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BACHELARD CRITIQUE DE HUSSERL

De
185 pages
L'auteur révèle ici la densité méconnue du dialogue que Bachelard a entretenu avec la pensée de Husserl, et fait de la pensée bachelardienne un témoin de la séparation de plus en plus irrémédiable entre les données de l'expérience phénoménologique et les constructions formelles de la science du XXe siècle. Voir Bachelard aux prises avec la " pureté " husserlienne sur les questions du phénomène, de l'intentionnalité, de la temporalité ou de l'origine de la connaissance, nous livre des enseignements inattendus sur la portée du prétendu abîme entre philosophie des sciences et phénoménologie.
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Bem.ard BARSOlTI

BACHELARD CRITIQUE DE HUSSERL Aux racines de la &acture épistémologie / phénoménologie

Préface de Jean Gayon

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bav~ 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2002 ISBN ~2-7475-1618-0

PRÉFACE

L'œuvre de Gaston Bachelard a fait l'objet de nombreux travaux d'exégèse interne. Elle a su inspirer bien des auteurs dans les domaines de la philosophie des sciences, de la théorie de la littérature, de la pensée symbolique et de la poétique. Mais elle a rarement été envisagée dans ses rapports avec les grandes philosophies du )L""Xe siècle. L'on évoque souvent le face à face de Bachelard avec Bergson dans la Dialet1ique de la durée. Par son objet - le temps - cette méditation hisse l'auteur à un degré d'abstraction philosophique que n'ont sans doute pas ses autres œuvres. Mais ce livre demeure assez marginal dans la production communauté bachelardienne. philosophique En France contemporaine comme ailleurs, bien la se semble

comporter comme si la pensée de Bachelard n'avait pas été au :xxe siècle une "philosophie" au sens où, par exemple, Henri Bergson, Bertrand Russell, Edmund Husserl, Martin Heidegger et lucidité, Patocka, justement ou Jan Patocka, le philosophe en ont construit une. Avec franchise

tchèque Petr Horak, évoquant

8

BACHALARD CRITIQUE DE HUSSERL

s'est fait l'écho de ce jugement rarement formulé, mais somme toute assez répandu. Patocka, écrit Horak, « aurait sans doute apprécié la beauté littéraire des analyses bachelardiennes, [...] mais il aurait regretté en même temps que leur auteur n'ait pas posé "les vraies questions", à savoir celie de "la possibilité de l'être dans la vérité" et celle de comprendre "l'homme en tant qu'homme, à partir de lui-même et non pas à partir des choses" «seules ». Or, ajoute des questions Horak, paraphrasant encore Patocka, de ce genre sont capables d'ébranler

toutes les certitudes,

[...] et les héros de notre temps qui ont eu

la capacité de les poser ne sont à vrai dire pas trop nombreux. Les seuls qui ont eu cette capacité [...] sont d'authentiques et rares individualistes et Bachelard n'a manifestement pas trouvé nos sa place parmi eux1 ». En cette conjoncture, convictions. Il montre Bernard Barsotti vient ébranler a développé que du Nouvel esprit scientifique (1934) à la sa pensée dans

Poétique de l'espace (1957), Bachelard

un dialogue d'intensité croissante avec la phénoménologie husserlienne. La thèse étonne à première vue. L'on savait, sans doute, que Bachelard avait pris un malin plaisir à se jouer des ambiguïtés du mot "phénoménologie", et qu'il aimait opposer sa notion de "phénoménotechnique" (phénomène techniquement provoqué, dans le cadre d'une théorie physique) à la "phénoménologie" philosophique de Husserl. Mais avant l'enquête admirablement documentée de Bernard Barsotti, l'on ne concevait pas que le dialogue avec la phénoménologie spécifiquement husserlienne eût été aussi intense, précis et, si l'on en croit le commentateur, fondamental. D'un point de vue factuel, le résultat de l'enquête est sans appel. Ce n'est pas accidentellement que Bachelard s'est référé à Husserl, c'est

1.

Petr Honik, «La représentation de la pensée bachelardienne en république tchèque », in J. Gayon et J .-J. Wunenberger, dir., Bat'helarddans le monde,Paris, Presses universitaires de France, 2000, p. 157.

