//img.uscri.be/pth/babbcabad441f28f84d7ec516c734cb90d604868
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

Serigne Abdoul Aziz Sy Dabbâkh

De
231 pages

Ce livre qui retrace l'histoire sénégalaise de la confrérie de la tijâniya, à travers les portraits croisés de Maodo Malick, d'El Hadj Mansour et des femmes de la zawiya de Tivaouane, est un traité de soufisme tiré de la vie et de l'œuvre d'Abdou Aziz Sy Dabbâkh.

Publié par :
Ajouté le : 01 juillet 2010
Lecture(s) : 279
EAN13 : 9782336284255
Signaler un abus

Serigne Abdoul Aziz Sy Dabbakh
Itinéraire et enseignements

Collection « Mémoires & Biographies » N° 1

Dernières parutions chez L’Harmattan-Sénégal
NGAÏDE Abderrahmane, Le bivouac, suivi de Fresques d’exil, juin 2010. FALL Iba, Crise de socialisation au Sénégal, essai. Suivi de Réflexion sur les ontologies bambara et peule en rapport avec la crise ontologique mondiale, mai 2010. KANE Coudy, La quête identitaire chez les écrivains de la moyenne vallée du fleuve Sénégal, mars 2010. KANE Abdourahmane, Destin cruel, roman, janvier 2010. BA Daha Chérif, Crimes et délits dans la vallée du fleuve Sénégal de 1810 à 1970, collection études africaines, janvier 2010. SARR Pape Ousmane, Les déboires de Habib Fall, suivi de Blessures de mon pays, nouvelles, décembre 2009. MIKILAN Jean, Le conseil des Esprits, décembre 2009. CHENET Gérard, El Hadj Omar. La grande épopée des Toucouleurs, théâtre, novembre 2009. BARRO Aboubacar Abdoulaye, École et pouvoir au Sénégal. La gestion du personnel enseignant dans le primaire, novembre 2009. GAYE FALL Ndèye Anna, L’Afrique à Cuba. La regla de osha : culte ou religion ?, octobre 2009. CHENET Gérard, Transes vaudou d’Haïti pour Amélie chérie, roman, septembre 2009. NDAO Mor, Le ravitaillement à Dakar de 1914 à 1945, août 2009.

ABDOUL AZIZ KÉBÉ

Serigne Abdoul Aziz Sy Dabbâkh
Itinéraire et enseignements

L’HARMATTAN-SÉNÉGAL

Ce livre a été publié grâce au soutien du Port Autonome de Dakar (PAD) – www.portdakar.sn/ et de DRASKAM – entreprise de vente de mobilier à Dakar

© L'HARMATTAN-SENEGAL, 2010 « Villa rose », rue de Diourbel, Point E, DAKAR http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr senharmattan@gmail.com ISBN : 978-2-296-10273-6 EAN : 9782296102736

À mes parents El Hadj Khalifa et Sokhna Oumou Dème À la mémoire de mes oncles El Hadj Malick Kébé, El Hadj Mbeur Kébé À la mémoire de mon fils Mouhamed al-Amine À mes enfants Khalifa, Moustafa, Mame Fatim et Fatou Penda Au peuple de Dabbâkh

Au khalife général Serigne Mansour Sy À Serigne Cheikh A. Tidiane Sy Maktum À Serigne Abdoul Aziz Sy al-Amine, mon homonyme et guide spirituel À Serigne Mbaye Sy Mansour À El Hadj Malick Sy Maodo, à ses frères et sœurs À la zawiya tijâniya

Préface
Lorsque le Pr Abdoul Aziz Kébé m’a informé qu’il venait d’achever un ouvrage consacré à Serigne Abdoul Aziz Sy Dabbâkh, j’ai aussitôt ressenti une grande hâte d’en prendre connaissance et la certitude que, du fait de l’homme qui l’inspirait et de celui qui l’avait réalisé, il comblerait une intense nostalgie dans mon cœur et une grande soif de savoir dans mon entendement. Après lecture terminée, ces deux aspirations ont été satisfaites. Le titre initialement choisi par l’auteur était : Dabbâkh, l’homme qui soufflait aux cœurs. Effectivement, s’il est un lien qui rattachait le sage de Diaksao et de Tivaouane à tous ses contemporains, ses coreligionnaires, comme ses autres frères et sœurs en Dieu, les humbles et les puissants, les jeunes, les adultes et les personnes âgées, c’est bien celui du cœur. Tous ceux qui l’ont connu, vu et entendu l’ont aimé, de sorte que sa disparition a laissé un vide. La lecture du présent livre étanchera quelque peu cette nostalgie. Elle nous éclairera aussi, j’en suis assuré, sur l’œuvre d’édification, religieuse, morale et culturelle réalisée au Sénégal par Maodo Malick Sy, ses fils et descendants. À l’instar de Amadou Bamba, de Abdoulaye Niasse, de Limamoulaye et de leurs descendances respectives, Maodo Malick et les siens ont su, au moment même où une modernité occidentale était imposée au Sénégal par le système colonial, développer une prédication musulmane coordonnée aussi bien avec les valeurs traditionnelles identitaires proprement noires que, d’autre part, avec le début, pour les Sénégalais, de la transition du rural à l’urbain, 11

