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SOUVENIRS D'UN COUPEUR DE BOIS
Gabon - Congo 1946 -1960

(Ç)L'Harmattan, 2005

ISBN: 2-7475-7925-5 EAN : 9782747579254

Jacques de HILLERIN

SOUVENIRS D'UN COUPEUR DE BOIS
Gabon
-

Congo

1946 -1960

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

À cette époque, au Gabon, le mot « Forestier» était plutôt réservé aux gens des « Eaux et Forêts », responsables de l'organisation administrative et de la surveillance de la forêt. Pour se différencier, les exploitants forestiers préféraient, en général, employer l'expression « Coupeurs de bois» pour se désigner. Pour cette raison, je raconte donc les souvenirs d'un « Coupeur de bois ».

A Gérard de Mazenod : grâce à lui, je suis arrivé au Gabon, A Harry Pierson, mon ami, et à Pierre Galon qui m'a tant aidé.

A tous ceux qui sont restés si longtemps avec moi, et à tous mes « sauvages de la brousse»

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I.

LA C.C.A.E.F. de 46 à 49

1 - ENTREE A LA CCAEF (Juin 46)
Une fois démobilisé, il me fallut bien trouver un travail. l'allais avoir 22 ans au mois de mai. l'avais toujours pensé partir à l'étranger, surtout en Afrique: le goût de la découverte, le souvenir de toutes les conférences écoutées avec attention au collège - la Ligue Maritime et Coloniale, à l'époque, avait beaucoup d'adhérents - l'idée qu'il était plus facile d'y faire son trou, c'était un peu de tout cela, sûrement. Mais il fallait des contacts et je n'en avais aucun jusqu'au jour où je sus que Gérard de Mazenod travaillait dans une société forestière au Gabon. Je lui écrivis aussitôt et j'eus sa réponse trois mois plus tard, ce qui était nonnal en 46 : il fallait un mois pour que le courrier arrive, autant pour qu'il revienne, sans compter le circuit très long de la distribution en forêt. Mazenod me conseillait d'écrire à la CCAEF pour poser ma candidature; il me disait en avoir parlé au directeur local, bien intentionné. J'écrivis donc et, quelques semaines plus tard, je fus convoqué à un rendezvous pour me présenter. Au jour et à l'heure dite, je sonnais au 1erétage du 5 de la rue Boudreau, près de l'Opéra, où était le siège de l'entreprise. Je n'ai pas besoin de vous dire mon émotion ni préciser le nombre effrayant de mes pulsations. On m'amena directement devant Dieu lui-même, M. Lefevre, Président de la Compagnie Commerciale de

6 l'Afrique Equatoriale Française. Il était de taille menue, de figure sévère, et son comportement glacial derrière un bureau majestueux vous faisait comprendre son importance. Mon interrogatoire fut long, minutieux. Il sembla satisfait que je fusse d'ooe famille nombreuse habitant la Vendée: c'était une référence de sérieux. Je ne crus pas nécessaire de préciser le nombre de collèges qui m'avaient accueilli, préférant en terminer directement par celui des Jésuites où j'avais passé mes bacs. Bonne, très bonne référence, les «maisons des Bons Pères », comme on disait à l'époque. Je fis un rapide historique sur l'Université de Droit pour passer à la guerre en faisant allusion, comme une chose tout à fait banale, à ma Croix de Guerre. Cela le laissa de marbre. Par contre, j'avais tout de suite compris qu'il fallait absolument occulter mon passage au Maquis; Cela eût été le meilleur moyen de me fermer à tout jamais les portes du paradis où j'espérais entrer. Je le voyais tellement bien dire à sa femme, au moment de se mettre à table: «Vous ne me croirez pas, ma chère amie, mais j'ai eu une demande d'emploi d'un ancien FTP! Ces révolutionnaires ont toutes les audaces! » Cet oubli me valut d'être questionné sur le salaire que je souhaitais. N'osant lui dire que je m'en remettais à sa générosité, cela aurait été fort imprudent, je préférais balbutier qu'il devait y avoir un barème pour un premier emploi dans son entreprise. Il m'annonça alors que je gagnerais 6 000 F CFA par mois, ce qui faisait 10 000 F métropolitains, ajouta-t-il aussitôt pour bien me montrer l'importance d'une pareille rémunération (cela représenterait environ 450 euros en 2003). Il faut rappeler que le franc CFA, créé en 1945 par je ne sais plus quel ministre des Finances complètement farfelu, valait 1,70 F métro.

7 Je pris l'air extasié de Bernadette devant la Vierge à la première apparition, ce qui le satisfit puisqu'il demanda à sa secrétaire d'apporter un projet de contrat. Il me demanda de le lire, ce que je fis devant lui. C'était très simple: sur six pages, il yen avait cinq et demi pour énumérer tous mes devoirs; il restait six lignes au plus pour parler de mes droits. Bien sûr, je ne fis aucune remarque et il me demanda de signer à l'endroit indiqué après avoir bien écrit de ma main« lu et accepté ». Je vous assure qu'il aurait pu mettre des conditions encore plus draconiennes - ce qui aurait peut-être été difficile - et me dire que je serais li.11an sans salaire, j'aurais quand même« lu et accepté ». Commençant alors à reprendre mon souffle et mon rythme cardiaque redevenant normal, j'osai lui demander à quelle date je devais envisager mon départ. Il resta assez vague, me disant que je serais averti à temps pour m'embarquer sur un cargo mais que, celui-ci venant juste de partir, on ne pouvait encore prévoir la date exacte de son retour. Cela mérite explication: le cargo en question, appelé «L'Aisne », appartenait à la Compagnie Havraise de Navigation, propriété de l'armement Corblet; cette famille était bien connue au Havre, Madame Coty, femme du futur Président de la République, était née Corblet. Mais la CCAEF avait des intérêts à la CRN qui, ellemême, avait une place au Conseil d'Administration de la CCAEF. De cette façon, il était avantageux et économique de faire voyager notre personnel sur notre bateau qui chargeait nos bois pour le ramener à nos usines et fabriquer notre contre-plaqué. Il ne reste plus qu'à vendre ce dernier dans nos magasins, pour que l'affaire fut totalement intégrée. Mais M. Lefevre, Président Directeur Général de la CCAEF,

