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Oublier Dresde et Mourir

De
188 pages
Le soir du 13 février 1945 Dresde est dévastée par un des bombardements les plus meurtriers de la dernière guerre. Max Charrier, prisonnier libre ayant quitté le stalag pour entretenir le domaine de Mr Offmann, échappe de peu au désastre, sauvant Christiane, la petite fille de la famille. Des années plus tard, établi en Avignon, marié et ayant fait de Christiane sa fille, il apprend que Mr Offman n'est pas mort et désire retrouver sa fille. Les deux hommes scelleront alors une amitié véritable.
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Oublier Dresde et mourir

Du même auteur aux éditions L'Harmattan

Il était une fois Strappona (roman). Tu reviendras dans la vallée (roman). L'Adieu à l'enfant des garrigues (roman).

Francis SIMONINI

Oublier Dresde et mourir

L'HARMATTAN

@ L'HARMATTAN,2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://w\vw.librairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04741-9 EAN: 9782296047419

À Julien, à Florian

Christiane haussa les épaules en signe d'insatisfaction et ajouta à cela un sourire crispé. Une fois de plus, son charmant cousin s'en était tiré avec une pirouette. Elle décida de revenir à une discussion plus personnelle: - Me trouves-tu changée? - Qui! Énormément! - Tu veux dire que j'ai vieilli ? Puis faisant la moue, elle ajouta: - n est vrai que les filles vieillissent plus vite que .les garçons. Cette façon de voir les choses déclencha chez le jeune homme une explosion de rire. - Grosse bête, tu es moins laide qu'avant, ou si tu préfères plus jolie. C'est tout simplement ce que je voulais dire. Puis cessant de rire, le garçon avait plongé ses yeux noisette dans le lagon bleu du regard de la jeune fille. Il avait compris que la séparation n'avait rien changé. n sut à cet instant que sa cousine l'aimait toujours. Et lui, n'avait-il pas souvent pensé à elle durant ces mois, ces jours de séparation. Ne serait-ce que cette impatience qui l'avait rongé dans ce train du retour et par la tenue de leur courrier. Mais il voulut qu'elle le rassurât. - Je suppose que tes sentiments à mon égard n'ont pas changé? En ce qui me concerne, cette séparation n'a pas donné le résultat escompté. Je suis toujours aussi amoureux de toi que le jour où je suis parti. - Moi aussi! lâcha-t-elle dans un murmure tout en hochant la tête. Puis se révoltant, elle hurla: - Mais que peut-on y faire? - Tu me poses là une question qui demande une réponse dure. Nous nous trouvons face à un mur, c'est la raison pour laquelle il faut accepter de sacrifier notre amour. Un 9

mariage serait impossible au risque d'engendrer des enfants idiots ou en mauvaise santé. Nous avons le même sang. J'ai parlé de notre problème à un de mes copains médecin qui faisait son service avec moi. Il m'en a dissuadé et m'a mis en garde contre les dangers que nous ferions courir à nos descendants. Si l'on remonte dans l'histoire, on peut constater que dans les familles royales il y a toujours eu des monstres, des fous et des dégénérés sans parler de ceux que l'on cacha. Et sais-tu pourquoi? Tout simplement parce que, en ce temps-là, le mariage entre membres d'une même famille était monnaie courante au sein de la noblesse. Dans un passé plus récent, on retrouve ce même phénomène dans nos campagnes. Quel était le village qui dans le début du siècle ne possédait son simplet? Croismoi, nous n'avons pas le choix ou celui de passer outre et de ne pas avoir d'enfants. Es-tu résigné à cette possibilité? C'était la première fois qu'ils abordaient ce sujet avec tant de sérieux. Maintes fois, ils avaient esquissé un début de discussion concernant leur avenir, mais bien vite, ils y avaient renoncé préférant profiter pleinement des heureux moments que la jeunesse insouciante leur apportait. Cependant, cette politique de l'autruche ne les avait fait que reculer afin de mieux sauter. A présent, 'il n'était plus question d'ignorer cet obsédant problème, ni de repousser l'échéance d'un règlement. Une décision rapide devait être prise, cassant le cocon protecteur de leur amour, de leur VIe. Christiane, perplexe, prononça ces phrases qu'elle sembla s'adresser, sans être vraiment décidée à trancher dans le vif: - Il est vrai que d'avoir des enfants dans de telles conditions serait un crime. Ce n'est pourtant pas de notre faute. - Notre salut, nous l'aurons grâce à la séparation et le temps fera le reste, soupira Phil sur un ton résigné. Je partirai. J'irai en Angleterre perfectionner mon anglais, mon père me l'a conseillé. Il dit toujours que dans son métier, son gros handicap c'est son manque de connaissances en langues étrangères. Si je dois prendre sa 10

