Témoignages sur la Résistance et la Déportation

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En 1941, âgée de 21 ans et déjà veuve de guerre, Jacqueline Pery d'Alincourt s'engage dans la Résistance. Arrêtée en septembre 1943, elle est déportée à Ravensbrück où elle retrouve son amie Geneviève de Gaulle, et se lie avec Germaine Tillion, Anise Postel-Vinay, Margarete Buber-Neumann. La première partie de ce livre est consacrée à Jacqueline, rassemblant ses Notes de 1943 relatives à l'action clandestine, des Lettres adressées en 1944 à sa famille depuis Fresnes, des Notes prises à Ravensbrück, en mars 1945. Une seconde partie présente d'autres documents inédits dont un beau texte de Geneviève de Gaulle sur Jacqueline et Ravensbrück.
Publié le : mardi 1 janvier 2008
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EAN13 : 9782336253497
Nombre de pages : 312
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Témoignages
sur la Résistance et la Déportation
Autour de Jacqueline Pery d'Alincourt François Berriot
Témoignages
sur la Résistance et la Déportation
Autour de Jacqueline Pery d'Alincourt
L'Harmattan L'HARMATTAN, 2007 ©
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattanl@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-04929-1
EAN : 9782296049291 Pour Violaine,
Aline,
Emma et Sacha
A la lumineuse mémoire de Marie-Claire Avant-propos Vues de La Charrière vers 1900 et vers 1950
(Communiquées par Albert de La Rochebrochard)
8 Tout commence vers 1925, dans une vaste demeure de l'ouest de
la France, exposée au grand vent de l'Océan, environnée de vergers, de
prairies et de champs cultivés, et peuplée de sept enfants. Une petite fille
aux cheveux de lin, à cheval sur la rampe d'escalier, déboule dans la
pièce centrale du rez-de-chaussée faisant office de vestibule. Elle regarde
la tapisserie d'Aubusson qui représente Esther se jetant aux pieds du roi
Assuérus et offrant sa vie pour sauver son peuple. La fillette connaît bien,
grâce à ses parents, à sa préceptrice Mazelle et au prêtre du village,
l'histoire d'Esther ; dans quelques années, elle apprendra par coeur des
tirades entières de la tragédie de Racine. Pour l'heure, contemplant la
scène biblique, elle pense naturellement qu'un jour, elle aussi, sera prête
à mourir pour libérer son peuple.
L'enfant remonte en courant l'escalier qui lui paraît d'autant plus
monumental que l'unique lampe à pétrole —la toute petite lampe Pijon-
dissipe à peine l'obscurité de la nuit déjà tombée. Sur le palier, elle se
sent soudain poursuivie par l'énoline masse d'un éléphant qui s'apprête à
l'écraser ; elle pousse un hurlement et s'élance vers le second étage. Mais
ses frères et soeurs, en compagnie de Mazelle, l'ont entendue.
L'institutrice, affolée, s'écrie : « Qu'est-ce qu'il y a ? » « Rien », répond
doucement l'enfant qui ne parlera jamais de ce rêve éveillé, né peut-être
de la lecture du roman de Kipling ou des livres illustrés dont les reliures
pourpres ornent la bibliothèque familiale... En tout cas, le destin de
Jacqueline Pery d'Alincourt apparaît là comme préfiguré : son combat
dans la Résistance, puis la menace terrible devant laquelle elle ne pliera
pas, ni dans les prisons de la Gestapo ni dans l'enfer de Ravensbrück.
Jacqueline naît en décembre 1919, dans un village des Deux-
Sèvres, au sein d'une famille de la vieille noblesse française. Son père,
Henri de La Rochebrochard, compte Saint Louis parmi ses ancêtres ;
après des études d'agronomie en Suisse, mobilisé, il a combattu, en
1914-1918, sur le front de Verdun : trois fois blessé, il a été transporté
mourant jusqu'à Grenoble, dans un hôpital où sa mère a pu le veiller et le
sauver. Il évoque parfois devant ses enfants quelques images terribles de
la grande guerre, comme ces rats surgissant dans les tranchées et
s'attaquant aux soldats. Il gère maintenant le domaine agricole familial
qu'il est le premier des La Rochebrochard à travailler de ses mains : près
de cinquante ruches dont le miel parfumé au romarin régale sa famille.
Profondément croyant et inspiré par le christianisme social de Marc
Sangnier et du Sillon, il semble bien se préparer à un combat électoral
pour l'humanisme chrétien et la justice sociale ; Jacqueline, l'aînée de
cinq filles et de deux garçons, se souvient de l'avoir vu un jour, dans sa
chambre, s'exercer à répéter un discours devant une glace. Cependant il
9 meurt des suites de ses blessures, à 35 ans, au moment où Jacqueline fête
son douzième anniversaire.
Nicole de Ligniville, la mère de Jacqueline, a des origines non
moins illustres et significatives. A la fin du XVII e siècle, son ancêtre
Jacques de Ligniville négocie le traité de réunion de la Lorraine à la
France que doivent signer Louis XIV et le duc de Lorraine. A la veille de
la Révolution, la jolie et spirituelle « Minette », Anne-Catherine de
Ligniville, est éduquée sous la direction de sa tante, la romancière
Françoise de Graffigny à qui l'on doit les célèbres Lettres d'une
Péruvienne ; plus tard, elle épouse le philosophe encyclopédiste
Helvétius, ouvre un salon que fréquente le jeune Bonaparte, et, devenue
veuve, vit une amitié amoureuse avec Benjamin Franklin. Au début du
XX e siècle, les Ligniville se rattachent à la mouvance du catholicisme
traditionaliste, sans jamais céder aux tentations de l'antisémitisme.
D'ailleurs, en été 1940, Nicole de Ligniville, dont la famille est marquée
par le souvenir de la défaite de 1870, par la première guerre mondiale et
par la mort de son mari, se montrera, d'instinct, hostile à la collaboration,
et cela dès les premiers jours suivant la défaite. Douée d'une énergie
passionnée, elle fait front, en 1932, alors que le décès de son époux la
laisse seule, à 32 ans, avec sept filles et garçons à élever. Elle régit alors
la famille d'une main très ferme, et ses filles, qui avaient d'abord pensé
qu'elle ne survivrait pas à son deuil, la voient désormais comme la mère
des Macchabées, enseignant à ses enfants que la mort est préférable au
déshonneur, veillant attentivement à leur formation intellectuelle, les
encourageant à s'adonner à l'activité physique, exigeant qu'ils se
préparent à une profession véritable.
Les enfants La Rochebrochard, qui ne prennent jamais la parole à
table sans autorisation et sont si strictement éduqués, gardent pourtant
d'heureux souvenirs de leurs premières années. Ainsi Jacqueline se
rappelle les longues heures de jeux avec ses frères et soeurs, les parties de
cache-cache dans les bois, les courses dans la campagne, les matches que
les filles imposent aux garçons en visite et qui demandent en vain grâce
sous la pluie. La cloche appelle aux leçons de Mazelle, si affectueuse et
intéressante, et les enfants suivent les cours par correspondance dirigés
de Paris par « Mademoiselle Anita », de l'ordre de l'Assomption. La
rigueur parentale et les rituels quotidiens sont tempérés par la présence de
personnalités familières et originales. Il y a le grand-père de Ligniville
qui, veuf, vit à proximité, dans sa maison aux treilles généreuses, et que
Jacqueline, âgée de sept ans, accompagne pour de longues marches dans
la forêt ; le vieil homme a parfois de vifs échanges avec son gendre qu'il
juge trop sévère à l'égard des enfants. Il y a aussi la tante Marthe de La
10 Rochebrochard qui refuse le milieu social dont elle est issue : Marthe va
jusqu'à s'installer, durant quelques jours, dans une roulotte, juste en face
du manoir familial ; elle part au Maroc, demeurant dans une grotte,
vénérée par les Berbères qui lui apportent sa nourriture comme à un
marabout, mais se fait expulser d'Afrique du Nord par l'administration
coloniale ; elle mène par la suite, dans les forêts de la Provence
intérieure, une existence d'ermite à laquelle elle décide de mettre un
terme lorsque la détérioration de sa santé ne lui permet plus de vivre
comme elle l'entend.