8 s'était toujours interdit cette activité commerciale. Il ne se voyait pas vendre son contre-plaqué au mètre comme un vulgaire drapier le ferait de son calicot. Il me faut maintenant vous présenter l'Aisne. Ce vénérable rafiot avait été construit par un chantier naval de Brême en 1908. Long de 119 mètres et large de 16, il jaugeait 6 800 tonnes. Il était propulsé par une antique machine à vapeur qui, par grand beau temps et vent arrière, lui permettait de filer au mieux ses 8 nœuds. Ayant navigué sous pavillon allemand, sous le nom de « Thérésa Hom» jusqu'en 1919, il avait alors été remis à la France au titre de «dommage de guerre ». Jusqu'en 1939, il avait désservi la côte d'Afrique puis, réquisitionné en 1940, il s'était retrouvé en Angleterre pour affronter la Bataille de l'Atlantique. Vous vous étonnerez que ce « lièvre des mers» ait survécu à cette terrible époque. Je pense tout simplement que, lorsqu'un Commandant de sous-marin allemand avait repéré ses superstructures très caractéristiques dans son périscope, il faisait aussitôt mettre l'équipage au garde-àvous pendant que lui, les larmes aux yeux, saluait longuement cette relique, preuve flottante de la qualité de la construction navale germanique! Il a continué le transport de nos bois jusqu'en 1953, moment où l'armateur a jugé qu'il devenait dangereux pour l'équipage. Il fut cédé aux Grecs qui l'utilisèrent longtemps sous le nom de «Philiadelphos» avant de le vendre à la Chine Continentale qui, elle-même, l'a revendu à la Corée du Nord. Je pense que ce courageux navire continue son lent trafic du côté du Détroit de Tsouchima pour la plus grande gloire de Kim Il Song, dirigeant bien-aimé de ce charmant pays. Pour en revenir à mon embauche, après bien des
salutations et des remerciements

- c'est

qu'on était bien

9 élevé, à l'époque -je redescendis fou de joie l'escalier que j'avais monté moitié mort d'angoisse: ça y était, j'avais mon contrat, je partais en Afrique - au Gabon -, tous mes espoirs se réalisaient! Mes parents étaient tout heureux pour moi, mais trouvaient quand même que ce serait une bien longue absence: j'ai omis de vous dire que le contrat était d'une durée de trois ans. Pendant plus de deux mois, j'attendis mon avis d'embarquement qui arriva enfin. Tout ému, je remplis ma cantine, je nettoyai fusils et carabine et m'apprêtais à partir quand le contrordre arriva. On se serait cru dans l'armée! Je dus attendre encore quinze jours. J'en appris la raison quand j'embarquai pour de bon: il avait fallu dératiser le bateau, certains rats devant dater de l'époque de la construction. Le travail avait été fait si consciencieusement que les rats moururent tous asphyxiés, en même temps que le second Capitaine du bateau qui avait voulu rester dans sa cabine pendant l'opération. A l'époque, il était plus facile de trouver un Second qu'un navire ~ tout s'arrangea donc et je reçus mon deuxième avis, le bon cette fois. Mon père voulant m'accompagner jusqu'à Bordeaux, le père Georges Barbeau attela la jument, et nous partîmes pour Coex, première étape d'un long voyage. Je me rappelle que le père Robert, de La Bruyère, son frère Joseph, Paul Boucard et Stanislas Moreau suivaient dans une deuxième carriole pour que nous puissions prendre tous ensemble le verre de l'adieu au Café de la Gare, l'actuel bureau de la Société Nomballais.

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2 - L'EMBARQUEMENT
Quand nous arrivâmes à Bordeaux-Bassens où le navire était à quai pour charger 3 000 tonnes de blé à destination de Casa, je fus quand même un peu surpris par son état de crasse. Je m'abstins de faire la moindre remarque au Commandant qui m'accueillit fort gentiment. Briochain de puissante carrure, le Commandant Bougeard avait navigué sur à peu près toutes les mers du monde; il les avait même survolées, ayant été un moment navigateur à bord de l'un des avions de l'Aéropostale du temps de Mermoz. Le Second tirait une tête longue comme un jour sans pain, furieux de n'avoir trouvé d'autre embarquement que sur cette lamentable baille alors que, pendant la guerre, 11 avait commandé un bateau pétrolier. A juste titre, il s'estimait bien mal récompensé des risques courus pendant cinq ans. Il faut reconnaître que les pétroliers étaient les proies préférées des V-Boot et que les chances de survie, en cas de torpillage, étaient plutôt faiblardes. L'officier mécanicien, troisième personnage à bord, ne se plaisait que dans les fonds près de sa machine; je n'ai jamais pu deviner si c'était par passion ou par crainte de la voir exploser. Un matin enfin, l'ancre fut levée, nous fûmes déhalés du quai par un remorqueur et commença un long, très long voyage. Il serait très fastidieux de rentrer dans tous les détails de ce périple qui dura soixante-trois jours. Je pense détenir le record de durée, n'ayant trouvé qu'un seul jeune qui me tangentait à soixante et un jours. Vous comprenez pourquoi, maintenant, je n'aime plus beaucoup les voyages en mer, même s'il s'agit de contourner la Grand Roche. Comme il n'y avait pas de cabines à bord, je couchais sur la banquette du Carré: c'était inconfortable au possible, de plus il fallait se coucher seulement quand

11 l'officier de quart avait fini son dîner et se lever avant qu'il ne prenne son café matinal. C'est dire que je ne dormais pas beaucoup! Nous mîmes onze jours pour arriver à Casablanca car, après des brumes qui nous bloquèrent en Gironde, nous fûmes pris dans une tempête comme en réserve le Golfe de Gascogne. Pendant trois jours, aü travers des embruns, nous aperçûmes le Cap Finistère, un jour par l'avant bâbord, un jour par le travers et un jour par l'arrière. Impossible de se réfugier dans un port espagnol: la France avait rompu ses relations diplomatiques avec Franco et nous risquions d'être internés, statut qui manquait de charme sous le Caudillo. Après avoir déchargé le blé à Casablanca, nous chargeâmes des fûts d'eau pour Port-Etienne en Mauritanie. Ce beau port militaire, qui comprenait bien une douzaine de marins à l'époque, n'était ravitaillé que par voie maritime. On jetait les fûts par-dessus bord, le courant les amenait à terre, ils étaient roulés dans des tranchées aussitôt recouvertes de sable: je pense qu'avec la chaleur qu'il faisait, l'eau aurait pu bouillir. Par contre, je n'ai jamais vu autant de poissons: avec une ficelle, un hameçon et un bout de viande, vous pêchiez un premier poisson qui, une fois découpé, vous permettait autant de prises qu'il y avait de morceaux. C'était une progression géométrique mais, attention, vous aviez intérêt à avoir un gant de travail bien épais: la corde, avec certains gros monstres, vous aurait scié la mam. Puis ce fut Dakar où je vis pour la première fois des Noirs en boubous blancs, ceux que Fernand Raynaud appelait «des curés en négatif», Conakry, la plus jolie vi11ede la côte, Abidjan et, à côté, un tout petit patelin où les Kroomen furent chargés. Les Kroomen, ou « hommes

12 du pays de Kroo» sont des Noirs de la côte, marins très spécialisés dans le chargement des billes de bois. Chaque bateau chargeur de grumes prend au passage une équipe qu'il dépose au retour. J'expliquerai plus loin la spécificité de leur travail. A Apapa, le port de Lagos, le bateau accosta au quai de la Raffinerie BP pour embarquer un chargement de 500 fûts de 200 litres d'essence. Un foutu chargement! Il était interdit de s'approcher de l'endroit où les fûts étaient stockés en pontée, sur l'avant. Dans la crainte que certains fûts n'aient des fuites, des manches à eau les arrosaient régulièrement. Ce n'était pas très rassurant! Le Commandant me dit d'a11leurs que l'équipage touchait des primes importantes pendant la durée de ce transport dangereux. Il ne nous était plus possible de passer à Douala et l'on fila donc directement sur Libreville. Là, en rade foraine, l'essence fut déchargée dans des chalands et emmenée à terre. Ce fut enfin la dernière étape et nous arrivâmes à Port-Gentil. Cela faisait soixante-trois jours que nous naVIguIons.