de l’agriculture vivrière traditionnelle à l’agriculture de rente. Ces pères fondateurs du Sénégal musulman moderne ont su prêcher et réussir un aggiornamento civilisationnel entre l’homme noir et l’Occident par des voies autres que la violence et le djihad. Le livre d’Abdoul Aziz Kébé, écrit dans une langue française lumineuse, a su mettre à la portée de son concitoyen et coreligionnaire haalpulaar que je suis les enseignements en langue coranique arabe et en langue ouolof, que dispensèrent Maodo Malick et sa descendance. Voilà en quoi Abdoul Aziz Kébé, et tous ses condisciples arabophones, europhones et maîtrisant nos langues nationales représentent ce qui fut véritablement un « chaînon manquant » dans les deux ou trois premières générations du Sénégal moderne. Les hommes et les femmes de ces générations étaient exclusivement arabophones ou europhones, jamais les deux à la fois, et les premiers comme les seconds étaient en tout petit nombre. J’aimerais citer, de manière non exhaustive, comme d’authentiques représentants de cette cohorte privilégiée, les professeurs El Hadj Rawhane Mbaye, Khadim Mbacké, Moussa Kâ, Djibril Samb, Serigne Mansour Sy Djamil, entre autres. Abdoul Aziz Kébé est donc une figure exemplaire de ces happy few. Du fait que « d’apprendre » les langues écrites (arabe, français) ne l’a pas, du même mouvement, conduit à « oublier » le ouolof, sa langue maternelle, il n’a pas connu ce drame de la conscience malheureuse vécu par tous ceux qui, pour advenir à la modernité, doivent d’abord se renier. Du fait que, par une égale maîtrise de la science islamique et des valeurs identitaires tirées du tréfonds culturel sénégalais, il ne s’est pas trouvé écartelé entre son appartenance religieuse importée et ses valeurs endogènes négro-africaines, il n’a vécu ni l’égarement de l’incroyant ni la honte du renégat. Abdoul Aziz Kébé est authentiquement sénégalais, rigoureusement musulman et parfaitement moderne. 12

Étant, ainsi qu’on le voit, un des produits finis du modèle éducationnel conçu et mis en œuvre par El Hadj Malick Sy et ses fils, il est normal qu’Abdoul Aziz Kébé se soit senti le devoir et la vocation de se faire le mémorialiste de cette école, et le biographe de celui, parmi ses maîtres, qui est le plus présent dans le cœur des Sénégalais contemporains. Si Maodo Malick et son fils Babacar sont les doctrinaires de cette école, c’est à son fils Mansour que fut dévolue la tâche de parachever l’initiation à la doctrine ainsi élaborée, de Abdoul Aziz Dabbâkh, l’héritier chargé de sa diffusion au sein du peuple. Comme la quasi-totalité des peuples du continent africain, celui du Sénégal avait commencé de subir de lourdes transformations dans sa structure comme dans ses valeurs sociétales, consécutivement à la traite négrière et à la domination coloniale que lui avaient fait subir les hommes blancs venus d’Europe. Un nouveau modèle d’urbanisation, autour des points d’implantation des administrations et des structures économiques et commerciales coloniales, a commencé d’attirer les populations de l’hinterland, déconstruisant lentement les structures familiales traditionnelles, substituant à l’économie d’autosuffisance et de solidarité une économie de traite et d’échanges monétarisés. Au plan des valeurs, à côté de l’islam implanté depuis sept à huit siècles, le christianisme, religion des colonisateurs est venu se proposer. De même, à côté de l’école coranique, premier et, jusque-là, unique véhicule d’éducation usant de l’écriture, une autre école, celle des Blancs européens, dont l’écriture était le médium sine qua non, a fait son apparition. Devant ces attractions multipolaires, il fallut que des guides naissent du peuple et parmi le peuple pour lui trouver de nouvelles fondations et pour opérer une nouvelle édification. Le livre d’Abdoul Aziz Kébé commence par évoquer le séisme que représenta la mort de Serigne Abdoul Aziz, et 13

