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Une histoire cambodgienne

De
538 pages
En dépit de racines rurales très modestes, Keat Chhon a eu, du milieu du 20e siècle au début du 21e siècle, un parcours riche. Ingénieur du génie naval et du génie nucléaire, haut fonctionnaire, ministre, ministre d'Etat et finalement vice-premier ministre d'une dizaine de gouvernements, il a traversé plusieurs événements et conflits : l'effritement du protectorat, la dictature révolutionnaire de Pol Pot... C'est une vie intense, marquée de succès et d'exils, fait d'engagements successifs qui permet au lecteur de pénétrer à l'intérieur de l'histoire récente du Cambodge.
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Jean-Daniel GardèreUNE HISTOIRE CAMBODGIENNE
Les 4 vies de l’étonnant M. Keat Chhon
En dépit de racines rurales très modestes, Keat Chhon a eu, du milieu
e edu 20 au début du 21 siècle, un parcours qui laisse parfois pantois. Avec UNE HISTOIRE
un mélange d’intelligence et d’opiniâtreté, d’habileté, de rouerie parfois,
et d’authentique curiosité, il a été ingénieur du génie naval et du génie CAMBODGIENNEnucléaire, haut fonctionnaire, ministre, ministre d’État et fnalement
vicePremier ministre d’une dizaine de gouvernements, au service de systèmes
politiques radicalement diférents voire antagonistes. Les 4 vies de l’étonnant M. Keat Chhon
Il a traversé, souvent sur le fl du rasoir, l’efritement du Protectorat,
le régime personnel du prince Sihanouk, la cruelle guerre civile qui
conduisit à la dictature révolutionnaire sanglante de Pol Pot, une longue
reconstruction, incertaine et chaotique jusqu’aux avancées économiques
frappantes des années 2000 dont il fut un acteur éminent.
Accomplissements professionnels et honneurs ofciels, malheurs,
regrets et remords personnels : c’est une vie intense, marquée de succès
et d’exils, de renoncements et de rebonds, faite d’engagements successifs
qui oscillent entre continuité et ambiguïté. La suivre avec son protagoniste,
tout en questionnant constamment son propos, c’est pénétrer de l’intérieur
l’histoire récente du Cambodge, tout comme la nature des confits et des
égarements idéologiques qui l’ont indélébilement marqué.
Ancien ministre-conseiller pour les Afaires Économiques
à Rome, Washington et Bruxelles, ex-directeur du Centre
Français du Commerce Extérieur, Jean-Daniel Gardère a
passé ces dix dernières années en Asie du Sud-Est comme
conseiller économique puis consultant, en particulier au
Cambodge où il a écrit plusieurs ouvrages et réalisé quelques
documentaires. Il y pilote actuellement un projet de musée
consacré aux interactions de l’économie et de la monnaie
avec l’histoire politique du pays.
Illustration de couverture : © VALEASE-Bibliothèque
Nationale du Cambodge reprenant l’une des gravures
de Louis Delaporte représentant les fgures à quatre
visages du Bayon, 1880.
ISBN : 978-2-343-08655-2
45 €
HC_GF_GARDERE_28,5_HISTOIRE-CAMBODGIENNE.indd 1 7/07/16 23:48:15
UNE HISTOIRE CAMBODGIENNE
Jean-Daniel Gardère
Les 4 vies de l’étonnant M. Keat Chhon





Une histoire cambodgienne
Les 4 vies de l’étonnant M. Keat Chhon

Jean-Daniel GARDERE







UNE HISTOIRE CAMBODGIENNE
Les 4 vies de l’étonnant M. Keat Chhon
















L’Harmattan

































© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-08655-2
EAN : 9782343086552
Pour Aïda,
à qui je dois la transcription minutieuse des entretiens,
d’attentives relectures et tant d’affectueuse patience.
HISTOIRE CAMBODGIENNE_JD Gardere_Harmattan_V5.indd 4 24/06/2016 17:18AVANT-PROPOS
Ce livre n’aurait pas existé sans celui qui y a déposé ses souvenirs. Prolixe
et minutieux, il pouvait se montrer d’un coup réservé et confus. Il avait reconnu
avec moi que le temps ne se découpe pas en tranches comme un gâteau ; il
savait que la mémoire suit des parcours pervers. Mais il pouvait en abuser –
sautant d’une période à l’autre sans crier gare, recouvrant ce qu’il ne disait pas
de détails qui pouvaient me paraître incongrus. Pourtant nous nous sommes
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Keat Chhon est un homme intelligent, mieux que cela, subtil. Il sait être à
la fois franc et rusé, il a été en France à bonne école. À mon tour j’ai usé avec
lui de franchise et de ruse. Je suis sûr qu’il savait où je voulais en venir :
comprendre les ressorts intimes d’un itinéraire sinueux et dangereux au travers de
plusieurs pans de l’histoire contemporaine ; pénétrer en compagnie d’un acteur
de premier plan dans une période qui semble révolue, aux yeux du plus grand
nombre, mais qui – sans doute parce qu’elle a accompagné et façonné les débuts
une des grandes horreurs du siècle dernier à ce qui amène chacun de nous à
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prendre par le tourbillon froid d’une idéologie extrême et à s’en dégager, à
marcher au nom d’une certaine lumière à la lisière des ténèbres.
Son projet, dont je ne détiens pas toutes les clés, différait sûrement du mien.
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me fermer sa porte, il a voulu l’ouvrir un peu plus – là où je pensais qu’elle
coinçait et où lui-même admettait sans répugnance qu’elle méritait un peu plus
de travail de menuiserie et serrurerie.
Au tout début de nos rencontres, j’avais évoqué les titres que pourrait prendre
le livre. « La traversée d’un Cambodgien » semblait lui convenir. À la différence
d’itinéraire, il y avait dans ce mot une linéarité, une forme d’humilité et un
parfum de fatalité qui lui plaisaient. Il se voyait en grand témoin plus qu’en
acteur. Il aurait aimé que son parcours plein de détours et d’embûches apparaisse
comme droit. Il souhaitait combattre l’accusation d’opportunisme dont il se
sentait par certains affubler. Il ne voulait pas que, comme une jeune coiffeuse
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aussi rendre compte d’une époque confuse.
Au soir de sa vie, les honneurs dont il était couvert et le respect dont il était
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tous azimuts y sont pour quelque chose – transmettre le savoir acquis. Il avait
en effet à cœur d’apporter sa contribution à l’histoire de son pays et à l’image
que pouvaient s’en faire les jeunes générations dont, comme moi, il déplorait
le manque de connaissance (et d’appétence) vis-à-vis de leur propre passé. Ce
faisant, il entendait préserver beaucoup de jardins secrets et ne pas porter
et d’épines dont la légitimation a posteriori comptait à ses yeux autant que la
compréhension.
Notre collaboration fut donc aussi une joute, une lutte parfois, pour accéder
à un niveau de vérité qui aille au-delà de sa propre mémoire des choses. Ce
récit, ces souvenirs, cette biographie, ce roman que j’achève est ainsi suspendu
entre tout ce qu’il est et n’a pas été pleinement : un essai au sens banal où
j’entends ce mot.
*
7
VUXWUoQRXH?VWIXQRX?XWQLHHYDHLWYLDWWROLIXWHDPLPURXKO?QGUHW?VHHULXXJQHLDpXQHISTOIRE CAMBODGIENNE_JD Gardere_Harmattan_V5.indd 6VU?WQQDLH?24/06/2016 17:18
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HISTOIRE CAMBODGIENNE_JD Gardere_Harmattan_V5.indd 8 24/06/2016 17:19Mekong
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9
HISTOIRE CAMBODGIENNE_JD Gardere_Harmattan_V5.indd 9 24/06/2016 17:19De même que les thèses développées ici n’engagent que lui,
l’auteur de ce livre est seul responsable des erreurs de noms, «faits, lieux et dates susceptibles d’y être relevées.
L’attachement aux titres fait partie de la culture cambodgienne.

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C’est ainsi, en particulier, que s’agissant de personnalités
de premier plan comme Sa Majesté Norodom Sihanouk ou
Norodom Sihamoni ou de Samdech Techo Hun Sen, nous
avons pris la liberté de les nommer par leur seul patronyme.»
3RXUUHQGUHSOXV?XLGHO?RXYUDJHSRXUOHOHFWHXUIUDQFRSKRQHHISTOIRE CAMBODGIENNE_JD Gardere_Harmattan_V5.indd 10 24/06/2016 17:19SOMMAIRE
PRÉPARATIFS DE VOYAGE .................................................................................................. 13
Après Angkor, avant l’Angkar ................................................................................................. 13
Pourquoi lui, pourquoi moi ? ...................................................................................................... 15
Mémoire et mémoires, l’hypothèse de la vérité ............................................... 20
I - SUR LA RIVE .............................................................................................................................................. 25
Chapitre 1 - L’enfant des berges ........................................................................................ 25
2 - Les lumières de la ville ............................................................................ 55
3 - La ville lumière .................................................................................................. 75
II - ROUGE, BLEU, ROI ....................................................................................................................... 103
4 - Le technocrate engagé .............................................................................. 105
5 - Le recteur bâtisseur ..................................................................................... 141
6 - Le serviteur du Prince ............................................................................. 155
III - LA FRÉQUENTATION DES ABÎMES .................................................... 191
7 - Les 55 mois de Pékin .................................................................................. 191
8 - Sur le radeau de la Méduse ............................................................... 233
IV - LES CHEMINS DU RETOUR 305
9 - La nuit et le matin .......................................................................................... 305
10 - La tentation d’une autre vie ............................................................. 339
H LH HO VG /H VY ............................................................................. 363
RADIOGRAPHIES D’UN RÉCIT ................................................................................... 421
La traversée ........................................................................................................................................................ 423
L’équipage ............................... 427
Le héros ...................................... 433
La chouette de Minerve ..................................................................................................................... 439
BIOGRAPHIES ..................... 443
REPÈRES CHRONOLOGIQUES ...................................................................................... 473
HISTOIRE CAMBODGIENNE_JD Gardere_Harmattan_V5.indd 11Q?HLXR?QF24/06/2016 17:19HISTOIRE CAMBODGIENNE_JD Gardere_Harmattan_V5.indd 12 24/06/2016 17:19PRÉPARATIFS DE VOYAGE
1APRÈS ANGKOR, AVANT L’ANGKAR
On a beaucoup écrit sur le Cambodge. Le pays n’occupe pas une place fameuse
dans les classements internationaux dont les experts raffolent. Mais s’il existait
un classement en fonction des livres produits au kilomètre carré, le Cambodge
FH
fonction inverse du nombre de Cambodgiens écrivant sur leur propre pays, son
rang ferait encore un bond. Bref, on parle beaucoup du Cambodge et les plus
prolixes ne sont pas les premiers concernés. Ce paradoxe n’est pas unique. Mais
il révèle un des traits de l’histoire singulière de ce pays aux dimensions modestes,
souvent documentée et interprétée et, surtout, façonnée par d’autres que
lui-même.
Au premier abord, le plus ordinaire et le plus réducteur, on s’extasie et on
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semblent également surgir d’un passé sans références, ce qui de longue date a
ajouté du mystère à leur beauté. Encore habitées du désarroi insondable des
torturés, les salles de classe de Toul Sleng font surgir une autre mémoire confuse,
celle d’un massacre insensé.
Pourtant l’Empire d’Angkor, qui marqua de ses réalisations et de sa force,
de sa foi et de ses lois, une grande partie de l’Asie du Sud-Est continental du
e eIX au XIV siècle, n’est pas apparu et n’a pas disparu comme un météore venu
d’un espace inconnu. Et S21, dans son effrayante simplicité, son terrible
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cachent derrière la cuisinière des idéologies. Il y a eu quelque chose avant
Angkor, des royaumes, des institutions, des échanges, des religions, dont la
mégapole royale s’est pétrie. Il y eut quelque chose après Angkor, à l’issue d’un
très long et sans doute – pour ses contemporains – insensible déclin. D’innombrables
luttes intestines et guerres ; des tentatives de réforme et renaissance. Jusqu’à
ce que les Français interviennent. Que, pour consolider leurs intérêts
indochinois, ils sauvent le royaume d’un ultime et fatal démembrement. Qu’ils ne
se prennent au jeu de légitimer leur protectorat, qui avait été sollicité, mais fut
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révolutionnaire, qui était utilisée pour désigner l’échelon décisionnel du Parti communiste du
Kampuchéa – précédemment Parti révolutionnaire du peuple khmer puis de Parti ouvrier du
Kampuchéa. Cette dénomination visait sans doute à protéger le secret dont s’entourait de longue
date et systématiquement le petit groupe des dirigeants khmers rouges qui s’étaient en interne
complètement saisis des leviers réels du pouvoir. Son caractère ou et indéchiffrable exerçait aussi
sur les populations et les exécutants du système un effet d’envoûtement et de soumission –
d’autant plus craintive que l’origine réelle de toute directive et décision restait cachée et anonyme.
13
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monde khmer. Et puis que, par un ironique retournement de situation, la nation
retrouvée échappe à l’emprise de ses protecteurs, suscitant dans le sillage de
sa lutte pour l’indépendance de dangereux courants de pensée.
Pol Pot et sa clique n’ont pas davantage surgi du néant. Mais plus simplement

lement assimilé la vulgate marxiste – à Paris et au contact des camarades du
PCF ou au Cambodge, au terme de cursus sommaires dans les écoles de pagode
– ils avaient procédé à l’analyse erronée des conditions de la lutte dans leur
pays. Ils avaient mélangé nationalisme anti vietnamien, révolution anti féodale
et lutte anti-impérialiste. Puis, tout en se défendant d’imiter qui que ce soit, ils
se sont lancés dans l’application inepte, hâtive et dépassée des dernières
stratégies maoïstes. Le cours des événements devait hélas leur fournir une main
gagnante. Pis, le succès de leurs choix et stratégies allait les enfermer dans le
solipsisme de leurs certitudes. N’avaient-ils pas, dans les jours ayant suivi le
renversement de Sihanouk, obtenu son ralliement décisif à leur cause ?
N’avaientils pas su l’utiliser sans contrepartie politique gênante de leur part, pour pouvoir
le moment venu le rejeter « comme un noyau de cerise » ? N’avaient-ils pas
survécu cinq ans durant sur le sol cambodgien à l’engagement massif des
impérialistes américains et fantoches sud-vietnamiens ? N’avaient-ils pas, avec
culot et au prix de rudes affrontements, arraché à leurs alliés de Hanoï une
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au début de leur combat ne permettaient pas de présager ? N’avaient-ils pas été
capables d’opposer à leurs propres amis le refus obstiné de toute solution de
compromis avec le régime de Lon Nol ? N’avaient-ils pas en conséquence obtenu
l’écrasement total de celui-ci et n’étaient-ils pas entrés en vainqueurs à Phnom
Penh quelques jours avant leurs camarades vietnamiens à Saïgon et laotiens à
Vientiane ? Au total, la paranoïa criminelle qu’ils ont développée était bien la
leur ; mais les conditions de son apparition étaient celles qui prévalaient un peu
partout à l’époque, sur le terrain et dans les esprits.