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3 - ARRNEE

A PORT -GENTIL

J'étais sur la passerelle avec le Commandant, le cœur battant de découvrir le but de mon voyage. Je fus horriblement déçu car on ne voyait rien, absolument rien d'autre qu'une ligne pâle et régulière, toute plate, ne distinguant que quelques cases trop basses pour ressortir de l'horizon. On avait une impression de vide. Je parle de Port-Gentil à l'époque, au passé, ignorant ce qu'il en est aujourd'hui Situé au fond d'une anse, face à l'embouchure de l'Ogooué, Port-Gentil portait bien mal son nom car il n'y avait pas de port. Les bateaux mouillaient au large dans une rade foraine en forme de demi-cercle à un mille environ de la côte, au plus près. Le déchargement du fret se faisait par les mâts de charge du bord dans de petites péniches qui venaient ensuite accoster sur la plage. Un wharf en bois s'avançait sur lliïe centaine de mètres en mer; c'est là qu'arrivaient les passagers amenés dans des embarcations légères, cela évitait de se mouiller les pieds. La ville, si l'on peut parler de ville alors qu'il y avait moins de deux cents habitants européens, s'allongeait de part et d'autre d'une route de deux kilomètres, la route en ciment. Sur cette bande de sable strictement plate, dans un aimable désordre, vous trouviez des bâtiments administratifs, les maisons de commerce, l'hôpital, les cases - on ne disait jamais les maisons résidences de passage des forestiers du fleuve ou de la côte, la Capitainerie du port, la Douane et, bien sûr, le bistrot, très important lieu de rencontre, le Café du Wharf Notre bateau avait tout juste mouillé son ancre bateau pour la première fois - qui vint se ranger le long du bord. Le pilote, du plus beau noir, monta pour demander le
quand je vis approcher une pinasse

- je

découvrais ce petit

14 « Blanc» de la CCAEF. Il chargea mon modeste bagage et, après des adieux touchants au Commandant et à la Maistrance, j'embarquai pour être mené à terre. C'est en montant sur le ponton que je découvris mon nouveau patron, Charles Gagniere, Directeur Général de la CCAEF. Agé de 46 ans, il était né avec le siècle. Bâti en athlète, il donnait tout d'abord une extraordinaire impression de force et de puissance: 1,85 m pour 85 kg sans une once de graisse, il avait la gueule (dans le bon sens du terme) d'un acteur de cinéma américain, avec cette particularité que ses cheveux coupés en brosse étaient blancs comme neige. Même cinquante-sept ans plus tard, je peux dire qu'il est un des plus beaux hommes que j'aie jamais rencontrés. Il m'accueillit de la façon la plus gentille, me donnant l'impression de recevoir non pas un employé mais unjeune élève à qui il allait apprendre son métier. Les formalités d'arrivée furent rapides - on ne faisait pas attendre M. Gagniere - et il m'emmena avec lui faire toutes les démarches qui l'avaient amené à PortGentil en me présentant à chacun. Je fus frappé de l'accueil de tous et c'est ainsi que je découvris, jeune gamin tout juste débarqué, que je faisais désormais partie du monde des « Blancs du Gabon ». A moi de prouver, en jouant le jeu et en travaillant aussi dur qu'ils l'avaient fait, que je méritais cette confiance accordée sans aucun préjugé. Beaucoup de ces Blancs n'étaient pas rentrés en Europe depuis sept ou huit ans. Coupés de la France par la guerre, ils avaient dû prendre des responsabilités importantes loin de leurs sièges sociaux. Cela avait créé un état d'esprit d'indépendance très particulier.

15 De façon confuse et instinctive, je ressentais cette ambiance faite d'initiative, de créativité et de grande liberté. Pour en revenir à Charles Gagniere, déjeunant avec lui chez un ami commun quelque dix ans plus tard, je lui avouai combien j'avais été impressionné lors de notre première rencontre. Il me dit qu'il s'en souvenait très bien et que je l'avais amusé car je le regardais en face, sans trace de timidité. Trompeuse apparence... Il ajouta qu'il aurait préféré me voir 10 centimètres et 15 kilos de plus. Il faut dire qu'à l'époque, on embauchait de préférence des « armoires à glace» et cela m'amuse encore aujourd'hui, me rappelant combien j'en avais vu de ces colosses rouleurs de mécanique réexpédiés au bout de six mois de brousse comme rapatriés sanitaires! Ils fondaient souvent comme neige au soleil alors que les poids légers dans mon genre tenaient comme des crics. Mais revenons à Port-Gentil. A l'époque, ce microcosme passait pour être le lieu de prédilection de quelques originaux. Personne ne pouvait dire pourquoi: il n'y faisait pas plus chaud et l'on n'y buvait pas plus qu'ailleurs. C'était un fait et je ne résiste pas au plaisir de vous parler de deux d'entre eux : Le premier avait navigué dans la Royale pendant la guerre et, une fois débarqué, il se refusait à se rappeler qu'il était sur terre. Il ne conduisait pas sa voiture, il « naviguait ». Il ne s'arrêtait pas, il« mouillait l'ancre ». A l'arrière de sa camionnette - on appelait cela un pick-up - il avait fait souder une barre transversale à laquelle était attachée une chaîne de belle taille avec, au bout de la chaîne, une ancre de bon poids. Quand il voulait s'arrêter, il prévenait le boychauffeur-matelot assis à l'arrière en criant «Paré à

