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En s’appuyant sur son parcours personnel au Cameroun, Gérard Sivilia
au Tchad et au Sénégal, l’auteur apporte un témoignage
vivant sur la coopération naissante qui a ouvert des
relations nouvelles entre la France et les jeunes États
africains indépendants.
Il évoque les importantes responsabilités qui étaient Les tribulations confi ées aux coopérants dans les années 1960-1980 et
raconte comment les responsables politiques et jeunes
cadres nationaux percevaient ces nouveaux venus. d’un coopérant
Immergé dans la société africaine, il pimente le récit
d’anecdotes sur la sagesse profonde de populations en Afrique noiredémunies, vivant dans un environnement précaire. Il décrit
aussi le di cile mariage de la tradition et de la technique.
Le lecteur part à la découverte d’une société française, Récit
installée depuis le temps colonial, cherchant à retrouver
ses marques dans un monde qui s’enfuit et qui voit arriver
un personnage nouveau, le coopérant.
Gérard Sivilia est ingénieur agronome et
ingénieur du Génie rural, des Eaux et des Forêts.
En 1968, il entame une carrière en coopération
qui le conduit au Cameroun, au Tchad et au
Sénégal. Après un long passage au ministère
de la Coopération, à Paris, qui s’achève au
cabinet du ministre Michel Roussin, il repart
chef de mission de Coopération au Mozambique, puis en
Angola. Il termine sa carrière à l’Inspection générale de la
Coopération internationale du ministère de l’Agriculture.
ISBN : 978-2-343-04686-0
21,50 €
Rue des Écoles / Récits
Gérard Sivilia
Les tribulations d’un coopérant en Afrique noire
Rue des Écoles / RécitsRue des Écoles

Le secteur « Rue des Écoles » est dédié à l’édition de travaux
personnels, venus de tous horizons : historique, philosophique,
politique, etc. Il accueille également des œuvres de fiction
(romans) et des textes autobiographiques.


Déjà parus

Barraux (Roland), La bicyclette de Hong Kong, 2014.
Lecomte (Emmanuelle), Lafi, récit de vie au Burkina, 2014.
Cambona (Christophe), Apologie du grand âge, 2014.
Girard (Marc), Ces géants qui m’ont précédé, 2014.
Monteil (Pierre), Les mensonges de l’Histoire, Tome 2, 2014.
Duflot (Patricia), La compagnie des ailes, 2014.
Maen, Au cœur de l’Afrique, 2014.
Merlin-Dhaine (Martine), Les masques sont silencieux, 2014.
Lafontaine (Geneviève), La vie crisocal, 2014.
De Tounens (Antoine), Edmée, 2014.
Aron (Edith), Il faut que je raconte, 2014.
Hadjadj (Akila), Vol au-dessus des bidonvilles, 2014.




Ces douze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr LES TRIBULATIONS D’UN COOPERANT
EN AFRIQUE NOIRE© L’HARMATTAN, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-04686-0
EAN : 9782343046860 Gérard SIVILIA
Les tribulations d’un coopérant
en Afrique noire
*
Récit
L’HARMATTAN Remerciements
J’adresse mes sincères remerciements à tous ceux qui ont accepté le
pensum de relire les épreuves de ce livre.
Le regard neuf de mon frère Robert, de Claude Sounack et de Laurent
Lichtenstein, qui n’ont jamais vécu outre-mer, m’a obligé à des explications
plus précises. La longue expérience africaine de Michel Bousquet, de ma
fille Géraldine et de Jean Marie Esclafit m’a conduit à préciser certains faits.
Tous m’ont amené à plus de clarté et à plus « d’Afrique » dans le récit.
J'exprime enfin ma gratitude à Ozcan Cirik pour ses conseils graphiques et à
Anick Leblanc Cuvillier qui a mis en forme cet ouvrage. À Reine, mon épouse, sans laquelle je
n’aurais jamais pu effectuer mon parcours
africain.
À mes filles, Caroline, Géraldine et
Delphine, qui retrouveront leur enfance et
« leur Afrique ». Prologue




