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DISSEMBLANCES

237 pages
Une réflexion consacrée aux constructions des sexes et des sexualités : la société aujourd'hui peut-elle accepter que le biologique, l'identité sexuelle et l'identité de genre puissent être déconnectés ? A travers divers " dispositifs de sexualité ", à partir de données historiques, anthropologiques et sociologiques, cet ouvrage s'attache à décrire la pluralité des registres d'actualisation des genres, tout en soulignant la fécondité d'un concept qui permet de mettre au jour les incessantes liaisons entre genre et sexe biologique.
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SOUS LA DIRECTION DE

Rose Marie Lagrave, Agathe Gestin, Éléonore Lépinard et Geneviève Pruvost

DISSEMBLANCES
JEUX ET ENJEUX DU GENRE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Bilbiothèque du féminisme

Collection dirigée par Oristelle Bonis, Dominique Fougeyrollas,

Hélène Rouch

l'Association

publiée avec le soutien de nationale des études féministes

(ANEF)

Les essais publiés dans la collection Bibliothèque du féminisme questionnent le rapport entre différence biologique et inégalité des sexes, entre sexe et genre. Il s'agit ici de poursuivre le débat politique ouvert par le féminisme, en privilégiant la démarche scientifique et critique dans une approche interdisciplinaire. L'orientation de la collection se fait selon trois axes: la réédition de textes qui ont inspiré la réflexion féministe et le redéploiement des sciences sociales; la publication de recherches, essais, thèses, textes de séminaires qui témoignent du renouvellement des problématiques; la traduction d'ouvrages qui manifestent la vitalité des recherches féministes à l'étranger.

Sommaire

PRÉSENTATION. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .9 .. Rose Marie Lagrave
Une affaire de genre
INTR 0 D U CTI 0 N

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .17

Marie-Élisabeth Handman
LES DILEMMESDU TRANSSEXUALISME. . . . . . . . . . . . .23 Gaëlle Krikorian EN MILIEU MAGHRÉBIN,UNE QUESTIOND'HONNEUR. . . 37 Christelle Hamel

LA FIGURE DU MAKàMÉ, MASQUE DE L'HOMOSEXUALITÉ MASCULINE DANS LES MONDES GUADELOUPÉENS Dolorès Pourette .51

LES ÉTHIQUES CONJUGALES GAIES À L'ÉPREUVE DU MULTIPARTENARIAT

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .65

Arnaud Lerch

Le travail du genre INTRODUCTION. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .81 .. Monique de Saint Martin
LANGUEDOCIENNES AU TRAVAIL

À LAFINDUM0YENÂGE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .87 Cécile Béghin-Le Gourriérec
PÉKINS ET VIEILLES MOUSTACHES: MASCULINITÉBOURGEOISE,MASCULINITÉMILITAIRE. . 101 Gil Mihaely

ARGENT DES FEMMES ET HONNEUR AU MAROC:

DES HOMMES . . . . . . . . . 117

UN QUARTIER DE MARRAKECH.

Meriem Rodary
TRAVAIL POLICIER ET FLEXIBILITÉ DES GENRES. . . . . .131

Geneviève Pruvost
LA RETRAITE, UNE SECONDECARRIÈRE. . . . . . . . . . . .145 Agathe Gestin

Les usages politiques des luttes féministes INTRODUCTION.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 163 .. Arlette Farge
DE L'AFFAIRE BOUPACHA À LA « CAUSE DES FEMMES»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . 167

Delphine Naudier
L'ALMA MATER DANS LES DISCOURSNATIONALISTES
PALESTINIEN ET ISRAËLIEN

(1948-1998) . . . . . . . . . . 181

Valérie Pouzol
DU CHOIX DES FEMMES À UNE REVENDICATION CITOYENNE: LA LOI SUR L'AVORTEMENT AU MEXIQUE. . . . . . . . . . 197

Alicia Marquez Murrieta
LES PARADOXES DES DISCOURS FÉMINISTES SUR LA PARITÉ POLITIQUE. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .211

Éléonore Lépinard
FORMULA : LAPAROLE AS POLITIQUE DESSANS-VOIX. .225 Joana Cîrstocea

Présentation
Rose Marie Lagrave

Publier des journées d'études doctorales consacrées aux «constructions des sexes et des sexualités» 1 participe d'un double geste: donner une place aux travaux de doctorants dans le champ scientifique et éditorial, et donner à voir les modulations en cours qui infléchissent les recherches sur les genres. En d'autres termes, il s'agit de participer à la publicité du travail d'une jeune génération de chercheurs, et de saisir ce que l'effet de génération imprime à un champ de recherche qui peut déjà se prévaloir d'une histoire2. Cette histoire présente a été traversée par le souci constant de transmettre des savoirs, conquis de haute lutte par des universitaires et des chercheuses insurgées contre la clôture de l'ordre

