Révoltes extraordinaires

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Ludovic Zahed n'a pas encore vingt ans quand, en juillet 1997, il apprend qu'il est séropositif. Son univers bascule, son insouciance disparaît ; il est persuadé de n'avoir plus comme perspective qu'une mort prématurée. Mais les années passent et il est toujours là. Il décide donc de se lancer dans un pari fou : faire le tour du monde pour aller à la rencontre des enfants du sida, ceux qui, comme lui, ont perdu trop tôt leur insouciance et sont atteints de cette maladie qui exclut.
Publié le : jeudi 1 décembre 2011
Lecture(s) : 71
EAN13 : 9782296475847
Nombre de pages : 208
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R ÉVOLTES
EXTRAORDINAIRESLudovicLotfiMohamedZAHED
R ÉVOLTES
EXTRAORDINAIRES
UnenfantduSidaautourdumonde©L’HARMATTAN,2011
5-7, rue del’École-Polytechnique;75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-56608-8
EAN : 9782296566088Remerciements
J’aimerais remercier l’ensemble des bénévoles qui ont soutenu cette
aventure autour du monde dédiée aux enfants du Sida. Je remercie en
particulier SamiBattikh, ainsi que l’ensemble des associations qui ont
cru en mon projet, notamment l’association TDMES. Je remercie les
enfants de l’école primaire de Montigny-le-Bretonneux, ceux de
l’école primaire de Nanterre, ainsi que leurs institutrices qui ont suivi
et encouragé mon voyage tout au long de l’année scolaire 2008-2009.
Je remercie enfin ma mère, ma sœur, mon père, pour leur soutien
indéfectible et leur amour.Renaissance
1Ljubljana – Slovénie, septembre 2008
1L’ensembledesphotosfigurantsurcetouvrageontétépriseslorsduTourdu
MondedesEnfantsduSida,entreseptembre2008etjuin2099;ellessonttoutes
consultablessurleblog del’associationTDMES-
http://www.tourdumondedesorphelins.com/Espoir d’Europe
«La sagesse, c'est d'avoir des rêves suffisamment grands
pour ne pas les perdre de vue lorsqu'on les poursuit. »
(Oscar Wilde)
Nous sommes le lundi 15 septembre 2008. Je quitte enfin
Paris, ses parapluies et sa célèbre grisaille.Aujourd'hui pourtant il fait
un temps idéal, le ciel est bleu, le soleil brille et la température est
agréable.Après des mois de préparation et de travail afin de monter ce
projet qui s’est voulu solidaire et culturel, je quitte mon pays en temps
et en heure.
En début de cette matinée je prends la route avec ma vieille
voiture pour le sud de laFrance. Je descends à Marseille, je déposerai
chez mes parents qui vivent là, le peu d’affaires qu’il me reste. Mes
meubles et autres objets de valeurs ayant été vendus afin de financer
en partie cette expédition. Tout le reste tient tout juste dans le coffre
arrière de ce petit 4x4. Comme quoi, on fait souvent toute une
montagne des choses matérielles. Tout cela a bien peu d’importance
en vérité.
Le soir de mon arrivée, ils sont tous là. Ma sœur Myriam et
son mari, mon frère et sa femme, mon père et bien entendu ma très
chère mère. Nous dinons tous ensemble puis je vais me coucher sans
tarder. Le trajet en voiture de Paris à Marseille m’a épuisé et demain
sera pour moi le début d’un très long voyage en train.
C’est ainsi que tôt le lendemain matin, je dis au revoir à toute
ma famille. Hier j’ai quitté mon appartement et tout ce qui a fait ma
vie pendant trente ans.C’est pourtant là, en quittant les miens, que je
prends conscience de ce qui n’était encore qu’une sensation sourde,
tout juste désagréable.
Aujourd’hui, je prends pleinement conscience de ce que je
décrirais comme un sentiment de perte, une légère déchirure dans la
continuité bien ordonnée de ce qui fut jusqu’à ce jour mon quotidien.
C’est un sentiment étrange par son intensité. C’est comme de se
9réveiller le matin d’une rupture amoureuse : on sait qu’on ne reverra
plus l’être autrefois aimé. Plus encore, aucun doute ne subsiste sur le
fait qu’une partie de ma conscience, une partie de ses rêves, de ses
joies, une partie de ses espoirs ne vivra plus jamais. Mais après tout,
choisir n’est-ce pas toujours mourir un peu ?