En 1932-1933, pour Jacqueline, le temps des jeux et de l'enfance
campagnarde s'achève, avec le départ de Mazelle, la préceptrice.
L'adolescente devient alors pensionnaire à Poitiers dans une institution
religieuse, et c'est là qu'un oncle vient lui annoncer au parloir la mort de
son père. Jacqueline se montre alors une ardente collégienne ; elle aime
particulièrement l'histoire, la littérature, la philosophie, et obtient
toujours les premiers prix ; elle se passionne pour le basket-ball.
Mais elle est l'aînée de sept orphelins, et elle sait qu'à la fin de
ses études secondaires elle doit rapidement gagner sa vie. La jeune fille
passe donc, avec succès, un concours qui lui permettra de devenir
éducatrice de jeunes enfants et lui vaut d'ores et déjà la récompense de
son premier grand voyage, chez une tante, à Toulon, en 1937: dans la
rade, elle admire les plus beaux fleurons de la marine française dont elle
rapporte une collection de photos. Dès l'année suivante, elle exerce sa
nouvelle profession.
A Poitiers pourtant, où la famille vit désormais durant l'année
scolaire, Jacqueline fait, en 1938-1939, la connaissance d'un sous-
lieutenant, brillant élève officier à l'Ecole d'artillerie. Joseph de Lorne
d'Alincourt, un jeune homme fin, sensible, d'une rigueur morale
exemplaire, appartient à une ancienne famille installée dans les environs
de Chaumont, « aux marches de Lorraine », comme l'écrira plus tard
Charles de Gaulle. Jacqueline respire la beauté, la grâce, la distinction :
Joseph s'éprend très vite d'elle. Il écrit une jolie lettre à ses parents pour
leur annoncer qu'il souhaite ardemment épouser Jacqueline, même si elle
dispose de peu de biens ; le père et la mère font confiance au bon choix
de leur fils. Mais la guerre approche, et, un soir de septembre 1939, le
jeune officier reçoit un ordre de mobilisation : il doit, dès le lendemain,
être à Toul. Les fiancés vont réveiller le maire du village de Jacqueline
qui célèbre aussitôt le mariage ; au matin, ils communient dans la petite
église où les habitants et les deux familles se sont réunis en hâte ; puis
c'est la séparation. Jacqueline patiente quelques jours sans recevoir de
nouvelles, et tente, à tout hasard, de rejoindre son mari ; elle y parvient et
c'est ensemble qu'ils apprennent la déclaration de guerre.
11 En haut : Henri de La Rochebrochard, le père de Jacqueline.
Au milieu : Jacqueline dans les bras de sa mère, Nicole de Ligniville de La
Rochebrochard.
En bas : Jacqueline à 2 ans.
12
Jacqueline ne peut rester à Toul et elle choisit de s'installer chez ses
beaux-parents en Haute-Marne, tandis que Joseph la rejoint parfois
durant cet hiver 1939-1940 de la « drôle de guerre » où l'Allemagne
nazie attend l'heure de foncer sur sa proie. Au début du mois de mai
1940, Joseph est le témoin des premières attaques aériennes allemandes.
Survient la tornade : pendant quelques jours, alors qu'une grande partie
des responsables politiques et des cadres de l'armée abdique, Joseph
d'Alincourt, avec une douzaine de ses compagnons, se bat
héroïquement : sa batterie de D.C.A. bloque la progression d'une colonne
de chars allemands ; mais il est bientôt débordé, arrêté les armes à la
main, et conduit prisonnier à Saint-Dizier déjà occupé. Jacqueline court
l'embrasser une dernière fois en fin juin 1940. Le jeune homme est alors
emmené à Chaumont puis à Nuremberg dans un camp d'officiers
prisonniers où il meurt, atteint d'une méningite, en mars 1941, après
avoir pu rédiger un « Journal de guerre et de prison » : on verra plus loin,
à la lecture de ce document, quel être droit et courageux aura été Joseph
d'Alincourt, et combien son amour puis sa mort ont pu marquer
Jacqueline et influencer ses choix ultérieurs.
En mai juin 1940, Jacqueline fuit en automobile, avec sa belle-
famille, devant la poussée allemande ; elle vit la « débâcle » et parvient
dans l'Allier, à La Palisse, puis s'installe à Moulins chez des cousins de
son mari. Elle ressent alors la défaite comme un effondrement total, et, en
même temps, elle éprouve une très grande méfiance vis-à-vis des
autorités de Vichy ; elle ne comprend pas que le maréchal Pétain, auréolé
de son prestige de vainqueur de Verdun, demande aux Français de se
soumettre à un ennemi qui a tué son père et emprisonné son mari. Dès
1934-1935, entendant Hitler à la radio, elle avait eu le sentiment que le
dictateur nazi représentait à la fois la folie et le mal absolu : en cet été
1940, elle juge que tout doit être fait, d'urgence, pour sauver ce qui peut
encore être arraché à la rapacité de l'envahisseur.
C'est donc durant l'été 1940 même qu'elle accomplit ses premiers
actes de désobéissance vis-à-vis du gouvernement de Vichy et de
l'autorité d'occupation. La ligne de démarcation passant près de Moulins,
Jacqueline découvre sa cousine Françoise qui aide les soldats sénégalais
de l'armée française —ceux-là même dont, le 17 juin 1940, le préfet de
Chartres Jean Moulin a défendu l'honneur— à échapper aux prisons
allemandes : par les soins des deux jeunes femmes, des tirailleurs
sénégalais sont littéralement maquillés, habillés en civil et conduits
jusqu'à un pont permettant le franchissement de la ligne de démarcation.
Par ailleurs Jacqueline enjoint vivement à son cousin Bernard, officier
prisonnier des Allemands en France, de ne pas se laisser conduire en
Allemagne : quelles que soient les directives de la Commission
d'armistice et les menaces des occupants, il doit se mettre en lieu sûr, tant
13 qu'il en a encore l'opportunité, afin de pouvoir un jour reprendre le
combat ailleurs et sous une autre forme.
Revenue dans l'ouest de la France en fin août 1940, Jacqueline a
d'ailleurs le réconfort de voir que ses réactions sont partagées par ses
proches. A La Charrière, le jardin du domaine familial qui jouxte la route
Poitiers-Bordeaux et toute la grande maison sont occupés, à plusieurs
reprises, durant l'été 1940, par les Allemands de passage : lorsqu'à cette
occasion les officiers ennemis se vantent publiquement que l'Angleterre
sera bientôt vaincue et envahie, les enfants La Rochebrochard leur rient
au nez ouvertement. Dans le village même, une ou deux personnes,
équipées de bons récepteurs, écoutent les émissions de Radio Londres et
les premiers discours du Général de Gaulle ; on se communique les
informations entre voisins sûrs : malgré le déferlement des uniformes
vert-de-gris et des véhicules militaires arborant la croix gammée, malgré
la censure déjà établie, quelques habitants de La Charrière n'abdiquent
pas devant un ennemi qui n'a d'ailleurs pas encore montré son vrai
visage.