Caroline
Géraldine
Delphine


Je vais vous raconter l'Afrique. Vous ne lirez pas l'histoire de l'Afrique
que vous trouverez dans toutes les bonnes librairies, ni les problèmes du tiers
monde et du développement que les rapports de la Banque mondiale, du
ministère de la Coopération et d’autres bailleurs de fonds exposent avec
science.
Vous retrouverez votre Afrique, celle que nous avons découverte avec
votre mère, tout jeunes mariés, celle où vous êtes nées et avez grandi, celle
enfin qui ne connaissait pas encore l'amère vague de l'afro-pessimisme et
encore moins le terrorisme et ses excès insupportables. L’Afrique noire des
premières années de l'indépendance était portée par l'espérance. Elle était
digne, tolérante, pauvre, mais pas miséreuse.
J’utilise à dessein le nom d’Afrique noire qui recèle un parfum d'aventure
et laisse le terme d’Afrique subsaharienne aux technocrates des organismes
de coopération effrayés à la seule idée de prononcer le mot noir.

Dans la période allant des années soixante aux années quatre-vingt, la
coopération naissante a ouvert de nouvelles formes de relations entre la
France et les pays africains. Période dont on a peu parlé, car une fois le
Biafra oublié, l’Afrique est sortie de l’actualité. Elle refit parler d’elle,
épisodiquement, lors de la grande sécheresse du Sahel en 1972, lors des
événements du Tchad avec l’affaire Claustre en 1974, et maintenant avec la
dramatique multiplication des conflits ethniques et religieux.

Nous verrons comment les premiers assistants techniques ont été perçus
par les responsables politiques de tous niveaux, les notables locaux et les
cadres formés à l'européenne, mais aussi par les chefs coutumiers et le petit
personnel. Ne voyez pas de connotation péjorative dans ce terme ; il se
réfère à tous ceux qui ne s'expriment pas, à tous ceux dont on ne parle
jamais, mais qui sont l'âme de l'Afrique.

9 Je pimenterai leur rencontre par des anecdotes vécues personnellement
pour avoir eu l'opportunité, par mon travail, de m'immerger dans la société
africaine. Peu importe que certains idéologues me traitent de nostalgique
rétrograde. Je décris une époque qui s’éloigne. Ses derniers dinosaures, dont
je suis, disparaissent à la retraite… ou plus encore ! Souvent grognons ou
gueulards, ils ont toujours été amoureux de l’Afrique.

Nous découvrirons aussi le difficile mariage de la tradition et de la
technique et la sagesse profonde de populations démunies vivant dans un
environnement précaire.

Nous irons enfin à la découverte d’une communauté française, installée
depuis le temps colonial, cherchant à retrouver ses marques dans un monde
1
qui s’enfuit et qui verra arriver un personnage nouveau, le coopérant .

Au cours de ce récit, nombre de personnages surgissent du passé. N'ayant
pu tous les contacter, j'ai volontairement modifié certains noms ou les ai
réduits à leurs seules initiales.



1
Également appelé assistant technique.
10 L'Afrique dans la tête Carte de la République centrafricaine
12Pourquoi cette vocation à partir ? Dans mon enfance, l’Afrique s’est
insinuée en moi par la collection de timbres de mon père. Je rêvais de grands
espaces et d'aventures devant les timbres des colonies françaises de
l’Afrique occidentale et de l’Afrique équatoriale représentant de majestueux
hommes en bleu sur leur chameau ou des chasseurs dans la forêt équatoriale
de l’Oubangui-Chari.
Je voulais travailler « le ciel au-dessus de ma tête », raison pour laquelle
j’ai suivi, au lycée du Parc de Lyon, les classes préparatoires aux concours
d’entrée à l’École de géologie de Nancy et à l’Institut national agronomique
de Paris (l’INA, familièrement appelé l’Agro). Je réussis ces deux concours
en 1962. Ma préférence allait vers la géologie qui répondait davantage à
mon désir de parcourir le monde. Puis, je devins hésitant. L’Agro ouvrait
une plus large palette de métiers, et la profession de géologue connaissait
une désaffection avec la fin de l’aventure pétrolière saharienne dans une
Algérie nouvellement indépendante.