En neuropsychologie, certaines théories parlent de micro-
consciences multiples qui entrent en concurrence afin de donner corps
à cet ensemble de phénomènes que nous appelons « être humain ».
Aujourd’hui, qui peut dire quelle conscience de moi prendra le
leadership de mon être demain ?Du point de vue de la partie la plus
déterminée de moi-même, cela semble n’avoir aucune importance en
soi. J’aime à penser que je saurai être un adepte du systèmeD, que je
ferai avec ce que le destin me mettra sous la main.
Aujourd’hui plus qu’aucun autre jour, ce qui compte véritablement
c’est de savoir qu’un individu tel que moi a pu fomenter un tel projet à
la face de la fatalité. Le fait d’être sur la route de l’Europe centrale, en
temps et en heure, est déjà pour moi une victoire en soi !
C’est dans cet état d’esprit que je prends le train depuis
Marseille vers le nord de l’Italie. Je fais une courte escale à Milan. Le
train arrive à minuit, les hôtels sont tous bondés : c’est la « fashion
week », me dit-on. Un des concierges des hôtels visités, honnête
jusqu’au bout des ongles et soucieux de mon confort, me propose une
chambre à deux cents euros la nuit ! « Vous pouvez tourner deux
heures ! Vous ne trouverez rien de libre ce soir ». Je le remercie
poliment, il semble stupéfait de me voir tourner les talons aussi sec,
habitué que je suis à cet acabit-là de bonimenteur de marché. Après
près d’une heure de marche et de porte à porte, deux sacs sur le dos un
autre sur le torse, je finis par trouver une chambre à un prix disons
négocié.
Le lendemain je prends le train pour Venise (que je connais déjà),
puis un autre train pour Verrach : une ville de l’est de l’Autriche
située aux portes de l’Europe centrale. Je dois y faire une énième
correspondance, afin de rejoindre ma destination finale de ce jour : la
Slovénie.
Alors bien entendu, comme les trains italiens sont toujours
10monstrueusement en retard et lesAutrichiens toujours à l’heure, nous
sommes plusieurs voyageurs à faire la correspondance en courant.
Nous montons dans le train pour Ljubljana alors qu’il est déjà en
marche, ouf !C’était juste.
Dans ce petit train transalpin, un grand nombre des voyageurs
sont des écoliers et des lycéens qui descendent de leur village afin
d’étudier dans la vallée. Le train se vide par conséquent très
rapidement de presque tous ces passagers. Nous ne sommes qu’une
poignée à rejoindre finalement la capitale slovène, après deux
changements de train et huit heures de transport qui furent somme
toute convenables.En plus d’être selon moi le moyen idéal pour aller
à la rencontre des habitant d’un pays, le train a cela d’agréable qu’il
permet de lire, d’écrire, d’admirer le paysage et de réfléchir à
l’existence en toute quiétude. C’est la raison pour laquelle j’espère
être en mesure de réaliser le trajet entre Paris et l’est de l’Inde,
uniquement par la terre, sans jamais prendre l’avion.
Pour l’instant, j’apprécie le moment présent et je n’ose
imaginer toutes les merveilles que je vais enfin avoir la chance
d’admirer, tout en réalisant le projet humanitaire d’une vie, en
contribuant à porter un peu d’intérêt sur ces enfants qui vivent avec le
sida dans l’indifférence presque totale. Je ne peux transmettre ici
toutes ces sensations qu’ont provoquées en moi cette douce lumière de
fin de journée en montagne, toutes ces odeurs d’herbe fraiche qui
pénètrent la cabine par le biais de l’aération ; la vue de ces forêts
verdoyantes entre les flancs de ces montagnes au milieu desquelles
serpente notre train. Il y a toutefois une chose que je peux dire : après
ces longs mois de travail acharnés, cela fait beaucoup de bien !
La Slovénie est telle une vaste plaine vallonnée, parcourue à
perte de vue par des forêts ponctuées deci-delà par des champs
cultivés, de modestes hameaux. Par bien des aspects, ce pays me fait
penser à la contrée des Hobbits décrites par J.R. Tolkien dans son
mythique Seigneur des anneaux.
