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Un jésuite persona non grata

De
221 pages

Jésuite missionnaire, pour témoigner et surtout partager, Roland Pichon a pratiqué son apostolat au Tchad, en Zambie, en Rhodésie du Sud (Zimbabwe), en Martinique, aux Seychelles. Un demi-siècle de combat pour la justice et la vérité.

Publié par :
Ajouté le : 01 février 2008
Lecture(s) : 73
EAN13 : 9782296191303
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Un jésuite persona non grata

Collection EGLISES D'AFRIQUE
Dirigée par François Manga-Akoa
Depuis plus de deux millénaires, le phénomène chrétien s'est inscrit profondément dans la réalité socio-culturelle, économique et politique de l'Occident, au point d'en être le fil d'Ariane pour qui veut comprendre réellement les fondements de la civilisation judéo-chrétienne. Grâce aux mouvements d'explorations scientifiques, suivis d'expansions coloniales et missionnaires, le christianisme, porté par plusieurs générations d'hommes et de femmes, s'est répandu, entre autres contrées et à différentes époques, en Afrique. D'où la naissance de plusieurs communautés ecclésiales qui ont beaucoup contribué, grâce à leurs œuvres socio-éducatives et hospitalières, à l'avènement de plusieurs cadres, hommes et femmes de valeur. Quel est aujourd'hui, dans les domaines économiques, politiques et culturels, le rôle de l'Église en Afrique? Face aux défis de la mondialisation, en quoi les Églises d'Afrique participeraient-elles d'une dynamique qui leur serait propre? Autant de questions et de problématiques que la collection « EGLISES D'AFRIQUE» entend étudier. Dernières parutions Jean-Marie Hyacinthe QUENUM, s.j., Le Dieu de la solidarité qui vient à l'Africain, 2007. Roger ONOMO ETABA, Histoire de l'Eglise catholique du Cameroun de Grégoire XVI à Jean-Paul II (1831-1991),2007. Philippe MABIALA, L'éditorial dans la presse chrétienne. Analyse des hebdomadaires La Semaine Africaine et La Vie, 2007. Édouard LITAMBALA MBULI, Formations théologiques dans l'Église catholique de la République démocratique du Congo, 2007. Marcus NDONGMO, Éducation scolaire et lien social en Afrique Noire, 2007. Silvia RECCHI (sous la direction de), Autonomie financière et gestion des biens dans les jeunes Églises d'Afrique, 2007.

Roland Pichon

Un jésuite persona non grata

L'Harm.attan

@ L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2008 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05003-7 EAN : 9782296050037

PRELUDE

« D'où vient le désir d'en savoir plus sur un homme? » Tout a commencé en septembre 1985 à l'évêché de N'Djamena au Tchad. Je rentrais d'une formation en média en France où je venais de passer neuf mois à Lyon. Une escale à N'Djamena avant d'aller à Nairobi au Kenya pour commencer la théologie en anglais. La compagnie de Jésus en Afrique venait d'ouvrir un théologat anglophone pour rompre la barrière linguistique entre les jésuites africains divisés par les langues de leurs colonisateurs anglais et français. Les francophones devaient apprendre l'anglais et les anglophones le français. C'est au cours de mon escale de N'Djamena que je tis la rencontre de Roland Pichon dont j'avais vaguement entendu parler. Roland Pichon fut missionnaire au Tchad, précisément à Bediondo, dans les années 60 avant d'être expulsé par le premier chef d'état du pays, François Tombalbaye. Nous fimes mutuellement connaissance au cours de notre séjour à la procure diocésaine. Très vite nous avons sympathisé malgré la très grande différence d'âge. Pichon était dans la soixantaine et j'approchais la trentaine. II me retraça au cours de nos causeries les péripéties de ses parcours missionnaires, du Tchad à la Martinique, en passant par la Rhodésie, l'actuel Zimbabwe. Parcours jalonnés de conflits et d'expulsions soit de la part des pouvoirs civils,