1. Ces journées d'études interdisciplinaires, organisées par le Centre d'étude des mouvements sociaux, avec le soutien du DEA de sociologie et de l'École doctorale de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales, se sont tenues les 23 et 24 novembre 2000, dans cet établissement. Vingt-cinq communications ont été présentées par des étudiants insérés dans toutes les formations doctorales disciplinaires, communications discutées par dixsept enseignants. Cette publication n'aurait pas été possible sans la collaboration avisée de Marie-Christine Zuber, ingénieur d'études au CEMS, que je tiens à remercier tout particulièrement. 2. Un clin d' œil, bien sûr, aux cinq volumes de l' Histoire des femmes en Occident, sous la direction de G. Duby et de M. Perrot. Cf. également F. Thébaud, 1998.

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DISSEMBLANCES

scientifique face au déni de légitimité des recherches sur les femmes 3. Ces recherches, à la légitimité encore fréquemment contestée, existent, marginalement certes, mais elles se déplient et se déploient à partir d'une matrice scientifique maintes fois mise à l'épreuve, maintes fois renouvelée à travers le patient travail d'une généalogie d'universitaires qui se sont battues pour penser l'énigme des genres et avoir droit de cité. La transmission des savoirs, pour la génération des pionnières, comme pour la génération actuelle des enseignants-chercheurs, n'est pas seulement affaire de pédagogie. Il fallait constituer ces savoirs, en communiquer les résultats, en souligner les possibles dérives, faire irruption au sein de savoirs constitués tels des bastions imprenables. Pendant ces années de puissance critique, comment ne pas se souvenir que tout écrit ou toute discussion se soldait inévitablement par des apories, pierre d'achoppement de l'impensé. Ces apories en cascade ont été paradoxalement une planche de salut: d'abord parce qu'il a bien fallu parvenir à les penser par un travail collectif, mais aussi parce qu'elles ont suscité des façons non totalement configurées de transmettre ces savoirs. Inconcevable de transmettre un corps constitué de connaissances, impensable de travailler en ligne droite, mais il fallait laisser faire le travail de déconstruction, de reconstruction et d'élaboration des concepts, trouver les interstices à travers lesquels l'hésitation était au principe de la découverte des contradictions et des logiques antagonistes à l' œuvre dans les «dispositifs de sexualité» et les relations entre les genres. Loin de tout esprit scolastique, ces enseignements ont donné aux étudiants une posture scientifique ouverte, et partant créative, leur laissant l'espace nécessaire pour inscrire leur propre marque. De cet héritage, ils et elles se sont emparés, en toute conscience d'avoir pour tâche de reproduire un champ scientifique, non à l'identique, mais en redistribuant les enjeux, en se saisissant de sujets encore tabous, tout en s' arrimant aux acquis précédents, en sorte que la relève est assurée de la plus belle manière. Génération semblable et dissemblable aux précédentes. Plus que par le passé, la relève est mixte,
3. Cf.« Femmes, féminisme et recherches», Actes du colloque national, Toulouse, décembre 1982; R. M. Lagrave, 1990.

PRÉSENTATION

Il

même si, encore aujourd'hui, les «filles» (Baudelot, 1992) sont majoritaires dans les cours et les séminaires; cet ouvrage témoigne de ce que des doctorants mettent au centre de leur thèse la question des genres. Génération réassurée par les gammes transmises en partage dont elle peut, à présent, réagencer ou renouveler les phrases scientifiques, tout en prenant toute liberté de s'affilier ou de se désaffilier de ces héritages. Ces effets de génération sont sensibles à plusieurs niveaux. Les introductions de M.-E. Handman, M. de Saint Martin et A. Farge soulignent les lignes de force et l'originalité des ensembles thématiques. Reste à mettre en lumière la manière dont l'effet de génération irrigue les textes et les contextes qui font la matière de cet ouvrage, et plusieurs exemples en portent témoignage. Des terrains et des chantiers inédits sont explorés, des déplacements dans la construction des objets sont à l' œuvre, des possibles théoriques et empiriques sont ouverts, traversant la texture des différentes contributions. En premier lieu, pour cette génération de chercheurs, le concept de genre est désormais établi; son usage devient une clé d'analyse pour rendre moins opaques les articulations entre les sexes et les sexualités, les espaces qui les produisent et les injonctions qui les enserrent. Les auteur-e-s de ces articles ne méconnaissent pas l'histoire mouvementée du concept de genre, les controverses à son sujet, son difficile transfert et sa délicate bouture dans le champ scientifique français, mais aucun concept n'étant parfait, il fait désormais partie de la panoplie la plus affûtée pour rompre d'une part avec tout essentialisme, et signifier d'autre part la domination du principe masculin. L'heure n'est pas venue encore pour ces doctorant-e-s de le soumettre à la critique et de lui opposer une alternative conceptuelle, car ce que le concept de genre déploie, notamment dans la première partie, c'est l'impossible fixité des genres, et ses incessantes liaisons et déliaisons avec le sexe anatomique. L'exemple des homosexualités et des transsexualismes met au jour la puissance des injonctions de l'ordre sexuel sur le «dispositif de sexualité». Des ruses et des souffrances s'ensuivent, mais également les oscillations d'un genre l'autre, selon des moments d'un parcours singulier où les identifications à l'un ou à l'autre deviennent possibles en raison des revendications collectives