Ljubljana la capitale, dont on prétend qu’elle fut fondée
autrefois par Jason et ses argonautes, possède tous les artifices d’une
11ville lilliputienne : château de contede fées surplombant le centre ville
du haut de sa colline boisée, rues pavées en pierre roses, fontaines
baroques fraîchement rénovées, ainsi que de nombreux et minuscules
ponts chichement éclairés. Je m’attarde vingt-quatre heures à
Ljubljana afin de découvrir la ville, ses musées, ses vastes terrasses de
cafés souvent au bord de la rivière Ljubljanica (eh oui, un nom pareil
cela ne s’invente pas).
C’est donc après deux bonnes nuits réparatrices dans une
auberge bon marché, pourtant au pied de la colline du château, que je
reprends de nouveau les rails, cette fois pour m’enfoncer franchement
au cœur de l’Europe centrale. Vingt-quatre heures de train, à faire
d’une traite, me séparent de la capitale roumaine. Bucarest est la
première véritable étape de mon périple à la rencontre des enfants
affectés ou infectés par le Sida.
Le vendredi 29 septembre 2008, je me lève à six heures trente
du matin. Je prends le train de sept heures quarante pour Bucarest.
C’est la première fois de ma vie que je reste enfermé si longtemps
dans un train !A mon réveil le lendemain matin, je découvre du bord
de ma couchette un nord de la Roumanie en tout point conforme à
l’idée que je m’en faisais. Des montagnes noires, des vallées
profondes, des précipices sans fond… ou presque : je suis au cœur des
Carpates !
L’arrivée à Bucarest est rude. La gare et ses alentours sont
bruts de décoffrage : des bâtisses tout en angle et en ligne droite. Une
splendide architecture érigée à la plus grande gloire d’un
communisme défunt. Mais à deux rues à peine de là, il est possible de
découvrir le véritable visage de cette ville. Finalement, je me plais
beaucoup ici : les vieux quartiers de Bucarest sont un assemblement
harmonieux de petites maisons individuelles datant du dix-neuvième
siècle ; des mûrs enduits de couleurs chaudes, des toitures en tuiles à
l’ancienne, des encorbellements raffinés. Cette ville me rappelle
nettement cetteAlger la blanche, pourtant enAfrique du Nord, où j’ai
passé la plus grande partie des vacances de mon enfance.
Toutefois, pour apprécier véritablement tout cela, encore eût-il
fallut qu’il soit possible de feindre de ne pas remarquer les quelques
12enfants des rues qui jonchent les trottoirs et dorment à même le sol,
aux abords directs de la «Gara de nord ». Ces enfants survivent
comme ils peuvent.D’après mes mois d’enquête avant mon départ et
afin de préparer cette enquête humanitaire exclusive, ces enfants des
rues ici ou ailleurs sont soumis à tous les maux que peut infliger une
grande ville : violence gratuite, vol, viol, prostitution, drogue et en
conséquence de tout cela, souvent le Sida.
C’est la première fois que je suis confronté à cette misère qui a
motivé mon départ. Du coup, malgré la fatigue je ne regrette pas
d’être venu par train. Je cherchais un hôtel à pied, lorsque je suis
tombé par hasard sur l’un
de ces enfants des rues, un
adolescent à peine pubère.
Je prends pudiquement une
photo de lui, glisse
quelques Lei (la monnaie
locale) près de lui et je
poursuis ma route, décidé
plus que jamais à
contribuer modestement au
changement de cet état de
fait.
En rentrant, je mets cette photo en ligne et je montre mon blog
à ma logeuse ainsi qu'à ces enfants. Le plus âgés d'entre eux s'écrient :
«Eh ! Pourquoi montres-tu ce genre de photos de la Roumanie !?
Pourquoi ne pas montrer tous les beaux monuments que nous avons à
Bucarest, àBrasov, ou bien encore le palais royal de la belle Siriana
? Tu sais, j'ai vu plus de gens dormir dans la rue en Hongrie qu'en
Roumanie... »Effectivement, les clichés ont la dent dure ; il a raison.
Je ne veux pas tomber dans la caricature.C'est la raison pour laquelle
j'ai prévu de travailler autant que possible avec des associations
locales d'expérience. D'autant plus que plusieurs associations
roumaines ont très tôt, depuis le début des années quatre-vingt dix,
mis tout en œuvre pour que les enfants dans cette situation déjà
13dramatique, ne soient plus abandonnés et confrontés seuls à tous les
risques.