L’Afrique était toujours dans ma tête, mais sur le conseil de mon père qui
occupait un poste important dans l’industrie, à Lyon, et qui avait une claire
vision de l’évolution de la société industrielle française, je choisis l’Institut
national agronomique de Paris. J’avais l’intention de me spécialiser dans la
section des industries agricoles dont le professeur Keiling assurait la
renommée, renommée accrue par son expertise judiciaire qui avait contribué
à l’acquittement de Marie Besnard, dite « l’empoisonneuse de Loudun ». Je
prévoyais ensuite de partir suivre un MBA aux États-Unis, ce qui était
exceptionnel à l'époque.

J’étais en seconde année de l’Agro lorsque le décès soudain de mon père,
en octobre 1963, à l’âge de 49 ans, changea sensiblement les conditions
financières de la famille et bouleversa mes projets. Je choisis en urgence de
poursuivre ma spécialisation à l’École du génie rural qui avait l’appréciable
avantage, en sa qualité d’école préparant à la fonction publique, de verser un
salaire aux élèves-ingénieurs. Et c’est ainsi que je suis devenu fonctionnaire
d’État.

Le diplôme de l'École du génie rural offrait la possibilité de s’expatrier
par le biais de la coopération technique naissante, essentiellement alimentée
en personnel par des agents du secteur public.

Je fis le choix de la coopération en Afrique. Elle ouvrait la page d’une
aventure nouvelle, loin des voies toutes tracées d’un ingénieur appartenant à
un grand corps de la fonction publique.


13 J'y suis parti, habité de la certitude d'aider les jeunes États africains à
construire leur avenir. Mais point de naïveté ! Comme disaient les cadets de
France partant vers les Amériques, dans un ordre qui a son importance : « Je
pars pour moi, pour ma famille et pour mon Roy ».

Mes enfants, vous comprenez maintenant la raison de votre naissance à
l'étranger et la complication qu’elle apporte à chacune de vos formalités
administratives.

Comme beaucoup de coopérants, je suis parti en Afrique pour quatre ans
et y suis resté vingt-cinq ans, en trois périodes entrecoupées de séjours
parisiens.
J’y ai commencé une carrière étonnante par l’un de ses aspects : je n’ai
jamais eu de patrons directs de toute ma vie professionnelle. J’aurais parfois
apprécié le conseil d’un patron expérimenté, mais la plupart des postes
proposés aux coopérants étaient isolés, et il fallait s’en accommoder. J’ai
toujours eu en main les décisions à prendre, sans avoir à en référer à un
directeur pour un avis ou une autorisation.
L’échelon hiérarchique supérieur a toujours été lointain : à Yaoundé,
mille-deux-cents kilomètres au sud, lors de mon premier poste à Garoua.
Plus tard, il s’agira d’un ministre, d’un directeur d’administration centrale ou
d’un ambassadeur qui se satisfaisait d’un rapport annuel tant qu’il n’était pas
inquiété par des difficultés de service.
Le gage de ma liberté professionnelle fut de toujours rassurer l’échelon
supérieur. En contrepartie, cela impliquait d’assumer moi-même les
problèmes de service et de ne les signaler qu’une fois résolus.



14 L’initiation
en République centrafricaine
Une bourse de voyage me conduisit en République centrafricaine (RCA)
durant l’été 1964 et me donna l’opportunité de m’initier à l’Afrique. Avec
deux camarades de l’Agro, nous sommes partis effectuer un stage au service
des Eaux et Forêts de Bangui.
Le voyage vers Bangui durait dix-sept heures, avec escale à Tripoli et à
Fort Lamy, dans un DC6 à hélices. En ce temps-là, le tourisme aérien
n’existait pas. La rareté du voyage en avion lui conférait un parfum
d’exotisme. Le voyageur s’habillait. La cravate n’était pas obligatoire, mais
fortement conseillée, et aucun voyageur n’aurait porté un jean.
Des hôtesses de l’air, dont le mythe n’était pas encore écorné,
manifestaient des attentions patientes aux passagers. Chacun prenait le temps
de dîner à bord et de fumer tranquillement, car aucun interdit ne frappait
pipe ou cigare. Les questions de sécurité ne s’imaginaient même pas ; il
aurait été jugé saugrenu de fouiller les passagers.
Les marchands ambulants venaient proposer leurs souvenirs au bar de
l’aéroport de Fort Lamy. Plusieurs passagers en transit y buvaient un verre
avec les amis venus les saluer à l’escale.