succession, il faut que je fasse de sérieux efforts dans ce domaine. - Combien de temps comptes-tu y rester? - Il serait question de dix-huit mois. Puis, devant l'air inquiet de la jeune fille, il s'empressa d'ajouter: - Oh, rassure-toi, je ne suis pas encore parti. Allez, oublions pour aujourd'hui nos soucis, à chaque jour suffit sa peine. Aujourd'hui c'est jour de fête. On sentait nettement que le programme n'était pas encore bien ancré dans sa tête, ni dans celle de sa compagne. Pour la rassurer complètement, il lui prit le menton entre ses doigts, la forçant ainsi à le regarder droit dans les yeux et l'obligea à sourire. Puis, brisant le silence, il s'écria d'un air innocent: - Au fait, il ne doit pas être loin de midi. Il faut que je me sauve. Joignant le geste à la parole, il poussa en riant la jeune fille dans l'eau et à son tour plongea du ponton, la rejoignant dans un éclaboussement d'écume. Rapidement ils atteignirent la plage et Phil abandonna pour quelques minutes sa compagne, le temps de s'habiller d.ans la minuscule cabine dressée à demeure. Pendant ce temps, Christiane observait les gouttes d'eau qui couraient sur son corps, étincelant sous le soleil comme de minuscules pépites de diamant. Du doigt, elle les aida à rouler le long de ses cuisses. Trop occupée à ce jeu, elle n'avait pas entendu le jeune homme revenir vers elle. - A quoi joues-tu? s'exclama-t-il. Elle eut un sursaut de surprise avant de répondre tout en continuant de tracer des lignes imaginaires sur son corps. - Je ne joue pas, je t'attends. Puis, changeant de ton, elle poursuivit tout en présentant ses mains tendues vers son cousin qui s'empressa de les presser dans les siennes. - N'oublie pas que ce soir c'est mon anniversaire et mes parents donnent un dîner à cette occasion. Nous en profiterons également pour fêter ton retour. Il