C'est ainsi qu'en Roumanie je suis en contact depuis avant mon
départ de Paris, avec l'associationARAS.Cette dernière œuvre depuis
1992 à la prise en charge de la centaine de milliers d'enfants roumains
qui furent contaminés à la fin des années quatre-vingt ; 100.000
enfants contaminés pour la plupart en raison de transfusions sanguines
prodiguées avec un sang qui à l'époque n'était pas testé.
Il est neuf heures du matin lorsque je quitte l'hôtel pour
rejoindre la maison de ville, tout près du quartier d'affaire qui sert de
siège à l'association. Là je rencontre Flori, cela veut dire fleure en
roumain. C'est donc une jeune femme qui porte son nom comme une
fleur, qui m'accueille à l'entrée.Elle me fait patienter en attendant que
la personne que je suis censé rencontrer, descende de l’étage.
Quelques minutes plus tard, MonicaDan arrive enfin : « nice to meet
you »(enchantée), me lance-t-elle avec un grand sourire. L’entretien
se fera donc en anglais. Nous nous installons dans une salle au fond,
près du jardin. Ses collaborateurs nous apportent collations et petits
gâteaux secs. Je suis impatient d’entendre tout ce qu’elle a à me dire.
Rapidement nous entrons dans le vif du sujet. « Ici en Roumanie, me
dit-elle, beaucoup d’enfants ont été abandonnés par leurs parents
par méconnaissance de la maladie. Les parents ont pensé que leurs
enfants séropositifs seraient de fait déficients mentalement ou
handicapés moteurs. D’autres parents bien au contraire, ont couvé et
protégé leurs enfants au point de provoquer en eux des phobies
sociales totalement injustifiées, pathologiques. Voilà essentiellement,
ce à quoi nous avons affaire en Roumanie. »
Monica me parle également des groupes de parole durant
lesquels les adolescents peuvent parler de tout ce qui les préoccupe :
sexualité, contraception, gestion de l’annonce de la maladie, drogues,
violences, prostitution. Monica me parle enfin de ces enfants des rues,
dont certains ont été abandonnés du fait de leur maladie et qui
survivent tant bien que mal, quelques années seulement, avant de
mourir bien souvent faute de soins appropriés…
14Le lendemain en fin d'après-midi, je rencontre ces adolescents
(dont certains sont encore à peine des enfants). Nous discutons
ensemble jusqu'en début de soirée, ils ont tellement de choses à dire et
des tonnes de questions ! Je suis tellement heureux d'être venu
jusqu'ici pour les voir. Tellement de choses commencent à faire sens à
leur contact.
Il y a bien entendu Monica, la personne responsable d'eux (la
figure de la mère : ils adorent la prendre dans leurs bras), Flori, une
autre bénévole de ARAS nommée Ludmila (23 ans), et quatre autres
jeunes adolescents. Ludmila est l'une des premières enfants dont s'est
occupée l'associationARAS.Elle est impressionnante de maturité, elle
est en master de journalisme, elle parle quatre langues dont l'anglais,
le français et le russe. Elle me parle de la revue qu'ARAS publie
régulièrement depuis le début de l'année 2007 : « le plus important
pour notre modeste revue, me dit-elle dans un anglais impeccable,
c'est que chacun ait pu dire ce qu'il avait sur le cœur.D'ailleurs, nous
n'avons pas beaucoup changé la façon qu’ils ont eu de s'exprimer.
Nous avons voulu publier leurs propos tels qu'ils les ont formulés ».
En entendant Ludmila me parler de tout cela, je suis tellement heureux
d'avoir eu la chance d'organiser un tel projet. Cette aventure qui
commence à peine m'aura permis dès à présent de m'apercevoir
combien il est essentiel d'avancer confiant, la tête haute dans
l'existence.Cette Ludmila ira sans doute très loin dans la vie !