soit des autorités religieuses. Il m'apprit entre autres qu'il avait écrit un livre sur la Rhodésie intitulé Le Drame Rhodésien, une prise de position face au problème d'injustice sociale instituée en régime politique qui avait pour nom « Apartheid» développement séparé des races (blanche et noire) qui fut en vigueur presque dans tous les pays de l'Afrique australe. Nous nous séparâmes en échangeant les adresses et je partis pour le Kenya. Le hasard a fait que, après quelques mois de cours, je fus envoyé à Harare au Zimbabwe pour améliorer mon niveau d'anglais avant de reprendre la théologie. A Harare, je fus logé à Campion House, une communauté jésuite de la cathédrale. J'étais le seul Africain au milieu des compagnons anglais et allemands. Je fus traité avec beaucoup d'égards et de respect par mes hôtes. Je me sentis vraiment accueilli malgré un certain blocage linguistique. Tout en apprenant l'anglais à domicile avec mon tuteur, M. Keth Napier, je finis par faire la connaissance d'autres jésuites, blancs et noirs, de la capitale et d'autres postes missionnaires. Ce qui me frappa surtout est le fait qu'il n'y avait que deux ou trois prêtres jésuites zimbabwéens de race noire. Et sur ceux-là, l'un était d'origine ougandaise, Peter Kavuma, venu au Zimbabwe depuis plusieurs années. Les autres jésuites de race noire étaient des frères coadjuteurs, acceptés dans la Compagnie de Jésus pour « servir », comme je l'ai appris au cours des entretiens que j'ai eus aussi bien avec des compagnons de race blanche que de race noire. Une rencontre de tous les jésuites de la province du Zimbabwe au Collège Saint-George, un collège jésuite, m'a ouvert les yeux sur le passé de ce pays qui venait d'accéder à l'indépendance, surtout en ce qui concerne les relations entre compagnons jésuites dans - 8-

cette partie de l'Afrique. Impression renforcée par les

visites que je fis au Collège Saint-Ignace - deuxième
collège jésuite -, au séminaire de Chishawasha, fondé et tenu par les jésuites, au poste missionnaire de saint Paul Makumi, à l'évêché de Chinoyi dont l'Evêque jésuite, Helmut Recter, venait d'être ordonné. Tous ces contacts éveillèrent ma curiosité à connaître un peu d'histoire de mon pays d'accueil pour comprendre davantage le comportement de mes compagnons jésuites, noirs et blancs. Dans ma quête d'information, je tombais un jour sur le livre de mon «ami» Roland Pichon à la bibliothèque domestique de ma communauté d'accueil. Le titre de cet ouvrage dans sa version française est Le Drame Rhodésien. Je l'ai dévoré en un temps record. Puis j'ai relu plusieurs fois certains passages pour me faire une idée précise sur certaines situations qui me posaient question. La lecture de ce livre m'apprit des choses que je ne pouvais savoir en parlant avec mes hôtes vu que j'étais limité dans la langue de Shakespeare. Je devins plus attentif aux rapports sociaux entre blancs et noirs dans la Compagnie de Jésus et dans l'Eglise en général. Attentif aux relations entre blancs et noirs dans la vie civile tout court. J'essayais de comprendre, en remontant le passé, les raisons à la base des rapports complexes entre les différentes composantes raciales du Zimbabwe. C'est ainsi qu'un dimanche, au cours d'une messe dans une paroisse (Borrowdale?) de la ville tenue par les jésuites, je découvris à la communion que le curé, un jésuite allemand, distribuait ce sacrement à l'aide d'une pincette qu'il introduisait directement dans la bouche. Lorsque mon tour arriva je tendis la main et non la langue. Je rédigeais quelques notes sur mon expérience et les échangeais avec Roland Pichon sous forme de correspondances. Correspondances dans lesquelles je lui - 9-