Dès l'automne 1940 et surtout durant l'hiver 1940-1941,
Jacqueline et ses trois soeurs adolescentes, installées à Poitiers sous la
tutelle maternelle, organisent, dans la mesure de leurs moyens, leurs
premières activités de propagande antiallemande. Tôt le matin, à l'heure
où est levé le couvre-feu, les quatre filles sortent silencieusement, à
l'insu, pensent-elles, de leur mère —elles comprendront plus tard que
celle-ci tremble pour elles mais les approuve—, pour déchirer
méthodiquement les affiches antisémites et antianglaises que les
Allemands ont fait placarder sur les murs de la métropole poitevine. A
d'autres moments, pendant que ses cadettes font le guet, Jacqueline colle,
à la porte des magasins et dans les rues les plus passantes où déjà se
forment les queues, papillons et affichettes manuscrites appelant les gens
à ne pas perdre l'espoir et à lutter, de toutes les façons possibles, contre
l'envahisseur. Toujours dans les magasins, les quatre soeurs s'exercent à
cerner le soldat allemand occupé à ses achats pour lui épingler au dos
quelque papillon infamant... Elles ne sont pas seules à agir ainsi en
France, et les directives diffusées par les autorités contre les
« incivilités » commises par les étudiants ou les jeunes ouvriers des
grandes villes montrent que la police allemande et ses complices français
prennent la mesure d'un phénomène qui trouvera ses expressions les plus
connues avec la manifestation des étudiants « gaullistes » du 11
novembre 1940 à l'Arc de Triomphe et avec les distributions de tracts
« communistes » à la Sorbonne durant les semaines qui suivent la
révocation du recteur de l'Université de Paris.
L'hiver 1940-1941 se termine douloureusement pour la famille :
depuis plusieurs mois, Jacqueline n'a que de rares nouvelles de son
14 époux. Elle espère obtenir quelques informations en rencontrant
Geneviève de Gaulle dont le père vient d'être libéré d'un camp
d'officiers à Nuremberg. En fin mars 1941, la veille du jour où les deux
jeunes femmes doivent se retrouver à Poitiers, une lettre arrive, adressée
à la mère de Jacqueline par un officier cousin des La Rochebrochard ; la
mère ouvre l'enveloppe et gémit, bouleversée : «Oh ! Ma pauvre chérie,
vous êtes comme moi ! » Voici qu'à 21 ans, Jacqueline, comme sa mère,
est veuve. C'est dans cette circonstance tragique qu'a lieu la première
conversation entre Geneviève de Gaulle et Jacqueline d'Alincourt et que
débute l'amitié de toute une vie.
Jacqueline, maintenant, n'espère plus le retour du jeune officier
exemplaire. En elle grandissent des sentiments qui vont l'armer
définitivement pour l'action et pour les épreuves à venir : volonté d'un
engagement total contre l'envahisseur, certitude que cet engagement
suppose le sacrifice suprême —comme cela a été le cas pour Joseph lui-
même—, attente de la rencontre qui la conduira là où elle doit aller, « de
l'autre côté du miroir ».
Justement, à la fin du printemps 1941, par l'intermédiaire d'un
père jésuite très honorablement connu à Poitiers, Jacqueline est mise en
relation avec Marguerite Hoppenot, une jeune femme militante
chrétienne dont la famille est proche de Paul Claudel et qui anime des
groupes de réflexion au sein de la société catholique parisienne.
Jacqueline part à Paris ; elle est engagée par Marguerite elle-même et
partage intensément ses activités. Mais la jeune veuve inquiète le milieu
catholique par la violence de sa passion patriotique : dans sa chambre,
elle affiche les photos naguère rapportées de Toulon et représentant la
flotte de guerre française ; elle manifeste un plaisir évident à effrayer ou
scandaliser les « bien-pensants » partisans du gouvernement de Vichy ;
elle colle des papillons antiallemands dans le métro et dans les rues, lit ou
diffuse des publications hostiles à la collaboration. Ne dit-on pas même
qu'elle rêve d'assassiner Hitler ? Jacqueline ne dément pas : elle est de
plus en plus passionnément antinazie. Au début de l'été 1942, la vision
d'un enfant juif portant l'étoile jaune l'horrifie ; c'est chez Marguerite
Hoppenot qu'en juillet elle entend les premiers récits de la rafle du Vel
d'Hiv : elle a alors le sentiment que l'ignominie s'abat sur la France et
qu'on ne saurait désormais s'en tenir à l'action spirituelle.
A la fin de l'été 1942, lors d'une réunion d'un groupe constitué
par Marguerite Hoppenot, le théologien jésuite Yves de Montcheuil —
Professeur à l'Institut catholique de Paris et rédacteur de la revue
Témoignage chrétien dont l'un des numéros porte le titre explicite « Il
faut choisir, le Christ ou Hitler »— anime une discussion sur le thème :
« Quel doit être le rôle des chrétiennes dans la France d'aujourd'hui ? ».
Jacqueline prend la parole avec une véhémence qui étonne l'assemblée.
15 Quelques jours plus tard, une des participantes de la réunion entre
en contact avec Jacqueline et lui présente un jeune homme d'origine à la
fois anglaise et française nommé Courtenay ; celui-ci lui demande si elle
accepterait de l'aider à héberger des pilotes anglais dont les avions ont
été abattus par la D.C.A. allemande lors d'opérations sur le territoire
français... En fait, et Jacqueline le comprendra plus tard, Courtenay est
vraisemblablement membre du réseau Comète, filière d'évasion fondée
par Andrée de Jongh et spécialisée dans l'aide aux soldats et agents
britanniques en Belgique et en France, qui, d'août 1941 à août 1944, a
pris en charge quelque 700 agents alliés et a compté, parmi ses membres,
155 femmes et hommes déportés ou assassinés par les nazis.
Jacqueline est immédiatement enthousiasmée par cette possibilité
d'agir. D'une part, après sa première expérience parisienne en compagnie
de Marguerite Hoppenot, elle vit, depuis juin 1942, au 86 rue de
Grenelle, dans le grand appartement du savant Louis Leprince-Ringuet
chez qui elle a été introduite par Anne Gondinet, une jeune veuve de
guerre membre du groupe du père Yves de Montcheuil ; c'est là,
d'ailleurs, qu'elle rencontre Claire Chevrillon, une professeur de
littérature anglaise, fille de l'académicien André Chevrillon, qui devient
très vite pour elle une amie discrète et sûre. D'autre part, elle vient
d'accepter un poste d'enseignante dans une classe élémentaire au Collège
du Sacré-Cceur, rue Saint-Dominique... Elle est donc maintenant tout à
fait libre de s'engager dans la lutte clandestine, et, puisque l'occasion lui
en est enfin offerte, elle la saisit. Auparavant, elle prend le conseil de son
amie Claire Chevrillon, dont elle devine les sentiments antinazis, mais
Claire répond à Jacqueline qu'elle n'a pas le droit d'héberger un agent
anglais dans l'appartement de Louis Leprince-Ringuet en l'absence de
celui-ci et sans son autorisation. Claire ajoute, un peu énigmatique :
« Attendez quelques jours, je vais vous faire rencontrer une personne qui
vous intéressera. »
En effet, trois semaines plus tard, Jacqueline est présentée à un
grand garçon au visage d'enfant souriant, qu'elle a déjà entrevu une fois
en compagnie de Claire qui le connaît grâce à Anne-Marie Bauer. Le
jeune homme déclare, non sans humour, qu'il se nomme Robert
Gauthier, qu'il est officier de marine, mais que dorénavant, il vend des
machines à découper le jambon. La scène se déroule en début novembre
1942 ; Jacqueline n'a encore que 22 ans et son exaltation romanesque
tombe d'un coup : est-ce là un de ces soldats de l'ombre dont Radio
Londres chante les exploits ?