Gabi, l'autre adolescent le plus âgé du groupe qui est présent
aujourd'hui, me confie combien il aimerait un jour lui aussi
entreprendre ce genre de projet : « Bravo pour ton projet ! Un jour
j'aimerais moi aussi voyager comme toi mais à travers la Roumanie,
afin de montrer aux enfants du sida qui ne sont pas dans une grande
ville, qu'ils ne sont pas seuls ».Gabi me montre également le genre de
créations artistiques qu'ils ont réalisées en atelier. Ils semblent
particulièrement doués pour tout ce qui touche à l'expression artistique
: ils ont rajouté des photos, de très belles photos vraiment très bien
cadrées, bien équilibrées, où ils se sont mis en scène. Des photos
auxquelles ils ont ajouté des poèmes afin d'exprimer tout simplement
les peines, les espoirs, les souffrances morales qui leur sont imposées
par la société, incommensurablement plus fortes que cette souffrance
15physique que leur impose la maladie.
Alexandre, le plus jeune, réalise à main levée un portrait «tout
à fait ressemblant » de moi, me dit-il en riant. Ludmila me montre
fièrement cette fameuse revue désormais publiée parARAS depuis le
début de l'année. Une revue pour laquelle sa formation de journaliste
est très utile. De fil en aiguille nous en venons à parler d'une jeune
fille prostituée de quatorze ans à peine, séropositive et mère-fille,
dénoncée par les médias locaux afin que les «pauvres hommes qui
l'ont connue », disent-ils, fassent un test du sida. Ludmila etGabi, les
deux jeunes adultes les plus âgés dont s'est occupé l'association, sont
déterminés à défendre cette jeune Roumaine en attaquant la presse en
justice, avec l'aide d'avocats bénévoles qui les conseillent. Le roumain
est une langue latine très proche du français. Je devine ce que ditGabi
avant que Ludmila ne me le traduise, notamment par la force et la
conviction avec lesquels ce jeune homme ponctue ses propos ! Je me
fais la réflexion qu'il est merveilleux de constater que la relève est en
marche.Cette génération elle non plus, n'est pas prête à succomber à
la discrimination et la mort sociale qu'impose encore trop souvent le
Sida. Nous finissons bientôt notre entretien. J’offre ces dessins que les
enfants des banlieues franciliennes m'ont confiés pour eux. Car en
effet, des dizaines d’enfants d’Ile-de-France ont participé à
l’élaboration de ce projet et suivent pas à pas, par courriels et par
vidéoconférences, mon périple autour du monde désormais aux côtés
de ces enfants du Sida.
C’est justement dans cette optique-là, et afin d’enrichir mes
échanges avec ces enfants deFrance qui soutiennent ce projet, que je
quitte la Roumanie pour la Pologne : un pays là aussi où les enfants
ont à souffrir des discriminations en raison de leur statut sérologique.
Mais avant cela j’ai prévu de faire quelques escales sur la route, au
cœur de cetteEurope centrale dont j’ai tant entendu parler durant mon
enfance.
Je quitte par conséquent Bucarest, capitale de la Roumanie
située dans le sud-est du pays. Je fais une brève escale à Brasov
(prononcer «Brrachove ») : une superbe petite ville nichée au cœur de
la montagne transylvanienne (que l'on nomme aussi les Alpes
16roumaines). Ses superbes monuments éparpillés à travers la ville, qui
jouxtent des maisons construites dans le plus pur style transylvanien,
participent certainement de ce sentiment qu'ici àBrasov, la vie n'a pas
été aussi tranchante qu’ailleurs en Roumanie. Le froid lui par contre
est véritablement mordant, humide en raison de ces immenses forêts
qui encerclent la ville de toutes parts. Je laisse mes deux sacs à la
consigne de la gare et je pars de ce pas visiter la ville.
Au milieu de la place centrale, isolée de toute autre bâtisse, il y
a la mairie qui ressemble à un château en miniature. Sur le fronton de
la porte figure l'emblème de la monarchie roumaine d'autrefois : un
arbre millénaire aux très longues racines, surmonté d'une large
couronne. Il y a aussi de très belles églises évidemment, aux plafonds
merveilleusement décorés d'icones et d'enluminures exquises ! Il y a
enfin une Synagogue, en briques rouges et blanches à l'extérieur ;
toute en bleu et blanc à l'intérieur, très lumineuse. Un véritable joyau
d'architecture. Mais aussi le symbole qu'ici les communautés ont su
vivre depuis plusieurs siècles dans le respect et la richesse de leurs
différences.