dont les « répliques » sont ressenties jusqu’à présent. Ensuite, il passe en revue, successivement, les contributions de Maodo, Babacar et Mansour dans le corpus de la doctrine nouvelle, le rôle de transmetteur, d’initiateur joué par Mansour au bénéfice de l’héritier que fut son jeune frère Dabbâkh, et, largement, la manière inoubliable de tous ces contemporains, dont Abdoul Aziz a délivré sa mission de khalife, quarante années durant. Dans la suite de Oumar Tall du Fouta Toro, et du fondateur Sheikh Ahmed Tijânî Charif d’Aïn Mahdi, Maodo a été un des propagateurs et maîtres de la tijâniya, cette branche d’origine africaine de l’islam soufi. Maodo a contribué à ressourcer l’islam des Sénégalais par une connexion directe à l’enseignement et à l’exemple de l’Envoyé de Dieu, le Prophète Muhammad (PSL). À travers une mémoration assidue du Coran et une attention profonde à la sunna, Malick a vécu une véritable imitation de Muhammad. Ses guides dans cette voie ont été Ahmed Tijânî et Omar Tall. Selon leur modèle, il s’est assidûment ingénié à concilier ritualisme et finesse de soufisme. Pour lui, l’éthique n’est pas dans le rituel aveugle, et c’est le savoir et la science qui insufflent l’esprit à la religion. Dans son rôle de guide, il entreprit de faire reculer les limites de l’ignorance et des traditions archaïques anesthésiantes, de faire percevoir le sens de l’action rationnelle par opposition aux déviations faussement attribuées aux hommes de Dieu sous prétexte de haqîqa ou de baraka. À l’adresse des nouvelles élites urbanisées, Maodo leur enjoint d’articuler leur statut nouveau avec les valeurs qu’elles partagent aussi bien dans le domaine religieux musulman que dans celui de la culture endogène. L’éthique de comportement qu’il leur recommande c’est de concilier la quête de bien-être que peut procurer la modernité avec le respect des valeurs partagées. En prenant le relais de Maodo, Babacar a poursuivi son enseignement et sa pratique dans toutes les voies que 14

nous venons de rappeler brièvement. Mais c’est surtout dans l’œuvre d’enracinement des leçons du père dans la nouvelle société sénégalaise qu’il a permis des avancées décisives. « Son Califa est marqué par l’organisation et la consolidation des bases de la tijâniya ». C’est lui qui, avec l’aide de son frère El Hadj Mansour, a organisé les dahiras, véritables « communautés de substitution », dans les contextes d’urbanisation naissante, aux « classes d’âges » et autres « mbotayes » qui, dans la culture traditionnelle, regroupaient les hommes et les femmes du même âge, au cours de leurs processus de socialisation. C’est dans ces structures que s’opéraient un approfondissement de l’éducation religieuse, une pratique du wird tijâniya, et une éducation des citoyens nouveaux pour éviter que les biens matériels, la notoriété, la gloriole, les passions, les vices, le sexe, ne finissent par voiler l’essentiel qui réside, d’une part, dans les valeurs sénégalaises cardinales, et, d’autre part, dans les valeurs spirituelles soufies de la tijâniya. Babacar Sy a su assurer une jonction harmonieuse – et démontrer leur compatibilité – entre l’éthique religieuse musulmane et les principaux préceptes de l’éthique négroafricaine de la société sénégalaise. Il a ciselé en langue ouolof, ces principaux préceptes. En voici quelques-uns : Gor du tiit ba fen (sur le mensonge) Gor du xiif ba sacc (sur le vol) Gor du japp bayyi (sur la fidélité, la loyauté) Gor du sakk jëf (sur la gratitude, la reconnaissance) En regard de ces valeurs endogènes, le khalife des tijânes sénégalais rappelle que : - le Sénégalais musulman doit être conscient de sa qualité de vicaire de Dieu sur terre et ne pas souffrir de manque de résolution ou d’endurance ; il ne doit pas mentir par lâcheté ou manque de confiance en soi, en Dieu ; - « en dehors même de la croyance en une règle religieuse, l’homme noir qui avait le sens de l’honneur, le ngor, 15