Angkor et l’Angkar sont uniques. Mais leurs antécédents, leur nature et leurs
effets ne le sont pas. Les traiter comme des objets clos sur eux-mêmes est la
source, dans un cas, de projections et d’interprétations sommaires de l’histoire
ancienne, dans l’autre, d’illusions commodes sur ce dont notre histoire récente
a été traversée. Chacun de ces travers comporte sa part de petits dangers et de
grandes perversités.
Si l’on s’attarde encore un peu sur ce syndrome cambodgien, on trouve en
chemin d’autres motifs d’interrogation. La fonction modernisatrice du
protectorat français s’est-elle traduite par une appropriation réelle ou ambivalente
des instruments et surtout des concepts de la modernité ? La rivalité des grandes
puissances, États-Unis et Union soviétique et Chine, et les mésalliances du
bloc socialiste, sont-elles la cause directe ou la simple toile de fond des malheurs
du peuple cambodgien ? Les vingt ans qui ont précédé l’entrée victorieuse des
troupes Khmères rouges à Phnom Penh, le 17 avril 1975, et les trente ans qui
14
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UQYHGles ont suivis, démontrent-elles l’impossibilité de la neutralité (et a fortiori du
neutralisme) à laquelle ceux qui ont dirigé le pays longtemps ont toujours aspiré
selon des schémas variés, mais avec constance, en raison de sa taille, de sa
position géostratégique et de sa situation économique ? Aurait-on pu faire
l’économie d’une longue période d’isolement et de grande misère humaine,
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certains égards immorale, qui a permis la réinsertion du Cambodge dans la
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dans les années 1990, ralenti ou servi les efforts de retour à la paix civile ? Le
modèle de souveraineté issu de la tutelle onusienne initiale, ainsi que de l’aide
et de l’assistance massives qui l’ont accompagnée et qui se sont prolongées
jusqu’à nos jours, ont-ils renforcé, assaini ou biaisé le fonctionnement normal
des institutions ? Les dysfonctionnements de gouvernance, que dénoncent et
tentent de réduire les organisations bilatérales, multilatérales et non
gouvernementales qui se vouent au développement du pays, sont-ils le produit d’un
V
qui se sont imposés depuis une cinquantaine d’années, et tout particulièrement
lors de la lutte contre les guérillas Khmères rouges soutenues de l’extérieur, à
des gouvernements désargentés, luttant, seuls pour leur survie politique ? La
mémoire politique à géométrie variable dont les chancelleries ont fait alors
preuve (et à leur suite bien des amis autoproclamés et quelques observateurs
attentifs du Cambodge) n’a-t-elle pas à son tour brouillé la mémoire
cambodgienne et, surtout, rendu l’exercice de celle-ci dépendante de la vision qu’en
avaient ou voulaient en avoir les autres pays ? La dépendance structurelle de
l’étranger, sur des terrains qui sont d’ordinaire occupés par l’État, a-t-elle pu
porter atteinte à certains aspects cruciaux de la responsabilité politique voire
à son idée même ? Et parmi les stéréotypes qui ne manquent au premier abord
ni de fond ni de force, que faut-il penser de l’opposition classique entre la
douceur et l’intemporel sourire khmer et les accès de sauvage violence que
rapportent les légendes et atteste l’histoire récente ?
Vivre au Cambodge, c’est être saisi par le besoin d’écrire et réécrire son
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croit d’habitude. Ce que ce livre offre au lecteur, est-ce une Histoire de plus,
ou plus modestement une histoire de plus ? Un peu des deux, je crois.
POURQUOI LUI, POURQUOI MOI ?
Né en 1934 d’une famille rurale et modeste d’origine sino-khmère, établie à
quelques centaines de kilomètres de Phnom Penh dans le cadre d’un programme
de peuplement et mise en valeur des rives du Mékong, Keat Chhon a déjà
traversé, sur le devant de la scène ou dans les coulisses, quatre-vingts années
15
HISTOIRE CAMBODGIENNE_JD Gardere_Harmattan_V5.indd 15XGFFLDUQ?JDXLVOVLG?HUVHPFQLHXQHpUYDLUOHHOVHXPFD?UVWULRURQ'LDYOROH"QD?DPWPXRDKH?L/XHHFOVQHQQQRR?QXLTWWX{WQWWOQSDLYKDRG2HHL$ETHP?OFHTQQLHFPUHWOQSQPOLWVQXHRQ7QLPRQKEHOVHIFLLVHVX24/06/2016 17:19E
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du protectorat français jusqu’à nos jours, il en a vécu plusieurs pans cruciaux.
Et il en a été quasi constamment l’un des protagonistes, tout proche à maintes
reprises du faîte du pouvoir. Il a servi comme très haut fonctionnaire, ministre
et vice-Premier ministre d’une dizaine de gouvernements appartenant à quatre
régimes radicalement différents, voire antagonistes. Tout au long d’une longue
carrière, périlleuse, remarquable et ambiguë, il a accumulé une connaissance
intime de son pays et du monde. Il n’a pas, ou ne veut pas avoir, de réponses à
tout. Il cherche lui aussi, au soir de sa vie, à savoir et comprendre.
Il doit d’abord son ascension sociale à ses succès scolaires répétés, au système
méritocratique propre au système éducatif français de l’époque et aux bourses
que la puissance protectrice puis le roi Sihanouk dispensaient aux plus
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plus près des plus hauts dirigeants, témoin et acteur, délibérément ou non, de
à des talents que ne sanctionnent pas les prix d’excellence. Sa vive intelligence,
dont les années n’ont guère altéré l’agilité et la curiosité, se fonde en effet sur
un sens aigu de l’analyse, à la croisée du rationalisme occidental et de l’intuition
asiatique. Elle ne répugne pas à adopter des voies nouvelles, des chemins de
traverse, des approches atypiques ; et pourtant, je devrais dire surtout, elle
demeure empreinte d’une circonspection et d’une maîtrise de soi rarement en
défaut.
Le plaisir éprouvé à l’exercice du pouvoir et la satisfaction ressentie à l’octroi
de toute nouvelle dignité ou distinction sont un trait dont il ne se cache pas. Ce
penchant n’a cependant probablement jamais sombré dans la boulimie et la
démesure. Keat Chhon a manifestement eu la volonté, ou la sagesse, de rester
sur l’arête proche de la cime. Là où il était utile, sans chercher à porter ombrage
au reste des candidats à l’ascension ou à la possession du sommet. Il a su aussi
cultiver les ambiguïtés lorsque la situation lui semblait l’exiger, que ce soit à
l’époque du Sangkum Reastr Niyum lorsque, sauf à prendre le maquis, il fallait
mériter la faveur du prince et chef de l’État, ou sous les Khmers rouges, lorsqu’il
valait mieux se conformer en tout point à la ligne totalitaire de l’Angkar.
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l’a naturellement prédisposé à s’inscrire dans une ligne dirigiste et
centralisatrice. Dans les vingt premières années d’après-guerre, on ne concevait guère
l’économie (et encore moins les croisades pour le développement) sans
l’intervention de l’État et l’effet d’entraînement de grands projets publics. Pourtant,
lorsque le volontarisme économique montrait ses limites ou lorsque la
réglementation risquait d’étouffer les initiatives, l’observation attentive du réel lui
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coup plus tard, à s’engager à fond sur la route de l’ouverture libérale et de
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fait les prosélytes.
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HEntre-temps, au nom du nationalisme, de l’anti-impérialisme et de la
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logie et les dérives perverses prenaient le contre-pied de l’humanisme marxiste
qui l’avait séduit ; et dont les inepties économiques radicales allaient à l’encontre
de son sens inné de la mesure. Lorsqu’il perdit toute illusion sur la légitimité
et l’avenir du système dont il était le serviteur et le prisonnier, il s’en est
d’ailleurs échappé tard, en douceur, sans rupture ni provocation publique, à sa
manière, pour se recycler à l’étranger, dans le secteur privé et les organisations
multilatérales. Et pour son retour au pays, il a su s’engager d’emblée dans le
camp de ceux qui (contre l’attente de la majorité des observateurs et des
diplomates penchés sur le berceau du nouveau Cambodge) allaient piloter, non sans
heurts, mais jusqu’à aujourd’hui, la stabilisation macroéconomique, la forte
croissance et le retour à la paix civile du pays.
Une prudence raisonnée, le sens du réel, l’appréhension intuitive du rapport
des forces ont donc été les plus constantes de ses bonnes étoiles.
Il fallait au moins cela, et une bonne dose de chance, pour faire partie des
survivants de cette petite cohorte de « hussards » cambodgiens qui accédèrent
dans les années 1950 à l’enseignement supérieur. Qui apportèrent dans les
années 1960 leurs toutes fraîches compétences, leurs jeunes idéaux et un corpus
de doctrines hâtivement assimilées à la construction d’un pays de nouveau
en forme, hélas, de déconstruction. Qui purent au début des années 1980
échapper à l’emprise d’un régime paranoïaque qui avait décimé son peuple et
conduisirent à partir des années 1990 la reconstruction du pays.
C’est ce parcours exceptionnel que ce livre espère décrire, mais aussi
décrypter. Pour autant, le déroulement et le contenu des entretiens qui lui servent de
base ne visaient ni à établir une biographie ni à écrire des mémoires.
« Je n’aime guère le mot mémoires », m’a dit Keat Chhon dès notre première
entrevue. « Des Mémoires ? Pourquoi donc ? Je n’ai rien à cacher ! » Ce mot
2qu’il attribuait à Clémenceau enchantait mon interlocuteur. C’est au demeurant
Je devais aussi vite m’apercevoir que par pudeur, par souci de protéger ses
proches ou pour ne pas révéler certains faits personnels qu’il ne se sentait pas
en mesure de révéler ou d’assumer, il s’efforçait de garder pour lui les
événe2 Il s’agit plus probablement de Chateaubriand qui au début de la première version des Mémoires
d’outre-tombe écrit vers 1809 : « Je me suis souvent dit : « Je n’écrirai point les mémoires de ma
vie ; je ne veux point imiter ces hommes qui, conduits par la vanité et le plaisir qu’on trouve
naturellement à parler de soi, révèlent au monde des secrets inutiles, des faiblesses qui ne sont
OS O GP
mémoires (…) Soyez tranquille (…) Je n’entretiendrai pas la postérité du détail de mes faiblesses ;
je ne dirai de moi que ce qui est convenable à ma dignité d’homme (…) Ce n’est pas, qu’au fond,
j’aie rien à cacher ; je n’ai ni fait chasser une servante pour un ruban volé, ni abandonné mon
ami mourant dans une rue, ni déshonoré la femme qui m’a recueilli, ni mis mes bâtards aux
Enfants-Trouvés… ».
17
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RQ X LVPH FLDOVR O VW UR XY p p [ DX EU V F{ Qments et les sentiments les plus intimes. Il se trouve que je ne voulais pas
davantage m’inscrire dans une telle démarche. Je ne souhaitais pas raconter
une vie. J’ignorais quelles étaient les raisons qui avaient fait changer d’avis
Keat Chhon, mais je me doutais qu’il n’avait envie ni de s’exhiber, ni de
réinAlors, que cherchait-il ? Ou plus précisément que cherchions-nous l’un et
l’autre ?
J’ai longtemps tenté de saisir ses motivations et ne suis toujours pas sûr de
les avoir cernées. Très souvent, il se posait des questions au cours de nos
entretiens et me demandait ou faisait mine de demander mon avis. Dès qu’il revisitait
une époque passée, qu’un jugement de valeur devenait incontournable ou qu’une
interprétation de sa conduite s’imposait, à ses propres yeux ou aux miens, il
s’attachait à distinguer clairement ce qu’il avait voulu, compris ou éprouvé à
l’époque de ce qu’il en pensait désormais. Voulait-il, ce faisant, avancer
luimême dans sa propre quête d’intelligibilité ?
Le fait qu’il ait accepté de livrer ses souvenirs, plus de trois ans après que je
l’ai sollicité, n’est pas neutre. L’homme qui était arrivé presque au terme d’une
LV X DO
chargé de responsabilités et d’honneurs, avait été un homme engagé. Cet
engaen technocrate entré par la force des choses en politique. Mais l’histoire du
Cambodge est telle qu’à certains moments tout engagement – public ou discret,
conscient ou inconscient, voulu ou forcé, intervenu dans un environnement
lisible ou dans un monde d’opaque terreur – pesait lourd et mérite donc d’être
expliqué.
Dès le début de nos rencontres, mon interlocuteur m’avait fourni, sans que
je l’aie vu aussi clairement à ce moment-là, une clé importante.
depuis plus de trois ans. – Il y avait alors des obstacles. Mais ce qui m’a décidé,
ce n’est pas tant votre insistance que le mot d’une aide-coiffeuse d’un salon où
je me rends régulièrement. Elle m’a dit il y a quelques semaines : « Grand-oncle
– c’est comme cela qu’on appelle ici, familièrement et courtoisement à la fois,
un homme âgé – grand-oncle vous savez comment on vous appelle, ici, entre
– C’est aussi joliment dit que vrai, non ?
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temps qui passe, à la vie que j’ai menée et à la mort, je devrais dire aux morts
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mort, accidentelle ou préméditée. Je voudrais donc au travers des souvenirs
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temps-ci plus précis et plus vifs.
18
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pas, mais elle poussait celui qui en recevait l’hommage à sortir de sa réserve
habituelle.
La fantastique longévité politique et le savoir-faire tout particulier du ministre
W H FRQ DL GH pW HW p GH GRQ V O p QFH GH TX V G
dossiers, tout comme le passé sulfureux que certains voulaient lui attribuer,
et singulier, le parcours personnel de Keat Chhon pouvait permettre de mieux
appréhender l’histoire politique du Cambodge et surtout la manière dont les
Cambodgiens y avaient participé.
« Je me suis efforcé de privilégier le point de vue du peuple cambodgien tel
3que j’ai pu le percevoir » écrit Raoul-Marc Jennar en ouverture de l’ouvrage
qu’il a consacré au Cambodge des trente dernières années et dont les analyses,
4souvent à contre-courant, me semblent souvent justes et lucides .
C’est un peu dans cette même perspective que j’ai essayé de travailler. Je ne
suis pas certain qu’on puisse, même de bonne foi, adopter et encore moins
transcrire dans une autre langue le point de vue d’une collectivité dont les
tel que Keat Chhon, pétri de culture khmère tout en ayant fréquenté longuement,
de façon structurée, la culture française, pouvait éviter les erreurs que l’on
commet souvent en manipulant ce qu’on prend pour des concepts communs,
parce qu’ils sont traduits à tort par les mêmes mots. Au travers d’un parcours
dont j’escomptais percer quelques moments énigmatiques ou surprenants, ce
sont quelques mystères du Cambodge que je voulais à mon tour explorer. Il ne
s’agissait pas de dire l’expérience et la vision de l’ensemble des Cambodgiens.