16 mouiller, matelot! ». Et le matelot de répondre «Paré, Commandant!» Puis venait l'ordre «Mouillez! », et l'ancre, passant par-dessus bord, freinait et stoppait le véhicule dans des gerbes d'étincelles et un grand bruit d'arrachement du ciment de la route. Ce marin était devenu la bête noire du Responsable des Ponts et Chaussées qui, amoureux de sa belle route, ne pouvait en supporter la détérioration. A force de se plaindre auprès de l'Administrateur local, celui-ci finit par interdire l'usage de l'ancre sur la route. Discipliné, comme tout marin qui se respecte, le coupable fit alors mouiller l'ancre sur les bas-côtés sablonneux de la route, gagnant en dégâts causés ce qu'il perdait en efficacité de freinage. Pour éviter toute critique, son matelot-boy-chauffeur avait à bord une pelle pour réparer le plus gros des dommages. L'autre ne conduisait pas sa jeep, il «menait sa charrette anglaise ». Il avait fait démonter le pare-brise et attacher deux cordes à gauche et à droite du pare-chocs. Pour démarrer, il rassemblait ses rênes, touchait légèrement le capot de la pointe de son fouet et encourageait sa jument - car il ne voulait pas entendre parler d'atteler un cheval - de quelques paroles « Allez, en route, ma Cocotte! » et l'on partait au pas, c'est-à-dire en première. La seconde était le trot, la troisième le galop, mais il en usait peu, craignant que cette allure n'essoufflât sa monture. Il stoppait en tirant légèrement sur les rênes et calmait le coursier «Ho, ho, doucement, ma Belle... ». Il s'arrêtait toujours au pied d'un arbre, bien à l'ombre à cause des mouches et, après avoir enroulé ses guides autour du tube de direction, il sautait à terre et ne manquait
jamais de flatter la croupe

- ou

le capot

- de

deux ou trois

tapes amicales avant de vaquer à ses affaires. Pendant ce temps-là, le boy-chauffeur-Iad descendait à son tour et, avec une corde, attachait la

17 jument au pied de l'arbre. Il prenait ensuite une balle de fourrage à l'arrière et la posait devant l'animal, mais il ne mettait jamais d'eau car il ne faut pas faire boire un cheval en sueur. Je mentirais si je vous disais que les nouveaux débarqués n'étaient pas un peu surpris, mais au bout de quelques jours, ils ne faisaient même plus attention à ces doux fantaisistes. Mais on ne peut pas parler de folie à Port-Gentil sans évoquer celle d'un grand chef de la rue Oudinot (c'était le siège du Ministère des Colonies, comme on disait encore à l'époque). Ce génie administratif, ayant appris qu'il n'y avait pas de port, s'en indigna et décida de résoudre ce problème. Il alla voir les Américains et leur demanda - tenezvous bien! - de lui vendre un élément du port artificiel d'Arromanches. Sidérés, ils acceptèrent et le lui vendirent à un bon prix. Cet élément, un cube de plus de 100 m de long, de 20 m de large, de 10m de tirant d'eau, pesant près de 20 000 tonnes, fut remorqué des côtes normandes à la rade de Port-Gentil. Vous imaginez le temps, le travail et le coût d'une pareille opération! Le miracle, c'est que tout arriva à bonne rade - je n'ose pas dire à bon port - Cette énorme masse fut amenée le plus près possible de la côte (1/2 mille environ) et posée là. Elle y est encore et jamais, au grand jamais, n'y a servi à quoi que ce soit. Si vous ne me croyez pas, allez sur place et vous verrez que l'histoire est exacte. Il me paraît difficile de quitter Port-Gentil sans parier du Café du v\Tharf.Très fréquenté par tous les actifs de l'économie locale, il était tenu par une personne dont nul ne savait le prénom, mais que tous appelaient «la Quique ». Je n'ai pas un souvenir précis de ses traits, mais je me souviens bien qu'elle était de celle dont on aurait dit

18 dans un certain milieu « qu'elle n'avait pas bon genre ». Doux euphémisme... Et là, Mesdames, je vais vous demander de passer au chapitre suivant car cette histoire ne vous regarde pas: A cette époque, au Gabon en général et à PortGentil en particulier, la vertu d'une dame ou, plus exactement, son manque de vertu, se calculait en mètres linéaires. La meSUie servant de base-étalon - si je puis dire - étant ce que vous devinez... Sérieuse, on disait qu'elle «n'avait pas pris le départ », frivole, qu'elle «avait quelques mètres à son actif», légère, qu'elle «arrivait à l'hectomètre », certaines grandes voyageuses tangentant même le demi-kilomètre. Mais aucune, absolument aucune, ne pouvait prétendre concurrencer la Quique! Les femmes, mauvaises langues et peut-être un peu jalouses, affirmaient qu'elle arrivait à la distance d'une étape contre la montre du Tour de France! Les hommes, plus pondérés et mieux placés pour en juger, estimaient qu'elle avait dépassé la lieue, mais guère plus. Mais attention, c'était une femme sérieuse: jamais elle ne se serait commise avec un représentant de l'Administration, pour autant que l'on excepte les marins, mais personne de sensé ne peut considérer les marins comme des fonctionnaires. Elle avait un certain faible pour les forestiers descendant de leurs chantiers et un faible certain pour les jeunes qui allaient y apprendre leur métier. Avant que je n'aie pu apporter ma contribution à l'allongement du parcours de cette marathonienne, Gagniere, qui en avait terminé de ses affaires, m'embarqua sur Le Loir, chaland à moteur de la CCAEF, à destination de Batanga.

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4-BATANGA
Batanga se situe à quelques 70 kilomètres au nord de Port-Gentil, juste au sud de l'Equateur, à environ une dizaine de kilomètres. Là était le siège d'exploitation de la Compagnie: cases des Blancs, bureaux aàministratifs, ateliers de mécanique, scierie importante, tout était en bordure de mer, le long d'une très grande plage sablonneuse. C'est là aussi qu'arrivaient les trains de bois descendant de la forêt. Je fus présenté à tous et d'abord à Madame Gagniere. Elle était aussi menue que son mari était puissant et aussi inexistante qu'il était efficace. JeanClaude Brouillet, dans son excellent livre «L ' Avion du Blanc », raconte une histoire dans laquelle Gagniere et sa femme auraient été vus jouant au bridge avec des amis. T1 doit y avoir confusion entre les personnes car cette pauvre Alice n'a jamais joué au bridge, incapable qu'elle était de faire la différence entre l'as de pique et le huit de carreau. Un soir, le patron, ayant gardé Gérard de Mazenod à dîner, lui proposa un dernier verre avant le départ. Celuici, en riant, lui dit: « Non merci, non, c'est l'heure d'aller dans les bras de Morphée. » Madame Gagniere le regarda douloureusement en lui disant: «Oh, Monsieur de Mazenod, vous avec une négresse! Je n'aurais jamais cru cela! » Il Yavait de nombreux Européens, je cite: Jean Bonnet, Secrétaire Général, et sa femme Suzanne, qui me reçurent comme un jeune frère. Nous devînmes amis et, plus tard, Jean sera le parrain d'un de mes enfants. Le Chef d'Atelier, Luttenhauer, un Alsacien efficace et d'apparence tranquille, mais capable de piquer des rognes épouvantables.