n’admettait pas le mensonge, quelle que soit la gravité de la situation ». - « Le fort de Serigne Babacar Sy était de fusionner entre les valeurs négro-africaines et l’éthique soufie », résume Abdoul Aziz Kébé. Telle fut la doctrine, à la fois spirituelle et sociale, conçue par Maodo et ses héritiers, pour l’édification religieuse et le réarmement moral des Sénégalais, au moment où s’amorçaient leurs premiers pas dans la modernité de version occidentale. Il semble que Maodo déjà, et ses fils Babacar et Mansour, avaient pressenti que l’héritier désigné pour assurer cette œuvre serait Abdoul Aziz Sy Dabbâkh. Abdoul Aziz Kébé écrit : « Serigne Babacar tout comme son frère El Hadj Mansour qui le secondait dans l’administration de la communauté se donnaient en exemple pour leur frère en qui ils avaient déjà détecté les signes du khalifat ». Dans un écrit, produit un an avant leurs morts respectives, Serigne Babacar et lui, séparées par cinq jours seulement, et qui, donc, faisait office d’un « testament prématuré », Serigne Mansour a adoubé son frère puîné Dabbâkh dans cette dignité-responsabilité de khalife. Ce document, véritable lettre de mission, indiquait que ce qui qualifiait fondamentalement son frère pour assumer cette responsabilité c’était son cœur. Dans cette missive, il l’interpelle de la façon suivante : « Abdoul Aziz, prête-moi ton cœur ! » Il ne lui dit pas, prête-moi l’oreille, ou prête-moi l’attention. Il lui dit : « Prête-moi ton cœur ! » Cet organe de l’entendement le plus approprié à la réalisation de pareille mission, Dabbâkh en était généreusement pourvu. Serigne Mansour, à qui fut dévolue la responsabilité d’être l’initiateur ultime, développa la pédagogie la plus appropriée à cette tâche. Initiateur il l’était au sens négro-africain, et au sens soufi. Il avait charge, en travaillant sur les organes de la psyché, de l’intellection, de l’œil interne et du cœur, de transmettre à l’héritier cette nourriture faite de la substance 16

apostolique et de l’éthique gor. Cette administration devait être opérée de la manière dont se fait la becquée, laquelle permet à l’initié tout à la fois l’ingestion, la manducation et l’assimilation. Pour s’acquitter de cette tâche, Serigne Mansour, à la suite de Serigne Babacar, fit le diagnostic du mal dont souffrait le Sénégalais de son époque. Il prescrivit à Dabbâkh le mode opératoire suivant :
« - ne pas privilégier le blâme ni la malédiction, attitudes de facilité qui seraient plus répulsives qu’attractives, mais comprendre, aider, secourir ; - user de l’organe choisi, le cœur, siège de la science, celle qui est donnée par Dieu. Pour le disciple de la tijâniya, le cœur est « le siège des émotions et des passions ». Il doit être débarrassé du doute pernicieux, de l’associationnisme subtil ; il doit être purifié des péchés handicapants : il doit être préparé à recevoir les subtiles réalités1 ».

Après avoir fini ainsi de rappeler les leçons apprises de Maodo, Babacar et Mansour, Abdoul Aziz Kébé décrit la manière dont le disciple devenu guide s’est acquitté de sa mission durant les quarante années de son khalifat. Il sera rendu compte de la manière dont Dabbâkh s’est acquitté de ce mandat califal en rappelant successivement quelles furent les orientations cardinales qui guidèrent l’accomplissement de cette mission et quelle fut la manière propre à Dabbâkh de le faire. « Le partage du temps présent et d’un espace commun » par toute l’humanité commande de gérer la différence conformément aux prescriptions des écritures saintes, islamiques notamment, en faisant le départ entre différences essentielles et différences accidentelles. Dabbâkh s’ingénie, par la lecture et la méditation assidues du Coran, à
1

Voir infra.