relatais les comportements racistes que les deux communautés ont du mal à changer ou dissimulent tout simplement dans les rapports quotidiens. Je quittai la capitale du Zimbabwe après six mois de séjour et regagnai Nairobi. Après Harare, j'ai continué d'échanger des lettres avec Roland Pichon qui était alors en France, avec un manuscrit d'un autre livre qu'il venait de terminer sur le Zimbabwe, où il a laissé une partie importante de son cœur. Roland Pichon a une estime trop grande pour Robert Mugabe, Premier ministre puis président du Zimbabwe dont le parti politique ZanulPF venait d'arracher le pouvoir blanc à la houlette de l'intraitable leader Jan Smith. Son livre témoigne de la sympathie pour la lutte qui a permis que le pouvoir change de mains. De la sympathie aussi pour Robert Mugabe qui fut un leader déterminé et charismatique. Malheureusement le manuscrit du deuxième livre de Roland Pichon sur le Zimbabwe ne fut pas publié pour des raisons que j'ignore. Il m'en avait pourtant remis une copie. A la fin de ma théologie à Nairobi, je fis la quatrième année pastorale à Yaoundé au Cameroun. En avril 1990, je me rendis au Tchad pour ordinations diaconale et sacerdotale. Je retrouvai Roland Pichon à N'Djamena, curé de la paroisse de Chagoua. Il était «interdit» de déplacement hors de la ville de N'Djamena à cause de son titre de séjour qui ne pouvait être renouvelé. Après mes ordinations, nous passâmes plusieurs jours ensemble dans sa paroisse. C'est au cours de cette rencontre que l'idée d'interviewer Roland Pichon est née. Je lui en ai parlé et il n'a pas refusé. Nous avons pris rendez-vous un jour chez lui à la paroisse et l'entretien qui ne devait durer qu'une heure a pris l'allure d'un feuilleton à plusieurs épisodes. A la fin du premier enregistrement qui a duré 90 minutes, - 10 -

nous nous sommes séparés en prenant un autre rendezvous et ainsi de suite nous avons fini par enregistrer six cassettes de 90 minutes. Fin du premier acte. Que faire avec cet entretien que je voulais au départ strictement privé? Je pris donc le temps de tout écouter après chaque enregistrement. Au fur et à mesure que je réécoutais mon interlocuteur, l'idée de le faire partager à d'autres grandissait en moi. Je lui en parlai un jour, lui demandant: «Que diriez-vous si j'en faisais un livre?» Roland Pichon n'a pas dit non mais ne voyait pas comment cela pouvait constituer suffisamment de matière pour un livre. Je lui promis de transcrire tout l'entretien et de lui faire voir le résultat. Nous nous séparâmes à N'Djamena avec cette promesse. Promesse que j'ai eu du mal à tenir car je dus partir à Los Angeles en Californie pour préparer une maîtrise en Télévision Production, alors que Roland Pichon, lui, partit en 1996 donner un coup de main fraternel à un compagnon jésuite devenu l'Evêque des Seychelles. Passant à Paris en 1998, je l'y retrouvais à la résidence sj de Paris, 42 rue de Grenelle, l'Evêque l'ayant « remercié », le jugeant trop encombrant avec son francparler! D'où nouvelle interview, et aux six premières cassettes s'en ajoutèrent deux autres. C'est lorsque je fus à Radio Vatican que je pus terminer la transcription de l'entretien en 1999. Pendant ce temps là Roland Pichon, 81 ans, était reparti au Zimbabwe, ayant répondu à l'appel du recteur du philosophat «Arrupe College» à Harare pour y enseigner la langue de Molière aux scolastiques jésuites anglophones. Ce ne fut qu'un bref séjour de moins de quatre mois, les « autorités» ayant refusé de lui délivrer un permis de séjour permanent, et il se retrouvait donc à Paris au seuil de l'an 1999.

- Il -

Tout était-il accompli? La réponse, lui-même devait me la donner plus tard par écrit. Elle constitue l'épilogue de l'entretien. Ce n'est pas tant les anecdotes ni les multiples péripéties de Roland Pichon vécues par l'auteur tout au long de son pèlerinage missionnaire avec ses compagnons jésuites, avec la hiérarchie de l'église ou les autorités civiles, qui font l'intérêt de cet entretien. C'est plutôt l'expérience et l'espérance chrétienne vécues au cours de cette traversée missionnaire qui m'ont poussé, avec l'accord de l'auteur, à rendre public ce qui fut au début une conversation entre deux compagnons jésuites d'âge et de culture différents mais habités par le même esprit, l'esprit du corps apostolique insufflé par Ignace de Loyola, fondateur de la Compagnie de Jésus. Roland Pichon est un homme de foi, une foi qui dérange parce qu'il la vit intensément et ne tolère pas le conformisme, le ritualisme qu'il n'hésite pas à dénoncer tout haut. Sa foi est une foi vivante et c'est à partir d'elle qu'il bâtit sa mission; qu'il juge le monde comme Jésus l'a fait de son temps. Comme Jésus de Nazareth, il a été chassé par les siens, ceux avec qui et pour qui il veut annoncer la bonne nouvelle. L'évangile au risque de sa vie. Tout au long de cette série d'entretiens, je n'ai senti nulle part auprès de mon interlocuteur la moindre idée de remettre en cause sa foi en Jésus-Christ. Il a tenu ferme et jusqu'au bout, jamais dans la morosité ou le désespoir, mais plutôt dans la liberté de la foi qu'il avait librement embrassée à l'âge de vingt-trois ans alors qu'il avait tout un avenir radieux qui s'offrait à lui. Ce choix fondamental, d'être pour le Christ contre vents et marées, il le vit dans la liberté et dans la joie. Une joie qui s'exprime par un sourire, plutôt un rire constant et désarmant. Rire désarmant que beaucoup de ses compagnons jésuites - 12 -