PRÉFACE

9

délibérément, par l'usage répété d'une impressionnante panoplie de termes qu'il ne peut avoir trouvés que chez Husserl, ou dans des exposés de sa philosophie. Et c'est tout aussi systématiquement qu'il s'est appliqué à construire le concept d'une "phénoménologie scientifique", qui prend le contre-pied de Husserl. Les index donnés en fm d'ouvrage sont de ce point de vue fascinants. Bernard Barsotti ne se contente pas de pointer des occurrences et contre-occurrences terminologiques, il développe une interprétation remarquablement claire et courageuse du rapport à sens unique entre Bachelard et Husserl (car seul Bachelard, pour des raisons chronologiques évidentes, éprouve le besoin de se situer par rapport à Husserl). Les deux philosophes partagent un même refus de principe: « éviter toute affltmation métaphysique ». Mais au delà de cette décision commune, et de la valorisation corrélative du phénomène qui l'accompagne, Bachelard n'a de cesse de se dissocier de la phénoménologie husserlienne. Par le biais du concept de phénoménotechnique, Bachelard en vient très tôt à identifier la phénoménalité avec l'appareil nouménologique qui sous-tend la production des phénomènes inédits dans la science moderne, et récuse ainsi la réduction eidétique. Par l'accent qu'il met sur les procédures formelles et matérielles de production scientifique des phénomènes, Bachelard se démarque de la mythologie du "primitif' et de l'''originaire'' qui selon lui embarrasse la réflexion husserlienne. De même aussi, contre Husserl, et an nom de la rationalité scientifique, s'efforce-t-il de restaurer les droits de l'analyse psychologique. Bernard Barsotti parle à cet égard du «psychologisme épistémologique modéré» de Bachelard. L'épistémologue français, enfm, se réclame d'une philosophie dispersée qui ne laisse plus place à une quelconque unité de l'esprit, de la conscience ou de l'être. Sur ces points, et beaucoup d'autres, la démonstration est exemplaire. Bernard Barsotti identifie avec une précision exemplaire les icebergs qui

10

BACHALARD CRITIQUE DE HUSSERL

dans l'océan

bachelardien

témoignent

de la « fracture

entre

épistémologie et phénoménologie », si importante dans la pensée du vingtième siècle. Le sous-titre du livre est à cet égard exemplairement choisi. aux antipodes Le véritable message du livre est cependant

de l'hagiographie bachelardienne. Si le titre est Bachelard critique de Husserl, c'est à une subtile déconstruction critique de l'épistémologie bachelardienne par l'appareil conceptuel bachelardien que procède Bernard Barsotti. À force de se construire comme une image inversée de la phénoménologie husserlienne, l'épistémologie bachelardienne s'épuise et révèle ses inconsistances. Nous ne détaillerons pas ici et laisserons au lecteur le plaisir et qu'une: la surprise de les découvrir. Nous n'en mentionnerons

comment le même philosophe peut-il affirmer l'universalité transrégionale des mathématiques (source de toute rationalité scientifique), irrévocablement et applaudir l'avènement d'empiricités mérite régionales en effet "dispersées" ? La question

d'être posée. Par son va-et-vient précis et subtil entre Husserl et ses gloses bachelardiennes, Bernard Barsotti parvient à mettre les deux philosophies en perspective réciproque. S'il est clair pour l'auteur qu'à Husserl revient le mérite philosophique d'une plus grande cohérence, la phénoménologie philosophique se voit adresser une question qui n'est pas pour elle anodine, surtout si l'on pense au divorce qui, après Husserl, s'est accompli entre la rationalité scientifique et le discours philosophique: « Le fond général du débat est en effet de savoir constitutives si une philosophie les opérations (concepts qu'elle transcendantale facticielles empiriques, est réellement capable d'intégrer

de la science, modalités

d'objectivité

eXpérimentales..