17

comprendre les finalités de la différence ethnique et culturelle voulue par Dieu et vécue par l’humanité (voir le verset 13 de la sourate 49, Les appartements privés). L’unité de l’humanité dans la diversité accidentelle ne peut se faire que sur la base de la raison et de l’éthique. « C’est par l’utilisation de la raison qu’on arrive à coopérer dans les différences ». À l’inverse, un complexe de supériorité d’ordre doctrinal conduit aux tensions contre l’autre, comme il a été vu avec les croisades de jadis, le nazisme de naguère, les terrorismes inspirés par les intégrismes d’aujourd’hui et, à un moindre degré, les vaines rivalités confrériques qui nous menacent. Une autre orientation cardinale venue de Maodo Malick : « intégrer les exigences du ritualisme avec la finesse du soufisme ». Pour Maodo, on se le rappelle, l’éthique n’est pas dans le rituel aveugle, elle est dans le savoir qui insuffle l’esprit à la religion. C’est par l’observation de cette orientation qu’il est possible « de faire reculer les limites de l’ignorance et des traditions archaïques anesthésiantes ». Connexe à l’orientation précédente de Maodo, il en est une autre qui s’adresse aux nouvelles classes modernes sénégalaises, celles des citadins, des domu Ndar et autres « évolués ». Après Maodo et Mansour, Dabbâkh, sa famille et les disciples devaient aider à gérer le passage de l’état de « O. A. » (« Origine Ajoor », c’est-à-dire broussard, paysan, demi-dégrossi) à celui d’« évolué » (nouveau citadin, nouveau « citoyen », frotté de « toubabisme », siwilizé). Ces guides religieux devaient assurer les élites nouvelles que la quête de bien-être que devait procurer leur statut nouveau n’était ni illicite ni illégitime, pourvu qu’elle s’accompagne d’une éthique de comportement et d’un respect des valeurs partagées aux plans religieux musulman et endogène africain. Serigne Mansour a pensé que, pour véhiculer ce message à destination des élites nouvelles, le meilleur médium qu’il fallait « emprunter » était le cœur de Dabbâkh. Aussi, toute sa vie durant, Serigne Abdou n’a cessé d’implorer Dieu : 18

Yalla na Yalla tapp khol yi [Que Dieu harmonise les cœurs]. De quelle manière Dabbâkh s’acquitta-t-il de cette mission à lui confiée ? Il le fit avec élégance. Dabbâkh a incarné l’islam « qui est rituel et socialisation », en imitation de son modèle le Prophète Muhammad (PSL) l’Envoyé de Dieu, dont le Seigneur lui-même a dit « en vérité, tu es pétri de qualité suprême » (sourate 68, verset 4). Dabbâkh dit : « Mon dessein est, dans tout ce que je fais, d’imiter son modèle (béni soit-il) par Celui qui l’a élu ». Cette imitation de Muhammad est en droite ligne avec l’exemple de Maodo, son père, qui a inauguré et rendu pérenne la célébration de sa naissance (Mawloud ou Gamou). Du modèle choisi par Abdou, Dieu a loué « l’élégance et la hauteur dans sa façon de faire ». Abdou s’est conformé à l’esprit de l’élégance en optant pour la tolérance et la douceur. Un autre de ses leitmotive était « Dekkendoo jamm a ca gën ». Il a fait sien l’aphorisme ouolof selon lequel entre voisins, le choix de la paix, de la concorde et de l’entente est le mieux indiqué. Dans « jamm a ca gën » c’est la préférence qui est exprimée, et non une exigence. Dans la pratique de Serigne Abdou, il y a une substitution de la préférence à l’obligation en conformité avec les règles enseignées par El Hadj Mansour et Maodo, ainsi que la culture africaine : consensus plus qu’imposition. « Articuler la préférence (a ca gën) à l’exigence (a ca war) c’est par cette démarche que l’éthique pourra être articulée au droit, et l’idéal à la nécessité », selon Abdoul Aziz Kébé. Le choix de Dabbâkh, en raison de ses qualités de cœur convient bien au mode pédagogique soufi d’édification de l’aspirant : ni blâmer ni maudire, mais aider et sauver par l’amour et la persuasion. L’organe choisi, le cœur, est le siège de la science, celle qui est donnée par Dieu. Pour le disciple de la tijâniya, il est « le siège des émotions et des passions ». C’est le cœur qui doit 19