16 Claire Chevrillon en 1942
17 En réalité, et la jeune femme l'apprendra beaucoup plus tard, à
son retour de Ravensbrück, « Robert Gauthier », de son vrai nom Jean
Ayral, après s'être embarqué depuis Bayonne pour Londres le 19 juin
1940, a été affecté au Bureau Central de Renseignement et d'Action sous
le nom de code de « Pal » et parachuté en France en juillet 1942 afin d'y
organiser parachutages et atterrissages ; sur l'ordre de Jean Moulin, il
met en place, pour la zone Nord, l'antenne française du Bureau des
Opérations Aériennes, service relevant du B.C.R.A. de Londres ; il
dispose d'un radio, « Charles Baron », « Pal W » (en fait, François
Briant, qui sera arrêté en avril 1943 puis déporté à Buchenwald) ;
« Robert Gauthier » doit également disposer en la personne de Jacqueline
d'Alincourt, d'un « agent P 2 » (agent permanent indemnisé), recruté « à
compter du l el novembre 1942, en qualité de chargé de mission de 3 e
classe » (fonction qui sera assimilée, après la guerre, au grade de sous-
lieutenant)... Pour l'heure, Jacqueline sait seulement qu'elle va être
particulièrement responsable du codage des messages adressés par radio
en direction de Londres.
En compagnie de Claire Chevrillon, de la fin de l'automne 1942
au mois d'avril 1943, Jacqueline passe ses nuits à transcrire les messages
rédigés ou communiqués par « Robert Gauthier », tâche d'autant plus
prenante et délicate que le code ne doit à aucun prix être percé par le
contre-espionnage allemand et qu'il change périodiquement : durant
quelques semaines, par exemple, il est basé sur les premiers vers de l'ode
de Ronsard « Mignonne, allons voir si la rose », aisée à retrouver dans les
anthologies poétiques. Jacqueline et Claire se soumettent à des consignes
de sécurité très strictes car les émetteurs radio sont activement recherchés
par les voitures goniométriques de la Gestapo, ce qui met en danger la
vie des opérateurs, au point qu'on ne peut émettre plusieurs fois de suite
d'un même lieu. Outre le codage, Jacqueline et Claire accomplissent
aussi parfois des missions délicates et fort dangereuses : une nuit d'avril
1943, elles récupèrent des documents très importants dans l'appartement
où a été arrêté François Briant et où la Gestapo vient de poser des scellés
que doivent soigneusement détacher puis remettre en place les deux
jeunes femmes... A l'occasion, enfin, sous le nom de Brigitte, Jacqueline
sert d'agent de liaison entre Jean Ayral et différents réseaux comme
« Coq enchaîné » et « Bourgogne » ou celui de Pierre Lefaucheux.
A la mi-avril 1943, cependant, Jean Ayral est arrêté, mais parvient
à s'évader de façon spectaculaire de l'hôtel Cayré où la Gestapo
s'apprête à l'interroger ; « grillé », il regagne l'Angleterre, puis Alger où
le Général de Gaulle lui décerne la Croix de la Libération ; il effectuera
par la suite différentes missions en Corse et sur la côte italienne avant
d'être parachuté dans le haut Var pour participer à la libération de Toulon
18 où il mourra, le 21 août 1944... Le lecteur découvrira plus loin des
extraits des Carnets de guerre de ce jeune héros qui a été le premier chef
de Jacqueline d'Alincourt et de Claire Chevrillon dans la clandestinité.
Avant de quitter la France, Jean Ayral a pris soin de signaler le
dévouement et le courage de Jacqueline et de Claire à Daniel Cordier,
venu, en mars 1943 à Paris, mettre en place le nouveau Secrétariat de la
Délégation Générale. Daniel Cordier décide donc d'intégrer les deux
jeunes femmes à la structure parisienne qui doit assurer —sous l'autorité
même de Jean Moulin, « Représentant personnel du Général de Gaulle en
France, Délégué du Comité National et Commissaire en mission »—, une
action déterminante : coordination des Mouvements Unis de Résistance ;
liaison des Mouvements avec le Comité National Français de Londres
puis le Comité Français de la Libération Nationale d'Alger ; répartition
des moyens financiers et matériels entre les différents réseaux ; collecte
et transmission des renseignements en direction du B.C.R.A. de Londres
puis d'Alger ; accueil des agents parachutés.
En ce printemps 1943 d'ailleurs, le cours de la seconde guerre
mondiale est effectivement à un tournant. Sur le front de l'Est,
l'anéantissement des divisions hitlériennes à Stalingrad marque le début
de la contre-offensive de l'Armée Rouge ; en Afrique du Nord, les forces
anglaises, américaines et françaises battent les troupes germano-
italiennes en Tunisie et préparent le débarquement de Sicile ; Charles de
Gaulle quitte Londres pour s'installer à Alger à la tête du Comité
Français de la Libération Nationale, mais il se heurte toujours à
l'influence du général Giraud qui n'a pas rompu avec Vichy et que
soutient Roosevelt à la fois méfiant à l'égard de la personnalité de de
Gaulle et fort peu désireux de voir triompher, en France, lors de la
Libération, une Résistance intérieure où les responsables communistes
peuvent jouer un rôle de premier plan. Dans l'hexagone, l'opinion
publique évolue peu à peu : le maréchal Pétain, qui a accepté, en
décembre 1942, lors de l'occupation de la zone dite « libre », que soient
remises, aux autorités allemandes, les casernes et les armes légères
tolérées par la Commission d'armistice dans le sud de la France, voit le
nombre de ses partisans, notamment militaires, se réduire ; l'occupation
violente de l'ensemble du territoire par l'ennemi montre, à une partie de
plus en plus large de la population, la nécessité de lutter ; enfin la
création, avec l'accord du gouvernement de Vichy, d'un Service du
Travail Obligatoire contraignant les jeunes Français à travailler dans les
usines allemandes, suscite, par réaction, l'entrée dans la clandestinité de
garçons qui, à partir du printemps 1943, sont de plus en plus nombreux à
rejoindre les maquis, essentiellement encadrés, dans les Alpes, le Massif
Central et les Pyrénées, par les Francs Tireurs et Partisans, par l'Armée
Secrète ou par d'autres organisations.