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DISSEMBLANCES

pour décompresser le carcan des normes et des figures socialement acceptables de la sexualité et des genres. L'arrangement des sexes (Goffman, 2002) n'est pas seulement la mise en scène des comportements réciproques de genre: il est au cœur même des articulations entre sexe anatomique et choix de genre, sous des formes tensionnelles de déprise et de reprise des concordances entre sexe biologique et comportement de genre. Ces différents registres d'actualisation des genres et des sexualités attestent à la fois d'une relative brisure des normes, mais également d'un retour de leur force prescriptive. Les articles consacrés à l'analyse des homosexualités en témoignent. Le lesbianisme ou la figure du makomé sont tolérés parce que relevant du genre féminin, donc peu dangereux pour l'honneur des hommes et l'honneur entre hommes, constat qui souligne la domination du principe masculin sur le féminin (Héritier, 1996; Bourdieu, 1998) jusque dans les figures perçues comme transgressions de l'ordonnancement des genres et des sexualités. Mais en même temps, chez les couples gais, l'expérience éprouvée de la transgression et son cortège de stigmates conduisent à traduire et à transposer la déliaison entre sexe et genre en déconnection des jeux du sexe et de l'amour. Certes, ce décrochage entre sexualité et affects conjugaux n'est pas l'apanage des couples homosexuels, mais leur assignation à la marginalité leur a donné des armes pour mettre en critique «le parallèle présenté comme allant de soi entre les logiques du sexe et celles de l'amour» (Prokhoris, 2000 : 189). Le concept de genre comme outil d'analyse a donc permis de saisir les multiples agencements du sexe et du genre, la fragilité de leurs frontières, mais surtout la déchéance heuristique de la notion de sexe par rapport à l'efficience scientifique du concept de genre. En outre, le genre n'est plus le substitut facile ou savant du féminin ou un cache-sexe qui s'ignore. Les analyses du genre masculin enrichissent désormais les recherches sur le genre féminin; mieux encore, le primat est donné à leur articulation, puisque l'un et l'autre puisent leurs significations à la même matrice sociale qui les construit, leur confère une valeur différentielle et justifie les inégalités qui les caractérisent. En cela, les exemples des femmes dans la police et de la mise à la retraite sont éclairants. S'il faut bien en passer dans un premier

PRÉSENTATION

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temps par l'analyse de la division sexuelle du travail policier, le concept de genre permet, et c'est une avancée, de saisir comment l'expérience d'un métier masculin fait parfois endosser des genres différents et successifs pour faire corps avec le métier, alors que la retraite semble tout au contraire reproduire les frontières et la fixité entre les genres. On le voit, le chemin parcouru est grand depuis «les recherches sur les femmes ». En quelques décennies, une évolution s'est affirmée. De l'analyse de la différence des sexes4 à celle des rapports sociaux de sexe, l'accent est mis à présent sur les relations inégales entre les genres. Toutefois, l'identification à un genre est marquée du sceau de l'éphémère, de l'indécidable, même si on peut néanmoins en décider, en sorte que les figures de la sexualité et des genres sont mouvantes, variables selon les cultures et les sociétés. Les contrastes entre les cultures ou les moments historiques sont en effet très présents dans cet ouvrage, signe de la diversification des terrains et des périodes qui permettent l'analyse comparée. Signe surtout que les luttes féministes, les comportements de genre dans les situations de travail et dans les diverses expériences de sexualité sont puissamment enserrés dans des contextes qui déterminent leurs possibilités de s'actualiser, mais aussi de marquer ces différents contextes de leur puissance subversive ou de leur conformisme. Enfin, l'effet de génération se lit à travers le caractère inachevé des recherches, puisqu'elles sont en cours, en passe de devenir des doctorats. Ces esquisses donnent une tonalité de fausse simplicité à des textes dont il faudrait montrer l'intertextualité qui les travaille. Cette simplicité peut se nommer également retenue ou honnêteté, car aucune théorie tonitruante ou unifiée n'agence ces articles qui, jamais toutefois, ne dérivent vers un empirisme simplificateur. On saisit plutôt un travail au scalpel, cet outil nommé genre, qui permet aux auteur-e-s de décoller une à une les lignes de partage dites évidentes entre les genres pour les reconfigurer après d'incessants allers et retours entre théories et données empiriques. Cette retenue est peut-être le signe d'une génération tranquille par contraste avec celle des
4. Pour une critique réflexive des usages de la différence des sexes, cf. Prokhoris, op. cit.