C’est sans doute la raison pour laquelle j’ai eu plaisir à
m’attarder en ce beau pays. Mais bien entendu rien n’est jamais
totalement rose en ce bas monde, comme il m’a été donné de le
constater avec les enfants du Sida à Bucarest. Et pour me rappeler à
leur bon souvenir, en attendant mon train sur le quai de la gare à onze
heures du soir, je vois deux enfants d'à peine huit ans qui s'amusent au
milieu de voyageurs qui attendent le train pourBudapest.Ces enfants
sont livrés à eux-mêmes, personne ne veille sur eux. Vêtus de haillons
par un froid presque hivernal, qu’adviendra-t-il de ces enfants
roumains des rues? En repassant la frontière roumaine au nord, j’ai
comme un pincement au cœur.Ces gens me manqueront assurément :
leur arracher un sourire est difficile mais quand on y parvient on sent
qu'ils le font de bon cœur ! Je passe ensuite un court week-end à
èmeBudapest : une ville splendide qui « pue » le XX siècle et j’adore
ça ! Je visite ses musées, son mausolée de «Gül-Baba » et sa vue
imprenable sur toute la ville, ses temples aux tours d’inspiration
byzantine. Je me délecte paisiblement de son architecture art déco
exceptionnelle, avant de rejoindre enfin Varsovie.
17J’atteins ainsi la seconde étape de mon tour du monde dédié
aux enfants du Sida. Je prends une chambre dans une auberge de
jeunesse du centre ville, tout près du fameux « musée de la culture et
des sciences » : la tour que l’on voit sur la plupart des cartes postales
de Varsovie. Un bâtiment offert par la Russie en reconnaissance des
services rendus par la Pologne durant la guerre (certains y voient là
bien plus qu’un simple présent, mais plutôt la marque au fer d’un
empire soviétique alors en pleine apogée). Pourtant, personne ne se
résigne à détruire ce qui est désormais le symbole de la Varsovie
d’une Pologne contemporaine. L’auberge est située au deuxième étage
d’un bâtiment tout en angles droits, comme toutes les constructions du
centre ville, à quelques exceptions près. Spacieuses, propres, les salles
de bains communes sont immenses ! Le seul problème, c’est qu’il y a
un bar à l’intérieur même de l’hôtel.C’est là une grave erreur lorsque
l’on accueille une population de jeunes gens comme c’est le cas ici.
Ces jeunes fils et filles de familles semblent pourtant si propres
sur eux durant la journée ; vous leur donneriez le bon Dieu sans
confession. Mais à la nuit tombée, les agneaux se transforment en
loups. Quelques verres d’alcool plus tard, l’ambiance a très vite fait de
se « réchauffer », dans tous les sens du terme. La levée des inhibitions
aidant à l’expression cathartique de leurs envies les plus refoulées, ces
excités se mettent à hurler dans les couloirs, les portes claquent, la
lumière s’allume et s’éteint continuellement dans les chambres comme
dans les parties communes… Une véritable écurie ! Il est clair que je
ne garderai pas un souvenir impérissable de cette première nuit à
Varsovie. Pourtant, malgré la fatigue et le fait que je viens à peine
d’arriver deBudapest, je dormirai cette nuit-là du sommeil du juste.
Le lendemain de mon arrivée, pas le temps de souffler : je me
lève tôt afin de préparer la première vidéoconférence promise aux
enfants de France qui vivent avec un intérêt surprenant ce périple. A
dix heures vingt-cinq, je m’installe dans la salle commune de
l’auberge, afin de bénéficier de l’accès Internet en Wifi depuis mon
ordinateur. Je branche ma Webcam et après quelques réglages avec
l’équipe du cybercafé enFrance, où les enfants de banlieue parisienne
à qui le projet a été présenté avant mon départ se sont réunis, nous
18voilà en condition de mener ce premier vidéo-entretien. Je trouve une
énorme peluche qui traine là dans un coin de la salle.C’est la mascotte
de la ville : un petit mammifère quelconque portant un tee-shirt jaune,
avec en grand sur le torse le nomde la ville : Warsaw.
Les enfants passent par petits groupes de cinq à dix. Ils me
posent toutes les questions qui semble-t-il leur brûlaient les lèvres
depuis plusieurs semaines. Certains ont de toute évidence lu la lettre
que je leur ai fait parvenir par email, en prévision de cet entretien.