.), tout occupée

est à reconduire la constitution consciencielles » (p. 108). tif d'un certain nombre

à ses conditions

de possibilité

Le livre de Bernard Barsotti témoigne de philosophes,

d'un effort significaaujourd'hui, pour

PRÉFACE

11

restaurer les fils d'un dialogue rompu, ou au moins oublié, entre épistémologues et phénoménologues. Jocelyn Benoist1 et JeanFrançois Courtine2, en deux livres importants, l'histoire et phénoménologique. ont beaucoup de Bernard fait dans ce sens, en examinant versant germanique de la chose sur son L'étude

Barsotti nous montre un autre versant, latin et épistémologique. Nous nous permettons d'ajouter ici une remarque qui va tout à fait dans le sens des analyses de Bernard Barsotti. Celui-ci n'a considéré que les ouvrages de Bachelard parus à partir de 1934 (Le Nouvel esprit scientifique). Or dans sa thèse complémentaire, Étude sur l'évolution d'un problème dephysique: lapropagation thermique dans les solides (1928), Bachelard avait en fait déjà rencontré la phénoménologie, non celle de Husserl, mais celle des physiciens. Dans ce livre d'histoire des sciences qui est un plaidoyer vibrant en faveur de la fécondité de la mathématisation des théories physiques, la conception (mathématisées) résumés ménales. Quoique si les conceptions Bachelard concluait en récusant sans réserve selon laquelle les théories physiques ne sont que des descriptions abrégées, des des "classifications", de données phénoces auteurs ne soient pas cités, il récusait ainde Mach, Pearson et Duhem, qu'il connaissait que utilisées, les recoupements

algébriques,

en fait fort bien. Les formules

l'on peut faire avec la thèse principale, sont parfaitement clairs à cet égard. Or cette épistémologie phénoménaliste (ou "phénoméniste" comme disent les anglais), c'est très exactement ce que les physiciens allemands, et en particulier Mach, appelaient "phénoménologie". La thèse complémentaire de 1928 utilise d'ailleurs occasionnellement le terme "phénoménologique" en ce sens3. Ce n'est donc sans doute pas par sa lecture de Husserl
1. J. Benoist, Phénoménologie, sémantique, ontologie: Husserl et la tradition logique autrichienne, Paris, Presses universitaires de France, 1997.

2.

J.-F. Courtine, dir., Phénoménologieet logique, Paris, Presses de l'École N ormaIe Supérieure, 1996. 3. Par exemple p. 88 dans la réédition parue chez \Trin, 1973.

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B ACHALARD

CRITIQUE

DE I-IUSSERL

que Bachelard

a commencé

à croiser le fer avec la "phénomé-

nologie". À un certain point de l'œuvre, la phénoménologie des philosophes est venue se mêler à celle des savants-philosophes. Il faut féliciter et remercier d'avoir montré l'autre.
Jean Gqyon

chaleureusement

Bernard

Barsotti

à quel point Bachelard

a pris au sérieux l'une et

Professeur à l'Université de Paris I-Panthéon-Sorbonne

Sources et abréviations
Œuvres de Bachelard utilisées NES: Le nouvel esprit s{ientifique, Paris, P. U. F., 1934.

FES: L.aftrmation de l'esprit scientifique, Paris, Vrin, 1980 (1938).
PN : L.a philosophie du non, Paris, P. U. F., 1940. RA : Le rationalisme appliqué, Paris, P. U. F., 1949. L'activité rationaliste de la prysique contemporaine, ARPC:

Paris, P. U. F., 1951. MR: Le matérialismerationne~Paris, P. U. F., 1953.
ER : L'eau et les reves,Paris, J. Corti, 1934. DD: L.a dialectique de la durée, Paris, P. U. F., 1950 (1936). PF: L.a p~chana!yse dufeu, Paris, Gallimard, 1949 (1938). IR V : L.a terre ou les reveriesde la volonté,Paris, J. Corti, 1947. PE : L.a poétique de l'espace,Paris, P. U. F., 1957.

Œuvres de Husserl utilisées par Bachelard RL: Rechercheslogiques (1900-1091) - Prolégomènes 1959. - Introduction, :

à la logique pure, tome 1, Paris, P. U. F., tome 2, 1e partie, Paris, P. U. F., 1961.