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DISSEMBLANCES

chercheuses de l'entre-deux, la génération des enseignantes de ces doctorants, dont Yvonne Knibiehler disait que « nous n'étions pas tranquilles» (cf. interview n° 9 dans Lagrave, 1990). À la faveur de la transmission des savoirs, qui pourra dire si nous avons su leur transmettre le courage social et la tranquillité, tout en sauvegardant l' intranquillité scientifique, ressort de la pensée?
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

BAUDELOTc. 1992 Allez les filles, Paris, Seuil. BOURDIEUP. 1998 La domination masculine, Paris, Seuil (coll. «Liber»). DUBY G. & PERROT M. (eds) 1992 Histoire des femmes en Occident, Paris, Plon. GOFFMANE. 2002 L'arrangement des sexes, traduit par H. Maury, présenté par C. Zaidman, Paris, La Dispute. HÉRITIERF. 1996 Masculin-Féminin. La pensée de la différence, Paris, O. Jacob. LAGRAVER. M. 1990 «Recherches féministes ou recherches sur les femmes? », Actes de la recherche en sciences sociales, 83, p. 27-39. PROKHORISS. 2000 Le sexe prescrit. La différence sexuelle en question, Paris, Aubier. THÉBAUD F. 1998 Écrire l'histoire des femmes, Fontenay-aux Roses, Éditions de l'ENS Fontenay-St-Cloud.

Une affaire de genre

Introduction
Marie-Élisabeth Handman

Depuis la discussion à l'Assemblée nationale de la loi sur le PaCS en 1999, l'homophobie semble avoir reculé en France et, pour une large partie de l'opinion, les choix d'orientation sexuelle ne semblent plus poser problème, encore que toutes les questions liées au couple homosexuel ne soient pas résolues, en particulier celle qui concerne la filiation. Que Paris se soit donné un maire affichant ouvertement son homosexualité est une preuve, parmi d'autres, de cette meilleure acceptation de la nonconcordance entre sexe biologique et rôle de genre. Et pourtant les quatre chapitres qui suivent montrent qu'il est des pans entiers de la population vivant sur le sol de France dans lesquels cette non-concordance relève de la transgression la plus grave et est passible, sinon de la mort physique qui reste exceptionnelle, au moins de la mort sociale; que le choix assumé de vivre en couple homosexuel «ouvert» ne permet pas ipso facto de se débarrasser des injonctions (religieuses ou romantiques) à la monogamie comme preuve d'amour; que si l'homophobie recule, la question que posent les transsexuels qui demandent à changer d'identité sans pour autant chercher à mettre leur corps en adéquation avec l'identité sexuelle qu'ils revendiquent reste totalement incomprise des institutions juridiques. La non-adéquation entre sexe biologique et sexe social continue donc à faire problème, ce qui n'est pas le cas dans toutes les sociétés, comme l'a magistralement démontré Nicole-Claude Mathieu (1991).

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DISSEMBLANCES

Les revendications actuelles de transsexuels qui ont opté pour l'appellation transgenre, afin de souligner que ce qu'ils cherchent c'est à changer de sexe social et non pas nécessairement de sexe biologique - revendications analysées ici par Gaëlle Krikorian -, mettent bien en lumière la difficulté qu'ont nos institutions (médicales et juridiques) à penser comme indépendants l'un de l'autre le biologique et le social, à «dénaturaliser» le genre et à accepter que les identités de genre ne soient pas fixées une fois pour toutes. À partir des années cinquante la technologie avait permis aux médecins de mettre en adéquation l'identité revendiquée par les transsexuels et leur corps. La Justice avait suivi (de fort mauvais gré jusqu'en 1992, date à laquelle la Commission européenne des droits de l'homme avait condamné la France pour refus de changement d'état civil). Et voilà qu'aujourd'hui, nombre de transsexuels ne veulent plus mettre leur corps en adéquation avec l'identité qu'ils revendiquent, ils veulent seulement changer d'état civil (d'apparence aussi, mais d'apparence seulement: prise d'hormones, vêtements du sexe biologique opposé...). Ils placent donc à nouveau la société devant la lancinante question d'avoir à accepter que le biologique, l'identité sexuelle et l'identité de genre soient déconnectés. On pourrait se poser la question de savoir si les monothéismes ne sont pas la cause de l'impossibilité à penser cette déconnexion. Mais force est de constater que, dans des sociétés où le monothéisme est venu tardivement s'ajouter à d'autres religions qui se maintiennent parallèlement aux pratiques chrétiennes, comme dans la population guadeloupénne dont nous parle Dolorès Pourette, l'adéquation entre sexe biologique et sexe social est tout aussi prégnante que dans la société maghrébine que nous décrit Christelle Hamel. Les interdits posés par les religions du Livre ne suffisent donc pas à expliquer une pensée de la Nature et de la contre-Nature susceptible d'entraîner la persécution des homosexuels. Tout au plus peuvent-ils légitimer des attitudes qui, dans les deux populations, s'expliquent d'abord par la définition de l'honneur. À la lecture de ces deux articles, on ne peut qu'être frappé par les similitudes qui caractérisent le rapport à la sexualité, en dépit de formes sociales très différentes (lignage agnatique et islam d'un côté, famille