- Ne t'inquiète pas, je ne manquerai pas à mes obligations. Je peux même te donner avec précision ton âge. - Chiche! cria-t-elle, le prenant au mot. Sans se départir de son calme, Phil accepta le défi. - Tu es née en 1944 et comme nous sommes en 1966, tu seras ce soir une vieille fille de vingt-deux ans. Le ton de la réponse du jeune homme les fit rire à nouveau, tandis qu'il l'attirait à lui presque à se frôler pour la repousser aussi rapidement. C'est alors qu'il devint curieux. - Qui seront nos invités? Elle prit son temps pour répondre, réfléchit quelques instants, puis comptant sur ses doigts, elle énonça: - Tes parents, les miens avec ma tante Nicole et nos amis monsieur et madame Limons. Avec nous deux, cela fait un total de neuf personnes. Nous serons réunis en petit comité, papa veut que ce soit une soirée familiale. - Un repas familial avec monsieur et madame Limons, ton père a parfois une drôle d'idée sur les frontières de la famille. Le ton ironique qui accompagna la remarque de Phil, n'était pas passé inaperçu et Christiane lui répondit d'un ton navré: - Tu sais bien que Jacques fait partie de la famille, papa et lui se connaissent depuis si longtemps. lis ont même fait la guerre ensemble. - lis ont surtout fait la guerre ensemble, poursuivit Phil ne désarmant pas. - Leur présence t'ennuie-t-elle vraiment? - Vraiment non! Mais j'aurais préféré que nous ne restions qu'entre nous. Un brin d'intimité n'aurait pas été du superflu. Enfin, ne parlons plus de cela. Allez, viens! Il me reste encore quelques minutes, je te raccompagne jusqu'au perron. Cela rappela à la jeune fille l'époque où adolescents, ils passaient beaucoup de temps en trajet d'une villa à l'autre. Je t'accompagne, tu me raccompagnes et ce jeu durait
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jusqu'à l'ultime minute d'une séparation obligée. Ce souvenir la fit sourire et elle crut bon d'ironiser. - As-tu peur que je me perde? Pour toute réponse, il lui prit la main et à pas lents l'entraîna vers la maison. Ils firent ce trajet en silence, goûtant la plénitude de ce lieu de rêve. Ils marquèrent un temps d'arrêt devant les immenses corbeilles de fleurs qui trônaient au beau milieu de la pelouse au gazon légèrement brûlé par le soleil. Plus loin ce sera sur les citronniers et les orangers qui bordent l'allée de gravier, qu'ils porteront leur attention, et ainsi de fleurs en arbres ils atteignirent le bas des marches du perron. A présent, immobiles, face à face, ils se regardaient sans rompre le silence qui ne les avait pas quittés durant ce bref trajet. Ils formaient un beau couple, lui dans son uniforme bleu, elle toujours en maillot de bain. C'est à cela que pensait Max Charrier qui les observait discrètement au travers de la baie vitrée de la grande salle de séjour. Vêtu d'un léger costume clair, mince, de taille moyenne, le maître des lieux, riche propriétaire d'une chaîne d'hôtels, faisait très jeune malgré l'approche de la cinquantaine. Les jeunes gens, en contrebas, étaient sur le point de se séparer. TIss'embrassèrent du bout des lèvres, c'était chez eux une vieille habitude qu'ils avaient gardée du temps où encore enfants ils se disaient bonjour. Tandis que Christiane regardait Phil s'éloigner, son père appuya fortement sa tête contre le montant de la fenêtre. Soudain, le visage de Max s'assombrit, son front se plissa. Il avait tout d'un coup vieilli. Mais ne pensait-il pas à autre chose? N'avait-il pas un secret qui pesait parfois très lourdement sur sa conscience? Son regard s'éloigna sur la ligne d'horizon et même au delà dans l'espace, dans le temps.

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Je crois que ma vie a commencé dans ce train qui me conduisait du camp disciplinaire de Magdebourg à Dresde. Pourtant, rien ne laissait prévoir que j'allais enfin sortir de ce tunnel fait de quatre années de misère, de brimades et de coups. Nous nous trouvions, avec mon ami Jacques Limons, serrés entre deux feldwebels sur la dure banquette des chemins de fer allemands, et nous étions loin de nous douter que nos routes allaient se séparer. Nous nourrissions le même espoir, celui de nous évader afin de rejoindre les forces françaises libres. Chacune des deux expéditions que nous tentâmes se solda par un échec. (Ces dernières années défilaient devant ses yeux tel un film, accompagnées par le bruit saccadé du train. Il fermait les paupières pour mieux rêver.) Jeune officier, je n'acceptais pas la défaite et encore moins d'être prisonnier. Au camp de Rennes où je me trouvais, j'essayais de lutter contre cet esprit défaitiste des hommes plus âgés qui en avaient assez de cette guerre. Je m'insurgeais souvent contre les propos de ces anciens soldats.