19 Jean Ayral en 1942
20 C'est donc à cette époque déterminante du printemps 1943 que
Jacqueline d'Alincourt et Claire Chevrillon commencent d'oeuvrer sous
la direction exclusive de Daniel Cordier, et cela jusqu'en fin septembre
1943 pour ce qui concerne Jacqueline. Elles sont immédiatement
subjuguées par la personnalité du jeune sous-lieutenant. Non sans
raisons...Daniel Cordier est alors un garçon de 22 ans qui a déjà vécu une
existence exceptionnelle. Issu d'une famille catholique traditionaliste et
profondément patriote, passionné de littérature et de philosophie dès
l'adolescence, il entend, avec stupeur, le 17 juin 1940, à Pau, le discours
du maréchal Pétain annonçant la capitulation ; il pleure de rage et
envisage un instant, en compagnie de quelques camarades membres de
l'Action Française, armés de fusils de chasse, de partir affronter les
Allemands qui arrivent dans les Landes. Le vendredi 21 juin, il
s'embarque à Bayonne sur un cargo belge, le Léopold II, avec quinze
autres garçons de son âge tous aussi désireux de combattre ; le 25, il est
en Angleterre et, le 28, il signe son engagement de combattant de la
France Libre. En début juillet, son groupe est passé en revue par le
Général de Gaulle : « Messieurs, je ne vous remercie pas : vous n'avez
fait que votre devoir. » Il entre, un an plus tard, au B.C.R.A. et est affecté
au Service Action où il reçoit une formation technique de saboteur et de
radio. Le 26 juillet 1942, en compagnie de Jean Ayral et de François
Briant, il est parachuté en France afin de devenir le radio et le secrétaire
de Georges Bidault, ancien journaliste antimunichois de l'Aube, alors
professeur agrégé au Lycée du Parc à Lyon et membre du comité
directeur du mouvement Combat. Mais Georges Bidault est alors absent
et c'est Jean Moulin lui-même qui accueille le jeune homme à Lyon. Dès
la première rencontre, le l' août 1942, entre l'ancien haut fonctionnaire
radical-socialiste du Front Populaire —principal artisan du soutien du
Ministère de l'Air français aux armées de la République espagnole—, et le
garçon venu de l'Action Française, s'établit un sentiment
d'extraordinaire confiance. Le Délégué du Général de Gaulle en France,
âgé de 43 ans, parle, avec ce sous-lieutenant qui pourrait être son fils, de
poésie, de philosophie, de peinture contemporaine ; il choisit d'en faire
son secrétaire personnel, son agent de liaison. Durant 11 mois, les
derniers vécus par « l'inconnu du Panthéon », Daniel Cordier, à Lyon
puis à Paris, devient ainsi le plus proche collaborateur de Jean Moulin,
d'août 1942 jusqu'en mai 1943 : il est le seul à connaître les adresses
successives de ses chambres louées sous de faux noms ; il le rejoint sur
les lieux de ses rendez-vous, transportant les papiers les plus
compromettants, assistant aux entrevues les plus importantes ; en mars
1943, à la demande de Jean Moulin, il organise à Paris le Secrétariat de la
Délégation Générale ; il prend contact, en son nom, avec des intellectuels
comme Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Roger Vailland ; il le rencontre
21 jusqu'à trois fois par jour, lui apportant le pain de son petit-déjeuner à
l'heure du rasage... Dans le jeune Français Libre récemment parachuté et
pour lequel il demandera, au Général de Gaulle, la Croix de la Libération,
le Délégué Général du Comité National Français a-t-il pressenti ce que
l'homme mûr, la guerre finie, deviendrait : un collectionneur d'art
contemporain et critique étonnant, un historien rigoureux et lucide, un
incomparable biographe, et, peut-être mieux encore, un véritable artiste,
apte à restituer par l'écriture, pour les générations à venir, les couleurs
d'une atmosphère, les palpitations de la vie et le compagnonnage avec la
mort durant l'occupation ?
En tout cas, la jeune femme qui rejoint alors l'équipe constituant,
à Paris, le nouveau Secrétariat de la Délégation Générale (qui comprend
notamment « Mado »-Laure Diebold et son mari Eugène Diebold,
« Germain »-Hugues Limonti, « Dominique »-Suzette Olivier Lebon,
Marguerite Moret, Joseph Van Diévort, Georges Archambaud, Louis
Rapp, Jean-Louis Théobald) gardera toute sa vie le souvenir des cinq
mois passés à agir sous l'autorité personnelle du jeune responsable.
Soixante-trois ans plus tard, elle confiera :
«La rencontre avec Daniel Cordier a été une bouffée d'air
bouleversante ; Daniel Cordier, c'était l'indépendance intellectuelle, la
passion, l'engagement total. Il y avait en lui quelque chose d'inspiré : il
communiquait le désir de se battre. Travailler avec lui, c'était entrer en
religion, vivre au-delà des contingences, adopter la règle absolue du don
de soi au combat. Il avait vécu en osmose avec Max-Rex (Jean Moulin)
dont il reprenait les propos et les habitudes et dont il nous insufflait la
passion ».
Sous la direction de Daniel Cordier, Jacqueline d'Alincourt est
affectée à des tâches précises pour lesquelles elle porte un pseudonyme.
Grande lectrice de Paul Claudel depuis l'âge de 17 ans, elle choisit, dans
L'annonce faite à Marie, le prénom de « Violaine » pour tout ce qui
concerne les activités relevant exclusivement du Secrétariat de la
Délégation Générale où elle est plus spécialement chargée de
l'hébergement à Paris des agents de Londres parachutés en France et des
pilotes anglais dont les avions ont été abattus au-dessus de l'hexagone ;
c'est d'ailleurs en accomplissant cette fonction particulièrement exposée
qu'elle tombera, à la suite d'une délation.
Pour Violaine-Jacqueline, ce printemps et cet été fous de 1943
paraissent durer des années, tant chaque jour est à la fois bref devant la
multiplicité des tâches à accomplir, et interminable « dans l'alerte
permanente face au danger, mais aussi dans le bonheur infini du combat
enfin possible et dans la fraternité partagée, au péril de la vie, avec des
camarades croisés au hasard des missions. »
22 Daniel Cordier jeune homme, en 1940
(Photographie communiquée par lui-même)
23 Les jours et les nuits se vivent dans la crainte de l'arrestation, redoutée
pour l'autre lorsqu'un retard se produit à un rendez-vous et que le
compagnon attendu ne vient pas, et bien entendu redoutée pour soi-
même : d'abord, aura-t-on la force de tenir sous la torture, puisque seuls
les agents parachutés de Londres disposent de la pilule de cyanure qui
leur est remise, lors de l'embarquement à bord du Lysander britannique,
accompagnée de la petite formule : « This to finish with everything ? »
Angoisse de l'arrestation, également, parce qu'ensuite on sera « grillé »,
coupé de tout, suspect aux yeux des compagnons les plus chers, ou, au
mieux, réduit à l'inutilité dans le combat gigantesque qu'il faut mener à
son terme. Terreur de l'arrestation enfin, car elle annonce souvent la
mort, mort acceptée par le résistant —d'autant plus facilement, en ce qui
concerne Violaine, que Joseph d'Alincourt a déjà affronté l'épreuve
suprême— mais effrayante quand on pense à l'horreur de disparaître à
jamais dans le néant sans que les êtres aimés et les compagnons de lutte
puissent savoir ce que l'on est devenu ; c'est pourquoi, d'ailleurs, le
résistant arrêté s'efforce désespérément de faire savoir où il est et où il
meurt, la Gestapo déportant en Allemagne les agents capturés ou ne
restituant pas aux familles les corps de ceux qu'elle assassine.