À Bangui, nous étions attendus par monsieur Guigonis, affecté par la
coopération française au poste de directeur national du service des Eaux et
Forêts. Grand héros de guerre dans l’aviation, il avait approvisionné en
carburant la colonne Leclerc en larguant, en rase-mottes, des chambres à air
de camion remplies d’essence. Il nous raconta qu’elles roulaient beaucoup,
mais qu'elles n’éclataient pas.

Petite capitale isolée et somnolente, Bangui s’étirait entre les collines
boisées qui la dominaient et le majestueux fleuve Oubangui dont on
distinguait la rive congolaise dans le lointain. Enchâssée au cœur de la forêt
équatoriale, Bangui justifiait son appellation de Bangui la coquette.
Nous étions logés dans le seul immeuble de la ville, situé près du marché
central haut en couleur.
Monsieur Guigonis nous donna mission de traverser toute la RCA, de
Bangui à Ouadda, préfecture de la Haute Kotto à l’extrême nord du pays,
pour recueillir des oiseaux, les identifier et les ramener, conservés dans du
formol, pour une taxidermie ultérieure. Pour préparer cette mission, nous
avions suivi des cours de taxidermie au Muséum d’histoire naturelle de Paris
dont la collection d’animaux naturalisés est impressionnante, mais hélas, non
accessible au public. La grande galerie de l’évolution du Muséum n’en
présente qu’une infime partie.
15 De son côté, l’Institut Pasteur de Bangui nous avait demandé de prélever
des échantillons de sang sur les oiseaux abattus, en vue d’analyses
bactériologiques.

Nous voilà donc en route vers le nord de la RCA, au plus fort des pluies
équatoriales, dans une vieille Land Rover conduite par un chauffeur, garde
forestier des Eaux et Forêts. Un cuisinier complétait l’équipage. Nous avions
embarqué un stock de provisions en conserve, un fusil de calibre 12,
deuxcents cartouches, un grand bidon de formol et tout le nécessaire à une
mission programmée pour trois semaines.
Ce voyage fut une excellente initiation à la brousse. Il durera en fait deux
mois, car nous sommes restés plus de trois semaines à Ouadda, à court de
carburant.

La dernière étape civilisée fut la ville de Bambari. Le chef du service des
Eaux et Forêts de Bambari, monsieur Grisoni, appartenait à l’ancien corps
des forestiers d’Outre-mer. Il nous accueillit avec une grande hospitalité. Ses
tournées en brousse étaient encore à l’image des déplacements des hauts
fonctionnaires de la France coloniale.
Installé dans sa Land Rover, sanglé dans l’impeccable uniforme vert des
Eaux et Forêts, piloté par son chauffeur, il était suivi par un camion qui
transportait un mobilier complet - grand lit métallique avec des montants
pour fixer la moustiquaire, cuisinière avec la bouteille de butane, matériel de
2
douche - et tout l’équipement de cuisine, dont les caisses popotes sur
lesquelles se tenaient assis, en équilibre précaire, le cuisinier et les gardes
forestiers, armés et en tenue. C’était un déplacement de seigneur !

