LES FEMMES EN RUSSIE SOVIETIQUE 1945-1975

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Au XIXè les femmes réclamèrent le droit à l'instruction, à la socialisation et voulurent échapper au carcan du patriarcat. Au XXe siècle, les bolchéviques proclament d'emblée l'égalité des sexes. Quel fut donc le statut féminin dans ce pays qui se voulut le phare de l'émancipation ? L'analyse, centrée sur la période d'après-guerre et complétée par un bilan qui nous mène à l'orée du XXIè siècle, brosse une vaste fresque de la Russie au féminin.
Publié le : mercredi 1 décembre 1999
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EAN13 : 9782296398016
Nombre de pages : 222
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LES FEMMES EN RUSSIE SOVIÉTIQUE

Collection Des idées et des femmes dirigée par Guyonne Leduc
Professeur à l'Université Charles de Gaulle-Lille III

Des idées et des femmes, collection pluridisciplinaire dépourvue de tout esprit partisan, gynophile ou gynophobe, a pour objet de présenter des études situées à la croisée de la littérature, de l'histoire des idées et des mentalités, aux époques moderne et contemporaine. Les thématiques y auront trait aux femmes en général ou à des figures précises de femmes, avec prise en compte de leur globalité (de leur sensibilité comme de leur intellect). Le monde occidental constituera, dans un premier temps, le champ géographique concerné, ce qui n'exclut pas une ouverture ultérieure potentielle aux mondes oriental et extrême-oriental.

Déjà parus

Guyonne LEDUC (sous la direction de), L'Éducation des femmes en Europe et en Amérique du Nord de la Renaissance à 1848, 1997. Guyonne LEDUC, L'Éducation des Anglaises au XVIIIe siècle, 1998.

1999 ISBN: 2-7384-8368-2

@ L'Harmattan,

Évelyne ENDERLEIN

LES FEMMES EN RUSSIE SOVIÉTIQUE
1945-1975
Perspectives 1975-1999

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

À mes filles Carine et Élise

Tout comme la poule n'est pas un oiseau, la femme n'est pas un être humain. Le chien est plus intelligent que la femme, car il n'aboie pas après son maître. Une femme n'est pas comme une cruche, quelques coups ne risquent pas de la briser. Que l'on prenne une aiguille par la queue ou une femme au mot, il reste bien peu dans la main! (Proverbes russes) La Révolution communiste a brisé les vieilles chaînes et, avec elles, la famille. Et elle a libéré la femme, notre camarade. Nous voulons que les femmes participent de plus en plus au gouvernement du pays... Chaque cuisinière doit apprendre à diriger l'État. (Lénine)

Je formule mes sincères remerciements à : Monsieur Robert Triomphe, professeur émérite de l'Université Marc Bloch de Strasbourg, directeur de mes travaux, Monsieur Pierre Frossard, pour son soutien moral et technique, Madame Ersie Leria qui m'a assistée avec patience et dévouement, Sans oublier mes nombreux collègues et amis russes qui ont facilité mes recherches à travers leur pays.

SOMMAIRE
AVANT -PRa pas.. .
INTRODUCTION.

.............................

.......

....

Il

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 13

CHAPITRE I LES FEMMES DANS LA VIE ÉCONOMIQUE
LES PAySANNES LES OUVRIÈRESD'USINE L'ÉVOLUTION DES PROFESSIONSFÉMININES

21
24 29 41

CHAPITRE II LES FEMMES DANS LA VIE POLITIQUE
L'ACTIVITÉ DES FEMMESAU SEINDU PARTI LES FEMMESDANSLES SOVIETS LES POSTESPOLITIQUESACCORDÉSAUX FEMMES

51
53 56 58

CHAPITRE III LES FEMMES DANS LA VIE MILITAIRE CHAPITRE IV LES FEMMES DANS LA VIE ARTISTIQUE ET
S PO R TIVE

63

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 73

LES FEMMESÉCRIVAINS Anna Akhmatova (1888-1966) Margarita Aliguer (née en 1915)
Olga Berg 0 I tz

75 77 79

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 80

Mariette Chaguinian Olga Forch Vera Inber Anna Karavaeva Vera Ketlinskaïa Antonina Koptiaeva

81 83 85 86 87 88

9

Galina N ikolaeva Vera Panova. ......
L ES FEMMES AR TI S TES,

............
S PO R TIVES

................................