trouvent moqueur et dérangeant. Roland Pichon est un homme de foi au cœur blanc, dirait-on en africain. Un cœur blanc que les multiples mésaventures qu'on lui a fait vivre n'ont pas altéré. C'est de ce cœur blanc que jaillit cette joie toute sincère qu'il veut communiquer aux autres. Croire en Jésus, c'est aussi et surtout vivre dans la joie. Que l'on vous insulte ou que l'on vous traîne au tribunal, ne craignez pas, soyez dans la joie: votre récompense sera grande dans les cieux. Puisse le lecteur découvrir à travers cet entretien la foi enracinée dans les réalités quotidiennes que Roland Pichon a vécues dans la joie au nom de l'évangile, parole de vie et d'amour.

N'Djamena, le Il novembre 1999, en la fête de Saint Martin de Tour.

Debi Y omtou D., sj

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CHAPITRE I

D'UNE FAMILLE A LA FAMILLE

Debi Yomtou: Vous êtes né dans une famille non chrétienne. Comment avez-vous découvert la foi catholique? Roland Pichon: catholique! Je n'ai pas «découvert» la foi

Je suis arrivé en ce monde au sein d'une famille qui comptait neuf enfants. Peu avant sa mort (survenue en 1951), ma mère me révèlera son secret: «Je ne t'avais pas désiré du tout... mais je t'ai accepté comprenant, croyant que tu étais un don de Dieu et que ce Dieu me donnerait la force de t'élever». Mon père, mort quelques mois avant ma mère, voilà aujourd'hui 39 ans, très anticlérical (c'est à dire athée du «dieu des curés»!) s'est dépensé sans compter pour assumer sa responsabilité de père de « famille nombreuse », en faisant rentrer suffisamment d'argent pour nourrir et vêtir tous ses membres. Grandissant dans un vrai «FOYER D'AMOUR », l'ivraie

que sème l'ennemi dans nos cœurs - jalousie, égoïsme,
individualisme etc. - avait bien du mal à pousser Cette union de mon père et de ma mère! Ils étaient vraiment « UN », tout entiers donnés à leurs enfants. Quelle n'était pas leur joie - et la nôtre - de nous trouver tous

rassemblés autour de la même TABLE pour le REPAS! Repas de communion, de joie de retrouvailles surtout au moment des vacances de Noël, de Pâques (car, durant neuf ans, je fis mes études scolaires comme interne dans différents lycées sans revenir tous les dimanches à la maison), maman était une bonne cuisinière et ... il y avait les échanges de paroles; moi le plus petit, toujours assis près de ma mère: j'écoutais les différents «points de vue », les espoirs d'un monde meilleur, le désir de justice, de paix, de «VIVRE BIEN avec et pour AUTRUI dans des institutions justes ». Et dans ces années 30, mon père était convaincu que ce rêve de « Paradis terrestre» se réalisait en URSS. Moi, je commençais à croire que le service militaire obligatoire serait supprimé avant que j'atteigne ma majorité! J'avais été heureux que mes parents contribuent après cette tuerie de la 1ère Guerre Mondiale - au rapprochement franco-allemand: deux de mes frères allèrent passer un mois en Westphalie et deux jeunes Allemands vinrent passer un mois chez nous. Cette présence de ces jeunes, qu'on appelait les «boches », ne fut pas très appréciée par tous les habitants de cette ville de Beauce, Bonneval, dont mon père était le chef de gare. Il dérangeait! Il était vraiment au service du public, toujours disponible. Mais il ne fréquentait pas l'église, il n'envoyait pas ses enfants au catéchisme; nous allions à