Dès la sortie de Bambari la grande route fit place à une étroite piste en
latérite, de la largeur de la voiture, s’enfonçant dans une épaisse végétation.
Sur des kilomètres sans fin se déroulait une savane boisée, dense, quasiment
vide de populations.
Située aux confins de la RCA, du Soudan et du Tchad, les régions de
l’Est et du Nord de la RCA sont des déserts humains. Les rares villages se
réduisent à quelques cases en terre alignées en bord de piste, entourées de
champs de manioc, couvertes de paille et ruisselantes sous les trombes d’eau
de l’Afrique équatoriale. Bien tristes tropiques !
Ces régions constituent des zones cynégétiques remarquables où
s’établissent des records mondiaux de trophées de buffles, d’éléphants et de
grandes antilopes. Elles donnent au voyageur le sentiment d’avoir atteint le
bout du monde.


2
La caisse popote est une caisse aménagée de petits casiers, qui contient la vaisselle, les
ustensiles de cuisine et les provisions de bouche.
16 Des jours entiers, nous roulions entre deux murs de végétation, sur des
pistes défoncées dont les trous pouvaient engloutir une Land Rover entière.
Rapidement, la Land Rover n’eut plus de secrets pour nous. Il est difficile
d’imaginer ce qu’elle était, en comparaison des 4x4 actuels, véritables
palaces roulants.
Véhicule très sommaire, ses réservoirs en tôle, recouverts d’une galette
de cuir, servaient de sièges. Les vitres étaient constituées de deux panneaux
de verre coulissants. Aucun capitonnage des portes ou du toit ne protégeait
les passagers des chocs, quand un cahot de la piste les envoyait cogner le
toit. La fermeture du capot avant souffrait de quelque faiblesse qui entraînait
des ouvertures bien malencontreuses, heureusement sans conséquences, car
le poids de la roue de secours qu’il supportait le refermait rapidement.
La rusticité de la Land avait cependant le grand avantage de permettre
des réparations de fortune, dont le fil de fer récupéré sur le couvercle des
bocaux en verre était le matériau de base. C’est ainsi que la rotule de
direction de notre voiture resta attachée à son support sur près de cinq-cents
kilomètres.

Rien ne nous fut épargné durant ce voyage. La crevaison et la panne due
au delco détrempé par l’humidité relevaient de l’ordinaire. Mais une
cinquantaine de kilomètres avant Ouadda, le problème fut plus sérieux : nous
voilà bloqués devant un petit marigot dont le pont a été emporté par la crue.
N’ayant plus assez d’essence pour faire demi-tour, nous avons dû construire
un franchissement rustique, fait de deux troncs d’arbres dont l’écartement fut
ajusté à l’empattement de la voiture. Par chance, des villageois voisins
accoururent à notre rescousse.

Nous faisions étape, le soir, dans l’un de ces villages perdus en brousse.
Le chef de village, auquel l’usage voulait que nous nous présentions, nous
3
ouvrait une case de passage. Ce simple abri en poto-poto était un havre de
repos où nous pouvions sécher nos vêtements. Si aucun village
n’apparaissait à la tombée du jour, nous aménagions un campement de
fortune avec la bâche de la Land Rover.

Coupés du monde extérieur, les villageois vivaient de la culture du
manioc et de viande de chasse, dans un isolement total. Tous les villages
disposaient d’un tambour à fente, creusé dans un tronc d’arbre.
Personnellement, nous n’en avons pas vu en service, mais les anciens
affirmaient que le tambour servait encore de téléphone de brousse, et que les
messages tambourinés portaient très rapidement les nouvelles.


3 Le poto-poto est un matériau traditionnel de construction fait de boue séchée et de paille.
17 L’étonnement des villageois n'était jamais celui que l'on attendait.
Lors d’une étape, notre poste à transistor, posé sur une table devant la case
de passage, diffusait la musique africaine de radio Bangui au rythme de
laquelle dansaient les nombreux villageois accourus pour voir ces blancs
étranges qui circulaient en pleine saison des pluies.
Ils ne paraissaient pas très étonnés par le poste de radio, bien que le
transistor, apparu en France vers 1958, fût encore une rareté technologique
en Afrique. La plupart d’entre eux voyaient un poste de radio pour la
première fois. Au moment de passer à table, j’arrête la musique et appuie sur
l’antenne télescopique pour ranger le poste. Aussitôt un grand silence se fait.
Les villageois, frappés de stupeur, se penchent, regardent sous la table avec
inquiétude en se demandant où a disparu cette grande tige métallique, et
repartent, plus troublés par cette disparition que par la musique.