ùf'ons sur le temps: Lef'onspour unephénoménologie de la cons{ience intime du temps (1905, éd. 1928), Paris, P. U. F., 1964. Ideen l : Idées directrices our unephénoménologie (1913), Paris, p

Gallimard, 1950. MC : Méditationscartésiennes1929), Paris, Vrin, reprint 1980. ( LFLT: Logiqueftrmelle et logiquetranscendantale1929), Paris, ( P. U. F., 1957.

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BACHELARD

CRITIQUE

DE I-IUSSERL

Autres œuvres de Husserl
RL : Recherches logiques:

- VIe Recherche, tome 3, Paris, P. U. F., 1963.
Problèmes fondamentaux 1991. Ideen II : Recherches phénoménologiquespour la constitution, de la phénoménologie, Paris, P. U. F.,

Paris, P. U. F., 1982. PhanomenologischeP!)lchologie,La Haye, Nijhoff, SP : De la !)lnthèsepassive, Grenoble, 1962.

J. Millon, 1998.

Expérience etJugement, Paris, P. U. F., 1970. Krisis : La crisedes scienceseuroPéenneset laphénoménologie transcendantale, Paris, Gallimard, 1976.

Introduction

UN

DIALOGUE

IMPOSSIBLE?

« Rationaliste? Nous essayons de le devenir. » L'eau et lesrêves,p. 10.
« Le nom, si souvent mal compris, de phénoménologie. »
La poétique de l'espace, p. 3.

Ouvrons un livre de Bachelard. La plupart commencent ou s'achèvent par une mise au point plus ou moms développée sur la phénoménologie. Non pas dans sa version française, « existentialisme» d'un Sartre (MR, 80 ; RA, 32) ou « phénoménologie contemporaine» d'un Merleau-Ponty (ARPC, 2 ; 1)E, 146), dont Bachelard ne fait cas que pour les rejeter sans appel, mais avec la phénoménologie à la fois « classique» (MR, 11, 25) et « de pointe» de Husserl, dont il salue la « pureté» (ARPC, 2), et qui se dresse comme une rivale de taille sur le chemin du

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BACHELARD CRITIQUE DE HUSSERL

rationalisme

et de la philosophie

des sciences.

Dès Le nouvel esprit scientifique (1934, pp. 12-13), jusqu'au Matérialisme rationnel (1953, pp. 10-12, pp.23-26, p. 216), en passant par L'activité rationaliste de la prysique contemporaine (1951, pp. 2-3, pp. 218-220), mais aussi, sur le versant poétique de l'œuvre, de L'eau et les rêves (1942, pp. 213-214) à La poétique de l'espace (1957, pp. 2-13), Bachelard éprouve le besoin d'entrer ou de sortir de sa propre problématique philosophique en passant pour ainsi dire, à chaque extrémité de ses ouvrages, sous le portique imposant de la phénoménologie husserliennel. Dans toutes les autres œuvres de cette période, tions visent plus ou moins expressément Mention de nombreuses notala pensée de Husserl. du Rationalisme

spéciale doit être faite, entre toutes,

appliqué (1949), qui ne se contente pas de commencer ainsi (pp. 12-14), mais se prolonge dans un débat récurrent avec la phénoménologie husserlienne, formant ainsi un diptyque Husserl, avec a pour de La philosophie du non (1940) qui, sans épargner souci majeur le débat avec IZant. Cette scénographie Bachelard ponctuels l'attention, majestueuse, particulière à Husserl (on ne la retrouve avec Descartes, Bergson tout en soulevant

au rapport

pas dans les débats plus ou Nietzsche), éveille s'agit-il d'une

une ambiguïté:

réelle démarche d'étalonnage de sa pensée auprès d'une grande pensée de son temps, ou d'une révérence habile secrètement vouée à se débarrasser de liens indésirables? ne font qu'embrouiller Les variations un peu plus mêmes de ton et d'intention

le statut réel de la référence globale: respect, rejet total, critique ironique, ou à rebours revendications d'une proximité d'idées, alternent tour à tour au sein de tout un jeu de renvois de

1. La continuité du rapport à Husserl traverse l'alternance qu'on a pu déceler entre les œuvres des années trente, qui visent surtout le réalisme de Meyerson, et celles des années cinquante, qui viseraient surtout Sartre. Cf. Dominique Lecourt, L'épistémologiehistoriquede Gaston Bachelard,Paris, Vrin, 1974, p. 81.