UNE AFFAIRE DE GENRE

-

INTRODUCTION

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nucléaire et christianisme de l'autre). Dans les deux cas, s' affirme le double standard: l'honneur des hommes dépend de la fréquence de leur activité sexuelle, celui des femmes de leur chasteté; dans les deux cas, l'homosexualité masculine fait l'objet d'une stigmatisation si forte qu'elle entraîne une exclusion sociale totale et parfois même la mort. Dans les deux cas, on a affaire à une hiérarchie des sexes qui suppose les femmes dénuées de désir sexuel, mais vouées à la procréation, et donc non susceptibles d'exister en tant que lesbiennes. Dans les deux cas, enfin, les individus sont soumis à l'obligation du mariage. Ils ne peuvent donc vivre leur homosexualité que dans la clandestinité (ce qui pour certains signifie dans l'exil). Des différences se marquent néanmoins dans le type de partenaire recherché: les Maghrébins qui se permettent de vivre leur homosexualité ont davantage tendance à reproduire, mais pas publiquement, le modèle hétérosexuel alors que les Guadeloupéens auraient honte pour eux-mêmes de de se lier à un homme franchement efféminé. La figure du makomé, homosexuel très efféminé, n'est peutêtre admise dans la société guadeloupéenne, encore qu'elle soit stigmatisée, que parce qu'elle serait mythique et servirait de couverture à l'homosexualité vécue. Quant au lesbianisme, dans les deux sociétés, il est à peine considéré comme un déshonneur, du moins si les femmes se soumettent à l'obligation du mariage et de la maternité; toutefois il semble que plus que chez les Maghrébines, dans les couples de Guadeloupéennes, l'une des deux femmes se conduise en dominatrice, comme un homme. Ainsi le modèle dominant serait-il pris en charge chez les Maghrébins plutôt par les hommes et chez les Guadeloupéens plutôt par les femmes, ce qui n'est peut-être pas sans lien avec la structure agnatique de la famille maghrébine et cognatique mais centrée sur la mère de la famille guadeloupéenne. Qu'en est-il du modèle hétérosexuel monogamique au sein des couples homosexuels qui se revendiquent comme «open », c'est-à-dire ouverts au multipartenariat? Arnaud Lerch montre que les valeurs du couple hétérosexuel monogame ne cessent de tarauder ces hommes qui pourtant décident d'accepter l'éventuel multipartenariatde leur « conjoint». Il décrit les stratégies qu'ils doivent mettre en place pour que le couple survive aux écarts de fidélité et montre que «la relation amoureuse

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DISSEMBLANCES

s'éprouve et se construit comme un retour sans cesse réaffirmé vers l'autre». L'histoire longue de la stigmatisation des homosexuels ainsi que l'histoire récente, marquée jusqu'à l'arrivée du sida par un multipartenariat normatif qui correspondait peutêtre au besoin des homosexuels de prouver qu'ils étaient bien des hommes en pratiquant un sexualité abondante et dissociée des sentiments, l'histoire, donc, doit être prise en considération pour rendre compte de la manière dont se construit une éthique de la conjugalité dans les couples homosexuels «ouverts». Et Arnaud Lerch le démontre très finement. Toutefois, au terme de son article, on est appelé à se demander si les partenaires des couples hétérosexuels «open» n'éprouvent pas cette même tension, ce même besoin de s'affirmer jaloux pour s'assurer de son sentiment amoureux; bref si, par delà une plus grande facilité pour les hommes à dissocier sexualité et sentiment (mais c'était aussi le cas d'une petite minorité de femmes selon l'enquête ACSF)l, les partenaires d'un couple amoureux, qu'il soit homosexuel ou hétérosexuel, ne sont pas toujours placés devant le même problème: la routinisation de la relation après les années de passion (que psychanalystes et psychologues s' accordent à considérer comme dépassant rarement deux ans) et la nécessité, si le couple ne veut pas se séparer, de trouver des stratégies de réaffirmation du lien. L'histoire de leur stigmatisation influe sûrement sur l'attitude des homosexuels, mais peut-être n'est-elle pas extrêmement différente dans ses effets de l'histoire de la stigmatisation des femmes qui pèse lourd, elle aussi, dans l'éthique conjugale, qu'il s'agisse de couples « open» ou s'affirmant monogames, quelle que soit la réalité de la fidélité des partenaires. Ce que démontrent en tout cas les trois articles sur l'homosexualité, c'est la prévalence dans le vécu des homosexuels et dans les jugements portés sur eux de la domination masculine. La stigmatisation du comportement d'hommes imaginés se comporter comme des femmes les pousse à s'affirmer virils, actifs, quelles que soient leurs pratiques sexuelles réelles, alors

1. Cf. Spira, Bajos et al., 1993. Dix ans ont passé depuis cette enquête, mais les études portant notamment sur les jeunes montrent qu'en 2002, il en va toujours ainsi.