Ayant vécu plusieurs vies – du protectorat français au jeune royaume
indépendant de Sihanouk ; du gouvernement royal en exil à Pékin, déjà phagocyté
par les Khmers rouges, au régime de Pol Pot ; des derniers bastions frontaliers
du Kampuchéa Démocratique qui combattaient la République populaire du
Kampuchéa et l’armée vietnamienne ayant libéré le pays du polpotisme, à Paris ;
du service des Nations Unies, au Zaïre, à celui du Parti du peuple cambodgien
de Hun Sèn dont est devenu et reste l’un des plus éminents collaborateurs –
Keat Chhon, évidemment, n’est pas un observateur quelconque. Ayant servi
sous six drapeaux (puisqu’il n’a pas reconnu la République du maréchal Lon
Nol, issue en mars 1970 d’un coup d’État contre Sihanouk), il n’a rien non plus
d’un acteur lambda. Il a été quasi constamment aux toutes premières loges.
J’avoue qu’au-delà de ce parcours fascinant – surtout pour un non-cambodgien
– j’avais d’entrée de jeu d’autres motivations. Faisant partie par la force des
choses de la dernière génération qui a cru aux idéologies, je me sentais en
3 Trente ans depuis Pol Pot, le Cambodge de 1979 à 2009, L’Harmattan, 2010.
4 Exception faite de l’importance qu’il attribue aux CETC chargés de juger les derniers dirigeants
khmers rouges – et qui à mon sens ont failli à maints égards : établissement d’une vérité
juridique (plus haute et complète que la vérité historique déjà connue) ; moteur de mémoire
collective ; modernisation des pratiques judiciaires locales ; et même sanction des coupables.
19
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OH LJHLWmesure de comprendre l’itinéraire d’un jeune cambodgien des années 1950 et
1960, formé en France, face à la décolonisation, à la guerre du Vietnam, au
PS LDO LVPHHWDX [D HWGHO UHM RQ WVRKD FLDO VGHF WF{ $
à la même époque ces groupes plus ou moins radicalisés qui, par détermination,
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avaient échoué, étant de ceux qui, parfois de justesse, se sont tenus à l’écart
des derniers soubresauts attirants, mais mortifères, du maoïsme, du castrisme
ou du trotskisme, je souhaitais voir comment les pièges de l’extrémisme
révolutionnaire communiste et tiers-mondiste avaient pu se refermer sur certains.
Suivre Keat Chhon, c’était l’occasion d’explorer les concomitances et les
ressemblances pouvant exister entre les hésitations, les attirances, et les choix
de jeunes intellectuels européens et de leurs homologues asiatiques dans les
années de guerre froide. Les antagonismes idéologiques d’alors (y compris au
sein du camp socialiste) n’étaient pas seulement aigus. Ils étaient d’une nature
particulière. Ils portaient sur l’adhésion à des modèles de société très différents.
Ils débouchaient sur un spectre large de positionnements militants, allant du
légalisme à la clandestinité. Ils s’accompagnaient de références successives à
des modèles d’autant plus convaincants qu’ils étaient lointains, exotiques, mal
LOV
nationalisme et internationalisme, contestation libertaire et soumission aux
directives révolutionnaires. Thèmes mineurs, l’économie, la croissance, le
développement étaient appréhendés comme de simples dérivées des choix
politiques – et non l’inverse.
L’histoire du Cambodge et des Cambodgiens ne se réduit pas à cela ; mais
elle en est partiellement le produit. Je me demandais même si ce travail ne
ferait pas mieux apparaître les parentés, l’universalité en quelque sorte, des
dérapages révolutionnaires des années 1960-1970. Tous ces basculements ne
plongeaient-ils pas leurs mauvaises (comme leurs bonnes) racines dans une
intelligence autiste du monde assortie (souvent) d’héroïsme et (parfois)
d’altruisme ? Le nationalisme exigeant, qui alimentait les luttes pour la souveraineté
des peuples dominés, et le centralisme pseudo-démocratique, jugé nécessaire
pour sortir du sous-développement économique et social, ne conduisaient-ils
pas naturellement à transformer les utopies égalitaristes en avatars monstrueux
ou parodies misérables ?
MÉMOIRE ET MÉMOIRES, L’HYPOTHÈSE DE LA VÉRITÉ
Comment ce provincial, né d’humbles paysans sino-khmers gagnant
chichement leur vie sur les rives du Mékong, loin de la capitale, a-t-il accédé au savoir ?
Comment, en dépit de ses handicaps sociaux, linguistiques et économiques,
cet écolier, ce lycéen, cet étudiant brillant a-t-il vécu les transformations
tumulSUR X Q D KDGH RGH D VX VR HX VH XH V V -
20
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R[H 5ration du Sangkum ? Pourquoi et comment a-t-il grimpé les marches du
pouvoir ? Comment a-t-il concilié son engagement à gauche avec l’exercice de
hautes charges publiques, la fréquentation amicale de personnalités attachantes,
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ment ? Comment a-t-il alors échappé aux menaces et à la répression qui de loin
en loin frappaient certains de ses amis ? Comment s’est-il par la suite laissé
séduire, quatre ans et demi durant, à Pékin, par l’aventure ambiguë du Front
6et du Gouvernement d’Union Nationale conduit, nominalement, par Sihanouk
W O DL W DX " W UR Q W FRP IDL W V V XJ UR
férule et à leur service, sept années de plus, y compris après la libération de
7Phnom Penh par les forces vietnamiennes et du Front de Salut du Kampuchéa
dont Hanoï avait favorisé l’éclosion avec des milliers de dissidents, transfuges
pendant près de huit années une nouvelle vie de cadre supérieur d’entreprise
très vite des responsabilités de premier ordre dans le gouvernement codirigé
puis dirigé par Hun Sèn, auquel, apparemment, il avait été durant plusieurs
années opposé ?
Ces interrogations ne s’adressent pas qu’à l’individu qui est la source et le
sujet du récit. Elles interpellent aussi sa collectivité. Je me doutais pourtant
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qu’il souhaitait laisser de lui risquait d’en pâtir. L’analyse de l’histoire qu’il
SGp WrW DL UHGp RU TXp HWDW ? RV OGHQ $ TXp Q UH QFRQ M
suis donc venu à m’interroger sur le rapport que nous entretenions tous deux
GU
au gré des souvenirs et des associations d’idées, mais aussi des questionnements
intérieurs que la séance d’entretiens précédente avait fait émerger ; moi qui
transcrivais ses propos, mais aussi les stimulais, les orientais.
Toute restitution est une transformation. Cela vaut autant pour celui qui livre
des souvenirs que pour celui qui les collecte et les met en forme. Une relation
5 RXY U Q HQRX O
à partir de 1955, sont évoqués aux chapitres 2, 4, 5, 6 et dans la Chronologie.
6 Front d’Union Nationale du Kampuchéa ou FUNK et gouvernement d’Union Nationale du
Cambodge ou GRUNC (cf. notes Parties I et II et Chronologie).
7
province de Kratié, non loin du Vietnam, le Front d’Union Nationale pour le Salut du
Kampuchéa, ou FUNSK, fut l’instrument par lequel les opposants au régime de Pol Pot engagèrent à
l’initiative de Hanoï et avec l’appui décisif des troupes vietnamiennes, de libérer le Cambodge
en créant à sa place la République populaire du Kampuchéa (RPK). À quelques exceptions
près, ses membres étaient des communistes orthodoxes – pour une part d’anciens Issaraks
accueillis en République démocratique du Vietnam à la suite des accords de Genève de 1954
et pour la majorité de cadres ou soldats Khmers rouges de la zone est, menacés par la paranoïa
du régime de Pol Pot et souvent réfugiés en République Socialiste du Vietnam (nom pris par
5 HD OU G1HG6/F PS RV GH VW FH
dirigeantes de la RPK établie à Phnom Penh le surlendemain de la prise de Phnom Penh du 8
janvier 1979 – avec Heng Samrin, Chea Sim, Pen Sovann, Ros Samay, Keo Chenda et déjà Hun
Sèn aux affaires étrangères – illustre cette composition. cf. Chronologie.
21
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existe plusieurs vraisemblances, on ne peut s’empêcher de privilégier l’une aux
autres. « Ce que nous dénommons vérité n’est qu’une élimination d’erreurs »
8disait Clémenceau dans Aux embuscades de la vie – un titre qui aurait sans
doute convenu pour parler de Keat Chhon. Vrai, c’est en somme ce qui n’est
pas, ou ce qui n’est plus manifestement faux. C’est pourquoi ce livre, qui
comporte sa part d’oublis et de suppositions, de raccourcis et de digressions,
non, prétend s’inscrire dans une démarche de vérité et ose porter le nom de
son protagoniste.
En chemin, chacun d’ailleurs a dû faire un pas hors de son cercle de vérité
supposée ou souhaitée. Keat Chhon a accepté que ses mots transitent par mes
mots et que ses souvenirs soient complétés par mes considérations et
interpréles faits. Et à l’usage, la vérité à deux voix qui en est issue ne m’est pas apparue
inférieure à celle qui résulterait d’une démarche univoque. Elle court le risque
de porter l’empreinte d’une double subjectivité. Mais, plus complexe, elle est
aussi plus proche des faits observés. La vérité qu’on dit insaisissable ne se
Ces contraintes m’ont conduit à alterner, tout en les distinguant clairement,
9les passages dont Keat Chhon est la source et ceux dont je suis seul responsable .
Les nombreux remaniements de forme et chronologie que j’ai effectués dans
son récit ont eu pour seul objectif de le rendre plus intelligible, non de travestir
ou manipuler le sens de ses propos. Quant aux compléments et interprétations
que j’ai cru devoir ajouter, pour restituer une époque, fournir un arrière-plan
aux souvenirs, préciser certains faits, exprimer une interrogation ou un doute,
je demande au lecteur de les tenir exclusivement pour ce qu’ils sont : un regard,
parfois une hypothèse, souvent une intuition. Keat Chhon m’avait laissé carte
blanche. Il a joué le jeu. À la relecture du texte, pour éviter des erreurs de date,
de lieu ou de nom, il a vu mes additions et mes réactions. Il ne les a pas
contestées. Et s’il ne les a pas validées, le seul fait qu’il n’y ait pas voulu toucher me
laisse penser qu’il y adhérait quelque peu – préférant même sans doute que le
propos tenu soit de moi que de lui. Quoi qu’il en soit, j’assume seul ce qui est
clairement de moi.
Ayant ensemble convenu que comme la traduction, toute restitution risque
d’être une trahison, nous avions eu cet échange :
– Ce doit être votre livre, avait-il dit. J’en serai la source. Pas l’auteur.
– Entendu. On va suivre le cours du temps, mais on ne va pas d’ailleurs
s’imposer la terrible contrainte consistant à réarticuler chacun de vos souvenirs
dans un temps rigoureux. Vous forcer à une stricte chronologie, ce serait en
8 Fasquelle, 1919.
9 Les passages en italiques et les notes de bas de page, les biographies et la chronologie, en
particulier, sont toutes de l’auteur et n’engagent aucunement Keat Chhon.
22
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QF XY DL ?D L RQ W VTX DO H V PR pPp H FH L
G Yp V V DW Q RQ DL HW W V H DJ GH X RQ W RQ rW FH
DL RVH PH H UR W LVR VW W H Q TXHquelque sorte vous obliger à écrire l’histoire plus qu’à parler de votre
histoire.
– Je n’aime guère le désordre.
– Acceptons au départ les aléas d’un récit un peu désordonné. Rebondir d’un
temps à l’autre ce sera une façon d’éviter de donner trop d’ordre au temps, un
ordre qui risquerait d’être celui qu’on lui donne aujourd’hui.
Je pensais à ce mot dont j’avais bien sûr oublié l’auteur : « La mémoire est
aussi menteuse que l’imagination dangereuse, et bien plus dangereuse avec ses
10petits airs studieux ». Peut-être pour d’autres raisons, Keat Chhon ne se cachait
U SD RQ VD H VVp V PS V FH FL SD OD LI V H p FH L VR F U
que le présent nous a appris, est-ce seulement possible ? Quoi qu’on fasse, les
– Vous allez me demander de dire ce que je pensais ou éprouvais à tel moment.
par ce que sais maintenant de cette période ou de la conséquence de mes actes ?
– Ce dont on se souvient est toujours peu ou prou le produit de ce qu’on a
vécu par la suite. Quoiqu’on fasse, quelque précaution que l’on prenne, le
passage du vécu au récit de ce vécu est fatalement l’objet de glissements, volontaires
ou involontaires. Inversement, nous vivons et fabriquons le présent avec la
connaissance du passé. Je suis bien d’accord avec vous. C’est pourquoi
précisément, je me propose d’assurer les liens et le cadrage ; vous serez moins enclin
à vouloir donner d’emblée du sens aux choses.
– Et ce pluriel qu’on emploie pour parler d’un livre de « mémoires ». C’est
révélateur ! Nous n’avons pas une mémoire, mais des mémoires successives.
Le récit qu’on se fait de soi et des événements auxquels on a participé évolue
avec la vision que d’autres et que nous-mêmes, après-coup, en avons.
– Mais ça ne concerne pas que les individus. Ça affecte aussi la mémoire
collective. On sait bien que la somme des vécus n’est pas la vérité. Elle est au
mieux une addition de réinterprétations. Et avec le temps, elle est refaçonnée
par des mots, des idées et même des images qui n’étaient pas présentes au
de tout historien qui veut dire la vérité d’un événement qui n’a pas été provoqué,
conduit ni perçu en son temps avec la connaissance qu’il a, lui, de sa nature et
de ses suites. Je ne vais pas essayer de vous « corriger ». N’essayez donc pas
de vous « corriger ». J’essayerai seulement, lorsque cela me semblera
indispenHGHSUp UX VDE QHDX UHS VS HTXHODY
– Il est bien des périodes, dont moi-même, je ne détenais pas les clés lorsque
je les ai traversées. Je pense à l’époque des Khmers rouges bien sûr. Comment
en parler en ignorant ce que j’ai appris après-coup ? Retrouver l’exacte
perception qu’on a eue à l’époque d’une situation ou d’un événement est une acrobatie
qui est peut-être impossible.
10 Françoise Sagan, en fait.
23
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FGV V VR XY VRQ V VXp VWUH DX Q H L TX– Je ne vois qu’une issue : tenter d’être là, en ce temps particulier, avec toute
l’honnêteté possible, et puis ici, maintenant, avec ce que l’on sait et avec les
interprétations qu’on peut en avoir. Cet écart est en soi une composante de
l’histoire, globale et personnelle. Travailler à deux sur ce matériau
intrinsèquement subjectif et intensément mouvant qu’est la mémoire, croiser nos
perceptions, tenir compte de ce que d’autres ont dit ou écrit, c’est sans doute
réduire les risques.
