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Au bal des muscadins

De
365 pages
Février 1849, Paris. Alors qu'une découverte macabre interrompt le bal des muscadins, des hommes sont décapités et leurs têtes emportées aux quatre coins de la ville. Le président Bonaparte charge son agent spécial, Léandre Lafforgue, d'aider la police à résoudre ces affaires. Léandre rencontre alors les frères Lazare, organisateurs du bal.
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En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
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© Centre France Livres SAS, 2016
45, rue du Clos-Four - 63056 Clermont-Ferrand cedex 2
Prologue. Des dangers qu’il existe à lire trop tard la nuit
Vendredi 23 février 1849, 1 heure du matin
Se glissant sournoisement par l’interstice séparant le bas de la porte du seuil, un souffle brusque à la température polaire fit vaciller la flamme de la bougie, l’éteignant presque.
– La peste soit de ce temps…
Assis à sa table de travail, le nez baissé vers un opus aux pages jaunies, Lucien Descours se pelotonna encore un peu plus dans son vieux manteau de fourrure. Ses vieux os supportaient de moins en moins bien les périodes hivernales, mais il n’avait pas l’intention de se c oucher de sitôt. N’ayant jamais eu la foi chevillée au corps, il profitait de chaque matinée, y compris celle du dimanche, jour chômé afin de permettre aux crédules de vénérer un bien improbable Seigneur, pour rattraper le sommeil en retard au creux d’un ancestral et pourtant confortable lit de plumes. Ab andonnant avec dépit quelques trop longues secondes le passionnant récit qui le maintenait éveillé si tard, il lança un regard sévère vers la vitrine qui l’isolait – oh, bien mal, il fallait l’admettre – de l’extérieur et de son atmosphère tourmentée. Un vent glacial balayait la rue de la Vieille-Lanterne. À l’instar de toutes les venelles entourant l’ancienne église Saint-Jacques-de-la-Boucherie, l’endroit n’était déjà guère plaisant en plein jour, trop sombre, trop froid, même l’été à midi. Alors que dire d’une nuit de nouvelle lune d’hiver ? Nul ne risquait s’y aventurer, par crainte de quelque mauvaise rencontr e… Encore que le
promeneur inconscient s’exposerait davantage à glisser sur une plaque de givre et de se briser les deux jambes que de se fai re attaquer par un malandrin… Seul un fou pourrait braver la mort en s e tapissant dans un recoin de cette rue pour y attendre sa proie.
Pourtant, malgré la réputation sinistre de ces ruelles, Descours s’y trouvait fort bien. Outre le nom qui lui rappelait bien d’agréables souvenirs du temps de sa jeunesse, l’endroit demeurait discret à souhait et la bêtise générale des voisins, braves gens au demeurant mais dépourvus du moindre intérêt intellectuel, faisait que nul ne soupçonnait les trésors dont il était le gardien. Des trésors inestimables pour qui en avait connaissance. Car Descours était libraire. Et son magasin s’appelaitLa Main de gloire.
Au chaland qui entrait en son échoppe, Lucien réservait toujours un accueil poli, bien que sans excès de courtoisie, et surtout, surtout, un service rapide, encore que « rapide » fût un mot bien mièvre pour désigner la célérité dont il faisait preuve. Il proposait à la vente des ouvrage s récents, les romans populaires à la mode de Balzac, Dumas ou Hugo, des essais, des documents aux thèmes aussi variés que la justice, l a médecine, la philosophie, l’essor du chemin de fer, la zoologie… Tout ce monde d’informations se présentait dans un apparent capharnaüm qui aurait effrayé le moins maniaque des bibliophiles. Les livres s’en tassaient sur les rayonnages, qui eux-mêmes couvraient trois des quatre parois de la pièce, du sol de pavés de brique mal joints au plafond de bois noir. En outre, ceux qui n’avaient pu trouver place sur les étagères formaient des tas, certains hauts d’une toise, qui tenaient en équilibre par mi racle, au point de se prendre pour les rivales parisiennes du campanile de Pise…
L’allure de ce fouillis déroutait plus d’un visiteu r mais, après presque quarante ans de présence, le maître de céans, lui, n’avait aucune peine à s’y repérer. Sitôt averti desdesideratalecteur, Descours se rendait sans la du moindre hésitation au bon rayon et extrayait au grand jour – un bien grand mot, vu l’obscurité ambiante qui régnait à toute heure dans la librairie –, dans un inévitable nuage de poussière fleurant l’encre sèche et le vieux papier effrité, le livre adéquat. En quelques gestes, la transaction était achevée. Le client repartait, subjugué par le don de vélocité d u commerçant. Et ce dernier, à nouveau seul, comptait et notait les sou s qu’il récoltait de ces ventes express.
