mal. C’est donc notre ancêtre le plus connu
et le plus ancien. Mais aussi, un Jehan Lamblin, où Lambelin,
répertorié en 1265, l’orthographe a peut-être changé, soit
qu’une lettre a été ajoutée, où avalée, car dans ces temps
anciens, tous les documents étaient écrits, transcrits à la main,
parfois avec des erreurs. Mais l’origine est bien la même, et
récemment, le cousin Jacques, m’a signalé qu’un certain
Gauthier Lamblin, dont le nom est consigné dans un document de
1190, participa à la troisième Croisade, avec Philippe Auguste,
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le Comte de Flandres et Richard Cœur de Lion, pour aller
libérer Jérusalem.
Le chroniqueur de l’époque n’a pas dit ce qu’il était advenu
de ce cousin après cette expédition lointaine et risquée. Quel
dommage, j’aurais aimé savoir !
Un drame familial dramatique, dans la nuit du 17 au 18
Avril 1758, où de lointains cousins, furent assassinés au Cabaret
l’Étoile du Jour à Lille.
Marie-Antoinette Lamblin et son mari Charles Desmons,
âgés tous deux de 32 ans, étaient allés vendre du blé, au marché
aux grains de la porte de Béthune, et probablement avaient été
repérés, pour avoir été payés en écus, la monnaie d’alors.
Logeant pour la nuit dans ce petit hôtel, ils furent poignardés et
dépouillés de leur argent. J’ai tenté de retrouver les
circonstances de ce drame, mais sur Lille, les Archives judiciaires de cette
période de 1753/1760 n’existent plus, il faudrait peut-être que je
prospecte sur Paris, aux Archives judiciaires de l’Ancien
Régime, où beaucoup de dossiers nationaux sont consignés, pour
obtenir plus de détails. Un fait est sûr, c’est qu’ils sont bien des
victimes, car ils ont été enterrés à l’église de Lesquin, en effet, à
cette époque-là, si les gens étaient coupables de délit, on les
enterrait civilement. J’ai retrouvé l’avis de décès de la paroisse,
écrit par le curé de l’époque.
Mon père avait eu un ancêtre, Charles Auguste Lamblin, qui
avait été Maire de Lesquin à la Révolution, qui s’était distingué
en faisant se sauver, pendant la Terreur, un prêtre réfractaire au
nouveau régime ; un autre grand-oncle, fut aussi Maire de
Lesquin en 1858. D’autres Lamblin, ont été maires de Vendeville,
un village à 5 km.
Tous les Lamblin étaient dans l’agriculture, comme les neuf
dixièmes des gens à cette époque ; et dans la famille, ils avaient
souvent, cinq, six, huit enfants, cela a donc essaimé, puisque
l’on retrouve des Lamblin en Angleterre, aux U S A et dans
beaucoup de coins en France. Je suis un peu aussi comme mon
père, fière, oui, de cette ascendance rurale, fière que les fermiers
d’alors aient eu pour rôle, pendant des siècles, de nourrir la
France. Dans leur paroisse, beaucoup de Lamblin, était
marguilliers, ou égliseurs, c’est-à-dire qu’ils avaient la responsabilité
des deniers d’église.
37
Mais, bien que par l’évolution de la vie, n’étant plus
directement apparentée ou concernée de près par le monde agricole,
j’ai toujours en moi, la fibre paysanne. Et je suis attristée de
voir disparaître peu à peu, à cause de l’extension des villes, et
de la vie moderne, ces belles plaines de greniers à blés, et ces
fermes transformées en maisons de campagnes, pour y abriter
des personnes qui, probablement pour la plupart, foulent ces
lieux sans avoir une pensée de respect et de reconnaissance pour
ceux qui ont vécu, peiné dans ces lieux.
Bien entendu, avec tous les changements qui se sont produits
depuis cinquante ans, les études prolongées, de nouveaux
secteurs affairistes, le progrès fulgurant dans bien des domaines,
ont fait que peu à peu, insidieusement, les activités de
profession agricole, et travaux de campagne, sont passées de mode !
C’est aussi très certainement le résultat d’une politique
politicienne, menée de loin et sans discernement à long terme, pour
faire disparaître une grande partie de l’agriculture
traditionnelle ! Est-ce un bien ? : je n’en suis pas si sûre ! Pas sûre du
tout, même ! Et même, cela n’engageant que moi, je ne suis pas
loin de penser, en voyant le monde comme il va, que peut-être
un jour, les parcs et les pelouses des jardins seront retournés et
rendus, par nécessité, à une vocation jardinière rurale, et
maraîchère ! Ce serait en quelque sorte, une sorte de petite revanche !
Pour moi aussi, quelle mélancolie, de voir se transformer une
pâture entourée d’une haie d’aubépines, en lotissement, où, très
souvent les nouveaux acquéreurs s’empressent de l’arracher,
pour y flanquer des conifères tout raides. Oui, le Monde a
changé, trop vite ! Je suis pour le progrès, mais pas à n’importe quel
prix, ni surtout, pas n’importe comment !
Mais, je reviens à mon sujet. Oui, mon père était conscient
de ce passé difficile et disait souvent : personne, ne peut se
rendre compte de la difficulté qu’une femme de cultivateur aussi,
dans toute autre profession, peut avoir, lorsque le chef de
famille disparaît, et qu’il y a des enfants en bas âge ! Il était bien
placé pour dire cela !
Il commença donc à travailler à treize ans, mais déjà, depuis
deux ans, tout en allant à l’école, les jeudis et vacances, il allait
chez un horticulteur se faire la main, apprendre son futur métier.
Ma grand-mère vendit une partie de la ferme que maman
racheta, en deux fois, quarante ans après, c’était la partie salon de
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la ferme, une très belle et grande pièce, ainsi qu’une autre pièce,
une chambre.
Dans ce salon il y avait une cheminée, encastrée dans un
ensemble de boiseries en orme avec deux grands placards, le joli
carrelage était d’une belle céramique bleu porcelaine avec des
motifs de fleurs blanches et bordeaux, cela faisait penser à un
tapis Persan ; je ne connus cette partie de la maison, que lorsque
maman en reprit possession, en 1955.
La maison de mon enfance, qui était celle de la grand-mère
et de mon père, bien qu’elle fût une ancienne ferme, de forme
classique, toute simple, était assez spacieuse, vaste à mes yeux
d’enfant, je m’y plaisais énormément, toute petite déjà, je
sentais qu’elle avait un certain genre, un cachet qui lui était propre,
et j’aurais bien aimé que mes parents lui redonnent sa
destination, sa fonction première, mais avec mon père il n’y fallait pas
songer.
Nous avions trois chambres, cuisine, cabinet de toilettes ; le
couloir séparait le séjour de la chambre jaune sans mystère.
Dans le couloir se tenaient l’escalier de l’étage et celui des
caves. Cet escalier très large, était facile à monter, il était en orme,
une amorce de rampe, à balustres façonnés ; la salle à manger
celle que mon père avait mobilisée, pour y travailler ses fleurs,
qui devint donc la pièce, l’atelier aux fleurs. Dans cette salle, il
y avait une grande cheminée Flamande, longue de deux mètres
et demi, qui à l’origine servait d’âtre pour la cuisine, et il y a
longtemps, pour se chauffer.
Pour plus de confort, ma grand-mère avait fait boucher en
partie, la grande ouverture de la cheminée, et y avait installé
une sorte de feu continu, une Salamandre, qui paraît-il ne
chauffait pas si bien que cela. Un jour, je devais avoir dix ans, je me
mis en tête de refaire marcher ce feu continu, bien sûr la
cheminée fuma, enfuma aussi toute la maison, car cela n’avait pas été
allumé depuis des années ! Mon père étant au jardin, s’en
aperçut, et rentrant à la maison, très en colère, démonta
immédiatement la salamandre ! Mon projet tomba donc à
l’eau ! Si j’avais entrepris ce changement audacieux, c’était que
je n’aimais pas manger dans la cuisine, les cuisines de
maintenant sont beaucoup plus attractives et fonctionnelles que celles
d’alors.

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Pour son métier d’horticulteur, de fleuriste, mon père
mobilisait presque toutes les pièces de la maison, y compris la
cuisine, sauf les chambres, et encore ! Parfois y étaient
entreposés rouleaux de papier crépon et rames de papier cristal, la
grande salle servait donc de pièce de travail, de tri des fleurs
coupées, devant être livrées aux fleuristes de Lille, d’atelier
pour les corbeilles, les croix, couronnes de fleurs pour les
deuils, et toutes les préparations pour fêtes et mariages.
De Mai à Novembre, mes parents coupaient les fleurs de
saison, et deux jours par semaine, toutes ces fleurs étaient
ramenées du jardin, mises en tas sur des toiles à même le sol.
Il y avait selon les moments de floraisons, pois de senteur,
dahlias, glaïeuls, soucis, reines-marguerites, lupins, pivoines,
roses. Mon père, agenouillé, naviguait d’un tas à l’autre,
examinant soigneusement chaque fleur, celles qui étaient du 1er
choix, il nous les tendait, nous devions les ficeler avec des brins
de raphia. C’était toujours des bottes de dix fleurs, dix tiges, ou
dix têtes.
Les pois de senteur, plus graciles, nous en faisions des bottes
de cinquante tiges. Il me souvient que la cueillette des pois de
senteur, était le travail de ma mère, qui munie de son sécateur,
et coiffée de son chapeau de paille, lui prenait plusieurs heures à
récolter. Ce qui du reste, le fait d’avoir la tête levée, lui
occasionnait souvent des migraines !
Tout ce travail de tri, nous prenait trois heures. Tout était
ensuite rangé dans des paniers, et descendu dans une des caves, où
là, nous les aspergions avec une seringue, qui les humidifiait
d’un fin brouillard.
Le lendemain, nous les remontions, et mon père, par
catégories les chargeait dans la voiture, il y avait aussi des plantes de
serre, selon la saison, c’était hortensia, primevères, fougères,
azalées, géraniums, bégonias rex, et bien d’autres plantes
encore !
Mon père était bien connu pour la qualité de ses fleurs, il
livrait à deux grands fleuristes de Lille, et à d’autres plus
modestes. Le deuxième choix était acheté par ceux qui
vendaient sur les marchés.
Après le tri des fleurs, inutile de dire que la grande pièce
avait besoin d’être rangée, nettoyée, le sol était jonché de
pétales tombés, de feuilles, de tiges coupées, sans compter qu’avec
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les dahlias, nous avions en plus des hôtes, à la maison, les
araignées ayant une prédilection marquée pour ces fleurs, et il y en
avait presque sur toutes.
Maman ne les écrasait pas, c’eût été de toute façon, encore
plus embêtant à nettoyer, nous avions une boîte en fer blanc,
destinée au ramassage de ces bestioles, et nous les remettions au
jardin, maman considérait avec bon sens et ici je la rejoins que
chaque être vivant, fut-il un insecte, chacun en son genre, avait
le droit de vivre, chacun avait son utilité, ses qualités et ses
défauts, tout comme les humains !
Mais, bien sûr, je n’estime pas beaucoup les moustiques, et
je les combats, ou tout au moins, me mets en garde, car ils sont
vecteurs de bien des maladies dangereuses pour l’homme, de
même les tiques qui, l’été, s’accrochent aux jambes des
humains… et sur les animaux ; en tout, il faut savoir discerner !
Je dois à ma mère, et c’est un hommage, un merci, d’avoir
toujours eu le souci des inférieurs, tant pour la gent humaine,
qu’animale, ou végétale. L’araignée qui en repousse plus
d’un… attrape dans sa toile, mouches, insectes, c’est donc utile,
et puis, avez-vous déjà observé une toile d’araignée savamment
tendue entre quelques brindilles d’arbuste ? Quelle jolie
construction avec tous ces fils de soie ! Surtout lorsque la rosée
matinale, ou le givre de l’hiver, y a déposé des dizaines de
petits diamants qui brillent dans le soleil, c’est magnifique.
Bien sûr, ne seront sensibilisés que ceux d’entre vous qui
sentent, la nature ! Loin de moi, de vouloir convaincre !
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Les dessins à partir de cinq ans,
les gribouillages



Très tôt, j’aimais dessiner, vers les cinq ans, où c’était
encore en période de guerre, je n’avais que très peu de crayons de
couleurs, je devais avoir, un bleu un rouge, un jaune, et aussi un
crayon papier mes parents ne pensaient pas à m’acheter une
boîte traditionnelle, avec plein de couleurs, ou un cahier de
dessin. J’avais alors pour tout support, pour dessiner, un livre de
prix, que la tante Estelle avait eu en récompense à l’école des
Sœurs, quand elle avait quatorze ans.
C’était un très gros livre relié, avec une jolie couverture
rouge, très épaisse, garni des lignes dorées, et le titre en lettres
d’or, placé dans un cartouche, le titre en était : Souvenirs
d’Italie, écrit par un marquis de Beaufort.
A l’intérieur, il y avait dix-huit gravures, ce livre relate le
voyage en Italie, du marquis, à l’époque de Napoléon, au
moment des cent jours.
Ce livre, pour moi, était mon cahier de dessins, je dessinais
au dos des gravures, qui étaient à chaque fois une belle page
blanche, car si je regardais ce qu’elles représentaient, à cinq
ans, je n’avais encore le virus des voyages ; il y avait le golfe de
Naples, où je crois, c’était le panache du Vésuve qui m’avait
seulement intéressée. (Plus tard, retrouvant ce livre, je le
parcourus, lisant quelques chapitres, qui sont en fait, une
correspondance au jour le jour, d’un père devenu veuf, à ses
enfants, et la description qu’il a fait de son voyage, bien
qu’intéressante, est un peu rétro. Bien sûr, cent cinquante ans
ont passé !) Je devais être imbibée des événements qui se
passaient en France à ce moment-là, puisque c’était la guerre, et je
dessinais souvent des maisons avec, dressé en haut de la
cheminée, un magnifique drapeau tricolore, pour les volets, ils étaient
bleus et rouges, de même un bateau décoré de bleu et rouge,
avec toujours des drapeaux tricolores, une casserole, eut droit
aussi aux trois couleurs, je devais avoir l’âme patriote,
proba42
blement ! Je devais faire avec les trois couleurs à ma
disposition ! Quand j’eus neuf ans, on me fit cadeau d’une petite boîte
de gouaches, c’était déjà mieux ! Vers les dix ans, les jeudis, je
devais aider mon père. Les dimanches j’avais quartier libre, en
principe, et aux beaux jours, je m’étais fabriqué un petit atelier
au jardin, avec des paillassons de châssis de couches, et une
toile pour le toit. J’y avais mis une petite table, une chaise, et je
m’isolai pour peindre, à ce moment-là, je peignais
principalement avec de la gouache, je faisais aussi de la pyrogravure
apprise à l’école, avec Mlle Brunet. Parfois, certains clients
venant au magasin, demandaient à ma mère ce que je faisais
comme dessins celle-ci répondait : allez donc au fond du jardin,
après le parc de dahlias, vous l’y verrez dans son petit abri.
Un dimanche, j’avais réalisé deux petites aquarelles, je les
avais déposées sur le bahut flamand, que l’on appelle une
drèche, ce meuble est plus long que haut, et sur le dessus, y était
mise comme décoration une rangée d’assiettes rustiques
appuyées sur le mur. Mes aquarelles y trouvaient donc un bon
support d’exposition.
Sur ce meuble se trouvait aussi un plat en étain gravé, où
était inscrit sur tout le tour de l’assiette : Auguste Lamblin, roi
des coqueleurs chez Jean-Baptiste Lamblin, à Lesquin en 1886.
Le centre du plat représentait un combat de coqs.
Dans les campagnes, c’était les jeux traditionnels, mais
combien cruels ! Je suis heureuse que ce soit aujourd’hui,
pratiquement interdit partout, il était temps. A la frontière Belge, il
arrive quand même parfois, qu’il y ait encore ces pratiques
barbares, mais, s’ils sont pris, ils ont une très forte amende, et c’est
bien ! En Océanie, Caraïbes, Indonésie, ces jeux, hélas, sont
encore pratiqués !
J’avais donc mis mes dessins en exposition ; le jeudi qui
suivit, après le repas je partis en bicyclette porter un livre à une
amie, je revins un peu tard, je savais bien sûr que je devais
travailler au jardin ; mon père, irrité de mon retard, avait déchiré
mes dessins. Maman, gênée me dit :
Ton père n’est pas content, tu aurais dû rentrer plus vite ! Je
pleurai, et allai retrouver mon père, voulant lui demander des
explications, mais me retins, car je savais que ce n’était pas la
peine, ni l’opportunité de lui en parler. Je trouvais cela plutôt
injuste, de même que pour ma mère, qui je le remarquai, ne me
défendait que très rarement !
43