.......

89 91 101
103 112 118

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 95 _

CHAPITRE V LES FEMMES DANS LA VIE FAMILIALE
LA LÉGISLATION: DE LA DISSOLUTION À LA REVALORISATION

DE LA FAMILLE LE MARIAGE LE PROBLÈMEDU DIVORCE

CHAPITRE VI LES FEMMES DANS LA VIE QUOTIDIENNE
LE LOGEMENT LES TÂCRES DOMESTIQUES LES FEMMES« PRIVILÉGIÉES»

127
129 132 140

CHAPITRE VII LES FEMMES D'ASIE CENTRALE CHAPITRE VIII LA FAMILLE SOVIÉTIQUE ET SES PROBLÈMES
CONCLUSION. ... . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... .. . . .. .. . . . . .. . . . . ... . . . . . . . . . .

145

157
. . . . . .. 165

PERSPECTIVES

1975-1999

173

L'ère de Gorbatchev: la Perestroïka et lesfemmes 176 Les années 90 : La chute des tabous accompagne celle de l'Empire. 181 1991-1999 : Le début d'une ère nouvelle 189 BIBLIOGRAPHIE en en en en langue française langue anglaise langue allemande langue russe 205 205 207 208 210

10

AVANT-PROPOS

Dans les années qui suivirent la guerre, alors que l'Europe se relevait de ses ruines et allait s'installer dans les « trente glorieuses», le système issu de la Révolution d'octobre finit par constituer le modèle du « socialisme réalisé» qui atteignit son apogée au milieu des années 1970, puis s'abîma dans une stagnation qui aboutira finalement à l'échec du régime et à l'éclatement de l'URSS. Bien des ouvrages ont été consacrés à l'histoire politique, sociale, économique du dernier grand Empire de notre monde. Son produit humain, « l'Homme nouveau» qui devait être modelé par la nouvelle idéologie fut dénoncé sous le terme générique d'« homo sovieticus ». Ne conviendrait-il pas de différencier? Que sont devenues les femmes dans l'Union Soviétique de l'après-guerre? La presse occidentale nous avait révélé l'existence d'une URSS « souterraine» et livré les noms de quelques dissidentes. Mais qu'en est-il de la masse féminine qui représente plus de la moitié d'une population décimée par tant de conflits? Cette étude, conçue comme une analyse critique des multiples facettes de la condition féminine en URSS entre 1945 et 1975, tente de combler cette lacune. Elle est essentiellement fondée sur l'analyse de documents originaux, suffisamment éloquents pour constituer, telles les pierres d'une mosaïque, une vaste fresque que nous avons tenté de rendre la plus objective possible. Pour cela, l'expérience

personnelle de l'auteur s'avéra fort précieuse, car elle permit de soumettre à l'examen du vécu le caractère souvent tendancieux des sources écrites, publiées en URSS ou en Occident, pour les besoins de l'idéologie, de la propagande ou de la contre-propagande. Après avoir mentionné les liens étroits qui unissent le présent et le passé, l'auteur se propose d'étudier les divers secteurs de l'activité du pays où les femmes sont présentes. Vie économique, politique, militaire, artistique et sportive, familiale, quotidienne, les deux derniers domaines restant le lot commun de toutes. Deux chapitres sont encore consacrés aux femmes de l'Asie centrale et aux problèmes irrésolus de la famille soviétique. La synthèse proposée est ainsi l'aboutissement d'une longue recherche à travers les arcanes des bibliothèques et de la presse soviétique de l'époque, des écrits russes actuels, ainsi qu'à travers les publications en langue française, anglaise et allemande qui abordent la question. L'ouvrage se termine par une étude sur l'évolution de la situation en Russie post-soviétique et tente de faire le point sur le sujet à la veille du XXIe siècle.

Conformément à l'usage généralement respecté en France, le texte observe les règles de la transcription française alors que les notes et la bibliographie sont rédigées selon les normes de la translittération internationale.