Enfin, après quinze jours de piste et mille-deux-cents kilomètres
parcourus depuis Bangui, apparut Ouadda, petite préfecture de brousse. De
ville, elle n’en avait que le nom. Le quartier administratif se résumait à la
préfecture, au service des Travaux publics et à celui des Eaux et Forêts,
dépourvus de moyens, au dispensaire et à un campement à l’abandon censé
accueillir les rares étrangers venant se perdre en Haute Kotto. Seules
quelques échoppes de quartier fournissaient les produits de base : huile,
sucre, farine, allumettes…

Un seul européen vivait à Ouadda, Bernard Stanguennec, jeune ingénieur
des Eaux et Forêts envoyé par la coopération française. Il allait de village en
village, dans son uniforme impeccable, pour lutter contre le braconnage avec
plus de dévouement que de succès.
Avec ses gardes-chasses, il repérait les vols de vautours qui signalaient la
présence de carcasses animales, accourait sur les lieux du braconnage et,
finalement, renonçait à verbaliser quand il s’agissait de pauvres villageois
qui « faisaient la viande » pour la survie de leur famille.
Il nous accueillit avec étonnement, car jamais personne ne surgissait de la
brousse en voiture sans s’annoncer, et encore moins pendant les pluies.

Nous avions vu sur la carte qu’il y avait un poste d’essence à Ouadda.
Naïvement, nous avions prévu d'y faire le plein de carburant. Stanguennec
éclata de rire quand nous lui avons demandé où se trouvait la station
d’essence.
— Cela fait trois mois qu’il n’y a plus d’essence en ville. Vous n’êtes pas
prêts de repartir. Vous allez vous installer chez moi.

Nous avons établi notre bivouac dans sa superbe maison en bois,
construite sur pilotis, qui dominait la rivière Pipi et la savane boisée
s’étendant à perte de vue.
18 Notre hôte n’avait pas suffisamment de provisions pour recevoir trois
personnes, et les nôtres tiraient à leur fin. Ouadda ne disposant d’aucune
boutique approvisionnée, chaque jour l’un d’entre nous devait partir faire le
coup de feu pour ramener une pintade ou une perdrix. Nous n’avons pas
décimé la faune sauvage, nos talents étant meilleurs à la règle à calcul qu’au
fusil.
Cette chasse alimentaire faillit m’être fatale. Je m’étais éloigné d’Ouadda
d’un ou deux kilomètres, sur la piste du nord, près de la rivière. Entendant
criailler des pintades, je me précipite dans des herbes bien plus hautes que
moi et me tourne dans toutes les directions pour chercher les volatils.
Finalement, ne les trouvant pas, je décide de retourner vers la piste.
Là, horreur ! Je n’avais plus aucune idée de la direction à prendre dans
les hautes herbes qui cachaient tout repère. Le ciel plombé ne permettait pas
de s’orienter au soleil. Dans ma panique, j’ai marché longtemps, assez
longtemps pour comprendre que je n’allais plus vers la piste et que j’étais
complètement perdu. Heureusement, un arbuste me sauva de ce mauvais pas.
Y grimpant sans me préoccuper des épines douloureuses, j’aperçus les toits
de la ville dans le lointain. Par chance, je marchais parallèlement à la piste.

Écoutant mon aventure autour d’un whisky salvateur, Stanguennec nous
raconta que les archives de la colonie de l’Oubangui-Chari contenaient des
récits de blancs qui s'étaient égarés plusieurs semaines en brousse. L’un
d’eux était très instructif. Un chasseur, perdu, décida de descendre une
rivière voisine en se disant qu’il finirait bien par trouver un village en aval. Il
marchait loin des berges occupées par une forêt-galerie très touffue. Il allait
parfois vers la rivière pour repérer un éventuel village. Une fois, ce faisant, il
eut la désagréable surprise de voir qu’il remontait le cours d’eau. En fait, il
était arrivé à un confluent sans le voir et remontait vers la source de
l’affluent.