- Lorsque j'ai vu arriver les "Fritz" avec leur matériel lourd, j'ai levé les bras. - Moi! Je n'ai pas attendu de voir leurs chars pour jeter mon flingue. Cela fit rire tout le baraquement. J'intervins rapidement. - Je comprends pourquoi nous avons perdu la guerre, vos actes s'appellent de la haute trahison. Je m'étais adressé au gars qui venait de parler. Il était grand, costaud et beaucoup plus vieux que moi. TIs'avança lentement dans ma direction, la voix pleine de menaces. - Tu la fermeras, morpion, ou je t'écrase! Sache que ce sont tes copains, les officiers qui nous ont trahis!
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Tout en parlant, il m'avait empoigné par le col. Nous étions, dans l'allée centrale, entourés des prisonniers qui se taisaient. Outré par de tels propos, je hurlai à la ronde: - C'est faux! Ce qu'il manquait à notre armée c'est l'esprit combatif de nos soldats. Vous venez du reste d'en apporter la preuve. Un autre prisonnier, sorti brusquement du rang, me lança son poing en pleine figure en criant: - Nous en avons marre de toi et de tes discussions, sale con! Nous avons laissé femme et enfants pour venir faire les guignols ici. Alors, un peu de pudeur! Arrête de nous emmerder avec tes conneries. J'étais tombé sous le coup de mon antagoniste. C'est alors qu'un sergent, en uniforme de chasseur alpin, vint m'aider à me relever. TIétait jeune, gaillard, bien assis sur de courtes jambes. Je vis tout de suite dans ses yeux noirs qu'il m'avait compris. Il s'adressa d'une voix criarde au cercle d'hommes qui nous observait en silence. - Laissez-le tranquille! Et ne vous avisez plus de le frapper ou vous aurez affaire à moi. Je venais de faire la connaissance de Jacques, paysan jurassien. Il m'entraîna jusqu'à mon lit et s'assit sur le matelas voisin tandis que nos compagnons reprenaient leurs interminables parties de cartes. - Je pense comme toi, nous ne devons pas prendre pour argent comptant cette défaite, déclara mon nouvel ami à voix basse afin que nul ne l'entende. Il poursuivit sans élever le ton: Nous devons essayer de nous évader. Il plissa les paupières pour rajouter: As-tu entendu parler de ce général qui, depuis l'Angleterre, veut continuer la guerre? - Non! avouai-je, j'ignore tout de cela. Depuis ma sortie de l'hôpital, je suis ici. - Cet officier, gronda mon interlocuteur, refuse la défaite. Nous le rejoindrons et nous pourrons ainsi continuer la bagarre.

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Nous times sur le champ le serment de nous évader et de poursuivre la lutte afin de revenir vainqueurs, lavant ainsi l'affront de la défaite. N'était-ce pas de l'utopie? Toujours est-il que nous nous serrâmes la main pour sceller notre accord. A quelques jours de là, nous étions au mois de novembre 1940, un bouteillon entra en trombe dans notre baraque en hurlant. - Ça y est les gars! Pour Noël nous sommes chez nous. Il avait arrêté la vie du baraquement. Même les joueurs de cartes avaient suspendu leur partie. Des châlits superposés, qui limitaient des deux côtés l'allée centrale, apparaissaient des têtes au regard ébahi. TIest vrai que par l'annonce de cette nouvelle, il n'avait ménagé personne. - Et d'où tiens-tu cette information? Le prisonnier, aux gestes flegmatiques, qui brossait ses brodequins accroupi au pied de son lit, venait de briser le silence. - C'est le grand Gilles du baraquement voisin. Il paraît, d'après ce qu'il dit, que son pote l'a entendu à la T.S.F. Là-dessus le bruit des conversations remplit la salle d'un vaste brouhaha. Chacun donnait son emploi du temps dans les heures qui suivraient notre libération. Bientôt, la joie gagna tout le monde. Des "Vive Pétain!" fusèrent de toute part. - Tiens, disait Jean le barbu à ses deux copains, la première chose que nous ferons c'est de prendre une bonne cuite et puis ensuite nous irons voir les filles. - Hé, toi! L'historien de mes deux, m'invectiva Gaston la grande gueule, que penses-tu de la feinte du Maréchal? TI l'a bien eu Hitler! Je répliquai sèchement car toute cette joie m'irritait. - Si pour toi l'armistice est une manœuvre, sache que pour moi c'est la triste reconnaissance d'un échec. C'est l'affront de tout un peuple. Une semaine après, en guise de libération, nous embarquions en gare de Rennes vers une destination inconnue. Nous avions, auparavant, traversé la ville sous bonne garde face à une population triste. Nous voyageâmes 16