Et pourtant, malgré la faim, malgré la fatigue des nuits sans
sommeil, malgré les heures d'attente sous la pluie et dans le froid, malgré
l'angoisse, la jeune résistante Violaine vit des moments de bonheur
intense. D'abord, une impression extraordinaire de liberté lorsque, le
contact étant enfin établi avec Londres grâce à Jean Ayral, Jacqueline sait
qu'elle va pouvoir participer au combat : la joie la submerge. Pour la
première fois depuis la mort de Joseph, elle trouve un sens à sa vie. Par
ailleurs, bien que les liens sentimentaux soient strictement interdits au
sein du réseau, cela ne les empêche pas d'exister et de s'épanouir jusqu'à
susciter des unions durables que consacrent des mariages clandestins
avant même la Libération, par exemple celui de Paul et Françoise
Schmidt. Brigitte Friang, dans Regarde-toi qui meurs, a parlé de la
« gaieté » des résistants ; Jacques Bingen, dans sa dernière et stupéfiante
lettre du 14 avril 1944 adressée à ses proches, leur confie, sachant qu'il
n'échappera pas à la mort :
« J'ai été prodigieusement heureux pendant ces derniers mois. Il
n'y a pas un homme sur mille, qui, durant une heure de sa vie, ait connu
le bonheur inouï, le sentiment de plénitude et d'accomplissement que j'ai
éprouvés pendant ces mois. Aucune souffrance ne pourra jamais
prévaloir contre la joie que je viens de connaître. »
Violaine et ses jeunes camarades, durant l'hiver 1942 et au
printemps 1943, éprouvent de semblables mouvements d'exaltation. Un
soir, rue Jacob, ils sont réunis et voient des armes reçues après un
24 parachutage : elles sont enfin là, posées sur une table et prêtes à servir ;
les garçons et les filles touchent les armes comme des objets sacrés, et,
d'un même élan, jurent sur elles de combattre jusqu'à la victoire... Faut-il
s'en étonner ? Chez ces jeunes gens qui ont, pour la plupart, entamé des
études mais les ont bien souvent interrompues pour se consacrer à
l'action, l'exaltation passe par la poésie ou par la musique. La poésie leur
apparaît en effet comme un refuge individuel privilégié : Violaine lit
Claudel ou Péguy ; Claire Chevrillon se plonge dans la poésie anglaise ;
Daniel Cordier offre à Jean Moulin —c'est Laure Moulin elle-même qui le
rapporte dans l'émouvante biographie de son frère—, une belle édition
reliée des oeuvres de Paul Valéry. La musique constitue une autre source
de force, mais collective celle-là : Violaine, qui possède une si jolie voix,
chante dans la chorale de Bernard Duhamel à Paris. Elle y prépare des
concerts où l'on propose au public des oeuvres de Clément Janequin,
Claudio Monteverdi, Jean-Sébastien Bach ; les répétitions et les séances
publiques offrent bien entendu autant d'occasions de déplacements ou de
rencontres pour les agents de liaison, et se prolongent par des réunions
chez des amis à la campagne où chanter en commun permet d'oublier,
durant quelques heures, la pression exercée de plus en plus violemment
par un occupant qui sent approcher la défaite... Enfin, pour quelques
jeunes résistants du Secrétariat de la Délégation Générale, et notamment
pour Violaine, la ferveur religieuse est également un puissant stimulant
dans l'action. Alors que la hiérarchie catholique —à quelques exceptions
près, et non des moindres, heureusement : Jules-Géraud Saliège,
archevêque de Toulouse !— est souvent frileuse sinon vichyssoise, la foi
conduit au contraire la jeune femme à s'engager au plus dur du combat,
comme, plus tard, à Ravensbrück, elle l'aidera à accepter et même
choisir, en compagnie de Geneviève de Gaulle, la condition la plus
douloureuse.
Cependant, la jeune résistante et ses compagnons vivent souvent
des heures très dures, par exemple quand, en juin 1943, quelques jours
après l'événement, leur sont révélées l'arrestation du général Delestraint
et de Jean-Louis Théobald, et surtout celle, particulièrement dramatique,
de Rex-Max-Jean Moulin, ou, tout simplement, lorsqu'un ami est capturé
pour disparaître à jamais... En mars-avril 1943, Violaine est très marquée
par l'affaire terrible de Gilbert, un tout jeune agent de liaison qui, après
avoir été introduit dans le réseau, est arrêté par la Gestapo, « craque »,
parle et est relâché ; depuis, il « donne » plusieurs de ses camarades et
même ses chefs, successivement François Briant et Jean Ayral lui-même.
La décision s'impose au petit groupe de jeunes résistants, malgré
l'horreur qu'elle inspire : il faut « supprimer » ce garçon qui ne peut plus
échapper à l'emprise de la Gestapo et va causer la perte de tous. C'est
« Médéric »-Védy (le responsable de Ceux de la Libération, l'ami du
25 père de Gilbert) qui est chargé d'accomplir l'exécution : il va chercher
l'adolescent chez ses parents qui comprennent aussitôt ; la voiture roule
dans la nuit en direction du bois de Meudon ; le garçon est très pâle, et,
soudain, au moment où il ne s'y attend pas, deux balles de revolver
l'atteignent à la tête et au coeur. Un adolescent est mort ; la vie de ses
parents est brisée, et le souvenir de la tragédie hante le résistant
« Médéric »-Védy jusqu'au jour de mars 1944 où, arrêté, il absorbe sa
pilule de cyanure pour ne pas parler, après avoir lancé ce cri : « Vous
allez voir comme un Français sait mourir ! »
Pour chaque résistant, en effet, peut venir le temps de la chute : le
funambule sent lui-même qu'il a trop longtemps dansé sur son fil et
bascule dans le vide. Daniel Cordier a très bien analysé le processus :
« [...] il nous aurait fallu être le double ou le triple pour effectuer
posément le travail qui nous incombait [...]. Cette surcharge
compromettait notre sécurité et imposait des imprudences inévitables : on
dormait peu, on était partout à la fois, et tout le monde faisait tout... »
C'est la fin du mois de septembre 1943 ; l'activité de la Résistance à
Paris devient particulièrement intense. Violaine est chargée de trouver
des appartements pour héberger les agents venus de Londres et les pilotes
anglais dont le nombre ne cesse de croître. Ne pouvant recourir
uniquement aux membres des réseaux, elle fait appel —et ses supérieurs
hiérarchiques ne le lui interdisent pas— à une agence immobilière, en
l'occurrence le Public Office Parisien. Celui-ci, bien entendu, exige, pour
chaque location, une pièce d'identité et une caution financière pour
laquelle il remet un reçu. Dans ce genre de négociation, le titre de
« comtesse d'Alincourt » et l'élégance naturelle de Violaine font
merveille : la jeune femme dispose ainsi à Paris de plusieurs
appartements loués sous son véritable nom. Un responsable du
Secrétariat de la Délégation Générale vérifie que le local concerné est
effectivement indépendant et situé si possible dans un immeuble
possédant une entrée et une sortie sur des rues différentes. Jusqu'alors,
tout se passe au mieux : Violaine réussit pleinement dans sa tâche ; elle
s'apprête d'ailleurs à déléguer ses fonctions à quelqu'un d'autre, et
prépare, dans un studio qu'elle juge sûr, près de l'appartement des
Leprince-Ringuet, au rez-de-chaussée du 86 rue de Grenelle, les reçus de
loyer qu'elle doit remettre à « Gustave », « Nar » du B.C.R.A., en réalité
Pierre Pery, récemment affecté au Secrétariat de la Délégation Générale.
Violaine effectue une dernière transaction : elle loue, par l'intermédiaire
du Public Office Parisien, pour « Morinaud » —le lieutenant-colonel
Pierre Marchal, qui arrive de Londres avec le titre de coordinateur des
Délégués Militaires—, rue de la Michodière, un appartement offrant toutes
les qualités requises. Malheureusement, tout le monde ignore, et Violaine
la première, que la propriétaire du studio, Odette S., 38 ans, hôtelière à
26 Deauville, est proche du rassemblement de Marcel Déat et
vraisemblablement liée avec l'inspecteur Bony et la Gestapo. Pendant la
nuit, Odette S., semble-t-il, fouille les vêtements de Marchal, et trouve,
dans la doublure d'un col, une note manuscrite qui ne laisse aucun doute
sur le rang et le rôle de l'officier dans la clandestinité ; elle informe la
Gestapo, et, au matin, lorsque les policiers allemands viennent arrêter
Marchai, celui-ci absorbe sa pilule de cyanure et meurt deux heures plus
tard. Odette S. indique bien entendu à la Gestapo le nom de la personne
qui a loué le studio, et la police allemande se rend immédiatement chez
Violaine, rue de Grenelle. La jeune résistante est déjà partie à son
premier rendez-vous. Très tard dans la soirée du 23 septembre, elle
téléphone chez elle pour s'assurer que rien d'anormal ne s'est produit,
mais la standardiste ne peut lui passer la communication. Quand Violaine
ouvre la porte de l'appartement, elle est aussitôt ceinturée.