UNE AFFAIRE DE GENRE

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INTRODUCTION

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que les lesbiennes ne sauraient se hisser au niveau du masculin, quand bien même certaines se montreraient dominatrices. Lorsque les mouvements homosexuels ont permis au milieu gai de faire accepter par la société qu'un homosexuel est bien un homme, et que deux hommes ont le droit de vivre ensemble, il reste dans le vécu des couples l'idée qu'un homme dissocie sexualité et sentiments: l'avantage des couples homosexuels « open» sur le couple hétérosexuel dit monogame, c'est l'égalité des partenaires qui ne sont pas soumis au double standard imposé aux femmes (ce qui n'exclut évidemment pas que le multipartenariat du «conjoint» puisse entraîner de grandes souffrances sentimentales à l'un ou à l'autre des membres du couple). Ce que démontre l'article de Gaëlle Krikorian, c'est que si les institutions françaises admettent aujourd'hui la nondiscrimination partielle de ceux dont l'orientation sexuelle n'est pas en concordance avec leur sexe biologique, la pensée de notre société butte toujours sur la question du sexe social. C'est pourquoi le mariage et la filiation sont toujours interdits aux homosexuels. Et c'est pourquoi les transsexuels ont tant de difficultés à se faire entendre. Pourtant les études sur la prostitution travestie ou transsexuelle nous apprennent que les clients sont bien souvent ceux qui détiennent les clefs du pouvoir médical, judiciaire, économique ou politique... Hypocrisie? Besoin de conserver des frontières bien établies entre les sexes pour pouvoir jouir de leur transgression? Dans sa conférence au Collège de France en avri12001, Mary Douglas (2001-2002: 8) affirmait que «toutes les techniques d'exclusion sont des stratégies de défense de concepts précaires ». Aussi se prend-on à souhaiter que l'adéquation entre sexe biologique, sexe social et rôle de genre soit un concept assez précaire pour rendre aux individus leur liberté et leur dignité.

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

DOUGLAS M. 2001-2002 «Raisonnements circulaires. Retour nostalgique à LévyBruhl», Gradhiva, 30-31, p. 1-14, citation p. 8.

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DISSEMBLANCES

MATHIEU N.-C 1991 «Identité sexuelle/sexuée/de sexe? Trois modes de conceptualisation du rapport entre sexe et genre», in L'anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, Paris, Côté-Femmes, p. 227-266 [1re édition, 1989 in A.-M. Daune-Richard, M.-C. Hurtig & M.-F. Pichevin, Catégorisation de sexe et constructions scientifiques, Aix-en-Provence, Université de Provence, p. 109-147]. SPIRA A., BAlOS N. et al. 1993 Les comportements sexuels en France, Paris, La Documentation française.

Les dilemmes du transsexualisme
Gaëlle Krikorian

Les postures adoptées par la doctrine médicale à l'égard du transsexualisme, la demande de prise en charge thérapeutique officielle après les premières opérations chirurgicales, l'évolution des positions juridiques sur la modification de l'état civil sont les principaux moments de qualification de l'identité transsexuelle en France. Or, l'analyse du dispositif légal mis en place et des rapports entre transsexuels et institutions révèle les craintes et les interrogations suscitées par le «phénomène transsexuel », en ce qu'il remet en cause le principe naturaliste fondé sur l'adéquation entre sexe biologique et genre. La constitution d'une subjectivité transsexuelle moderne et l'émergence de revendications transsexuelles semblent, en effet, constamment liées au développement des techniques médicales, alors qu'un déplacement identitaire en matière de transsexualisme s'est progressivement affirmé. L'hypothèse selon laquelle «être transsexuelle» renvoie systématiquement à une opération chirurgicale est, semble-t-il, aujourd'hui invalidée. En effet, si la définition utilisée par la plupart des experts (psychiatres, psychologues, juristes, etc.) repose toujours sur l'idée largement répandue selon laquelle les transsexuels souhaitent se faire opérer, dans la réalité, la majorité d'entre eux n'exprime pas ce désir et n'a pas recours à cette intervention. La tendance qui se dessine porte sur une demande de reconnaissance du genre tout en conservant le sexe biologique.