l'école laïque - que certains qualifiaient «d'école du
crime» ! Nous passions pour des athées (c'est à l'école primaire que j'ai appris ce mot par un de mes camarades). Les années 30-36 furent marquées, en Allemagne par le succès du Nazisme; en France, il y eut la réaction antifascisme, et le succès électoral du Front Populaire. Je n'avais pas encore le droit de vote, mais j'étais conscient - 16 -

de la nécessité de participer à la vie politique (à l'école primaire, j'avais bénéficié de bonnes leçons de morale civique !) ; de militer pour la paix. Interne au Lycée David d'Angers, ne pouvant aller en famille le dimanche, avec des camarades nous faisions la vente à la criée d'un journal, «La Bataille de la Paix» ; sur le trottoir d'en face, d'autres jeunes hurlaient: «demandez l'Action Française»! Ceux-là, nous ne les portions pas dans notre cœur. La maman d'un de mes meilleurs amis du Lycée, une poète au cœur d'or, me dit un jour très gentiment: « Roland, tu veux la paix et tu ne peux t'empêcher de haïr ceux qui ne pensent pas comme toi» ! Je n'avais rien à répondre! J'ai encaissé, comme on dit, en mettant mon mouchoir par-dessus! Parole toujours vivante dans mon cœur plus de soixante ans après! Les élections approchaient, je souhaitais, comme tous ceux qui avaient faim et soif de plus de justice sociale, la victoire de ce Front Populaire dont le parti communiste était l'une des composantes, alors que les « bons milieux catholiques» la redoutaient, identifiant « communiste et athée». Je me souviens des propos d'un de mes camarades de lycée (un catho) prononçant le mot de « DIEU» qui était, pour moi, une pure abstraction. La vie ne dépendait pas de ce mot, et, à ce moment-là, ma vie individuelle dépendait plus de l'examen du Bac qui approchait lui aussi! Et voilà qu'intérieurement une proposition m'était faite: «Tu désires le succès du Front Populaire, accepteras-tu, pour l'assurer, que tu sois collé à ton examen? »

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Quel rapport pouvait-il y avoir entre un «succès électoral» et un « échec individuel» ? Pas de rapport! Je ne réponds pas! Il y eut le succès électoral et le succès au Bac: j'étais comblé ... mais une interrogation demeurait, qui demeure: « N'y a-t-il pas une relation entre la réussite individuelle et la réussite de tous? » Je n'avais alors guère de temps à consacrer à cette réflexion, trop préoccupé par le souci de réussir un concours d'une importance capitale pour mon avenir. Reçu, je rentrais dans une des grandes écoles d'où je sortirais avec un Diplôme d'Ingénieur, et ma carrière était assurée! Mais battu (par d'autres candidats, le nombre des places étant limité, comme aujourd'hui le nombre des places dans le monde du travail), qu'allais-je devenir? Il me fallait quitter le milieu familial et gagner ma vie. Quelle vie? En ce temps là, on n'avait pas encore inventé le slogan: «métro - boulot - dodo» ou « on travaille pour manger, on mange pour travailler », le cycle infernal que vivent les esclaves. Mais j'avais fait un dessin à la « Plantu» : une école, une usine et le cimetière! Debi Yomtou : Pourquoi le cimetière? Roland Pichon: N'y a-t-il pas la mort pour tous les humains? Tout au long de mon enfance et adolescence, j'avais été épargné: aucun membre de ma famille n'était mort. Le mot « mort» restait très abstrait pour moi.