L'interrogatoire commence sur place, sans aménité, sous les yeux
effarés d'Anne Gondinet et de Jeanne Leprince-Ringuet, enceinte de son
septième enfant. Jusque-là, rien n'est catastrophique pour la Délégation
Générale puisque Pierre Marchai s'est donné la mort sans parler et
puisque Violaine seule est prise. Mais le hasard, après la délation, joue
maintenant contre la jeune femme. Dans sa chambre, les hommes de la
Gestapo remarquent que le lit n'est pas garni de draps. «Où dormez-
vous ? » Violaine ne répond pas. Les hommes la portent littéralement
chez la concierge pour demander à celle-ci si « Madame d'Alincourt »
n'occupe pas un autre appartement dans l'immeuble ; Violaine n'est pas
trop inquiète car elle sait que Madame Germanaz, la concierge, est
favorable à sa cause et suffisamment fine pour ne pas parler.
Malheureusement, en cette fin d'été, Madame Germanaz est en vacances,
et sa remplaçante, qui n'est pas avertie, indique que « Madame la
comtesse d'Alincourt » a bien loué, aussi, au rez-de-chaussée, un studio
qu'elle utilise occasionnellement. Les hommes enfoncent la porte du
studio ; Violaine est pétrifiée car elle a entreposé là, provisoirement,
outre le coutelas de chasse de Joseph, tout ce qu'elle doit remettre ensuite
à ses camarades : une valise dont on lui a dit qu'elle est très importante
(elle contient en fait les finances de la Délégation Générale pour le mois
de septembre), les reçus de loyers destinés à « Gustave »-Pierre Pery, des
pains de plastic, un volumineux récepteur radio destiné à capter les
émissions de la France Libre diffusées depuis Brazzaville... Les hommes
de la Gestapo comprennent alors qu'ils ont fait une énoiine prise et ils
exultent. Soudain, ils s'affolent, car ils découvrent, sur le lavabo de la
salle de bain, un flacon portant la mention « Lotion W. Churchill », et ils
imaginent qu'il s'agit d'un dangereux explosif. En fait, cet « after-
shave » a été abandonné par quelque locataire de passage, et Violaine,
réalisant l'inattendu de la situation et la terreur de ses bourreaux, s'amuse
27 du spectacle. Aussi, quand les hommes de la Gestapo l'emmènent rue des
Saussaies, dans les bureaux de la K.D.S., elle résiste, durant cinq jours et
cinq nuits consécutifs, aux hurlements, aux coups, aux brûlures de
cigarettes, aux menaces proférées contre sa famille (« Si vous ne parlez
pas, votre mère sera arrêtée ainsi que vos frères et soeurs »), aux ruses, et
même aux tentatives de dialogues, Concerto brandebourgeois à l'appui.
En tout cas, le lendemain de l'arrestation, la Gestapo dresse des
souricières devant plusieurs appartements : rue de Suffren, Claude
Bouchinet-Serreulles —successeur, à titre provisoire, de Jean Moulin à la
tête de la Délégation Générale— et son collaborateur Jacques Bingen
échappent au coup de filet car ils ont choisi un autre domicile, mais, rue
du Cherche-Midi et rue de Sèvres, deux agents de liaison, Louis Rapp et
Georges Archambaud, sont pris, tandis que « Germain »-Hugues Limonti
est arrêté rue de Grenelle. Et puis, le 25 septembre, au 129 rue de la
Pompe, le bureau du Secrétariat de la Délégation Générale est investi par
la Gestapo qui y cueille successivement celles et ceux qui s'y présentent :
d'abord «Mado »-Laure Diebold et son mari Eugène, « Gustave »-Pierre
Pery puis une autre jeune secrétaire adjointe. Daniel Cordier, lui, vient au
Secrétariat tôt dans la matinée, et ne reconnaissant pas, avant d'ouvrir la
porte, le bruit familier des talons de bois de «Mado », s'abstient d'entrer.
Quant à Claude Serreulles, il est accueilli fraîchement par les hommes de
la Gestapo, mais, dans un allemand impeccable, il feint de s'étonner d'un
pareil traitement : sa tenue élégante, son aisance, sa carte d'ingénieur de
la ville de Paris et surtout le témoignage du propriétaire de l'immeuble
qui affirme ne pas le connaître, donnent le change. On le laisse repartir ;
il a le temps de prévenir Jacques Bingen, et tous deux, aidés de Daniel
Cordier, prennent les dispositions les plus urgentes. La jeune secrétaire
adjointe, qui jure, en larmes, qu'elle ne connaît personne au sein de
l'équipe et qu'elle est seulement venue voir son amoureux, s'en sort
grâce à la gentillesse inattendue du propriétaire qui entre dans son jeu ...
Au total, le bilan est lourd, même si la Résistance a connu pire en cette
année 1943: neuf arrestations suivies de déportations, une importante
prise financière, la saisie d'archives. Mais comme aucun des agents
arrêtés ne parle, comme la Gestapo ne réussit pas à utiliser les documents
codés qu'elle a emportés, comme le Secrétariat de la Délégation Générale
est très vite reconstitué, la catastrophe a été évitée.
Pourtant, ce coup de filet, dans les semaines qui suivent, est
l'occasion, au sein de la Résistance intérieure mais surtout au sein des
services de Londres et d'Alger, d'une violente polémique, devenant ce
que les historiens appelleront par la suite « l'affaire de la rue de la
Pompe ». En effet, plusieurs de ceux qui, dans le passé, à un moment ou
à un autre, s'étaient heurtés à Jean Moulin, s'efforcent alors de nuire à
son oeuvre, en se livrant à des attaques contre ses successeurs les plus
28 fidèles, contre la Délégation Générale, voire contre le Conseil National
de la Résistance. Or Jean Moulin vivant n'avait pas compté que des
amis : dans les mouvements de Résistance, certains responsables avaient
souffert de l'autorité qu'il exerçait avec courtoisie mais vigueur en tant
que représentant officiel du Général de Gaulle, tandis que d'autres lui
reprochaient d'avoir, en 1942-1943, contribué à l'intégration des partis
politiques et des syndicats dans la Résistance. En ce début d'automne
1943, à Londres, à Alger, en France, des responsables de premier plan,
qui avaient été en désaccord avec lui ou jaloux de son charisme auprès
des mouvements et de son crédit auprès de de Gaulle, et qui avaient rêvé
de le doubler de son vivant, cherchent à lui succéder maintenant qu'il est
mort. Les arrestations de la rue de la Pompe offrent donc, aux uns et aux
autres, l'opportunité de critiques violentes et de manoeuvres auxquelles
d'ailleurs le Général de Gaulle fait un sort en décernant la Croix de la
Libération à Claude Serreulles, à Daniel Cordier, à « Mado »-Laure
Diebold, à « Germain »-Hugues Limonti, et en étendant les pouvoirs de
Jacques Bingen au sein de la Délégation Générale. Jacqueline
d'Alincourt, elle, recevra, après son retour de Ravensbrück, la Croix de
Guerre avec palme et la Rosette de la Résistance... Beaucoup plus tard,
quelques-uns des principaux acteurs ou protagonistes de l'événement —
Claire Chevrillon, Claude Serreulles notamment— témoigneront, et les
historiens les mieux informés et les plus sûrs —par exemple Henri
Noguères ou Daniel Cordier lui-même— étudieront les faits à la lumière
des souvenirs et des documents de l'époque : tous concorderont pour
démontrer que « l'affaire de la rue de la Pompe », typique des accidents
dramatiques qu'a connus la Résistance française, où le hasard,
l'imprudence et, hélas, la délation ont conduit à la tragédie, a été moins
catastrophique que d'autres coups de filet qui se sont produits en 1943 et
1944.