Les meubles
Louis-Philippe



Maman je l’ai dit, n’était pas spécialement motivée pour
avoir beaucoup de meubles dans une maison. Dans la chambre
jaune, il y avait une belle et grande garde-robe Louis Philippe,
en merisier.
Deux grandes portes, une corniche moulurée, galbée, dans le
bas, un tiroir bandeau. II y avait aussi dans cette chambre une
commode du même style, à quatre tiroirs ; cette commode,
maman ne la trouvait pas commode, elle partit donc au grenier.
Maman avait souvent de bonnes idées, mais parfois aussi,
des idées saugrenues à mes yeux ! Après le décès de mon père,
elle décréta que cette grande garde-robe était encombrante, dans
une chambre relativement petite, l’armoire fut démontée, prit
aussi l’escalier du grenier, plus tard, elle la vendit à une dame
polonaise de notre rue.
Alors, les vêtements, furent suspendus à des portemanteaux,
recouverts d’une jolie cretonne fleurie, ou installés sur des
valets. Je trouvais cela bizarre, car cette armoire, moi je la trouvai
très à mon goût, et même mystérieuse. Il y avait à l’intérieur,
tout en bas, deux autres petits tiroirs, où là se trouvaient, les
faire-part de décès de la famille, des bricoles, des bobines de fil,
des bouchons, de vieux crayons, un agenda, deux vieux colliers
aux perles cassées et les boîtes de médicaments, dont la
fameuse petite boîte ovale que j’avais repérée.
Profitant de ce que maman était occupée, je filai dans la
chambre jaune avec précaution, car maman n’aimait pas du tout
que je farfouille dans les armoires ; mais je n’avais que six ans,
et savais quand même bien, que si j’étais prise la main dans le
sac, j’étais bonne pour la fessée, qu’importe, je me risquai.
J’ouvris donc les portes de l’armoire, qui par comble, ce
jour-là, couinaient plus fort, j’attendis le cœur battant, rien ! On
ne m’avait pas entendue ! J’ouvris donc le petit tiroir, et me
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saisis de la boîte ovale ; je l’ouvris avec précaution, et il y avait
de petites pastilles oblongues, d’un noir brillant comme des
perles, et elles se montraient attirantes. J’en pris une, et la portai
à ma bouche ; je commençais par la sucer, mais, trouvant que
c’était fade, pas sucré, je voulus la croquer ; instantanément, un
jus noirâtre et amer en sortit, dégoulina de ma bouche, je
crachai le tout, écœurée, et rapide comme l’éclair, je remis tout en
place.
Bien sûr, je ne m’en vantai pas, mais jamais plus je ne fis la
curieuse ce fut au démontage de l’armoire, des années après,
que je sus que les fameux bonbons, étais des pilules au goudron,
pour soigner la bronchite de la grand-mère !
Ce dont je me rappelle, aussi, est que maman m’avait dit très
tôt, que les meubles qui étaient dans leur chambre, dont l’un
deux avait de nombreux tiroirs, de ne pas y toucher, c’était son
linge, et dans l’autre celui de mon père, que c’était des armoires
de grandes personnes ; probablement, avais-je pris des
initiatives, toujours est-il, que c’était enregistré une fois pour toutes.
Il en était de même lorsqu’on était en visite chez quelqu’un,
je ne bougeais pas de ma chaise, sauf quand on me le
demandait.
Et aussi, qu’il ne fallait rien quémander, que ce soit un
bonbon, ou un gâteau ; cela ne risquait pas, car je n’étais pas de
nature gourmande, en plus, comme beaucoup d’enfants de cette
époque de guerre, ou juste après, nous ne faisions pratiquement
pas de caprices ! Je n’en dirai pas autant de beaucoup d’enfants
de maintenant !
On est je crois, tombé d’un excès dans l’autre, c’est
dommage, car donner, et permettre tout aux enfants, est un leurre. Et
comme nous sommes épargnés, de ces genres de guerres que
l’Europe a connues dans le passé encore proche, et c’est
heureux ! ce qui fait, que les générations d’après n’ont connu que
l’expansion, la prospérité, l’instauration de lois sociales et de
protections en tous genres, auxquelles j’applaudis, bien sûr !
Mais là encore, dans la douce torpeur de l’assistanat, pour
certains, les excès se cumulent.
Pour revenir aux caprices, j’en fis deux petits, je ne me
souviens que du deuxième parce que j’avais six ans.
Maman racontait, qu’étant allée à Lille avec moi, elle
repassa par le grand magasin Monoprix, et là, dans une allée, se
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trouvait un grand bac avec de jolis ballons multicolores, chacun
dans un filet rouge. J’en saisis un, plus moyen de me le faire
lâcher ; impossible, je le tenais les dix doigts bien resserrés,
accrochés ! Chez moi, je n’en avais pas, mon père avait trop
peur pour les vitres des serres ! Maman et moi, sommes donc
revenues avec le ballon.
Mais le ballon ne fit pas long feu ! Quelques jours après, je
l’envoyai malencontreusement sur la pente d’une serre, un
carreau fut fendu, le ballon poursuivit sa course dans un chêneau,
et y resta ! Mon père l’y laissa, ne voulut pas aller le reprendre !
Ainsi se termina la courte épopée du joli ballon.
Le deuxième se passa à l’épicerie de notre rue, où l’on
vendait le délicieux sirop ; sur l’étagère, je vis des boîtes de
cachous, sur l’une d’elles, il y avait le dessin du petit Chaperon
Rouge. Je tirai la manche de ma mère, lui montrant la boîte.
Non, dit maman, je n’achète pas de cachous ; tirant toujours sa
manche, elle s’impatienta ; Mme Debus qui avait vu le manège
me dit : tiens, Marie-Thérèse, je te donne une praline au
chocolat, non merci, lui dis-je. Toutes les deux insistèrent pour que je
prenne la praline, : non merci, je préfère les cachous ! Le plus
fort, c’est que ce n’était pas tant pour les cachous, c’était je
pense, plus pour la boîte sur laquelle était représentée cette jolie
histoire, enfin, j’eus la boîte, victoire !
Mais ce furent les rares fois que je fis des caprices, en
général, je ne pouvais pas avec ma mère, encore moins avec mon
père, avoir ce genre de comportement ; j’étais surtout obligée la
plupart du temps, de me conformer aux dictats des parents,
normal, mais aussi, était-ce sans doute l’époque qui voulait
cela ! De plus, notre, ma génération, où, nécessité oblige, nous
avions appris à vivre simplement, j’ai souvent pensé depuis, que
malgré ces manques, les privations de cette période, ce n’était
après tout, pas si mal que ça, car bien des valeurs d’entraide, de
solidarité dans l’adversité, se faisaient tout naturellement, et
surtout, nous rêvions d’avoir des choses, et comme nous les
attendions, le rêve se poursuivait, nous avons appris… la
patience.
La patience, ce simple mot, plein de symbole, que nos jeunes
et moins jeunes, ne connaissent plus ! Il faut tout, et tout de
suite ; il est vrai qu’en 2008, tout est fait pour nous tenter, on
nous explique que tout peut nous appartenir… alors…
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Mon père qui était très sévère, ne voyait pas la nécessité de
m’acheter des jouets, ce qui par la suite me causa quelques
problèmes, que je cite par ailleurs De même aux heures des repas,
je devais faire très attention, à ce que je disais, et à ma tenue à
table, normal mais j’étais très taquine. Un midi, je m’amusai par
jeu, à faire tomber ma fourchette dans l’assiette. Je vis mon père
froncer les sourcils, je le narguais une deuxième fois, il me
regarda froidement de ses yeux gris acier, et à ce moment-là, je
sentis confusément, que j’avais dû passer les limites ! Il me dit :
« ça suffit, n’est-ce pas ! Ne recommence surtout pas ! » Ce ton
était sans réplique… et sans appel ! Je baissai la tête, rougis et
me le tins pour dit ! Mais peut-être, aurait-il pu me le signifier
autrement. Plus tard, j’ai pensé que sûrement, comme il était
toujours silencieux à table, qu’il n’y avait jamais d’échanges, je
voulais tout simplement attirer son attention. J’avais réussi,
mais pas comme je l’avais espéré !
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Le moulin
en celluloïd



Pendant la guerre et un peu après, jusqu’en 1948 environ,
passait deux ou trois fois l’an dans les rues, un marchand de
peaux de lapins, c’est-à-dire qu’un homme poussant une
baladeuse annonçait son passage au son d’une trompette, au son
enroué, et criait en roulant les l : « marchand de peaux d’llla…
pins ! » En fait, s’il vendait effectivement de ces peaux, il en
achetait également, puisque dans ces années-là, avec la guerre,
presque chaque famille élevait des lapins, gardait les peaux, et
les vendait. Cela servait à confectionner des chaussons des
manchons pour l’hiver, certains doublaient des manteaux, cela
faisait des pelisses bien chaudes ! À défaut de fourrure plus rare
chacun se débrouillait avec ce qu’il y avait ! La fourrure de
lapin, est très douce.
Cette baladeuse, sorte de grande charrette à deux grandes
roues, et deux brancards, était équipée de deux hauts montants à
chaque extrémité, et d’une grosse barre qui les reliaient. Y
étaient suspendues toutes sortes d’objets divers ; vous aviez des
casseroles, des bassines, des balais, des tabliers, une ou deux
robes, des sacs, les fameuses peaux à une extrémité et à une
autre, une haute planche percée de trous, dans lesquels étaient
maintenus les petits moulins de celluloïd multicolores, montés
sur un petit manche de bois.
Ils étaient faits d’un carré de celluloïd découpé, et dont les
languettes étaient recourbées par la pointe, attachés et rabattus
au centre sur un petit pivot, ce qui faisait que lorsque vous le
teniez en main, avec le vent, les ailes tournaient toutes seules, et
de plus en plus vite quand on courait ! Pour moi, qui avais six
ans, c’était magique ! Que de fois, ai-je pu demander à maman
de m’en acheter un, c’était toujours non.
Un jour, que la boutique tintinnabulante passait, je fis un
coup d’éclat ! Mes parents étaient occupés au jardin, je filais
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dans la chambre jaune, où j’avais vu sur une malle, que deux
couvertures y étaient en dépôt depuis un certain temps.
Je me saisis de la première, plus légère, la pris dans mes bras
et courus après le marchand, qui bien sûr, me l’échangea contre
un superbe moulin rouge et jaune ! Je revins à la maison,
triomphante, courant dans le jardin pour faire mieux tourner ses ailes,
tout de suite aussi bien sûr, ma mère s’en aperçut !
Elle courut après moi, me cuisina, et comme je ne pus
mentir, je vis le joli moulin changer de mains, ma mère, telle une
fusée, sortit par la grille du jardin à la recherche du marchand ;
naturellement, elle revint avec la couverture mais sans le
moulin. Je m’attendais à avoir une fessée, mais ma mère, trop
contente d’avoir retrouvé son bien, semblait avoir oublié, pas
tout à fait : Tu sais, me dit-elle, tu n’auras pas la barre de
chocolat de tante Estelle alors là, je m’en fichais complètement, mais
je ne lui dis pas. Mais bien sûr, elle avait raison d’être en colère.
Un autre jour, je la vis ranger dans un tiroir, plusieurs petits
vêtements, dont deux des petites robes que j’aimais, mais qui
étaient devenues trop petites. Ce sera, dit-elle, pour les deux
sœurs de l’autre rue elle referma le tiroir, et partit vaquer à ses
occupations je repartis dans la chambre, rouvris le tiroir, et allai
porter le paquet moi-même, mais là, je reçus la fessée !
Toutes ces petites anecdotes enfantines, bien plus tard, vous
font prendre conscience, qu’élever des enfants, c’est un travail
absorbant de tous les instants, que donner une éducation, est
une sorte de vocation, qui doit commencer très tôt, car l’enfant
est comme une plante, il a besoin d’un bon tuteur pour grandir,
savoir ses limites par rapport à ce qu’il peut faire, ou pas ;
comme une plante, il doit être guidé, dirigé. Dans les décennies
que j’ai connues, où les fessées se donnaient facilement, je
savais très bien discerner celles qui étaient méritées, et celles…
qui ne l’étaient pas ! cela arrivait !
Ce n’était après tout, qu’une manifestation claquante de
l’éducation, personne n’en est mort, et cela avait aussi
l’avantage de remettre de suite, avec, aussi, assorti, le ton de la
voix, les choses en place, on se le tenait pour dit, on avait vite
compris ! Personnellement, bien que j’aie eu pas mal de fessées,
j’étais un peu garçon manqué si sur le moment il me souvient
que j’étais parfois vexée, je n’en ai jamais tiré amertume, sauf,
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pour les punitions non méritées, alors là ! J’en avais gros sur le
cœur !
Il n’en est plus de même aujourd’hui ! Où tout est tellement
différent, la liberté dans tous les domaines, la permissivité, le
manque de politesse, la vie beaucoup plus facile, en ce
domaine, c’est heureux ! mais ces libertés, ont fait que bien des
petites choses, qui paraissent désuètes aujourd’hui, ont été
battues en brèche, et avaient quand même leur intérêt éducatif. Les
enfants sont la force, l’avenir de l’humanité de demain, par eux,
le monde pourrait changer, il faudrait leur apprendre qu’il y a
cinq mots clés essentiels et relationnels avec leurs semblables,
qui peuvent mener à la Paix, à l’entraide, à la générosité, au
partage, à l’amour et à la tolérance du prochain, oui, ces cinq
mots sont : Bonjour, au revoir, s’il vous plaît, merci, et
excusezmoi !
Oui, beaucoup de belles choses pourraient se faire par, et
avec les enfants, et qui mieux que les parents, surtout la maman,
qui est placée mieux que tout autre, à les leur enseigner !
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La trottinette



Toute petite fille, cette planche à deux roues m’avait
fascinée, je ne l’ai jamais eue. Pas très loin de chez nous vivait une
famille, les Coche, il y avait deux garçons, de neuf ans et six
ans, j’étais entre les deux, et parfois nous jouions ensemble, ils
avaient deux trottinettes, et nous la montions chacun notre tour.
Pierre, l’aîné, en avait une superbe, plus grande, avec deux
roues comme des petits pneus, une pédale qui actionnait une
chaîne, elle était très confortable, pour moi c’était le must ! Une
merveille.
Sur le côté de leur habitation, se trouvait un passage qui
menait à leur cour et leur jardin un jour, subrepticement, après le
repas, je filai par le jardin, et allai jusque chez les Coche ; je
savais que Pierre laissait toujours sa trottinette dans le passage,
c’était encore un heureux temps, où vous pouviez laisser
quelque chose sur la rue ! je profitai donc, qu’il était encore à table,
pour aller faire mon tour de trottinette quel délice ! je pédalais,
j’avais des ailes ! tant et si bien, que dans mon élan, je me suis
retrouvée au bout du village, sur la route qui menait à
l’aéroport, à cette époque on disait simplement : le champ
d’aviation, ou aérodrome, car c’était un tout petit trafic ! Ce
n’est plus le cas aujourd’hui, c’est devenu un aéroport,
mondialement fréquenté, où toutes sortes de destinations, vous invitent
au voyage ! mais en attendant, je pédalais, emportée dans mon
élan !
Simone, la cousine de mon père, me reconnut, m’arrêta, et
me reconduisit à la maison, mais juste à ce moment-là, Pierre
venait de dire à maman : Marie-Thérèse est partie avec ma
trottinette !
Je reçus une bonne fessée de mon père, et la période
trottinette fut terminée, dommage, cela me plaisait beaucoup !
Puis les Coche déménagèrent, le papa ingénieur, avait eu son
changement ; je ne les revis jamais, j’oubliai donc ce jeu
ludique, mais j’en garde un souvenir attendrissant, au point qu’il me
viendrait quelquefois à l’idée de remonter sur une trottinette
pour faire un tour !
51



La petite balance dorée



Je n’avais pratiquement pas de jouets, parfois nous allions
dans la famille, chez la sœur de maman, où il y avait des
cousins mariés, avec des enfants, qui vivaient juste à côté, et là, il y
avait plein de jouets. Une grande toupie multicolore et
musicale, qu’on actionnait avec une tige torsadée, munie d’une
poignée, des poupées, des jeux de toutes sortes, et parfois,
j’étais tentée, oh, pas pour l’avoir à moi définitivement. Je
voulais simplement, les avoir à prêter, ce qui en fait, n’était pas très
pratique, mais alors, je ne m’en rendais pas compte ! Si bien
que ma mère, leur rapportait, une petite poupée, une petite
voiture modèle réduit, j’avais à peu près, six sept ans. Ma tante en
riait, tout en déplorant, que mon père ne se rendait pas compte
de mon isolement. Une autre fois, c’était à Lesquin, je jouais de
loin en loin, avec deux sœurs, âgées de sept et neuf ans. Elles
étaient très gâtées par leur famille, et chez elles, il y avait des
jouets à foison, belles poupées, berceau nacelle, dînettes
complètes, livres d’images, nounours, et panoplie de marchande.
Elles avaient une très jolie petite balance dorée, avec laquelle,
elles pesaient des petits fruits en terre cuite, qui étaient colorés
exactement de la couleur des vrais fruits, et des vraies grappes
de groseilles que nous égrenions afin d’avoir des poids
différents. Je demandais à l’aînée : peux-tu me prêter la balance
quelques jours ? La réponse fut : ah non ! En général, l’enfant
n’est pas prêteur ! Surtout quand la maman ne coopère pas, car
en fait, prêter un objet, là, un jouet, c’est prendre intérêt à
l’autre, et par là même, apprendre jeune, ne pas être égoïste, à
partager ! Mais beaucoup ne le voient pas comme ça !
Nous avons joué à la marchande assez longtemps, et je
repartis chez moi… avec la balance. Naturellement, elles vinrent
peu de temps après réclamer leur jouet ; ma mère, qui n’était au
courant de rien, me trouva au garage, où je jouais à la
marchande à mon tour.
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Maman m’expliqua que je ne devais pas faire cela, que
même pour deux jours, le jouet n’était pas à moi, que je devais
le rendre, et m’excuser. Confuse du sermon, je rendis la
balance, et bien sûr, un peu honteuse ; et à partir de ce jour je me
le tins pour dit.
L’incident fut clos, mais pas pour tout le monde ! Je
connaissais les grands-parents, qui eux, n’avaient pas du tout
apprécié ! Car bien sûr, la mère des gamines en avait fait des
gorges chaudes ; et un jour, bien après, je passais devant le
grand-père, je lui dis bonjour, et lui plein de fiel, de hargne,
avec des yeux mauvais, me lança : espèce de petite voleuse ! Je
fus désarçonnée et stupéfaite, car depuis le temps, j’avais oublié
cette histoire.
De retour à la maison, je le racontai à ma mère, qui me
répondit : oh, ne t’en fait pas, il n’est pas très malin, car cela peut
arriver aussi dans sa famille, et ce n’est pas pour une bricole de
jouet. On dirait aujourd’hui, que ce bonhomme manquait de
psychologie !
Mais parfois, la vie se charge de remettre les pendules à
l’heure, car personne n’est à l’abri de petites vétilles de ce
genre, surtout quand il y a des enfants ! Et que ce soit du reste,
dans n’importe quel domaine, et c’est très bien !
Bien des années après ce petit incident, une cliente venue au
magasin, parlait à ma mère, de ses enfants, de l’école de
garçons où ils étaient, puis, elle se mit à dire : ah dîtes, vous
connaissez, Mme X, eh bien, son garçon a piqué dans la caisse
de la classe ! Ah, fit ma mère, tiens donc ! Elle ne dit rien à la
cliente bien entendu, mais elle n’en pensa pas moins !
Le gamin en question, devait avoir douze-treize ans ; après,
maman a dit : quel dommage, que le grand-père ne soit plus là,
je me serais fait un malin plaisir, de lui demander ce qu’il en
pensait !
Bien plus tard, j’avais une connaissance, Françoise L, un
jour vint passer la journée avec moi, nous avons bavardé, de
tout et de rien, elle me parla de sa petite fille de douze ans, qui
venue avec ses parents, au week-end elle avait l’habitude d’aller
à l’étage pour jouer dans une chambre le soir quand ils furent
repartis, Françoise alla dans sa chambre, et s’aperçût que sa
boîte de bijoux était ouverte, il lui manquait un collier, et une
bague ! Sur le moment, stupéfaite, elle regarda partout, sur la
53
commode, le chevet, sous le lit, rien ! Alors, elle comprit,
descendit le dire à son mari, bien sûr, ils étaient bien ennuyés, mais
se résolurent à appeler leur fils.