dans des wagons à bestiaux au nombre de quarante et un par fourgon. Avec Jacques, nous avions réussi à rester ensemble. Pendant les deux jours que dura le voyage, nous apprîmes, par nos gardes, .que nous allions du côté d'Augsbourg. Nous passions durant ces longues heures, notre temps à jouer à la courte paille et à sourire aux gages qu'elle occasionnait. Grignoter nos maigres rations était aussi un moment de distraction. Parfois des disputes éclataient par la faute de cette neuve promiscuité, mais elles s'apaisaient lorsque les adversaires réalisaient qu'elles étaient le fruit de notre misère. A la fin de chaque demi-journée, le train s'arrêtait. On nous donnait à boire et on nous faisait descendre pour faire nos besoins. Nous espérions, avec mon copain, fausser compagnie à nos hôtes à l'une de ces haltes, mais la présence de sentinelles placées à un mètre cinquante les unes des autres nous y fit renoncer. Un coup de coude dans les côtes me ramena à la réalité. Le garde placé à ma droite, près de la fenêtre, essayait de

sortir un casse-croûte de sa serviette. n s'y prenait

avec

maladresse, engoncé dans sa capote, et cette opération dura plus que le temps prévu. Profitant de l'exemple, je sortis à mon tour mes quelques biscuits et me tournant vers Jacques qui se trouvait placé à ma gauche, je l'invitai à partager ce maigre repas. - Veux-tu manger, vieux? - Non! gémit-il. Je ne sais pas ce que j'ai, je souffre énormément du ventre. Je le regardai surpris, c'est vrai que les traits de son visage reflétaient la souffrance. - As-tu mal depuis longtemps? questionnai-je. Il me fit oui de la tête, avant de murmurer tout en se recroquevillant su son siège. - J'ai cru que cette douleur passerait très vite, mais j'ai bien l'impression que cela empire. Sur ce, il se fit conduire aux toilettes par le deuxième garde. Pour tuer le temps, j'observais les occupants de la banquette qui me faisait face. Une grande dame aux cheveux blonds bien lisses, orgueil des femmes 17

allemandes, coiffés en frange sur le front, avec un gros chignon sur la nuque, tenait entre ses larges mains une tartine de pain qu'elle enduisait de confiture pour son turbulent gamin, tandis que le vieux monsieur assis à côté d'elle posait parfois sa main gantée sur la tête de l'enfant. Elle s'aperçut que je l'observais, alors à son tour elle me dévisagea. n y avait dans son regard de l'assurance, mais pas d'arrogance ni de fierté. J'en fus gêné et je portai mon attention sur le paysage qui s'étirait le long du ballast. Des champs, des prés s'étendaient à perte de vue. Et pour ne pas faire mentir la tradition qui veut que les vaches regardent passer les trains, des petits groupes de bêtes à cornes broutaient en bordure de la voie. Jacques revint des toilettes, légèrement soutenu par le feldwebel. Ce dernier donnait l'impression d'être plus humain que le gros lard, beaucoup plus jeune, que je supportais à ma droite. Mon copain se tenait le ventre à deux mains. Je l'interrogeai du regard. - C'est pas du bidon, Max, se plaignit-il. Si tu savais ce que je peux avoir mal. Je m'adressai au gros chauve. - Dans combien de temps arrivons-nous à Dresde? Il finit de boire au goulot de sa bouteille et essuya salement la bière qui dégoulinait de sa bouche. Il consulta sa montre à gousset sans se dresser et tout cela en me gratifiant d'une série de coups de coude dans les côtes. - Dans un peu moins de quarante minutes, grommelat-il. J'essayai de dormir mais des cauchemars revenaient sans cesse, sans que je puisse les chasser de mon esprit. Toujours les mêmes, la faim, le sol durci par le froid, ces kilomètres de fil de fer barbelé se dessinant sur un ciel gris et bas. Ces cris qui nous faisaient courber l'échine sous les coups, tandis que nous nous serrions dans les rangs tel un troupeau de moutons sous la hargne des chiens. Oui! Nous en étions là, nous étions devenus des bêtes, de pauvres types qui avaient perdu toute leur dignité. Des voyageurs passant par le couloir central me tirèrent de ma 18