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INTRODUCTION

À l'orée de 1975, lorsque l'ONU annonça l'ouverture de «l'année internationale de la femme », l'URSS ne manqua pas de souligner avec fierté son rôle de pionnier en ce domaine et de s'enorgueillir des résultats obtenus, en les opposant à ceux des pays capitalistes. Le socialisme a donné aux femmes soviétiques toutes les possibilités de jouir du droit le plus noble de l'être humain - le droit au travail. Notre État garantit un emploi à toutes les femmes désireuses de travailler. Ainsi, plus de 90% des femmes aptes au travail ont un emploi utile à la société ou bien étudient. En 1973, 50 millions de femmes participaient au développement de l'Économie nationale, ce qui représentait 51% des ouvriers et employésl. La Révolution de 1917 avait voulu marquer une rupture sur tous les plans de la vie politique, sociale et culturelle. Aussi le gouvernement soviétique avait-il jeté l'anathème sur les anciennes traditions familiales et proclamé bien haut la «libération », « l'émancipation» des femmes: La puissance soviétique est la première et la seule au monde à avoir anéanti toutes les anciennes lois
1 « L'année internationale de la femme» dans Kul 'tura i iizn' (Moscou, 1975) N°3, 2

bourgeoises qui mettaient la femme dans une position inférieure à celle de l'homme et donnaient à ce dernier d'innombrables privilèges, en particulier dans le droit du mariage et de l'autorité sur les enfants2, et la Constitution soviétique de stipuler: «La femme a les mêmes droits que l'homme dans tous les domaines de la vie économique, civique, culturelle et socio-politique »3. De fait, les pourcentages de la participation féminine à la vie économique augmentèrent régulièrement jusqu'au milieu des années 70 où ils se stabilisent, la stagnation s'installant dans ce domaine comme dans les autres. La comparaison de ces mêmes données pour les années 1928 et 1974 concrétise bien cette évolution:
% de femmes ouvrières et employées 24 26 24 7 28 6 19 22 63 55 30
5

DOMAINE D'ACTIVITÉ Économie nationale en général Industrie Agriculture Transports Communications Construction Commerce, alimentation, distribution Services publics Services de santé Éducation

51 49 45 24 68 29 77 53 85 73 45 77 60

Arts

4

Sciences et recherches scientifiques Banques, assurances, administration

2 V. Lenin. Socinenija (Moscou: Politizdat, 1964) t. 30, 346. 3 Constitution de l'URSS, 1936, article 122. 4 Vestnik statistiki (Moscou, 1974) N°l, 74. 5 Résultats du recensement de 1970, cités par G. St. George, La Femme soviétique (Paris: Stock, 1975) 69.

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De plus, chaque année vit augmenter le nombre des «femmes spécialistes». Début 1975, elles représentaient 59% de tous les spécialistes avec une instruction moyenne ou supérieure, 60% des employés de banques et assurances, 77% des employés du commerce et alimentation, 85% du personnel des services de santé, 73% de celui de l'Éducation. Au total, elles composaient un peu plus que la moitié (51%) des ouvrières et employés de l'Économie nationale6. Il faut encore mentionner leur participation à la vie politique. Un chapitre lui sera consacré. Notons dès à présent qu'aux élections de 1970, les Soviets Suprêmes des Républiques comprenaient 1962 femmes députés, soit 34% de l'ensemble des membres. Dans les Soviets Suprêmes des Républiques autonomes, 35% des élus étaient des femmes7. Pour que ces données prennent toute leur valeur, il convient de rappeler qu'elles s'appliquaient à toute l'URSS, y compris les régions où l'analphabétisme était quasi général chez les femmes avant la Révolution. En conséquence, à la lumière de ces chiffres, les Soviétiques ne manquaient pas de se targuer de leur supériorité sur les Européens et les Américains. La prégnance de cette situation s'explique par deux phénomènes primordiaux. Tout d'abord, il faut souligner la prépondérance numérique des femmes sur les hommes. D'après le recensement de 1970, il y avait en URSS 130 400 000 femmes pour 111 300 000 hommes. Cette dominante féminine au sein de la population est un fait exceptionnel dans le monde. Une autre caractéristique de la démographie soviétique est la répartition inégale entre les populations urbaines et rurales. Les déportations massives qui suivirent la collectivisation agraire des années 1928-1930 firent d'importants ravages dans les populations masculines, puis vint I'hécatombe de la seconde guerre mondiale. Ainsi, en dehors de toute considération idéologique, ce simple facteur quantitatif explique que l'on ait fait la part belle aux femmes en URSS. Dans de très nombreuses professions, il a bien fallu combler les énormes vides masculins. C'était une nécessité inéluctable pour l'État soviétique, surtout au lendemain de la victoire si chèrement acquise de 1945.
6 Vestnik statistiki (Moscou, 1975) N°l, 60. 7 G. St. George, La Femme soviétique, 70.