UN DIALOGUE

IMPOSSIBLE?

17

longueur

et de styles bien différents,

allusions, emprunts

ou au

contraire comptes-rendus et jugements explicites, ne facilitant pas l'évaluation du sérieux subjectif et de la pertinence objective du rapport à Husserl entretenu traits signalent de ce rapport. par Bachelard. pourtant Tout d'abord, d'emblée la prégnance dans chez Bachelard, si l'on reconnaît Deux nécessaire

ces fluctuations

une stratégie

assez courante

une façon éristique bien à lui de brouiller les pistes des influences positives et négatives, on peut plus profondément y voir une faiblesse, sinon une limite, dans la mesure où il a sans répit oscillé entre une démarche léonine d'annexion pour reconquérir le territoire de l'expérience passé aux mains des «phénoménologistes» (E R, 214), et une défense inquiète devant la critique du psychologisme, consubstantielle à la phénoménologie husserlienne, critique dont il mesure parfaitement la force et la portée, craignant justement la persistance d'objections dirimantes contre sa propre théorie du psychologisme. Ensuite, bien sûr, le mot même de «phénoménologie» : peuton sérieusement feindre d'ignorer ou considérer que ce maître mot du paysage philosophique devienne pouvait affronter vocable, un des termes clés les plus récurrents ? Si Bachelard avait vraiment prendre en considération l'expérience bachelardien comme fortuit du L'Xe siècle du vocabulaire qu'il sans avoir à

voulu montrer

la phénoménologie, il aurait sans peine choisi un autre lui qui s'y entendait si bien pour frapper des bariolés quand il avait la volonté de se démarquer. de nous faire croire à

néologismes

Là est la subtilité et la ruse de Bachelard,

la reprise anodine de termes somme toute inévitables, par leur appartenance à un fonds commun des philosophes: car il est loin en réalité d'employer le terme de « phénoménologie comme il le prétend, en un sens tout autre que Husserl, comme miraculeusement dégagé des significations », et

qu'il possède

18

BACHELARD CRITIQUE DE HUSSERL

chez ce dernierl. Ce n'est donc pas une simple affaire de mots. Si Bachelard, penseur de la discontinuité entre théorie et expérience - plus proche qu'il ne le voudrait de l' « abducere mentem a sensibus» cartésien -, se trouve à reprendre l'idée de phénoménologie sur les pas de Husserl, penseur d'une continuité maintenue envers et contre tous les paradoxes qui pourraient en découler au sein de l'idée de théorie, c'est parce qu'il comprend autant que celui-ci, et soulignons-le, malgré bien des affirmations contraires, que la « primauté de la réflexion» (RA, 103), par laquelle s'institue la « nouménologie» comme synthèse conceptuelle créatrice du phénomène objectif, ne saurait effacer la dimension phénoménologique dans la constitution de l'objet. Si d'un côté, « le rationalisme est une philosophie de la réflexion» (ARPC, 222), de l'autre, la phénoménologie est reconnue comme discourspremier sur la réalité et moment nécessaire de toute constitution n'est pas d'obj.et. Le couple nouménologie - phénoménologie simplement de type alternatif comme cela nous est parfois suggéré: «Devant ce succès de la nouménologie, où est la phénoménologie? » (RA, 130, 204), mais possède au contraire un caractère fortement complémentaire qu'il faudra replacer au centre de la pensée épistémologique de Bachelard. Après les héritages français de Bachelard, ceux d'Althusser,
1. Le lecteur trouvera en fin de volume plusieurs index qui l'aideront à hiérarchiser les niveaux d'intervention de Bachelard auprès de Husserl pour constituer son propre rapport à la phénoménologie: - l'Index des termeshusserliensdtéspar Bachelarddresse la liste du vocabulaire husserlien directement emprunté par Bachelard, avec ou (le plus souvent) sans référence aux textes de Husserl, termes dont certains sont donnés par lui comme de simples décalques verbaux, alors qu'il s'agit la plupart du temps de véritables reprises polémiques; - l'Index des termesbachelardiens relatifs à la phénoménologiehusserliennerassemble le vocabulaire à travers lequel Bachelard tantôt vise univoquement, tantôt englobe plus largement, la pensée de Husserl; - l'Index des termes de la phénoménologie scientifiquebachelardienne rassemble les apports terminologiques originaux de Bachelard sur le terrain de la phénoménologie de la connaissance.