rêverie. Je ne m'étais pas rendu compte que le train était arrêté dans une gare. J'observais ces bâtiments mornes, noircis par le charbon, en pensant que rien ne ressemble plus à une gare qu'une autre gare. Des employés en uniforme, des vieillards qui avaient dû reprendre du service, s'affairaient autour du convoi, tandis que de nombreuses sentinelles placées çà et là, l'arme à la bretelle, gardaient dans une immobilité parfaite chaque pouce de terrain. Je me penchai légèrement en avant pour scruter le visage crispé de mon ami. Ce rapide examen m'apprit que le mal persistait. - Essaie de retourner aux toilettes, suggérai-je faute de lui être de quelque secours. - Mais je ne fais que ça, tu le vois bien! s'écria-t-il d'un ton excédé. Non, je n'avais pas vu ses fréquents déplacements, car je n'avais pas cessé d'être distrait. Je ne dis plus rien, ne sachant que faire pour le soulager. Résigné à l'inaction, je me replongeai dans mes pensées. Poursuivant toujours notre but, celui de nous évader, nous avions demandé à devenir travailleurs libres, perdant ainsi nos droits et notre statut de prisonniers de guerre. Mais cela n'avait pas une grande importance car nous espérions par ce biais acquérir une plus grande indépendance que nous mettrions à profit pour servir nos desseins. Maintenant, nous filions vers Dresde où Limons serait employé dans une ferme, tandis que moi je travaillerais dans une usine de verre. Mon copain souffrait de plus en plus. Il remuait tellement qu'après chaque déplacement aux toilettes, il se retrouvait à demi allongé sur la banquette. Je me révoltai face à l'inaction de nos gardiens. - Bon Dieu, qu'attendez-vous pour faire quelque chose? Bougez-vous un peu! Le gros me répondit sur un ton très calme: - Attendons d'être à Dresde, nous trouverons certainement un docteur en gare. Le vieux feldwebel renchérit: 19

- Nous serons à destination dans une vingtaine de minutes, il n'y a que là que nous pourrons faire quelque chose. Le vieil homme avait raison, en rase campagne les secours étaient bien hasardeux pour ne pas dire inexistants. TInous fallait coûte que coûte attendre d'avoir atteint un grand centre pour trouver l'aide souhaitée. Cela, je l'avais fort bien compris mais je ne pouvais m'empêcher de grogner, trouvant dans ces sautes d'humeur un brin de vengeance trop longtemps gardé au fond de mon cœur. Je grommelai à l'intention de Jacques: - Bon, alors souffre encore pendant vingt minutes, après tu auras droit au toubib et souhaitons que le train n'ait pas de retard. Le train n'eut pas de retard. J'aidai de mon mieux Jacques à descendre du wagon. Nous avançâmes péniblement sur ce quai au milieu d'une dense populace qui freinait notre progression. Je soutenais le malade à l'aide de mon bras passé sous son aisselle tandis que du côté opposé, le vieux garde m'imitait. Jacques ne cessait de se plaindre, la douleur devenait intolérable. Plié en deux, il se tenait le ventre et vomissait par à-coups.
Nous arrivâmes enfin à la salle d'attente où un jeune médecin militaire, qu'accompagnait le gros feldwebel, vint nous rejoindre. Mon camarade s'allongea sur un banc pour permettre à l'homme de science de l'ausculter. Après lui avoir massé le ventre dans tous les sens, le docteur, sans regarder personne, donna un rapide diagnostic. - TIest en pleine crise d'appendicite, il faut le conduire d'urgence à l'hôpital. Je vais téléphoner à l'établissement pour qu'il nous envoie une ambulance. Sur ces mots, il récupéra sa trousse et tourna les talons. Après un bref conciliabule, le plus jeune des deux gardes me dit : - Toi, tu viens avec moi, je vais te conduire au bureau de placement. 20