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DISSEMBLANCES

Ainsi, le transsexualisme permet d'aborder deux questions corrélées: la conceptualisation du sexe, c'est-à-dire le rapport entre le biologique et le social, et la catégorisation des sexes, c'est-à-dire la définition de ce qu'est une femme et de ce qu'est un homme, de ce que sont le masculin et le féminin, l'existence éventuelle de formes intermédiaires. Ces questions sont au cœur des définitions de l'identité transsexuelle, présentes jusque dans la terminologie utilisée par les transsexuels comme par les « experts».
LA RÉASSIGNATION CHIRURGICALE DU SEXE

À la fin de la décennie 1940-1950, dans les pays occidentaux, les sujets transsexuels acquièrent une visibilité à partir de leur demande de changement de sexe, notamment à travers la médiatisation faite autour de la transformation de George Jorgensen en Christine Jorgensen en 1952. Nombre de chercheurs et de médecins s'accordent pour faire du « cas Jorgensen» le cas fondateur du transsexualisme moderne1. Comme le note Bernice L. Hausman (1992 : 270-302), l'opération hormono-chirurgicale est le produit de la conjonction entre deux éléments: d'une part, une relation médecin-patient dans laquelle le «transsexuel» s'engage afin de soulager ce qui est considéré comme une aberration sexuelle; d'autre part, l'accès du médecin à des technologies nouvelles et expérimentales. C'est la coïncidence entre l'offre potentielle d'intervention chirurgicale d'un clinicien, légitimé par l'autorité que lui confère sa connaissance, et la revendication d'intersexualité physiologique2 d'un patient, tenant lieu de consentement, qui rend possible la demande de changement de sexe. Cette demande est historiquement et discursivement rendue possible en raison de l'évolution des technologies médicales, de la recherche endocrinologique et de la gestion psychiatrique de l' intersexualité; en retour, l' émergence de la demande encourage les chercheurs à développer de
1. «La transsexualité ne prendra forme objective que dans la modernité... », (Alby, 1996 : 25-33). 2. Un des termes par lesquels on désignait ce que l'on appelle désormais transsexualisme. La notion de transsexuel a été isolée et qualifiée en 1953 par le médecin-psychiatre américain Henry Benjamin.

LES DILEMMES

DU TRANSSEXUALISME

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nouvelles techniques, les autorisant à tenter de nouvelles interventions sur des sujets expérimentaux et à élaborer des théories modernes de sexologie. Ainsi, dans un premier temps, c'est autour de la demande de changement hormonal et chirurgical de sexe que se construit une subjectivité transsexuelle3, dans un contexte favorisant l'émergence d'une visibilité et de revendications transsexuelles. Ces médecins entrent cependant en conflit avec les conceptions héritées du XIXesiècle: «[...] dans l'esprit de la plupart des membres de la profession médicale, le sujet était à peine à la lisière des sciences médicales et pour cette raison considéré comme tabou» (Benjamin, 1969, in Bolin, 1988). Et dans l'ensemble, la communauté psycho-médicale ne considère pas alors la chirurgie comme une solution aux problèmes de «dysphorie de genre »4. En réaction, les cliniciens qui se spécialisent dans le domaine du transsexualisme s'attachent donc à développer des argumentaires rationnels en faveur de la plus grande efficacité des hormonothérapies et de la chirurgie sur la psychothérapie jugée «coercitive et inutile» (Lothstein, 1997). Dans leurs rangs s'expriment Benjamin (1964), Hamburger (1969), Laub & Fisk (1974) ; Fisk (1978), Pauly (1974) et Stürup (1976). Ces médecins militent également pour une codification de l'intervention hormono-chirurgicale, jusqu'alors considérée comme une «transgression» susceptible de lourdes sanctions pour le médecin. Cette mobilisation d'une fraction du corps médical pose les fondements du contrôle social du transsexualisme, tout en institutionnalisant la demande de changement de sexe comme constitutive de la subjectivité transsexuelle. Dès lors, cette demande occupe une place centrale dans l'appréhension du transsexualisme et devient un élément majeur de diagnostic pour les médecins. Les médecins américains ont été les pionniers5 du traitement médico-chirurgical des «dysphories de genre ». Un dispositif de
3. On distingue la subjectivité de l'identité transsexuelle; le premier terme renvoyant à l'intime conviction, le second à une reconnaissance vis-à-vis des tiers. 4. Terminologie employée par les médecins psychiatres équivalant à «trouble de l'identité de genre» ou «transsexualisme» et introduite par Fisk en 1973. 5. Deux équipes se sont particulièrement investies dans ce secteur dès les années soixante. L'équipe de John Hopkins Hospital de Baltimore a été pionnière dans ce domaine: plus de 180 «Sex Surgery Reassignment» y