La gamine, avait caché les bijoux dans son cartable ! Que
voulait-elle en faire, cela jeta un froid avec leur petite fille, mais
le moyen de faire autrement ? Françoise, ne comprenait pas, car
son fils était un important cadre de direction, et les enfants
avaient ce qu’ils voulaient ! Ils revinrent, mais, le mari de
Françoise, lui conseilla de fermer tous les tiroirs et portes
d’armoires ! Leur petite fille ne recommença plus ! Elle avait
compris !
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Mes grands-parents maternels



Des deux, je n’ai connu que mon grand-père, bon papa
Bécourt ; ma grand-mère mourut avant ma naissance, si je puis en
parler, c’est d’après ce que m’en disait ma mère, et je la situe
bien sûr, d’après les documents. Jeune fille, elle s’appelait
Marie-Reine Petit et s’était mariée à dix-huit ans, avec Louis
Bécourt ; d’après ses photos, c’était une jolie femme au visage
fin, spirituel, avec de hautes pommettes, un chignon à
l’ancienne, et habillée de sombre, comme toutes les dames de
cette époque, ce qui hélas les faisaient paraître plus âgées.
C’était bien avant 1900. Les mamies de maintenant paraissent
parfois aussi jeunes que leurs filles et portent des vêtements
bien plus colorés !
Ma grand-mère, devait avoir une forte personnalité, et sa
particularité était la disponibilité, le plaisir à rendre service aux
autres. Jeune mariée, elle habitait avec son mari, une rangée de
maisons d’employés, et ces maisons avaient toutes un jardin.
Un jour, sa voisine enceinte de huit mois, lui cria par le jardin :
Marie, Marie, je perds les eaux ! Sans se démonter, ma
grandmère, après avoir envoyé un petit voisin à la recherche du
médecin, prépara l’eau chaude, les serviettes, les langes, en
attendant le médecin, mais comme le bébé était pressé, eh bien,
elle accoucha la voisine, fit tout ce qu’il y avait à faire, et pour
le bébé, et la maman !
Quand le médecin arriva, tout était fait, bien fait ! Le
médecin dit à ma grand-mère : « madame, je vous félicite, vous avez
fait un travail de professionnelle ! Vous devriez venir travailler
avec moi, à la clinique, vous pourriez être accoucheuse. »
Elle lui répondit : « merci Docteur, cela me plairait bien,
mais mon mari ne serait pas d’accord. » « Dommage, fit le
médecin, car vous êtes douée »
Elle était aussi connue, pour le service des malades, et celui
d’ensevelir les morts. On venait parfois de loin, demander ses
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services, elle partait même en pleine nuit, et à pied, quelques
fois en carriole. Ma grand-mère avait une cousine qui
s’appelait, Elise Desmarchelier, qui allait par la suite devenir
l’épouse de Georges Sellier ; les deux cousines, étaient de
milieux très différents, l’une était fille de pharmaciens, et ma
grand-mère, ses parents étaient ouvriers ; mais elles avaient
conservé de bonnes relations, et se rencontraient plusieurs fois
par an.
Madame Sellier, que nous allions plus tard, étrenner chaque
année, et à qui mon père portait de grandes tiges de
chrysanthèmes.
Mes grands-parents eurent six enfants, dont un garçon,
Gaston, que je ne connus pas, car il mourut assez jeune d’un
phlegmon, à cette époque-là on ne connaissait pas encore la
pénicilline. L’aînée des filles, tante Berthe, était mariée à M.
Loyer, ils habitaient Paris ; ils étaient très pris par leur
commerce de draps, linge de maison brodé. Son mari trouvait quand
même le temps d’aller jouer aux courses, à Vincennes, où
paraît-il, il gagnait assez souvent. La seconde était Germaine, puis
Estelle, Fernande, et Hélène, ma mère.
De mes tantes, celles que je voyais très souvent, étaient tante
Germaine et Estelle, toutes deux, demoiselles prolongées,
comme l’on disait alors, elles venaient chez nous, pour tante
Germaine chaque Dimanche, d’Hellemmes à pied, et tante
Estelle deux dimanches par mois, par le train. Fernande, la
troisième tante, était mariée à Urbain, le frère d’Elisa, qui était
préparateur en pharmacie, bon peintre à ses heures, et surtout
très bon photographe d’art, il aurait pu, je le crois, en faire un
métier. Ils avaient quatre enfants, donc des cousins, et leur
sœur, plus âgés que moi d’environ dix-huit/vingt ans. Ce qui a
fait que, de part la guerre et la différence d’âge, je ne les voyais
pratiquement jamais, en fait, nous n’avons jamais eu ensemble,
de vraies relations de cousinage ; plus tard, celui que nous
voyions le plus souvent, était Pierre, le plus jeune, même marié,
il venait assez souvent nous voir, c’était aussi le plus sensible,
et artiste. Il était violoniste, sa seconde épouse Christiane était
alto ; ils s’étaient rencontrés, à la Philharmonie d’Hellemmes,
dont ils faisaient partie depuis longtemps. Ils ont eu une fille
unique, Claudine, mais elle, de vingt ans plus jeune que moi !
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La dernière fille de mes grands-parents maternels, fut donc
Hélène ma mère, qui arriva lorsque sa mère avait quarante-deux
ans, et comme maman était rousse, mon grand père, disait à ce
sujet :
Oui, le four était trop chaud !
Ma grand-mère paraît-il, était entreprenante pour les affaires
elle aurait bien ouvert un commerce, boursicoté, si ce n’était le
défaitisme maladif de mon grand-père, et son manque flagrant
de participation ! Car lui, ne voyait que par les chemins de fer
Français.
Travaillant aux ateliers de Hellemmes comme contremaître
instructeur, il aimait enseigner la technique, de plus il avait une
très belle écriture, il avait la charge de faire les comptes du
chemin de fer, dans de grands registres cartonnés. Il était très
fier d’avoir cette responsabilité, et de la confiance qu’on lui
accordait !
Maman racontait que souvent, il rapportait du travail
d’écriture, et qu’il se délectait à coucher sa belle écriture sur les
grandes pages des registres ; toute une époque ! Cela paraîtrait
impensable à nos jeunes, de 2008, où l’informatique est roi !
Ma grand-mère le taquinait parfois, et en riant, lui disait : eh
bien, Louis Bécourt, sans vous, les Chemins de Fer vont
crouler ! Et mon grand-père de répondre : « riez, riez, Marie,
d’abord ce travail me plaît, et cela, vous le savez, nous apporte
du beurre dans les épinards. » C’était vrai bien sûr, car avec six
enfants dans les années 1890-1910, il fallait du courage pour
élever dignement une famille. De nos jours, avec tous les
avantages sociaux, malgré d’autres problèmes, c’est quand même
mieux ! Mais malgré leurs difficultés, mes grands parents,
donnèrent à chacune de leurs cinq filles, une machine à coudre, un
trousseau de linge complet, de table, literie, etc. Ma mère, étant
la petite dernière, et aimant la musique, eut droit à un piano,
acheté d’occasion.
Mon grand-père je ne l’ai connu que six ans, et encore, car
nous n’habitions pas tout près, et en période de guerre, nous ne
pouvions nous déplacer toujours facilement.
Bon papa, était un beau vieillard, très grand, il se tenait droit
comme un I, une superbe prestance, un air un peu altier, ce qui
faisait que lorsque je ne l’avais pas vu de quelques mois, il
m’intimidait.
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Mais cela ne durait pas, car il était très gentil avec moi, il
m’appelait sa petite Ninette ! ; de plus, j’étais la fille d’Hélène,
sa fille préférée, les derniers enfants à arriver dans une famille,
cela attendrit davantage les parents ! C’est bien connu.
Un jour, que maman et moi, étions allées voir mon
grandpère, celui-ci, voulut me conserver avec lui, deux trois jours,
maman repartie, je me mis à pleurer, et toute la nuit, je fis la
sarabande. Impossible, pour mon grand-père de fermer l’œil de
la nuit, il parait que je hurlai presque, réclamant ma mère. Ce
qui fait que le lendemain, il s’empressa de demander à ma mère
de venir me reprendre ! Et pourtant, j’aimais beaucoup mon
grand-père.
En fait, d’être seule avec maman, pendant presque trois ans,
j’étais un peu sauvage, et bien souvent, paraît-il, quand une
personne voulait me prendre dans ses bras, je faisais toute une
comédie. Peut-être aussi sans doute était-ce, parce que je
n’avais pas de frère ou sœur.
Vers 1910, mon grand-père, comme des milliers de Français,
acheta des Emprunts d’État Russes, garantis par l’État
Français ; mais, avec la Révolution en Russie en 1918, le Comité
Exécutif Soviet, décréta, que tous les emprunts, étaient annulés
sans condition ! Tous les porteurs, les petits et les autres !-, se
trouvèrent lésés ; mon grand-père, ne décolorait pas ! D’autant
que ma grand-mère, le taquinait, lui disant avec un petit sourire
entendu : eh bien, Louis Bécourt, pour une fois que vous avez
voulu entreprendre, et investir quelque chose en Bourse ! mais
après tout, il n’était pas le seul, et il y a dans la vie, des choses
plus ennuyeuses que ça !
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Les deux tantes



Je reviens aux deux tantes, qui ont de leur présence, jalonné
mon enfance et mon adolescence, Germaine et Estelle, ces
tantes, était très différentes, tout à fait opposées de morphologie,
d’allure, de genre de vie, de caractère, de culture, et du sens de
l’humour. Tante Estelle, je l’ai toujours connue avec une
chevelure blanche, mais ses cheveux étaient souples, très jolis,
légèrement ondulés, avec un beau bouffant sur le devant, les
ondulations se perdaient à l’arrière dans un joli chignon. Elle
était très coquette, bien habillée, très élégante. A chaque
distribution de prix, le 14 Juillet, c’était toujours elle qui
m’accompagnait, jamais mes parents, même si j’étais figurante
dans une saynète, or ce dimanche, il y avait au programme, le
Pas des Patineurs, et avec d’autres, je représentais un flocon de
neige, habillée toute de blanc, bien maquillée pour cette tenue
d’artiste.
Nous devions tout en faisant des pas glissés nous répartir de
chaque côté de la scène, et à ma confusion, j’étais placée juste
en avant de la scène, côté droit, devant le public ! Quelle
horreur pour moi d’être au premier rang. Comme tante Estelle se
trouvait dans la salle, je la situai, à cause de sa chevelure
blanche que je distinguai dans la pénombre de la salle, cela faisait
une tache claire, et je me concentrai sur cette bouée. La fête
terminée, nous retournâmes à la maison, Tante Estelle, ce
jourlà, avait mis de jolies boucles d’oreilles qui représentaient les
spirées blanches, ces jolies fleurs qui fleurissent au printemps,
elle portait une robe blanche, une veste de lin rouge, elle était
ravissante. Dans sa scolarité, elle avait récolté beaucoup de prix
c’étaient à son époque, de jolis livres rouges reliés, avec sur la
couverture, le titre et des filets or ; à l’intérieur, des gravures
illustraient les récits d’aventures, il me souvient d’un livre de
Jules Verne : le Tour du Monde en quatre-vingts jours, et
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j’avais été très intéressée par les jolies gravures, et… ce voyage
fabuleux !
Tante Estelle habitait Wasquehal, près de Roubaix, un
appartement très lumineux sur un angle, elle était au premier étage
d’un immeuble bourgeois d’avant-guerre. Chez elle, tout était
nickel ! Elle avait la particularité d’être très soigneuse, et
quoiqu’elle fasse, même sans tablier, jamais elle ne se salissait, ni ne
se tachait. Il me souvient, un jour par extraordinaire, ma mère
m’autorisa à aller chez elle tante Estelle venue à la maison ce
dimanche-là, le soir, nous prîmes le train, puis le Mongy.
Ce moyen de transport, tenait à la fois du trolley et du
tramway, et il portait le nom de son fondateur, M. Mongy ; c’était
c’est toujours un moyen de transport très commode qui reliait
les trois plus grandes villes de la région il desservait donc aussi,
Roubaix et Tourcoing, les deux villes rivales de Lille. C’était
juste à la fin de la guerre, et je me souviens que dans ce
tramway, il y avait des bandes de papier bleu en haut des fenêtres,
c’était en fait destiné à tamiser la lumière, afin de ne pas être
trop repéré par l’ennemi. Il y avait aussi une grande affiche qui
était la réclame de Banania, le chocolat en poudre, qui montrait
à l’époque une tête d ‘Africain coiffé d’un cheich rouge, et qui
pour faire partager son plaisir de déguster Banania, nous
souriait de toutes ses dents très blanches, d’où sortait une langue
rouge, qu’il passait avec délice sur ses lèvres, montrant qu’il se
régalait.
Arrivées à l’appartement, tante Estelle se mit en demeure
d’allumer sa cuisinière car le chauffage central était coupé
depuis 1940 ; je grelottai, et me souviens que même dans son lit,
j’avais froid ; avec le vent, les persiennes claquaient.
Cette tante était restée célibataire, j’avais cru comprendre
qu’elle avait eu des aventures, nous n’en avons jamais parlé, car
après tout c’était sa vie, et de plus, je n’étais pas curieuse, je ne
posai jamais de questions. Elle fut très longtemps secrétaire de
Mairie, et très estimée. Vers 1930, elle apprit à conduire, eut
une voiture Renault, mais elle eut pas mal de péripéties de
conduite automobile ! Très nerveuse, elle confondait souvent la
marche avant, de la marche arrière ! Ce qui bien sûr, était plus
que gênant. Plusieurs fois, elle rentra dans les portes de garages,
surtout quand celles-ci étaient fermées ! Elle décida donc de ne
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plus conduire, et offrit la voiture à l’un de ses neveux. C’était
une tante très moderne pour son époque.
Tante Germaine était très différente, c’était plutôt la vieille
fille austère, d’apparence peu aimable, elle se tenait très droite,
était grande et mince, toujours vêtue de noir. Elle parlait peu, et
était intimidante, ayant de grands yeux noirs, elle vous fixait
sans sourciller, ce qui parfois, vous rendait mal à l’aise, d’autant
qu’étant très silencieuse, elle se faufilait à travers la maison, tel
un fantôme, et vous la rencontriez au moment où vous y pensiez
le moins. Elle avait des qualités bien sûr, de plus, elle était très
bonne cuisinière. Ma mère se souvenait, que sa sœur était très
souvent demandée par les familles d’industriels de Roubaix
pour aller préparer des grands repas, elle avait sous ses ordres,
deux ou trois aides. C’était par la petite-cousine de Croix, Mme
Sellier, qu’elle avait ce travail.
Ce fut aussi cette tante qui, lorsque j’avais dix ans m’apprit à
tricoter des gants, ce qui à la période d’après guerre paraissait
très utile, mais je dois dire, que ce qui m’avait intéressée, c’était
de savoir tricoter avec quatre aiguilles, mais cela ne dura pas
longtemps, je préférai dessiner !
Tante Germaine savait vous écouter, mais le problème était
qu’elle ne donnait jamais ouvertement son avis, ce qui faisait
que vous n’étiez pas plus avancée !
Un jour, il lui vint l’idée d’aller habiter chez sa filleule à
Douai, mais il y avait trois enfants, aussi cela ne put aller, et
très vite, elle revint pleurer chez ma mère. Maman, venait juste
de racheter une partie de la maison vendue, par la grand-mère,
autrefois, c’était un logement qui tombait à pic pour elle, nous
rouvrîmes dans un mur, une porte de communication murée
depuis quarante ans, ainsi, elle pouvait venir chez nous, sans
sortir de la maison ; chaque soir vers 18 heures, elle venait
regarder la télévision, à cette époque, nous avions le chien
Pompon, c’était souvent lui, qui nous avertissait de sa venue
feutrée ! Puis, après les infos, elle retournait chez elle. Ceci, se
passait en 1955 ; un an après ma mère put racheter la deuxième
petite partie du fond, ce qui était mieux, agrandissant ainsi le
jardin. Dans ce fond de cour, se trouvaient les anciennes étables
de la ferme, que la propriétaire belge avait transformées en deux
logements, qui manquaient quand même de commodités
modernes, et ma mère, ne renouvela plus les locations après le
61
décès de la tante, puis celui de ma mère, je fis raser ces deux
pièces.
Oui, les quatre sœurs de maman étaient très différentes, celle
que je ne connaissais pas du tout intimement était donc tante
Berthe, qu’en raison de la guerre, je ne rencontrai que deux fois,
de plus ils habitaient Paris, et après comme ils s’étaient fâchés
pour une question d’héritage, eux aussi ! je ne les vis plus !
Maman racontait, que lorsqu’elle était jeune fille, et aimant
beaucoup l’opéra et le théâtre, elle allait souvent chez eux à
Paris.
Un soir, partant tous les quatre au théâtre, avec leur fils qui
conduisait la voiture, l’oncle Georges portait un chapeau melon,
le fils, très farceur, passa exprès, dans un gros trou de la
chaussée en réfection, l’oncle qui étant à l’arrière n’a rien vu venir,
fut soulevé de son siège, et par l’envol, toucha le toit de la
voiture, le chapeau s’enfonça jusqu’aux yeux, cachant son grand
front ! Ce fut l’hilarité, mais l’oncle furibond traita son fils
d’imbécile ! C’était le théâtre avant l’heure !
Les deux tantes que j’ai le mieux connues furent celles qui
étaient célibataires. En 69, tante Estelle partit la première, puis
Germaine, et trois ans après ce fut ma mère, avec elles, toute
une tranche de vie se terminait, j’avais alors trente-sept ans.
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L’environnement
de la maison de l’enfance