20 Le Chef-Comptable, Alias, un type grassouillet, état qui se remarquait sous ce climat. Il avait l'air du fauxjeton qu'il était. Le Commandant Hunault, dont je reparlerai plus tard, un excellent homme, vieux militaire, homme à tout faire de l'entreprise. J'ai oublié le nom du Chef de Scierie, mais je crois que c'est à lui qu'était arrivée l'histoire suivante: Mobilisé en 1939 comme 2e Classe au Bataillon de Tirailleurs du Gabon, il se retrouva sous les ordres d'un sous-officier noir qui prétendit lui donner l'ordre de s'aligner sur les autres tirailleurs déjà en rang. Suffoqué d'indignation, ce brave homme pria le sous-off d'aller se faire pendre, en termes élégants dont on use généralement dans l'infanterie coloniale. Le sous-officier fit son rapport à son Commandant de Compagnie, le Capitaine Tchorere. Celui-ci, un des rares officiers noirs de l'armée française, était un très brave type qui comprit la situation. Il alla trouver son Colonel lequel, furieux de ce manque de discipline, fit comparaître le coupable pour lui faire comprendre - scrogneugneu - qu'on ne plaisantait pas sous ses ordres. Et le brave scieur, tout étonné de cette engueulade, regarda son Colonel en lui disant: «Mais enfin, vous vous rendez compte, mon Colonel, il n'y a pas quinze jours que ce singe est descendu de son cocotier, et il la ramène déjà! » Le Colonel comprit que c'était sans espoir et que mieux valait renvoyer ce défenseur de la Patrie à sa scierie pour participer à l'effort de guerre suivant l'adage de l'époque: «Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts ». Pour la mémoire du Capitaine Tchorere, il faut savoir qu'il a été tué au combat en Cyrénaïque et que, à l'époque, la place du monument aux morts de Libreville s'appelait la place du Capitaine Tchorere. Je ne sais pas s'il en est de même aujourd'hui.

21 Dès le lendemain de mon arrivée à Batanga, accompagné d'un boy choisi pour moi, un très brave type d'ailleurs, nanti de caisses de ravitaillement pour quelques semaines, on ajouta un wagonnet-plate-forme à un train montant et on m'expédia vers le chantier de la forêt. Pour ce ravitaillement, on me consentit une avance sur mon salaire (rappelez-vous, 6 000 F CFA par mois) car mon contrat prévoyait que je ne serais payé qu'à dater de mon arrivée au Gabon. Pas fou, ce cher M. Lefevre! Il ne prenait aucun risque et se contrefoutait de la durée du voyage! Je dois dire que mon contrat prévoyait également que mon salaire cesserait d'être dû le jour où je quitterais le Gabon. C'est dire que tes congés payés n'étaient pas à t'ordre du jour... Cela me vaudra quelques heurts avec l'entreprise à mon retour à Paris.

22

5 -BATANGA-N'GOKE

RAILWAY

Je m'aperçois que je parle de train montant, sans les explications nécessaires: le chantier furestier était à 30 kilomètres du débarcadère de Batanga et tout le transport de bois se faisait par train. L'usage du camion grurnier était totalement inconnu; il fallut attendre 1950 pour commencer à voir les camions des surplus américains à deux ou trois ponts, comme le GMC et, plus tard, vers 1953, ce furent des gmmiers de fabrication allemande. Donc, la seule liaison entre la forêt et le débarcadère était la voie Decauville, une voie de 60 centimètres d'écartement. Chaque élément composant la voie faisait 6 mètres de long, le parallélisme des rails assuré par huit traverses de 1,20 mètre de large, donc débordant de 30 centimètres de chaque côté des rails, l'ensemble pesant environ une quarantaine de kilos. La plate-forme pour poser les rails avait été faite à la main; les virages étaient de grande ouverture et les pentes ne devaient pas dépasser 2 %. On posait les rails sur cette plate-forme; comme il n'y avait pas de ballast, on glissait des bois de petit diamètre entre chaque traverse pour renforcer la portance. Les raits étaient reliés entre eux par des éclisses, en laissant entre deux éléments un espace de trois centimètres au moins pour prévoir l'allongement par grande chaleur. Si vous ne le faisiez pas, les rails se soulevaient, ce qui donnait un aspect inquiétant. Pour éviter le déplacement latéral, on enfonçait des piquets au bout de chaque traverse. C'est vous dire la surveillance et les soins nécessaires pour maintenir l'ensemble en état de supporter le trafic. Le tout, une fois monté, donnait un alignement qui n'avait rien de rigoureux et qui rappelait les dessins de Hergé dans « Tintin au Congo ».

23 Les trains étaient composés de la locomotive, bien sûr, des Kraus Mafei à vapeur, puis un wagon plein de bûches nécessaires à la chauffe, puis les wagonnets sur lesquels on posait les billes d'okoumé. Ces locomotives antédiluviennes avaient été récupérées après la guerre de 1914 - encore des dommages de guerre! - Elles tiraient alors jusqu'au front les trains ravitaillant en obus l'artillerie allemande. Les rails avaient la même provenance. Plus tard, arrivèrent des locomotives Diesel qui permirent de tirer jusqu'à 50 tonnes, alors qu'avec la vapeur il était imprudent de dépasser 30 tonnes. Le démarrage était spectaculaire, car les Gabonais ont un remarquable sens de la mise en scène. Après avoir fait monter la pression (ce qui demandait au moins une heure de chauffe), le mécanicien-chauffeur donnait ordre au boy-chauffeur d'annoncer le départ avec le sifflet très puissant de la locomotive. Il arrivait souvent que, dans son enthousiasme de faire grand bruit, le boy-chauffeur sifflât trop longtemps, faisant chuter la vapeur au point qu'il n'était plus possible de démarrer. Il fallait faire remonter la pression et le comble du chic consistait alors, en lâchant la vapeur d'un seul coup, à faire patiner les roues à grande vitesse. Mieux valait se livrer à ce genre d'exercice loin des yeux et des oreilles du père Luttenhauer, qui n'aimait pas du tout que l'on traitât ainsi ces respectables grandmères. Vous pensez bien que la vitesse de croisière n'avait rien à voir avec celle d'un TGV: pour arriver au Km 15, le seul endroit où les trains pouvaient se croiser, il fallait compter deux bonnes heures. Là, on attendait le train descendant et, celui-ci une fois arrivé, on repartait pour deux heures vers le but du