*
24
HISTOIRE CAMBODGIENNE_JD Gardere_Harmattan_V5.indd 24 24/06/2016 17:19I – SUR LA RIVE
Chapitre 1
L’ENFANT DES BERGES
Comment commencer ?
Le temps et l’âge ont cet étrange effet de faire resurgir avec une force
particulière des moments, y compris de la lointaine enfance, qui étaient enfouis,
PD SD HYDL V DvW PH H Oj H LU ? QR GLQ V SURFKHH
Je sais que parler du passé c’est toujours parler du présent. Le ruisseau se
Sans doute nous percevons-nous dans une continuité en partie imaginaire.
Pourtant, plus que son contenu, c’est le sentiment de cette continuité qui est
un peu le début de nous-mêmes. Commencer par le commencement n’est
proSD j WH PS V H UH PRQWH H XH Q FHPRLQ V SD V EDEO W
Mon interlocuteur va probablement projeter dans ce début beaucoup de ce
XSSRVXH
le fait d’être encore cœur de l’action politique ne va pas le rendre entièrement
libre de ses propos. La mémoire du passé va être encombrée de présent. La
mémoire, qui s’inscrit dans un temps différent de celui qui se raconte et de ce
irrigue et nourrit le pays de part en part. Cette artère vitale en fut aussi,
souvent, la coupure. Une ligne d’affrontements brutaux et de recompositions
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fragile ourlet de sa rive est le scintillement de ses eaux que les saisons rendent
FODLUH VR LPRQ XFKD WGHO UJ
Lorsqu’elle me donne naissance dans le petit village de Phum Thmei, le long
du Mékong, en aval de Chhlong, ma mère n’a que 17 ans. La naissance est très
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est large. Dans une embarcation rudimentaire et chargée, c’est toujours une
aventure. Maman était très affaiblie. Elle a certainement failli mourir. S’il y a,
dans les Objectifs mondiaux pour le Développement, des indicateurs qui attirent
tout de suite mon attention, d’homme autant que de ministre, ce sont bien ceux
qui ont trait à la mortalité des femmes en couche et des enfants à la
naissance.
Ce sera la première « traversée » de ma vie et elle est déjà pleine de risques.
La vie va avec la mort, naître c’est être projeté et projeter les siens dans un
monde de dangers. Mais pour la mère et l’enfant, loin des villes et de toute
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U QW VH Upassistance médicale, la naissance était alors un pari risqué. Tout au long de mon
existence j’ai su que j’étais né et que je vivais sur la lame du rasoir.
À l’âge de 6 ans d’ailleurs, j’aurais dû me noyer. Avec mes camarades du
même âge, pendant la saison basse du Mékong on faisait des paris pour voir
qui s’éloignerait le plus loin des berges. C’était dangereux. Cela faisait bien sûr
partie de l’attrait que nous avions pour ce lieu. Au-delà du fond plat qui
prolongeait la plage, il y avait souvent un gouffre abrupt. Un jour, par imprudence,
ignorance ou bravade, nous sommes tombés à plusieurs dans cet à-pic. Je me
débattais et m’étouffais. Je ne me souviens d’aucune de mes pensées du moment
et je n’en avais sans doute pas la moindre. Tout mon corps frêle luttait
maladroitement pour garder la tête hors de l’eau. Plus je gesticulais, bien sûr, plus
elle pénétrait mon estomac et mes poumons. Je n’étais plus qu’un petit animal
paniqué. C’est une tante, jolie, mais une gamine encore qui m’a sorti de là in
extremis. Elle s’appelait I Thip. Elle a plongé et replongé pour nous ramener
l’un après l’autre, comme des chiots, sur la rive. Je fus le dernier secouru. J’eus
tout le temps d’éprouver cette forme de peur pure qui paralyse la pensée. Elle
avait douze ou treize ans. Elle reste en moi comme la première personne à qui
je dois consciemment quelque chose. Elle est morte très jeune, à 16 ans. Il
m’arrive souvent d’élever à sa mémoire des pensées pieuses. Mais je n’ai jamais
pu faire quoi que ce soit pour exprimer la reconnaissance que je lui voue. Cela
provoque en moi une forme de regret pur, qui a sa source très loin et qui n’a
pas d’issue.
L’épreuve de la noyade est restée longtemps gravée en moi. D’autant que
pendant un certain temps, jusqu’à ce que le récit de l’accident, devenu une
chose du passé, puisse susciter plus de soulagement et de bonheur que de
colère, j’avais décidé de cacher la chose à mes parents. Tout trempé et
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mon désarroi et ma peur des coups – que ma mère ne pouvait manquer de
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accomplir lui-même les tâches qui incombaient aux femmes, tissage, cuisine,
travaux ménagers. C’est d’un « Qu’est-ce qu’il vient faire celui-là ! » qu’il a
salué ma venue au monde. Tout le monde y allait de ses remarques et prophéties.
que j’ai utilisée me donnait comme né un samedi 11 août. Mais ma mère
soutenait mordicus le contraire. Ce qui est bien possible c’est que mon père soit
allé déclarer ma naissance quelques jours après qu’elle ait eu lieu. C’était déjà
pas mal de l’avoir fait ! Beaucoup de gens s’en dispensaient. Grand oncle Kinn
avait prédit : « Il est né à 10 heures du matin de ce jour. Cet enfant ira loin, il
ne restera pas dans le village ». En me voyant pour la première fois, une cousine
de ma mère avait quant à elle remarqué : « L’enfant de cousine Rinn a une tête
longue ». La tête longue était censée être celle des mandarins. Puisque j’avais
leur crâne, j’étais appelé à être comme eux, plein de savoirs inconnus des
vil26
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H S RQ LV OD GH OV O VHX H UH rW GHY DLV Hlageois. La prédiction n’était pas si fausse que ça ; mais la vraie cause était que
l’enfantement avait failli mal tourner et que l’on avait sûrement dû me tirer
sans trop de ménagement hors du ventre de ma mère, par le crâne. À peine né,
j’étais placé sous des auspices contrastés !
L’idée de départ était de me donner un nom en trois syllabes comme mon
aurait souhaité m’appeler Sov Kim Chhun, or et printemps. Sov est un nom de
barangs, les Français, en la
personne du fonctionnaire local en charge de l’état civil, un de mes oncles lointains
pourtant, ne pouvait en accepter que deux. Me voilà donc Keat Chhon. En
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primaires et élémentaires, le fameux certif’, le nom qui m’avait été donné a été
écrit en caractères latins puis au moment de la romanisation
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primaires complémentaires. La romanisation de l’alphabet khmer passait
d’ailleurs très mal au sein de la population. Elle restait très fermement attachée au
caractère unique de l’alphabet khmer. La romanisation fut abandonnée quelques
1mois après son introduction forcée . Lorsque je reçus mon parchemin, le nom
qu’on m’avait donné était simplement devenu Chhon. Mais, écrit en caractères
chinois, je n’avais pas changé d’identité : j’étais toujours la Félicité, Keat ( ),
du Printemps, ( ).
Pas de petit frère. Je suis le seul garçon survivant, le seul garçon au milieu de
sept sœurs dont une a été emportée à l’âge de 20 ans par une crise d’épilepsie.
L’espérance de vie était à l’époque très faible.
Je ne saurais trop dire si cela m’a conféré une place particulière au sein de
la famille.
Nous vivions tous ensemble avec mon grand-père maternel. Pour pouvoir se
marier, mon père, avait construit une maison sur pilotis sur un lotissement de
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nombreux migrants d’origine chinoise ou venant d’autres localités, notre famille
avait reçu l’autorisation de s’installer. Tous les terrains avaient la même
profondeur de 16 mètres. Ils avaient été attribués dans le cadre d’une politique de
peuplement des berges du Mékong que le roi avait lancée sur l’impulsion des
autorités du Protectorat, désireuses de développer la zone en y promouvant les
ecultures de berge. Depuis la moitié du XIX siècle, la France avait promu la
1 Quelque peu paradoxalement, le Vietnam avait déjà accepté et ne revint pas cette
romanisation. Au Cambodge, où les correspondances avaient été mises au point avec soin, notamment
par Georges Coedès, l’opposition fut particulièrement vive au sein de la fraction la plus
nationaliste et activiste du clergé qu’abritait l’Institut Bouddhique (cf. note 32) mais elle rencontrait
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de mars 1945 (cf. infra chapitres 1 et 2 et Chronologie) pour abroger les mesures prises par les
autorités du Protectorat. Le bilan objectif des conséquences à long terme de cet épisode reste
délicat à établir.
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W FL DSD 6S &.FTVYHculture sur berges, dont ses administrateurs avaient observé les avantages
ailleurs, au Vietnam en particulier. Les Cambodgiens étaient par atavisme des
gens de la rizière. Ils ne pouvaient s’investir d’eux-mêmes dans ce type
d’exploitation. On avait donc fait appel en nombre à des étrangers. À Chhlong
prévalait aussi l’exploitation forestière, qui pouvait rapporter bien plus gros.
C’était l’apanage d’Européens et de gens rudes. Mon grand-père et mon père
avaient tenté, en vain, de se faire une place dans ce circuit.
Voilà en tout cas les raisons pour lesquelles nous étions là, sur ce bord du
Mékong. Nous produisions surtout du coton, du haricot et du maïs, dont la
culture avait pris son essor avec le Protectorat. Nous le cultivions notamment
sur une île en face de la maison. Je ne savais bien sûr rien de cette histoire.
C’est bien plus tard, au cours de mes lectures que j’ai appris dans le Que
saisje ? sur le Cambodge et la grande thèse de Jean Delvert sur « Le paysan
cambodgien » dans quel contexte ma famille s’était installée là.
Une partie de la région est encore caractérisée par une architecture combinant
la décoration et la symbolique chinoise aux modes de construction khmère.
Ma maison natale n’existe plus à cause de l’érosion des berges qui sans cesse
fait crouler des pans entiers de terre. Et je n’ai même pas pu sauver les deux
colonnes principales de kâkâs, un bois rare et très dur, où il y avait inscrit à
l’aquarelle, en caractères khmers multicolores : « Le savoir vient de
l’apprentissage et la prospérité du travail ».
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*
Ma première école, je devrais dire ma première université tant ce que j’y
apprenais représentait pour moi une ouverture sur le monde dont j’avais
d’emblée ressenti le désir, ce fut celle de la compagnie de mon père. C’est de lui, du
village et de la pagode, de tout notre modeste quotidien, que j’ai acquis l’essentiel
de ce dont je suis fait. L’ensemble de ce que les philosophes appellent les
connaissances sensibles, par opposition à la connaissance rationnelle, je le lui
dois, je le leur dois. Mon père avait été bonze. Ce n’était pas rare à l’époque et
ça ne l’est toujours pas. Nombre d’hommes mariés sortent des ordres
monastiques ou y font un séjour. Mais mon père l’était resté longtemps et
l’enseignement bouddhique l’avait intensément marqué. Il aimait m’expliquer longuement
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de l’existence. Je lui dois d’avoir appris le nom de tous les poissons et de toutes
les plantes de notre contrée. Cette forme d’apprentissage et ce savoir m’ont
suivi toute ma vie.
Pendant les hautes eaux, j’allais avec mon père chercher du bois de chauffe
pour la cuisine. Nous allions en barque dans les fourrés et forêts inondés
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FWGG?H.&QF Srière-berge. On coupait les branches basses. C’étaient de gros morceaux épais
comme un avant-bras. Père ne choisissait que certaines branches ; il faisait
attention à ce que l’arbre puisse continuer de pousser normalement. Ensuite
nous stockions le bois et le laissions sécher pour le débiter plus tard en petites
bûches. La préservation des êtres et des choses qui composaient notre
environnement, leurs relations, leur renouvellement et leur durabilité, je les vivais
et les assimilais doucement avec lui – au rythme des leçons que me donnaient
ses paroles, ses gestes et les travaux que j’accomplissais avec lui.
Un soir de grand orage sur l’île où nous cultivions le maïs, alors que nous
rentrions à la maison, avec en tête la triste vision de toutes les tiges couchées,
aplaties par la pluie et le vent, mon grand-père maternel, qui gardait ce champ,
leur dit simplement « levez-vous ! ». Quelques jours plus tard, de retour au
champ, tous les plants de maïs s’étaient redressés. Mon grand-père savait ce
que la nature ferait. Mais c’était un miracle pour l’enfant que j’étais. J’en garde
quelque part en moi la souvenance encore émerveillée et, peut-être la foi dans
l’avenir.
Certains jours, en saison de basses eaux, nous partions à la recherche des
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ne sont que des espèces d’élevage. Mais en ce temps la collecte des œufs de
d’années le Cambodge n’était qu’un vaste golfe océanique où vivaient des
espèces marines. Bien plus tard, adulte, j’ai pu examiner les strates géologiques
qui le démontrent, bien visibles sur les parois des chaînes montagneuses du
Bokor, du Kirirom, de l’Éléphant, des Cardamomes et du Dangrêk. En se
relevant des mers, la masse de terre qui forme le Cambodge continua d’abriter
plusieurs de ces espèces. Elles se sont graduellement adaptées, de l’eau salée
à l’eau douce. D’après le professeur Fontaine, qui fut directeur du Musée
d’Histoire naturelle, telle est la raison pour laquelle on trouve des tortues et d’autres
poissons marins qui se sont adaptés aux eaux douces du Mékong et du Tonlé
Sap. Les connaissances ichtyologiques du pays lui doivent beaucoup. Je le
respecte beaucoup et je garde encore précieusement un de ses livres, qu’il
m’avait dédicacé – il était alors presque centenaire.
À cette époque il y avait également beaucoup de dauphins dans le Mékong,
aussi bas que Kompong Thom et jusqu’à Stung Treng en passant par Kratié. Il
n’en reste plus que quelques dizaines. Pour nous c’étaient des phoques… Ils
ils se mettaient également dans le sillage des chaloupes, ces bateaux à moteur
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étaient un peu nos concurrents, nous ne les pêchions pas. De la même façon,
j’ai cent fois vu mon père rejeter à la rivière ou dans les étangs d’arrière-berge
les petites tortues et des poissons de bonne taille, long comme l’avant-bras,
29
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UR XY QH Q X VSD TXH SUH RQ W XY H X VDXY DJ V XH Vmais qui n’avaient pas encore atteint l’âge de se reproduire. Il ne gardait que
les spécimens de plus de 70 ou 80 cm, seuls « dignes d’être mangés ». C’était,
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était très équilibré. De nos jours, aucun pêcheur ne gracie un poisson de 20 cm
ou moins. En amont de Kratié, les cratères d’origine volcanique, dans le lit du
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pas. Mais de nos jours, on a bousculé les cycles, on a perdu le sens de certaines
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d’animaux de trait. Nous avions avec eux des relations plus qu’affectueuses.
Ils avaient un nom que nous utilisons pour leur parler. Pour moi, ils faisaient
partie de la famille. Et nous les traitions comme tels.