En face de chez nous, c’était la plaine à perte de vue, la belle
plaine du Nord, qui s’étendait jusque Ascq à cinq km, et dont
nous apercevions le clocher, et aussi celui de Flers. Et lorsque le
temps tournait à la pluie, c’était en quelque sorte un baromètre,
nous pouvions voir le mont Saint-Auber, qui se trouve en
Belgique, près de Tournai ; nous ne sommes, après tout, distants
que de quinze km de la frontière.
J’aimais beaucoup cette plaine, où au gré des saisons, et des
années, il y avait des cultures variées, blés, avoines, pommes de
terre, seigle, mais aussi la luzerne, appelée aussi tralène qui
donnait des fleurs bleues, mauves, blanches, rosées, et à la
pleine floraison, c’était un ballet permanent de papillons qui
venaient, comme les abeilles, prendre le suc des fleurs, et
s’envolaient d’un vol saccadé.
La floraison bien avancée, une faucheuse avec son bruit
particulier, qui faisait tac-tac-tac-tac-tac, venait couper toutes ces
fleurs, elles restaient à sécher sur le sol, quelque temps après,
une fourche à dents courbes, retournait la luzerne afin qu’elle
soit bien sèche, et quelques jours après, c’était ramassé en
bottes.
Le champ reverdissait, il y avait une deuxième récolte.
Quand c’était le tour des blés, en Février, le champ prenait une
teinte vert émeraude, les feuilles lancéolées se fournissaient, les
tiges s’étiraient jusqu’en Mai, puis commençaient à mûrir
jusqu’à la moisson.
C’était à mes yeux d’enfant, un océan de verdure se
penchant, se redressant en vagues sous l’effet du vent. Le plus
merveilleux, était le seigle, plus haut, plus élégant, plus
gracieux que le blé ; c’était un régal de voir leurs têtes garnies de
longues barbes, et quel spectacle que cette masse fluide,
ondulante, d’un joli vert tendre et blond, ondoyer sous le vent !
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J’avais sept ans, mon jeu favori était de me promener, engloutie
dans cette masse mouvante d’un joli vert blond, en écartant les
tiges, et j’étais ravie d’être cachée par la hauteur du seigle. Je
faisais la course avec l’ombre des nuages projetée sur le champ,
je voulais arriver avant elle, mais je perdais souvent !
Quand les blés étaient mûrs, certains étés secs et chauds, la
moisson commençait mi-Juillet jusqu’au quinze Août ; la
moissonneuse-lieuse entrait en action. J’aimais beaucoup le look de
ces machines d’alors, avec leur grande roue à claire-voie qui
tournait comme une roue à eau elle couchait les blés, la lame les
coupait, un genre de tapis roulant les dirigeait vers la lieuse, les
gerbes formées tombaient sur le côté, les ouvriers les
ramassaient pour les mettre en meules.
C’était tout un art de bien placer les gerbes pour en faire une
meule bien structurée et de belle forme, afin de les laisser
sécher, tout en les protégeant de la pluie.
C’était un travail bucolique à la Millet, et j’aimais voir ces
meules bien formées, et bien alignées, et là, c’était le départ de
bon nombre d’habitants du village, de venir glaner surtout en
temps de guerre ! Il y avait toujours des épis perdus, oubliés par
la machine. Les enfants aussi, attendaient ce moment-là, car ils
pouvaient, sur ces étendues, faire voler les cerfs-volants.
Moimême, j’en eus quelques-uns, mon père m’avait montré
comment les faire. Ce n’était pas toujours une réussite car je les
confectionnai avec une armature faite de fines baguettes de
troènes, qui avaient des nœuds, et de plus, étaient encore pleines
de sève, cela faisait trop de poids. Le cerf-volant est très délicat
à confectionner, et y a aussi la queue, ou gouvernail, qui
demande beaucoup de doigté, de savoir faire ; si vous mettiez une
papillote de travers, ou trop grosse, le cerf-volant piquait du
nez ! Combien de fois, n’ai-je pas été déçue, mais chaque année
je remettais ça.
Beaucoup de jeunes, et de moins jeunes, s’adonnent à ce
sport, et chaque année sur les belles plages du Nord, notamment
à Berck Plage, il y a des concours de cerfs-volants ; ils ont un
vif succès.
De même en Chine, j’ai pu voir bien des années après, que
là-bas, c’était vraiment un sport national, où sur l’immense
place Tian’anmen, les enfants comme les adultes, s’adonnaient
avec joie à ce sport.
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Les chaussettes marron



Comme tous les enfants j’étais attirée par les couleurs.
C’était au départ peut-être facilité pour moi, puisque j’étais née
parmi les fleurs, je nageais dedans, que ce soit au jardin, dans
les serres, au magasin, où là, étaient ouverts les paniers
d’œillets, de gerberas, de bruyère blanche ou rose, et aussi bien
sûr les roses et les œillets.
Pour mes petits vêtements, la couleur blanche m’attirait,
surtout les robes en plumetis ; c’était la mode de ce voile de coton,
avec les petits points en relief qui en faisaient tout le charme.
Je me souviens en avoir eu deux, dont l’une avait des
smocks rose pâle.
C’était les robes des Dimanches ; j’eus aussi, un petit
manteau en shetland de couleur bleu nattier, avec un petit col de
velours marine, au dos une martingale, il avait ma préférence.
Maman l’avait acheté dans le magasin assez chic de Lille, chez
Boca ; j’ai eu très longtemps le petit porte-manteau bleu.
Au fur et à mesure que je grandissais, maman donnait ces
vêtements à une famille d’Italiens qui habitaient l’autre rue. Par
contre, toute ma layette de bébé à trois ans, était conservée,
enveloppée de papier de soie, dans une malle de voyage en cuir.
De même ses robes de jeune fille, robes très habillées, qui
servaient lorsqu’elle allait au théâtre ou à l’opéra heureux temps où
l’on faisait toilette pour aller dans ces lieux mythiques mais, là
aussi, tout était démonté ! Il y avait des pans de robe en organdi
vert d’eau, bleu nuit, leurs doublures, et les petits sacs assortis.
Chaque année, il me souvient avoir vu ma mère ouvrir la malle,
regarder si rien ne s’était abîmé, et refermer la malle je me suis
toujours posé la question : pourquoi donc conserver la layette,
où peut-être, avait-elle espéré avoir un autre enfant ? je n’ai
jamais su. Quand aux tissus d’organdi, je n’ai jamais été
autorisée à m’en servir ! Puis, avec l’incendie de 81, tout… est parti
en fumée, comme plein d’autres choses.
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Les couleurs des chaussettes, j’y étais très sensible. Pendant
la guerre, et juste après, il était difficile de s’approvisionner en
laines, surtout en pure laine, la laine était aussi trafiquée.
Maman s’était toujours débrouillée pour en trouver, avec tante
Estelle qui de son côté parfois, avait des filons, c’est ainsi, que
nous pouvions assez facilement, faire tricoter des chaussettes,
des pulls, des écharpes et des gants.
Mais, immanquablement, c’était du gris, du beige, ou du
marron pour mon père. J’aimais les couleurs claires et détestais
le marron ou le rouille.
Bien sûr, les couleurs suivaient l’approvisionnement
épisodique irrégulier !
Cette fois-là, j’eus deux paires de chaussettes marron, de
plus, la laine grattait.
Mais je m’arrangeai très vite, de faire en sorte qu’elles soient
rapidement éclaircies c’était rosse de ma part je le reconnais
C’était l’hiver, et nos hivers de ces années-là, étaient très
rigoureux, assez long, avec de fortes gelées, de la neige, et il n’y
avait pas comme aujourd’hui, le tout à l’égout.
Donc les eaux usées de ménages, lessive, vaisselle, se
déversaient dans le ruisseau, ce qui en période de gel faisait de très
belles patinoires naturelles, et en été, nous pouvions voir
quantité de bergeronnettes, cet adorable passereau gris et blanc, venir
prendre de la boue, tout comme les hirondelles, afin de
construire leur nid, mais à présent, nous ne les voyons plus, car
partout, il y a le tout à l’égout. De plus, hélas, avec la pollution,
on ne voit presque plus de ces oiseaux !
Donc je reviens aux périodes d’hiver, où notre plaisir en
sortant de l’école, était bien évidemment de faire des concours de
glissade sur ses miroirs de glace ! Nous prenions notre élan et
pouvions glisser sur parfois des dizaines de mètres ; nous
faisions naturellement des chutes, et là pour moi, ça devenait
intéressant, puisque c’était un moyen d’user plus vite ces
chaussettes marron !
De fait, la laine en était si rêche, si rugueuse même, que
bientôt des traces d’éclaircissement apparurent.
Maman pestait, disant : tu ne peux pas faire attention,
regarde-moi ça ! Je me gardai bien de dire quoique ce soit !
Par contre, j’étais soigneuse pour les chaussettes blanches,
beige pâle au printemps, c’était le coton, avec des socquettes
66
pas de problèmes ! J’aimais aussi porter des sandalettes, j’en
eus une première paire juste après la guerre.
Oui, comme tous les jeunes de cette période troublée des
années 39-45, nous avons appris à devoir attendre, de voir se
réaliser nos désirs, nous avons appris à vivre et à nous contenter
de choses simples, et je pense, avec le recul, nous savions
apprécier le peu que nous avions, quelqu’un dirait, que c’est le
début d’une philosophie de vie ;
Car de nos jours, nous pouvons voir, dans tous les domaines,
l’insatisfaction perpétuelle de la société de consommation,
l’individualisme, l’absence de motivations, l’égoïsme.
Bien sûr, je ne voudrais pas que certains jeunes, aient à
expérimenter le système dans lequel, par la force des choses, j’ai
dû me plier, mais je souhaite que, membre de cette société
nouvelle, ils apprennent le goût de l’effort, du partage, de la
solidarité, à savoir faire plaisir gratuitement, rester simples,
prendre le temps d’écouter un oiseau chanter, de regarder le vol
d’un papillon, de voir une fleur s’ouvrir, sauront-ils ? J’ose
espérer !
67



Le cousin Pierre Plouvier, fermier



D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé prendre
des initiatives, naturellement, pas toujours du goût des parents !
Pendant la guerre et juste après, c’était toujours l’époque des
restrictions, et plusieurs fois l’an, mon père faisait le tour des
cousins cultivateurs, pour avoir le privilège de leur acheter un
peu de blé, de beurre, des œufs, pommes de terre.
Du blé, nous réussissions en général à en avoir, et maman
faisait assez souvent le pain, quelquefois un gâteau ; nous
avions un moulin à moudre de table, il était fixé sous la table
par un pas de vis.
Le petit travail qui m’était attribué avant que maman
n’écrase le grain, était de retirer les graines de bleuets qui se
trouvaient mélangées aux grains de blé et c’était facilement
repérable, car les graines étaient noires et assez grosses.
J’aimais bien faire ce petit travail, d’autant que je les semai
dans un petit coin de jardin, à moi ; je tamisai aussi la farine il y
avait deux tamis, un pour le son et l’autre pour la farine.
Le gâteau que maman faisait, était un gâteau Américain, je
n’ai jamais su s’il s’appelait ainsi à cause des alliés il était cuit
au four de la cuisinière, et l’amusant, était qu’il paraissait
toujours plus haut d’un côté, maman oubliant parfois de le
tourner ! C’était un gâteau un peu sec mais très bon.
Il y avait aussi assez souvent du pâté de lapin ; mes parents,
en avaient sept ou huit en élevage j’aimais bien caresser les
lapins, un jour, une lapine ayant des petits, grognait lorsqu’on
s’approchait de son clapier, et encore plus lorsqu’il fallait
changer sa litière, maman en avait peur.
Je devais avoir quatre ans, j’ouvris la porte du clapier, avec
mes deux mains je pris la lapine par la peau du dos, et criais :
viens changer la paille ! maman était sidérée, la lapine ne
grogna même pas, et se laissa faire, sans doute parce que j’étais une
enfant, les animaux sentent cela très bien !
68
Un jour, ce devait être en 1946, le cousin vint nous livrer un
petit sac de blé ; il était venu avec son chariot attelé des deux
juments, Lisette et Rosa.
Les deux chevaux je les connaissais bien ; mon père invita le
cousin à rentrer à la maison, c’était l’heure du café. Le café
dans le Nord, est toujours un moment agréable et de détente, où
l’on bavarde de tout et de rien.
Je les quittai, tout en ayant pris au passage deux sucres, fis le
tour de la maison pour aller au chariot ; je caressai les
chanfreins des chevaux, leur donnai les sucres puis je grimpai
comme je pouvais, m’assis sur le siège, défis le moulinet du
frein ; je pris les rênes, claquant la langue, et criant aux
chevaux : « hue Lisette, hue Rosa. » Le chariot se mit en branle, et
je partis toute fière de mon exploit ! Oh, pas très loin !
Le cousin Pierre qui sirotait son café, dressa l’oreille, et tout
affairé, effaré, a dit ma mère, se leva d’un bond disant : merde,
mes g’vas y s’in vont ! entendez : mes chevaux partent !
Tous coururent à la porte, j’étais quand même arrivée à
parcourir un bon cinquante mètres ; je fus bien obligée de tirer sur
les rênes, et de les rendre au cousin, qui se mit en demeure de
les attacher solidement à notre grille d’entrée ! Heureusement,
comme pour la bicyclette, et la trottinette, cette époque d’après
guerre, il n’y avait pratiquement pas de circulation, hormis les
vélos, et l’avantage avec les chevaux, était, qu’ils connaissaient
parfaitement le côté droit de la route.
Je ne fus quand même pas cette fois-là grondée, car cela avait
bien fait rire mon père et le cousin. Une chance ! Mais le cousin
n’en revenait pas, il avait été bien effrayé, pour le coup, il reprit
une tasse de café, avec un petit verre de rhum ! une bistouille !
69