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DISSEMBLANCES

normalisation est ainsi mis en place; des directives médicales définissent et prescrivent aux transsexuels un programme rigoureux assurant leur passage vers l'autre sexe; des procédures standard sont établies, permettant l'élaboration de garde-fous. En France, la première intervention officielle a lieu en avril 1979. Elle marque l'institutionnalisation d'un circuit de prise en charge (inspiré des normes américaines) autorisé par le Conseil national de l'Ordre des Médecins6. Ce dispositif doit notamment permettre de limiter les risques pénaux encourus par les médecins et de réduire les interventions clandestines 7. Depuis le milieu des années 1980, le diagnostic d'une personne candidate à l'opération et l'évaluation du traitement à appliquer sont réalisés par une équipe pluri-disciplinaire, composée d'un psychiatre, d'un psychologue, d'un endocrinologue et d'un chirurgien appartenant de préférence au service public 8. Cela permet entre autres le partage de la responsabilité vis-à-vis d'un problème considéré par la profession comme délicat tant d'un point de vue moral que technique 9. Ce dispositif fondé sur
ont été pratiquées entre 1966, date de la première intervention, et 1979, date de cessation du programme. L'équipe de Stanford, la «Sex Gender Dysphoria Clinic», a réalisé sa première réassignation chirurgicale de sexe en 1968 sur la base de programmes établis par la Harry Benjamin Association. Cependant, dans les faits, ce dispositif met du temps à s'instaurer. Dans son ouvrage de 1989, Stoller revient sur les pratiques médicales à l'égard des transsexuels durant les trois dernières décennies. Il apparaît ainsi que durant les années cinquante, lors des premières interventions, les chirurgiens opèrent lorsqu'ils en sentent la nécessité ou l'intérêt, généralement indépendamment d'un conseil psychiatrique. Par la suite, jusque dans les années quatre-vingt, les interventions s'effectuent toujours sans que soient décrites des procédures standard permettant l'élaboration de garde-fous (Stoller, 1989 : 278). En France, l'ancien code pénal condamnait l'intervention chirurgicale de «réassignation du sexe» au titre des articles 316, 309, 310, 320, 318. Raison pour laquelle les médecins concernés ont revendiqué la reconnaissance par la justice du caractère thérapeutique des actes médicaux et chirurgicaux (Alby, 1996 : 25-33). Pour plus de détails sur ce cadre légal, cf. Breton et al., 1985. Au-delà des polémiques médicales sur l'utilité de l'intervention chirurgicale, on constate une extrême prudence de la profession voulant se protéger. Objectifs thérapeutiques, recommandations validées et longues phases d'observation sont les garde-fous exigés par les médecins. Le diagnostic de la situation de l'individu pouvant déboucher sur un traitement irréversible,

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8. 9.

LES DILEMMES

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le pouvoir médical conduit à une catégorisation de l'identité transsexuelle correspondant à une tentative de normalisation d'un phénomène assimilé à une transgression sociale. Le diagnostic et le contrôle sont entre les mains de la profession médicale qui doit limiter l' autodiagnostic et «guérir» le transsexuel en assurant la remise en adéquation du sexe physique au sexe social.
LE REFUS DE L'OPÉRATION: UN ACTE DE RÉSISTANCE

La venue sur la scène juridique de la question transsexuelle marque l'amorce d'un déplacement tant des revendications des transsexuels eux-mêmes que des interrogations qu'elles suscitent. En effet, après avoir obtenu la reconnaissance de la légitimité thérapeutique de la «réassignation hormono-chirurgicale du sexe», les transsexuels reportent sur le plan juridique les conséquences sociales de la modification physique en demandant l'accès au changement d'état civil. Or si, dans un premier temps, l'intervention thérapeutique de «changement de sexe» induit une demande juridique, dans un second temps, les transsexuels vont revendiquer le changement d'état civil indépendamment de l'intervention chirurgicale. Cette demande est a priori violemment rejetée par la jurisprudencelo puisque, selon les tribunaux, «s'il peut sembler cruel, à premier examen, d'imposer une intervention chirurgicale irréversible, la raison le commande. L'ordre public ne pourrait qu'être troublé si satisfaction était donnée à

la prise de décision est délicate puisque cette intervention détruit la capacité de reproduction, s'opposant ainsi, selon certains médecins, à la «loi de la nature». 10. Il existe pourtant des exceptions. L'arrêt de la Cour d'appel de Rennes du 26 octobre 1998 marque une tentative d'ouverture. En effet, X..., transsexuelle, avait en mars 1997 demandé au Tribunal de grande instance que la mention de son sexe sur son acte d'état civil soit modifiée, alors qu'il n'avait pas mené jusqu'à son terme la procédure thérapeutique de «changement de sexe». En conséquence, le tribunal avait rejeté sa requête l'estimant «prématurée en l'absence de traitement médico-chirurgical suffisant et de la persistance de caractères secondaires sans réelles discordances avec son sexe chromosomique ». Pourtant, la Cour d'appel de Rennes a, en 1998, infirmé ce jugement (Dalloz, Dalloz Recueil, 1999, 35e cahier, jurisprudence, p. 509-511).