24 voyage, le chantier et les postes de chargement des grumes. Cela vous surprendra peut-être, mais les accidents étaient rares malgré l'importance du trafic: deux trains descendants et deux montants par jour, quelquefois trois. Les habitudes étaient prises et chacun des chauffeursmécaniciens respectait à peu près les règles de prudence. Par contre, les déraillements étaient fréquents. Ce n'était pas bien grave quand la locomotive ou un wagon était juste sorti du rail; avec d'énormes crics à dents, on arrivait à remettre l'ensemble sur la voie et cela repartait. En revanche, il arrivait - rarement, Dieu merci! que l'ensemble quitte la voie et que les billes roulent sur le bas-côté. C'était un travail long et épuisant de sortir ces mastodontes des fossés et de les remettre sur les wagonnets, tout cela se faisant uniquement à la main. Pour en revenir à mon voyage vers le chantier, je ne trouvais pas le temps long car je découvrais la grande forêt. C'était extrêmement impressionnant: des arbres énormes atteignant des hauteurs gigantesques, un sousbois touffu semblant impénétrable, des petites rivières au courant ultra-rapide; installés au bord de la voie, quelques minuscules villages, avec des gosses hilares qui faisaient de grands bonjours; aucune vie animale, à l'exception de quelques singes que le boy-chauffeur me signalait à grand renfort de sifflet car il savait que, pour moi, c'était une découverte. A l'arrêt du Km 15, assis sur ma plate-forme sans aucun abri, j'essuyai ma première vraie tornade: en quelques minutes, le ciel devint noir comme de l'encre, au point que tout était sombre dans la forêt. Des éclairs zébraient le ciel d'une intense lumière légèrement bleutée et le fracas du tonnerre remplissait tout l'espace. C'était un mur d'eau qui tombait; il était

25 impossible de distinguer quoi que ce soit à plus de dix mètres. On ressentait une sensation d'écrasement, presque d'anéantissement. Au bout d'un petit quart d'heure, le ciel s'éclaircit, la pluie cessa aussi vite qu'elle avait commencé. La tornade s'éloignait; c'était le silence. Du sol surchauffé montait une buée légère remplie d'odeurs lourdes, épaisses, palpables: mélange de terreau en décomposition, de camphre, de poivre et de résine. C'était extraordinaire. Je n'avais plus un fil de sec sur moi! Il me semblait avoir reçu un baptême d'un nouveau genre. Encore deux heures de route et j'arrivais enfin au camp forestier, où m'attendait Gérard de Mazenod. Tl est quand même temps que je lui exprime toute la reconnaissance que j'ai envers lui. D'abord, il m'a ouvert la porte de mon rêve africain, ensuite il m'a pris en main pour m'apprendre mon métier de forestier et, enfin, il m'a accepté comme compagnon de chasse. Si j'ai réussi à faire mon trou là-bas, c'est grâce à lui et il sait combien je lui en suis reconnaissant.

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- LE CHANTIER

FORESTIER

Le camp forestier était installé dans une toute petite savane perdue au milieu de la forêt, la savane de N' Goke. Elle comprenait cinq ou six cases pour les Européens. Je fus le cinquième à y habiter. Mazenod était Chef d'exploitation. Il était, et il est toujours, le type même du gentilhomme. Son calme, son autorité naturelle impressionnaient les Noirs qui n'auraient jamais osé le contester. Son sens de la mesure, son équité lors des palabres, le faisaient aimer de tous. C'était vraiment le Grand Blanc. André Bessaguet s'occupait de la topographie, de la recherche des passages du rail et de la prospection. Ancien Lieutenant FFL, ce Limougeaud à la figure mince, au regard intelligent, faisait penser à une lame d'acier. Il en avait la résistance et la souplesse. Par la suite, il fera une carrière à la fois de grand forestier et d'homme politique influent. Il sera le bras droit de Léon M'Ba, d'abord Maire de Libreville, puis Président de ta République du Gabon. Très vite, il est devenu un ami ; il l'est resté et nous nous revoyons parfois. Je ne parlerai que très brièvement de l'Agent Forestier, un nommé Ferri: je ne l'ai jamais aimé et il me le rendait bien. Je soupçonnais ce grand rouquin d'avoir appartenu à la Milice, je n'en dirai pas plus... Le quatrième était un jeune mécano très compétent et très brave type. Une des cases me fut attribuée. Elles étaient toutes semblables: 8 mètres sur 6 ; le plancher était posé sur des billes de bois à 50 centimètres de haut, avec un toit en feuilles de Rosnier. Les côtés étaient de planches sur 1,50

mètre de haut avec des rideaux de bambou au-dessus. Il

27 n'y avait pas de porte: pour en tenir compte, le rideau de bambou descendait jusqu'à terre à cet endroit. Divisée en deux parties égales par une séparation de planches légères sur 1,50 mètre de haut, la chambre et le séjour. Le mobilier, de fabrication locale, était des plus rustiques. Dans la chambre, un lit et une armoire sans porte; dans le séjour, une table, quatre chaises, un buffet sans porte lui aussi et deux fauteuils. On m'avait équipé du minimum en casseroles et en vaisselle et d'une moustiquaire, tout cela à mes frais bien sûr. Il n'y avait pas d'électricité et mon seul éclairage était une lampe-tempête en attendant que mes ressources me permettent l'achat d'une lampe Pétromax. Il n'y avait pas de frigidaire. Je n'en aurai d'ailleurs jamais durant tout mon séjour à la CCAEF. Le seul de tout le chantier, marchant au pétrole, était réservé au Chef d'exploitation. Le lendemain de mon arrivée, je suivis le Chef de Chantier pour découvrir l'organisation du travail. Juste avant le jour, vers 5 h 30, tous étaient réunis sur la place d'appel du chantier. A la lueur des lampestempête, chaque chef d'équipe contrôlait la présence de ses hommes; ils étaient très nombreux, plus de 200, entre les tronçonneurs, les abatteurs, les terrassiers, etc. Absolument tout se faisait à la main, à l'exception du débardage des grumes assuré par un Caterpillar D7. L'appel terminé, chacun partait à son travail et la journée ne cessait que lorsque la nuit tombait. Combien de fois m'est-il arrivé de rentrer par nuit noire... Ces journées de douze heures et plus étaient interrompues par un rapide casse-croûte vers 9 h et par un non moins rapide déjeuner vers 13 h. Les repas étaient pris sur le tas, chacun de nos boys suivant avec les caissespopote. Une fois rentrés à la case, après la douche et le dîner, on se couchait sans avoir besoin d'être bercé, avec

28 l'impression d'avoir bien justifié notre fabuleux salaire. Inutile de préciser que cela valait six jours par semaine, souvent même sept jours. Impossible de changer quoi que ce soit à cette façon de travailler: c'était l'habitude, Gagniere l'exigeait et il fallait bien obéir! Puis-j e dire maintenant que c'était complètement stupide et nous nous en rendions compte. .. Un travailleur gabonais qui n'a aucun espoir de voir son temps de travail diminuer en fonction de l'effort fourni, ne fait surtout pas cet effort auquel, il faut bien le dire, sa nature ne l'a pas habitué. Il traînasse toute la journée et choisit toutes les occasions pour s'arrêter, dormir ou bayer aux corneilles. Plus tard, quand je pus organiser moi-même le travail, je donnais toujours une tâche faisable en cinq heures de travail au maximum. Je ne dis pas que tout était parfaitement réalisé et qu'il ne fallait pas souvent surveiller, mais le rendement était bien meilleur et l'humeur de mes tâcherons beaucoup plus souriante.