La bicyclette



Pour la bicyclette, j’avais appris toute seule, à monter, et
depuis longtemps je devais avoir six ans lors de mes exploits ;
depuis quelque temps je souhaitais en avoir une bleue, comme
celle de Claire, une petite voisine du bout du jardin, bien
entendu, je ne l’eus pas. Mon père allégua que Claire était plus âgée
que moi, de cinq ans, et que l’on verrait plus tard. Mais, bien
qu’en en étant privée, j’avais trouvé le moyen imparable
d’apprendre à monter. Mon père cultivait bien sûr
principalement des fleurs, mais avait, en cette période de guerre, ajouté
des cultures de plants de légumes à repiquer ; il y avait des
poireaux, choux de plusieurs sortes, salades, tomates, céleris,
potirons, et en ces temps de restrictions, il y avait un bon
créneau à exploiter, car presque tout le monde avait un jardin
potager.
A Lesquin, il y avait deux usines assez importantes, la
Thomson Houston, et la métallurgie Haine St Pierre, et bien sûr,
c’était un apport d’hommes important pour le jardinage car à
chaque printemps, à l’heure du midi, entre le repas et la reprise
du travail dans les ateliers, et le soir après l’usine, les ouvriers
venaient acheter leurs plants, ce qui était pour moi une aubaine !
par rapport à la bicyclette !
En effet, presque tout le monde à cette époque-là, circulait à
bicyclette et là, sur la palissade du jardin, était appuyé, un
troupeau de bicyclettes, un cheptel devrais-je dire ! Et un choix de
couleurs ! c’était surtout des vélos d’hommes, avec la barre,
mais qu’importe, cela ne m’arrêta pas !
reJe commençai donc par en emprunter une verte, ma 1 en
mains. Je mis le pied gauche sur la pédale, et en zigzagant un
peu, je démarrai en poussant sur l’autre pied, ça allait ; quelques
jours après, je m’enhardis à passer l’autre jambe sous la barre,
ce qui n’était pas très confortable, mais ça allait, ça doit aller me
disais-je, puis j’enchaînais le mouvement des jambes en
mon70
tant et descendant, en danseuse, de travers, ça allait toujours,
jusqu’au moment inévitable où je chutai ! Oh, des gamelles,
j’en ai ramassé plus d’une, je ne m’en vantai pas à la maison,
bien sûr !
Je persévérai, puis un jour, victoire ! Je sus rouler ! J’allais
de plus en plus loin chaque fois, oh ! seulement jusqu’au bout
de la rue, et je revenais quand même assez vite, de peur que le
client de mon père s’en aperçoive ; mais parfois, il sortait plus
vite que prévu, il cherchait son vélo, et levait les bras au ciel
disant à mon père : « mon vélo a disparu ! » Mon père lui
répondait : « ne vous en faites pas, c’est la gamine qui apprend à
rouler, elle va revenir tout de suite ! » Et moi qui pensais être
seule à savoir que je roulais, c’était raté !
Je n’eus une bicyclette qu’à ma Communion, pas une bleue !
Un beige. C’était surtout un cadeau utilitaire, cela permettait de
faire de petites livraisons dans le village, mais j’avais enfin une
bicyclette ! Oui ! C’était en quelque sorte, une forme de liberté !
Que de tours de village n’ai-je pas faits, je roulais même, sans
les mains sur le guidon, dans les virages ! ; Je ne m’y risquerai
plus maintenant !
Quand je disais que mon père cultivait en plus des fleurs de
serres, des chrysanthèmes, et, aussi des plants de légumes à
repiquer, il faisait aussi depuis quelque temps de la
soustraitance pour des confections florales. Un employé d’une des
usines, s’était mis à vendre des fleurs au noir, avec tout ce
monde aux usines, il avait beaucoup de commandes, que bien
sûr il ne pouvait assumer, n’étant pas installé, ni reconnu
comme commerçant, il était donc venu demander à mon père,
s’il ne voudrait pas lui faire les confections pour les deuils.
Comme mon père à ce moment-là montait ses serres, que
cela coûtait cher, ce travail supplémentaire, était quand même une
opportunité de plus, pour faire rentrer de l’argent. Donc assez
souvent, ce monsieur passait pour donner ses commandes, et
retirer son pourcentage quand il venait chez nous, je ne l’aimais
pas beaucoup, je le trouvai peu aimable. Puis un jour, il installa
un commerce pour sa femme, et comme les travaux de mon
père étaient terminés, ce travail de dépannage s’arrêta.
71



Les saisons



Les saisons pour moi enfant, eurent beaucoup d’importance,
elles en ont toujours, car variées et changeantes, un vrai champ
d’expériences, de ressentis, de couleurs, d’odeurs. A ce
moment-là, je prêtais surtout attention à l’automne.
J’aimais la couleur changeante des arbres, le tapis de feuilles
craquantes sous les pieds, l’odeur de l’humus. Vers douze ans,
j’aimai beaucoup peindre l’automne, tous ces feuillages du vert
au jaunâtre, jaune roux, pourpre, j’aimais aussi les paysages de
neige. A cette époque-là, je peignais très peu de fleurs, sauf des
géraniums. Maman avait montré un de mes dessins, à un peintre
de Lille réputé, M. Chauleur Ozel, qui avait aimé mon travail, et
m’encouragea.
En grandissant, je me désintéressai de l’automne, trouvant
cela nostalgique, voire triste. Peut-être qu’en avançant en âge,
préfère-t-on mieux le printemps, en tout cas, c’est ainsi pour
moi ; se rapprocher du printemps, après tout, c’est rechercher,
son, ou les printemps qui vous fuient un peu plus chaque jour !
Et puis, le printemps c’est comme la jeunesse, qui est le
printemps de la vie, rien de plus merveilleux, et qui passe si vite !
Mais, cela, nous ne le savons que trop tard hélas !
Après l’hiver, voir renaître la nature, voir s’entrouvrir jour
après jour une fleur, hier en bouton, chacune en leur temps, à
leur rythme, quelle joie !
Comme nous sommes petits et insignifiants devant un tel
spectacle ! Oui, alors, si Dieu existe, alors, merci mon Dieu,
pour tout cela !
La nature a ceci de plus que nous, pauvres humains, qui nous
démenons parfois vainement, sans même lui prêter attention,
c’est que chaque printemps est un renouveau, quelle que soit la
dureté de l’hiver, les arbres sont stoïques, résistants, même si
leur écorce éclate sous le gel, la bise coupante, sous l’habit
gla72
cé de la neige, ils sont parés, comme pour une soirée de gala des
neiges, et restent imperturbables !
Puis, à l’annonce du printemps, un souffle tiède les
enveloppe, ils se secouent alors, s’étirent avec soulagement, puis ils
se décident timidement à sortir leur couleur la plus tendre, leurs
bourgeons parfois enrobés de Propolis odorant, que viennent
aussitôt butiner les abeilles. Et le cycle éternel recommence,
quelle force, quel privilège n’ont-ils pas sur nous.
Tant de beauté, de jeunesse vivace, et renouvelable !
73



Madame Deroo,
le repassage et le raccommodage



Je me souviens très bien de cette dame qui venait chaque
semaine chez nous, pour y faire le repassage et le
raccommodage du linge, des chaussettes, et le jour de la couture, la
machine à coudre Singer, était installée dans la cuisine, près de
la fenêtre. Mme Deroo était une petite dame assez âgée, des
cheveux encore très noirs pour son âge, ramassés en petit
chignon dans la nuque, elle portait des lunettes rondes cerclées de
métal, derrière lesquelles, brillaient de petits yeux noirs pleins
de malice, ses yeux, me faisaient penser à des boutons de
bottines, car ils en avaient la forme.
Elle était tout de noir vêtue, comme l’étaient les veuves, de
ce moment-là, et juste après la guerre ; les mamies de cette
époque, paraissaient plus âgées, que celles de maintenant, où
parfois, elles paraissent aussi jeunes que leurs filles !
Ce qui était super pour moi, c’est que lorsque je revenais de
l’école, elle était là pour préparer mon goûter, et elle me faisait
raconter ce que j’y avais appris, j’appréciais beaucoup ce
moment-là, car mes parents étaient souvent occupés dans
l’établissement et là, j’étais attendue.
Cela ne dura pas. Mon père trouva que cela dérangeait, que
surtout cela coûtait cher, alors plus de Mme Deroo.
Maman dut assumer ces travaux en plus, c’était moins drôle
pour elle, et pour moi ; car elle était moins patiente, plus
nerveuse, et étant taquine, quand elle cousait, j’aimais tirer sur son
fil, j’entendais donc souvent : Ah, Marie-Thérèse, reste
tranquille, va jouer ailleurs ! Évidemment, je ne comprenais pas
toujours !
Maman ne me questionnait jamais sur ma journée à l’école,
ni sur ce qui m’avait intéressée. Du reste, souvent m’avait-elle
dit, que l’école ne l’avait jamais attirée j’en ai conclu plus tard,
que la pédagogie enfantine ne l’intéressait pas non plus !
74
Bien sûr, elle n’avait pas le temps assez libre, mais combien
j’aurais aimé qu’elle lise avec moi, m’apprenne des petites
activités manuelles, tricot, etc. ; cela, ne lui venait pas à l’idée.
Heureusement, je savais lire depuis l’âge de quatre ans et
demi, ce qui me permettait de m’évader. Oui, j’aimais beaucoup
lire, trop même, au gré de mon père ! Je n’entendais plus rien,
plongée dans l’histoire, un jour mon père, m’ayant posé une
question, me demandant de faire un petit travail dans la serre, je
n’entendis pas ; agacé, il m’arracha le livre des mains, disant :
c’est assez, va dans la serre, bien obligée d’obéir !
La bibliothèque de l’école était très bien fournie, chaque
semaine, je prenais un ou deux livres.
Ainsi, je connus les auteurs et leurs œuvres. J’aimais
beaucoup Jacques London avec Croc Blanc, qui me faisait bien
pleurer, puis Michaël chien de cirque, l’Appel de la Forêt,
toutes les histoires de la comtesse de Ségur, puis Victor Hugo,
Stevenson avec l’Île au Trésor, et surtout son voyage dans les
Cévennes, avec l’ânesse Modestine. J’étais emportée aussi, par
tous les Jules Verne, quarante jours en ballon, Michel Strogoff
qui me faisait découvrir des pays, l’Ouzbékistan, avec Khiva, et
le plus enchanteur des noms : Samarkande, ah, celui-là ! Quel
monde merveilleux que la lecture.
75



Tante Catherine



Mon père avait un petit terrain tout en longueur, un petit
champ, de l’autre côté de la rue. Il l’avait hérité en partage, avec
ses deux sœurs, de la tante Catherine ; celle-ci, avait été mariée
à un des oncles Lamblin, que je n’ai pas connu. Quand je
visualisai bien la tante Catherine, je devais avoir cinq ans, ma mère
me prenait avec elle pour lui rendre visite, je la trouvais gentille
et douce, un jour, ce fut la dernière visite que nous lui rendions,
nous sommes allées la voir sur son lit de mort, où elle me
semblait reposée et comme embellie.
D’aucuns hésitent, et ne veulent pas montrer à leurs enfants,
les morts, les dépouilles des gens, ils ont tort je crois, car la
mort fait partie de la vie, et bien préparée par ma mère, je
n’avais ni frayeur, ni appréhension à la vue des gens inertes sur
leur lit, bien sûr dans un contexte plus dramatique, ce doit être
différent.
Mes parents ne furent prévenus que le lendemain, par la
suite, ils ont appris par les voisins, que toute la nuit, la famille
de la tante, avait fait la navette avec des paniers à linge, et avait
emporté, objets, vaisselle, et surtout le linge, les draps brodés.
La tante en effet, faisait broder ses draps dans les ouvroirs, la
tante Renelde nous écrivit disant : qu’est devenu le grand et
épais sautoir en or, de la tante ? Où est-il passé ? Ce fut sans
réponse, et sans traces.
Donc mon père hérita avec ses sœurs d’une partie des biens,
le terrain, il eut une salle à manger Henri II, le buffet, la table…
sans les chaises.
Dans la grande salle aux fleurs, se trouvait encore la grande
table de ferme en orme, d’origine, mais ma mère lui préféra
cette table Henri II, car elle avait des rallonges, et la trouvait
moins rustique. La grande table servit donc uniquement pour le
travail des fleurs, et un jour fut remisé dans la véranda, où au fil
des ans elle s’abîma, dommage, car elle avait du cachet ! Dans
76
ce nouveau terrain, mon père le cultiva en partie ; il y avait
plantés là des rangées de Pivoines, des Lupins, des Juliennes de
jardin, des Statices bleus, qui se vendaient pour les bouquets
secs, puis le Gypsophile brouillard blanc, si léger, si aérien, qui
par sa finesse, ajoutait un plus aux bouquets de pois de senteur
il y avait aussi, les asperges, où seule était récoltée la verdure si
fine. J’aimais assez travailler dans ce terrain, je lui trouvai une
atmosphère légère, un bon ensoleillement, et parmi toutes ces
couleurs, ces odeurs, le temps me paraissait moins long, ou
était-ce simplement parce que je réglais mon travail à faire
selon mon allure, mais je crois surtout, que je ne sentais pas sur
moi, le regard de mon père !
77



La couleur saumon



Cette jolie couleur particulière, qui tient du rose bonbon, à
mi-chemin entre le rouge, le vermillon, le jaune, je l’ai eue
longtemps en aversion, depuis que j’avais été opérée à l’âge de
sept ans des végétations. Cela aurait pu être une autre couleur,
mais c’était le saumon. Depuis l’enfance, j’avais des angines à
répétitions, et quelques années après, il fut décrété qu’il fallait
m’opérer des végétations. C’était en 45, et à cette époque,
c’était la grande tendance, beaucoup d’enfants subissaient ce
genre d’intervention. Des décennies après, on a fait un peu
marche arrière, car après tout, les végétations, sont des bastions de
défense.
J’avais un joli nœud de couleur saumon, monté sur une
barrette, et l’on m’en coiffait de temps en temps. Après une
première visite chez le chirurgien, grand spécialiste de ces
interventions, le Dr Bournonville, qui avait été du reste marié à
l’une des filles de Clairette Sellier, Le résultat de l’entrevue, fut
une date fixée pour l’intervention, et paraît-il je serais
débarrassée de mes angines. ! Ce qui par la suite, s’est révélé faux.
Le jour J, ma mère me mit la barrette au nœud saumon dans
les cheveux, pour retenir les frisettes ; tout allait bien au départ,
jusqu’au moment, où l’infirmière et l’anesthésiste s’approchèrent
sans crier gare, et sans plus de forme, me placèrent un grand
masque en bakélite, en forme de globe, ce qui devait m’endormir
avec l’anesthésique du moment : le chloroforme me voyant
coincée, je me mis à hurler, à me débattre, bien sûr je fus vaincue, et
m’endormis.
Quand l’intervention fut terminée, l’on me remit à ma mère,
nous étions dans la salle d’attente, et attendions que l’on vienne
nous chercher. Pour clore le tout, mon père ne voulut pas se
déplacer, et ce fut une de nos connaissances de la Mairie, qui
vînt nous prendre et c’est donc, en voiture municipale, que nous
sommes rentrées à la maison.
78
Mais en attendant, j’étais assise sur les genoux de ma mère
qui me tenait d’une main, et de l’autre tenait un haricot dans
lequel je crachais du sang, et je me souviens que j’avais bien
mal. Sa main qui me maintenait contre elle, tenait le fameux
nœud saumon, que je regardais avec ressentiment, car c’était
pour venir ici, qu’on me l’avait mis ; je le regardais, comme s’il
était responsable de mon malaise, on a de ces idées parfois !
Toujours est-il, que je ne voulus plus le mettre.
De retour à la maison, je dus rester alitée, couchée à plat, ne
buvant que de l’eau de Vals, mon père ne vint me voir qu’une
fois ! Mais cela ne changeait pas.
Non, mon père n’a jamais été démonstratif en affection, je
me suis demandée plus tard même, s’il ressentait des émotions
pour les gens !
Quelques années plus tard, fin Août, une petite filleule de
ma mère, vint passer deux semaines à la maison, c’était bien la
première fois ! J’avais douze ans, et comme c’était les grandes
vacances, étant à la maison je travaillai donc pour mon père. Ce
jour-là il pleuvait, et entendre tomber la pluie sur les tuiles, était
plutôt cafardeux, mais à deux, c’était plus gai, d’autant que
cette cousine, avait son parler spécifique du Pas de Calais, de
cinq ans mon aînée, mais sa présence tombait à pic ; le travail
constituait en cette presque fin d’été, au nettoyage des bulbes de
tulipes à sécher sur l’un des greniers, le travail consistait à
retirer les peaux sèches des bulbes anciens.
Ce matin-là, mon père était parti livrer en ville, nous étions
au grenier, et près d’une lucarne, étaient mises à mûrir des
prunes dans un cageot. Ma cousine me dit : on peut en manger ? :
si tu veux, je réponds ; j’en mangeai deux, et ma cousine, plus.
Le lendemain matin, ma mère, venue me réveiller, fut
affolée, je m’étais vidée dans mon lit. On appela le médecin, qui
parla d’antéro-colite, et que j’étais déshydratée ; il me fallut
garder le lit une semaine, je ne pouvais faire un mouvement,
sans avoir de violentes douleurs dans le ventre. Tout ça pour
avoir goûté deux prunes ! Probablement, n’étaient-elles pas
assez mûres !
La cousine qui en avait mangé plus, n’a rien eu ! J’étais donc
dans mon lit, il faisait beau, la fenêtre était ouverte ; mon père
profitait du beau temps pour repeindre les bois des serres, dont
une donnait sur la cour intérieure devant ma chambre. Parfois je
79
parlais à mon père, mais c’était peine perdue, car la
conversation, n’allait pas loin, il se rencognait dans son silence ! Sur les
deux semaines où je fus couchée, il ne vint me voir qu’une fois,
et ne resta que quelques minutes. On eût dit, que cela le
dérangeait que je sois malade ! Combien de fois, ai-je souffert de son
indifférence ! Puis à la longue, je m’y étais habituée.
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Le jardin,
les insectes



Quand une fleur ouvre ses pétales,
c’est le monde entier qui sourit.
Pensée Zen.