C’était là l’une de ses vanités : arriver à satisfaire le lecteur sans jamais y faillir et parvenir à ce qu’il ne reste dans sa bou tique que trois minutes, montre en main. Descours détestait perdre son temps . Rien de plus ennuyeux qu’un client qui serait entré par hasard, fouinant pendant des
heures, dénaturant le désordre ordonné des lieux, pour s’en aller sans avoir fait le moindre achat. Non, il n’en était pas question. C’est pour cette raison qu’il n’avait pas installé d’enseigne. C’était également pour ça qu’au lieu de frotter sa devanture de façon à la rendre propre et éclatante, donc attractive, Lucien la maculait de suie, laissant à peine assez de transparence pour permettre au soleil de pénétrer un minimum sur les fragiles étalages de papier. Les quidams, trompés par l’apparente crasse de l’échoppe, ne se donnaient jamais la peine de jeter un coup d’œil à l’intérieur. Ainsi, pour entrer à la librairie du 12 rue de la Vieille-Lanterne, il convenait d’abord de savoir qu’elle existât. C’était parfait. Seuls les gens épris de lecture en avaient connaissance et se passaient le mot ; les clients n’étaient donc pas à faire le pied de grue pour y entrer et les affaires demeuraient florissantes.
Car, parfois, la porte d’entrée laissait passer de tout autres clients. Hommes ou femmes, ceux-là ne se déplaçaient jamais sans di sposer d’une belle somme de pièces d’or, richesse qu’ils dissimulaient sous les vêtements bourgeois aux coupes les plus sobres et sévères. Lucien connaissait chacun d’entre eux par son nom et n’en conservait aucune trace écrite, ou presque. D’une part, toujours par cet esprit de discrétion, d’autre part, parce qu’en cas de souci ces clients d’exception ne devaient pas, n e pouvaient pas être trahis. Il était bien question d’un trafic dans la librairie. D’un trafic de livres rares. Et précieux, voire inestimables.
Lucien Descours n’avait pas un gros effort de mémoire à faire pour se souvenir de sa première « affaire »… C’était cinquante ans plus tôt. Il n’était alors qu’un adolescent mince et prétentieux, rôdant la faim au ventre et la rage au cœur. Natif de Belleville, livré à lui-même depuis la mort de ses parents saltimbanques, enfui d’un orphelinat crasseux après un séjour bref et atroce d’un mois où il avait été battu chaque jour par ses camarades plus âgés, Lucien ne supportait pas de vivre comme un mendiant ; il s’était donc fait voleur et ne manquait pas de talent en la matière. Loin de fouiller les poches dans la rue, son activité était celle du cam brioleur. Magasins, maisons particulières, entrepôts : tout endroit susceptible d’abriter des biens pouvait être son terrain de chasse. Argenterie, bijoux, denrées, ses revenus provenaient exclusivement de la revente de son butin. Une partie d’entre eux allait curieusement dans l’achat de livres en mauva is état, tout cornés, déchirés ou souillés. Depuis qu’un maître d’école l ui avait enseigné la lecture, Lucien était passionné par la chose écrite. Et ce fut son goût pour les livres qui le « perdit ». Tout du moins dans sa carrière de cambrioleur.
Un soir de lune rousse, il était arrivé, au prix d’intenses acrobaties dont il frémissait encore en s’en rappelant, à pénétrer dans la maison d’un grand