Bernard Stanguennec décida de conduire une battue administrative à
l’éléphant. La battue est une chasse menée par le service des Eaux et Forêts
lorsque des villageois se plaignent des dégradations commises dans leurs
champs par des animaux, et, le plus fréquemment, par des éléphants.
Il répartit le peu d’essence qui restait entre les deux Land Rover et nous
emmena à la battue, omettant de nous dire que c’était la première fois qu’il
partait tirer un éléphant.
Dans l’épaisse savane boisée de la Haute Kotto, la visibilité est tellement
réduite qu’on ne voit pas un éléphant à vingt mètres. Par contre, on le sait
proche par les bris de branches et les borborygmes digestifs que l'on entend
parfaitement.
Nous avancions derrière le pisteur, face au vent pour ne pas être senti par
le troupeau, quand le vent tourna brusquement. Les éléphants nous
repérèrent et commencèrent à s’énerver.
19 Tout à coup, un énorme mâle émergea de la végétation, à quelques mètres
de notre groupe, faisant éclater les arbres dans un fracas épouvantable et
nous chargea furieusement. En fait, il s’agissait davantage d’une fuite que
d’une charge ; l’éléphant obliqua brutalement à droite dès qu’il nous vit, en
dérapant de manière impressionnante sur la terre mouillée, et nous, nous
plongeâmes de l’autre côté pour l’éviter. Pendant ce temps, notre ami chasseur
appelait désespérément le garde-chasse qui s’était esquivé à toute vitesse avec le
fusil.

Stanguennec abattit son éléphant le lendemain.
Selon la tradition, la viande appartient au village sur le terroir duquel
l’animal a été abattu. Le partage traditionnel de la viande repose sur un
principe simple : chacun prend ce qu’il peut porter en une seule fois.
Après le dépeçage de la bête, dans une puanteur inimaginable, la viande
est découpée. Chaque chef de famille perce des trous dans de gros morceaux
de viande et y passe les bras pour pouvoir en porter le plus possible. Il se
lève en titubant sous le poids, marche quelques pas et s’écroule ; ce qu’il a
pu porter est la part qui lui revient. Après le partage, la viande est découpée
et fumée sur des claies pour être conservée. L’abattage d’un éléphant est une
fête, car il assure aux villageois de la viande pendant plusieurs semaines.
Le chasseur conserve seulement les pointes d’ivoire et un peu de viande.
Notre choix se porta sur la trompe, réputée être le morceau le plus tendre…
quand il a bouilli plusieurs heures. La brochette de cuissot d’éléphant,
goûtée sur le site par curiosité, fut proprement immangeable, dure et d’un
goût très fort. La trompe constitua notre ordinaire pendant plusieurs jours.

Il nous fallut remplir notre mission par de longues marches en brousse, à
la recherche des oiseaux. L’imagerie populaire décrit une brousse animée,
vibrante de cris d’animaux, d’envols d’oiseaux et de crissement de branches.
Il n’en est rien. La brousse est étrangement silencieuse. Un silence lourd et
inquiétant. La végétation y est étouffante et l’air moite, sous un ciel blanc de
nébulosité.

Seuls les campements de fortune des braconniers, aux cendres encore
chaudes, signalent des traces de vie. Nous étions accompagnés du garde des
Eaux et Forêts en cas de mauvaise rencontre. Il est probable que l’antique
fusil MAS 36 dont il était équipé et notre fusil de calibre 12 à cartouches à
petit plomb n’auraient pas pesé lourd face à des braconniers qui n’hésitent
pas à user de leurs armes.
Le garde fut surtout utile pour nous guider dans la brousse. À intervalles
réguliers, il brisait des branches basses, à la machette, pour marquer le
chemin du retour.

20 Le séjour à Ouadda s'éternisait. L’ennui commençait à nous gagner. Le
bridge offrit un dérivatif. Bernard Stanguennec eut le bonheur de voir arriver
trois gaillards, dont deux bridgeurs. D’emblée, je dus prendre la place de
quatrième joueur, sans même savoir ce qu’était un atout. L’école fut rude.