Ma marotte étant petite, était de cueillir des fleurs, cela n’a
pas changé ! seulement, quand on est petit, on ne sait pas
discerner le genre de fleurs que l’on peut ou non cueillir, et
souvent, ma préférence allait inévitablement à l’interdit !
Inconcevable, surtout aux yeux de mes parents, mais j’avais
quatre ans ! Et à cet âge, on ne sait pas toujours faire la
différence ! Je vis au jardin, de jolies fleurs blanches, avec des
étamines jaunes j’en cueillis donc un petit bouquet d’une
dizaine de tiges, et fièrement, les portais à maman.
Je me souviens encore de sa stupéfaction, et aussitôt, de sa
colère : ah ça alors ! Et bien sûr, je reçus la fessée, là je pleurai,
car je savais très bien malgré mes quatre ans, distinguer si une
correction était juste ou pas ! Et là justement, je ne comprenais
pas, qu’ayant voulu faire un cadeau je sois punie ! Mai j’avais
cueilli… des fleurs de fraisiers ! Alors bien sûr ! mais je l’ai dit,
maman était nerveuse, et avait la main preste ! Elle ne
connaissait pas encore l’époque Dolto ; bien que malgré la prise en
compte de la personnalité de l’enfant, cette méthode a eu
malgré tout, ses détracteurs ; car, quoi, on ne peut tout laisser faire
aux enfants ! Seulement, il y a la manière, et ma mère ne l’avait
pas toujours, et là, en l’occurrence, elle aurait dû commencer
par m’expliquer, que ces fleurs-là, on ne devait jamais les
cueillir. Mais, on est comme on est ! Par contre quand un jour, ne
m’entendant pas remuer, elle me trouva avec une paire de
ciseaux, coupant avec application les franges d’un tapis de table !
Son neveu Gaston, alors soldat à Tunis, le lui avait envoyé,
pour Noël ! Alors là, je reçus aussi la fessée, mais je me rendis
81
compte, d’instinct, que je l’avais méritée, et ne pleurai pas !
Une autre fois, j’avais entrepris de balayer la véranda, et toute à
mon action, comme j’avais déjà une bonne poigne, à un
moment, le manche du balai, se cassa net en deux, et j’entendis le
cri de ma mère, son pas rapide, et la fessée… suivit ! Là non
plus, je n’avais pas digéré la sanction, car j’avais voulu tout
simplement, à ma façon, l’aider ! Par la suite, c’est vrai, toute
jeune, vers sept huit ans, aidant mon père aux menus travaux de
la terre, je cassai pas mal de manches d’outils, je crois que
j’avais une façon bien à moi, de tourner les manches par une
légère torsion, ce qui les cassait ! Et il se demandait bien
comment je faisais !
Dans le jardin, j’aimais particulièrement les Lupins, tant
pour ses fleurs à l’odeur poivrée, que pour leurs jolies couleurs
parfois de deux tons, et pour leur douceur au toucher de soie
leurs feuilles me fascinaient par temps de pluie, où là, elles sont
un réceptacle d’eau scintillante sous le soleil, comme des
diamants posés dans leur creux.
Les Zinnias m’attiraient aussi, par leurs couleurs si vives et
soutenues, et puis elles avaient un intérêt de plus, je savais que
leur origine était le Mexique. J’aimais voir passer les libellules,
celles au corps bleu et vert électrique, celles plus grandes, avec
leur corps de deux couleurs, leurs grandes ailes transparentes, et
leurs gros yeux à facettes. Plus tard, j’appris qu’avec leurs yeux
globuleux à facettes, elles avaient un champ de vision bien plus
important que celui des humains. J’ai de la tendresse pour les
coccinelles orange à gros points noirs, la plus petite orange
jaunâtre ; et que dire aussi, de la diaphane chrysope avec ses
ailes si translucides, immatérielles, qui fait du surplace dans les
airs, elle a un lointain air de l’abeille, mais elle est
complètement inoffensive. Comme les coccinelles, leurs larves mangent
des centaines d’insectes par jour, oui, nous devons beaucoup à
ces humbles petits insectes.
Le grand Linné disait : « même la plus petite chose sans
importance a son importance ! »
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Petite histoire d’insectes au jardin



Dans le cornet d’un liseron,
Une abeille descendait
En chemin rencontra le moucheron
Qui s’effaça pour la laisser passer

Un papillon passait par là, curieux,
S’approcha du cornet en spirale,
Se posa sur le tendre pétale du milieu,
Et suçant une goutte de rosée, repartit d’un vol léger.

Peuh, se dit-il, qu’y a-t-il dans le liseron,
Rien qu’un peu de pollen,
Le détour n’en vaut pas la peine,
Je vais aller dire bonjour au colimaçon
Une autre histoire d’escargot
Un escargot tout rigolo
grimpait le long d’un pot,
chemin faisant, rencontra Lolo
sa copine la fourmi,
qui en souriant lui dit :
Bravo, l’ami, aujourd’hui,
tu as mis ton beau chapeau,
et sorti ton parapluie !
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Lolo la fourmi et Amédée le puceron
Ce matin-là, Lolo la fourmi
d’un pas léger se promenait
Grimpa sur le tamaris
Et en rattrapa un pétale qui tombait

Dans une goutte de rosée
Lolo vit son portrait
Se mit le pétale rose sur la tête
Et avec plaisir, admira son reflet :

Tiens, se dit-elle, ainsi coiffée,
Je ressemble à une fée !
Et toute fière continua sa virée
Chemin faisant, elle croisa le puceron Amédée
Qui la voyant ainsi affublée,
de surprise, en resta bouche bée !
84



L’alphabet, l’école, les classes différentes



En 1942, mon père démobilisé rentra à la maison, j’avais
quatre ans et demi, il se piqua au jeu de m’apprendre à lire. Je
me vois encore sur ses genoux, devant ce grand livre qui me
parut magique, c’était : Mon Premier Alphabet de chez
Larousse. Tante Estelle me l’avait offert pour mes quatre ans, et
jour après jour, j’apprenais les lettres, le nom écrit des animaux,
des objets, dont le nom commençait bien sûr, par la lettre A :
âne, C : chien, etc.
J’appris très vite, cela me passionnait, et quelque temps
après, je sus lire. Au départ bien sûr, je ne comprenais que le
sens des mots, assez faciles ; mon père corsa la difficulté en
faisant avec moi, un concours à sa façon, qui était de lire les
mots, les phrases à l’envers, c’était un bon moment de
connivence, dont je garde le souvenir attendrissant, un des rares !
Il jouait aussi parfois à la balle, et à la toupie, que l’on faisait
tournoyer sur le carrelage de la salle aux fleurs, mais ces petits
jeux finirent très vite.
II m’apprit aussi à tirer à la carabine ; avant de se marier, il
était chasseur, possédait deux fusils de chasse, et deux carabines
de différents calibres, mais maman n’aimait pas la chasse, puis
comme il fut très pris par son travail d’horticulture, le goût lui
en passa. Je sus donc tirer à la carabine, mon père avait installé
des cibles en carton sur un poteau en bois, et j’ai aimé ce jeu
d’adresse ; fréquemment, dans les kermesses, les foires au
plaisir, j’aime toujours à l’occasion, y faire des cartons.
Puis, j’allais à l’école maternelle chez Mme Blanche, qui
faisait classe dans une maison, face à l’église ; c’était plus en
fait de la surveillance, qu’une véritable classe.
En 1945, la scolarité a été très chaotique, du fait de la guerre,
où il y avait souvent encore des alertes suivies parfois de
bombardements.
85
Le jour de la 1ère rentrée, ma mère m’accompagna,
m’expliqua que j’aurai des petites amies, je ne pleurai pas, toute
heureuse de commencer quelque chose de neuf ; le soir de cette
1ère rentrée, je revins seule à la maison, (comme du reste les
autres jours), maman m’avait expliqué, que je devais toujours
rester sur le même trottoir, et de ne pas écouter une dame ou un
monsieur qui me parleraient.
II y avait une route assez longue, cela me parut interminable,
maman m’attendait au bout de cette route, je me vois encore
portant une écharpe bleu nattier avec le bonnet assorti, garni de
deux pompons qui virevoltaient autour de mon visage, lorsque
je courais.
Près de cette école maternelle, se trouvait un
maréchalferrant, et souvent, nous étions quelques unes à regarder avec
curiosité, ce travail du feu assez fascinant. Nous apercevions le
foyer, qui éclairait le sombre de la forge, cela faisait penser à un
mini-enfer imagé, il y avait aussi l’enclume et le gros soufflet
de forge qui activait les braises. A cette époque, en plus des
chevaux de ferme à ferrer, il y avait le travail des cercles en fer
des roues des chariots, qui étaient sortis du feu, avec de très
grosses pinces, et plongés dans de grands bacs remplis d’eau, le
fer rougi à blanc, faisait un bruit effrayant au contact de l’eau :
pschisfftt ! Avec de la vapeur qui sifflait, et dégageait un
panache de fumée blanche, tel une locomotive ! C’était assez
impressionnant !
J’aimais aussi regarder le ferrage d’un cheval, celui-ci avait
la jambe repliée par une courroie de cuir, et reposait sur le
genou du maréchal, qui muni d’une grande tenaille commençait à
ôter le fer usagé, nettoyait la corne du sabot avec un outil bien
aiguisé, puis avec une râpe, il en limait les barbes et les
contours rugueux. Pendant ce temps, l’apprenti qui avait fait
chauffer le nouveau fer, le rapportait serré dans une pince, et
l’appliquait sur le sabot ce qui donnait une fumée jaunâtre, tout
en dégageant une odeur de corne brûlée, âcre, qui piquait à la
gorge, le maréchal, fixait alors le fer, avec de gros clous
pointus, et les enfonçait à coups de marteau. Cela m’effrayait un
peu, je finis par lui demander si le cheval n’avait pas mal il
m’expliqua que le sabot était très épais, et que le cheval ne
sentait rien, ce qui me rassura, et je repartis à la maison, soulagée !
86
eDans cette école aussi, ce fut les classes montantes, la 6
avec Mademoiselle Helvaut, une demoiselle célibataire, un peu
rêche, sévère, sans patience pour des enfants un peu lents,
comme je l’étais parfois, elle me tétanisait, j’avais en plus à ce
moment-là de fréquents épistaxis, je mouillais de nombreux
mouchoirs, et très souvent il fallait m’allonger à même le
plancher de la classe un bras levé, c’était les soins de l’époque. A
partir de cette classe de sixième, si nous avions bien travaillé,
nous avions des bons points, je les rangeai soigneusement dans
une petite boîte d’allumettes, qu’avait utilisée mon père pour
allumer ses cigarettes, les petites boîtes, je les avais décorées
avec du papier coloré, et collé dessus… une petite fleur. Puis,
quand nous avions récolté dix bons points, nous avions droit à
une belle image en carton épais il me souvient, que ma toute
première, fut une belle oie cendrée, puis un cheval, et aussi un
joli Loriot jaune ; j’étais très fière de ces petites récompenses !
eAprès, ce fut la 5 avec mademoiselle Jourdain, très bonne
institutrice, très humaine et douce ; j’aimais déjà dessiner, et à
part quelques crayons de couleurs basiques, il n’était pas
question pour moi, d’avoir une boîte de crayons, avec une gamme de
jolies couleurs variées, comme en avaient certaines de mes
camarades.
Un jour, je vis sur le bureau de l’institutrice une nouveauté
qui me fascina : un gros crayon à deux mines, l’une bleue et
l’autre rouge. Je le mis dans ma case sans penser que, bien sûr,
ce serait découvert. Mademoiselle Jourdain avait fait le tour des
casiers, et… le trouva.
Après la classe, elle me retint moi seule, et sortant le crayon
de sa poche, me dit doucement : Marie-Thérèse, pourquoi as-tu
pris le crayon sur le bureau ? Je pleurai, confuse, et lui dis que
mon père, ne voulait pas m’en acheter un aussi beau.
Elle ne me punit pas, ne me gronda pas, l’incident était clos,
elle avait compris, et… moi aussi !
En repensant à ce petit incident, je crois vraiment que c’était
une institutrice pleine de bonté, ayant une perception pointue de
la pédagogie, d’amour de son métier et des enfants !
Un jour elle fut souffrante, toute la classe fut répartie dans
diverses classes de grands, pour quelques jours.
J’atterris chez Madame C, une dame très brune, myope, elle
n’y était pour rien la pauvre, elle devait rapprocher ses copies
87
très près de ses yeux pour arriver à lire ; j’étais assise sur un
banc à côté d’une grande, c’était le moment de la lecture,
chacune à son tour lisait deux ou trois phrases du livre, et la
maîtresse disait : suivante ! Ce fut mon tour, j’avais lu deux
lignes, elle m’interrompit : « qui lit en ce moment ? » Je dus me
lever, rougissante, le cœur battant. « Ah ! fit-elle, ton nom ? »
« Marie-Thérèse. » Elle reprit : « Marie-Thérèse comment ? »
« Lamblin. » « Ah, suivante ! » Sans commentaire. L’année
suivante j’étais dans sa classe, et chose curieuse, elle ne pouvait
pas, avec quelques-unes de mes camarades, nous sentir. Que lui
avions nous fait ? Je me souviens qu’elle nous appelait par nos
noms : vous, Lamblin, vous, Van de Cayseele, vous une telle !
Je trouvai cela très déplaisant. Mais elle avait aussi ses
chouchous !
Inutile de dire, que nous ne l’aimions pas, de plus elle était
sans patience, mais je crois qu’à cette époque-là, il y avait
beaucoup, qui appartenaient à un certain groupe politique de
gauche, où l’on était sectaire envers ceux qui pratiquaient une
religion.
L’année suivante, ce fut avec mademoiselle M. ; gentille,
mais un peu distante et froide. Pour terminer ce cycle de l’école
Primaire, je me trouvai dans la classe de mademoiselle Brunet,
qui était à la fois institutrice et la Directrice de l’école, c’était la
classe du C E P.
Je l’avais approchée assez souvent, envoyée par
mademoiselle M., afin de lui montrer mes dessins réalisés dans la classe,
et souvent, elle me disait : va montrer ton dessin à
mademoiselle Brunet.
Je descendais donc, frappais à la porte, : entrez, disait-elle,
mais je n’osai jamais entrer, et me trouver sous les regards de la
classe ; elle venait donc ouvrir, souriait, prenait le dessin, et
j’entendais des oh, d’admiration, elle me rendait la feuille et me
disait : c’est bien Marie-Thérèse.
Je la remerciai aussi intérieurement, qu’elle ne m’obligeât
point à entrer dans la classe ! J’avais horreur de ça ! Bien
entendu, c’était très facile d’avoir des : oh, d’admiration, puisque
j’étais la seule, des cinq classes à savoir dessiner ! J’aurais
presque aimé, qu’il y en eût une autre ! Mais c’était comme ça !
Avec mes dessins, je ne m’attirai pas que de la sympathie,
j’étais jalousée, cela me rendait triste, car de mon côté, je
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n’étais pas jalouse des résultats flamboyants, que certaines de
mes camarades obtenaient dans diverses matières.
Je n’étais pas une élève régulièrement studieuse, j’étais
parfois très indisciplinée, surtout bavarde car seule à la maison, je
me défoulais à l’école ! mon travail scolaire était en dent de
scie, il suivait la courbe du climat familial, parfois houleux, et
cela me faisait perdre mes capacités de rendement ; depuis
longtemps, j’avais sur mes bulletins scolaires : peut faire beaucoup
mieux, ou : peut mieux faire. J’étais souvent la sixième,
onzième, dix-huitième, une fois même, vingt-cinquième ; mais,
lorsque l’ambiance de la maison était sereine, il m’est arrivé
plusieurs fois, à mon grand étonnement je dois dire, d’être
première, ou deuxième de la classe.
Mais cela, ne me réjouissait pas outre mesure, car je n’avais
pas l’esprit de compétition, et puis, après chaque résultat
mensuel, nous devions changer de places, et les premières de la
classe se trouvaient placées devant le bureau de la Directrice, ce
qui ne faisait pas du tout mon affaire, ayant peur d’être
interrogée souvent.
Dans la classe de Mademoiselle Brunet, une fois par
semaine, l’après-midi, il y avait des travaux décoratifs, coussins
brodés, pyrogravure, gouache, vannerie cela me plaisait
beaucoup, c’était toujours moi qui avais la mission de peindre des
paysages, des villages de Provence, d’après les cartes que me
donnait Mademoiselle Brunet. Un jour, alors que mon père lui
livrait des fleurs, elle lui dit : « Marie-Thérèse sait ce qu’elle
veut, elle en a une tête ! » « Ah !, fit mon père, et pourquoi
donc ? » « Eh bien, quand je lui montre des travaux de peinture
à exécuter, lui disant je voudrais ceci, comme ça, elle ne répond
rien, et lorsqu’elle me rend le travail, c’est tout à fait différent
de ce que j’en attendais, mais comme le résultat est superbe, je
ne lui dis rien ! » Mon père a bien ri ; dans le fond de lui-même,
je crois qu’il était assez fier de moi.
Dans cette classe terminale du Primaire, j’ai passé de bons
moments, d’autant que j’étais rieuse ; et finalement, toute cette
enfance et cette adolescence moroses, ce qui m’a tenue, ce qui
m’a sauvée, est que j’avais j’ai toujours de l’humour, j’avais
appris toute petite, à ne pas me prendre au sérieux, et bien que
souvent de nature anxieuse, mélancolique, j’ai toujours vu le
côté comique des choses, j’aime rire.
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Je me souviens dans cette classe même, combien de crises de
fous rires n’ai-je pas eu !
Une de mes compagnes, placée à côté de moi, était très
mauvaise en orthographe ; c’était le jour de composition, tu
jetteras un œil dit-elle, sur ma page : d’accord lui dis-je elle
faisait à chaque fois de huit à douze fautes.
La dictée commença, je regardais de temps en temps, à un
moment, je vis deux mots signifiant tout à fait autre chose que
le sujet à traiter, je ne me souviens plus exactement, mais c’était
du genre : poison au lieu de poisson, les os, au lieu de : les
eaux ; évidemment, si on lit la phrase : je vis soudain, dévaler
les os de la montagne… ! Toujours est-il, qu’à un moment,
j’attrapais le fou rire, impossible de m’arrêter, je baissais la tête
pour ne pas être vue, ma main qui tenait le porte-plume, ne
pouvait écrire. Soudain, n’entendant plus mademoiselle Brunet
continuer la dictée, je risquai un œil, mademoiselle Brunet,
avait attrapé mon fou rire, toute rouge, elle me regardait en riant
silencieusement, ne pouvant pas elle non plus, s’arrêter. Et du
fait que je levai la tête, toute la classe qui était en suspens,
éclata de rire, ce fut un rire général, collectif ! Je n’ai pas été punie,
car elle avait bien vu que c’était imprévisible ! Un jour il y eut
une dissertation, sur le thème des qualités et des défauts ce
devait être une composition, puis, après les résultats il y eut un
débat très animé, car certaines de mes camarades, celles-là
même qui étaient souvent dans les premières, voulaient toujours
parler. A un moment, mademoiselle Brunet dit : il y en a une
parmi vous toutes, qui ne se vante jamais, et qui reste simple
tout le monde écoutait, suspendu à ses lèvres, alors elle sortit :
c’est Marie-Thérèse, j’eus un coup dans l’estomac, je me sentis
rougir, ne m’attendant vraiment pas à ça !
Le moment de stupéfaction passé, quelques-unes
s’écrièrent : oh ! Ça n’est pas vrai, hier elle nous a montré un
des timbres de sa collection, nous disant : regardez, comme il
est beau celui-ci ! Mademoiselle Brunet se mit à rire, me
demanda : c’est vrai, Marie-Thérèse ? Je haussai les épaules, et
dis : ah ! peut-être bien, je ne m’en souviens plus ! De plus, je
ne trouvais pas que de montrer un beau timbre, était un défaut,
ou une vantardise ! Mais, mademoiselle Brunet a bien ri !
La période d’école a été pour moi, une expérience
enrichissante, mais aussi une excellente échappatoire, à un climat
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familial pesant, stressant, dirait-on aujourd’hui, et puis, j’aimais
apprendre de nouvelles choses, et à l’instar de beaucoup, quand
j’avais dix ans, j’aurais aimé aller en pension.
Une petite-cousine de mon père, Simone, la femme de
Pierre, vint le trouver lui disant : Charles, je mets Yvonne en
pension, ce serait bien, si tu y mettais aussi ta fille, comme cela,
elles seraient ensemble.
« Pas question, dit mon père, Marie-Thérèse finira sa
scolarité à Lesquin, jusqu’au Certificat ; après, elle travaillera dans
mon établissement ! » Que répondre à cela ? Sa cousine partit
en hochant la tête, et murmurait, ça alors, c’est quelque chose !
car elle le connaissait bien.
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Le couvent des Franciscaines