Pour Jacqueline, il s'agit bien d'une tragédie, et lorsque, après
avoir résisté à cinq journées et cinq nuits d'interrogatoires très durs dans
les bureaux de la Gestapo, elle arrive dans le hall de la prison de Fresnes,
elle est tellement épuisée et défigurée que son camarade « Germain »-
Hugues Limonti ne la reconnaît pas ; il faudra d'ailleurs à la jeune femme
plusieurs semaines pour retrouver quelques forces physiques. De surcroît,
elle est persuadée qu'elle a mis en danger sa famille, sa mère surtout,
comme tentent de le lui faire croire les policiers allemands qui continuent
périodiquement de l'interroger ; elle craint également le pire pour Daniel
Cordier et Claude Serreulles. Les premières semaines de son séjour à
Fresnes —qui durera six mois— sont donc particulièrement éprouvantes : la
faim et le froid, évidemment, mais aussi la dureté de la solitude et du
secret les plus absolus où elle est maintenue, et aussi le sentiment de la
mort prochaine, puisque, chaque fois qu'on la conduit avenue Foch, dans
29 les locaux du R.S.H.A. de Karl Oberg où elle refuse de parler, elle
s'entend répéter : « Vous serez fusillée ! ». Jacqueline garde un souvenir
épouvantable du mois d'octobre 1943 où elle doit graver, sur la table de
sa cellule, les dates des jours afin de ne pas perdre la notion du temps. Un
soir, elle est durement battue par le directeur allemand de la prison qui
veut savoir comment la Résistance est parvenue à communiquer avec le
général Delaistraint, alors incarcéré à Fresnes... Vient, heureusement, la
première consolation, avec la voix d'une détenue voisine, Florence, qui
lui adresse, chaque matin et chaque soir, en criant par la fenêtre, quelques
mots de réconfort ; mais cette voix se tait bientôt, puisque Florence
(Francine Fromont), une avocate communiste, est très vite fusillée. En fin
octobre, Jacqueline comprend que sa famille est sauve ; elle apprend
aussi que Geneviève de Gaulle, rencontrée à Poitiers en mars 1941, est
incarcérée à Fresnes tout près d'elle : la jeune femme, deux mois
auparavant, avait d'ailleurs servi de relais pour la transmission d'un
message oral venu de Londres et destiné à Geneviève. A cette époque
enfin, l'aumônier allemand de Fresnes, le Père Théodore Loevenich,
apporte à Jacqueline une Bible, provenant de la bibliothèque des Jésuites
amis du Père Yves de Montcheuil, ce qui constitue un message de ses
proches ; elle peut lire et méditer, en particulier, les Lamentations de
Jérémie et le Livre de Job où elle retrouve l'expression à la fois de sa
détresse et de sa volonté de ne pas céder au désespoir. Plusieurs semaines
avant Noël 1943, Jacqueline est désormais en contact, par différentes
voies, avec d'autres détenues qui lui attribuent le nom de Cécile —
patronne des musiciens— parce qu'elle chante merveilleusement, et qui
l'aident à communiquer avec l'extérieur ; d'ailleurs divers colis,
tendrement adressés par Ghislaine, la soeur cadette de Jacqueline,
parviennent désormais à Fresnes, donnant des informations codées sur la
famille.
En fin mars 1944, tandis que les nouvelles de la progression alliée
en Europe orientale et en Italie se répandent, et que la date du
débarquement tant attendu approche, Jacqueline et plusieurs de ses
compagnes sont extraites de Fresnes et séjournent brièvement au fort
militaire de Romainville. Heures extraordinaires de retrouvailles où les
détenues peuvent marcher dans une cour, parler, chanter ensemble.
Malgré le regard d'adieu angoissé du Père Théodore Loevenich, à la
sortie de Fresnes, qui ne laisse guère d'illusions aux prisonnières sur leur
avenir, celles-ci tentent de vivre au présent et créent entre elles des liens
d'amitié dont certains subsisteront toujours. Mais, le 18 avril, on enferme
les 500 détenues du convoi des « 35000 » dans les terribles wagons qui
s'ébranlent vers l'Allemagne. Pendant quelques heures, pourtant, le train
stationne à hauteur des Grands Moulins de Paris, et les prisonnières
espèrent follement l'intervention qui les délivrerait ; elles chantent à
30 perdre haleine la Marseillaise, comme si leurs voix pouvaient arrêter le
destin. Des cinq interminables nuits et journées de voyage vers l'horreur,
Jacqueline garde quelques souvenirs saillants : les gouttes d'eau
partagées entre compagnes ; les cheminots se précipitant au péril de leur
vie pour recueillir des messages qui parviendront presque tous à leurs
destinataires ; enfin, après Furstemberg, l'arrivée, hallucinante, à
Ravensbrück.
Jacqueline Pery d'Alincourt, on le verra plus loin grâce aux textes
que nous donnons ici, a évoqué, précisément et à diverses reprises, dans
des articles publiés ou encore inédits et des interviews enregistrés, les
douze mois passés à Ravensbrück, d'avril 1944 à avril 1945 ; ces
différents témoignages se reprennent, se nuancent et se complètent,
depuis celui de janvier 1946 jusqu'à celui de 2002 et méritent tous une
attentive lecture. Cependant, à l'occasion d'entretiens tout récents,
l'ancienne déportée apporte des touches nouvelles, comme si, les
décennies passant, certains faits vécus au camp apparaissaient revêtir une
signification exemplaire.
Ainsi, en 2006-2007, Jacqueline évoque le froid durant l'appel, le
matin, par moins 30°. La douleur est si intense que les femmes encore
valides prient pour que les agonisantes —qu'on doit elles aussi traîner à
l'appel— meurent avant l'heure du cauchemar : Jacqueline ne porte en
effet, après qu'on lui a repris la robe uniforme rayée, qu'une jupe
portefeuille croisée chaque semaine davantage au fur et à mesure qu'elle
maigrit ; elle n'a pas de veste, mais un chemisier bleu, pas de bas,
seulement des « pantines » à semelles de bois ; sous la pluie et sous la
neige, elle ne protège sa tête qu'avec le foulard bleu offert par Rosine
Deréan, l'épouse de l'acteur Claude Dauphin. La faim aussi devient
intolérable, tant la soupe et la boule de pain se réduisent au fil des mois :
en un an, un seul colis, anonyme et vidé par les gardiennes. Le labeur
concentrationnaire est épuisant, qu'il s'agisse du terrassement, du
déchargement de péniches pleines de pierres, de l'abattage d'arbres, ou
de l'atelier de couture ou gardiens et gardiennes frappent à mort leurs
victimes : pendant la courte pause, Jacqueline, vide de force et de
réactions, s'étend, le front contre terre, les yeux fermés, s'évadant
mentalement du lieu et de la journée de 12 interminables heures. La mort
est partout, avec la maladie et l'épuisement, avec la chambre à gaz et le
nouveau crématoire construits depuis que ceux d'Auschwitz ne
fonctionnement plus, alors que les S.S., affolés par l'avance alliée,
décident d'exterminer les derniers témoins de leur barbarie. Il y a la
souffrance insoutenable des autres déportées, celle d'Anne de
Beauffremont qui va mourir dans la tente où sont entassées les dernières
31

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