UN DIALOGUE

IMPOSSIBLE?

19

de Canguilhem, de Foucault!, qui, à leur aise dans son volontarisme et son sociologisme, ont accentué le thème de la « rupture épistémologique» et le conceptualisme de sa philosophie des sciences, il est temps de chercher une vision plus équilibrée de l'épistémologie bachelardienne, faisant davantage droit à un remarquable souci du phénomène que l'on ne voulait attribuer alors, pour mieux s'en débarrasser, qu'au versant poétique de son œuvre2. Mais le bénéfice d'une lecture de la philosophie bachelardienne à la lumière de son rapport avec Husserl va encore au-delà: car de proche en proche c'est tout le tissu compact des mouvements d'idées à partir desquels se sont figées les positions respectives des grandes épistémologies contemporaines, qui est mieux compris. Si le grand fait de la philosophie des sciences au L"Xe siècle a été le basculement de son continuisme initial, partagé sous des traits opposés tant par le positivisme logique de Carnap que par la phénoménologie, vers un discontinuisme de plus en plus relativiste (de Popper à IZuhn, puis à Feyerabend3), l'essentiel est pour nous de bien comprendre cette évolution caractéristique maintien en nous plaçant en son point de friction entre friction où l'épistémologie semble hésiter encore

de l'unitarisme

et passage à la dissémination,

dont le difficile arrachement de Bachelard vis-à-vis de la phénoménologie husserlienne offre une excellente illustration. Histoire de la philosophie et vie de famille font ici un

1. Voir Louis Althusser e altri, Ure Ie Capital, Paris, P. U. F., 1965, p. 7, note. 2. Voir les remarques de François Dagognet sur la« relation» fondamentale des deux versants de l'œuvre bachelardien, Nouveau regard sur la philosophie bachelardienne, in Bachelard dans le monde, Jean Gayon et J eanJacques Wunenberger éd., Paris, P. U. F., 2000, pp. 12-15. Jean Hyppolite en avait déjà repéré la « puissante unité organique », Gaston Bachelard ou le romantisme de l'intelligence, in Figuresde lapenséephilosophique,tome II, Paris, P. U. F., 1971, p. 660. 3. Voir Teresa Castelao-Lawless, La philosophie scientifique de Bachelard aux États-Unis: son impact et son défi pour les études de la science, in Bachelarddans le monde, op. dt., p. 79-80.

20

BACHELARD CRITIQUE DE HUSSERL

curieux mélange. « Remarquable

interprète

de Husserl, dont elle

a traduit et commenté la Logique, Suzanne Bachelard n'est pas séparable de son père. Elle entretenait avec lui un dialogue profond et vivant, elle a certainement contribué au développede la invite ment de sa pensée, particulièrement dans le passage psychanalyse à la phénoménologiel ». Voilà qui nous clairement affltmant à dépasser une alternative rabâchée tour à tour que Bachelard

mais inféconde,

aurait certes pris au sérieux

la phénoménologie husserlienne, mais qu'il ne pouvait s'agir que d'un "dialogue de sourds" entre des positions pl1ilosophiques incommensurables, ou au contraire qu'il n'y trouve que des références occasionnelles et sans importance à ses propres yeux. Au mépris réciproque des phénoménologues et des bachelardiens, à la guerre croisée des caricatures, "non-philosophie" contre "mysticisme", doit faire place une « polémique de coopération» (MR, 8), surmontant l'apparence, soigneusement entretenue jusqu'à présent, d'un dialogue impossible. Car le fait est là : Bachelard se faisait un tableau précis de la phénoménologie et de ses principes, et il s'en servait souvent, « dialectiquement », pour positionner sa propre pensée. On a beaucoup dit que les ouvrages de Bachelard avaient pour cible principale l'idéalisme gnoséologique de Meyerson, couplé à un irrationalisme ontologique. Mais il faut reconnaître qu'il a dû aussi essentiellement s'expliquer avec Husserl, sur un mode qu'il voulait certes foncièrement critique, mais qui s'avère en réalité (et la ruse fait place cette fois à l'honnêteté philosophique) beaucoup plus subtil, tendu et problématique, voire contradictoire, très profondément, qu'il l'aurait souhaité Bachelard lui-même. C'est que, loin avait compris que Husserl,