Ce couvent n’était pas très loin de chez nous, il nous
suffisait de tourner le coin de notre rue, et à cent mètres, nous y
étions. Ce bâtiment datait du seizième siècle, d’après le
cartouche situé au-dessus de la porte. Il y avait un mur d’enceinte, des
petites grilles de fer forgé, une courte allée de dalles bleues, et
on arrivait à la porte d’entrée cette porte je la vois encore, en
forme d’ogive, peinte en vert, il y avait un huis, qui m’intriguait
beaucoup. Une sonnette avec poignée, que l’on tirait, et qui
actionnait à l’autre bout du couloir une cloche au tintement
cristallin.
J’aimais beaucoup y aller avec maman, je me rappelle
vaguement de la chapelle, surtout de l’entrée, et du jardin, des
autres pièces, pas du tout.
Il me souvient de la mère supérieure, mère Marie Joséphine,
qui était très gentille, elle me donna une image du Bon Pasteur,
que je gardai très longtemps ! Au début de la guerre, le couvent
fut réquisitionné par les Allemands, les sœurs partirent sur Lille,
on ne les revit pas.
Puis en 1945, comme les alliés avançaient, les Allemands
durent partir précipitamment, brûlèrent des documents et… le
couvent avec ! Je me souviens de l’incendie, des bâtiments il ne
resta que de grands pans de murs, la façade était presque
intacte, si à cette époque-là, il y avait eu, ici, la Conservation des
Monuments Historiques, on aurait pu réhabiliter le site ; mais à
Lesquin, ce n’était pas la politique du moment !
Le couvent, avait des souterrains qui reliaient une ferme près
de chez nous, et qui partaient aussi vers un autre village ; c’était
e etrès courant aux XV et XVI siècles.
Longtemps, j’allais cueillir des fleurs sauvages qui
poussaient dans les ruines de ce couvent, et j’essayais à me souvenir
de l’emplacement des lieux, mais après un incendie, j’ai pu le
constater bien des années après, vous ne pouvez plus rien situer,
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tous les repères sont partis. Un jour, tout fut rasé, et à cet
emplacement préservé, on construisit plusieurs maisons, seul,
anachronique, reste un pilastre de briques, avec les attaches de
la grille. C’est un peu nostalgique.
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L’oncle Jean-Louis,
la tante Adrienne



L’oncle Jean-Louis, était en fait mon grand-oncle, le plus
jeune frère de ma grand-mère Lamblin. Ils avaient été fermiers
propriétaires d’une minuscule ferme tout au bout de Lesquin, la
dernière habitation, avant la plaine à perte de vue.
Chaque année au Nouvel An, nous allions les étrenner, et ce
jour-là, nous soupions chez eux, nous y allions à pied, souvent
par un temps froid et sec avec souvent de la neige, car les hivers
de mon enfance étaient plus marqués que ceux d’aujourd’hui.
Je me vois encore, perchée à califourchon tout en haut, sur
les épaules de mon père, ou sautillant tenant les mains de mes
parents.
Vers quinze heures nous étions rendus à la petite ferme ; je
ne trouvai pas très gai d’aller chez eux, mais, je ne m’y
ennuyais pas non plus, car j’aimais écouter parler les gens,
d’autant que tous deux parlaient patois, ce qui m’amusait
beaucoup. Ils parlaient un patois de campagne, distingué, et jamais
grossier.
Lorsque nous arrivions chez eux, nous passions sous le
grand porche de ferme, et entrions dans la pièce principale dont
les murs étaient blanchis à la chaux.
Cette pièce servait à la fois, d’entrée, de cuisine et de salle à
manger c’était le seul endroit de la maison qui était chauffé.
Tout le corps d’habitation de la ferme était en longueur, genre
longère, ce qui obligeait de traverser toutes les pièces à la suite.
La tante, nous disait d’aller poser nos vêtements dans leur
chambre, située au bout du bâtiment, et toutes les pièces que
nous traversions, étaient des glacières ! Nos vêtements avaient
le temps de se refroidir. Heureusement, la tante allait les
reprendre une demi-heure avant notre départ, et les réchauffait
près du poêle.
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Puis nous retournions les retrouver, la tante déjà avait
préparé le café, l’oncle avait sorti le tapis et le jeu de cartes, c’était le
même rituel chaque Nouvel An, et toujours aussi, elle ouvrait la
porte du four, afin que je me réchauffe les pieds, elle savait,
depuis le temps, que j’avais toujours les pieds glacés.
Le poêle flamand, à charbon, était au milieu de la pièce, en
épi, comportait un gros pot et un grand four à deux portes, son
plateau était vaste, ce qui permettait à la tante, d’y laisser en
permanence, une grosse bouilloire remplie d’eau chaude ; et sur
le côté, un peu en retrait, l’éternelle cafetière avec sa chaussette
sorte de sac en coton qui servait de filtre.
Les vœux échangés, le café bu, le jeu de cartes pouvait
commencer. Impossible de me souvenir à quel jeu ils jouaient,
mais le spectacle valait la peine j’essayais de lire sur les
visages, celui ou celle, qui avait le beau jeu ! l’oncle, avait un petit
air de ne pas y toucher, la tante, son visage était de marbre,
impassible, de même celui de mon père, maman avait plutôt
l’air de jouer par politesse ; les plis tombaient, les atouts, la
tension était forte, je regardais l’oncle, qui d’une main lissait un
côté de sa grande moustache, sa bouche commençait à se fendre
d’un sourire en coin, puis avec un petit gloussement, il disait :
ah, ah ! il va y avoir des pleurs et des grincements de dents ! Et
d’un seul coup, il étalait tout son jeu ! Il avait gagné ! Il partait
alors d’un grand rire victorieux.
La pièce où nous étions, avait deux grandes fenêtres donnant
plein Sud, et avec le blanc des murs, le soleil couchant, nous
étions éblouis de lumière. Le soleil déclinant, la tante se levait,
ouvrait les fenêtres, attirait à elle les lourds volets de bois, et les
fermait avec la grosse barre pivotante.
Dans cette pièce aussi, comme chaque fois, je regardais si
c’était toujours comme l’année d’avant, il y avait une très
grande armoire garde-robe, avec les portes joliment moulurées,
et dans l’une de ses portes, était fichée, toujours au même
endroit, une faucille qui servait à la tante pour couper de l’herbe
pour les lapins ! Plus bas, sur la même porte, deux clous, où
étaient suspendus, les deux bissacs de la tante, qui lui servaient
lorsqu’elle faisait ses courses. Je trouvais bizarre, que l’on
plante des clous dans une si jolie armoire !


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Bien des années après, à la demande de ma mère, la tante
nous donna cette armoire. Je la fis restaurer, la tapissai d’un joli
papier anglais, avec des bleuets, le meuble était devenu citadin.
Maintenant, l’oncle avait allumé la grosse ampoule qui
pendait au plafond, entourée de sa collerette de verre opalin, ornée
sur ses bords, d’une frange ondulée transparente. Il avait rangé
le jeu de cartes, le tapis, mis les verres et une bouteille
d’apéritif, pour les grandes personnes car il n’y avait pas à cette
époque-là, pour les enfants, pléthore de jus de fruits ! pendant
ce temps, la tante sortait sa plus belle nappe, qui bien que
toujours la même, me plaisait beaucoup c’était des fleurs
d’églantiers rose tendre avec leurs feuilles vert pâle et vert
foncé, et des guirlandes de deux tons de bleu. La tante était très
fière de sa nappe, brodée pour son mariage. Pendant que les
parents prenaient l’apéritif, mon oncle racontait les nouvelles de
ce bout de village, où il connaissait tout le monde, et tout en
discutant, il croisait les mains, en faisant des moulinets avec ses
deux grands pouces, trois tours en avant, et deux en arrière.
Le repas se composait invariablement, du bouillon du
potau-feu, et pour le plat consistant, du porc sorti du saloir.
Comme beaucoup de fermiers dans le temps, ils élevaient un
cochon, le boucher venait le tuer quand l’animal était à point, et
ainsi, ils avaient leur nourriture à domicile pour une année. La
viande était conservée à la cave, dans deux grands saloirs. les
congélateurs de l’époque !-
Bien sûr, entre deux, ils achetaient leur viande à pot-au-feu,
et de loi en loin, un bon rosbif chez le boucher.
Le bouillon et les légumes qui avaient mijoté depuis notre
arrivée, et dont la bonne odeur nous chatouillait les papilles
depuis un bon moment, étaient fins prêts. Tout fut délicieux, le
fromage, puis le dessert. La tante réussissait très bien un genre
de tarte Tatin à la cannelle.
La soirée s’allongeait, la table débarrassée, le tapis et les
cartes revenaient pour encore quelques parties toujours aussi
animées. Vers minuit, nous reprenions la route, la journée
d’étrennes était terminée.
Je ne me souviens pas les avoir vus chez nous, en tant
qu’invités, par contre, la tante Adrienne venait à la maison nous
vendre les œufs de ses poules, chaque Jeudi, c’est ainsi que je
sus comprendre le patois, ce qui m’amusait toujours autant ! De
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plus la tante assise très droite sur sa chaise, au centre de la
cuisine, n’arrêtait pas de remuer les pieds.
Elle avait de jolies chaussures en chevreau noir, pour la
souplesse, disait-elle, car elle avait toujours mal aux pieds. Mais
quand elle était partie, maman pouvait prendre le balai, et
disait : je ne sais pas comment elle fait, pour avoir tant de
poussière sous les semelles !
Elle avait aussi avec elle son bissac je trouvais ce nom très
amusant pour un sac, et longtemps, j’ai cru que c’était du
paetois, mais cela date du XIV siècle, et vient du français
classique : besace, c’est en fait un sac à double poche.
Elle repartait disant : j’m’en rtourn j’va passer à mou
Frémau, prendre l’potage ; le potage dont elle parlait, c’était du lait
battu, ou bas beurre, il avait un goût un peu aigrelet, suret, on le
fait cuire avec un peu de farine délayée, on y met de la
cassonade, Vergeoise, on laisse cuire doucement en remuant une
vingtaine de minutes. On le mange le plus souvent, accompagné
d’une pomme au four, et c’est délicieux !
C’était dans les campagnes d’alors, un plat du soir très
coutumier, on en trouve encore, dans certaines fermes aujourd’hui.
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Les revenus modestes
de l’oncle Jean-Louis



Les revenus de cet oncle et de cette tante, étaient plus que
modestes, comme l’étaient ceux des tout petits agriculteurs de
cette époque, et comme le sont encore, j’en suis persuadée, ceux
des agriculteurs de montagne, ou dans certaines régions de
notre pays, et dans les pays du tiers-monde ! Surtout à notre
époque, où tous les paramètres sont changés, où tout est à la
portée de tous, bien sûr, mais comme il faut de plus en plus
d’argent pour vivre !
Ils avaient exploité une minuscule ferme, tout au bout du
village, et après leur pâture, c’étaient les champs. Ils avaient dû
avoir un cheval, et cultivaient deux parcelles de terre, ils
louaient aussi leurs services à d’autres fermiers, ce qui ajoutait à
leurs revenus. Par exemple, en Avril Mai, ils démariaient les
betteraves à sucre, et dans les autres champs, avec une rasette
spéciale, ils coupaient les chardons qui poussaient parmi les
blés, les avoines dans ces moments-là, ils se levaient à quatre
heures du matin, allaient aux champs jusqu’à huit heures trente,
revenaient pour prendre leur petit déjeuner, de nouveau aux
champs jusqu’à midi trente. Après leur repas, ils faisaient la
sieste, et de quinze heures à dix-neuf heures, ils repartaient aux
champs ; puis ils coupaient de l’herbe pour leurs lapins, et enfin
leur journée était terminée.
Mon père mourut en 52, à quarante-neuf ans, l’oncle en 55, à
quatre-vingt-cinq ans, la tante nous a prévenues le lendemain,
elle avait fait la toilette de l’oncle, seule, et elle arriva à la
maison disant tout simplement : l’oncle est mort hier, on l’enterre
tel jour.
Peu de temps après elle nous dit : je vais vendre la ferme ;
ma mère lui dit : si vous la vendez, j’aimerais l’acheter. Elle ne
répondit pas, ma mère continua : et vous pourriez bien sûr y
rester jusqu’à la fin de vos jours ; toujours rien.
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Quand elle revint la semaine suivante, elle dit : eh bien, je
l’ai vendue à des Polonais, je me réserve la pièce d’entrée et
une cave ; maman pensa que cet arrangement serait boiteux, et
cela fut ! Peut-être pas, parce qu’ils étaient polonais, mais
certainement, à cause de la trop grande promiscuité ! Ils lui firent
les pires ennuis, elle dut partir chez les Sœurs à Seclin. Là,
naturellement elle fut bien soignée, mais perdit sa si chère
indépendance !
A quatre-vingt-quinze ans, elle fut opérée de l’appendicite,
quand nous allions la voir, juste après son opération, toute fière,
elle nous montra sa grande cicatrice !
Dans la salle où elle se trouvait, une dame trotte-menu
passait sans arrêt, oubliant de refermer la porte, la tante lui dit :
« serrez donc vou porte. » « Quoi ? dit la dame. » « Serrez vou
porte, que j’vous dis ! » « Je comprends rien de ce que vous
m’dites ! » « Ah, ben quoi, dit la tante : fermez la porte ! »
« Ah ! Comme ça, j’comprends, dit la dame, en fermant bien la
porte. » Prenant son air malicieux, la tante nous dit aussi en
riant : « ma pinse, quand est ce que… j’irais là-haut, en
montrant le ciel, pour moi, Il m’a oubliée ! »
Non, il ne l’a pas oubliée ! Un an après, elle partit pour ce
voyage, à quatre-vingt-seize ans.
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Mme Sellier,
née Elise Desmarchelier