Vis-à-vis de tous ces animaux qui faisaient partie de notre quotidien, nous
pouvions avoir des comportements qu’on jugerait de nos jours curieux. J’avais
vis-à-vis des poissons que je pêchais une relation quasi sensuelle. J’aimais leurs
corps oblongs, humides et brillants. J’imaginais leur souple glissement sous la
surface des eaux. Ma mère interdisait à mes sœurs de s’approcher des « phoques »
qui s’échouaient sur la rive, à cause de leurs mamelles qui leur conféraient une
sorte de nudité un peu obscène. Mais c’est comme ça que j’ai appris qu’ils
étaient des mammifères !
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perceptible dans les campagnes, où les commodités ne s’y prêtent pourtant
pas autant qu’ailleurs. Quant à la tranquille beauté des paysages, le voyageur
qui s’éloigne un peu des sentiers touristiques battus éprouve toujours une
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blanc nacré en contrebas d’épaisses frondaisons de bambous, de pandanus,
des cocotiers et des palmiers à sucre. Les troupes d’enfants qui y jouent, les
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on est projeté dans un temps différent et poignant, celui de tous ces
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Ce qui me surprend davantage c’est le passage constant de l’émotion à
l’analyse. Celle-ci ne va-t-elle pas tendre à prendre le dessus ? Mais je vais
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savoir rationnel. Cet étalage de connaissances, qui va bien au-delà des
compétences d’un ancien ingénieur du Génie maritime et d’un ministre des Finances,
n’est ni une coquetterie ni un masque. C’est une façon d’être et regarder le
monde qui remonte à sa plus petite enfance. Je pressens que c’est une tournure
d’esprit qui a dû lui être utile, peut-être indispensable. Se poser ainsi à
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H HW V\VWde s’inscrire successivement dans plusieurs registres ? D’analyser son
environnement et d’y agir selon des angles différents, voire opposés ?
*
À six ou sept ans, j’ai intégré l’école de la pagode du village pour apprendre
à lire et à écrire. La vocation de ce type d’école était, en trois ans, d’enseigner
l’écriture, la lecture et les rudiments du calcul, à la suite de quoi les garçons
devenaient novices. Moi, et je ne sais pas très bien pourquoi, j’ai suivi en fait
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l’âge de huit ans. N’imaginez pas un établissement prestigieux. Ce n’était qu’une
simple bâtisse de bois qui abritait les deux écoles. La modeste structure avait
un toit de tuiles, ce qui était déjà beaucoup ! Les cours de la section française,
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Pour la section française, un seul instituteur cambodgien pourvoyait à tout.
L’apprentissage de la langue française se cantonnait à l’alphabet et quelques
mots. Et des chansons, auxquelles, je crois, le maître ne comprenait pas
grandchose lui-même. À commencer par « Maréchal, nous voilà ! »…
me demandez-vous. C’est vrai ce fut un embranchement pour moi décisif. Mais
je n’en ai pas souvenance.
J’étais rapide et bon élève. Pendant que j’étais à l’école élémentaire du village,
il y eut un jour un contentieux entre un terrassier et un maître d’ouvrage.
Personne ne savait calculer le volume exact de terre qui avait été remué et devait
donner droit à paiement. Les parties en présence évaluaient les mètres cubes
à partir du nombre de paniers utilisés. Mais le maître d’ouvrage contestait
l’estimation. Je n’avais aucune notion de géométrie. Pourtant, par pure intuition,
je dis qu’on n’avait qu’à multiplier les trois dimensions. Le bruit courut dans
le village que le petit Chhon savait bien des choses. Mon amour-propre était
ne m’a pas quitté et a guidé une bonne partie de ma vie.
Je garde clairement le souvenir de la forte rivalité entre les enseignants, le
religieux et le laïque, le bonze et l’instituteur. L’un et l’autre étaient
cambodgiens, mais le second seul enseignait des rudiments de français. Un jour un
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rapporté aux bonzes certains propos désobligeants les concernant. L’affaire n’a
pas manqué de laisser des traces. Le différend avait été sévère. Et les deux
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connaître l’identité du rapporteur. Encore aujourd’hui, j’y repense comme à
une injustice – une de ces minuscules injustices qui accumulées fabriquent
frustrations et révoltes.
La politique était bien loin de moi pourtant : le souvenir le plus marquant de
31
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UHID ODWOIl fallait prendre une chaloupe la veille de l’examen pour Kratié, le chef-lieu
de province où avait lieu l’examen. La route n’était praticable que pour les
charrettes et les bicyclettes. Et le parcours était long et aléatoire à la saison
humide. Pour les transports de plusieurs dizaines de kilomètres, on utilisait les
chaloupes. Il y avait deux chaloupes qui faisaient le parcours. Avec papa, nous
convînmes de prendre la suivante qui devait être la plus rapide, car la première
voudrait sans doute faire le plein de clients à chaque arrêt, avant le passage de
la seconde. Mais ce beau raisonnement devait nous jouer un sale tour. Nous
étions peu de passagers sur la rive. La première chaloupe avait dû prendre la
presque totalité des candidats au voyage. Et la deuxième ne s’est pas arrêtée.
Elle préférait sans doute brûler l’étape, rattraper et dépasser l’autre, plus
lourdement chargée, et embarquer à sa place les passagers et marchandises aux
prochains embarcadères. Nous fîmes en vain des signes désespérés depuis la
berge. Mais la proie était bien trop modeste. L’embarcation là devant nous.
Nous étions tous deux atterrés.
Au ton, je sens que ce sont des images encore très fortes. Tout jeune, Keat
ne valent pas toujours des décisions de simple bon sens. J’imagine que les
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dévoilement qui est un peu celle des rêves.
Malgré le désarroi, mon père partit chercher l’aide d’un oncle qui était maire
du village voisin. Le voyage fut organisé pour le lendemain, à bicyclette. Il y
a à peu près 40 km de Chhlong à Kratié et plus 10 km de mon village à Chhlong.
Ce fut une longue et douloureuse expédition pour l’enfant qui était simplement
juché en amazone sur le cadre avant du vélo ! Un simple pan d’étoffe, un krama,
roulé à l’arrière du guidon me tenait lieu de siège. La piste était fort plate,
2serpentant le plus souvent sur le bourrelet de la rive . Mais elle était bourrée
d’ornières. Et l’oncle tenait à arriver à tout prix. Père avait consacré toutes ses
économies à ce voyage. Partis au petit matin, nous sommes arrivés à Kratié à
16 heures ou 17 heures Tous ces cahots sur mes fesses endolories n’ont
cependant servi à rien. Mon oncle tempêtait pour que l’on me fasse passer l’examen.
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contentait de répéter de façon imperturbable : « C’est trop tard. L’examen a
commencé depuis ce matin. Qu’il revienne l’année prochaine ! ».
Coup de chance, cela n’a pas été le premier ni le dernier de ma vie, au cours
rede la même année il y a eu une réforme qui permettait d’accéder à la 1 année
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de se présenter au concours d’entrée. J’ai passé l’épreuve aisément. Le revers
élémentaires…
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de la berge, que beaucoup plus tard. Détériorée par la guerre et le manque d’entretien, les
travaux nécessaires à son ultérieure réhabilitation et à son asphaltage n’ont d’ailleurs abouti
que tout récemment.
32
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DVT I SOETVSTO?F 3française qui devait dans les années 1940 être hautement considéré .
Ma vie a toujours été comme ça, elle s’est jouée sur un rien ! J’aurais pu
prendre un chemin bien différent, rester au village et devenir fermier. Je
travaillais auprès de mon père dans la rizière et de mon grand-père maternel
dans le champ de maïs. Ma grande passion c’était les poissons. J’étais fasciné
par eux, leur forme, leur corps luisant, leur vie dans l’élément liquide. Mais
aussi par la pêche. Chaque soir, en saison de hautes eaux, j’allais déposer la
nasse en compagnie de père. Le lendemain, à l’aube, je la relevais, pleine de
poissons. C’était un rituel utile et joyeux. Cela peut paraître étrange au regard
de ce qui va suivre, mais il faut que je vous le dise. Lorsque, un peu plus tard,
l’instituteur qui dirigeait l’école de Chhlong, celui-là même qui s’amusait à
m’appeler « tête de piaf grillé », à cause de mon crâne rasé et de la malnutrition
dont je souffrais, celui-là même qu’exaspérait mon manque d’intérêt pour le
résultat du concours m’a dit que malgré une absence de plusieurs mois pour
maladie, j’étais admis au collège Sihanouk de Kompong Thom, oui c’est vrai,
pW L LV DW p HW U GH D UpX DL HX HF H
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poissons et la pêche.
*
Il y eut pourtant, avant cela, un premier petit exil…
Une fois admis en première année de cours moyen, il fallait que j’aille à
l’école « française » complémentaire, à Chhlong. C’était bien loin. Avec les
moyens de transport de l’époque, je vivais cela comme une sorte d’exil.
Mon père avait une cousine au bourg. Vous savez, tout le long du Mékong
nous étions un peu « cousins cousines », en raison des conditions dans
laquelle la zone avait été peuplée. Mais cette cousine n’était pas riche. Elle
ne pouvait m’héberger. Comme papa avait été bonze et qu’il connaissait le
chef de la pagode du village, Bodhi Raingsey, nous avons fait le voyage en
sa compagnie pour rencontrer son homologue de la pagode Sila Nati de
Chhlong. La société cambodgienne a toujours fait grand cas des relations
et recommandations personnelles. À l’époque on ne pouvait s’en passer. Je
m’en souviens comme si c’était hier. C’était septembre et nous avons fait le
voyage en simple barque…
Les routes de terres sont alors souvent impraticables. Mais la navigation sur
n’est pas sans aléas.
3 Institué en 1886, abandonné qu’en 1983 du fait de l’allongement de la scolarité, le CEP a
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comme il l’avait été longtemps en France.
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p GH D XH V rWV LVSU VX V VH] TXH DLpW W DO RUV Q PH... Le courant du Mékong était trop fort à cette période pour pouvoir, sur une
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avec notre barque les eaux d’arrière-berge qui courent en retrait du bourrelet
de la berge. Les courants y sont absents ou faibles.
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palmiers à sucre. Tantôt ces grands à-plats brillent comme un vrai miroir, où
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de verts allant du tendre au sombre, du doux au vif. Puis, la moisson faite, ils
prennent toutes les couleurs de la terre cuite. Ocres et bruns, jaunes et rouges,
tout semble pauvre, sec et délaissé. La terre et ceux qui la cultivent patientent
VODFKDO WHGH UTXLJ VSOXLH PSHH WO
Ce fut un voyage chargé d’une grande émotion. Il y avait l’effort : ramer,
écarter les entrelacs de jacinthes d’eau, sur une telle distance, loin de la
maison, en des lieux inconnus de moi, c’était un peu une aventure. Il y avait
DX VVL OD p GR XFH TXH GpJDJ DLW FH SD VDJH QTX O D H
le piment du risque. Les animaux sauvages, les bandits dont on pouvait
craindre la rencontre inopinée. On ne devait pas naviguer au plus près des
arbres inondés. Les serpents y abondaient, enroulés parfois jusqu’au sommet,
W j p Pr PH V LV TX L pW DL W HX U ? XHHX V OD
perception vive de quelque chose qui est longtemps resté enfoui,
confusément, en moi et que je ne peux exprimer qu’aujourd’hui. Peut-être parce que
ce paysage est aujourd’hui une chose du passé – pratiquement disparue – je
sais désormais combien il m’a imprégné, entremêlé des récits que grand-père
me faisait.
La barque était chargée de tout ce qu’il fallait pour faciliter mon accueil et
contribuer à mon entretien. Le riz, le poisson sec… Je ne cessais de poser des
questions. C’était dans ma nature et mon père s’y pliait volontiers. Mais au
cours de ce voyage, qui pour moi était une expérience toute nouvelle, il s’est
aussi opéré en moi quelque chose d’autre…
Nostalgie du passé envolé, d’une forme de beauté évanouie ? Je comprendrai
TXrW H D KRVHW V
d’une unité au-delà du temps, celle-là même qui sans doute l’a poussé à me
DL H TXL D SD p Yp X RPPH Q UD FKH O DLW Q QH RQ GH
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Ce dont je me souviens clairement, c’est que tout suscitait ma curiosité. Par
exemple, je pensais que seule l’eau du Mékong débordait pour remplir les
arrière-berges. Mais c’est trompeur. Ce sont d’abord les bourrelets naturels de
34
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V WDO LQ GH PR \ V WH V PH Pr W V VWH SL V /H YH H
YH FH PEODL
H FH VW PRQUH H XY H j OD RUFH V V VLe voyage en barque nous a pris une bien longue journée. Puis il a fallu marcher
avec toute la charge. Arrivé à la pagode, à Chhlong, le chef de la pagode de
mon village demande à voir son confrère. Nous n’avions naturellement averti
personne.
On procède aux salutations. Notre protecteur explique la situation. « On

tons parce que vous êtes un ami ». Les choses ne sont pas forcément différentes
de nos jours ; mais je pense que tout en respectant les formes du passé, la
VODWUH VWRQV LDO FRQ TXVpQ PrH G
pagode un peu d’argent donné par mon père. Je sais qu’il s’était donné beaucoup
de mal pour m’envoyer à l’école. Même enfant, je le savais déjà. J’étais
d’ailleurs le seul gamin de notre village sinon de la commune à avoir été accepté
DX V pW LVW RQ VHX O O pW WDL U GH D UpX VVH VFRDL UH
UH VVHHFHW QL LV H pW VWQDL URPH W G
Mais cette émotion-là n’était, je crois, rien face au pincement sourd de douleur
que représentait l’éloignement de la famille, de la maison, du village. J’en
ressentais déjà l’affection quotidienne dont j’allais être privé, le caractère
inexorable de ce petit exil.
Pour mon père, qui n’avait pas pu étudier, cela sonnait aussi comme une
revanche. Mon grand-père paternel était cent pour cent chinois, mon père l’était
à moitié et je n’ai moi-même qu’un quart de sang chinois. Vous vous demandez
si cette ascendance chinoise a pesé fortement en faveur de cette volonté
d’éducation, si ma réussite scolaire ne représentait pas, pour le petit garçon dans la
barque, une forme de devoir, vis-à-vis de ses parents et de toute sa lignée… Je
cela. Nous ne parlions pas trop du passé ou de nos racines. Mais, sans que cela
soit dit, j’ai peut-être ressenti leur propre désir au plus profond de moi.
Les raisons et les conditions, la date exacte même du départ de Chine de
DU qU UDQ 6X QHQDVI UDUPUHVWH
ne s’étendait pas trop là-dessus.