être débarrassé du doute pernicieux de l’associationnisme subtil. La qualité de guide, qui désormais incombe au khalife, « appelle la patience, l’endurance devant les épreuves, la douceur du propos et le dépassement devant les ressentiments ». C’est parce que les Sénégalais ont trouvé en lui ces qualités qu’à leur tour ils ont tous élu Serigne Abdou dans leur cœur, sans distinction ; qu’ils soient tijânes, mourides, layennes, khadres, musulmans, chrétiens ou, même agnostiques. Serigne Abdou savait initier et conduire des médiations dans la discrétion et la modestie au sein de sa propre famille, entre familles, au plan social, syndical, administratif et politique, entre croyants d’obédiences confrériques différentes. Sur ce plan et sur un autre, l’auteur de cette préface peut en fournir deux exemples. Mon père, comme moi-même du reste, appartenons à la confrérie qadria. Mon père fut amené, en sa qualité de doyen d’âge et aussi de membre fondateur d’une grande mosquée d’une ville sénégalaise, à s’entremettre pour apaiser des tensions qui avaient accompagné la désignation d’un nouvel imam. Deux clans s’opposaient soutenant chacun un des deux candidats en compétition et qui, l’un et l’autre, appartenaient à la tijâniya. Lorsque Dabbâkh en fut informé, il se déplaça lui-même et avertit les deux clans opposés qu’ils devaient prendre garde à ne pas diverger du point de vue qu’exprimait leur doyen, assuré qu’il fut que ce point de vue ne pouvait être que le bon, parce qu’il serait fondé sur une parfaite crainte de Dieu, et une parfaite connaissance de la Charia et de la sunna. Médiateur donc, et guérisseur, Abdoul Aziz Sy, l’était éminemment. Pour l’habiliter dans cette fonction de thaumaturge, il possédait cette qualité essentielle qu’est l’accessibilité. Dabbâkh était accessible aux humbles, comme son modèle Muhammad qui en reçut l’injonction de son Seigneur (sourate 80, versets 1 à 10). On l’a vu, même à son 20

âge avancé, honorer de sa présence les cérémonies familiales. Il s’est déplacé personnellement pour venir officier au mariage de mes filles, ainsi qu’au baptême d’un de mes petits-fils. Il savait partager, « être proche sans être envahissant, familier sans être banal, ordinaire sans être vulgaire », écrit Abdoul Aziz Kébé. « Il savait se fondre dans la masse des fidèles pour accomplir les obligations à chaque fois : les cercles de wazifa, les conditions des fidèles dans les moments de dévotion. Les zawiyas ont connu sa silhouette, les piliers des mosquées s’étaient habitués à soutenir son corps frêle et les espaces des sanctuaires se plaisaient à faire écho à sa voix chaude, franche et quiète ». Voilà comment était l’homme dont tous les Sénégalais vivants aujourd’hui gardent le souvenir, ont la nostalgie et ressentent le vide laissé par sa présence apaisante. « À Dieu nous appartenons, et à Lui nous retournerons ». Cheikh Hamidou Kane

Avant-propos
Enfin, ce jour, dernière séance du Bourde, je mets la dernière main sur le manuscrit pour rendre grâce à Dieu et remercier tous ceux et toutes celles qui ont contribué à cette œuvre. La gestation a été longue, mais l’achèvement est comme pour signifier que la proximité avec le Prophète, qui faisait palpiter le cœur de Mame Abdou, se vérifie dans cette conjonction. Il y a des œuvres dont la gestation est longue et difficile. Celle-ci en fait partie. Sa gestation a été longue et difficile pour plusieurs raisons. D’abord, il y a la crainte d’écrire, de laisser des traces durables qui pourraient comporter des erreurs et des insuffisances sur un personnage aussi complet et aussi aimé que Mame Abdou. La crainte de ne pas en dire assez ou d’en dire trop. Des questions m’ont assailli quant à la substance et au volume. Je me suis dit qu’écrire sur ce guide spirituel, qui a tracé les contours de ce que l’on pourrait attendre des gens qui nous dirigent au nom de l’islam, ne serait pas aisé. Car, on risque de tomber dans les éloges et dans les affirmations hagiographiques ou dans les comparaisons génératrices de frustrations et de nuisances. Comme on pourrait verser dans les regrets nostalgiques en invoquant le factuel et l’absence de guidance dont souffrent les Sénégalaises et Sénégalais, depuis sa disparition, au moment des crises. Et Dieu sait qu’elles sont multiples. Enfin, il y a le temps. Les contingences de toutes sortes ont été une contrainte majeure dans la diligence que j’ai souhaité apporter à la finalisation de ce rêve que je 23