L’essence arriva au bout de trois semaines, le préfet ayant réussi à faire
venir quelques fûts d’essence depuis le Soudan voisin.
Il nous en céda suffisamment pour notre retour à Bangui et, auparavant,
pour faire une escapade vers la mine de diamants d’Ouandja-Djalle, à cent
kilomètres au nord d’Ouadda.
Nous y avons séjourné deux jours, fort aimablement reçus par son
directeur. Oubliant nos volatils, nous avons profité de cette occasion
exceptionnelle pour visiter une exploitation diamantifère dont l’accès est
quasiment impossible au vulgum pecus. La dernière battée fait apparaître les
diamants après le traitement de tonnes de sable alluvionnaire. Elle est
réservée au directeur, parfois à son adjoint de confiance. Son œil exercé
repère immédiatement les diamants, qu’il stocke tranquillement dans un tube
d’aspirine.

La route du retour, par Yalinga et Bria, nous fit découvrir les rares
Français vivant en brousse. Isolés dans de petites bourgades oubliées le long
d’une piste en latérite défoncée aux ornières boueuses, ils nous recevaient
avec hospitalité et plaisir.
La première rencontre ne fut pas la plus déplaisante. C’était la femme du
gendarme français de Yalinga qui tenait la station d’essence, en assurant son
service en sous-vêtements.

Dans ces postes de brousse, on trouvait immanquablement les religieuses,
généralement infirmières au centre de santé local, et le personnel de
l’assistance technique qui faisait ses premiers pas dans ce pays nouvellement
indépendant.
C’était exactement le cas de la petite communauté française que nous
avons rencontrée à Bria, avec l’agent des Travaux publics, le médecin
militaire et deux religieuses. Est-ce la touffeur de l’air, l’enfermement dans
une végétation où le regard ne porte vers aucun horizon, ou l’environnement
de bâtiments délabrés dégoulinant d’une humidité visqueuse qui agaçait leur
humeur ? Étrangement, dans un poste de brousse où le lien social est
indispensable pour résister à l’isolement, ce quarteron ne pouvait se
supporter.

L’assistant technique français, chef de l’unité des Travaux publics de
Bria, nous reçut avec gentillesse dans le logement mis à sa disposition par
l’administration nationale, conformément aux accords de coopération. Faute
21 de maison convenable, le sous-préfet lui avait octroyé la prison de la ville
après en avoir évacué les rares pensionnaires.
Il s’agissait d’un petit bâtiment datant du temps colonial, déjà vétuste et
rongé par l’humidité. Deux cellules servaient de salle à manger et de salon,
les autres de cuisine, réserves et chambres. Notre hôte convenait que son
logement n’était pas très clair, mais qu’il avait l’avantage d’être bien
sécurisé une fois la lourde porte fermée.
Ce n’est que bien plus tard que je compris l’effort qu’il avait fait, lors de
son invitation à dîner, pour nous offrir des pommes en dessert au cœur de la
brousse centrafricaine.

Quelques jours plus tard, nous arrivons à la station de recherche
agronomique de Grimari. Les chercheurs, tous français, y formaient une
bande sympathique. Joyeux lurons, ils décidaient soudainement d’aller
prendre l’apéritif au bar voisin, ce qui aurait été banal si ledit bar n’avait été
celui de l’hôtel des chasses de la ville de Bambari, situé à quatre-vingts
kilomètres de la station. Il fallait près de deux heures de Land Rover, sur une
piste défoncée de nids de poules, pour atteindre le bar. Après force bières et
whisky, retour dans les mêmes conditions.

Deux mois après notre départ, nous voilà de retour à Bangui. Nous
émergeons de la brousse avec une collection d’oiseaux dans un état
lamentable, l’humidité ayant eu raison du formol. Nous nous sommes refaits
une santé au Rock Club, lieu de rencontre des Français.

Cette initiation africaine, au sens véritable du terme, fut une motivation
suffisamment forte pour décider de la suite de ma carrière.



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