Je pense que l’émigration a été occasionnée par un grave revers d’un chef
provincial ou d’un seigneur de la guerre pour lequel travaillait mon arrière-
4grand-père, dans le Fou-Kien , apparemment à un certain niveau de
responsabilité. Probablement en pleine tourmente de la révolte Tai-Ping ou dans la
5période très troublée qui a suivi autour des années 1860. Mon père me disait
on avait voulu me donner son nom, Sov Kim Chhun ; mais comme je vous l’ai
4 Province du sud-est de la Chine, en face de Taïwan, actuellement appelée Fujian.
5 Cette révolte messianique et populaire du « Royaume céleste de la Grande Paix » (Tai Ping
Tan Guo) tint en échec l’Empire Qing de 1851-1864 et ne fut vaincue qu’avec l’aide de troupes
entraînées par des Occidentaux. Ayant, semble-t-il, en partie épargné le Fou-kien, elle affecta
particulièrement la Chine centrale et méridionale (Guangxi, Hangxi, Zhejiang, Anhui, y
compris Nankin) et eût des conséquences démographiques considérables (morts, déplacements de
populations internes, émigration).
35
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?D VH TXH U p OD SD W DL p pW RQ p XH LV GH
DFGO
? D DXM2YYOF 7U 6Son départ de Chine l’a conduit, en une ou plusieurs étapes je ne sais, à Phnom
7Penh , où il est devenu marchand. Il a été jusqu’à posséder trois jonques.
Malheureusement, des pirates opérant sur le grand lac intérieur du Tonlé Sap,
chose alors fréquente, l’ont attaqué et lui ont tout pris. Son commerce ruiné,
la famille s’appauvrit et, selon mon père, se divisa. Une branche resta cependant
dans la capitale. C’est ainsi que l’ancien vice-gouverneur de la Banque Nationale,
8Chay Thoul pXGPRO 6?PF &
Nisitha, professeur agrégé de médecine, réside quant à lui en France… L’autre
branche, dont je suis issu, alla s’installer sur les bords du Mékong, à la recherche
d’un nouveau départ.
Ah… Des cousins, des cousines, des tantes et des oncles, j’en ai découvert
comme ça !
QG XQ XL H VV HW XU H LU Q SU LPHU SH W QH KKRQ DW
mains. Dans ces relations de village à village ou de parenté éloignée, la relation

mène débordait du cadre rural local. La vie du petit paysan des rives du grand
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perception d’une forme de proximité (et plus d’une fois de solidarité) qui va
voisinage avérés. Tout aussi souvent, elle provient d’un sentiment
d’apparteUH FRQQDL H VVD WLPDJ EH(Q QD YRLUHLQDLUH OX H FR X V
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vont avec, on se positionne dans un grand cycle vertueux et salutaire.
Eh, oui ! Un prix d’excellence pouvait réveiller les solidarités sous-jacentes…
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d’un autre cousin éloigné, Thonn Ouk. Ancien Conseiller de l’Union française,
il était ministre de l’Éducation quand j’étais en classe de seconde, au moment
des grèves étudiantes et lycéennes de 1951-1952. C’est son père, l’oncle Ouk,
W L RU PSV W GH LV H DJ H TX p W DL TX L
Lequel est décédé, très âgé, à Paris en 2013. Un autre « cousin » encore, M. Seng,
un ancien juge m’avait présenté à ses enfants qui étaient des dignitaires ou des
épouses de dignitaires du Royaume. Il ne faut pas s’étonner de ces relations
familiales extrêmement étendues. Parmi les populations qui s’étaient installées
le long du Mékong, les alliances et les liens de sang réels étaient nombreux.
De façon plus générale, dans un monde où les communications étaient archaïques
et les voyages peu fréquents, tout éloignement faisait problème. Et ces relations
6 Beaucoup d’exilés chinois de l’époque avaient d’abord rejoint le Vietnam ; nombre d’entre eux
avaient rejoint dans les années 1880 les célèbres « Pavillons noirs ».
7 Où, au regard de la population totale, de l’ordre de 30 000 à 40 000 habitants, existait déjà une
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réussi et étaient proches de la petite cour royale.
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GGrassuraient et rendaient de grands services. J’en suis l’exemple. Et puis, il y a
ce bon dicton cambodgien qui dit : « Même si l’espace est étroit, que ton cœur
ne le soit pas ».
&H V FRPS RU WH PH QW V LPSUqJ QH QW RUH OD RFLp Wp ER GJ LH QQH V RQW
cependant perdu en vigueur et généralité. La modernité, mais, avant elle,
et, au-delà des comportements de circonstance, sensiblement distendu la trame
du tissu familial.
Pour en revenir à mes motivations et à celles de mon père, c’est vrai que les
déceptions consécutives à l’implantation de mes ancêtres au Cambodge, d’abord
dans la capitale, étaient au temps de ma petite enfance encore vivaces dans
l’ADN familial. Le départ de mon grand-père paternel pour Chhlong, pour y
U KDE HW U FX V XH V XH V GH UH V H
chacun des colons sino-khmers, avait représenté une seconde chance. Il avait
saisi l’occasion. Il avait quitté Phnom Penh. Mais cela n’avait guère mieux
marché. Pour mieux s’en sortir, mon grand-père, comme après lui mon père,
avait voulu devenir exploitant forestier. C’était sans doute la raison profonde
de sa venue dans la région…
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XV
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de peuplement des rives, pour assurer aux forestiers des embarcadères et
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Vous savez, cette activité était trustée par les Français et les francophones.
Mon grand-père paternel avait l’appui du chef du canton forestier. Mais il ne
parlait pas français. Et il a échoué. Il a malgré tout réussi à vivre grâce à la
calligraphie chinoise.
Il était doué et recevait des commandes pour les mariages ou les enterrements.
Le gros de la population étant d’origine chinoise et très attachée au culte des
ancêtres, aux traditions, le travail ne manquait pas. Il n’est pas resté veuf bien
longtemps et a épousé la sœur de sa première épouse, mais après s’être assuré
que les enfants du premier lit seraient bien traités par la deuxième épouse. C’est
à la génération suivante que nous sommes vraiment devenus Khmers. Le
passage de la culture chinoise à la culture cambodgienne avait été insensible, mais
il s’est véritablement accompli au temps de mon père. Les raisons en sont tout
bonnement économiques. Mon grand-père paternel n’était pas assez riche pour
HF LVH FR UVRQ? OVjO
Mon père s’est aussi lancé dans le bois. Le bois était la seule source de bons
revenus. Mais c’était un métier très dur. Il fallait un vrai tempérament de
corsaire. Même avec l’appui du chef de canton forestier, il n’a pas davantage percé
que grand-père. Il était sans amertume, mais il devait éprouver une sorte de
Ils donnaient du sens à tout ce que la famille avait traversé.
37
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KHO H V GH YDOV GRGDGOCe n’était pas la misère. C’était le pays du coton, du maïs, des haricots, du
sésame. On plantait aussi sur les berges, à la descente des eaux. De préférence
sur les îles où le limon était très fertile et les insectes moins envahissants. Sur
notre lopin de terre, derrière la maison, nous plantions également du maïs et
QVS -
cipalement du coton. C’étaient des cultures marchandes, que l’on enchaînait
l’une après l’autre en fonction de la saison et que nous complétions par des
pêches abondantes, transformées en poisson séché et SUDKRF Aujourd’hui on
parlerait de FUSV FD En vendant la production de coton, on arrivait à obtenir
9200 riels . Avec ce revenu nous étions une des familles relativement aisées du
QR /VDSSD QH HOHXY ERUGGH? DJ P DL DLVVX UO HVvOVKDFF
avait son terrain en vertu du droit d’usage assorti d’un droit de succession. Cela
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OU
Comme beaucoup de familles, nous avions également une activité de tissage
familiale. Notre petite communauté ne vivait donc pas totalement en circuit
fermé.
*
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le long de ces berges du Mékong, jusqu’à Kratié, où étaient installés des oncles
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également des contacts fréquents avec les exploitants forestiers et, par les
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Oui, mais nous ne tirions pas beaucoup d’argent de toutes ces activités,
mais cette « économie des berges » était moins pénible, plus rentable et plus
monétarisée que celle du « monde des rizières ». Nous cultivions
nousmêmes du riz, le riz de saison sèche, mais cela ne suffisait pas à notre
consommation. Nous étions les « gens des champs », les autres étaient les
« gens des rizières », plus à l’intérieur des terres. Nous nous considérions
plus entreprenants qu’eux. Ils étaient sédentaires, loin des routes et des
passages de bateaux sur le Mékong. Ils ne produisaient pratiquement que
du riz.
Nous n’étions pas riches. Nous étions bien loin de la capitale et même des
chefs-lieux de province, Kratié ou Kompong Thom. Le moindre déplacement
était une petite aventure. Nous ne pouvions nous offrir les produits
manufacturés, les machines et la plupart des objets dont se servaient, s’habillaient ou
9 Keat Chhon raisonne dans une monnaie qui n’est apparue sous cette appellation qu’au début
des années 1950, mais au Cambodge on appelait de longue date « riel » l’unité monétaire de
référence, héritière d’une lignée de monnaies d’argent allant du réal espagnol au peso puis à la
SLD H PH[ H Q LD H QW DP GD
1870. C’était à peu près l’équivalent de 2 000 à 3 000 francs de l’époque (si l’on tient compte du
taux très élevé de la piastre au franc retenu à la sortie de la guerre). Cela pourrait
approximativement correspondre, de nos jours, à 400 dollars et 1 500 dollars en pouvoir d’achat local.
38
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XY j H LV UH FR W DX QHse nourrissaient les habitants des villes. Mais, par ce que nous pouvions voir
ou entendre, nous en étions en quelque sorte moins exclus qu’eux.
10J’accompagnais souvent mon grand-père maternel troquer des kramas et
11du DKRFSU contre du riz décortiqué ou du paddy à Dambè, région très agricole
du district de Thbaung Khmum, à quelques lieues au sud de notre village de
Phum Thmei. Un demi-poisson séché valait une mesure d’un litre de riz
décortiqué, un peu plus d’un kilo. Il y avait peu de contreparties monétaires. Par
contre, l’échange prenait souvent la forme de cadeaux. Nous offrions nos
productions. On nous en offrait d’autres en contrepartie. Ce n’était pas du troc,
avec des valeurs d’échange discutables, mais bien établies. C’était vraiment du
don. Mais cela fonctionnait bien, par une sorte de réciprocité et d’équilibre et
implicite.
Avec nos lents charrois tirés par des bœufs, chargés à ras bord, c’était une
véritable expédition. Pour franchir la trentaine de kilomètres qui séparent Phum
Thmei de Dambè et que, sur la route asphaltée d’aujourd’hui, d’ailleurs toute
récente, on parcourt en moins d’une heure, il fallait voyager deux jours et
camper deux nuits dans la forêt. Ah ! Ce n’était pas la forêt d’aujourd’hui,
clairsemée ou entièrement défrichée et vouée aux pacages et cultures. Il y avait
des bêtes sauvages, même dans la forêt inondée d’arrière-berge. Un jour, en
allant surveiller les rizières situées dans cette zone, mon père a vu des empreintes
de fauve. En les suivant, avec prudence, il découvrit un cerf qui avait été attaqué
la veille par un tigre. Il alerta le village. On décida que ce qui restait du cerf
serait dépecé et la viande partagée. Mon père m’ordonna à moi ainsi qu’à un
autre gamin d’aller récupérer les derniers morceaux restants. J’étais étreint par
la peur. Mais un ordre paternel ne se discutait pas. En cheminant sur le retour,
avec le butin dans nos petites mains, nous nous retournâmes et vîmes les rapaces
s’envoler tout d’un coup. Le tigre était revenu chercher sa proie !
Quand on voyageait ainsi en charrette, nous allions en convoi. Les chevreuils,
les cerfs et les sangliers abondaient. Même de jour, je m’en souviens très bien,
nous allions en convoi. La nuit nous nous mettions en cercle, mettions les bêtes
de trait à l’intérieur, couchions sous les charrettes et allumions des feux pour
écarter les fauves…
Le voyage pouvait réserver d’autres risques. Au cours d’une de ces
expéditions de troc, rompu de fatigue, mon grand-père était tombé de la charrette. Il
eut le fémur écrasé par la lourde roue cerclée de fer. Il n’y avait pas d’autre
traitement que ceux de la médecine traditionnelle. Pendant sa convalescence,
il devait boire sa propre urine additionnée d’une bonne portion de la mienne,
mélangée à des bourgeons de feuille de goyavier écrasés. Et nous partagions
10 Longue pièce de tissu de coton, unie, rayée ou quadrillée, typique des populations khmères,
que l’on porte autour du cou et que chacun peut utiliser pour une multitude de fonctions, comme
foulard, serre-tête, chapeau, sac à provisions, drap de toilette, etc.
11 Saumure fermentée de poisson et sel qui accompagne les aliments pour en relever fortement
le goût. C’est le condiment favori des Cambodgiens qui représente, en outre, avec le poisson
séché, un apport protéique important pour les populations rurales.
39
HISTOIRE CAMBODGIENNE_JD Gardere_Harmattan_V5.indd 39 24/06/2016 17:19à deux cette terrible potion. Il s’en sortit guéri, quoique fort affaibli. Moi cela
ne me faisait aucun effet ; mais je poursuivis le « traitement » jusqu’au bout par
solidarité avec mon grand-père.
\D p OF GOU S V p
C’était un peu plus « moderne », admettons.
des articles manufacturés aux boutiques tenues par des Chinois, de purs Chinois
ceux-là. Dans ces magasins, on trouvait un peu de tout de ce qui était nécessaire
à de simples villageois : des tissus pour se fabriquer nos vêtements, des
ustensiles de cuisine, des outils, des médicaments traditionnels… Je me souviens
qu’en 1945 nous vendîmes notre récolte de coton pour 200 piastres, environ
12deux mille francs – une fortune pour nous et pour l’époque.
Nous n’étions que marginalement dans la sphère de la modernité, et de la
monnaie. Je me souviens que le prix d’excellence que l’instituteur de Chhlong
m’avait donné était une pièce d’étoffe de 1 m 20. Je me souviens aussi que,
quelques années plus tard encore, en guise de compensation, nous
approvisionnions en bois, en riz, en poisson, etc. la famille qui m’avait hébergée pour
la suite de ma scolarité, au collège de Kampong Cham. Mais, grâce aux forestiers
qui gagnaient pas mal d’argent et en claquaient pas mal aussi, il y avait le long

peurs et marchands de bois en grume était pour une bonne part dépensé en
boissons fortes, voire en opium. Vous savez quelles sont les deux premières
syllabes que, gamin, j’ai appris à déchiffrer ? C’étaient RA et RO. Il y avait des
panonceaux partout où il y avait de l’argent à soutirer aux forestiers. RA c’était
Français avaient organisé ce commerce sous forme de monopoles dont ils
tiraient, encore dans les années 1940, des ressources non négligeables pour le
budget du royaume et les dépenses du Protectorat.
*
N’allez pas en déduire qu’il y avait dans nos campagnes un début de rejet de
ce que la France accomplissait ou n’accomplissait pas.