de se ranger auprès de Meyerson

(et de J. Benda) dans le camp

du « foosme » de la raison (RA, 131 ; FES, 7), était lui aussi du

1. J. Hyppolite, L'imaginaire et la science chez Gaston Bachelard, in Figures de lapenséephilosophique,tome II, Paris, P. U. F., 1971, p. 676.

UN DIALOGUE

IMPOSSIBLE?

21

côté du mouvement de la raison - mouvement dans le temps et mouvement sur ses bases -, mais sur un mode très différent de lui et qui, peut-être, polémique lui échappait partiellement. Une partie de la semble destinée à anti-husserlienne de Bachelard

l'empêcher de se laisser entraîner là où il ne veut pas aller. Derrière les ruses éristiques, les problèmes mêmes qui sont ceux de Husserl semblent faire pression sur la pensée de Bachelard, et sous les gestes trop carrés de l'annexion ou de l'indifférence, le vrai combat se joue tout en fmesse. Qu'en sera-t-il, au total, de l'ontologie bachelardienne ? Partageant à la lettre près la même exigence première que Husserl: « Éviter toute afflrmation métaphysique» (ARPC, 1 ; RL, Introduction, 23), Bachelard en vient pourtant de cette saisissante convergence à une disqualification qui vise le cœur de l'entreprise husserlienne. On en connaît l'intransigeance:

Devant cette floraison épistémologique, faut-il continuer de parler d'une Réalité lointaine, opaque, massive, irrationnelle? C'est oublier que le Réel scientifique est déjà en rapport dialectique avec la Raison scientifique. Après un dialogue qui dure depuis tant de siècles entre le Monde et l'Esprit, on ne peut plus parler d'expériences muettes. [...] Ainsi, dès qu'on médite l'action scientifique, on s'aperçoit que le réalisme et le rationalisme échangent sans fin leurs conseils. Ni l'un ni l'autre isolément ne suffit à constituer la preuve scientifique; dans le règne des sciences physiques, il n'y a pas de place pour une intuition du phénomène qui désignerait d'un seul coup les fondements du réel (NES, 12, 13). Mais laissons se dissiper la fumée de ces coups de canon. L' «intuition donatrice originaire» des Idées directricespour une phénoménologie (Ideen l, 14), ainsi que l' « expérience muette» antéprédicative des Méditations cartésiennes (MC, 33) seraient encore, nous est-il suggéré, des reconstructions de la réalité, manquant métaphysiques

de la neutralité requise. La vraie neutrali-

té serait, paradoxalement, dans une sorte d'ontologie seconde ou dérivée, dévoilant le fusionnement, et finalement l'indistinction, des aspects idéatifs et des aspects réceptifs de l'objet. Mais c'est

22

BACHELARD CRITIQUE DE HUSSERL

pourtant

toujours

bien d'une ontologie la nouménologie irrésolue, reviennent entièrement,

du phénomène qu'il s'agit, ne constitue en rien chez sa provoque

ou en d'autres une donation Bachelard philosophie de baigner

termes,

de l'objet. Cette double contrainte en force,

une tension reposer encore

au point que les présupposicertains voyant selon ses propres termes, sur ». Que

tions métaphysiques une « ontologie

discursive », tandis que d'autres dans une «ontologie

lui reprochent

empiristel

l'ontologie soit radicalement une phénoménologie, c'est bien ce à quoi Bachelard est sans cesse renvoyé, mais c'est aussi bien ce qu'il ne parvient pas à élucider totalement.

1. F. Dagognet, Nouveau regard sur la philosophie bachelardienne, loe:dt., p. 17 ; Roy Bhaskar, Feyerabend and Bachelard: two philosophies of science, New Left Review,94/1975, p. 31, cité par T. Castelao-Lawless, La philosophie scientifique de Bachelard aux États-Unis, op. dt., p. 85.