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7 - PREMIERE A VENTURE DE CHASSE
Mais revenons à la savane de N' Goke et à ma première grande aventure. Le surlendemain de mon arrivée, Gagniere monta au chantier accompagné d'un Européen de l'Office des Bois,M. Meitje. Il y eut le tour traditionnel du chantier où je suivais comme un gentil toutou. Vers 15 h, Gagniere décida de prendre le camion pour montrer les savanes à Meitje. Il faut expliquer que ce camion, un Ford de cinq tonnes, était monté sur le chantier en cinq ou six morceaux: il avait été remonté par le mécano. Nous partîmes donc, Gagniere et Meitje dans la cabine, Mazenod et moi debout dans la caisse. Nous avions nos armes, Mazenod un mousqueton une bonne arme si l'on tire de très près -, mais les munitions étaient anciennes et une balle sur quatre environ ne partait pas, ce qui mettait du piment à la chasse... J'avais ma carabine, une Mannlicher 8 mm par 60 de dou1l1e, avec des balles bl1ndées. C'est un calibre aujourd'hui considéré comme un peu faible pour les vieux sangliers ou les grands cervidés, mais j'avais confiance en moi. Mazenod m'avait fait la leçon juste avant de partir, sur le crâne d'un éléphant tué quelques semaines plus tôt. Il m'expliqua: « Vous prenez entre l'œil (un trou dans le crâne) et l'oreille (un autre trou), juste au milieu mais un peu en-dessous de cette ligne. » Vous voyez qu'on ne pouvait pas être plus précis... Après cinq ou six kilomètres de forêt, la route débouchait au sommet d'une colline et là, on apercevait cette savane que je découvrais pour la première fois. J'en avais le souffle coupé. Devant nous, sur des kilomètres, elle s'étendait, immense, assez vallonnée, à l'herbe rase, coupée par endroits de petites galeries forestières. Des lacs brillaient dans les fonds. La vue était magnifique. Il

30 n'y avait aucun village, aucun habitant. Par contre, c'était une fantastique réserve d'animaux. Des années plus tard, toute chasse y a été interdite, réservée exclusivement aux invités du Président de la République amenés sur place en hélicoptère. Du haut de la plate-forme du camion arrêté, nous admirions quand, tout à coup, nous aperçûmes un troupeau de cinq éléphants à environ 500 mètres en contrebas, à une centaine de mètres d'une galerie forestière. Nous avions un très bon vent de face et, avec l'accord de Gagniere, Mazenod et moi commençâmes l'approche. Je ressentais toutes les émotions possibles: l'envie de tirer cet animal pour moi mythique - vous pensez, passer directement du lapin vendéen à l'éléphant du

Gabon, cela vous flanque un coup! -, une trouille que je
ne voulais surtout pas laisser apparaître, mais qui me serrait un peu le ventre, le désir de montrer à mon patron que la guerre m'avait habitué à de fortes émotions que je savais dominer. Enfin, après un long moment à approcher, d'abord courbés puis en rampant, nous étions à environ 60170 mètres des animaux, deux mâles, deux femelles et un petit. Mazenod m'avait fait la leçon: «Surtout, ne tirez qu'après moi et vous vous abstenez si mon coup ne part pas, il faut que j'aie le temps de recharger. » Nous visons longuement. Il tire, mais rien d'autre qu'un petit déclic. C'était heureux car, par gestes, je lui fis comprendre qu'à cette distance je n'étais pas sûr du tout de taper dans une cible grande comme la main et qui bougeait sans arrêt. Il me fit signe qu'il était dans le même cas et nous recommençâmes l'approche en rampant pour arriver à environ 25 mètres des animaux. Le vent était fort et toujours à notre avantage, sinon il y aurait eu longtemps que les éléphants seraient rentrés dans leur forêt distante, je vous l'ai dit, d'une centaine de mètres. Le cœur en survitesse, je visai l'animal de droite,

31 Mazenod prenant celui de gauche. J'avais l'impression de tirer sur un énorme rocher indestructible. Son coup partit cette fois et, un dixième de seconde, le mien suivit. Et là, à ma plus grande stupeur, je vis les deux éléphants s'affaisser doucement sur l'avant et tomber, leurs énormes pattes pliées sous eux. Ils ne bougeaient plus d'un poil. Ils avaient été foudroyés, nos deux balles étaient exactement où il fallait et avaient traversé le cerveau! J'étais figé d'émotion et n'aperçus même pas les femelles et le petit qui filaient en forêt. Le temps d'arriver près de nos victimes, nous entendîmes ronfler le moteur du camion que j'avais complètement oublié et nous vîmes descendre Gagniere. Il me sauta dessus pour me flanquer une engueulade épouvantable! Il était question d'un «jeune imbécile» (ce n'était pas le mot qu'il employait) d'une « tête folle », de « coups de pied aux fesses qui se perdaient », etc... . En quelques secondes, je fus ramené des nuages où je naviguais aux réalités terrestres! C'est alors que je réalisai que, nous observant du haut de sa colline à plus de 500 mètres, il nous voyait littéralement entre les pattes des éléphants... Remarquez qu'il n'était pas tellement loin de la réalité. J'étais vexé comme trente-six dindons, d'autant que Meitje en rajoutait: «Tu vois, Charles, ces jeunes gamins, ils vont te donner des leçons de tir ! » J'aurais bien préféré qu'il se taise au lieu de jeter de l'huile sur le feu. Il fut décidé de laisser nos victimes sur place, remettant au lendemain matin le soin de les découper pour ramener la viande au chantier car, inutile de vous le dire, les Gabonais en étaient fous. Nous remontâmes à l'arrière du camion, moi toujours furieux de m'être fait pareillement engueuler; Mazenod avait l'air de bien s'amuser.

32 Une fois arrivés à sa case, Gagniere descendit, me prit par l'épaule, je vis ses yeux se plisser et, avec un large sourire, il m'invita à vider une des bouteilles de champagne qu'il avait mises à refroidir dans le frigidaire! Puis-je dire qu'après cela je fus longtemps son « chouchou », comme on disait au collège? Certains affirmaient même, quand il y avait un problème: « Ah, c'est Hillerin qui a fait cela? Ce n'est pas grave, le patron ne lui dira rien. Il pourrait aller pisser dans sa soupière qu'il trouverait cela très bien! » Inutile de vous dire que je n'ai pas beaucoup dormi cette nuit-là, en revoyant sans cesse ces deux mastodontes tomber à nos pieds.