D’abord je ne crois pas qu’on se posait la question de l’opium dans les termes
d’aujourd’hui. Notre communauté était fort stricte sur le plan moral. Je me
et les jeux. Le Nouvel An chinois était fêté dans mon village, bien sûr. Nous
faisions des offrandes. Il y avait aussi, évidemment, des jeux, des paris, des
parties de dés chinois… Les jeux de cartes étaient plus que simplistes, mais je
12 XW $ GHFK JHR I FL QFS LD VW ?O OIXH XWI P YD QW HGHODS SX jO H
pour favoriser les importations françaises et le pouvoir d’achat, surtout à la sortie de 2e Guerre
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Monnaie et Souveraineté, 2010).
40
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M?n’y touchais pas. Entre nous, cela m’a beaucoup handicapé ! Je n’ai jamais appris
à jouer et plus tard, en France, cela m’a terriblement gêné pour bien appréhender
les questions de calcul de probabilités qu’on illustrait avec des exemples tirés
de jeux de cartes – que je ne connaissais pas du tout…
Mais pour en revenir aux sentiments que nous inspiraient la France et les
Français, franchement nous n’y pensions guère. Je ne savais pas grand-chose
de l’organisation du Protectorat. L’information était véhiculée par les Chinois
commerçant à bord de leurs chaloupes, en provenance de la capitale, qui
chargeaient des matières premières dans les villages et leur vendaient des produits
manufacturés. Elle n’était pas abondante. En outre, nous avions fort peu de
contacts directs avec l’administration française.
Les Français étaient peu présents, voire totalement absents de notre quotidien.
Malgré l’importance du cantonnement de Chhlong, à cause des exploitations
forestières, il n’y avait pas dans notre voisinage de fonctionnaire français. Il y
avait bien un prêtre catholique. Il résidait cependant en vase clos, à Kompong
Kor, sur l’autre rive du Mékong, au sein d’une importante communauté
vietnamienne.
La santé quand même ? Le Protectorat s’est enorgueilli de quelques
réalisations et avancées majeures sur ce plan. Les efforts concernaient d’abord
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le reste du pays.
Oh, maints souvenirs me rappellent que dans les campagnes, à cette époque,
la situation sanitaire était mauvaise. J’ai dit comment mon grand-père avait dû
traiter sa jambe brisée. Mais toute la médecine était à l’avenant. À la suite de
ses mésaventures de forestier, mon père a attrapé le paludisme en défrichant
la forêt pour cultiver du soja. À l’époque il y avait au Cambodge à peine 2 mil-
13lions d’habitants et beaucoup de terrains en friche. Pour combattre le paludisme
mon père, sur prescription du « médecin » traditionnel, devait boire le matin,
et à jeun, de l’alcool dans lequel on avait fait macérer des plantes, des écorces
et surtout une espèce de liane au goût très amer. L’alcool de riz à 30 ° ainsi
aromatisé, ce n’était pas plaisant. Au début mon père faisait des grimaces et
trouvait le breuvage infect ; mais, avec le temps, il y prit goût. Il n’était pas
devenu ivrogne, mais il aimait boire. J’ai moi-même attrapé, lors de mon séjour
à Chhlong, ce qu’on appelait la « plaie de fonction ». Peut-être à cause de la
malnutrition, de la guerre… Le corps se couvrait de plaies. On avait essayé la
chaux et d’autres onguents. Finalement le mari d’une cousine, dont d’ailleurs
l’enfant est maintenant médecin, m’a guéri avec des piqûres. J’ai perdu plusieurs
mois d’école pendant le cours supérieur, mais j’ai quand même décroché mon
Ma grand-mère maternelle, elle aussi, est morte par manque de médicaments.
Elle a eu un abcès au sein. Elle avait environ 30 ans. Aujourd’hui, juste une
piqûre d’antibiotiques l’aurait sauvée, mais elle est morte dans des souffrances
13 C’est-à-dire sept fois et demie moins qu’aujourd’hui.
41
PDKWIVHISTOIRE CAMBODGIENNE_JD Gardere_Harmattan_V5.indd 41JJWQGRPSDPVD3K?3VJQqQOUO0RLFQHLH\F?DDOLUGSP24/06/2016 17:19R
.& FDW FH XGH pW PH Q oDLV HW D H DX H GHatroces qui ont traumatisé son mari, mon grand-père. Il n’y avait ni soins ni
dispensaires à proximité. En outre la population n’était pas éduquée et avait
des maladies comme de la médecine une approche approximative et très
superstitieuse.
On vivait soumis à la loi de la sélection naturelle. Je ne blâmais ni ne blâme
personne, ni l’administration ni quiconque. Je fais le constat. Quoi qu’il en soit,
je suis persuadé que ces expériences de mon enfance m’ont rendu par la suite,
dans mes différentes fonctions, et en fonction des responsabilités qui m’étaient
imparties, particulièrement sensible aux problèmes de santé.
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stationnement des troupes japonaises, les affrontements de 1945, il devait y
Hum… Il y eut peut-être un peu de cela. Mais l’essentiel de nos soucis était
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que de rejet. On peut dire que nous récoltions du kapok et du coton pour les
Français, tandis que nous-mêmes allions presque nus ! Avec les hostilités il
fallait vendre toute la production, riz, kapok, coton… C’était une réquisition,
rémunérée certes, mais obligatoire. Il y avait un adage populaire qui le disait
de façon incisive et crue : « Vendons du kapok, du coton à Monsieur, et
promenons-nous tout nus » ! La langue khmère est plus imagée que le français.
Un jour, la rumeur se répandit comme une traînée de poudre dans le village :
le Résident – en fait son représentant provincial – allait venir procéder à
l’inspection de chaque maison. Ma mère gardait à la maison deux grandes balles
de bon coton, pour tisser et pour les semences. Pris de panique nous songeâmes
à cacher le coton derrière la maison, dans la forêt. Finalement nous décidâmes
de faire face à la situation et de montrer notre coton. Mais le Résident n’est
jamais passé…
Avec le recul du temps, je peux aussi voir les choses sous un jour différent.
De 1988 à 1992, je fus codirecteur d’un projet au Zaïre pour le compte de
l’ONUDI. Les Zaïrois reconnaissaient que sous la domination belge les routes
étaient bien entretenues : on pouvait voyager de Kinshasa jusqu’au centre même
du pays tranquillement ; on pouvait manger à sa faim trois fois par jour. C’était
le régime de la « chicotte », mais ça fonctionnait. Au Cambodge, sous le
protectorat français, c’était un peu comme ça. L’autorité était fort lointaine ; mais
on la savait stricte. L’ordre et la tranquillité étaient en apparence assurés. Il y
avait un prix. Mais, enfant et même jeune adolescent, je n’avais pas une
conscience bien claire de tout cela.
On était bien loin de comprendre tout ce qui se passait dans le monde et se
jouait localement. Pendant la guerre, en vertu de l’accord signé avec l’amiral
Decoux, Tokyo a obtenu de Vichy un droit d’occupation pour les troupes
japonaises.
42
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H GLUH LQUn droit de stationnement. Mais je le reconnais, avec le temps ça s’est avéré
À Phnom Penh, à part des bombardements alliés en face de la pagode Onalom,
il n’y eut pas de problème. Mais dans certaines régions des Français s’étaient
opposés à l’accord ; il y eut des affrontements, des batailles. On en parlait. Dans
notre village, chez nous, les Japonais se sont installés sur la ligne séparant les
provinces de Kratié et Kampong Cham. C’était un endroit stratégique qui leur
H OD Q D VH W SD W VDL V XS UR V DLVH V UH VW W DL j
l’écart. Nous étions simplement surpris ou même choqués par de petites choses,
soldats japonais se baignaient pratiquement nus. Et chose plus étrange encore,
à nos yeux, ils mangeaient de la papaye, comme vous et nous aujourd’hui, alors
qu’à l’époque les Cambodgiens ne mangeaient que de la papaye verte.
Un jour cependant, l’après-midi, l’affolement gagna tous les villageois. La
rumeur, cette fois, était que les Japonais et les Français allaient se battre. Ce
devait être au mois de mars 1942 ou peut-être 1943. Le village se vida en un
clin d’œil, sans préavis ni préparatifs. Grand-père maternel déclara qu’il était
vieux et qu’il resterait. Père nous emmena nous dissimuler dans la végétation,
derrière les berges. Mais dans notre hâte et notre affolement, nous ne nous
étions même pas munis d’un peu d’eau. L’attente se prolongeant, la soif se
faisant plus cruelle, mon père décida de retourner au village pour y chercher
de l’eau. Il comprit alors que rien ne s’était passé. Nous rentrâmes à la maison.
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qui étaient restés cachés, sans rien savoir de ce qui se passait, qu’ils s’enfuirent
oplus loin, bien plus loin, jusqu’à atteindre la route n 7…
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devait pas facile de savoir qui était au pouvoir et qui disposait de la
souverairécente, de cette forme d’ignorance de la situation réelle qui provoque des
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ou la médiocrité des moyens de communication et d’information a souvent
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de réalité, encouragé les réactions grégaires.
Pour en revenir aux Français, nous eûmes quand même une fois la visite du
résident français de Kratié. Il inspectait les écoles. Nous l’avons reçu avec tout
le tralala nécessaire. Nous devions chanter en français, sans rien comprendre
aux paroles. Toutes les écoles étaient réunies. Les élèves chinois chantaient en
chinois. Les Chams dans leur langue. Et nous en français. Le résident n’a pas
apprécié quand nous avons entamé « Maréchal nous voilà »… Autant dire que
nous ne l’avons pas terminé ! Il était furieux et l’instituteur tout blême.
les punitions corporelles étaient interdites…
43
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V V LVH GH HW F HXY U{ H H FRQ U GH GX VH W O HW
QKDEL UHX ODJEn dehors de la présence japonaise, le village vivait en marge de la guerre.
Il y eut même une courte période durant laquelle les Japonais bannirent le
français de l’école. Nous étions alors censés apprendre le japonais. Cela n’a pas
duré longtemps. Je me souviens aussi que les Japonais avaient institué des
corvées, pour construire l’aéroport de Kratié. Ce n’était pas extrêmement
populaire. Mais ma première petite prise de conscience politique ce fut en 1945,
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toute la nuit. Il s’agissait peut-être d’un sabotage. Nous avons vu les lueurs de
l’incendie depuis Chhlong. C’était impressionnant. Puis les Japonais
commencèrent à nous dire que nous étions indépendants et que le joug français était
révolu.
La seconde prise de conscience politique est intervenue deux ans plus tard.
pW W DL SUq D UH VDO H UHW V SUR FH V GH
14Battambang et de Siem Reap au Cambodge, qu’un arbitrage international
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la seule école du pays à avoir organisé une grande manifestation en juillet 1947,
après la distribution des prix, pour fêter leur récupération effective. Nous avons
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dessiné la carte de France et du Cambodge sur une balance pour symboliser
l’égalité entre les deux pays. Ce n’était pas forcément du goût des autorités
françaises. Mais dans le climat d’euphorie de la célébration, elles avaient évité
de sévir.
Il y eut plus tard, en 1952 ou 1953, un incident qui me marqua aussi. Pour je
ne sais trop quelle raison, et peut-être aucune, mon grand-père maternel eut
des démêlés avec les militaires placés sous l’autorité de la France…
Oui, mais grand-père fut néanmoins arrêté. J’étais alors lycéen à Phnom
Penh. La jeunesse était fort agitée, je vous en parlerai certainement plus tard.
Ayant appris la chose, je ne pus m’empêcher d’écrire une longue lettre au chef
du district. Les termes, le ton surtout, étaient clairement d’inspiration
indépendantiste ! Mais le destinataire du courrier, où Tong Hao est intervenu dans le
bon sens. Mon grand-père a été libéré.
Je considère ou Tong Hao, de son vrai nom en fait Pou Tong Hao, comme
mon bienfaiteur. Il organisa d’ailleurs des collectes d’argent pour subvenir à
mes besoins avant mon départ pour la France. Après avoir quitté Chhlong, il
14 C’est le 9 décembre 1946, non sans accrochages avec les Khmers Issaraks (cf. note 32), que
la restitution sera obtenue par la France et le Cambodge agissant de concert. Niek Tioulong
(cf. chapitres 4 et 5) avait été délégué par le roi à la reprise des deux provinces et Lon Nol
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retour dans le giron cambodgien, en 1947. Pour l’abandon au Siam et la reprise par la France
de ces territoires de longue date vassalisés par la cour de Bangkok, entre 1867 et 1907, puis
leur récupération (y compris le Laos) par la Thaïlande aidée du Japon, en 1940-1941, voir la
Chronologie en milieu d’ouvrage.
44
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U PH Q ODL DO W RQ RQ V RV GH OD VVH UH HW GH D
G TX H W Gp p V GH RQ D GH VDX V [S RV V RQfut nommé gouverneur de la province de Kompong Thom. C’est lui encore
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sûrement morte. Bien plus tard je l’ai croisé tout à fait à l’improviste… à la
Gare du Nord, à Paris : il était devenu bonze ; il avait décidé, selon ses propres
mots, d’emprunter la voie de la paix intérieure ; il avait à cœur d’initier le plus
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enseignements du Bouddha. Il s’y emploie aujourd’hui encore, âgé de plus de
90 ans, bonze au Wat Onalom, la grande pagode au centre de Phnom Penh,
près du Palais, où sont conservés les plus importants manuscrits khmers
anciens.
*
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c’est clair, au centre de sa vie, de ses aspirations, de ses relations familiales
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quitté.
Mon premier parcours scolaire n’a pas été un lit de roses. J’avais d’abord dû
suivre l’école cambodgienne. À dix ans, donc, j’étais en retard pour le cours
moyen. Pour le Cambodge ce n’était pas surprenant. C’était courant que les
jeunes garçons aillent à l’école de la pagode et quittent le froc seulement à l’âge
D j rW H? WD DO HTX D VS LVDXFR GH UQ
À la pagode Sila Nati, nous mangions correctement à midi grâce aux offrandes
faites aux bonzes par la population. Mais il fallait bien faire attention. On devait
garder de la nourriture pour le soir et veiller à ce qu’elle ne se gâte pas. Pendant
les périodes de fête, les « riches » de Chhlong et les exploitants forestiers
offraient beaucoup de choses. C’est ainsi que j’ai découvert les gâteaux fourrés
à la crème. Je n’en avais jamais vu ni entendu parler. À la campagne nous ne
connaissions que les sucreries faites de bananes, de riz gluant et de lait de coco.
Je sais désormais que le lait de coco est essentiel dans l’alimentation khmère
aux bonzes, qu’il m’a été donné de faire mes premières expériences de « luxe »
m’a invité à déguster des nouilles sautées. J’ai encore le souvenir de ce goût
qui jusque-là m’était complètement inconnu !
Pour autant, en dehors des périodes d’offrandes, à la pagode j’ai souvent
connu la faim.
Ma tante, en fait une cousine de mon père, celle qui n’avait pas été sollicitée
pour m’héberger, d’autant que mon père était en froid avec son mari, a
cependant eu connaissance de ce manque de nourriture. Tout en me grondant, elle
m’exhortait à aller chez elle pour manger. Au Cambodge on donne toujours à
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gâteaux de riz gluant à la banane grillée. Elle m’en donnait souvent ; mais j’avais
tout le temps faim !