Il le devint un peu moins une première fois - je devais
avoir une dizaine d'années -lorsqu'un des employés de la gare où travaillait mon père fut écrasé entre deux wagons; - 18 -

et l'on mit le cadavre dans la salle d'attente de la gare. Ce qui m'amena, alors que j'étais en train de jouer avec mon frère, de deux ans plus âgé que moi, à lui poser la

question: « Après la mort que devient-on? » - « Il ne faut
pas y penser! ». Et nous continuâmes notre jeu. Le premier deuil que j'eus à vivre, ce fut la mort accidentelle d'un de mes frères, pilote d'avion, en 1941, mais j'avais été baptisé un an plus tôt, je n'étais plus dans la nuit comme avant le concours, sans lumière. L'idée d'en finir avec une vie dénuée de sens aurait bien

pu me conduire au suicide - épreuve du désespoir
surmontée grâce à l'aide des proches dont on se sent aimé. Pour moi ce fut une de mes sœurs qui m'aida à tenir le coup jusqu'au concours que je passai avec succès! Les sombres nuages se dissipaient alors que les probabilités de guerre augmentaient. Nous étions en 1938 mais elles n'assombrirent pas la joie des vacances passées dans une famille amie, en Dordogne. A la joie de mon succès qui me permettait de gagner ma vie s'est ajoutée la joie (folle celle-là) de rencontrer une jeune fille qui s'éprenait de moi! Moi qui étais un garçon timide, ne draguant pas les filles, loin de là ! La route de la vie était grande ouverte devant NODS. Car je pouvais bien désormais quitter père et mère et m'attacher... devenir UN. Vivre ce verset de la Bible que j'ignorais alors. Avant de nous séparer à la fin des vacances, nous nous promîmes de correspondre. Paroles qui furent tenues jusqu'au jour (après seulement quelques mois) où la lettre que j'avais écrite me fut retournée. - 19 -

Debi Yom/ou: Pourquoi? Roland Pichon: Je n'ai eu droit à aucune explication de la part de la famille de cette jeune fille qui n'était alors pas majeure. Ce que j'ai entrevu comme très probable, c'est que cette famille catholique ne désirait pas de mésalliance pour leur fille. C'était d'ailleurs en ce temps là, la «loi» de l'église: une fille baptisée ne pouvait épouser qu'un garçon baptisé! Ainsi, brutalement, je me heurtais au mur de la « religion» ! De mon côté, la décision était prise: mon cœur était donné à cette fille, je ne m'appartenais plus. Une certaine sagesse prétend: «Une de perdue, dix de retrouvées!». C'est faux! On ne donne pas son cœur deux fois, comme m'en avait convaincu la vie de mes parents; combien ma mère avait en horreur le divorce. Mais hélas, elle aussi avait en horreur les mésalliances. Le critère n'était pas partager la même «religion», mais appartenir à un même milieu social. Quoiqu'il en soit, la fin de ma première année dans la Grande Ecole arrive: ne tenant pas à être à la charge de mes parents, ayant lu une petite annonce au Foyer des Etudiants: «Famille recherche étudiant capable de préparer un candidat au Bac, session septembre», je posai donc ma candidature. Je n'avais pas de concurrent, mais on me demanda des références morales et religieuses. De nouveau « le mur de la religion» sur ma route! La mère de la famille, veuve avec 7 enfants (c'est le dernier dont je devais être le précepteur), catholique, très pratiquante (un de ses fils était dans la Compagnie de Jésus), craignait de faire entrer un loup dans la bergerie! Ayant une bonne réputation auprès de mes camarades d'école et ayant accepté une - 20-

rencontre avec un de ses cousins, père jésuite, directeur

d'un collège - première rencontre avec un jésuite - je fus
accepté. Me voilà donc pour ces vacances de l'été 1939, non plus en Dordogne, mais dans les montagnes du Vercors, au sein de la famille catholique (les enfants sont tous des garçons) qui connaît bien les autres familles qui comme elle, ont leur résidence secondaire dans ce village de Lans-enVercors. Et tous les dimanches, la petite église se remplit. Vite, je suis devenu celui qui« ne met jamais les pieds à l'église ». Je reste sur la place, regardant, observant un peu en ethnologue, quelqu'un d'intrigant. Comment se fait-il que je sois un païen, un non baptisé, sans religion, et aussi étudiant d'une Grande Ecole? Particulièrement intriguée fut une maman de deux garçons et de deux jeunes filles. Et ce fut le début d'échanges avec elle sur la question religieuse. Elle n'essayait point de m'endoctriner; on dialoguait. Dialogue qui devait s'interrompre à la déclaration de guerre de septembre 1939. J'avais eu le temps d'apprécier «le climat» qui régnait dans cette paroisse, la qualité des relations, la bonne tenue des jeunes garçons et filles qui m'avaient bien adopté. Ils devaient prier pour moi; se sentant sous le regard de cet étranger, incroyant, eux n'osaient pas entamer un dialogue religieux. Mais c'est peut-être grâce à eux, grâce à leurs prières, qu'au soir de ce 15 août 1939, alors que, après avoir observé la procession mariale - sortant de l'église pour aller dans la cour du presbytère, je rentrais seul sous un merveilleux ciel étoilé, une question se posa à moi: « Cette histoire de vierge qui a eu un enfant, serait- 21 -