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8 - N'ZE OVONE
Mais il n'était pas question de me laisser m'endormir sur mes lauriers. Dès le lendemain matin, je fus confié à un vieux contremaître du chantier, N'zé Ovone, chargé de me piloter et de m'apprendre les tout premiers rudiments de mon métier. Travaillant à la CCAEF depuis au moins vingt cinq ans, il était de race pahouïne, de la région de Libreville. Petit, une figure expressive, malin comme un singe, il connaissait tout de la brousse. J'étais très inquiet, me demandant comment je pourrais arriver à m'y retrouver pour reconnaître toutes les essences poussant en forêt. Il m'apprit d'abord à y marcher, ce qui paraît bien plus facile que cela ne l'est en réalité: il faut avoir un œil devant pour couper à la machette les lianes, les branches épineuses et autres nombreux obstacles; l'autre œil doit regarder aux pieds pour éviter les souches, les bois tombés, les racines et toutes les bestioles cachées, surtout les fourmis maniants. Ensuite, j'appris à reconnaître les okoumés, l'arbre source de toutes les richesses du Gabon à l'époque, puis, petit à petit, les principales essences exploitables. Au bout d'une semaine, il me rendit à Mazenod en lui disant que je commençais à me débrouiller, ce qui n'était pas un mince compliment venant de N'zé. Ce pauvre malheureux que tous aimaient bien mourut d'une façon qui nous impressionna beaucoup. Il faut expliquer que, dans beaucoup des ethnies du Gabon, les garçons reçoivent à leur naissance un éki, c'està-dire un interdit. Certains veulent y voir une analogie avec la notion du péché originel. Je n'ai pas d'opinion làdessus mais, contrairement à ce péché qui s'efface chez les

34 chrétiens, l' éki reste valable dans toute la vie de l'Africain. Malheur à celui qui le transgresse, il est sûr d'en mourir. Il y a des ékis de toutes sortes: de manger un œuf, de boire de l'eau tout seul, de voir un mort. N'zé avait l'éki de manger de la viande d'éléphant et il le respectait scrupuleusement. Quand il y avait une distribution de cette viande sur le chantier, il recevait à la place une ration de poisson salé. Un jour, il vint voir Mazenod pour lui dire au revoir. Surpris, celui-ci lui demande où il allait. N'zé lui expliqua tout naturellement qu'il allait mourir car, dit-il, il avait mangé la viande de l'éléphant. Il expliqua que sa femme avait préparé de la viande de buffle mais que, par erreur, elle s'était servi pour cela de l'huile de palme qui avait cuit, pour elle, de la viande d'éléphant. N'zé avait mangé son buffle, mais en même temps les miettes de viande d'éléphant qui restaient dans l'huile. Il allait donc mounr. On fit tout pour le dissuader: on lui expliqua que c'était involontaire, qu'il était évolué et ne devait pas croire à ces balivernes, on lui proposa de l'envoyer à 1'Hôpital de Port-Gentil pour lui faire un lavage d'estomac. Rien ni personne n'eurent prise sur sa certitude que l'éki allait le tuer. Quelques jours plus tard, N'zé était mort. Expliquez cela comme vous voudrez, mais c'est ainsi que cela s'est passé. Mazenod s'en souvient bien.

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9 - L'OKOUME
L'okoumé, «Okoumea Klaineana Gabonensis », de la famille botanique des Burseracées, est un arbre de la forêt secondaire. Il peut atteindre une très grande taille, jusqu'à 50 mètres en hauteur et 1,80 mètre de diamètre. Bois tendre, de densité légère, 0,600 t. au m3, d'une belle couleur rose saumon, sa texture en fait le bois idéal pour le déroulage et la fabrication du contreplaqué. Son écorce grisâtre se soulève en surface en minces plaques de desquamation sous lesquelles, souvent, se cachent de petits scorpions noirs. Il est recommandé de faire attention avant de s'asseoir sur une bille, car les piqûres de ces bestioles sont très douloureuses. A la coupe, le bois donne une résine abondante. Claire et liquide au départ, elle devient dure et grise en séchant. Elle sert à la fabrication de torches, souvent seul éclairage dans les villages de brousse. En brûlant, elle dégage une odeur forte et agréable rappelant celle de l'encens, qui fait d'ailleurs partie de la même famille botanique. Curieusement, cet arbre pousse exclusivement à l'intérieur des frontières du Gabon. Aucun autre pays voisin n'en possède. De sa découverte, juste avant la première guerre mondiale, jusqu'en 1950, l'okoumé a été la première richesse du pays avec des tonnages annuels exportés vers le monde entier, atteignant 600 000 tonnes certaines années. Maintenant concurrencé par divers bois de Malaisie, il reste malgré tout très recherché pour sa qualité et sa résistance, en particulier pour les contreplaqués marine dans lesquels il est irremplaçable.

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10 - VIE DU CHANTIER (1947)
Je voudrais maintenant vous expliquer le fonctionnement du système forestier de l'époque. Ce sera un peu ennuyeux, mais je pense nécessaire de le faire car, d'ici quelques années, personne ne saura plus comment cela se passait. Je vais tâcher d'être bref. Sachez, tout d'abord, que tout était entre les mains des Eaux et Forêts, dirigé, organisé et contrôlé par des officiers et des ingénieurs français. C'était exactement la même hiérarchie qu'en France. Chaque année, il y avait une vente aux enchères des permis forestiers de 10 000, 2 500 et 500 hectares. En dehors du Service Forestier, personne ne savait le nombre de lots mis aux enchères. Aussi, beaucoup voulaient-ils acheter les premiers, quitte, évidemment, à payer plus cher, mais cela valait mieux que de rester le bec dans l'eau et de devoir attendre l'année suivante pour une nouvelle adjudication. Ne croyez surtout pas que le lot acheté représentait un emplacement déterminé avec un cubage de bois garanti, comme cela se fait en France dans les forêts domaniales. Vous achetiez seulement le droit de déposer un permis, mais c'était à vous d'avoir trouvé au préalable l'endroit où le placer. Cela obligeait les forestiers à une prospection précise pour trouver le meilleur coin sur un terrain pas trop chahuté, avec un bon nombre de pieds d'okoumés, près d'une rivière où ils pourraient mouiller les grumes pour les flotter jusqu'aux rades de Port-Gentil ou de Libreville. Car il n'y avait aucune route à cette époque, à l'exception de la route du Congo que je prendrai plus tard pour aller en recrutement. Chaque société avait donc son équipe de prospection, un Blanc avec une vingtaine de Noirs, qui