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Deuxièmement, bien que la propagande officielle affirmât le contraire, il serait erroné de croire à une rupture radicale avec le passé. Si l'entrée de la femme dans l'arène publique et son adaptation au statut de parité avec l'homme furent si rapides, c'est qu'en fait la femme russe était depuis longtemps prédisposée à remplir ce rôle. Elle portait en elle - et cela depuis des siècles - des tendances profondes pour l'activité sociale et intellectuelle. Dans l'ancienne Russie pré-moscovite et pré-tartare, la femme n'était nullement asservie. Elle jouait un rôle actif dans la cité, à tel point que l'historien et sociologue Maksime Kovalevski estimait que chez les slaves primitifs existait un matriarcat développé8. Ce fait, du reste, est confirmé par le folklore: l'univers des contes russes est dominé par la Baba Iaga, sorcière toute-puissante, qui dévore la chair humaine avec délice et volupté. Et les bylines du cycle kiévien nous montrent le héros Dobrynia succombant dans un combat contre une polenitsa (guerrière) géante, qui l'empoignant par ses cheveux roux, le soulève de terre et l'emmène captif; Ilia de Mourome lui-même, le plus invincible des batailleurs, rencontre un adversaire redoutable en Palka, la fille de Soloveï, le brigand; la femme de Dounaï humilie dans un tournoi les meilleurs archers de Kiev. Parmi les grandes figures historiques de l'ancienne Russie, citons la princesse Olga, femme du chef païen Igor, et la première des chrétiennes russes, Marfa Possadnitsa qui gouverna Novgorod au XVe siècle et défendit l'indépendance de sa ville contre l'invasion moscovite, Sophie, la sœur de Pierre, première femme émancipée par sa propre volonté, ou encore la Boyarine Morozova qui se fit martyre par esprit de dévouement aux dogmes des vieux croyants. La femme russe ne fut reléguée au gynécée qu'à la suite de l'invasion mongole et de l'influence croissante de l'Église Orthodoxe9. La fin du joug tartare et surtout les réformes de Pierre le

Grand mirent tin à cet asservissement. Pierre 1er tit sortir les épouses
de leur claustration et les obligea à assister à des fêtes mixtes, dont il

8 K.Waliszewski, La Femme russe (Paris: Plon, 1926) IV. 9 S.G.Puskarev, Obzor russkoj istorii (New-York: izdatel'stvo imeni Cexova, 1953) 122.