ce vrai? » Et je m'étais dit: « Si c'était vrai, ça pourrait changer ma vie. Je pourrais bien devenir religieux. » C'est à dire que la religion cesserait d'être un mur, un obstacle sur le chemin de la Vie. Mais la guerre avait éclaté. J'étais mobilisable et très volontairement (à la différence de bien d'autres). Je répondis à l'ordre de mobilisation, heureux d'avoir à participer à la lutte pour la liberté, pour faire disparaître le Nazisme. Hélas, un an après, en septembre 1940, j' étais démobilisé et assez désemparé. J'avais frôlé la mort, une bombe avait éclaté non loin de moi. Je n'avais pas tremblé, affirmant intérieurement presque en riant: « ça ne peut finir comme cela! ». Mais, en faisant, sur un ordre militaire bien sûr, sauter un pont, j'avais provoqué la mort d'hommes noyés dans le fleuve, sous mes yeux. Je n'étais pas un criminel certes. Mais comme on l'a dit pour la Révolution française: « Que de crimes commet-on au nom de la liberté. » Et une nouvelle question s'est posée à moi: «Au nom de la Justice, de la Liberté, a-t-on le droit de tuer un seul être humain? » La France était coupée en deux. J'avais bien entendu l'appel du général de Gaulle. Mais j'optais pour achever la formation que j'avais commencée: obtenir le diplôme d'ingénieur. Et plutôt que d'aller à Paris occupé (mes parents étant aussi en zone occupée), je décidai de retourner à Saint-Etienne, sans être conscient de la raison profonde de ce choix. Bien sûr, il y avait le désir de vivre en zone libre, mais il y avait aussi le fait que non loin de Saint-Etienne, il y avait Lyon où habitaient les familles connues à Lans en Vercors. Ce qui me donnait la - 22-

possibilité de se retrouver; non pas tant d'ailleurs pour continuer le dialogue religieux, que pour revoir l'une des filles de la maman avec laquelle j'avais échangé. Le dernier dimanche du mois d'octobre 1940, je me retrouvais donc à la table familiale. Nous avions de quoi échanger. Et après le café, la maman qui avait bonne mémoire, en vint au sujet de la religion. « En face de chez nous, il y a un couvent de Sœurs Auxiliatrices, si vous voulez continuer à réfléchir, elles pourraient peut-être vous aider ». J'étais pris de court ! Quittant père et mère, j'étais bien en quête de celle qui mettrait fin à ma solitude. Il n'y avait pas besoin de lire la Bible pour constater la vérité: «Il n'est pas bon que 1'homme soit seul! » Je n'étais point venu pour parler religion. Mais je me sentis bien incapable de refuser cette proposition de la maman qui m'aimait si fort et qui peut-être aurait aimé m'avoir pour gendre -. Très poliment donc, j'acquiesçai à sa proposition. Je traversai la rue, j'entrai dans ce couvent, où l'on m'attendait, car la maman avait parlé longuement à « Sa Mère Supérieure» à laquelle elle me présenta, me laissant seul avec elle. Et ce fut le « coup de Grâce ». Je l'écoutais me parlant de l'attente du peuple juif, l'attente du Messie. Cette jeune fille Marie qui croyait en DIEU. Moi aussi je croyais bien en un créateur de l'univers qui fait lever le soleil chaque matin. Ce que je jugeais impossible, incroyable, c'était l'existence d'une relation humaine avec ce Transcendant. Et ce fut comme un éblouissement, une douce lumière, révélant le lieu de rencontre de Dieu avec les hommes, L'EGLISE. La Famille Humaine animée de l'Unique ESPRIT d'AMOUR; corps de ce Jésus enfant de la Vierge.

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