Leurs questions sont souvent en rapport direct avec les dernières
étapes de mon parcours. Ils sont également curieux d’en savoir un peu
plus sur la vie des gens d’ici.D’ailleurs une question revenait souvent
dans les différents groupes d’enfant : « et les orphelins du sida, ils
vont comment alors ? ». Espérons que ces enfants, lorsqu’ils auront
grandi, n’auront rien perdu de cette empathie.
Nous finissons la vidéoconférence à midi, je suis épuisé et
exalté à la fois. Le stress contenu depuis plusieurs jours est retombé
d’un coup : tout s’est finalement bien passé. Je suis heureux que le
projet commence réellement à prendre forme. Toutes ces heures, ces
journées entières parfois passées dans le train ne l’auront pas été en
vain. J’en profite ce soir-là pour me reposer de plus belle. Le
lendemain, j’ai rendez-vous avec Dominica, une jeune femme
extraordinaire de vingt huit ans, bénévole de l’association « le petit
prince »; une association sœur de TDMES - l’association dont je suis
le fondateur - qui s’occupe des enfants du Sida en Pologne, à Varsovie
et ailleurs dans la campagne reculée.
C’est à Varsovie que je suis rejoint pour la première fois par
SamiBattikh, journaliste français bénévole pour l’association que j’ai
créée afin d’organiser ce qui n’était il y a peu de temps qu’un projet
humanitaire, un rêve dont certains m’ont dit qu’il était fou ! Et
pourtant, nous voilà Sami et moi dans la vielle ville de Varsovie,
reconstruite à l’identique après l’anéantissement du cœur de la ville,
entièrement rasé durant la guerre par les nazis pour faire payer aux
Polonais leur résistance face à l’envahisseur. Ici pas une seule pierre,
pas un seul mur n’est resté debout. Sur certaines photos d’archive, on
s’aperçoit de l’ampleur du désastre.Le « ghetto juif » est le quartier
19qui a payé le plus lourd tribut : un million de personnes déportées
après des mois de blocus hermétique, barbaresque !
Là, au centre de la place centrale d’une ville de nouveau
reconstruite, c’est le cadre que nous avons choisi. Tout un symbole :
en plein air et sous le soleil de cette belle journée automnale, sur la
place centrale de l’ancienne Warsaw ressuscitée. Nous sommes en
compagnie deDominica qui nous a rejoints, afin que nous procédions
au tournage de son interview.Cela fait partie de la prise d’information
nécessaire à mon enquête, mais aussi nous l’espérons, la toute
première étape du tournage d’un documentaire que nous pourrons
diffuser de retour enFrance, avant la fin 2011 ; toutefois c’est ce que
nous espérons. Nous sommes face à l’ancien palais royal totalement
dynamité durant la guerre et reconstruit à l’identique. En ce jeudi 2
octobre 2008, nous avons posé véritablement la première pierre de ce
qui devrait être un documentaire consacré à ce tour du monde des
enfants du sida.
Ce sont deux de ces enfants que nous allons rencontrer
aujourd’hui Dominica, Sami et moi-même. Nous prenons à peine le
temps de déjeuner tous les trois. À 14h nous louons une voiture afin
de parcourir les trois cents kilomètres et les cinq heures de routes de
campagne, qui nous séparent d’eux. Les parents de ces enfants ont
accepté qu’ils témoignent face à la caméra. C’est ainsi que nous
rejoignons ce qui est en réalité « la douzième rencontre nationale des
2personnes séropositives de Pologne » .
Nous discutons de tout cela avec Dominica et Sami dans la
voiture. Nous apprenons également à nous connaitre un peu plus. Il est
vrai que je n’ai pas eu le temps de réellement faire connaissance ni
avec l’un ni avec l’autre. J’ai à peine le temps de jeter quelques brefs
coups d’œil au paysage de ce nord de la Pologne. Tout ce que je peux
en dire c’est que cette contrée à quelque chose de majestueux !
2Ces rencontres sont organisées chaque année depuis1996 par «Siec
Plus » : une association recommandée par nos amis de AIDES à Paris,avant mon
départ. L’actuel président de Siec Plus est Wojciech Tomczynsk : le personnage clé
de la lutte contre le sida aujourd’hui en Pologne et qui lui aussi devrait participer au
tournage.
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