En Janvier, nous allions, mes parents et moi, aussi rendre
visite, étrenner, Mme Sellier, parente de maman, sa
petitecousine.
Maman y allait assez souvent avant son mariage, et nous
continuions. Mme Sellier habitait à Croix, rue du Trocadéro,
débaptisée depuis ; cette cousine de ma grand-mère, se maria
avec M. Georges Sellier, ils montèrent une usine de tissus ; ils
avaient commencé à coudre eux-mêmes, des costumes
d’hommes, dans leur cuisine, chacun avec une machine, puis
leur entreprise, modeste au départ, prit un grand essor, et l’usine
s’étoffa !
Ils exportaient leurs tissus en Angleterre je n’ai jamais connu
M. Sellier. Mme Sellier avait une très jolie maison, chaque
année, mes parents lui portaient un gros bouquet de
chrysanthèmes, cultivées spécialement pour être coupées, elles
avaient donc de très grandes tiges, et étaient plus tardives. Mme
Sellier, ravie d’avoir ces fleurs, s’empressait de les mettre dans
un grand vase Chinois qui était placé sur le piano à queue ; le
salon était en forme de rotonde ovale, toute vitrée à mi-hauteur,
genre de grand bow-window ; étaient placés le long des vitrages
des canapés en cuir blond, avec de gros boutons, qui formaient
un croisillon. Plus tard, je sus que c’était le style Chesterfield ;
cette banquette, en L, était faite pour y asseoir au moins quinze
personnes ! Je trouvais cela formidable ! Madame Sellier nous
offrait le goûter, bavardait beaucoup avec mes parents de tout et
de rien, nous passions un bon moment. Après le départ de mon
père, j’y allais deux ou trois fois par an, toute seule, ou avec
tante Estelle, souvent pour le repas du midi ; quand c’était
l’automne, elle faisait cueillir des nèfles par son jardinier, un
jour, sachant que je peignais, elle me montra la montée
d’escalier, où là, étaient accrochés plusieurs tableaux
impres100
sionnistes. Il y avait là Monet, Cézanne, Pissaro, et peut-être
d’autres, mais je ne me souviens plus de ce qu’ils
représentaient.
Mme Sellier m’aimait bien, et c’était réciproque, elle me
faisait penser à la grand-mère que j’aurais aimé avoir, mais la vie,
c’est comme ça ! Elle mourut deux ans après mon père, elle
avait quatre-vingt-trois ans, je ne l’ai pas oubliée.
Elle avait eu une fille unique, Clairette, que j’ai rencontrée
parfois ; elle était veuve, avait deux ou trois filles, l’une d’elle,
avec son mari, cultivait le riz en Camargue, je n’ai connu que la
dernière, Claude, très gentille et jolie, elle était souvent chez sa
grand-mère. Plus tard, Clairette, étant veuve, se remaria à un
baron, M. Rescinitti de Says par la suite, madame Sellier partie,
nous perdîmes leur trace.
Dans les familles, éloignées ou non, ce sont les trop grandes
différences de fortune, par conséquent, de style de vie, qui
relâche les liens ; c’est surtout les descendants de ceux qui ont été
les fondateurs d’une fortune, qui volontairement mettent de la
distance, c’est l’éternelle histoire, c’est comme ça ! Mais, après
tout, ce n’est pas si important !
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La cousine Raymonde,
et son petit mari Édouard



C’était une petite-cousine de ma mère. Elle avait eu
plusieurs sœurs, que je n’ai pas connues. Maman et moi allions
quelque fois les voir à Mons-en-Barœul, où ils avaient une
petite maison qui me plaisait bien, car il y avait un petit jardinet
devant. L’intérieur de la maison quoique modeste, était assez
plaisant, mais l’atmosphère, l’ambiance était chaleureuse,
surtout par la gaîté de Raymonde, toujours de bonne humeur.
Edouard son mari, était plus petit qu’elle, il avait un petit bouc
en pointe très rigolo, et une paire de lunettes, qui faisaient plus
penser à des bésicles. Nous y allions plus souvent depuis le
départ de mon père.
Raymonde et tante Estelle, la sœur de maman, comme
cousines, se ressemblaient très fort, en fait tout le monde dans les
deux familles avait vraiment un air de famille. Edouard était
boursicoteur dans l’âme, et très souvent, s’il nous arrivait de
passer rue Nationale à Lille, vers les quinze heures, devant une
certaine banque, nous pouvions presque toujours, apercevoir
Édouard, le bouc et les lunettes relevés, scruter les cotes
boursières sur les panneaux du hall. Édouard était assez petit,
maigre, et derrière ses lunettes, ses yeux bleus pétillaient de
malice ; avec sa femme, ils formaient un couple amusant,
Raymonde plus grande, toute ronde avec une opulente poitrine, qui
tressautait à chaque fois qu’elle riait, avec parfois des
soubresauts plus importants, ce qui m’amusait beaucoup ! Et elle
marchait le buste en avant, tout comme tante Estelle !
Maman racontait, que la mère de Raymonde arrivait chez
mon bon papa à Hellemmes, et que ce n’était que parties de
fous rires ! Ah, ces heureuses familles !
Bien sûr, les liens avec maman s’étaient distendus, car ils
n’avaient pas de voiture leur permettant de venir plus
facilement chez nous, de toute façon, mon père n’étant pas très
102
famille, nous ne nous voyions pas souvent. Monique se maria,
son mari qu’elle avait connu à la Banque de France, était
sousdirecteur de cette banque.
Un jour que nous étions allées voir Raymonde qui était
souffrante, elle riait en nous disant : « je dors sur mes titres,
heureusement que les loubards du coin ne le savent pas », et
riant plus fort, sa poitrine gigotait sous la chemise ; ce qui
évidemment, sans le montrer, nous fit aussi bien rire ! Monique
avec ses trois enfants, n’a pas maintenu, ni entretenu les
relations familiales, dommage !
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Le portrait de tante Germaine



Pendant toute ma scolarité, et longtemps après, pendant
même des décennies, j’avais souvent des angines blanches,
principalement en hiver, et au printemps, ce qui me faisait
manquer l’école assez souvent. Cette année-là, pour les Rameaux et
la Fête de Pâques, j’avais l’angine, j’étais donc à la maison en
doubles vacances, si l’on peut dire !
Comme chaque année, c’était la ducasse de la Gare dans le
Nord ; ces fêtes foraines étaient la tradition, un événement
attendu ; les gens se recevaient pour l’occasion, faisaient de la
tarte aux fruits ou à la crème. Nous faisions un peu exception,
car mon père n’aimait pas recevoir, c’était très rare.
Ayant l’angine ce dimanche-là, tante Germaine était à la
maison, et l’après-midi, nous étions toutes deux installées dans
la serre magasin, nous regardions passer les gens qui partaient à
la ducasse, ou y revenaient les bras chargés parfois des lots
gagnés à la loterie. Dans cette serre, il y faisait très bon, un peu
humide, la chaleur était enveloppante. J’avais la gorge emballée
d’une grosse écharpe, avec laquelle j’avais l’impression d’avoir
moins mal.
Tante Germaine était assise, toujours très droite sur sa
chaise, et ne perdait rien du spectacle de la rue. Je commençais
à m’ennuyer un peu, et d’un coup je lui dis : ne bouge pas, je
vais chercher une feuille de papier et un crayon, je vais faire ton
portrait ; ah bon dit-elle, d’accord, je ne bouge pas.
Je commençais donc à la croquer, je n’avais nul besoin de
lui dire de ne pas bouger, car quelles que soient les
circonstances, elle conservait toujours une attitude hiératique, un peu fière
c’était un bon modèle ! de temps en temps, elle disait : alors ça
avance ? Oui, oui, j’ai bientôt fini, puis je le lui montrai, ah
ditelle, je me reconnais bien !
Maman montra le dessin à un peintre de notre village, Louis
Delmer, que plus tard en tant que peintre, j’appelais Louis, tout
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simplement, et de suite il dit à ma mère : ah, c’est bien, je
reconnais bien votre sœur ! et le dessin est rudement bien fait.
Pour mes onze ans, c’était un joli compliment. Je fis aussi le
portrait de l’autre tante, mais elle était moins patiente pour
poser ; ces deux portraits disparurent avec les autres dessins, des
années plus tard dans l’incendie, avec bien d’autres choses.
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Les vacances,
le Patronage



Les vacances d’été, de printemps ou d’hiver, pour moi,
depuis mon enfance, je ne savais pratiquement pas ce que cela
signifiait, car en fait, j’étais toujours en vacances… et je ne
l’étais jamais ! J’entends par là, que par les contraintes
professionnelles de mes parents, qui travaillaient sans relâche dans les
serres, le terrain, de plus, avec le magasin de fleurs, les samedis
et les dimanches, se passaient naturellement toujours à la
maison ; quand il ne fallait pas en plus, parfois, préparer des
confections pour un deuil, où les obsèques avaient lieu le lundi
matin ! Et là, toute l’après midi, et la soirée du dimanche
passaient au travail des fleurs. Je crois, que la plupart des gens, ne
se rendent pas compte de la contrainte de ce travail
d’horticulteur fleuriste toujours est-il, que pour moi, seule
d’enfant dans cet univers de travail fleuri, je ne connaissais pas
la détente, les loisirs, rencontres de famille, sorties, voyages,
amitiés.
Les Jeudis, déjà en période scolaire, étaient occupés le matin
jusqu’à 10 heures 30, par les leçons à apprendre, les devoirs à
faire, puis mon père venait me chercher, disant : tu as terminé
maintenant ? Parfois je traînais pour lui échapper, mais il avait
compris, et j’étais bien obligée de le suivre dans les serres, ou
dans le jardin au printemps ; l’après-midi, je travaillais souvent
aussi trois ou quatre heures. Les grandes vacances d’été
commençaient alors, dans ces années-là, le 14 Juillet, jour de la
distribution des Prix, et duraient jusqu’au 10 Octobre je crois,
jour de la rentrée des classes, il y avait le temps béni pour moi,
jusqu’au certificat, où j’allais pendant trois semaines, au
patronage chez les Sœurs, ce n’était pas toujours la panacée, mais
c’était toujours mieux que rien, et je m’y plaisais quand même
bien.
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Là, je retrouvai d’autres camarades de classe, mais il y avait
des clans, ce qui n’était pas de mon goût ; c’est-à-dire,
qu’étaient mieux vues ou considérées, celles dont les deux
parents allaient régulièrement à la messe, ou faisaient partie des
œuvres de la paroisse. Bien que mes parents, n’étaient pas des
mécréants, loin de là ! C’était surtout la Mère Supérieure, qui
était à mes yeux, très injuste de même que pour les processions,
où le plus grand nombre d’entre nous, était habillé en tenue
d’anges, il y avait des ailes en haut, et des ailes en bas. Je
trouvais que les ailes pointant vers le haut, étaient plus gracieuses
mais, immanquablement, impossible pour moi, d’avoir les ailes
en hauteur ! ne serait-ce que de temps en temps ; comme de
plus, je n’étais pas du genre à réclamer, cela me passait toujours
sous le nez.
De même, nous jouions des saynètes, et un jour, où se faisait
la distribution des rôles, une des trois sœurs qui habitaient ma
rue, distribuait les rôles, je m’avançai pour en avoir un, celle-ci
me repoussa, me disant d’un ton moqueur : non pas pour toi ! A
mes yeux ce fut trop, je lui envoyais un coup de pied sur le
tibia, elle cria, la Supérieure accourut pour la consoler, bien sûr je
fus chapitrée, je dû faire des excuses. Bien sûr aussi, je n’aurais
pas dû faire ça, mais j’avais été si vexée d’être repoussée de
cette façon !
Au patronage, il y avait heureusement de bons moments, des
jeux, des chants, des goûters avec gâteaux, et une boisson que je
trouvais délicieuse : la frênette, boisson rouge, à la fois âpre,
sucrée, très spéciale au goût, très rafraîchissante. J’ai gardé un
très bon souvenir de certaines Sœurs.
Il y avait là Sœur Véronique, qui était infirmière, très
gentille, toujours souriante, mais très piquante avec ses aiguilles, et
étant souffrante, si vous aviez besoin de ses services, elle vous
laissait souvent des souvenirs douloureux et bleuis après son
passage ! Il y avait Sœur Jeanne, ah Sœur Jeanne ! Elle était
fondante, suave et très accueillante, chaleureuse d’aussi loin que
je me souvienne, je l’ai toujours connue petite, voûtée, très
ridée comme une vieille pomme, sans âge à lui donner vraiment,
mais elle avait un sourire, qui lui venait du cœur, là où chez
elle, il n’y avait pas de rides !
Cuisinière de la petite Communauté, elle portait
invariablement son grand tablier bleu, et je sens encore l’odeur de la
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compote de pommes, qui envahissait la cour. Il y avait aussi
Sœur Thérèse qui était très blanche de peau, elle était gentille,
mais sans plus, quant à Mère Robert, la Supérieure, alors cette
sœur-là, je ne l’aimais pas du tout, et je dois dire, que je n’étais
pas non plus dans ses petits papiers ! C’était elle qui attribuait
les robes et les fameuses ailes pour les processions, par contre
elle jouait très bien le piano, et avait sans doute bien d’autres
qualités, mais je préférai l’éviter. Puis il y avait mademoiselle
Abéline, qui bien que faisant partie de la petite Communauté de
ces Sœurs Sécularisées, n’était pas religieuse ; elle s’occupait
de la couture, une fois par semaine, nous apprenait à savoir faire
des ourlets, mettre des pièces à des draps, faire des jours comme
les jours échelle, le point bourdon, etc. puis, plus élaboré, des
brassières, ceci pour notre future… et lointaine maternité,
probablement ; après, ce furent les smocks et nids d’abeilles eux
plus corsés !
Nous devions entreprendre une robe de bébé, avec smocks, il
nous fallut ramener une pièce de tissu, maman, qui en avait tout
un stock qui venait de ses achats prévisionnels, de la période de
guerre, me fit choisir.
Mon choix se fixa sur un joli tissu bleu lavande à petites
fleurs ; je ne m’étais pas rendu compte que ce tissu était très
fluide, et contrôlant mon travail, mademoiselle Abéline me dit :
ah ! avec Thérèse,… elle disait toujours mon prénom à moitié !
ce que je n’aimais pas, mais je ne le lui ai jamais fait remarquer
avec Thérèse, reprit-elle, c’est drôle, elle cherche toujours la
difficulté ; c’est vrai, pour ce petit bout de tissu, j’en ai
vraiment bavé, pour mettre en place ces smocks, le tissu vous filait
entre les doigts, mais, j’y suis arrivée !
Mademoiselle Abéline avait probablement raison, en fait, je
suis conditionnée je crois, pour bizarrement, rechercher la
difficulté en beaucoup de domaines : pourquoi faire simple, quand
on peut faire compliqué ? Allez donc savoir pourquoi !
Je n’ai pas gardé d’amies d’enfance de cette période, sauf
deux ou trois, Michèle D dont le père était médecin, Jeanine D,
dont la maman était une amie de la mienne, et Jenny V. Il y
avait aussi, deux sœurs, Jeannine et surtout Jacqueline Colson,
que je voyais quelque fois le dimanche après midi, où parfois, la
maman, nous préparait un bon goûter, mais comme toutes firent
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des études secondaires, ce que hélas, j’ai toujours regretté de
n’avoir pu faire, je ne les voyais donc plus souvent.
On sait aussi, que c’est dans l’adolescence, avec les études,
que se nouent des relations plus solides et durables, je n’ai pas
eu cette joie, néanmoins, et j’en parlerai plus loin, j’ai quand
même, conservé, deux trois amitiés, de cette période. J’ai
rencontré aussi, beaucoup plus tard dans la vie, surtout par les
voyages, des personnes très agréables, qui sans que je les
recherche, sont venues vers moi, et pour certaines, sont devenues
des amies.

Oui, j’ai beaucoup de connaissances, pas mal d’amis, dont
quelques vrais amis, car le mot ami est très délicat dans son
sens profond, et l’on devrait parfois être très réservé, à ne
l’employer qu’à bon escient, mais la nature de l’homme est
ainsi faite, que peu ou prou, nous pensons rencontrer la perle
rare, mais rien n’est simple ! L’amitié, est une fleur très fragile,
et il faut beaucoup d’attentions, de soins, de délicatesses, pour
la voir perdurer !
Quand j’eus 16 ans, Jeannine D voulut m’apprendre les
rudiments de la langue anglaise, j’allais donc chez elle chaque
semaine, et pendant deux heures, je nageais dans la Blanche
Albion, mais ayant beaucoup d’occupations à la maison, il
m’était difficile de suivre, je continuais tant bien que mal, plutôt
mal avec la méthode Assimil.
Mais c’est bien plus tard, vers quarante ans, que je m’y suis
remise sérieusement, et je dois dire, modestement, avec un
certain succès, qui me permet de me faire comprendre lors de mes
fréquents séjours en Angleterre, et dans les divers voyages
proches ou lointains. J’aime lire également des romans, des
autobiographies ; j’ai pris beaucoup de plaisir à lire : If only
they could talk, qui relate la vie quotidienne d’un vétérinaire du
beau comté du Yorkshire, aussi la vie de Jane Austen,
l’autobiographie d’Agatha Christie, sa vie, ses voyages. J’aime
aussi, les récits désopilants de Gérald Durell, racontant sa
passion pour les animaux, où très jeune, il rapportait dans sa
chambre, toutes sortes de petits animaux, insectes, au grand
dam de sa mère ! Mais il faut croire, que c’était une passion qui
s’éveillait, (c’est souvent comme ça, que cela commence !)
puisque plus tard, il devint un scientifique reconnu en ce
do109