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emprunta la mode en Hollande10. Plus tard, sous Catherine II, c'est une femme, la princesse Vorontsova-Dachkova, qui fut nommée Présidente de l'Académie des sciences. Rappelons enfin le rôle joué par les intellectuelles russes au XIXe et XXe siècles. Elles prirent une part active aux mouvements sociaux de l'époque, partagèrent les aspirations des narodniki (populistes) pour aller « au peuple». Elles remplirent avec zèle le rôle de femmes médecins, institutrices et s'associèrent aux mouvements révolutionnaires dès leur début. Ces femmes étaient dans leur grande majorité d'origine aristocratique, c'est pourquoi les historiens communistes les ont passées sous silence, ceci d'autant plus que, si elles avaient été révolutionnaires, voire terroristes et martyres volontaires de la première heure, elles ne tardèrent pas non plus à être déçues par la Révolution et s'en sont vite détachées Il. Si le régime soviétique ne fut donc pas l'initiateur de l'activisme féminin, il reste que la grande mission que s'étaient donnée les bolcheviques était de mobiliser les masses et en particulier les masses féminines. Jusqu'alors, seule l'élite intellectuelle avait joué un rôle déterminant. Ainsi, dès 1917, le nouveau pouvoir voulut réaliser une libération de la femme, telle qu'aucun autre régime n'était en mesure de l'accorder. Dès juillet le gouvernement provisoire avait décrété la femme électrice et éligible, avant l'Angleterre (1918) et les ÉtatsUnis (1920). Les bolcheviques affirmaient que la femme doit travailler comme l'homme, gagner, comme lui, sa vie et exercer ses responsabilités dans l'État. Pour ce faire, il accorde d'emblée toutes les libertés aux femmes. La Russie est le premier pays à accorder si facilement le divorce. Le mariage religieux est aboli (20 décembre 1917), les enfants, légitimes ou non, ont tous les mêmes droits. La puissance maritale est supprimée. Il y a égalité totale entre les conjoints eux-mêmes et vis-à-vis des enfants. Congé de maternité et protection au travail sont garantis. Le code de la famille du 16 décembre 1918 est alors unique en Europe par son ouverture. Il déstabilise la famille qui, sous sa forme traditionnelle bourgeoise, doit
10 S.G.Puskarev 312. Il H.Volet, La Femme au temps des derniers Tsars (Paris: Stock, 1922) 13.

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être abolie. Les liens entre les individus se relâchent. L'héritage est interdit en avril 1918 (partiellement restauré en 1923), l'avortement est autorisé sans restriction le 20 novembre 1920. Le code du 19 novembre 1926 confirme ces dispositions et va plus loin encore puisqu'il met sur un pied d'égalité le mariage et le concubinage. En fait, il s'agit d'une décennie bien contradictoire, où s'affrontent des théories fort différentes de l'idéal ascétique de Lénine qui défendait la mariage monogame, égalitaire et sérieux, dévoué à la Cause, aux théories très progressistes d'Alexandra Kollontaï, inspirées par La Femme et le socialisme, (1879) d'Auguste Bebel. Au début des années 20, Kollontaï est peu suivie, mais en septembre 1919 est mis en place le Jenotdel, la section féminine du Comité Central. Sous la direction d'Inès Armand et Alexandra Kollontaï s'organise tout un réseau de comités qui doit aider les femmes dans leurs problèmes professionnels et domestiques. L'impact du Jenotdel et de ses déléguées est certain et. son rôle déterminant dans la prise de conscience des femmes: Il reste pourtant une force politique secondaire et, à partir de 1923, on l'accuse de déviationnisme féministe. En 1929, on le supprimera, considérant que la question féminine était réglée. Il n'en était rien pourtant; bien vite, on s'aperçut que la liberté des mœurs accordée menait à la catastrophe, à la débauche dans les villes et au désarroi dans les campagnes conservatrices. Les dirigeants décidèrent alors de rétablir un certain ordre. Ce ne sont pas les considérations morales qui dictèrent ces nouvelles mesures, ce sont les lois de la nécessité pratique: ainsi, selon les circonstances, on encouragea ou limita l'avortement. Les théoriciens du Parti reconnurent qu'ils devaient chercher une nouvelle doctrine de la famille qui soit autre chose qu'une simple justification des circonstances. Cette recherche les conduisit à mettre en valeur le rôle de la vie familiale qui permet à chacun de vivre en harmonie et de s'épanouir. Dans les années 1950 et surtout 1960, certaines vérités premières furent redécouvertes et remises à l'honneur: on admit à nouveau que la condition primordiale de l'épanouissement de la femme est non seulement la possibilité d'exercer le métier de son choix, mais encore le droit de mener une existence familiale harmonieuse. Depuis lors, le principe de l'harmonisation, de la

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conciliation des différents rôles de la femme ne fut plus remise en question. Mais les moyens de l'appliquer n'ont jamais été trouvés ni même véritablement définis. Quelle fut donc la condition féminine pendant cette période du « socialisme réel» en URSS? Les chapitres suivants tentent de lever le voile sur cette question longuement ignorée, car considérée par les Soviétiques euxmêmes comme connue et résolue.

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Chapitre l

LES FEMMES DANS LA VIE ÉCONOMIQUE

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