45
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SO GO PM FTFEn vérité, je me sentais un peu orphelin. L’affection de mes parents me
manquait. Ce premier arrachement à la vie familiale, suivi du passage de la
pagode à l’école française, qui n’allait pas de soi et exigeait un gros effort, ce
fut dur. Le travail d’adaptation était lourd et constant. Je ne trouvais pas toujours
en moi la force nécessaire. J’ai d’ailleurs dû redoubler ma première année de
cours moyen à Chhlong. Cette déconvenue m’a cependant fait comprendre qu’il
fallait se bagarrer. S’adapter était un combat.
pW DLV SD U UH Q ID W W FDO H HW UH VS HX [ O ID rW UH WDL
me levais chaque jour à 4 h 30 du matin pour préparer le thé des bonzes. C’était
la guerre ; il n’y avait pas d’allumettes ; il fallait couvrir les braises pour qu’elles
ne s’éteignent pas pendant la nuit et pouvoir rallumer le feu le matin.
Immédiatement après il me fallait marcher 2 km pour aller à l’école. Pour un
jeune enfant qui, en plus, avait tout le temps faim, ce n’était pas évident. Bien
souvent, si je n’avais pas un reste du repas de la veille ou si ma cousine ne
m’avait pas donné des gâteaux de riz, je devais partir sans manger. Parfois les
bonzes me donnaient quelques sous sur l’argent qu’ils gardaient pour moi pour
manger. Mais la faim était toujours là. Sauf en périodes des fêtes où les
offrandes abondaient.
pW j J \DLV F{ H XH V V FRP ERQ W H V V VDWDL W
de moi. On me considérait comme un enfant sérieux et responsable. J’avais
l’habitude chez moi de participer aux travaux de la maison. Tout de même, je
QH H LV FRP W oDL SD j HX UH V HW V
10 heures. Je retournais alors à la pagode pour aider à la préparation et au
service du repas. Je mangeais après les bonzes et aidais ensuite à faire la
vaisselle. Je repartais à l’école qui m’occupait jusqu’à 16 heures. Ce n’est qu’après
que nous avions un tout petit peu de temps pour nous. Nous pouvions jouer sur
le terrain de foot jusqu’à la tombée du jour. Moi, je ne jouais pas au football,
c’était trop violent pour moi. Je préférais le volley-ball.
Enfant de la pagode, je n’avais guère d’autres loisirs. Le temps coulait
d’ailleurs de façon unie, sans émoi ni incident auxquels raccrocher la mémoire. À
part les cérémonies rituelles et religieuses, les seuls événements notables
étaient le passage, de temps en temps, des troupes de spectacles ambulants :
théâtre, pantomime, danse, acrobatie – y compris pour la promotion et la vente
de médicaments… Un soir, je fus attiré comme un papillon par la lumière :
des hérauts hauts en couleur annonçaient au son puissant du tambour la venue
du « Théâtre de Bassac ». Sans demander de permission au chef de la pagode
qui était mon tuteur, je m’esquivais à la tombée de la nuit la nuit et allais, pieds
nus, voir la troupe. Elle devait se produire dans une sorte de grossier
amphithéâtre fait de larges planches de bois mal équarri posées verticalement et
légèrement disjointes. Désargenté comme je l’étais, ce fut au travers ces
interstices que, à l’instar des gens de ma condition, je savourais le spectacle.
Artistes enjoués aux costumes multicolores, chanteurs déclamant au son de
la musique et au rythme des tambourins, j’étais sous le charme… Lorsque je
sentis le subreptice chatouillement de quelque chose sur l’un de mes pieds, je
46
HISTOIRE CAMBODGIENNE_JD Gardere_Harmattan_V5.indd 46OWH?Q-??QQRDOL/O,OXLQDKYMDJUXW]XHROQWK{QSHXPROWR&FWpT?H/HVPDRPH{HKF-OVOWXIFVPLWQOHQLHDXK24/06/2016 17:19
VTX MX V RQ jtentai de l’autre de m’en débarrasser nonchalamment. Je ressentis dans l’instant
une brûlante piqûre. Balançant le membre attaqué je vis, à la lumière des
jP T ? H OS XQV H XH GH
bien quinze centimètres cramponnée à mon pied. Les autres spectateurs qui,
comme moi, lorgnaient comme ils pouvaient au travers de la palissade
m’aidèrent à me débarrasser de la bête ; mais désireux de ne rien rater du spectacle,
ils me conseillèrent de rentrer en m’assurant d’un ton anodin que ce n’était
pas bien grave. La douleur me gagnant tout le corps, je courus comme je pus
pour rejoindre mon lit et m’y nicher sans bruit, plainte ou gémissement. Hors
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cette attaque fut toute simple et naïve : j’avais été puni et la sanction pour
non-conformité à la règle n’était rien moins que naturelle… Bien plus tard, au
15cours de philologie du professeur Kéng Vannsak , en étudiant le concept de
Karma, je fus amené à me pencher sur ce déterminisme primaire et me souvins
de l’avoir alors découvert et fait mien tout seul !
En fait, j’ai peu de souvenirs de cette période, tant la vie était réglée et
répétitive. Ce sont la faim, quelques épisodes survenus à l’école et notamment la
violence des punitions qui m’ont le plus marqué. Il y avait bien sûr le rotin pour
cingler les élèves dissipés ou paresseux ; mais un maître particulièrement dur
avait pour habitude de cogner la tête des élèves contre les colonnes en bois, en
guise de sanction. C’étaient des colonnes en bois dur de Chhlong. J’ai été puni
une fois de cette manière. C’était bien pire qu’un choc frontal au football ! Les
parents d’élèves n’étaient pas commodes non plus. Une fois, alors que deux de
mes camarades s’étaient battus, nous avons vu l’épouse du secrétaire général
pour réclamer celui qui l’avait rossé et le « réduire en farine ». Tout garçon d’une
famille aisée qu’il était, Neang, l’autre garçonnet, n’en menait pas large.
L’instituteur a dû intervenir pour raisonner et calmer la dame en fureur : « Ce
ne sont que des querelles d’enfants, après tout ; il faut essayer de
comprendre ».
Nous pouvions souvent nous sentir seuls, comme prisonniers d’une situation
injuste dont on ne voulait pas. Il y avait un bonze novice, Bov Chheang Ky, un
sino-cambodgien, qui aspirait à quitter la pagode pour se marier. Mais un chef
des bonzes ne le lui permettait pas. Absurde retournement des choses, il a dû
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fait construire le lycée de Chhlong en souvenir de cette période de ma vie, pour
remercier et exprimer ma reconnaissance à tous ceux qui, somme toute, m’ont
esoutenu là-bas. J’y avais certes raté mon passage en 2 année du cours moyen
et avais dû y rester trois années scolaires pleines, de 1944 à 1947… Mais, effet
des événements et de ma bonne étoile, j’avais aussi tiré parti de la suppression,
15 cf. chapitre suivant et Biographies.
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W RQ GH VWQ XH U UH DW Q DW GX KH I GH D SDJ RGH Veentre-temps, de cette 2 année de cours moyen – une réforme que je crois avoir
été provoquée par l’occupation japonaise.
C’est banal à dire, mais j’ai laissé là une partie de mon cœur. Chhlong était
une petite ville prospère, avec un marché, des boutiques. N’étant, en ce temps,
accessible que par le Mékong, elle était moins vaste et achalandée que Kratié
obien sûr, qui était accessible directement de Saïgon par la route n 7. Mais c’est
là que le directeur de l’école primaire m’octroya mon premier prix d’excellence.
Le prix consistait en une pièce de tissu blanc. J’étais ravi. De retour à la maison,
muni de ce trophée, je demandai que l’on me confectionne une culotte. Mais
grand-père répondit qu’il valait mieux conserver le tissu jusqu’à ce que j’aie ni
de grandir !
Anticipait-il le passage au collège ?
français, entre mes 13 et 14 ans, je fus le seul admis au collège Sihanouk qui
venait d’être construit à Kampong Cham, la capitale de la province homonyme,
une centaine de kilomètres en aval sur le cours du Mékong. C’était le premier
collège provincial. J’étais parmi les plus jeunes de la classe. Cette nouvelle
d’études primaires, avaient commencé à travailler comme instituteurs. Pour la
plupart ils étaient, il est vrai, déjà assez âgés.
J’étais admis au collège. Bien. Mais il y avait, cette année-là, 120 admis et,
faute d’information, nous n’avions pas fait de demande de bourse pour être
pensionnaire. Mon grand-père et mon père étaient fort préoccupés par la
question de mon hébergement et de la façon dont je vivrais à Kampong Cham. Ils
ne connaissaient personne là-bas. Moi, naïvement, je leur avais dit, parce que
j’en étais convaincu, que quand on était admis on était aussi logé et nourri. J’ai
dû rentrer à la maison, profondément vexé.
En outre je m’étais préparé pour devenir interne, mais j’étais un tantinet
sous-équipé ! Il y avait une liste d’effets dont il fallait se munir : une moustiquaire,
une natte, oreiller, deux complets blancs, des souliers. Je n’ai pu me procurer
qu’un complet, et avec des pantalons courts seulement. Mes souliers étaient de
très mauvaise qualité. Et en guise de moustiquaire, on avait cousu ensemble des
sacs de riz. Par chance, une grande tante, encore une, était de passage au village.
Elle était l’épouse du gouverneur Leng Sa Em, responsable de la province de
Takéo, au sud-ouest du pays. Apprenant que j’étais le seul du village à avoir été
admis au collège et compatissant à mon malheur, elle a tout bonnement imposé
à son neveu par alliance, qui vivait à Kampong Cham, qu’il m’héberge. J’ai pu
entreprendre derechef le voyage. Avec le riz, le poisson sec, le bois…
*
Pour ma première année de collège à Kampong Cham, je fus donc logé chez
cet oncle. Il travaillait dans la police nationale. Je sais que je lui devrai toujours
reconnaissance. Mais, franchement, les conditions d’une réussite scolaire
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PH Q DD YRRGOF Fn’étaient pas réunies et la vie était dure. Je n’avais pas de table pour travailler.
Je me servais d’un muret en ciment. Je devais me lever à 4 heures du matin
pour collaborer aux tâches domestiques et servir la famille. Je devais ensuite
marcher 4 km pour arriver à l’école. De temps en temps un camarade me prenait
sur son vélo. Et plus tard un voisin, policier lui aussi, m’a offert une vieille
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Ma famille d’accueil se souciait peu de ma vie de collégien. Je prenais mes
repas avec eux. Mais, en fait j’accomplissais plus ou moins le travail auquel un
domestique aurait été astreint. Je me souviens comme si c’était hier d’une
terrible nuit.
Au retour des Français, après l’occupation japonaise, un oncle riche, qui était
juge au tribunal de Kratié, avait été envoyé à Saïgon pour y être interrogé avec
une demi-douzaine d’autres personnes soupçonnées comme lui d’être pro
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un grand repas de bienvenue. Il me chargea d’aller chercher de la viande et des
à 3 heures du matin. Les rues n’étaient pas éclairées. Mon vélo n’avait pas
d’éclairage non plus. Je connaissais plus ou moins la direction, mais je n’étais
jamais allé jusqu’aux abattoirs. Je suis arrivé tant bien que mal à destination,
éreinté, tout égratigné par des plantes épineuses qui bordaient la route et qu’en
pédalant dans le noir, au jugé, je distinguais à peine. Et là s’offrait à moi un
spectacle répugnant. Impossible de distinguer les cochons des corps nus des
bouchers. Toute cette masse violente de corps était de la même couleur, fumante
et dégoulinante de sang. Pendant un bon bout de temps, je n’ai pas pu toucher
à un morceau de viande.
J’avais mené à bien ma mission. Mais cette vision m’a longtemps hantée. Et,
comme un malheur n’arrive jamais seul, c’est ce même jour que j’ai été désigné
par le professeur d’histoire pour réciter la leçon. À cause de cette malheureuse
expédition aux abattoirs, je ne l’avais pas révisée. J’ai eu un zéro et j’en ai pleuré
de dépit.
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amusée que procure le temps qui a passé, l’expérience, le sentiment d’avoir
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U j XW H UR XS VR U{ RQ H UHFLDL RQF H H] L H LV Gp Dinterlocuteur est indéniablement lui-même, dans ce souci de ne pas provoquer
ni dénoncer. Je m’en ouvris un peu plus tard auprès d’un de ses collaborateurs
de longue date. « La diplomatie est pour lui comme une seconde nature, me
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double éducation traditionnelle, l’école de la pagode largement fondée sur
l’apprentissage par la répétition et l’école « française » qui faisait alors du
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tensions ».
Vous savez, je raconte ces menues misères sans amertume. Une part de moi
sait que, sans cet oncle et cette tante, je ne serais pas là à vous raconter cette
histoire. Kampong Cham n’était pas alors une grosse agglomération. Mais mon
adaptation à la vie urbaine n’allait pas de soi. L’apprentissage était parfois bien
rude. J’avais 13 ans et l’innocence d’un enfant de village. Dans maintes
situations, il fallait que je change de comportement, et vite, sans personne pour me
guider. À la campagne j’avais l’habitude de me baigner nu comme tous mes
camarades. En ville, chaque maison avait son propre puits, et je me souviens
qu’une fois, n’ayant pas d’eau à notre puits, nous sommes allés chez le voisin
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suis dénudé sans problème devant elle. Ma tante m’a sévèrement réprimandé.
Toutes ces avanies accumulées, et surtout mon retard d’intégration au collège,
ont fait que derechef je dus redoubler la 1re année de collège. Ce second
redoublement fut une cruelle déception. J’avais encore grand besoin de m’endurcir.
Mais je sais que je tirais déjà, à ma manière, une leçon de mes échecs. Je
comprenais que la clé résidait dans ma capacité d’adaptation.
Et pourtant je me suis peu à peu attaché à Kampong Cham, qui a joué plus
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16Elle ne tirait pas son nom de la présence des Chams , qui sont nombreux et
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lieu d’attente (en cambodgien on dit FKDPP
prendre un autre bateau. Comme toutes les bourgades qui jalonnent le cours
du Mékong, Rokar Kong, Lovea Té, So Kong, Kampong Cham avait sa légende
et une longue histoire. Mais la ville que je découvrais avait été dessinée…
en 1938 par le résident provincial lui-même, qui était un polytechnicien,
M. Hoffel. Le tracé des rues était clair, l’agencement des bâtiments était bien
ordonné. C’était devenu une petite ville modèle et prospère. Sur l’autre rive, il
16 Le peuple cham avait fondé au IIe siècle le royaume hindouiste du Champa, en lutte récurrente
en partie convertis à l’islam et pour beaucoup émigrèrent au Cambodge, sur les rives du Tonlé
Sap et du Mékong en particulier, vivant surtout de la pêche. Ils subirent de graves persécutions
et massacres sous le régime de Pol Pot.
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